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Relire, relier, lierre irréel

Critique du récit L’amélanchier de Jacques Ferron, nouvelle édition établie et annotée par Julien Vallières avec la collaboration de Pierre Cantin, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2018, 181 pp.

Par Simon Labrecque

Un livre québécois, c’est ce qui fait le moins de bruit au monde.

François Blais (l’écrivain)

 

De mémoire, c’est dans un minuscule café près de la station de métro Fabre, à Montréal, que j’ai entendu parler de Jacques Ferron pour la première fois. C’était lors de ma première rencontre avec Julien Vallières, à la fin de l’hiver 2015. Tout récemment, Vallières a établi et annoté la nouvelle édition du livre le plus populaire du Docteur admirable, L’amélanchier, en collaboration avec Pierre Cantin. Ce récit, d’abord paru aux éditions du Jour en 1970, est réédité en format poche par Bibliothèque québécoise (BQ), société administrée conjointement par les Éditions Hurtubise et Leméac Éditeur. Plusieurs autres titres de Jacques Ferron ont d’ailleurs été réédités par BQ, depuis la mort de l’auteur : le recueil des Contes (1993 [1968]), le roman La charrette (1994 [1968]), une version élaguée des Escarmouches (1998 [1975]), les romans Les roses sauvages (2008 [1971]), Le ciel de Québec (2009 [1969]) et La chaise du maréchal ferrant (2010 [1972]), ainsi que le recueil d’essais et d’historiettes Du fond de mon arrière-cuisine (2015 [1973]). Ces rééditions ne sont pas, à proprement parler, des éditions savantes, qui souligneraient toutes les variations caractérisant les différentes versions du texte, par exemple. Il s’agit néanmoins d’éditions critiques, car elles situent le texte dans son contexte et elles éclaircissent certains aspects du document, dont le langage et les références parfois surprenantes de l’auteur, un maître de l’allusion et de l’insinuation. Ces volumes peu dispendieux sont utilisés dans les cours de littérature québécoise de plusieurs cégeps.

Lorsque j’ai entendu parler de Jacques Ferron pour la première fois, j’ai simultanément entendu parler avec passion du remarquable travail bibliographique et éditorial de Pierre Cantin sur les textes épars du fondateur du Parti rhinocéros. Cantin, qui a reçu le titre d’Éminence de la Grande Note en 1999 pour son travail de « poucheure de textes » de l’Éminence de la Grande Corne, a joué un rôle clé dans ces nombreuses rééditions récentes chez BQ, aux côtés de Luc Gauvreau, Patrick Poirier, Marie Ferron, Gaëtane Voyer et d’autres. Auteur d’une thèse de doctorat devenue une référence, Jacques Ferron, polygraphe. Essai de bibliographie suivi d’une chronologie (Bellarmin, 1984), Cantin avait d’ailleurs participé à la première réédition de L’amélanchier, dite « édition Cantin-Ferron-Lewis », parue chez VLB éditeur en 1986, un an après la mort de l’écrivain.

Dans leur notice à l’édition courante, Vallières et Cantin expliquent leur perspective sur les textes de Ferron. Dans les années 1960 et 1970, les éditeurs de ce dernier étaient souvent plus jeunes que lui. Ils auraient été trop généreux avec l’écrivain, ou encore trop inattentifs, et auraient notamment laissé plusieurs coquilles dans ses textes. Or, ces coquilles ont souvent été reproduites dans des réimpressions faites plutôt rapidement, qui n’étaient pas de véritables rééditions. Jacques Ferron lui-même a par ailleurs déjà affirmé ne pas se relire attentivement avant de demander à sa fille Marie, alors adolescente, de dactylographier ses manuscrits. Dans son avant-propos à la première réédition de L’amélanchier, en 1986, Marie Ferron avait bien expliqué cette situation et indiqué qu’un important travail éditorial avait été réalisé par Cantin et Lewis pour rendre justice au texte en le corrigeant. Dans cette nouvelle réédition, Vallières et Cantin ont poursuivi ce travail éditorial tout en mettant à jour l’appareil critique facilitant la lecture des contemporains et des générations à venir.

À l’aune de cette entrée en matière, on pourrait croire que la nouvelle édition de L’amélanchier est une affaire de spécialistes, un événement digne d’intérêt pour quelques experts, plutôt qu’une œuvre à souligner publiquement. Ce n’est pas le cas, à mon avis, notamment parce que l’équipe éditoriale a bien pris soin de tout d’abord donner accès au très beau texte de Ferron. En effet, les importantes annexes érudites – qui incluent la notice de l’édition courante, la notice de l’édition de 1986, une série de notes et un glossaire pour éclairer le texte –, sont placées à la fin de l’ouvrage, juste avant les appendices – qui incluent la préface de Gabrielle Poulin et l’avant-propos de Marie Ferron à l’édition de 1986, ainsi que la préface de Jean Marcel à l’édition de 2014, parue chez Typo. Suivent une chronologie et une bibliographie sélective. Seules une courte notice biographique et une brève présentation du livre précèdent la dédicace (« à Jean Marcel ») et l’épigraphe sur les amélanchiers, empruntée au révérend-frère Marie-Victorin.

Lorsqu’il m’est parvenu pour recension dans Trahir – sans doute en raison d’affinités ferroniennes démontrées ici depuis l’été 2015 –, j’ai donc décidé de relire ce livre comme il se présente, c’est-à-dire sans me jeter dans les paratextes, mais en me concentrant plutôt sur le texte, suivant sagement chaque note mise en place sur le parcours de lecture par Vallières et Cantin. D’emblée, ce dispositif éditorial promettait une expérience de relecture fort différente de ma première lecture, qui avait eu lieu grâce à l’édition « toute nue » parue chez VLB éditeur en 1977. Cette édition m’a été donné par un aîné devenu Sorcier, soit un habitant du bout de l’île d’Orléans, à l’été 2015, alors que je terminais justement mon premier texte para-ferronien, « Le démoniaque comté de Bellechasse », en ayant seulement lu quelques contes du bon Docteur. Conservant cette édition, ainsi que celles du Ciel de Québec et de Cotnoir parues dans la même collection à la même époque, j’ai lu L’amélanchier environ un an plus tard, quasiment d’un trait (d’une traite, sinon d’une traie…), ma fille de trois mois endormie sur l’épaule au soleil du printemps prêt à se changer en été. C’était d’adon, comme on dit, puisque le récit porte justement sur la relation entre Tinamer de Portanqueu et son père, Léon de Portanqueu, esquire.

Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur L’amélanchier, et plus particulièrement sur cette relation père-fille, sur « le pays de l’enfance » exploré dans le récit, avec ses relents d’Alice au pays des merveilles transposé entre Longueuil et le comté de Maskinongé via les personnages de Monsieur Northrop, de Messire Hubert Robson et de la petite Mary Mahon, ainsi que sur la question de l’enfermement des enfants, qui est traitée via le personnage du petit Jean-Louis Maurice. Le prénom de l’héroïne-narratrice étant une anagramme du prénom de la fille cadette de l’écrivain, il est depuis longtemps aisé de rapprocher Jacques Ferron de ce Léon de Portanqueu au nez busqué, originaire du comté de Maskinongé, employé à l’hôpital psychiatrique pour enfants de Rivière-des-Prairies, qui tenta de bien séparer le bon et le mauvais côté des choses pour sa descendance, mais qui vit cette séparation s’envoler avec la fin de la première enfance.

Je ne me sens pas de taille pour attaquer de front ces questions immenses, en cette saison de dormances, traçant une diagonale singulière et originale dans les sédiments de discours empilés par répétitions avec différences, par redondances et lignes de fuite. Je me contenterai donc, en plus de souligner le travail remarquable de l’équipe éditoriale Vallières-Cantin, de commenter un petit fait qui m’a pris de court, à l’occasion de ma relecture récente.

Ce fait est le suivant : dans le douzième et avant-dernier chapitre de L’amélanchier, Tinamer, la narratrice qui commente de plus en plus directement sa propre narration, en vient à nommer ses propres sources. Ferron, qui met en scène ce dévoilement, écrit ceci :

Me voici seule dans ma chambre la plume à la main, assise à une table encombrée des pages que j’ai déjà écrites et des livres dont je me suis inspirée : Ollivier, épopée chevaleresque de Cazotte, Les Bois-Francs, de l’abbé Charles-Édouard Mailhot, dont j’ai tiré, sans guère y changer, le saint personnage de Messire Hubert Robson, et Le sens de la direction et de l’orientation chez l’homme, du docteur ès lettres Pierre Jaccard. Sur ce dernier ouvrage, je garde, encore incongrue, la boussole de Monsieur Northtrop. Une boussole qui fait wasp. Pour un ancien lapin domestiqué, dressé, discipliné, devenu wasp lui-même, c’était un fétiche indispensable. (p. 122)

Ce paragraphe m’a pris de court pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il indique qu’en vieillissant, Tinamer, qui écrit son récit au début de la vingtaine, ressemble de plus en plus à son père. Plus précisément, ce paragraphe indique que Tinamer partage les lectures de l’écrivain qui l’a créé, Jacques Ferron, un grand amateur de monographies de paroisses dont l’enthousiasme est contagieux. Tinamer avoue ainsi avoir tiré d’une somme de monographies de paroisses, Les Bois-Francs de l’abbé Mailhot, l’histoire de Hubert Robson et, surtout, de la petite Mary Mahon, originaire d’Irlande, qui a disparu lors d’un voyage en diligence dans les Bois-Francs, alors qu’elle avait quatre ans, et qui a été retrouvée à Saint-Antoine-de-Tilly, dans Lotbinière, avant de devenir supérieure des Sœurs de la Charité, à Québec. On sait que Jacques Ferron, comme Tinamer, a lu l’abbé Mailhot. On se dit dès lors que Léon de Portanqueu l’a sûrement lu, lui aussi, et que Tinamer a probablement hérité du bouquin, même si ce n’est pas dit dans le récit. Il pourrait être intéressant de demander à Martine Ferron, aujourd’hui verbicruciste, si elle a parcouru les monographies que son père détenait…

Dans une note apposée à la fin de ce paragraphe fascinant, Vallières et Cantin nous apprennent par ailleurs que le manuscrit de L’amélanchier contenait un titre supplémentaire, Préliminaires à la mythologie, du philosophe français Alain, de son vrai nom Émile-Auguste Chartier (p. 151, note 1). Pourquoi ce titre n’a-t-il pas été inclus dans la version publiée? Ici, un écart se fait jour entre les lectures de l’écrivain et les lectures de son personnage. C’est le travail de l’équipe éditoriale qui le révèle[1].

Enfin, ce paragraphe peut aussi couper l’herbe sous le pied à qui conçoit la critique, ou une certaine forme de critique, comme une recherche de sources cachées ou dissimulées, d’étranges résonances ou d’affinités électives inaperçues. Ici, les sources semblent entièrement dévoilées! En révélant ainsi les textes documentaires et théoriques qui ont alimenté sa fable, Tinamer (si ce n’est Jacques Ferron) peut sembler donner raison par anticipation aux propos que Jean Marcel a publié dans Le Devoir en 1973, récemment republiés par Maxime Catellier sur son blog Mes biscuits préférés. Réfléchissant au rôle de l’Histoire comme série de faits et de l’Histoire comme mise en récit dans l’œuvre de Ferron, Marcel écrit notamment ceci :

L’Histoire que l’on fait malgré soi, omniprésente, tapie dans tous les coins du texte, peut à la rigueur être utilisée par la philologie, elle n’est pas l’utilité originelle du texte. Poser la question de l’Histoire dans le texte, c’est poser la question des sources : problème d’un certain intérêt mais qui s’épuise une fois la source repérée, sans pour autant épuiser le texte comme texte. Ainsi, on m’économisera le ridicule d’avoir à vous dire que tel personnage du Ciel de Québec ou de l’Amélanchier a réellement vécu à telle date, telle adresse, sous telle identité. La connaissance qu’on en retirerait serait accessoire, peut-être amusante, sans doute utile mais toujours un peu futile.

Ces propos rappellent ceux d’Antoine Gérin-Lajoie, dans son appendice à Jean Rivard, économiste, paru en 1864 et récemment cité dans un texte para-ferronien sur Rivardville, publié par Trahir. En effet, le romancier affirmait que chercher l’emplacement de la fictive Rivardville ou le nom de Jean Rivard dans les registres réels serait une perte de temps. Tout dépend, à mon avis, de ce qui est produit par une telle recherche.

Marcel a raison de souligner que l’identification des sources n’épuise pas le texte. Cependant, cela ne confine pas une telle démarche au ridicule. De surcroît, cela n’épuise pas le problème des rapports entre l’histoire factuelle et la narration du passé. Qui ne cherche pas à épuiser le texte, justement, mais plutôt à le faire proliférer, ou à s’en nourrir, à s’en servir pour créer du nouveau ou pour intervenir sur un terrain particulier, ne pourra se contenter de rejeter le type de connaissance que Marcel dévalorise.

Peut-être cela relève-t-il de l’« accessoire », du « toujours un peu futile », mais je trouve très intéressant, par exemple, de découvrir (ou de redécouvrir) cet épisode historique, aux limites des comtés de Bellechasse et de Dorchester, relaté par l’abbé Jules-Adrien Kirouac (l’oncle du révérend-frère Marie-Victorin) dans son Histoire de la paroisse de Saint-Malachie (1909), à propos du fondateur de Frampton :

Édouard Desbarats mourut à Québec en 1826, le 23 avril, âgé de soixante-trois ans. Il était assistant-greffier de l’Assemblée Législative, imprimeur des lois de Sa Majesté, lieutenant colonel et juge de paix. Comme il avait demandé d’être inhumé dans la chapelle de Saint-Édouard, élevée par ses soins, on transporta son corps de Québec à Frampton dans des chemins affreux, tantôt sur la terre, tantôt sur la neige.

C’était un spectacle imposant, disait la Gazette de Québec, de voir ce cortège funèbre et les cultivateurs qui venaient à la rencontre de leur digne fondateur qui voulait dormir de son dernier sommeil au milieu des nouveaux colons. Déjà plus de quatre-vingts ans se sont écoulés depuis ce temps, et on en parle encore aujourd’hui comme d’un grand événement[2].

Kirouac admet que plusieurs des récits qu’il présente sont en fait tirés de l’Histoire de la seigneurie de Lauzon, de Joseph-Edmond Roy. Ce dernier offre un récit encore plus pittoresque de l’inhumation de Desbarats, grâce à de petites précisions stylisées sur l’événement et sur ses suites :

Desbarats avait demandé à être inhumé au milieu de ses censitaires de Frampton, dans la chapelle de Saint-Édouard élevée par ses soins, et il fut fait suivant ses désirs. Quoique l’on fût alors en plein dégel du printemps, son corps fut transporté par des chemins défoncés, tantôt sur la terre, tantôt sur la neige, depuis Québec jusqu’à Frampton. Le spectacle de ce cortège funèbre s’avançant à travers la campagne déserte frappa singulièrement l’esprit des cultivateurs, et quoique 76 années se soient écoulées depuis lors, on en parle encore comme d’une chose dépassant l’ordinaire.

Plusieurs des membres de la famille Desbarats, à l’exemple de l’ancien seigneur, demandèrent eux aussi à aller reposer dans la modeste chapelle de Frampton après leur mort.

Ce brave seigneur et les êtres aimés qui voulurent dormir leur dernier sommeil à ses côtés pensaient bien que jamais leurs cendres ne seraient troublées dans la solitude de ce temple rustique.

Hélas! les tombes même sont soumises aux vicissitudes et aux caprices des temps!

En 1860, une nouvelle église était construite à Frampton. L’endroit choisi par Desbarats était abandonné pour un site plus propice, et la chapelle construite par ses soins, démolie.

Ce ne fut pas sans protestation de la part de la famille Desbarats et d’un grand nombre de paroissiens que tous ces changements se firent. Le curé Odilon Paradis eut alors une lutte assez sévère à soutenir, mais à la fin, il fallut se soumettre.

Vers 1870, quelques temps après la bénédiction de la nouvelle église et au moment de démolir l’ancienne chapelle, les restes de la famille Desbarats furent transportés dans le temple nouveau et inhumés dans la nef du côté de l’évangile. Cette translation se fit sous les soins du curé Kelly[3].

De ce dernier paragraphe, ne pourrait-on pas tirer une réflexion originale sur la traduction, ou translation en anglais, du latin translatio, en ces contrées où les colons d’origines irlandaise et écossaise, de religions catholique et protestante, côtoyèrent très tôt les francophones et les peuples autochtones des environs? Un épisode du court roman Gaspé-Mattempa (Bien public, 1980), de Jacques Ferron, se passe justement à Saint-Malachie, avec un prêtre catholique au patronyme irlandais… On connaît aussi son roman Le salut de l’Irlande (du Jour, 1970), d’abord paru sous forme de feuilleton qui se déroule à Longueuil, mais qui contient plusieurs références à Bellechasse. Que dire, alors, de la brique de Victor-Lévy Beaulieu, tendue entre Trois-Pistoles et Dublin, mais aussi entre Montréal-Nord et Belfast, James Joyce, l’Irlande, le Québec, les mots (Trois-Pistoles, 2006)? Les parcours de l’intertextualité se trament de telles évocations, à la fois allusives et incisives, prometteuses et mystérieuses.

Surtout, quiconque connaît le beau roman La charrette (du Jour, 1968), de Jacques Ferron, qui prend de front la question de la mort, verra une ressemblance, entendra une résonance ou un écho, sinon identifiera une source proprement dite de l’écrivain, dans l’épisode du cortège funèbre d’Édouard Desbarats, parcourant lentement les routes boueuses d’un brinquebalant printemps bas-canadien, le long du venteux fleuve Saint-Laurent, puis le long des champs et des forêts des premières hauteurs appalachiennes de la Crapaudière[4].

Bien qu’elles puissent épuiser certains lecteurs et certaines lectrices, de telles considérations n’épuisent pas les textes, ni les problèmes qu’ils soulèvent. Elles peuvent de surcroît nourrir, ou du moins divertir, un certain lectorat qui a soif de liens et qui trouve, dans les textes de l’Éminence de la Grande Corne, un terrain propice à leur prolifération, et ce, à chaque relecture, à chaque nouvelle lecture, qui est aussi une réécriture. Les rééditions annotées comme celle de Vallières et Cantin chez BQ participent ainsi à relancer la réflexion sur les façons d’habiter la vallée du Saint-Laurent et ses alentours. À mon sens, il faut se féliciter du fait que ces livres peuvent ainsi continuer à circuler parmi les jeunes et les moins jeunes, dans les cégeps et au dehors, pour donner matière à penser.


Notes

[1] Dans une perspective matérialiste, soucieuse des conditions de diffusion des livres, il me semble important de souligner que ce travail se fait bénévolement.

[2] Jules-Adrien Kirouac, Histoire de la paroisse de Saint-Malachie, Québec, Typ. Laflamme & Proulx, 1909, pp. 30-31. Notons que cet ouvrage a été traduit en anglais en 1997, à Pittsburgh, par Donald Ray Henderson et Sarah Krams Henderson.

[3] Joseph-Edmond Roy, Histoire de la seigneurie de Lauzon, vol. 5, Lévis, Mercier & Co., 1904, pp. 100-103.

[4] Dans la monographie de l’abbé Kirouac, on peut lire ce récit d’origine du toponyme Crapaudière : « Selon l’opinion de certains colons résidants sur la côte, il y eut vers 1873 une véritable invasion de crapauds qui se multipliaient dans les cavités des rochers. Lorsque, le soir, nos braves cultivateurs de la montagne, après les labeurs et les fatigues de la journée, s’apprêtaient à prendre un repos bien mérité, ils entendaient un vacarme désagréable : c’étaient les crapauds qui faisaient entendre leurs voix plus ou moins harmonieusement. Cet envahissement de crapauds fut, croyons-nous, l’occasion qui fit donner à cet endroit, d’ailleurs charmant, le nom peu gracieux de “Crapaudière”. Ce changement eut été plus justifiable si nos crapauds, doués, comme certaine espèce de l’Amérique du Sud, d’une voix de stentor, eussent terrifié les habitants, ou si, non moins impolis que leurs congénères du midi, ils eussent, la nuit, envahi les maisons. Dieu merci, les crapauds du Canada savent respecter le domicile d’un chacun. » Jules-Adrien Kirouac, Histoire de la paroisse de Saint-Malachie, op. cit., p. 44.

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L’intercession du Québec mystique

Critique du roman La dévoration des fées, de Catherine Lalonde, Montréal, Le Quartanier, 2017, 136 pages.

Par Simon Labrecque

…où l’homme que je suis quoi qu’il en pense

n’a pas accès, ni de près, ni de loin…

Offenbach, « Promenade sur Mars »

 

Pour plusieurs, l’expression « le Québec mystique » n’aura aucune résonance, ou elle n’en aura que très peu. Peut-être sentira-t-on que ces mots font signe vers un certain passé – disons « la Grande Noirceur », ou « le long hiver de la survivance » – et, plus particulièrement, vers certaines expériences – disons « religieuses » – témoignant d’une vie propre à ce passé. Mais la mystique n’est pas la religion, ni n’est confinée au passé. Pour d’autres, cependant, ces seuls mots, « Québec mystique », suffiront à évoquer, sinon à invoquer avec force tout un monde – des langages, des sons, des images, des goûts, des textures, des odeurs, des sensations, des émotions, des affects, des appréhensions, des préjugés, des formes de vie entières. Les détails de ce monde peuvent varier – un cousin qui cesse de se raser, de se laver et qui se fait ermite, ou une tante qui collectionne les anges de plâtre ou les aimants de frigidaire à l’effigie de saintes, par exemple –, mais ces détails auront sans doute un certain air de famille : il y a là un poids, une traction.

Pour ma part, j’imagine une série d’objets de bois ou de pierre sans âge qu’on craint, qu’on croit, ou qu’on espère voir saigner un soir d’orage… Je pense à du miel noir d’un monastère dans quelque montagne, ou à une barbe d’abeilles dans un téléfilm sur la Passion du Christ, aperçu enfant lors d’une fièvre qui coïncida avec Pâques… À ce paysage intime, je dois désormais ajouter les personnages de « la p’tite » et de sa grand-mère, décrite comme une « sorcière » de la forêt qui prie néanmoins chaque jour son rosaire, qui égraine son chapelet dans sa cabane, dans le roman La dévoration des fées de Catherine Lalonde (Le Quartanier, 2017). Bien que le nom « Québec » et le mot « mystique » ne se retrouvent pas dans le texte, ce livre me porte à qualifier son action sous le signe d’une intercession du Québec mystique. Qu’est-ce à dire?

 

Objet c(r)oulant

À ma connaissance, peu de gens on écrit directement sur « le Québec mystique » en tant que concept, notion ou expression, mais de fait, toute une littérature est liée à ces mots. Il a récemment été question de « la fondation mystique de Montréal » par Jérôme Le Royer de la Dauversière, Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance, par exemple, et de ce que l’historien Georges Goyau a appelé « l’épopée mystique du Canada »[1]. C’est d’un Québec mystique encore plus quotidien, « au ras du sol », dont il est question dans le Manuel de la petite littérature du Québec, de Victor-Lévy Beaulieu, avec sa critique exemplaire du « rapetissement de la vie » et sa documentation laborieuse des écrits sur l’ivrognerie, la maladie, les martyrs et les stigmatisées[2]. Beaulieu, né en 1945, rappelle au sortir de la Révolution tranquille que tout un monde était encore très récemment mis en scène dans des milliers de publications « grises », souvent oubliées mais qui ont beaucoup circulé au Québec, ainsi que dans le Canada français et la Nouvelle-Angleterre (franco)catholique, notamment grâce aux réseaux des congrégations religieuses chargées de l’éducation.

L’expression « le Québec mystique » est explicitement utilisée par la cinéaste Manon Barbeau, dans son film Les enfants de Refus global, pour parler de ce qui a capturé ou « fait prisonniers » son petit frère schizophrène, de qui elle a été séparée très jeune, et la fille aînée de Paul-Émile Borduas, qui a été internée pendant la plus grande partie de sa vie[3]. C’est par ailleurs la résurgence, ou plutôt, la sourde persistance souterraine – l’incystance – d’un certain « Québec mystique » qu’évoque chez moi le titre de l’important livre Le Québec brûle en enfer, qui me semble participer d’une théorie de l’intercession[4].

Le Québec mystique, c’est, par exemple, la « tour des martyrs » de Saint-Célestin, un lieu de pèlerinage inventé au tournant du XXe siècle dans le comté de Nicolet, avec des milliers de reliques authentifiées selon les normes du droit canon. C’est aussi, tout à la fois, le fait que ce lieu est disparu très rapidement dans les années 1970, à peu près à la même époque où Beaulieu se plongeait dans les monographies de paroisse sous l’impulsion de Jacques Ferron[5]. Ce dernier, qui se disait mécréant mais qui développa une « théorie du moi crucifiant », frôle le Québec mystique par plusieurs de ses écrits qui mettent en scène des membres du clergé aux prises avec certaines forces démoniaques[6]. Qu’écrirait-il aujourd’hui des foules qui ont circulé devant la Porte Sainte, à Québec il y a quelques années, ou de celles qui sont allées voir le bras droit de saint François Xavier en tournée canadienne, cet hiver? Que peut-on dire de la petite médaille que j’ai rapporté de ma propre visite à la basilique-cathédrale Marie-Reine-du-Monde ce dimanche soir de janvier, par curiosité anthropologique? Il est intéressant de noter l’inconfort d’Alain Crevier, animateur perpétuel de l’émission Second regard, à Radio-Canada, face à l’acceptation par l’Église contemporaine de l’aspect archaïque, voire atavique, du culte des reliques. Selon Crevier, plusieurs dévots iraient en fait à l’encontre des dogmes sur l’intercession des saints – à qui est uniquement reconnue la capacité de plaider auprès de Dieu pour quelque intervention –, en croyant plutôt (sinon en laissant entendre) que les saints, voire leurs reliques, sont de véritables auteurs de miracles.

Je m’intéresse aux modalités d’accès à ce « Québec mystique », c’est-à-dire à comment, quand, où et pourquoi je le rencontre ou crois m’en approcher, parfois. Je m’intéresse aussi à certaines modalités d’accès du « Québec mystique », c’est-à-dire à comment, quand, où et pourquoi il me semble s’approcher. Je m’intéresse surtout à une certaine indistinction, sinon à une inversion entre l’intérieur et l’extérieur, le dehors et le dedans, impliquée dans ces processus. Lors d’un épisode idéal-typique de fièvre hivernale, si j’ai trop dormi, que je crois presque halluciner ou que je pressens que tout tangue au bord d’un gouffre, sans autre possibilité d’intervenir que par l’attente observatrice, est-ce moi qui accède au « Québec mystique » ou est-ce lui qui m’accède? Est-il possible qu’il s’accède par moi? Est-ce « lui » qui m’arrive ou m’advient? M’adviendrais-je (conjugaison illicite, à la première personne, du verbe intransitif « advenir ») par son entremise? Ces questions sont brassées – de biais, peut-être, mais brassées et rebrassées quand même – dans La dévoration des fées, ou du moins, par ma lecture du texte.

Dans les histoires d’enfants-sorcières, de nourrissons gardés au chaud dans un tiroir du poêle à bois, puis tout près du feu, dans la laine piquante, le coton effiloché et les catalognes mitées, avant les courses dans les forêts qui trament la prose terreuse de Catherine Lalonde, à la fois grasse et légère d’évocations et d’invocations, il y a sans doute « plus » de « Québec mystique » que dans certains rites officiels! C’est que la mystique est, pour une bonne part, précisément ce qui échappe à l’institution, ce qui l’excède, dans tous les sens du terme. Cet excès peut nourrir l’institution, la revivifier, souffler sur ses braises, mais les éléments ou événements mystiques ne peuvent naître qu’en ses marges, jamais au centre – à moins que le cœur ne devienne la périphérie, pour ce qui semble ne pouvoir être qu’un court instant. Autrement, la mystique fatigue et irrite l’institution. Pour le dire dans les termes préconisés par Eric Voegelin, la mystique est une « puissance de création » et, en ce sens, elle est un facteur ou un principe de désordre. L’institution est, pour sa part et par définition, une « puissance de conservation », donc un facteur ou un principe d’ordre.

 

Géocritique intime

Le roman de Catherine Lalonde repose sur une géographie apparemment minimaliste. D’une part, il y a une très modeste maison, une cabane dans un bois dont on apprend lentement qu’elle est située dans, ou plutôt, aux abords d’un petit village nommé Sainte-Amère (pp. 60, 99, 112), ou Sainte-Amère-de-Laurentie (pp. 89, 102). Ce village, qui a son église, est entouré de forêts, d’étangs, de champs, etc. La nature, jusqu’en dedans, dans la cuisine, le poêle, la tasse, ainsi qu’au loin et partout en soi… D’autre part, il y a une grande ville baignée de néons, désignée une seule fois par ce qui ne semble même pas être un toponyme : Surréal, qui est le décor de la quatrième et avant-dernière partie du livre. Cette partie laisse peu de traces à la lecture. Quelques autres lieux sont nommés : Petawawa (p. 49), où l’on aurait autrefois traîné « la p’tite » pour quelque châtiment, mais « on ne peut plus maintenant, nouveau siècle ». C’est, je crois, la seule mention d’un « vrai » toponyme. Il y a par ailleurs la rivière aux Petites-Chinoises, dont le nom n’est jamais expliqué ou raconté, et le lac aux Truies, qui aurait été le lac aux Truites, à l’origine. Il y a aussi la rivière à Mort, dont on connaît uniquement le nom. Des lieux uniques comme il y en a tant!

Au moment où « la p’tite » revient aux sources voir sa grand-mère, cependant, dans la cinquième et terrifiante dernière partie, d’autres noms surgissent soudainement en bloc dans la mémoire, exprimant un enveloppement territorial, une profondeur tellurique qui affleure tout au long du récit au souffle impressionnant, hypnotique, oscillant entre halètement et allaitement.

Alors que « la p’tite » se rapproche du lieu d’origine, de la cabane inaugurale, une géographie de l’oralité ressourd :

La p’tite. Quelle ironie, maintenant, ce nom qui perdure malgré ses membres déliés; ces longueurs inencadrables, sa silhouette aux angles secs évoquant la sauterelle calme, ou la mante. Elle retrouve les noms de ses souvenirs au fur et à mesure que les lieux défilent. La forêt de l’Arbre-à-la-pendue, là où courait la rivière et son bouillon baignable – ce trou dit de la Maudite. Après les champs de vaches, le rang de la Belle-de-jour, inexplicablement sis entre le cinquième et le sixième. Et quand on tourne à gauche, là, sur le chemin de garnotte qu’il faut savoir pour voir, qu’il faut de nuit sentir pour trouver, tout au bout, plus grise et plus petite que ce qu’elle aurait dessiné de mémoire, la maison. La maison où elle est née, où naquit la p’tite. Le nid, su depuis toujours, l’arène de l’amour. (p. 90)

Je ne me sens pas autorisé à rapporter les scènes suivantes avec la grand-mère, sinon pour signaler qu’entre « la p’tite » et la « sorcière dévote » aura toujours manqué la mère, morte en couche au tout début du livre, qui s’ouvre avec la béance de la naissance – cette créance, comme l’écrivait Jacques Ferron en répétant cette phrase avec laquelle une sage-femme accueillait les nouveau-nés : « Te voici donc enfin dans ton pays natal! »

Dans son « Hommage à France Théoret », Pol Pelletier critique vivement Les fous de Bassan, d’Anne Hébert (prix Femina 1982) :

La grande écrivaine Anne Hébert se donne la peine de comprendre et de décrire dans ses moindres détails la violence et la haine envers les femmes qui caractérisent le patriarcat. Pourquoi? Elle a passé peut-être une année, deux? à macérer dans l’horreur, à la raffiner et nous ACCEPTONS d’être torturées sans nous plaindre? Nous trouvons cela beau, admirable? Je hurle de terreur, je fais des cauchemars. Je n’ai pas tout lu, je ne peux plus. Cette littérature de façon insidieuse confirme le bien-fondé ou tout au moins la « vérité » hélas « naturelle »! et surtout, avouons-le, séduisante envoûtante magnétisante de comportements masculins barbares, sadiques, inacceptables et intolérables.

Je vomis.

Il n’y a pas d’homme, dans la cinquième partie de La dévoration des fées, et je crois qu’il n’y a pas de haine, non plus, mais il y a assurément une violence. Comme une fièvre, une hallucination. Le récit travaille ce que Pelletier décrit comme « le Féminin », avec ses trois caractéristiques : « l’amour de la fragilité, le corps et l’inconscient, la compréhension de la souffrance ». Pelletier en appelle à une révolution du féminin. La dévoration des fées me semble aller précisément en ce sens. Ce n’est toutefois qu’une intuition – je ne saurais en dire plus.

 

S’inter-céder

Quels liens entre « le Québec mystique » et « le féminin »? Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur les mystiques d’ici, qui furent et sont peut-être surtout des femmes – sans oublier que « le féminin » n’est pas l’exclusivité des femmes, tout comme « le masculin » n’est pas l’exclusivité des hommes, le genre et le sexe ne se confondant pas. Les personnages de « la p’tite » et de « la vieille » seraient-elles des archétypes de la pensée québécoise, comme Pelletier rappelait, dans La robe blanche (Herbes rouges, 2015), que le prêtre et le bûcheron sont des archétypes de la culture locale?

Dans Aria de laine (Moult, 2018), Meb découpe vingt poèmes dans Maria Chapdelaine, de Louis Hémon. L’un d’eux s’intitule « La grande », et se lit comme suit :

La petite
avec des ficelles
de feu
tirait
le
verre la grande
restait songeuse

 

par crainte de l’autre
son
masque
parlait doucement

 

De temps à autre,
elle allait dire
son monologue
aux pois

 

des
choses heureuses
de
loi
la suivaient

 

le sol
immobile
avait réveillé
ses goûts

 

voyager à la
main
dans
la maison

 

emplie de petit
champs
tout entière dans le
beau

 

gratter
d’année en année
des magies

 

donner
contre les
maringouins

 

un
homme
de
bois

 

Un peu plus loin, un autre poème s’intitule « L’immense vieille », et il se lit ainsi :

À vingt pas de la
lumière rouge

 

entre les
histoires d’ours

 

quelle
immense
vieille

 

guette la boucane
du vaste monde

 

le ventre
à Chicoutimi
la peau déchirée

 

essentielle
comme
le
vin comme
le
deuil

 

Entre ces deux poèmes, il y en a quelques autres, dont « Marie pleine de bois » :

Marie pleine
de
bois
s’
en
vient

 

tendre aux lièvres
le centre du monde

 

un ange
rude

 

poêle de fonte
l’entoure

 

l’oreille
immobile

 

fourrure
jusqu’aux yeux

 

elle guérira toute seule
le doute

 

quinze gouttes
deux doigts d’eau

Comme La dévoration des fées, cette écriture me semble faire signe vers une dimension mystique de l’inconscient collectif québécois – ou de l’un des inconscients collectifs qui trament la vie individuelle et collective, ici. Ces puissances d’évocation et d’invocation savent comment remuer. Pour ma part, du moins, je ne parviens souvent qu’à leur céder.


Notes

[1] Christian Rioux, « Fondation de Montréal : la grande aventure mystique », Le Devoir, 23 août 2016; Georges Goyau, Une épopée mystique. Les origines religieuses du Canada, Paris, Grasset, 1924.

[2] Victor-Lévy Beaulieu, Manuel de la petite littérature du Québec, Montréal, Boréal, 2012 [1974].

[3] Manon Barbeau, Les enfants de Refus global, Canada, Office national du film, 1998.

[4] Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, Montréal, M éditeur, 2017. Sur l’intercession, voir Dalie Giroux, « Le territoire de l’âme, l’écriture, la matière. Politique de la parole de Pierre Perrault », Globe. Revue internationale d’études québécoises, vol. 15, nos 1-2, 2012, pp. 265-285.

[5] Jean Roy, « L’invention du pèlerinage de la Tour des Martyrs de Saint-Célestin (1898-1930) », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 43, n4, printemps 1990, pp. 487-507; Jean Roy, « Un intermédiaire culture : les “Annales” de la Tour des martyrs de Saint-Célestin au Québec (1931-1952) », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, vol. 95, n 4, 1988, pp. 499-510.

[6] Dans une perspective critique, voir notamment Jacques Cardinal, La part du Diable. Le Saint-Élias de Jacques Ferron, Montréal, Lévesque éditeur, 2016.

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Messie trou d’eau: un conte de Noël

Par Simon Labrecque

Pierre Trudeau croit-il au Père Noël? Cela doit. Il montre en tout cas une certaine habileté à nous le faire croire.

Jacques Ferron[1]

It’s true though! But it’s true, though…! But it’s true, though…!

Blague sans fin sur les Trudeau au BiCi

Le mardi 21 novembre 2017, le Musée Grévin de Montréal, sis au Centre Eaton sur la rue Sainte-Catherine, a dévoilé une statue de cire du vingt-troisième premier ministre du Canada, Justin Trudeau, réalisée par le parisien Éric Saint Chaffray. Comme cela arrive souvent aujourd’hui avec les statues de cire, ces reliques d’emblées surannées faites d’une matière d’un autre temps et confrontées sans pitié aux images digitales portatives, on a entendu dire et on a pu lire que l’objet représentait assez mal son sujet, que la copie ressemblait assez peu à l’original, et ce, peu importe ce qu’on pense de ce dernier (qui fut le premier dans l’ordre d’apparition terrestre, selon ce qu’on en sait – à moins qu’il ne soit d’emblée qu’une pâle copie?). Le dimanche suivant, le 26 novembre 2017, à l’occasion de la coupe Grey, les médias canadiens ont rappelé que lorsqu’il était premier ministre, le père de Justin, Pierre Elliott Trudeau, avait porté une grande cape noire et un grand chapeau lors de la coupe Grey du 28 novembre 1970. Si les médias d’aujourd’hui ont risqué plusieurs comparaisons entre Trudeau père et des personnages de fiction, aucun n’a mentionné celle qu’avait proposée le médecin et écrivain Jacques Ferron, à l’époque, avec Zorro, nom à partir duquel il fabriqua le sobriquet Imago Zéro[2].  Ferron est même allé très loin en affirmant ceci :

Les adversaires des Alouettes ont compris qu’ils devaient se laisser battre, non pas que le botté de Zorro les eût impressionnés, mais à cause de la loi des mesures de guerre, car ils risquaient d’être traduits en justice : comment auraient-ils pu démontrer qu’ils n’étaient pas felquistes? Le botté de Zorro était d’autant plus convaincant que dans l’arène il y avait un autre personnage, tout de noir vêtu, coiffé d’un chapeau dur, dans le genre exécuteur des hautes œuvres, l’homme du Frap-bain-de-sang : Maître Jean Drapeau… Zorro et le Coco ont fait gagner les Alouettes.

En comparaison, les bas flamboyants de Trudeau junior sont « de la petite bière », comme on dit… Avec un tel père, il y avait bien des raisons de devenir un enthousiaste enseignant d’art dramatique!

Concierge à temps partiel au séminaire de Nicolet, ancienne stagiaire bénévole auprès de l’abbé Surprenant, Suzanne de Melun a fait remarquer à ses proches, un matin froid de novembre, une ressemblance étonnante et beaucoup plus intéressante que celle de la statue de cire du Eaton avec l’homme de chair du 24 Sussex. Plus intéressante, également, que celle du fils avec le père, de Justin avec Pierre… quoique cette étonnante ressemblance relève justement de la paternité. Dans son âme et conscience, Suzanne de Melun croit fermement que le profil de celui qui est parfois appelé « ti-PET » par des gens qui se souviennent avec une hargne certaine de son aïeul rappelle le profil de l’Éminence de la Grande Corne en personne, c’est-à-dire de nulle autre que le bon docteur Ferron! Il ne lui en fallait pas plus pour s’emporter, pour « partir sur un nowhere ». Spéculant, imaginant, elle risqua : « et si c’était vrai? »

« La statue de cire de Justin Trudeau aurait versé des larmes de sang. » J.-F. Marquis

Le sous-entendu était clair, mais elle le formula plutôt comme une interrogation, comme une question de recherche factuelle, existentielle. Le fondateur du Parti Rhinocéros serait-il le véritable géniteur du chef actuel du Parti Libéral du Canada? La beauté de cette hypothèse tient au fait qu’elle consonne avec un certain esprit ferronien, qui autorise à la travailler et à la mettre à l’épreuve avec ruse et enthousiasme, sans crainte de choquer quiconque connaît la plume du cartographe du pays incertain, y compris pour les proches. Chronologiquement, cette hypothèse est aussi plus plausible que la rumeur selon laquelle Justin Trudeau serait le fils caché de Fidel Castro, un bruit lancé par des médias de droite à la mort du Lider Maximo. C’est comme si monsieur Ferron, en grand-oncle narquois, y allait d’un vif « vas-y, ma Suzanne! », du simple fait de ses écrits et de ce que l’on sait de son caractère moqueur. Ce à quoi elle ne pouvait que répondre : « Marci son oncle! J’espère que vous allez aimer la traite qu’on se paie, pis que vous passerez un bien bon joyeux Noël! »

Pierre Elliott Trudeau (né à Montréal en 1919, mort en 2000) et sa jeune femme Margaret Sinclair (née à Vancouver en 1948) ont eu leur premier enfant, Justin, le 25 décembre 1971, à Ottawa. D’emblée, un vrai p’tit Messie du Canada bilingue, dont le prénom tiré du latin désigne un Juste, note Suzanne de Melun. Le mariage avait eu lieu en secret un peu plus de neuf mois plus tôt, le 4 mars 1971, dans le BiCi natal de la mariée. Tout semble donc s’être fait dans les règles, c’est-à-dire selon les exigences traditionnelles pour éviter de procréer dans le péché, l’épouse s’étant même convertie au catholicisme romain pour l’occasion.

L’ancien ministre de la Justice qui avait déclaré que l’État n’avait pas sa place dans les chambres à coucher du pays se pliait aux rituels catholiques, du moins lorsque cela l’arrangeait. Lors des négociations constitutionnelles avec les peuples autochtones du pays après le rapatriement de la Constitution, par exemple, il récita un Notre Père en latin plutôt agressif, après avoir demandé à la ronde si les Autochtones allaient « prier comme ça chaque matin », avec chants et tambours, puis affirmant que si c’était le cas, eh bien chacun pouvait alors prier selon sa religion et sa culture[3].

Pour Margaret, il s’agissait en quelque sorte d’une reconversion historique, car le clan écossais des Sinclair tire son nom d’une famille d’origine normande, donc catholique (la Conquête – celle de la Grande-Bretagne par les Normands – ayant eu lieu près de cinq cents ans avant la Réforme, qui fête aujourd’hui son cinq-centième anniversaire). Est-ce en raison de cette racine normande, en plus de la notable différence d’âge entre les époux, que Ferron se permet d’utiliser les dénominations « la p’tite Sinclair » et « la pucelle des Rocheuses » dans ses textes sur Trudeau au tournant des années 1970? À moins que ce ne soit en raison du fait qu’elle était Vierge, selon le zodiac, alors que Trudeau était Balance? Les journaux de l’époque ont consulté des astrologues pour évaluer les chances de l’union. Suzanne de Melun ne peut s’empêcher de remarquer leur enthousiasme, alors qu’on sait désormais que le couple allait divorcer en 1984 et qu’on connaît aussi les rumeurs (démenties par Margaret) d’une « affair » avec Mick Jagger des Rolling Stones, autour du sixième anniversaire de mariage du couple, en 1977.

Plusieurs des textes de Ferron sur Trudeau sont réunis dans les « Escarmouches politiques », qui forment la première partie des Escarmouches, d’abord publiées en deux tomes en 1975 chez Leméac (sous-titrés La longue passe) et reprises (malheureusement élaguées de façon substantielle et sans sous-titre) en un seul volume en 1997 chez Bibliothèque québécoise. L’élagage touche notamment plusieurs escarmouches politiques du début des années 1960, au profit de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Cela donne l’impression que Trudeau occupait une place de premier ordre dans les soucis du bon docteur – place qu’il a assurément occupée un peu avant, puis pendant et surtout après la Crise d’Octobre, à laquelle Ferron fut lié en tant que négociateur lors de l’arrestation des frères Paul et Jacques Rose et de Francis Simard, terrés à Saint-Luc, en Montérégie, le 28 décembre 1970 – un mois jour pour jour après la coupe Grey de Zorro. Après, comme l’a récemment rappelé Louis Hamelin, Ferron s’est enfoncé dans une série d’interprétations et de conjectures conspiratrices au sujet d’Octobre[4].

Ferron voyait Trudeau dans sa soupe, à l’époque, mais il commentait ses actions depuis plusieurs années. Le site Jacques Ferron, écrivain, conceptualité et rédigé par Luc Gauvreau, contient une section entière intitulée « Trudeau vu par Jacques Ferron. Textes à l’appui », qui rassemble les passages les plus significatifs. « [Trudeau] est probablement le personnage public à qui [Ferron] a attribué le plus de surnoms : le Castor, Da Nobis, le Hamlet rhinocéros, Imago Zéro, Sir John MacDonald-sans-ouiski, Pierrot, le Prince, monsieur Sinclair, Pierre Sinclair, Télémaque-Trudeau, Trudeau-tête-de-mort, Zor[r]o. » En incluant les lettres, les articles et les romans, l’index onomastique intégré au remarquable outil de recherche Hyper_Ferron, sur le même site, compte 131 mentions de Trudeau dans l’œuvre de Ferron. Pourquoi cette obsession?

Dans une lettre à John Grube datée de 1972, citée sur la page « Trudeau vu par Jacques Ferron », l’Éminence de la Grande Corne écrit ces lignes aux allures définitives (les crochets sont dans le texte) :

… sachez que ma haine contre Pierre Elliott Trudeau vient en partie du fait qu’il a eu le même maître que moi, le père Robert Bernier, fils d’un juge du Manitoba. Avec une différence : je l’ai eu pour maître en lettres et il l’a eu en théologie et droit international. [L’autorité politique internationale (1951) de Bernier] est fortement anti-nationaliste pour deux raisons : la première, que l’internationalisme du Moyen Âge a perdu son latin et son importance sous la Renaissance; la seconde, que le protestantisme dérive du principe des nationalités. C’est en tant que catholique, par nostalgie du Moyen Âge, que Pierre Elliott est antinationaliste.

Dans une escarmouche sur la « renommaison » de la rue Armstrong, cette rue de Saint-Hubert où se trouvait le repère des « effelquois » de la cellule Chénier en octobre 1970 et qui fut renommée rue Bachand dès 1971[5] (Ferron écrit plutôt rue Blanchard), le bon docteur mentionne une seconde proximité filiale, géographique celle-là. Pour ce faire, il met en scène le haut de son comté natal de Maskinongé :

[Trudeau] ne semble pas avoir eu beaucoup d’affection pour un père à qui il devait tout. Il se reprendra avec sa mère originaire des Townships de Berthier et de Maskinongé. À Saint-Alexis-des-Monts, dans le haut de la rivière des Écorces, un Elliott a longtemps eu sa façon propre de faire de la politique : il avait une station piscicole où, après avoir fait partager les œufs fécondés de la fraie du lac Cent-Bouts, il élevait des petites truites qu’il revendait surtout aux Américains du Club Saint-Bernard dont le gérant McMurray était son compatriote.

Chose bizarre, la famille la plus répandue dans les hauts des comtés de Berthier et de Maskinongé, qui ait été de la même origine que les Elliott, avait donné son nom à un bout de rue près de l’aérogare militaire de Saint-Hubert, aboutant au rang de la Savane. C’est la famille Armstrong[6].

Selon Ferron, cette proximité a engendré le changement de nom! Racontant un échange avec l’un de ses clients qui habitait la rue débaptisée, il conclut ainsi : « Je ne pouvais lui expliquer que le nom de Armstrong, allié à celui des Elliott, ne devait plus traîner dans une ténébreuse affaire. » Cette interprétation était préparée par des années de réflexions sur le caractère, le tempérament et les personnages de Trudeau.

Les textes de Ferron sur Trudeau à la fin des années 1960 concernent surtout le « saut en politique » de l’intellectuel de Cité Libre (rebaptisée Cité Vide pour l’occasion), son élection à la tête du Parti libéral du Canada, puis son élection au poste de premier ministre en 1968. Ferron ridiculise sans retenue son ancien collègue brébeuvois en répétant que son ambition avait toujours été de devenir premier ministre et que, plutôt qu’un type génial, il était un « bûcheux » qui prenait tout en note. Avant le mariage du politicien play-boy en mars 1971, Ferron insiste également sur le célibat affiché de Trudeau, quinquagénaire ayant apparemment prétendu avoir deux années de moins. Il insiste aussi sur le type de fortune à laquelle il est lié. Trudeau est ainsi décrit à répétition comme un « fils à maman » profitant d’un capitalisme « rentier, parasitaire, qui ne crée rien »[7]. Il se serait vanté de fréquenter Machiavel, mais « tous les sportifs de la politique, tous les ambitieux du pouvoir lisent Machiavel »[8], selon Ferron. En février 1971, tout juste avant son mariage et la conception officielle de Justin, Ferron écrivait : « Les experts prétendent que dans quelques mois, laissant de côté play-boy, on le verra en père noble, plus précisément en père de la Confédération, plus précisément encore en Sir John MacDonald. Là encore il trichera, dans l’impossibilité où il se trouve de boire le ouiski dudit Sir John. »[9]

Enfin, de façon plus générale, selon Ferron, le premier ministre qui a été décrit comme l’homme politique le plus important de l’histoire canadienne récente serait fondamentalement double, voire multiple, retors et calculateur, un comédien sans visage véritable sous tous les masques qu’il revêt selon les circonstances – et pourquoi pas, puisque l’univers ferronien y invite : un homme diabolique ou démoniaque, bien plus que machiavélique ou machiavélien. « [L]e lecteur n’est pas sans savoir que le Prince (puisqu’on l’a appelé ainsi, mais à tort) n’a pas de nature mais une infrastructure, quelque chose comme une machinerie avec de la peau jetée dessus, à la manière des robots. »[10] À ce titre, tous les coups lui semblent permis et tous les coups semblent donc permis à son endroit, un peu comme avec Maurice Duplessis, ce « père repoussoir » à qui Ferron compare fréquemment Trudeau.

Suzanne de Melun ne cesse de s’étonner que Ferron n’ait pas propagé de lui-même quelque rumeur sur la paternité du petit Justin, né le jour de Noël 1971, donc conçu alors que la Loi des mesures de guerre était encore en vigueur. La paternité de Jésus-Christ n’est-elle pas elle-même un Mystère fameux? Le silence de Ferron est étonnant car il ne se gênait pas pour colporter de telles rumeurs. Dans une note à la dernière réédition du Ciel de Québec, Pierre Cantin et Luc Gauvreau écrivent ceci :

Ferron s’est amusé à répandre, ici et là, la rumeur que Duplessis [1890-1959] ait été le bâtard de Louis-François Richer dit Laflèche (1818-1898), deuxième évêque de Trois-Rivières. Selon l’écrivain, c’est de ce prélat que le politicien « aurait hérité du célibat » (« L’échelle de Jacob », I[nformation] M[édicale et] P[aramédicale], 3 mars 1970, p. 18). Cette supposée paternité fut le sujet d’une causerie de Ferron, intitulée « Duplessis n’a pas fondé Trois-Rivières », prononcée dans cette ville le 29 avril 1972, dans le cadre d’une « journée médicale »[11].

Mgr Laflèche, évêque ultramontain reconnu pour se mêler de politique, était plus ferronien que Maurice Le Noblet Duplessis, notable assez classique dans son goût pour le gros gin. Laflèche fut d’abord missionnaire près de la rivière Rouge, en terre de Rupert. Il connaissait le cri, le chipewyan et le sauteux et on raconte qu’« en 1851, dans le Dakota du Nord, vêtu d’un surplis et d’une étole, il s’interposa entre 2000 combattants Sioux et 60 combattants Métis avec un crucifix ».

Ferron travaille à répétition ces personnages dans ses « historiettes », petits textes qui se rapprochent de l’essai, ainsi que dans plusieurs fictions, notamment Le ciel de Québec et Le Saint-Élias. Dans ce dernier roman, Suzanne de Melun a remarqué ce passage, qui met en scène le chanoine Élias Tourigny, de Bastiscan, Marguerite Cossette et son fils Armour, ainsi que l’évêque de Trois-Rivières en visite, qui vient de bénir les deux derniers. Laflèche s’adresse à Marguerite :

– Cet aimable petit garçon est le vôtre?

– Oui, Monseigneur.

– Je l’aurais dit à ses yeux.

Le chanoine Tourigny demanda :

– Est-il vrai que Madame Duplessis, la remarquable épouse de l’honorable Nérée, serait de nouveau dans un état intéressant, mais cette fois enceinte d’un garçon?

Monseigneur Laflèche regarda le chanoine Tourigny d’un air songeur car, si la demeure du juge Duplessis n’était pas loin du palais épiscopal, le passage du célèbre Honoré Mercier était survenu à un mauvais moment. C’était certes une question maligne, elle était aussi troublante. « On le dit, Messire », fut sa réponse. En même temps, il ne pouvait s’empêcher d’admirer le vieil homme d’une intelligence si subtile qui le mettait, à Batiscan, dans une position d’autorité auprès de laquelle la sienne, pourtant son évêque, n’était rien[12].

Le Saint-Élias porte justement sur une paternité incertaine : non pas celle du fils de madame Duplessis, mais celle du fils de Marguerite – un prénom on ne peut plus près de celui de Margaret, se répétait Suzanne de Melun. L’intrigue du roman est résumée ainsi, du point de vue du jeune prêtre Armour Lupien, qui serait le véritable géniteur d’Armour Cossette :

Que s’était-il passé à Batiscan? Il s’était passé ceci : Philippe Cossette avait beau être amoureux comme un coq de sa jeune femme, il ne semblait pas vouloir lui donner d’enfant; alors elle, Marguerite Cossette, avait pris sur soi, avec la complicité du vieux docteur Fauteux, de lui en donner un, de lui donner cet enfant qu’avec une splendide impudeur elle avait fait baptiser du nom d’Armour, voulant sans doute être quitte avec le jeune ecclésiastique dont elle avait apprécié les services et dédaigné les sentiments. Celui-ci par contre, loin de se contenter de sa bonne aventure, l’avait pris dans le mauvais sens, se croyant coupable d’un énorme péché, indigne de survivre[13].

Lupien mourra d’une pneumonie, mais il tenta d’abord de se pendre dans une grange, à l’instar d’un « quêteux » nommé… Trudeau! En se rendant en charrette avec le cocher Bessette au chevet de l’abbé Lupien, le chanoine Tourigny raconte au docteur Fauteux avoir sauvé Armour Lupien du suicide en anticipant qu’il se rendrait dans la grange en question pour reproduire le geste du quêteux.

– Je me souviens, dit le charretier, c’était un insatisfait du nom de Trudeau, qui venait d’encore plus loin que Laprairie, en gagnant les États-Unis. Un homme que j’ai connu. Peut-être qu’il aurait pu être un peu content s’il avait eu beaucoup d’argent; quêteux, il ne pouvait pas parce que ça demande du savoir-vivre et du talent et qu’il n’était bon qu’à faire peur. Il avait bien raison d’être insatisfait comme il a eu raison, je le penserais, de se pendre[14]

La référence géographique, en plus de l’énoncé selon lequel Trudeau « n’était bon qu’à faire peur », signale que Ferron est conscient du rapprochement avec le premier ministre en poste lors de la publication du Saint-Élias. Dans une historiette de février 1973, il situe à nouveau la provenance des Trudeau dans la même région :

[…] il ne s’agit plus de contrebande mais de savoir si Charles Trudeau, fils d’un cultivateur des environs de Laprairie, a commencé sa fortune, comme c’est notoire, en passant de la baboche ou de la bagosse aux États-Unis, lors de la prohibition. Cette fortune a permis à son fils de se consacrer entièrement à son ambition, celle de devenir Premier Ministre du Canada. Il s’est même fait grâce à elle des amis[15].

Quant au petit-fils de Charles, Justin, lui aussi devenu premier ministre, il apparaît dans une seule historiette, selon ce qu’a pu lire Suzanne de Melun. Le texte porte sur la nomination du docteur Gustave Gingras au poste de président de l’Association médicale canadienne, puis au poste de gouverneur (Chancellor) de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. Ferron écrit alors ces lignes spéculatives :

Chose certaine, si le show réussit, le docteur Gingras restera dans la lancée de ses ambitions : il sera nommé lieutenant-gouverneur de la petite île. Et l’on pourra lire dans le grand journal de la majorité niaiseuse : « Un autre des nôtres qui a réussi à tout prix : le docteur Gustave Gingras. » Le Très-Honorable Pierre Elliott Trudeau ne manquera pas de commenter l’événement : « Le docteur Gingras méritait l’hermine du ci-devant cardinal [Léger]. Je le nomme sauveur des Terres rouges de l’ancienne île Saint-Jean. Il a contribué à la grandeur du Canada. Mon petit Justin-Pierre apprendra sur les genoux de sa mère la prouesse de ce grand médecin. » Un vrai Sauvage![16]

Ces deux dernières phrases ne pouvaient que laisser Suzanne de Melun songeuse, et ce pour deux raisons. D’une part, elle savait bien que dans l’œuvre de Ferron, le terme « Sauvage » et son dérivé patronymique, Sauvageau, ont souvent à voir avec la reproduction et les naissances, selon un vieux motif québécois qui remplaçait les cigognes françaises par des Autochtones. Dans un conte situé dans Bellechasse, par exemple, on lit ceci, qu’il faut peut-être relier au personnage du quêteux du Saint-Élias :

Les quêteux, successeurs des sauvages, arrêtaient parfois à la maison. « Pour l’amour du bon Dieu », disaient-ils, l’air d’y croire ou de ne pas y croire, selon leur technique. Nous leurs faisions la charité de mauvais cœur, car nous étions très pauvres, pour les éloigner, par une sorte de peur ancestrale. L’un d’eux ne s’amenait qu’après les naissances, mais il n’en manquait pas une. Il se nommait Sauvageau. Celui-là ne disait rien, tendait la main, prenait et ne remerciait même pas. Mon père avait coutume de dire : « Tiens, pour la dernière fois! » Il exprimait ainsi le souhait de sa femme. Mais Sauvageau, le fixant de son œil d’oiseau, haussait les épaules et mon père comprenait qu’il n’en était encore, qu’il en restait toujours à l’avant-dernière fois[17].

D’autre part, la phrase « Mon petit Justin-Pierre apprendra sur les genoux de sa mère la prouesse de ce grand médecin » résonne de façon étrange, pour Suzanne de Melun, lorsqu’elle a simultanément en tête l’hypothèse dite de la statue de cire et les considérations tortueuses sur la paternité dans Le Saint-Élias. Dans le roman, en effet, il est évoqué à quelques reprises que la paternité véritable du jeune Armour Cossette serait peut-être due au docteur Fauteux, mécréant notoire qu’on imagine assez en double du docteur Ferron, mécréant lui aussi. Le docteur Fauteux nie cette supposition, affirmant qu’il n’a plus l’âge et que Marguerite Cossette, qualifiée à répétition de « sauvagesse » provenant du haut des terres dans le comté de Maskinongé (là d’où provenait madame Elliot, selon Ferron), s’est bel et bien servi de l’abbé Lupien, qui lui fut toutefois présenté par le bon docteur. La prouesse du médecin n’est-elle donc pas, en cela, d’avoir permis la naissance du fils bâtard? Fait singulier, le docteur Fauteux se donnera la mort exactement comme le quêteux Trudeau, par pendaison dans la grange, puis il sera enterré dans le champ du Potier, à Batiscan, tout près d’une étrange idole peule rapportée par un certain Pierre Maheu, capitaine du trois-mâts qui donne son nom au roman, le Saint-Élias, propriété de Philippe Cossette.

En revenant à l’hypothèse dite de la statue de cire, Suzanne de Melun se demande si le docteur Ferron n’aurait pas présidé à quelque conspiration similaire impliquant Margaret Sinclair et la fausse innocence de son mari Pierre, plutôt que d’être le géniteur direct du petit Justin. Cela serait de meilleur ton, c’est certain! Peut-être faudrait-il rechercher, dans l’entourage des Trudeau-Sinclair, un dénommé Justin, qui comme Armour Lupien aurait vu son nom être attribué à son descendant illégitime?

Riche de ces réflexions labyrinthiques, Suzanne de Melun relit maintenant avec un œil neuf l’escarmouche ou historiette intitulée « Épithalame », en particulier. Elle s’intéresse pour la première fois au titre, qui désigne un poème lyrique composé à l’occasion d’un mariage et, plus précisément, un poème composé pour la mariée en route vers la chambre nuptiale. Le texte semble parler de Pierre, mais il s’adresse plutôt à Margaret! Il commence ainsi, avec un point de vue pratiquement médical :

J’ai entendu dire qu’il s’était marié pour sa vessie et parce qu’il aurait eu peur de se mettre à faire pipi à tout bout de champ, ce qui l’aurait gêné dans l’exercice de ses fonctions et aurait sans doute été très nocif pour les tulipes du Parlement. Remarquez que personne ne s’en serait étonné après ses gesticulations étranges des derniers temps, que d’aucuns ont qualifiées d’obscènes, et qui auraient été son guilleri, son chant d’amour, si l’on considère qu’elles ont précédé immédiatement son mariage. Tout cela n’est que vilains ragots. Je n’en ai pas cru un mot : notre homme n’est pas si vieux qu’il en soit rendu à des soucis de cet ordre-là; il n’a que cinquante-deux ans, et puis, sans être ce qu’on appelle un puceau, il apporte dans sa corbeille de noces du butin quasiment neuf. On ne peut pas prétendre, toutefois, qu’il se soit exercé à la gymnastique couchée autant qu’au ski. Sa puberté est loin et personne, que je sache, ne lui connaît d’enfant. On a tort. Il n’a rien d’un étourneau, sauf qu’il est resté toujours très près des jésuites, à tel point qu’il s’en est trouvé pour dire qu’il était un jésuite en robe courte, un bel opus dei, une sorte d’évêque troussé, ce qui expliquerait un peu le respect et la soumission que Gérard Pelletier, beaucoup plus intelligent que lui mais façonné à l’humilité militante par son long cheminement de sacristain, lui a toujours témoignés et qui toujours m’ont semblé le plus grand mystère du monde. Mais cela encore n’est peut-être qu’un ragot[18].

La phrase « On a tort » signifie-t-elle qu’il faudrait plutôt s’intéresser à de possibles enfants de Pierre nés avant Justin, plutôt que de questionner l’identité du père de Justin? Suzanne de Melun se répétait qu’en tous cas, la comparaison avec un jésuite ou même avec un évêque n’était pas garante de chasteté, lorsqu’on sait par exemple ce que répétait Jacques Ferron sur la descendance de Mgr Laflèche à Trois-Rivières.

Face à tous ces énoncés et toutes ces questions sur la paternité, Suzanne de Melun se demande maintenant s’il ne faudrait pas infléchir ce chemin de pensée vers une réflexion plus critique, voire même féministe. Quel rôle actif attribuer à Margaret dans toute cette histoire? Dans Le Saint-Élias, Margueritte est sans doute le personnage le plus émancipé dépeint par Ferron, même si à la fin elle semble principalement se soucier de richesses et de gloire pour sa descendance. Suzanne de Melun se rappelle alors un commentaire d’un texte de Mabel Alicia Campagnoli sur les généalogies féminines, où il est écrit que ces généalogies « […] procèdent en sens inverse des généalogies masculines : alors que c’est le père qui fait le fils, par le biais de la reconnaissance légale, c’est la fille qui fait la mère, qui rend une femme mère dans le geste d’enfanter »[19]. Ressurgissent alors ces passages du Saint-Élias où il est question de la doctrine hérétique prêchée par l’abbé Armour Lupien, qui s’est retrouvée inscrite derrière son portrait mortuaire : « C’est le Fils qui a engendré le Père et, sans Jésus mourant sur le Calvaire, il n’y aurait pas de Dieu. »[20] En raison du caractère hérétique de cet énoncé, qui démontre en retour l’idée que la filiation masculine se fait bel et bien, selon la doctrine canonique, du père vers le fils, la phrase est laissée sans signature ni attribution au revers du portrait. Elle signale peut-être un cheminement de l’abbé Lupien, ainsi que du docteur Ferron, vers une révision des dogmes généalogiques, qui n’est pas incompatible avec les généalogies féminines mises en valeur dans la pensée féministe au Québec.

En passant la vadrouille dans un couloir du vieux séminaire de Nicolet, un mercredi soir bien noir de début décembre, travaillant avec vigueur le maudit trou d’eau qui se forme à chaque fois au bout du plancher tout croche creusé par le temps au deuxième étage, Suzanne de Melun repensait à ses proches qui avaient voté rouge aux dernières élections fédérales, déçues qu’elles étaient du orange, du bleu pâle et du bleu foncé, sans oser le vert. S’il est une leçon de Noël, se disait-elle, c’est peut-être qu’il est possible de raconter bien des choses sur une filiation, et que cela affecte sans doute les puissances qu’il est possible de convoquer au présent et dans la postérité, mais que tout commence néanmoins avec de la paille, de l’eau, de la chaleur et des soins. Elle se demandait si l’histoire de la Crèche n’était pas une histoire d’égalité fondamentale et universelle devant la vie et la mort, une histoire d’Amour. Puis elle se rappela ce que disent les chansons de Noël : « Il est né le divin Enfant », « Peuple à genoux », « Venez divin Messie ». Elle se ravisa. Certains trous d’eau sont plus égaux que les autres.


Notes

[1] « Anne de Melun » [été 1974], dans Escarmouches. La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, p. 223.

[2] Jacques Ferron, « Zorro » [2 février 1971], dans Escarmouches, op. cit., pp. 100-107.

[3] La scène a été filmée et peut être vue dans le documentaire de Maurice Bulbulian, L’art de tourner en rond [Dancing Around the Table], ONF, 1987, partie 1, en ligne. On peut également y voir René Lévesque prendre une très grosse bouffée de tabac d’un calumet rituel, ce qui fait éclater de rire plusieurs personnes à la table.

[4] Voir en particulier le chapitre intitulé « Le diable et Jacques Ferron », dans Louis Hamelin, Fabrications. Essai sur la fiction et l’histoire, Montréal, PUM, 2014, pp. 41-46.

[5] Voir Louis Hamelin, « Octobre 70 : La rue qui perdit son nom », Le Devoir, 21 novembre 2006, en ligne.

[6] Jacques ferron, « Rue Armstrong » [6 février 1973], dans Escarmouches, op. cit., p. 194.

[7] Jacques Ferron, « Les bâtisseurs de ruine » et « Le revirat » [5 mars 1968], dans Escarmouches, ,op. cit., pp. 67-72; Jacques Ferron, « Zorro », loc. cit, p. 102.

[8] Jacques Ferron, « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [15 juin 1971], dans Escarmouches, op. cit., p. 125.

[9] Jacques Ferron, « Zorro », loc. cit., p. 101.

[10] Jacques Ferron, « Épithalame » [20 avril 1971], dans Escarmouches, op. cit., p. 119.

[11] Jacques Ferron, Le ciel de Québec [1969], éd. préparée par Pierre Cantin et Luc Gauvreau avec la collab. de Marie Ferron et Gaëtane Voyer, Montréal, BQ, 2009, pp. 495-496 (note 59).

[12] Jacques Ferron, Le Saint-Élias, Montréal, éditions du Jour, 1972, pp. 147-148.

[13] Ibid., pp. 84-85.

[14] Ibid., pp. 100-101.

[15] Jacques Ferron, « Rue Armstrong », loc. cit., p. 193.

[16] Jacques Ferron, « Not’ collège à l’Île-du-Prince-Édouard » [1er février 1972], dans Escarmouches, op. cit., p. 153.

[17] Jacques Ferron, « Cadieu » [1962], dans Contes. Édition intégrale : Contes anglais, contes du pays incertain, contes inédits, Montréal, éditions HMH, coll. « L’Arbre », 1970, p. 16.

[18] Jacques Ferron, « Épithalame » [20 avril 1971], loc. cit., pp. 118-119.

[19] Diane Lamoureux, Pensées rebelles. Autour de Rosa Luxemburg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2010, p. 16.

[20] Jacques Ferron, Le Saint-Élias, op. cit., p. 112.

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« Redondant comme ces livres qu’on écrit pour en parler. »

Critique du roman Le livre de bois de Jean-Philippe Chabot, Montréal, Le Quartanier, 2017, 137 p.

Par Simon Labrecque

Les personnes qui s’intéressent à l’histoire d’un fait particulier sont rares, surtout si ce fait n’est pas de leur région, n’intéresse pas les proches. Ce n’est pas là un beau désintéressement. Les loisirs consacrés à ces actes de dévouement obscur, mais fécond, doivent cesser d’aller se caser au chapitre si long chez nous des heures perdues.

Arthur Girard, La « Tour des Martyrs » de Saint-Célestin, comté de Nicolet [1924][1]

 

Revenant d’un rare séjour entre vieux amis dans un chalet au lac Pohénégamook, dans le comté de Témiscouata – sans appeau ni fusil la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’orignal –, j’ai découvert que le roman Le livre de bois (Le Quartanier, 2017), de Jean-Philippe Chabot, se déroulait dans le comté voisin de Kamouraska. J’ai appris cet emplacement dès le premier chapitre, car il y est question des îles de Kamouraska (p. 11) et d’événement ayant eu lieu « [a]u lac de l’Est, qu’on appelle de la sorte pour ce qu’il est sis à l’est du lac Saint-Anne, qu’on prononce Saint-Âne pour une raison qui m’échappe, au lac de l’Est dit Kijemquispam, mot qu’on ne prononce pas pour ce qu’il a des origines mystérieuses » (p. 13). Le lac Pohénégamook et le lac de l’Est pourraient accueillir les mêmes envolées d’outardes, s’ils n’étaient pas si près l’un de l’autre. Réalisant cela, je me suis dit que j’avais bien dépensé mes 18,95$ (plus taxes) à la librairie Paulines, guidé dans mon achat par une critique élogieuse.

La page de garde du livre de Chabot annonce qu’il s’agit non seulement d’un roman, comme l’indique la couverture, mais bien d’un « roman canadien-français ». Dominic Tardif a souligné cette singularité avec enthousiasme, dans Le Devoir, affirmant aussi qu’« [a]vec ses multiples clins d’œil littéraires, le cofondateur de la revue Fermaille (créée pendant le Printemps érable) attire constamment l’attention sur les ficelles de ce conte à l’écriture dense et fougueuse, mise au service d’envolées au travers desquelles une verve authentiquement québécoise, héritière de celle du doc Ferron, brille sans s’excuser d’exister, et sans non plus verser dans le joual ». Étant donné le décor appalachien et le ton ferronien, Le livre de bois était pratiquement assuré de se voir critiqué ici, dans Trahir, par votre humble serviteur qui travaille ce terrain depuis quelques temps, en radotant un peu. Mais voilà, ce livre est justement un éloge du radotage, du contage qui est aussi racontage. « Si ce n’était pas une histoire vraie, on dirait que c’était pensé d’avance. » (p. 14)

L’église de Saint-Gabriel.

Entre le lac de l’Est et Saint-Gabriel de Kamouraska, où se déploie et se déroule l’action de ce « roman canadien-français », on trouve beaucoup de forêts, de lacs et de montagnes. C’est le début (ou la fin) visible des Appalaches, qui courent par les profondeurs atlantiques jusqu’à la côte occidentale de l’Irlande et qui rampent et qui s’étirent en surface jusqu’au cœur des États-Unis, qu’on appelle « le sud ». Ce territoire a une présence certaine dans la littérature d’ici. Pour reprendre une distinction de William S. Messier, mise de l’avant par Samuel Archibald dans un entretien avec Dominic Tardif pour un article du Devoir intitulé « Le terreau fictionnel du Québec a une fertilité variable », la rive sud du Saint-Laurent en aval de Lévis serait une « région forte au sens des représentations », plutôt qu’une « région faible », ou « moins investie ». Cette force se vérifie au passé comme au présent.

Ainsi, les vieilles légendes qui hantent le comté de Bellechasse, au moins depuis Louis Fréchette et son conteur Jos Violon, ont récemment été revisitées par Gabriel Marcoux-Chabot dans Tas d’roches (Druide, 2015). Les usages du comté de Dorchester et de la Beauce dans les contes, les romans et les essais de Jacques Ferron et de sa sœur Madeleine, ont pour leur part été rappelés à notre attention par la publication de leur correspondance avec Robert Cliche, en particulier dans Le Québec n’est pas une île. Correspondances 2, 1961-1965 (Leméac, 2015), volume préparé par Marcel Olscamp et Lucie Joubert. La vie dans le comté de l’Islet a quant à elle été explorée récemment par le romancier-camionneur Jean-François Caron, dans De bois debout (La Peuplade, 2017). Enfin, le territoire gaspésien autour de Sainte-Anne-des-Monts, et celui, beaucoup plus au sud, qui s’étend jusqu’à Chattanooga au Tennessee en passant par Saint-Henri-des-tanneries, à Montréal, a été exploré dans sa profondeur historique et spéculative par Daniel Grenier dans son beau roman L’année la plus longue (Le Quartanier, 2015), récemment réédité en format poche (Le Quartanier, 2017). L’accès symbolique à ce territoire est peut-être facilité par l’aisance avec laquelle on y accède matériellement.

À partir de Québec, qui sépare le haut et le bas du pays incertain, on se rend au lac de l’Est en roulant sur l’autoroute transcanadienne passé La Pocatière et Saint-Pacôme, d’où provenait Gabrielle-Ange Lévesque, la mère de Jack « ti-Jean » Kérouac, catholique dévote dont l’écrivain beat de Lowell, Massachussetts, resta proche jusqu’à sa mort, en Floride en 1969, et qui hérita des possessions de son fils-à-maman cinquantenaire et alcoolique avant de mourir à son tour, cinq ans plus tard. Pour se rendre jusqu’au lac Pohénégamook, à l’est du lac de l’Est, il faut également croiser Rivière-Ouelle, Saint-Gabriel-Lalemant, Kamouraska, Saint-Pascal, Saint-Germain, Saint-André et j’en passe, puis prendre la route 289, avant Rivière-du-Loup, pour descendre vers le sud-est en passant par Saint-Alexandre et Pelletier. Ce faisant, on traversera notamment les rivières du Loup, Bouchée et Fourchue. À Saint-Alexandre-de-Kamouraska, lorsqu’il fait noir le soir, l’immense croix de chemin illuminée de néon rouge sur la route 289 s’imprimera avec une force surprenante sur la rétine et dans la mémoire. Une croix de chemin, ces temps-ci, ça surprend – surtout illuminée rouge vif en pleine noirceur appalachienne!

Comme Pohénégamook, où l’on retrouve le surprenant musée Elvis, le territoire dont il est question dans Le livre de bois se situe à l’ouest des Trois-Pistoles et Saint-Jean-de-Dieu de Victor-Lévy Beaulieu et à l’est du Kamouraska d’Anne Hébert. Pour se rendre au lac de l’Est, il faut en vérité sortir bien avant Saint-Alexandre, à Saint-Philippe-de-Néri, juste après Rivière-Ouelle et Saint-Gabriel-Lalement, ou Saint-Gabriel-de-Kamouraska, ou Saint-Gabriel tout court, où habite le personnage principal du roman. Le rang Chénard et la rue Principale, mentionnés dès le premier paragraphe, sont en effet au cœur de Saint-Gabriel. Pour rejoindre le lac de l’Est, il faut donc prendre la route 287, qui descend vers le sud-est dans l’immense municipalité de Mont-Carmel, qui comprend Mont-Carmel ainsi que les hameaux de Grand-Bras, Bayonne, ce bijou de la toponymie québécoise qu’est Trou-à-Pépette (p. 13), puis Bretagne, Trou-à-Gardner et Eatonville (p. 88). À l’évocation de Mont-Carmel, on aura peut-être une pensée pour la résidence du Mont Carmel, à Waco au Texas, partie en flammes et en fumée suite au siège de la secte apocalyptique de David Koresh par les autorités fédérales étatsuniennes, en 1993. Pour ma part, j’ai cette impression tenace que dans la région, de ce côté-ci de la frontière, on croit beaucoup aux anges, d’une façon qui se situe à mi-chemin entre le catholicisme et le paganisme… En tous cas, c’est d’abord au lac de l’Est qu’on retrouvera Jacques « Jack » Côté, le bûcheron au cœur de Livre de bois, qui côtoie moins les anges que « le yâbe », « le jâbe », « le guiâbe » ou « le Diâble », sous plusieurs formes.

Jacques Côté porte plusieurs noms, qui sont expliqués et répétés, ensemble ou séparément, à plusieurs reprises dans Le livre de bois. En plus de ce motif de la surnomination ou de la surnommaison populaire, Jean-Philippe Chabot sollicite, travaille et entrecroise explicitement et de manière joueuse plusieurs motifs dits « du terroir » dans la trame de son « vrai conte paysan » (p. 94). Outre l’obligatoire « passage scatophile » (ch. XVI), on retrouve un récit rapporté sur « un bonhomme qu’on appelait le Diâble » qui faisait quasiment fondre la neige autour de lui tellement il était chaud (ch. XX), une histoire d’horreur qui semble camoufler une aventure érotique dans un moulin à scie par le truchement d’un rongeur (ch. XV), une relecture de la chasse-galerie (ch. III), une méditation sur les rêves oubliés d’une femme passée par le sanatorium de Mont-Joli avant de devenir une épouse aux os croches incapable de faire lever le pain (ch. XII), des réflexions générales sur le pays et le tempérament canadien-français marqué par la présence cyclique de l’hiver et le temps requis pour se botter, se tuquer et s’emmitoufler convenablement (ch. I, notamment), une légende maintes fois répétées d’une rencontre entre un homme qui craint pour son cou et une bête haletante au milieu de la nuit noire, et même une version miniature d’une traditionnelle monographie de paroisse.

Sous la plume de Chabot, on peut en effet lire d’heureuses lignes qui enfilent l’histoire orale locale, la géographie littéraire et l’économie politique l’une à l’autre, nous montrant notamment que l’historiographie par la paroisse (l’écriture de l’histoire institutionnelle de proximité comme complément de la soi-disant grande histoire politique) oblitère très souvent une habitation colonisatrice préalable, quasiment mythique (laissant presqu’uniquement des traces orales), car c’est la présence avérée d’un certain quorum qui justifie l’institutionnalisation. Remonter jusqu’à « la préhistoire », comme le propose Jean-Claude Massé dans son nouveau livre Le Témiscouata. De la Préhistoire à la Confédération (PUL, 2017), demande des recherches d’une envergure remarquable, ainsi qu’un sens aiguisé de l’interprétation historique ou de la spéculation herméneutique. L’historien préfère donc généralement se limiter aux textes, à l’écrit, laissant l’oralité aux marges (et aux ethnologues).

L’érection en paroisse de Saint-Gabriel (du nom de l’archange annonciateur), dans le comté de Kamouraska, est passablement récente. Elle s’est produite plus de 110 ans après l’acte de 1824 qui facilita la fondation de nouvelles paroisses, pratique qui s’était interrompue depuis la Conquête de 1760[2]. Bien qu’il soit né à Québec, c’est en véritable historien local que Chabot écrit ces lignes :

En 1939, quand l’orgueil d’un curé gonfla et la croyance du peuple de même, on décida de fonder une paroisse depuis les gens qui étaient là. Naissait Saint-Gabriel dans la durée, village au front fier et au cou droit comme celui du cygne de tantôt, dont le nom ne fut jamais tout à fait arrêté. Nommons : Saint-Gabriel, Saint-Gabriel-Lalemant et Saint-Gabriel-de-Kamouraska. C’était en somme un village à l’image de Jacques Côté, qu’on nommait à l’occasion, je le rappelle à titre d’exemple, Jacques Côté Descôteaux des ruisseaux à l’Anse Lebel, Jack Côté, Côté d’à côté, Ti-Jacques, Jacques l’ésoucheur, Côté cul-mouillé, Jacques l’émondeur, Descôteaux Jâcqué le coton à l’air et du Côté gommé, côtelé de cocottes. Saint-Gabriel, il était né là, même par avant que le village n’existe et pour ainsi dire tant qu’il existerait lui.

Dans sa brave façon de faire les choses, Saint-Gabriel avançait une grande roche en travers des Appalaches, une roche où les dieux viendraient s’endormir la panse à l’air pour se faire couper les ongles par des animaux sauvages, des écureuils ou des corneilles, nécessairement reconnaissants d’avoir été mis là par quelqu’un et se nourrissant peut-être ainsi. Tant affirmant son irréductible durabilité, tant prenant forme selon que son corps grossissait, Saint-Gabriel exaltait en souffle pour une existence possible. Quand tout ailleurs et partout tombait en ruines, quand même la guerre cordait les morts le long de l’Occident, Saint-Gabriel cordait du bois et voyait le jour. Naissait, en plus d’un village, une commission scolaire garnie de beaux inspecteurs bedonnants et en santé. On inaugurait la salle publique où Jacques Côté rêverait un jour de jouer le rôle principal d’un théâtre de marionnettes. On fréquentait où l’on veillerait réveillés.

On fondait aussi la caisse populaire, où l’on se ferait avoir, tous et invariablement. Il faut le dire à sa décharge : la caisse se faisait elle-même avoir par la banque, à laquelle elle empruntait des fonds, où elle déposait ses avoirs pour trouver davantage de sécurité. On s’en aperçut sur le tard, mais il manquait toujours trois trente sous dans les carnets de dépôts. C’était une petite somme qui, sur une base hebdomadaire, en devenait une grosse. Comme ça, on refilait la facture à tous les bons Jacques Côté de la paroisse. (pp. 51-53)

Suivent quelques lignes sur la résistance à la conscription au cours de la Deuxième Guerre mondiale, qui rappellent le film Partis pour la gloire (ONF, 1975), de Clément Perron, qui met en scène ce phénomène dans le décor de la Beauce. Et une pensée pour mes grands-pères qui ne firent pas ladite guerre, l’un préférant même traverser le fleuve et faire de la prison militaire à Lévis plutôt que de traverser l’Atlantique… Ce sont de tels récits qui sont en jeu dans l’invocation par Chabot du vocable « canadien-français ».

Le motif le plus singulier du roman Le livre de bois est sans doute celui qui s’active dès le titre, c’est-à-dire la présence d’un étrange livre de bois dans la vie de Jacques Côté. Ce livre agit comme une sorte de miroir et de mémoire, racontant à son lecteur sa propre vie, pratiquement en direct (et peut-être un peu d’avance : c’est l’enjeu de l’intrigue). Ce motif évoque le dispositif littéraire récemment mis en place par Gabriel Marcoux-Chabot, dans Tas d’roches, où trois voix narratives s’entrecroisent et où l’une d’elles (en caractères gras) s’adresse à la fois au lecteur et au personnage principal à la deuxième personne du singulier. Ce livre parle donc un peu comme le livre de bois et nos littéraires travaillent ainsi des pistes qui se rejoignent dans le questionnement des narrateurs.

Le rôle central joué par le bouquin rappelle aussi le traité d’alchimie, sorte de Necronomicon avant la lettre, qui est mis en scène dans L’influence d’un livre, « premier roman de la littérature québécoise » écrit tout près, à Saint-Jean-Port-Joli, en 1837, par Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé, le fils du seigneur de Port-Joly, Philippe Aubert de Gaspé, qui allait pour sa part publier Les Anciens Canadiens en 1863. Ces noms permettent d’affirmer que ce que l’on nomme habituellement « la littérature québécoise » a pratiquement été fondée sur les lieux qui nous intéressent, là où les Appalaches rencontrent le fleuve Saint-Laurent!

Jumelé au fait que François-Xavier Garneau a commencé ses recherches historiques dès les années 1830[3], le rappel de L’influence d’un livre permet également d’affirmer que, contrairement à une croyance répandue, ce « peuple sans histoire ni littérature » n’a pas attendu le provoquant Rapport de Lord Durham pour (s’)écrire. C’est ici l’occasion de citer Chabot sur l’écriture qui transforme la mémoire en histoire, la légende en vérité, à partir du bois qu’on coupe à la hache jusqu’à celui sur lequel on imprime :

Un bûcheron moyen faisait quatre à cinq cordes par jour. Un bon bûcheron avec la couenne trempée comme le père à Jacques Côté en faisait le double. La légende courait à travers les campes et à travers les âges, et le nombre de cordes qu’ils faisaient en une journée se voyait multiplié par le nombre de fois qu’elle avait été racontée. En somme, l’histoire elle-même demeurait indomptable tant qu’elle reposait sur la mémoire. Pour qu’elle reste dans le vrai, il aurait fallu l’écrire. Et l’écrire, ç’aurait été lui enlever sa vie propre ou confisquer son âme. Quand on écrivait au Canada français, on faisait comme ici une photographie de l’âme du peuple. Or, photographier à l’époque, c’était voler l’âme de celui dont on tirait le portrait. Sans âme, il n’est pas de vérité et, sans vérité, on ne voit plus. Ainsi, au Canada français, pays clairvoyant s’il en est, nul n’a jamais écrit de texte sans âme. Le peuple en fit les frais. (pp. 87-88)

J’entends ici la Complainte de la Mauricie chantée par Gaston Miron, qui est aussi une leçon d’économie politique quand on sait tout le bois qui sortait de cette vallée pour finir en papier journal :

Ah! que l’papier coûte cher
dans le Bas-Canada
surtout aux Trois-Rivières
que ma blonde a’ m’écrit pas

Le dernier chapitre du Livre de bois s’ouvre par ces lignes réflexives, toujours joueuses, qui ressassent le motif de la redondance comme fondement de la narration :

Quand, après s’être répété tant et ne sachant plus créer le nouveau, l’auteur suit Jacques Côté et s’aperçoit qu’il tourne en rond, il est temps de mettre fin à l’histoire.

Suivent des lignes empathiques sur ce bon Jack qui se voit lire son livre qui porte uniquement sur sa vie et qui se sent tranquillement se perdre dans l’introspection. C’est une très belle fin, à sa façon, du type à nous encourager à sortir dehors par grands vents pour s’allonger le regard le long d’un vrai et grand horizon, plutôt que sur une page ou un écran. Faire autre chose que lire et écrire? Quel programme!

Pour en être capable, il faudrait peut-être s’inspirer de ces jeunes entrepreneurs du comté de Kamouraska, notamment de celles et ceux qui sont proches de l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA), à La Pocatière, et qui joignent la recherche scientifique à la production de bières de microbrasserie, ou encore qui militent pour faire de La Pocatière une « ville nourricière », en produisant de la nourriture à partager plutôt que du gazon dans les aménagements paysagers municipaux.

Si je pense à un tel horizon dehors, ou un horizon du dehors – disons l’horizon du lac Pohénégamook, par un temps clément, disons la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’original, les couleurs d’automne et les volées d’outardes –, je vois les exercices de positionnement des oiseaux migrateurs, au coucher du soleil, leur formation d’un collectif apte à survivre ailleurs pour l’hiver. En s’envolant de la surface de l’eau, les outardes se placent en « V », puis en ligne bien droite, puis elles forment deux petits « v », sous le regard curieux et presqu’inquisiteur des corneilles qui habitent les lieux à l’année longue et qui surveillent ces visiteuses de passage, touristes d’une fin de semaine ou d’une saison. Enfin, les outardes s’envolent en formation, à grand bruit, jusqu’à ce qu’on ne les entende plus. Les corneilles – « ces drôles d’oiseaux dont les chants sont aux mots ce que les mots sont au sens » (p. 35) – font un dernier tour bruyant pour vérifier qu’elles sont bien seules, désormais. Retour à la normale. Lorsqu’elles se taisent elles aussi, j’entends cependant ce bruit surprenant : une outarde, une seule, qui crie sur le lac! Le son est reconnaissable entre tous, même s’il cesse rapidement. Aucun signe visible de l’oiseau. A-t-elle été laissée derrière? Est-elle plutôt une sentinelle devançant un autre groupe? Une sorte de borne ou un relais pour qui cherche à s’orienter? L’hypothèse qui est apparemment la plus cruelle, ici, est sans doute plus proche de la vérité que la tentative de lecture généreuse, qui s’entête un peu bêtement à ne pas voir.

 


Notes

[1] 3e édition, Saint-Célestin, imprimerie Ernest Tremblay, 1931, p. 5.

[2] Dans sa monumentale Histoire de la seigneurie de Lauzon, vol. 5 [1913], ch. I, J.-Edmond Roy (qui fut aussi un historien du notariat au Québec) écrit : « Un autre grand obstacle à l’établissement de nouvelles paroisses [au début du XIXe siècle], c’était la quasi-impossibilité où l’on était de les organiser d’après le système reconnu sous les anciennes lois françaises. Les fonctionnaires suscitaient toutes espèces d’objections quand il s’agissait de leur donner l’existence légale. Les juges refusaient même souvent d’homologuer les délibérations des assemblées tenues dans les anciennes paroisses au sujet de la construction ou de la réparation des églises. En 1791, une loi fut passée (31 Geo. III, ch. 6) par laquelle il était décrété que chaque fois qu’il s’agirait de former des paroisses, de construire ou de réparer des églises et presbytères, les anciennes lois françaises seraient suivies et que les pouvoirs des anciens intendants appartiendraient aux gouverneurs. C’est à ces derniers que les habitants devaient présenter leurs demandes, et eux seuls avaient le droit d’approuver le choix des syndics, de fixer les montants à dépenser et les répartitions à établir. Par l’acte 59 George III, ch. 16, des commissaires spéciaux prirent la place des gouverneurs. Les habitants n’usèrent qu’avec discrétion de ces lois, tant ils avaient répugnance de s’adresser aux autorités civiles sur ces questions paroissiales qui touchaient de si près à l’exercice et au maintien de leur culte religieux. En 1824, par l’acte 4 George IV, ch. 31, les fabriques furent autorisées à acquérir et posséder des terrains, sans obtenir des lettres de main morte, dans le but de fonder des écoles. Nous avons dit, déjà, combien peu voulurent user de ce privilège. » Roy raconte ensuite que, grâce à son influence auprès du gouvernement, le seigneur Taschereau, de Sainte-Marie-de-Beauce, « parvint ensuite à obtenir des officiers en loi de la couronne, le procureur-général Uniacke et l’avocat Vanfelson, une opinion très détaillée où il était établi de la façon la plus formelle que le gouverneur avait le droit de constituer des paroisses catholiques dans la province, droit que l’on avait mis en doute jusque là et que l’on s’était toujours refusé d’exercer. Le 13 août 1824, des lettres patentes érigeant Sainte-Claire en paroisse catholique furent émanées par la Couronne. C’était la première paroisse que l’État reconnaissait depuis la conquête du pays. L’événement est assez important, croyons-nous, pour que nous nous y soyons arrêtés aussi longtemps. C’est à partir de cette date de 1824 que nous allons voir partout s’ouvrir des paroisses nouvelles, et la colonisation prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu jusque là. » J.-Edmond Roy, Histoire de la seigneurie de Lauzon (réédition), vol. 5, Lévis, Société d’histoire régionale de Lévis, 1984, pp. 7-9.

[3] Fernand Dumont, Genèse de la société québécoises, Montréal, Boréal, 1993, p. 282.

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Conjurer – la déconstruction: sur une remarque méthodologique de Joseph Yvon Thériault

Par Simon Labrecque | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article commente un énoncé méthodologique du sociologue Joseph Yvon Thériault, dans Évangéline. Contes d’Amérique, à l’effet que son approche diffère radicalement de la déconstruction. Plusieurs passages d’Évangéline et de Critique de l’américanité, de Thériault, montrent plutôt que le sociologue partage certains soucis de l’« approche » que l’on associe généralement au nom de Jacques Derrida. En travaillant les différents sens du mot « conjuration », l’article propose une réflexion sur ce mot de déconstruction qui agit comme repoussoir dans certaines sciences sociales au Québec, surtout chez ceux qui ont l’impression que la « méthode déconstructiviste » domine le champ académique. Les textes de Thériault montrent aussi qu’il est plus ardu qu’il n’y paraît de « se débarrasser » de la déconstruction. Enfin, ces analyses ouvrent la voie à une réflexion sur la violence de certains gestes rhétoriques introductifs qui sont répétés presqu’automatiquement.

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Lotte et Léolo à Montréal

Par Robert M. Hébert

Me voici sur un parallèle, une ligne imaginaire,
une ligne de mon imagination;
c’est celle des oiseaux, des nuages,
des lambeaux de souvenirs qui s’égrènent,
des millions de passants que je ne connais pas.
Et aussi à l’autre bout de la barre invisible, des ours polaires,
des lièvres, des traces dans la neige.
Je me vois, je suis agrippée au 52e parallèle nord, trentaine de minutes,
traversant Berlin la grande.
Avec ses tracés, sa géométrie complexe.
Ruines anciennes, sédimentées.
Parallèle qui traverse aussi Amsterdam,
mon oncle disait « go straight west »
avant notre évasion de Berlin-Est à l’été 1989.
Fin de l’enfance.

 

Je m’appelle Lotte.
On me donne aussi d’autres noms,
j’y fais mes dents. Je serais une réfugiée, une immigrante Allemande
mais parce que moi je rêve, je ne le suis pas.
Je suis plus, encore plus…
La liberté, en quelque part, c’est pouvoir oublier pour mieux mesurer
le choc de la mémoire.

 

Un jour, je marchais sur la rue Saint-Hubert;
J’ai tourné vers la gauche,
place Roy, Königsplatz.
Dans une lumière familière, le ciel a reculé, basculé.
Cette petite place, avec ses pavés, ses chaises de métal,
ce bassin d’eau avec une mappemonde,
un monsieur bizarre riait
en plaçant son chien sur un des continents…
Je ne sais pourquoi, la façade de l’édifice de la Phonothèque
m’a rappelé un autre lieu.
Et j’ai revu mon ange gardien, le vieux Zufall,
Dr Zufall dans le quartier Friedrichshain, au nord de la gare Ostkreuz.
Il venait me chercher avec d’autres camarades.
Il riait pour exorciser la grisaille des plafonds.
Un appartement « brik à brak », rempli de livres, de surprises
sous les regards de Robert et Clara Schumann.

 

Qu’est-ce le Mur de Berlin, un mur aveugle.
Une ombre en zigzag qui fait même peur aux milliers d’ogives nucléaires,
SPRENGKÖRPER (geste de folie)
Dr Zufall disait : tout a commencé avec le cheval de Napoléon
sous la porte de Brandenburg,
avec quelques philosophes,
et se termine devant les chevaux de cowboys américains
et de Cosaques qui ont traduit la langue allemande du Dr Marx.
Dans la nuit les monuments non regardés
baillent de leur insignifiance.
Il disait : où se réfugient les oiseaux?
Les rossignols font-ils la queue pour des visas et des passeports?
Dans un corridor il projetait des courts métrages
de Brother Keaton et Švankmajer.
Voltiges, dangers, monstres étranges.
Comment se procurait-il ces trésors? Je n’ai jamais su.

 

Dr Zufall nous apprenait à écrire des poèmes.
Des petites phrases, des contacts.
Nous, assis sur les chaises grinçantes dans la cour
à imaginer d’autres mondes et mers.
Les mots se jouent, fulgurent,
les verbes n’ont jamais le dernier mot dans la phrase.

 

 

BERLIN-MONTRÉAL, lignes géographiques, est ouest,
boulevard Saint-Laurent, la frange,
diagonales nord sud,
pauvreté ou richesses, îlots de marginalité,
mais toujours pas de marchands de saucisse ambulants!

 

Un autre jour, je suis allé voir Léolo du cinéaste Lauzon
Wunderbar! coup de foudre pour Léolo comme une musique
avec sa lumière à la Rembrandt.
Ce Dompteur de vers de terre,
l’ange gardien qui veut protéger Léolo,
qui cherche dans les poubelles, lettres, photos, dessins,
Léolo qui rêve à l’Italie
et moi qui ai rêvé du Canada,
qui plonge à la recherche du trésor des pirates,
qui replonge dans les eaux d’une rivière polluée.
Merde des origines.
« Les mots et les images doivent se mêler à la cendre des vers
pour renaître dans l’imagination des humains ».
Et surtout à la fin l’immense bibliothèque souterraine,
la cave aux livres, journaux personnels,
archives abandonnées par des
milliers d’autres rêveurs.
Quel est donc ce destin?

 

J’ai enchaîné avec Les ailes du désir de Wenders.
Du ciel à la Staatsbibliothek, lecteurs,
passants à la recherche de silence,
le vieux Homer qui cherche des photos, enfants morts,
Il faut continuer à raconter,
ne pas renoncer à une épopée de la paix…
Je ne sais plus;
puis l’inspecteur Columbo
m’a visité une nuit, en rêve.
Très vieilli, il m’a dit : Berlin, lovable city, you should see again.
Il s’est penché sur moi, il était aveugle des deux yeux
mais il souriait, je me suis blottie contre lui.
Sans une histoire tu es morte.
Sans une histoire commune, tu ne peux exhausser ta conscience.

 

CONTRE les murs — CONTRE les bunkers des identités
CONTRE la chiennerie de l’histoire —
Halte aux stigmates.
Je veux sauver tous les Léolos du monde entier,
tous les acrobates des mots secrets.
« Je m’emballe comme un mustang près duquel un train passe.
Je suis juive, juive, juive! Ce pays est mon pays »,
Bérénice Einberg.
Ich gehe durch wie ein Mustang, an dem ein Zug vorbeifährt.
Ich bin jüdisch, jüdisch, jüdisch! Dieses Land ist mein Land…

 

Les 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant théâtre et installation vidéo : Berlin appelle créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. J’y ai écrit trois monologues. Le premier « Prologue aux nouvelles clameurs » a été publié dans Trahir, février 2016. Voici le deuxième joué et récité par Catherine de Léan. Beaux souvenirs!

 

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Le diable est aux vaches

Critique de Naître colonisé en Amérique, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2017, 204 pages.

Par Simon Labrecque

À plusieurs reprises lors de ma dévoration du dernier brûlot de Christian Saint-Germain, Naître colonisé en Amérique (Liber, 2017), je me suis surpris à lancer de rapides regards tout autour de moi, dans l’autobus sur l’autoroute 20 entre Montréal et Québec. Il semble que je voulais m’assurer que personne ne lisait certains des mots, des syntagmes ou des phrases que je lisais, ni surtout ne pensait que j’acceptais tous ces énoncés sans broncher. Je bronchais donc visiblement!

Je voudrais revenir sur certains de ces inconforts, sans trop écrire sur la virtuosité de la plume pamphlétaire lorsqu’il est question des déboires du Parti québécois, mis cette fois-ci sous le patronage des Marx Brothers en exergue de la grande majorité des chapitres. Outre le sort du Parti québécois, Saint-Germain revient aussi longuement et avec un style mordant sur les euphémiques « soins de fin de vie », ce deuxième filon qu’il a travaillé dans ses essais précédents, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015) et, surtout, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance (Liber, 2016). L’auteur relie avec insistance ces deux soucis à la persistance du colonialisme et de ses effets dans la société québécoise, citant fréquemment Albert Memmi, par exemple, ainsi que plusieurs anthropologues et psychanalystes pour analyser les rapports entre destin collectif et subjectivations individuelles.

L’usage des lames du tarot de Marseille se poursuit en couverture : après la maison-Dieu (arcane 16) et la roue de fortune (arcane 10), nous retrouvons cette fois le diable (arcane 15) en personne! Quelques passages à saveur démonologique lient la société québécoise contemporaine à des symbolismes beaucoup plus anciens. À propos du « calendrier lunaire péquiste », par exemple, et de la proposition de Jean-François Lisée sur le report d’un référendum à un second mandat péquiste (donc au plus tôt en 2022), Saint-Germain ironise : « Alors que le dernier Aztèque y aurait pressenti l’évanouissement du cinquième soleil, les militants, eux, percevaient l’astuce d’un fin stratège » (p. 19). Sur l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois et de Manon Massée à l’avant-scène du côté de Québec Solidaire, Saint-Germain écrit : « Les deux porte-parole étaient nés comme des sœurs siamoises : reliés par la tête. Dans la Rome antique, cela eût constitué un sévère avertissement des dieux, mais à Montréal, seulement l’occasion d’ouvrir la marche d’un défilé » (p. 22). Le chapitre 11 s’intitule « La décolonisation comme désenvoûtement » et se termine sur une citation de Jacques Lacan sur « les propos d’autobus » et l’inconscient collectif comme « ce que tout le monde raconte » (p. 96). Dans le chapitre 16, « Naître colonisé en Amérique », le nom du Malin est explicitement inscrit à la fin d’un passage plus théorique :

Compromis à la figure de l’Autre, l’être-au-monde du colonisé est suspendu à un devenir prescrit. Dans son acception juridique, le terme signifie que l’action appropriée, le recours n’a pas été exercé en temps opportun et que les délais sont écoulés. En un sens trivial, « prescrit » signifie que, sous sa dictée, la condition coloniale organise le devenir d’un peuple et en détermine même la manière dont celui-ci se perçoit. « La plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas » (Charles Baudelaire) (p. 133).

Suit un passage sur le Parti québécois, qui serait maintenu en vie par la société québécoise « comme instrument d’exhaustion de son désir de liberté ». Sur les « soins de fin de vie » ou « la mort assistée », qu’il interprète comme une transgression d’envergure proprement anthropologique et comme une sorte de « confirmation » du délire du caporal Lortie tentant de tuer son père en effigie en attaquant l’Assemblée nationale, Saint-Germain cite en note les détails du sort que le droit romain réservait au coupable de parricide : « enfermé dans un sac, avec un coq, une vipère et un singe pour être jeté de la roche Tarpéienne » (p. 161)[1]. Enfin, sur la question de sa propre écriture, sur « la branche de l’éloquence désobligeante » ou « l’exercice du croquis carnivore », Saint-Germain écrit : « N’étant pas empêché par les programmes ou les critiques “constructives” de focus groups, ce serait une entomologie si les spécimens qui l’intéressent étaient rares; ou une démonologie si l’exorcisme était possible » (p. 197).

Il y a dans ce pamphlet de judicieuses redescriptions, des points de vue ou des angles d’approche véritablement intéressants, notamment sur la transformation symbolique fondamentale qui serait liée à l’attribution officielle à la caste des médecins millionnaires du « droit de donner la mort ». Pour Saint-Germain, les médecins sont les seuls véritables bénéficiaires du « modèle québécois » mis en place lors de la Révolution tranquille. Les passages sur le temps messianique et sur la « coulée originelle » du Kébec qui a « ouvert » le continent nord-américain au peuplement européen sont également très intéressants. Les choses se sont toutefois compliquées, pour moi, lorsque j’ai lu Saint-Germain sur ces deux aspects en partie liés du discours contemporain : les débats sur l’immigration et sur l’islam au Québec.

En lisant, on s’imagine parfois beaucoup de choses sur un auteur. On se questionne sur les choix qu’il a fait, les chemins qu’il a laissés tomber, les filons qu’il a ressaisis ou les angles morts qu’il n’a pas anticipés. On se demande de quelles façons son écriture traduit sa pensée, ses perceptions et ses interprétations. Cette fois, il m’a semblé que Saint-Germain a hésité – qu’il refusait, en définitive, mais qu’il aurait peut-être bien aimé donner suite de manière explicite au controversé Éloge littéraire d’Anders Breivik, de Richard Millet, publié à la suite, ou en annexe de Langue fantôme. Essai sur la paupérisation de la littérature (Pierre-Guillaume de Roux, 2012). Saint-Germain cite deux autres ouvrages de Millet, dont il dit qu’il est « [s]oupçonné des pires travers par les médias » (p. 182) : De l’antiracisme comme terreur littéraire (Pierre-Guillaume du Roux, 2012) (p. 36), sorti en même temps que Langue fantôme, ainsi que Solitude du témoin (Léo Scheer, 2015) (pp. 36, 175, 182, 197 – en exergue – et 201) publié trois ans après. L’unique citation de Langue fantôme occupe toutefois une place singulière qui suggère, à mon avis, que le livre lui-même est particulièrement important.

Après une note remarquable sur la signification politique du départ des Nordiques de Québec dans le contexte référendaire de 1995 (p. 199), Saint-Germain cite en effet le livre de Millet pour préciser « la tâche de l’écrivain » telle qu’il semble lui-même la concevoir. Dans le long essai sur la littérature et le destin de la langue qui précède son court brûlot sur Breivik comme « écrivain malgré lui », Millet écrit ceci :

Je me situe d’emblée hors dialectique; je me contente de dire, de témoigner, de me tenir dans la pure affirmation, cette pureté fût-elle perçue comme guerrière… Écrire ce n’est donc ni échanger ni communiquer. C’est même tout le contraire. Le débat, le dialogue, au sens qu’ils prennent au sein de l’espace démocratique, sont des manifestations fallacieuses ou illusoires de l’échange[2].

Et moi qui terminais mes critiques de L’avenir du bluff québécois et du Mal du Québec, publiées dans Trahir, par des appels au débat, au dialogue et à l’échange entre Saint-Germain et une gauche (décolonisatrice) qui fait l’objet de certaines de ses attaques (ou dont il ne perçoit pas clairement l’existence)!

Sur la gauche, justement, citons cette longue note écrite au passé, comme une bonne part de l’ouvrage :

On ne pouvait concevoir au Québec d’extrême gauche « conservatrice ». « Conservateur » signifiait immanquablement propriétaire d’industrie de papier de toilette recyclable ou d’abattoirs de porcs. Une confusion constante entre le progrès social véritable et les avancées néolibérales en matière de destruction du tissu social. Les gros plans sur les ongles rongés des fumeurs de cannabis, les mains à l’hygiène douteuse et le tour des bouches mal rasées préparaient les populations à la décriminalisation heureuse et à la psychose adolescente éventuelle. Aucun gauchiste québécois n’y aurait soupçonné quelque atteinte que ce soit à l’intégrité des plus faibles ou un coup de cochon du néolibéralisme pour encourager la démobilisation et engourdir davantage les résistances à son ordre marchand (p. 155).

Naître colonisé en Amérique ne contient pas, à proprement parler, d’« éloge littéraire d’Alexandre Bissonnette », cet homme de 27 ans accusé d’avoir commis six meurtres prémédités et cinq tentatives de meurtre au Centre culturel islamique de Québec, sur le chemin Sainte-Foy, le soir du 29 janvier 2017. Toutefois, le texte laisse aisément imaginer, par certaines ouvertures et par son ton caustique, qu’un tel « titre ironique », pour reprendre une formule que Millet a répété à satiété suite à l’« affaire » que son Éloge a provoquée en France, aurait très bien pu se retrouver dans la table des matières. J’aimerais travailler cette impression, cette possibilité imaginée, en soulignant d’emblée qu’elle tient de la spéculation et que le livre lui-même, je le répète, ne contient aucun éloge.

La deuxième moitié du livre de Saint-Germain donne l’impression d’un crescendo dont l’intensité diminue, finalement, dans une série de petits chapitres réflexifs sur l’écriture même de l’ouvrage. Après le chapitre 14, « La démission de Lisée », on trouve en effet un chapitre étonnamment long, « Little Haïti et la Belle Province » (pp. 111-127), qui traite de l’indépendance haïtienne de 1804, de son influence sur la formalisation de la dialectique du Maître et de l’Esclave par Hegel, quelques années plus tard, et de la non-indépendance du Québec. Suit le chapitre qui a donné son nom à l’ouvrage, « Naître colonisé en Amérique », qui traite sur un mode psychanalytique et anthropologique de paternité, de forclusion et du fait que « [l]e “réel” du fait colonial et du colonisé reste enkysté dans la “réalité” surveillée des choix politiques apparemment dégrevés de toute contrainte » (p. 132). Le chapitre 17, « Révolution et génocide », relance l’analyse proposée par Pierre Vadeboncœur dans Un génocide en douce (Hexagone, 1976). Suit un deuxième chapitre étonnamment long, « Le signifiant “musulman” » (pp. 143-170), qui part du sens biopolitique de ce terme utilisé dans les camps d’extermination du IIIe Reich, sens mis en lumière par Giorgio Agamben, notamment. Saint-Germain y étaye sa thèse d’un retournement anthropologique considérable et incontrôlable lié à la normalisation de la « mort assistée » (la mise à mort devenue un « acte médical », donc un geste facturable et bureaucratisé), qu’il sera selon lui impossible de limiter aux gens encore aptes à donner leur consentement – il est déjà question des « soins de fin de vie » pour celles et ceux qui ne sont plus capable de consentir ou de s’opposer. Le chapitre très dense se termine par cette phrase : « Le patient roi ne l’aurait été que pendant la courte période de l’humanisme révolutionnaire : au moment de son exécution! »

C’est dans ce contexte que le lecteur ou la lectrice entame le chapitre 19, « Raison garder » (pp. 171-182), lui aussi assez long comparé aux autres chapitres du livre, qui ne font souvent que quatre ou cinq pages. En exergue, une autre phrase des Pensées, répliques et anecdotes des Marx Brothers : « Il aimait rire; il lui arrivait souvent de rire d’une plaisanterie qu’il n’avait pas comprise et quand on lui avait expliquée, il riait de plus belle. » Puis, le texte débute par ce paragraphe sur le présent, écrit au passé :

Les événements de la mosquée de Québec encourageaient pour un temps les ennemis de la liberté de parole. Depuis le retour de Rome en 1953 du cardinal Léger, on ne s’était jamais senti aussi religieux. On assistait au « retour du religieux » comme on disait dans les meilleurs moments des facultés de théologie à gogo. L’acte insensé* d’un insensé avait à sa suite provoqué une bouffée délirante : examen de conscience, admonestations mutuelles, correction fraternelle s’échangeaient sans retenues, sur la place publique. Les principaux bas culs municipaux avaient sorti la trique et on se serait cru chez les frères de la contrition maladive. Objecteurs de conscience et contempteurs de l’intolérance pullulaient comme les « effectivement » dans une phrase d’animatrice d’émission du matin. S’il n’avait pas fait aussi frette dans les rues de Québec, on reconstituait le Manille du Vendredi Saint en plein carnaval! Non loin des lieux du carnage, deux icônes suintantes s’étaient lancées en campagne pré-électorale, et chacun remarquait par ailleurs l’excellent accent saoudien du premier ministre Couillard. Larrons municipaux et mages provinciaux s’étaient islamisés dans moins de temps qu’il n’en faut pour dire assalamu alaykum. Habitué d’offrir en campagne électorale des « frigidaires » contre des votes, on distribuerait des places dans un cimetière musulman (pp. 171-172).

En note, apposée au syntagme « acte insensé », on lit ceci :

On évoquait stupidement un acte terroriste pour accabler tout un chacun et propager un sentiment de culpabilité à la manière de la misogynie apparemment partagée à l’occasion du drame de polytechnique. Ce raccourci opportuniste ne cadrait guère avec les comportements du soi-disant terroriste. Après les faits, le suspect avait de lui-même immobilisé son véhicule et déclenché ses clignotants pour se rendre bien visible aux policiers à qui il indiqua par téléphone non seulement sa position précise, mais n’offrit aucune résistance à son arrestation. La différence entre les modus operandi du Bataclan ou de Charlie Hebdo et ceux de Québec n’était-elle pas à ce point évidente sans qu’il faille introduire l’hypothèse farfelue d’un acte terroriste? Mais c’était le charme des populations sous-scolarisées ou mécaniquement diplômées : on pouvait scandaliser et mobiliser depuis une imprécision dans les termes ou en s’appuyant sur la pauvreté du sens commun (pp. 171-172, note 1).

Saint-Germain, qui raffole des bourdes de journalistes et qui se moque à répétition des lecteurs de nouvelles, des membres de la bien-nommée « colonie artistique » et de leurs lapsus révélateurs (une longue note est apposée à la phrase sur l’usage du mot « effectivement », dans le paragraphe cité plus haut), ne mentionne pas la désormais célèbre remarque d’un Pierre Bruneau éberlué, qui se sera ensuite excusé publiquement d’avoir dit : « c’est du terrorisme à l’envers si vous me permettez l’expression ». La lecture de ces passages, en particulier, m’a fait regarder par-dessus mon épaule et tout autour à plusieurs reprises, coincé entre une dame âgée et la grande fenêtre au fond de l’autobus au milieu de l’autoroute 20, entre Québec et Montréal, qui partait de la gare de Sainte-Foy, à quelques mètres des lieux du drame.

Dans sa dernière thèse de doctorat, Le nouveau sujet du droit criminel. Effets secondaires de la psychiatrie sur la responsabilité pénale (Liber, 2014), Saint-Germain a notamment travaillé « l’affaire Lortie » et l’analyse qu’en a faite Pierre Legendre dans Le crime du caporal Lortie. Traité sur le père (Fayard, 1989). Il cite d’ailleurs Legendre à quelques reprises dans le chapitre précédent sur « la nécromancie bienveillante », à propos du discours ou du montage de « la Référence » et de ses rapports aux processus de subjectivation et de désubjectivation dans les sociétés contemporaines (pp. 159-160). En qualifiant l’acte de Bissonnette d’« acte insensé d’un insensé », notre auteur semble clairement se distinguer de Millet. En effet, dans son Éloge littéraire d’Anders Breivik, ce dernier ironise sur les expertises psychiatriques déclarant que l’assassin de 77 personnes (qui assistaient à une université d’été progressiste) était un aliéné, un fou. Ces expertises auraient nié tout « sens politique » à l’acte meurtrier, bien que son auteur ait écrit une sorte de « manifeste indigeste » de 1500 pages sur la décadence civilisationnelle, qu’il croit causée par le multiculturalisme et l’immigration. Selon Millet, c’est moins le manifeste que l’acte qui fait de Breivik un « écrivain malgré lui ».

Ce qui a choqué, dans le brulot de Millet, ce n’est pas la référence (d’ailleurs négative) à l’énoncé d’André Breton sur « l’acte surréaliste le plus simple », ni l’évocation de La société du spectacle, ni celle du suicide de Mishima comme geste de résistance à la décadence du Japon, ni la mention des analyses de Jean Baudrillard sur la nullité de l’art contemporain[3]. Millet parle d’une « perfection formelle » ou technique de l’attentat (qui a impliqué une explosion créant une diversion et un costume de policier), et argue que cela suscite une « fascination » pour le Mal qui est semblable à celle qui explique l’intérêt généralisé pour les polars et les films d’horreur. Un tel argument n’est aucunement inédit, même s’il peut être jugé désolant et regrettable. Ce qui a choqué, c’est plutôt l’absence de mention empathique des victimes dans le texte (reconnue par Millet après coup), jumelée au fait que l’écrivain considère explicitement Breivik comme un symptôme fidèle du diagnostic qu’il a lui-même posé dans son « manifeste indigeste », c’est-à-dire un produit de l’état de « décadence » de la société norvégienne. Cette société serait en proie au « nihilisme multiculturel », représenté par « les progressistes » (les victimes de Breivik).

Confronté à une unité d’élite de la police norvégienne, arrivée tardivement sur Utøya, Breivik n’a pas « résisté à son arrestation » et il a aussi admis ses crimes rapidement. Cela fait-il en sorte que son geste ne peut pas être qualifié d’acte terroriste? Pourquoi considérer le terrorisme et la psychose comme des phénomènes mutuellement exclusifs?

Saint-Germain me semble considérer sa propre prose comme l’outil d’une analyse littéraire de la vie politique. Il écrit ainsi : « Jusqu’à maintenant soustraite à toute attention littéraire, la stratégie nationaliste moderne a été menée à la manière des divertissements de Marcel Gamache. Les acteurs défilent, le résultat des péripéties reste prévisible; plus rigoureuses, les intrigues consacreraient notre théâtre nô. » (p. 126) Plus loin, Saint-Germain qualifie explicitement le geste de Bissonnette d’« acte insensé d’un insensé ». Bien qu’il décrive les circonstances de son arrestation, aux abords du pont de l’île d’Orléans, il ne fait aucun commentaire spéculatif sur ce que nous pouvons aisément nous imaginer comme le cours des réflexions du prévenu. Suppléons : voyant arriver rapidement ledit pont et apercevant que l’autoroute 40 (Félix-Leclerc) s’y transforme en route 138, celle qui va maintenant jusqu’à Kegashka, passé Natashquan, ce sont pratiquement toutes les possibilités de fuite facile ou de sortie véritable qui se sont rétrécies d’un coup; le poids immense du bouclier canadien s’est sans doute fait sentir comme un immense cul-de-sac, au nord comme à l’est, un mur de roche dure qui se perd à Fermont ou au Labrador, via la route 389 à partir de Baie-Comeau. Inversement, les Amériques ne s’ouvrent-elles pas toutes entières dans leur immensité et leur pluralité lorsqu’on quitte la ville de Québec dans l’autre sens, vers le sud ou vers l’ouest?

Si Millet place en exergue de son texte une citation du Feu follet, de Pierre Drieu de la Rochelle (Gallimard, 1931), puis qu’il le termine en évoquant la récente adaptation cinématographique norvégienne du roman par Joachim Trier, Oslo, 31 août (2011, 95 min), Saint-Germain aurait également pu placer sa réflexion sous le signe du film Laurentie (2012, 120 min), de Mathieu Denis et Simon Lavoie. Le personnage principal, joué par Emmanuel Schwartz, y est un colonisé francophone typiquement renfrogné et apathique, sujet aux explosions de rage, qui devient obsédé par son voisin anglophone extraverti, joué par Jade Hassouné. J’ai par ailleurs été surpris que Saint-Germain ne reprenne pas, dans son texte, ce témoignage de voisins carougeois de la famille du prévenu, qui affirmaient dans La Presse que ses parents

voulaient ces derniers temps que les deux hommes [deux frères âgés de 27 ans] quittent le nid familial de Québec, alors ils leurs ont loué et meublé un appartement […]. Les parents avaient tout acheté pour eux, la laveuse, la sécheuse… Les jumeaux ont été dans l’appartement, mais ils n’ont pas aimé ça, ils l’ont trouvé trop bruyant, alors ils ont déménagé. Ils retournaient souvent chez leurs parents pour faire la popote, prendre des repas. Ils n’étaient pas autonomes.

Lorsqu’il parle de la vie des colonisés nés de pères humiliés, de la singulière présence du terme « orphelin » dans la grammaire politique québécoise contemporaine (Paul Saint-Pierre Plamondon étant ici un symbole exemplaire (p. 46), surtout qu’il a deux noms de famille, la pluralité étant interprétée comme le signe paradoxal d’une absence, d’une disparition de la Figure du Père), Saint-Germain parle d’une forme d’immaturité qu’il pourrait associer sans difficulté aux conditions d’émergence de l’« acte insensé d’un insensé », à la production d’un sujet « insensé » ou d’un non-sujet, pour reprendre la grammaire de l’anthropologie dogmatique de Legendre. Il n’en dit mot. C’est en fait ce qui m’a le plus saisi, je crois, dans son traitement des « événements de la mosquée de Québec » : ce n’est pas ce qu’il nomme « le carnage », qui intéresse Saint-Germain, mais ses suites et, dans une certaine mesure, ses conditions de possibilité.

Or, sur ces conditions générales, Saint-Germain cite aussi Millet, qui parle de « sociétés malade d’elles-mêmes » caractérisées par le « multiculturalisme », c’est-à-dire, selon lui, par « le renoncement à l’identité culturelle au profit de tension politico-religieuse qui sont un facteur de guerre civile » (p. 175). Les théories de Renaud Camus sur « le grand remplacement » ne sont pas très loin. Dans des paragraphes qui rappellent aussi les théories du « co-immunisme » récemment avancées par Peter Sloterdijk, dont la puissance de redescription a été perçue et exploitée à droite, Saint-Germain argumente en faveur de législations sur les « signes extérieurs » pour réduire les « risques de surchauffe identitaire », car l’« addition des sollicitudes ne met pas un terme au stress exercé entre les plaques tectoniques identitaires surtout lorsque certaines d’entre elles s’établissent en position d’extériorité par rapport à l’ensemble, ou ne sauraient exister sans s’y trouver comme une écharde par rapport à l’exercice de la délibération rationnelle » (p. 180). S’il faut discuter ou échanger à propos de ce livre-ci, ce sont ces énoncés qu’il faut, à mon sens, déplier et critiquer.

*

Après d’autres lignes contre le « multiculturalisme » et sa « grande naïveté » par rapport à l’accommodement des religions, qui seraient toutes exclusives et intolérantes, suivent les derniers chapitres du livre : « Papous dans la modernité », « L’étoffe du pays », sur le peuple québécois comme « [é]grégore folklorique et véritable problème d’ethnopsychiatrie », puis deux chapitres sur l’écriture, « Tireur d’élite » et « Figures de style et fleurs de sépulcre », situé et daté « Montréal, 24 juillet 2017 ». Enfin, on trouve ce bel épilogue, « Comment Tarquin acquit les Livres sibyllins », composé d’une citation des Nuits attiques d’Aulu-Gelle, extraite de La religion romaine de Marcel Le Glay.

Le chapitre « Tireur d’élite » provoque par son titre – on s’attend à un retour sur la violence armée, mais il n’est question que de la plume. Remarquons la citation mise en exergue, qui ne provient pas des Marx Brothers mais d’Humain trop humain de Nietzsche : « La double impertinence du lecteur vis-à-vis de l’auteur consiste à louer son deuxième livre aux dépens du premier (ou inversement), et à prétendre à la fois que l’auteur lui en soit reconnaissant » (p. 193). S’il fallait étudier ce troisième ouvrage de Saint-Germain dans une classe ou un séminaire, il faudrait peut-être le mettre en parallèle avec la nouvelle brochure de la Ligue des droits et libertés, Le racisme systémique… Parlons-en!, puisque notre philosophe semble accepter l’argument selon lequel la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme constitue un tour de passe-passe libéral et fédéraliste visant à stigmatiser « le peuple québécois ».

Dans son troisième chapitre, par exemple, intitulé « L’indifférence des genres », Saint-Germain aborde directement la question (en citant deux fois Millet (*)), au passé :

Le peuple québécois s’apprêtait à disparaître dans une boucherie indolore aux mains de faiseurs d’anges et au terme d’injonctions à l’angélisme multiculturel. Toujours suspectée de racisme, une inculture entretenue interdisait au peuple de faire la part des choses. Médias et politiciens faisaient planer le soupçon d’une intolérance viscérale, signe évident d’une peuplade indifférente aux modes contemporaines du néolibéralisme et à ses merveilles tout autant qu’à ses bienfaits. Les régions devaient être déniaisées*. Si nécessaire, on ne se lasserait pas de repasser en boucle les témoignages les plus pittoresques des populations locales devant la salvifique commission Bouchard-Taylor. Le discours sur le vivre ensemble gravitait autour d’un sophisme nourri et cultivé par les citadins montréalais : l’affirmation de l’identité québécoise est incompatible avec les règles alimentaires de l’hospitalité. Le creton indigeste avec le houmous! Le baklava avec le pouding chômeur! La soupe aux pois avec le potage aux boulettes matzo! On feignait d’ignorer que loin d’être contradictoires ou encore mutuellement exclusives, les conditions de l’accueil sont proportionnelles à la sécurité linguistique et identitaire de l’hôte. « Est donc raciste, aux yeux de nos dévots, celui qui ose s’interroger, avec Lévi-Strauss, sur le seuil de tolérance à ne pas dépasser quant aux nombres d’étrangers qui s’installent dans un pays, surtout s’ils le font avec le dessein de ne pas s’assimiler à la population indigène […]*. » (pp. 35-36)

Remarquons le nid de guêpes, ici intensifié par l’usage tactique du nom de Claude Lévi-Strauss par Millet, cité par Saint-Germain, l’anthropologue étant reconnu comme un important critique des théories racistes, notamment dans Race et histoire (UNESCO, 1952) et Race et culture (UNESCO, 1971). Selon Saint-Germain, la condition de colonisé explique les entreprises d’« autoculpabilisation » (p. 130) et le fait que, dans les médias, on cherche « des intolérants et des racistes à lapider » (p. 178). Pendant ce temps, après les événements de la mosquée de Québec, « [p]ar leur macabres boniments, l’empathie calculée des élus cherchait à faire diversion, à détourner la population d’un lien de causalité entre l’inaction législative et la détérioration des fameux principes du vivre en commun » (p. 176). Rappelons toutefois que, pour notre auteur, la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme n’est pas une occasion intéressante de travailler certains de ces enjeux, mais plutôt un piège jumelant la diversion par le bavardage et la mise en scène de l’autoculpabilisation… Ne pourrait-on pas s’en servir pour des entreprises de décolonisation, comme les gens de Parti pris et plusieurs intellectuels ont repris, dans les années 1960, des données et des analyses produites à l’occasion de la commission Laurendeau-Dunton, même si celle-ci était « une création fédéraliste »? Suivant Fernand Dumont, dans La vigile du Québec (HMH, 1971), qui voyait l’État du Québec comme un « État-laboratoire » ou « expérimental », ou même en reprenant l’idée de Lionel Groulx, chère à Saint-Germain, d’une « vocation spirituelle » du Kébec comme « coulée » francophone en Amérique, ne pourrait-on pas transvaluer la Consultation en objet de fierté, en témoignage de réflexivité et de maturité?

Dans sa brochure, la Ligue des droits et libertés énonce notamment que le Québec n’est pas la seule province à se pencher sur le racisme systémique :

Parler de racisme systémique, ce n’est pas faire le procès des Québécois-es. Le racisme ne s’arrête pas aux frontières. Il aura fallu plus de 10 ans de discussions et de tergiversations en Ontario pour que le gouvernement mette sur pieds, finalement, en 2016 une direction générale de l’action contre le racisme, geste qui a le mérite de reconnaître l’existence du racisme systémique. Il ne s’agit pas de lancer une chasse aux sorcières. Il s’agit plutôt de reconnaître que le racisme, comme le sexisme, est un système dont nous avons hérité et que nous n’avons pas choisi. Tant que nous n’accepterons pas, comme société, de le nommer, il sera impossible de le combattre.

La note de Saint-Germain sur « l’acte insensé d’un insensé », citée plus haut, mentionne en passant le « raccourci » que constituerait l’idée que la misogynie a eu un rôle à jouer dans Polytechnique. Cette note laisse croire qu’il ne considère pas que la répartition des tâches domestiques dans nos foyers, par exemple, est déterminée au moins partiellement par des rapports sociaux de sexe. Quel autre sens donner aux énoncés sur la dimension collective de la misogynie? Pour sa part, Saint-Germain affirme toutefois sur plusieurs centaines de pages que nos imaginaires et nos vies politiques sont profondément déterminés par des rapports coloniaux historiques! Quelle différence y a-t-il entre le colonialisme et le sexisme? Certains systèmes de domination seraient-ils plus déterminants que d’autres? Peut-on hiérarchiser ces systèmes selon des principes clairs et simples? Ces questions sont notamment abordées dans les études sur l’intersectionnalité, mais je parie que Saint-Germain rejetterait d’emblée ce terme comme un « concept à la mode », mis de l’avant par « des chercheurs subventionnés », plutôt que par des gens soucieux de décoloniser le quotidien. Une fois de plus, des alliances potentiellement intéressantes me semblent empêchées. Cui bono?


Notes

[1] Le passage autour de Lortie réfère à l’analyse de Pierre Legendre (dans trois notes que j’indique par un astérisque) et se lit comme suit : « La plus inquiétante tunique de Nessus se tramait et enserrait des populations impuissantes. Le caporal Lortie, qui avait tenté à l’Assemblée nationale de tuer son père en “effigie*”, se trouvait confirmé par le délire managérial de cette même assemblée et voyait trente-trois ans plus tard systématisé le mécanisme de son forfait. En court-circuitant l’interdit du meurtre par des finasseries sémantiques sur le suicide “assisté”, on s’attaquait au principe même de la Loi*. Une fois  franchie, la frontière entre “Ce qui se fait et ne se fait pas” laisserait les imaginaires à la merci du “tout est possible” des camps*. » (p. 161)

[2] Saint-Germain donne la référence suivante (p. 199), en note : « Richard Millet, La Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 51 et 52. » Notons que le titre de l’ouvrage est en fait Langue fantôme (sans « La »).

[3] Il est intéressant de noter, parmi les œuvres justifiant l’idée d’un « éloge littéraire » qui ne serait pas un « éloge littéral », comme on l’a dit et comme Millet s’en défend déjà dans le texte lui-même, l’absence de l’ouvrage célèbre de Thomas de Quincey, De l’assassinat comme un des beaux-arts, composé en trois temps (1827; 1839; 1854).

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