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Messie trou d’eau: un conte de Noël

Par Simon Labrecque

Pierre Trudeau croit-il au Père Noël? Cela doit. Il montre en tout cas une certaine habileté à nous le faire croire.

Jacques Ferron[1]

It’s true though! But it’s true, though…! But it’s true, though…!

Blague sans fin sur les Trudeau au BiCi

Le mardi 21 novembre 2017, le Musée Grévin de Montréal, sis au Centre Eaton sur la rue Sainte-Catherine, a dévoilé une statue de cire du vingt-troisième premier ministre du Canada, Justin Trudeau, réalisée par le parisien Éric Saint Chaffray. Comme cela arrive souvent aujourd’hui avec les statues de cire, ces reliques d’emblées surannées faites d’une matière d’un autre temps et confrontées sans pitié aux images digitales portatives, on a entendu dire et on a pu lire que l’objet représentait assez mal son sujet, que la copie ressemblait assez peu à l’original, et ce, peu importe ce qu’on pense de ce dernier (qui fut le premier dans l’ordre d’apparition terrestre, selon ce qu’on en sait – à moins qu’il ne soit d’emblée qu’une pâle copie?). Le dimanche suivant, le 26 novembre 2017, à l’occasion de la coupe Grey, les médias canadiens ont rappelé que lorsqu’il était premier ministre, le père de Justin, Pierre Elliott Trudeau, avait porté une grande cape noire et un grand chapeau lors de la coupe Grey du 28 novembre 1970. Si les médias d’aujourd’hui ont risqué plusieurs comparaisons entre Trudeau père et des personnages de fiction, aucun n’a mentionné celle qu’avait proposée le médecin et écrivain Jacques Ferron, à l’époque, avec Zorro, nom à partir duquel il fabriqua le sobriquet Imago Zéro[2].  Ferron est même allé très loin en affirmant ceci :

Les adversaires des Alouettes ont compris qu’ils devaient se laisser battre, non pas que le botté de Zorro les eût impressionnés, mais à cause de la loi des mesures de guerre, car ils risquaient d’être traduits en justice : comment auraient-ils pu démontrer qu’ils n’étaient pas felquistes? Le botté de Zorro était d’autant plus convaincant que dans l’arène il y avait un autre personnage, tout de noir vêtu, coiffé d’un chapeau dur, dans le genre exécuteur des hautes œuvres, l’homme du Frap-bain-de-sang : Maître Jean Drapeau… Zorro et le Coco ont fait gagner les Alouettes.

En comparaison, les bas flamboyants de Trudeau junior sont « de la petite bière », comme on dit… Avec un tel père, il y avait bien des raisons de devenir un enthousiaste enseignant d’art dramatique!

Concierge à temps partiel au séminaire de Nicolet, ancienne stagiaire bénévole auprès de l’abbé Surprenant, Suzanne de Melun a fait remarquer à ses proches, un matin froid de novembre, une ressemblance étonnante et beaucoup plus intéressante que celle de la statue de cire du Eaton avec l’homme de chair du 24 Sussex. Plus intéressante, également, que celle du fils avec le père, de Justin avec Pierre… quoique cette étonnante ressemblance relève justement de la paternité. Dans son âme et conscience, Suzanne de Melun croit fermement que le profil de celui qui est parfois appelé « ti-PET » par des gens qui se souviennent avec une hargne certaine de son aïeul rappelle le profil de l’Éminence de la Grande Corne en personne, c’est-à-dire de nulle autre que le bon docteur Ferron! Il ne lui en fallait pas plus pour s’emporter, pour « partir sur un nowhere ». Spéculant, imaginant, elle risqua : « et si c’était vrai? »

« La statue de cire de Justin Trudeau aurait versé des larmes de sang. » J.-F. Marquis

Le sous-entendu était clair, mais elle le formula plutôt comme une interrogation, comme une question de recherche factuelle, existentielle. Le fondateur du Parti Rhinocéros serait-il le véritable géniteur du chef actuel du Parti Libéral du Canada? La beauté de cette hypothèse tient au fait qu’elle consonne avec un certain esprit ferronien, qui autorise à la travailler et à la mettre à l’épreuve avec ruse et enthousiasme, sans crainte de choquer quiconque connaît la plume du cartographe du pays incertain, y compris pour les proches. Chronologiquement, cette hypothèse est aussi plus plausible que la rumeur selon laquelle Justin Trudeau serait le fils caché de Fidel Castro, un bruit lancé par des médias de droite à la mort du Lider Maximo. C’est comme si monsieur Ferron, en grand-oncle narquois, y allait d’un vif « vas-y, ma Suzanne! », du simple fait de ses écrits et de ce que l’on sait de son caractère moqueur. Ce à quoi elle ne pouvait que répondre : « Marci son oncle! J’espère que vous allez aimer la traite qu’on se paie, pis que vous passerez un bien bon joyeux Noël! »

Pierre Elliott Trudeau (né à Montréal en 1919, mort en 2000) et sa jeune femme Margaret Sinclair (née à Vancouver en 1948) ont eu leur premier enfant, Justin, le 25 décembre 1971, à Ottawa. D’emblée, un vrai p’tit Messie du Canada bilingue, dont le prénom tiré du latin désigne un Juste, note Suzanne de Melun. Le mariage avait eu lieu en secret un peu plus de neuf mois plus tôt, le 4 mars 1971, dans le BiCi natal de la mariée. Tout semble donc s’être fait dans les règles, c’est-à-dire selon les exigences traditionnelles pour éviter de procréer dans le péché, l’épouse s’étant même convertie au catholicisme romain pour l’occasion.

L’ancien ministre de la Justice qui avait déclaré que l’État n’avait pas sa place dans les chambres à coucher du pays se pliait aux rituels catholiques, du moins lorsque cela l’arrangeait. Lors des négociations constitutionnelles avec les peuples autochtones du pays après le rapatriement de la Constitution, par exemple, il récita un Notre Père en latin plutôt agressif, après avoir demandé à la ronde si les Autochtones allaient « prier comme ça chaque matin », avec chants et tambours, puis affirmant que si c’était le cas, eh bien chacun pouvait alors prier selon sa religion et sa culture[3].

Pour Margaret, il s’agissait en quelque sorte d’une reconversion historique, car le clan écossais des Sinclair tire son nom d’une famille d’origine normande, donc catholique (la Conquête – celle de la Grande-Bretagne par les Normands – ayant eu lieu près de cinq cents ans avant la Réforme, qui fête aujourd’hui son cinq-centième anniversaire). Est-ce en raison de cette racine normande, en plus de la notable différence d’âge entre les époux, que Ferron se permet d’utiliser les dénominations « la p’tite Sinclair » et « la pucelle des Rocheuses » dans ses textes sur Trudeau au tournant des années 1970? À moins que ce ne soit en raison du fait qu’elle était Vierge, selon le zodiac, alors que Trudeau était Balance? Les journaux de l’époque ont consulté des astrologues pour évaluer les chances de l’union. Suzanne de Melun ne peut s’empêcher de remarquer leur enthousiasme, alors qu’on sait désormais que le couple allait divorcer en 1984 et qu’on connaît aussi les rumeurs (démenties par Margaret) d’une « affair » avec Mick Jagger des Rolling Stones, autour du sixième anniversaire de mariage du couple, en 1977.

Plusieurs des textes de Ferron sur Trudeau sont réunis dans les « Escarmouches politiques », qui forment la première partie des Escarmouches, d’abord publiées en deux tomes en 1975 chez Leméac (sous-titrés La longue passe) et reprises (malheureusement élaguées de façon substantielle et sans sous-titre) en un seul volume en 1997 chez Bibliothèque québécoise. L’élagage touche notamment plusieurs escarmouches politiques du début des années 1960, au profit de la fin des années 1960 et du début des années 1970. Cela donne l’impression que Trudeau occupait une place de premier ordre dans les soucis du bon docteur – place qu’il a assurément occupée un peu avant, puis pendant et surtout après la Crise d’Octobre, à laquelle Ferron fut lié en tant que négociateur lors de l’arrestation des frères Paul et Jacques Rose et de Francis Simard, terrés à Saint-Luc, en Montérégie, le 28 décembre 1970 – un mois jour pour jour après la coupe Grey de Zorro. Après, comme l’a récemment rappelé Louis Hamelin, Ferron s’est enfoncé dans une série d’interprétations et de conjectures conspiratrices au sujet d’Octobre[4].

Ferron voyait Trudeau dans sa soupe, à l’époque, mais il commentait ses actions depuis plusieurs années. Le site Jacques Ferron, écrivain, conceptualité et rédigé par Luc Gauvreau, contient une section entière intitulée « Trudeau vu par Jacques Ferron. Textes à l’appui », qui rassemble les passages les plus significatifs. « [Trudeau] est probablement le personnage public à qui [Ferron] a attribué le plus de surnoms : le Castor, Da Nobis, le Hamlet rhinocéros, Imago Zéro, Sir John MacDonald-sans-ouiski, Pierrot, le Prince, monsieur Sinclair, Pierre Sinclair, Télémaque-Trudeau, Trudeau-tête-de-mort, Zor[r]o. » En incluant les lettres, les articles et les romans, l’index onomastique intégré au remarquable outil de recherche Hyper_Ferron, sur le même site, compte 131 mentions de Trudeau dans l’œuvre de Ferron. Pourquoi cette obsession?

Dans une lettre à John Grube datée de 1972, citée sur la page « Trudeau vu par Jacques Ferron », l’Éminence de la Grande Corne écrit ces lignes aux allures définitives (les crochets sont dans le texte) :

… sachez que ma haine contre Pierre Elliott Trudeau vient en partie du fait qu’il a eu le même maître que moi, le père Robert Bernier, fils d’un juge du Manitoba. Avec une différence : je l’ai eu pour maître en lettres et il l’a eu en théologie et droit international. [L’autorité politique internationale (1951) de Bernier] est fortement anti-nationaliste pour deux raisons : la première, que l’internationalisme du Moyen Âge a perdu son latin et son importance sous la Renaissance; la seconde, que le protestantisme dérive du principe des nationalités. C’est en tant que catholique, par nostalgie du Moyen Âge, que Pierre Elliott est antinationaliste.

Dans une escarmouche sur la « renommaison » de la rue Armstrong, cette rue de Saint-Hubert où se trouvait le repère des « effelquois » de la cellule Chénier en octobre 1970 et qui fut renommée rue Bachand dès 1971[5] (Ferron écrit plutôt rue Blanchard), le bon docteur mentionne une seconde proximité filiale, géographique celle-là. Pour ce faire, il met en scène le haut de son comté natal de Maskinongé :

[Trudeau] ne semble pas avoir eu beaucoup d’affection pour un père à qui il devait tout. Il se reprendra avec sa mère originaire des Townships de Berthier et de Maskinongé. À Saint-Alexis-des-Monts, dans le haut de la rivière des Écorces, un Elliott a longtemps eu sa façon propre de faire de la politique : il avait une station piscicole où, après avoir fait partager les œufs fécondés de la fraie du lac Cent-Bouts, il élevait des petites truites qu’il revendait surtout aux Américains du Club Saint-Bernard dont le gérant McMurray était son compatriote.

Chose bizarre, la famille la plus répandue dans les hauts des comtés de Berthier et de Maskinongé, qui ait été de la même origine que les Elliott, avait donné son nom à un bout de rue près de l’aérogare militaire de Saint-Hubert, aboutant au rang de la Savane. C’est la famille Armstrong[6].

Selon Ferron, cette proximité a engendré le changement de nom! Racontant un échange avec l’un de ses clients qui habitait la rue débaptisée, il conclut ainsi : « Je ne pouvais lui expliquer que le nom de Armstrong, allié à celui des Elliott, ne devait plus traîner dans une ténébreuse affaire. » Cette interprétation était préparée par des années de réflexions sur le caractère, le tempérament et les personnages de Trudeau.

Les textes de Ferron sur Trudeau à la fin des années 1960 concernent surtout le « saut en politique » de l’intellectuel de Cité Libre (rebaptisée Cité Vide pour l’occasion), son élection à la tête du Parti libéral du Canada, puis son élection au poste de premier ministre en 1968. Ferron ridiculise sans retenue son ancien collègue brébeuvois en répétant que son ambition avait toujours été de devenir premier ministre et que, plutôt qu’un type génial, il était un « bûcheux » qui prenait tout en note. Avant le mariage du politicien play-boy en mars 1971, Ferron insiste également sur le célibat affiché de Trudeau, quinquagénaire ayant apparemment prétendu avoir deux années de moins. Il insiste aussi sur le type de fortune à laquelle il est lié. Trudeau est ainsi décrit à répétition comme un « fils à maman » profitant d’un capitalisme « rentier, parasitaire, qui ne crée rien »[7]. Il se serait vanté de fréquenter Machiavel, mais « tous les sportifs de la politique, tous les ambitieux du pouvoir lisent Machiavel »[8], selon Ferron. En février 1971, tout juste avant son mariage et la conception officielle de Justin, Ferron écrivait : « Les experts prétendent que dans quelques mois, laissant de côté play-boy, on le verra en père noble, plus précisément en père de la Confédération, plus précisément encore en Sir John MacDonald. Là encore il trichera, dans l’impossibilité où il se trouve de boire le ouiski dudit Sir John. »[9]

Enfin, de façon plus générale, selon Ferron, le premier ministre qui a été décrit comme l’homme politique le plus important de l’histoire canadienne récente serait fondamentalement double, voire multiple, retors et calculateur, un comédien sans visage véritable sous tous les masques qu’il revêt selon les circonstances – et pourquoi pas, puisque l’univers ferronien y invite : un homme diabolique ou démoniaque, bien plus que machiavélique ou machiavélien. « [L]e lecteur n’est pas sans savoir que le Prince (puisqu’on l’a appelé ainsi, mais à tort) n’a pas de nature mais une infrastructure, quelque chose comme une machinerie avec de la peau jetée dessus, à la manière des robots. »[10] À ce titre, tous les coups lui semblent permis et tous les coups semblent donc permis à son endroit, un peu comme avec Maurice Duplessis, ce « père repoussoir » à qui Ferron compare fréquemment Trudeau.

Suzanne de Melun ne cesse de s’étonner que Ferron n’ait pas propagé de lui-même quelque rumeur sur la paternité du petit Justin, né le jour de Noël 1971, donc conçu alors que la Loi des mesures de guerre était encore en vigueur. La paternité de Jésus-Christ n’est-elle pas elle-même un Mystère fameux? Le silence de Ferron est étonnant car il ne se gênait pas pour colporter de telles rumeurs. Dans une note à la dernière réédition du Ciel de Québec, Pierre Cantin et Luc Gauvreau écrivent ceci :

Ferron s’est amusé à répandre, ici et là, la rumeur que Duplessis [1890-1959] ait été le bâtard de Louis-François Richer dit Laflèche (1818-1898), deuxième évêque de Trois-Rivières. Selon l’écrivain, c’est de ce prélat que le politicien « aurait hérité du célibat » (« L’échelle de Jacob », I[nformation] M[édicale et] P[aramédicale], 3 mars 1970, p. 18). Cette supposée paternité fut le sujet d’une causerie de Ferron, intitulée « Duplessis n’a pas fondé Trois-Rivières », prononcée dans cette ville le 29 avril 1972, dans le cadre d’une « journée médicale »[11].

Mgr Laflèche, évêque ultramontain reconnu pour se mêler de politique, était plus ferronien que Maurice Le Noblet Duplessis, notable assez classique dans son goût pour le gros gin. Laflèche fut d’abord missionnaire près de la rivière Rouge, en terre de Rupert. Il connaissait le cri, le chipewyan et le sauteux et on raconte qu’« en 1851, dans le Dakota du Nord, vêtu d’un surplis et d’une étole, il s’interposa entre 2000 combattants Sioux et 60 combattants Métis avec un crucifix ».

Ferron travaille à répétition ces personnages dans ses « historiettes », petits textes qui se rapprochent de l’essai, ainsi que dans plusieurs fictions, notamment Le ciel de Québec et Le Saint-Élias. Dans ce dernier roman, Suzanne de Melun a remarqué ce passage, qui met en scène le chanoine Élias Tourigny, de Bastiscan, Marguerite Cossette et son fils Armour, ainsi que l’évêque de Trois-Rivières en visite, qui vient de bénir les deux derniers. Laflèche s’adresse à Marguerite :

– Cet aimable petit garçon est le vôtre?

– Oui, Monseigneur.

– Je l’aurais dit à ses yeux.

Le chanoine Tourigny demanda :

– Est-il vrai que Madame Duplessis, la remarquable épouse de l’honorable Nérée, serait de nouveau dans un état intéressant, mais cette fois enceinte d’un garçon?

Monseigneur Laflèche regarda le chanoine Tourigny d’un air songeur car, si la demeure du juge Duplessis n’était pas loin du palais épiscopal, le passage du célèbre Honoré Mercier était survenu à un mauvais moment. C’était certes une question maligne, elle était aussi troublante. « On le dit, Messire », fut sa réponse. En même temps, il ne pouvait s’empêcher d’admirer le vieil homme d’une intelligence si subtile qui le mettait, à Batiscan, dans une position d’autorité auprès de laquelle la sienne, pourtant son évêque, n’était rien[12].

Le Saint-Élias porte justement sur une paternité incertaine : non pas celle du fils de madame Duplessis, mais celle du fils de Marguerite – un prénom on ne peut plus près de celui de Margaret, se répétait Suzanne de Melun. L’intrigue du roman est résumée ainsi, du point de vue du jeune prêtre Armour Lupien, qui serait le véritable géniteur d’Armour Cossette :

Que s’était-il passé à Batiscan? Il s’était passé ceci : Philippe Cossette avait beau être amoureux comme un coq de sa jeune femme, il ne semblait pas vouloir lui donner d’enfant; alors elle, Marguerite Cossette, avait pris sur soi, avec la complicité du vieux docteur Fauteux, de lui en donner un, de lui donner cet enfant qu’avec une splendide impudeur elle avait fait baptiser du nom d’Armour, voulant sans doute être quitte avec le jeune ecclésiastique dont elle avait apprécié les services et dédaigné les sentiments. Celui-ci par contre, loin de se contenter de sa bonne aventure, l’avait pris dans le mauvais sens, se croyant coupable d’un énorme péché, indigne de survivre[13].

Lupien mourra d’une pneumonie, mais il tenta d’abord de se pendre dans une grange, à l’instar d’un « quêteux » nommé… Trudeau! En se rendant en charrette avec le cocher Bessette au chevet de l’abbé Lupien, le chanoine Tourigny raconte au docteur Fauteux avoir sauvé Armour Lupien du suicide en anticipant qu’il se rendrait dans la grange en question pour reproduire le geste du quêteux.

– Je me souviens, dit le charretier, c’était un insatisfait du nom de Trudeau, qui venait d’encore plus loin que Laprairie, en gagnant les États-Unis. Un homme que j’ai connu. Peut-être qu’il aurait pu être un peu content s’il avait eu beaucoup d’argent; quêteux, il ne pouvait pas parce que ça demande du savoir-vivre et du talent et qu’il n’était bon qu’à faire peur. Il avait bien raison d’être insatisfait comme il a eu raison, je le penserais, de se pendre[14]

La référence géographique, en plus de l’énoncé selon lequel Trudeau « n’était bon qu’à faire peur », signale que Ferron est conscient du rapprochement avec le premier ministre en poste lors de la publication du Saint-Élias. Dans une historiette de février 1973, il situe à nouveau la provenance des Trudeau dans la même région :

[…] il ne s’agit plus de contrebande mais de savoir si Charles Trudeau, fils d’un cultivateur des environs de Laprairie, a commencé sa fortune, comme c’est notoire, en passant de la baboche ou de la bagosse aux États-Unis, lors de la prohibition. Cette fortune a permis à son fils de se consacrer entièrement à son ambition, celle de devenir Premier Ministre du Canada. Il s’est même fait grâce à elle des amis[15].

Quant au petit-fils de Charles, Justin, lui aussi devenu premier ministre, il apparaît dans une seule historiette, selon ce qu’a pu lire Suzanne de Melun. Le texte porte sur la nomination du docteur Gustave Gingras au poste de président de l’Association médicale canadienne, puis au poste de gouverneur (Chancellor) de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard. Ferron écrit alors ces lignes spéculatives :

Chose certaine, si le show réussit, le docteur Gingras restera dans la lancée de ses ambitions : il sera nommé lieutenant-gouverneur de la petite île. Et l’on pourra lire dans le grand journal de la majorité niaiseuse : « Un autre des nôtres qui a réussi à tout prix : le docteur Gustave Gingras. » Le Très-Honorable Pierre Elliott Trudeau ne manquera pas de commenter l’événement : « Le docteur Gingras méritait l’hermine du ci-devant cardinal [Léger]. Je le nomme sauveur des Terres rouges de l’ancienne île Saint-Jean. Il a contribué à la grandeur du Canada. Mon petit Justin-Pierre apprendra sur les genoux de sa mère la prouesse de ce grand médecin. » Un vrai Sauvage![16]

Ces deux dernières phrases ne pouvaient que laisser Suzanne de Melun songeuse, et ce pour deux raisons. D’une part, elle savait bien que dans l’œuvre de Ferron, le terme « Sauvage » et son dérivé patronymique, Sauvageau, ont souvent à voir avec la reproduction et les naissances, selon un vieux motif québécois qui remplaçait les cigognes françaises par des Autochtones. Dans un conte situé dans Bellechasse, par exemple, on lit ceci, qu’il faut peut-être relier au personnage du quêteux du Saint-Élias :

Les quêteux, successeurs des sauvages, arrêtaient parfois à la maison. « Pour l’amour du bon Dieu », disaient-ils, l’air d’y croire ou de ne pas y croire, selon leur technique. Nous leurs faisions la charité de mauvais cœur, car nous étions très pauvres, pour les éloigner, par une sorte de peur ancestrale. L’un d’eux ne s’amenait qu’après les naissances, mais il n’en manquait pas une. Il se nommait Sauvageau. Celui-là ne disait rien, tendait la main, prenait et ne remerciait même pas. Mon père avait coutume de dire : « Tiens, pour la dernière fois! » Il exprimait ainsi le souhait de sa femme. Mais Sauvageau, le fixant de son œil d’oiseau, haussait les épaules et mon père comprenait qu’il n’en était encore, qu’il en restait toujours à l’avant-dernière fois[17].

D’autre part, la phrase « Mon petit Justin-Pierre apprendra sur les genoux de sa mère la prouesse de ce grand médecin » résonne de façon étrange, pour Suzanne de Melun, lorsqu’elle a simultanément en tête l’hypothèse dite de la statue de cire et les considérations tortueuses sur la paternité dans Le Saint-Élias. Dans le roman, en effet, il est évoqué à quelques reprises que la paternité véritable du jeune Armour Cossette serait peut-être due au docteur Fauteux, mécréant notoire qu’on imagine assez en double du docteur Ferron, mécréant lui aussi. Le docteur Fauteux nie cette supposition, affirmant qu’il n’a plus l’âge et que Marguerite Cossette, qualifiée à répétition de « sauvagesse » provenant du haut des terres dans le comté de Maskinongé (là d’où provenait madame Elliot, selon Ferron), s’est bel et bien servi de l’abbé Lupien, qui lui fut toutefois présenté par le bon docteur. La prouesse du médecin n’est-elle donc pas, en cela, d’avoir permis la naissance du fils bâtard? Fait singulier, le docteur Fauteux se donnera la mort exactement comme le quêteux Trudeau, par pendaison dans la grange, puis il sera enterré dans le champ du Potier, à Batiscan, tout près d’une étrange idole peule rapportée par un certain Pierre Maheu, capitaine du trois-mâts qui donne son nom au roman, le Saint-Élias, propriété de Philippe Cossette.

En revenant à l’hypothèse dite de la statue de cire, Suzanne de Melun se demande si le docteur Ferron n’aurait pas présidé à quelque conspiration similaire impliquant Margaret Sinclair et la fausse innocence de son mari Pierre, plutôt que d’être le géniteur direct du petit Justin. Cela serait de meilleur ton, c’est certain! Peut-être faudrait-il rechercher, dans l’entourage des Trudeau-Sinclair, un dénommé Justin, qui comme Armour Lupien aurait vu son nom être attribué à son descendant illégitime?

Riche de ces réflexions labyrinthiques, Suzanne de Melun relit maintenant avec un œil neuf l’escarmouche ou historiette intitulée « Épithalame », en particulier. Elle s’intéresse pour la première fois au titre, qui désigne un poème lyrique composé à l’occasion d’un mariage et, plus précisément, un poème composé pour la mariée en route vers la chambre nuptiale. Le texte semble parler de Pierre, mais il s’adresse plutôt à Margaret! Il commence ainsi, avec un point de vue pratiquement médical :

J’ai entendu dire qu’il s’était marié pour sa vessie et parce qu’il aurait eu peur de se mettre à faire pipi à tout bout de champ, ce qui l’aurait gêné dans l’exercice de ses fonctions et aurait sans doute été très nocif pour les tulipes du Parlement. Remarquez que personne ne s’en serait étonné après ses gesticulations étranges des derniers temps, que d’aucuns ont qualifiées d’obscènes, et qui auraient été son guilleri, son chant d’amour, si l’on considère qu’elles ont précédé immédiatement son mariage. Tout cela n’est que vilains ragots. Je n’en ai pas cru un mot : notre homme n’est pas si vieux qu’il en soit rendu à des soucis de cet ordre-là; il n’a que cinquante-deux ans, et puis, sans être ce qu’on appelle un puceau, il apporte dans sa corbeille de noces du butin quasiment neuf. On ne peut pas prétendre, toutefois, qu’il se soit exercé à la gymnastique couchée autant qu’au ski. Sa puberté est loin et personne, que je sache, ne lui connaît d’enfant. On a tort. Il n’a rien d’un étourneau, sauf qu’il est resté toujours très près des jésuites, à tel point qu’il s’en est trouvé pour dire qu’il était un jésuite en robe courte, un bel opus dei, une sorte d’évêque troussé, ce qui expliquerait un peu le respect et la soumission que Gérard Pelletier, beaucoup plus intelligent que lui mais façonné à l’humilité militante par son long cheminement de sacristain, lui a toujours témoignés et qui toujours m’ont semblé le plus grand mystère du monde. Mais cela encore n’est peut-être qu’un ragot[18].

La phrase « On a tort » signifie-t-elle qu’il faudrait plutôt s’intéresser à de possibles enfants de Pierre nés avant Justin, plutôt que de questionner l’identité du père de Justin? Suzanne de Melun se répétait qu’en tous cas, la comparaison avec un jésuite ou même avec un évêque n’était pas garante de chasteté, lorsqu’on sait par exemple ce que répétait Jacques Ferron sur la descendance de Mgr Laflèche à Trois-Rivières.

Face à tous ces énoncés et toutes ces questions sur la paternité, Suzanne de Melun se demande maintenant s’il ne faudrait pas infléchir ce chemin de pensée vers une réflexion plus critique, voire même féministe. Quel rôle actif attribuer à Margaret dans toute cette histoire? Dans Le Saint-Élias, Margueritte est sans doute le personnage le plus émancipé dépeint par Ferron, même si à la fin elle semble principalement se soucier de richesses et de gloire pour sa descendance. Suzanne de Melun se rappelle alors un commentaire d’un texte de Mabel Alicia Campagnoli sur les généalogies féminines, où il est écrit que ces généalogies « […] procèdent en sens inverse des généalogies masculines : alors que c’est le père qui fait le fils, par le biais de la reconnaissance légale, c’est la fille qui fait la mère, qui rend une femme mère dans le geste d’enfanter »[19]. Ressurgissent alors ces passages du Saint-Élias où il est question de la doctrine hérétique prêchée par l’abbé Armour Lupien, qui s’est retrouvée inscrite derrière son portrait mortuaire : « C’est le Fils qui a engendré le Père et, sans Jésus mourant sur le Calvaire, il n’y aurait pas de Dieu. »[20] En raison du caractère hérétique de cet énoncé, qui démontre en retour l’idée que la filiation masculine se fait bel et bien, selon la doctrine canonique, du père vers le fils, la phrase est laissée sans signature ni attribution au revers du portrait. Elle signale peut-être un cheminement de l’abbé Lupien, ainsi que du docteur Ferron, vers une révision des dogmes généalogiques, qui n’est pas incompatible avec les généalogies féminines mises en valeur dans la pensée féministe au Québec.

En passant la vadrouille dans un couloir du vieux séminaire de Nicolet, un mercredi soir bien noir de début décembre, travaillant avec vigueur le maudit trou d’eau qui se forme à chaque fois au bout du plancher tout croche creusé par le temps au deuxième étage, Suzanne de Melun repensait à ses proches qui avaient voté rouge aux dernières élections fédérales, déçues qu’elles étaient du orange, du bleu pâle et du bleu foncé, sans oser le vert. S’il est une leçon de Noël, se disait-elle, c’est peut-être qu’il est possible de raconter bien des choses sur une filiation, et que cela affecte sans doute les puissances qu’il est possible de convoquer au présent et dans la postérité, mais que tout commence néanmoins avec de la paille, de l’eau, de la chaleur et des soins. Elle se demandait si l’histoire de la Crèche n’était pas une histoire d’égalité fondamentale et universelle devant la vie et la mort, une histoire d’Amour. Puis elle se rappela ce que disent les chansons de Noël : « Il est né le divin Enfant », « Peuple à genoux », « Venez divin Messie ». Elle se ravisa. Certains trous d’eau sont plus égaux que les autres.


Notes

[1] « Anne de Melun » [été 1974], dans Escarmouches. La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, p. 223.

[2] Jacques Ferron, « Zorro » [2 février 1971], dans Escarmouches, op. cit., pp. 100-107.

[3] La scène a été filmée et peut être vue dans le documentaire de Maurice Bulbulian, L’art de tourner en rond [Dancing Around the Table], ONF, 1987, partie 1, en ligne. On peut également y voir René Lévesque prendre une très grosse bouffée de tabac d’un calumet rituel, ce qui fait éclater de rire plusieurs personnes à la table.

[4] Voir en particulier le chapitre intitulé « Le diable et Jacques Ferron », dans Louis Hamelin, Fabrications. Essai sur la fiction et l’histoire, Montréal, PUM, 2014, pp. 41-46.

[5] Voir Louis Hamelin, « Octobre 70 : La rue qui perdit son nom », Le Devoir, 21 novembre 2006, en ligne.

[6] Jacques ferron, « Rue Armstrong » [6 février 1973], dans Escarmouches, op. cit., p. 194.

[7] Jacques Ferron, « Les bâtisseurs de ruine » et « Le revirat » [5 mars 1968], dans Escarmouches, ,op. cit., pp. 67-72; Jacques Ferron, « Zorro », loc. cit, p. 102.

[8] Jacques Ferron, « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [15 juin 1971], dans Escarmouches, op. cit., p. 125.

[9] Jacques Ferron, « Zorro », loc. cit., p. 101.

[10] Jacques Ferron, « Épithalame » [20 avril 1971], dans Escarmouches, op. cit., p. 119.

[11] Jacques Ferron, Le ciel de Québec [1969], éd. préparée par Pierre Cantin et Luc Gauvreau avec la collab. de Marie Ferron et Gaëtane Voyer, Montréal, BQ, 2009, pp. 495-496 (note 59).

[12] Jacques Ferron, Le Saint-Élias, Montréal, éditions du Jour, 1972, pp. 147-148.

[13] Ibid., pp. 84-85.

[14] Ibid., pp. 100-101.

[15] Jacques Ferron, « Rue Armstrong », loc. cit., p. 193.

[16] Jacques Ferron, « Not’ collège à l’Île-du-Prince-Édouard » [1er février 1972], dans Escarmouches, op. cit., p. 153.

[17] Jacques Ferron, « Cadieu » [1962], dans Contes. Édition intégrale : Contes anglais, contes du pays incertain, contes inédits, Montréal, éditions HMH, coll. « L’Arbre », 1970, p. 16.

[18] Jacques Ferron, « Épithalame » [20 avril 1971], loc. cit., pp. 118-119.

[19] Diane Lamoureux, Pensées rebelles. Autour de Rosa Luxemburg, Hannah Arendt et Françoise Collin, Montréal, Éditions du Remue-Ménage, 2010, p. 16.

[20] Jacques Ferron, Le Saint-Élias, op. cit., p. 112.

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« Redondant comme ces livres qu’on écrit pour en parler. »

Critique du roman Le livre de bois de Jean-Philippe Chabot, Montréal, Le Quartanier, 2017, 137 p.

Par Simon Labrecque

Les personnes qui s’intéressent à l’histoire d’un fait particulier sont rares, surtout si ce fait n’est pas de leur région, n’intéresse pas les proches. Ce n’est pas là un beau désintéressement. Les loisirs consacrés à ces actes de dévouement obscur, mais fécond, doivent cesser d’aller se caser au chapitre si long chez nous des heures perdues.

Arthur Girard, La « Tour des Martyrs » de Saint-Célestin, comté de Nicolet [1924][1]

 

Revenant d’un rare séjour entre vieux amis dans un chalet au lac Pohénégamook, dans le comté de Témiscouata – sans appeau ni fusil la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’orignal –, j’ai découvert que le roman Le livre de bois (Le Quartanier, 2017), de Jean-Philippe Chabot, se déroulait dans le comté voisin de Kamouraska. J’ai appris cet emplacement dès le premier chapitre, car il y est question des îles de Kamouraska (p. 11) et d’événement ayant eu lieu « [a]u lac de l’Est, qu’on appelle de la sorte pour ce qu’il est sis à l’est du lac Saint-Anne, qu’on prononce Saint-Âne pour une raison qui m’échappe, au lac de l’Est dit Kijemquispam, mot qu’on ne prononce pas pour ce qu’il a des origines mystérieuses » (p. 13). Le lac Pohénégamook et le lac de l’Est pourraient accueillir les mêmes envolées d’outardes, s’ils n’étaient pas si près l’un de l’autre. Réalisant cela, je me suis dit que j’avais bien dépensé mes 18,95$ (plus taxes) à la librairie Paulines, guidé dans mon achat par une critique élogieuse.

La page de garde du livre de Chabot annonce qu’il s’agit non seulement d’un roman, comme l’indique la couverture, mais bien d’un « roman canadien-français ». Dominic Tardif a souligné cette singularité avec enthousiasme, dans Le Devoir, affirmant aussi qu’« [a]vec ses multiples clins d’œil littéraires, le cofondateur de la revue Fermaille (créée pendant le Printemps érable) attire constamment l’attention sur les ficelles de ce conte à l’écriture dense et fougueuse, mise au service d’envolées au travers desquelles une verve authentiquement québécoise, héritière de celle du doc Ferron, brille sans s’excuser d’exister, et sans non plus verser dans le joual ». Étant donné le décor appalachien et le ton ferronien, Le livre de bois était pratiquement assuré de se voir critiqué ici, dans Trahir, par votre humble serviteur qui travaille ce terrain depuis quelques temps, en radotant un peu. Mais voilà, ce livre est justement un éloge du radotage, du contage qui est aussi racontage. « Si ce n’était pas une histoire vraie, on dirait que c’était pensé d’avance. » (p. 14)

L’église de Saint-Gabriel.

Entre le lac de l’Est et Saint-Gabriel de Kamouraska, où se déploie et se déroule l’action de ce « roman canadien-français », on trouve beaucoup de forêts, de lacs et de montagnes. C’est le début (ou la fin) visible des Appalaches, qui courent par les profondeurs atlantiques jusqu’à la côte occidentale de l’Irlande et qui rampent et qui s’étirent en surface jusqu’au cœur des États-Unis, qu’on appelle « le sud ». Ce territoire a une présence certaine dans la littérature d’ici. Pour reprendre une distinction de William S. Messier, mise de l’avant par Samuel Archibald dans un entretien avec Dominic Tardif pour un article du Devoir intitulé « Le terreau fictionnel du Québec a une fertilité variable », la rive sud du Saint-Laurent en aval de Lévis serait une « région forte au sens des représentations », plutôt qu’une « région faible », ou « moins investie ». Cette force se vérifie au passé comme au présent.

Ainsi, les vieilles légendes qui hantent le comté de Bellechasse, au moins depuis Louis Fréchette et son conteur Jos Violon, ont récemment été revisitées par Gabriel Marcoux-Chabot dans Tas d’roches (Druide, 2015). Les usages du comté de Dorchester et de la Beauce dans les contes, les romans et les essais de Jacques Ferron et de sa sœur Madeleine, ont pour leur part été rappelés à notre attention par la publication de leur correspondance avec Robert Cliche, en particulier dans Le Québec n’est pas une île. Correspondances 2, 1961-1965 (Leméac, 2015), volume préparé par Marcel Olscamp et Lucie Joubert. La vie dans le comté de l’Islet a quant à elle été explorée récemment par le romancier-camionneur Jean-François Caron, dans De bois debout (La Peuplade, 2017). Enfin, le territoire gaspésien autour de Sainte-Anne-des-Monts, et celui, beaucoup plus au sud, qui s’étend jusqu’à Chattanooga au Tennessee en passant par Saint-Henri-des-tanneries, à Montréal, a été exploré dans sa profondeur historique et spéculative par Daniel Grenier dans son beau roman L’année la plus longue (Le Quartanier, 2015), récemment réédité en format poche (Le Quartanier, 2017). L’accès symbolique à ce territoire est peut-être facilité par l’aisance avec laquelle on y accède matériellement.

À partir de Québec, qui sépare le haut et le bas du pays incertain, on se rend au lac de l’Est en roulant sur l’autoroute transcanadienne passé La Pocatière et Saint-Pacôme, d’où provenait Gabrielle-Ange Lévesque, la mère de Jack « ti-Jean » Kérouac, catholique dévote dont l’écrivain beat de Lowell, Massachussetts, resta proche jusqu’à sa mort, en Floride en 1969, et qui hérita des possessions de son fils-à-maman cinquantenaire et alcoolique avant de mourir à son tour, cinq ans plus tard. Pour se rendre jusqu’au lac Pohénégamook, à l’est du lac de l’Est, il faut également croiser Rivière-Ouelle, Saint-Gabriel-Lalemant, Kamouraska, Saint-Pascal, Saint-Germain, Saint-André et j’en passe, puis prendre la route 289, avant Rivière-du-Loup, pour descendre vers le sud-est en passant par Saint-Alexandre et Pelletier. Ce faisant, on traversera notamment les rivières du Loup, Bouchée et Fourchue. À Saint-Alexandre-de-Kamouraska, lorsqu’il fait noir le soir, l’immense croix de chemin illuminée de néon rouge sur la route 289 s’imprimera avec une force surprenante sur la rétine et dans la mémoire. Une croix de chemin, ces temps-ci, ça surprend – surtout illuminée rouge vif en pleine noirceur appalachienne!

Comme Pohénégamook, où l’on retrouve le surprenant musée Elvis, le territoire dont il est question dans Le livre de bois se situe à l’ouest des Trois-Pistoles et Saint-Jean-de-Dieu de Victor-Lévy Beaulieu et à l’est du Kamouraska d’Anne Hébert. Pour se rendre au lac de l’Est, il faut en vérité sortir bien avant Saint-Alexandre, à Saint-Philippe-de-Néri, juste après Rivière-Ouelle et Saint-Gabriel-Lalement, ou Saint-Gabriel-de-Kamouraska, ou Saint-Gabriel tout court, où habite le personnage principal du roman. Le rang Chénard et la rue Principale, mentionnés dès le premier paragraphe, sont en effet au cœur de Saint-Gabriel. Pour rejoindre le lac de l’Est, il faut donc prendre la route 287, qui descend vers le sud-est dans l’immense municipalité de Mont-Carmel, qui comprend Mont-Carmel ainsi que les hameaux de Grand-Bras, Bayonne, ce bijou de la toponymie québécoise qu’est Trou-à-Pépette (p. 13), puis Bretagne, Trou-à-Gardner et Eatonville (p. 88). À l’évocation de Mont-Carmel, on aura peut-être une pensée pour la résidence du Mont Carmel, à Waco au Texas, partie en flammes et en fumée suite au siège de la secte apocalyptique de David Koresh par les autorités fédérales étatsuniennes, en 1993. Pour ma part, j’ai cette impression tenace que dans la région, de ce côté-ci de la frontière, on croit beaucoup aux anges, d’une façon qui se situe à mi-chemin entre le catholicisme et le paganisme… En tous cas, c’est d’abord au lac de l’Est qu’on retrouvera Jacques « Jack » Côté, le bûcheron au cœur de Livre de bois, qui côtoie moins les anges que « le yâbe », « le jâbe », « le guiâbe » ou « le Diâble », sous plusieurs formes.

Jacques Côté porte plusieurs noms, qui sont expliqués et répétés, ensemble ou séparément, à plusieurs reprises dans Le livre de bois. En plus de ce motif de la surnomination ou de la surnommaison populaire, Jean-Philippe Chabot sollicite, travaille et entrecroise explicitement et de manière joueuse plusieurs motifs dits « du terroir » dans la trame de son « vrai conte paysan » (p. 94). Outre l’obligatoire « passage scatophile » (ch. XVI), on retrouve un récit rapporté sur « un bonhomme qu’on appelait le Diâble » qui faisait quasiment fondre la neige autour de lui tellement il était chaud (ch. XX), une histoire d’horreur qui semble camoufler une aventure érotique dans un moulin à scie par le truchement d’un rongeur (ch. XV), une relecture de la chasse-galerie (ch. III), une méditation sur les rêves oubliés d’une femme passée par le sanatorium de Mont-Joli avant de devenir une épouse aux os croches incapable de faire lever le pain (ch. XII), des réflexions générales sur le pays et le tempérament canadien-français marqué par la présence cyclique de l’hiver et le temps requis pour se botter, se tuquer et s’emmitoufler convenablement (ch. I, notamment), une légende maintes fois répétées d’une rencontre entre un homme qui craint pour son cou et une bête haletante au milieu de la nuit noire, et même une version miniature d’une traditionnelle monographie de paroisse.

Sous la plume de Chabot, on peut en effet lire d’heureuses lignes qui enfilent l’histoire orale locale, la géographie littéraire et l’économie politique l’une à l’autre, nous montrant notamment que l’historiographie par la paroisse (l’écriture de l’histoire institutionnelle de proximité comme complément de la soi-disant grande histoire politique) oblitère très souvent une habitation colonisatrice préalable, quasiment mythique (laissant presqu’uniquement des traces orales), car c’est la présence avérée d’un certain quorum qui justifie l’institutionnalisation. Remonter jusqu’à « la préhistoire », comme le propose Jean-Claude Massé dans son nouveau livre Le Témiscouata. De la Préhistoire à la Confédération (PUL, 2017), demande des recherches d’une envergure remarquable, ainsi qu’un sens aiguisé de l’interprétation historique ou de la spéculation herméneutique. L’historien préfère donc généralement se limiter aux textes, à l’écrit, laissant l’oralité aux marges (et aux ethnologues).

L’érection en paroisse de Saint-Gabriel (du nom de l’archange annonciateur), dans le comté de Kamouraska, est passablement récente. Elle s’est produite plus de 110 ans après l’acte de 1824 qui facilita la fondation de nouvelles paroisses, pratique qui s’était interrompue depuis la Conquête de 1760[2]. Bien qu’il soit né à Québec, c’est en véritable historien local que Chabot écrit ces lignes :

En 1939, quand l’orgueil d’un curé gonfla et la croyance du peuple de même, on décida de fonder une paroisse depuis les gens qui étaient là. Naissait Saint-Gabriel dans la durée, village au front fier et au cou droit comme celui du cygne de tantôt, dont le nom ne fut jamais tout à fait arrêté. Nommons : Saint-Gabriel, Saint-Gabriel-Lalemant et Saint-Gabriel-de-Kamouraska. C’était en somme un village à l’image de Jacques Côté, qu’on nommait à l’occasion, je le rappelle à titre d’exemple, Jacques Côté Descôteaux des ruisseaux à l’Anse Lebel, Jack Côté, Côté d’à côté, Ti-Jacques, Jacques l’ésoucheur, Côté cul-mouillé, Jacques l’émondeur, Descôteaux Jâcqué le coton à l’air et du Côté gommé, côtelé de cocottes. Saint-Gabriel, il était né là, même par avant que le village n’existe et pour ainsi dire tant qu’il existerait lui.

Dans sa brave façon de faire les choses, Saint-Gabriel avançait une grande roche en travers des Appalaches, une roche où les dieux viendraient s’endormir la panse à l’air pour se faire couper les ongles par des animaux sauvages, des écureuils ou des corneilles, nécessairement reconnaissants d’avoir été mis là par quelqu’un et se nourrissant peut-être ainsi. Tant affirmant son irréductible durabilité, tant prenant forme selon que son corps grossissait, Saint-Gabriel exaltait en souffle pour une existence possible. Quand tout ailleurs et partout tombait en ruines, quand même la guerre cordait les morts le long de l’Occident, Saint-Gabriel cordait du bois et voyait le jour. Naissait, en plus d’un village, une commission scolaire garnie de beaux inspecteurs bedonnants et en santé. On inaugurait la salle publique où Jacques Côté rêverait un jour de jouer le rôle principal d’un théâtre de marionnettes. On fréquentait où l’on veillerait réveillés.

On fondait aussi la caisse populaire, où l’on se ferait avoir, tous et invariablement. Il faut le dire à sa décharge : la caisse se faisait elle-même avoir par la banque, à laquelle elle empruntait des fonds, où elle déposait ses avoirs pour trouver davantage de sécurité. On s’en aperçut sur le tard, mais il manquait toujours trois trente sous dans les carnets de dépôts. C’était une petite somme qui, sur une base hebdomadaire, en devenait une grosse. Comme ça, on refilait la facture à tous les bons Jacques Côté de la paroisse. (pp. 51-53)

Suivent quelques lignes sur la résistance à la conscription au cours de la Deuxième Guerre mondiale, qui rappellent le film Partis pour la gloire (ONF, 1975), de Clément Perron, qui met en scène ce phénomène dans le décor de la Beauce. Et une pensée pour mes grands-pères qui ne firent pas ladite guerre, l’un préférant même traverser le fleuve et faire de la prison militaire à Lévis plutôt que de traverser l’Atlantique… Ce sont de tels récits qui sont en jeu dans l’invocation par Chabot du vocable « canadien-français ».

Le motif le plus singulier du roman Le livre de bois est sans doute celui qui s’active dès le titre, c’est-à-dire la présence d’un étrange livre de bois dans la vie de Jacques Côté. Ce livre agit comme une sorte de miroir et de mémoire, racontant à son lecteur sa propre vie, pratiquement en direct (et peut-être un peu d’avance : c’est l’enjeu de l’intrigue). Ce motif évoque le dispositif littéraire récemment mis en place par Gabriel Marcoux-Chabot, dans Tas d’roches, où trois voix narratives s’entrecroisent et où l’une d’elles (en caractères gras) s’adresse à la fois au lecteur et au personnage principal à la deuxième personne du singulier. Ce livre parle donc un peu comme le livre de bois et nos littéraires travaillent ainsi des pistes qui se rejoignent dans le questionnement des narrateurs.

Le rôle central joué par le bouquin rappelle aussi le traité d’alchimie, sorte de Necronomicon avant la lettre, qui est mis en scène dans L’influence d’un livre, « premier roman de la littérature québécoise » écrit tout près, à Saint-Jean-Port-Joli, en 1837, par Philippe-Ignace-François Aubert de Gaspé, le fils du seigneur de Port-Joly, Philippe Aubert de Gaspé, qui allait pour sa part publier Les Anciens Canadiens en 1863. Ces noms permettent d’affirmer que ce que l’on nomme habituellement « la littérature québécoise » a pratiquement été fondée sur les lieux qui nous intéressent, là où les Appalaches rencontrent le fleuve Saint-Laurent!

Jumelé au fait que François-Xavier Garneau a commencé ses recherches historiques dès les années 1830[3], le rappel de L’influence d’un livre permet également d’affirmer que, contrairement à une croyance répandue, ce « peuple sans histoire ni littérature » n’a pas attendu le provoquant Rapport de Lord Durham pour (s’)écrire. C’est ici l’occasion de citer Chabot sur l’écriture qui transforme la mémoire en histoire, la légende en vérité, à partir du bois qu’on coupe à la hache jusqu’à celui sur lequel on imprime :

Un bûcheron moyen faisait quatre à cinq cordes par jour. Un bon bûcheron avec la couenne trempée comme le père à Jacques Côté en faisait le double. La légende courait à travers les campes et à travers les âges, et le nombre de cordes qu’ils faisaient en une journée se voyait multiplié par le nombre de fois qu’elle avait été racontée. En somme, l’histoire elle-même demeurait indomptable tant qu’elle reposait sur la mémoire. Pour qu’elle reste dans le vrai, il aurait fallu l’écrire. Et l’écrire, ç’aurait été lui enlever sa vie propre ou confisquer son âme. Quand on écrivait au Canada français, on faisait comme ici une photographie de l’âme du peuple. Or, photographier à l’époque, c’était voler l’âme de celui dont on tirait le portrait. Sans âme, il n’est pas de vérité et, sans vérité, on ne voit plus. Ainsi, au Canada français, pays clairvoyant s’il en est, nul n’a jamais écrit de texte sans âme. Le peuple en fit les frais. (pp. 87-88)

J’entends ici la Complainte de la Mauricie chantée par Gaston Miron, qui est aussi une leçon d’économie politique quand on sait tout le bois qui sortait de cette vallée pour finir en papier journal :

Ah! que l’papier coûte cher
dans le Bas-Canada
surtout aux Trois-Rivières
que ma blonde a’ m’écrit pas

Le dernier chapitre du Livre de bois s’ouvre par ces lignes réflexives, toujours joueuses, qui ressassent le motif de la redondance comme fondement de la narration :

Quand, après s’être répété tant et ne sachant plus créer le nouveau, l’auteur suit Jacques Côté et s’aperçoit qu’il tourne en rond, il est temps de mettre fin à l’histoire.

Suivent des lignes empathiques sur ce bon Jack qui se voit lire son livre qui porte uniquement sur sa vie et qui se sent tranquillement se perdre dans l’introspection. C’est une très belle fin, à sa façon, du type à nous encourager à sortir dehors par grands vents pour s’allonger le regard le long d’un vrai et grand horizon, plutôt que sur une page ou un écran. Faire autre chose que lire et écrire? Quel programme!

Pour en être capable, il faudrait peut-être s’inspirer de ces jeunes entrepreneurs du comté de Kamouraska, notamment de celles et ceux qui sont proches de l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA), à La Pocatière, et qui joignent la recherche scientifique à la production de bières de microbrasserie, ou encore qui militent pour faire de La Pocatière une « ville nourricière », en produisant de la nourriture à partager plutôt que du gazon dans les aménagements paysagers municipaux.

Si je pense à un tel horizon dehors, ou un horizon du dehors – disons l’horizon du lac Pohénégamook, par un temps clément, disons la fin de semaine de l’ouverture de la chasse à l’original, les couleurs d’automne et les volées d’outardes –, je vois les exercices de positionnement des oiseaux migrateurs, au coucher du soleil, leur formation d’un collectif apte à survivre ailleurs pour l’hiver. En s’envolant de la surface de l’eau, les outardes se placent en « V », puis en ligne bien droite, puis elles forment deux petits « v », sous le regard curieux et presqu’inquisiteur des corneilles qui habitent les lieux à l’année longue et qui surveillent ces visiteuses de passage, touristes d’une fin de semaine ou d’une saison. Enfin, les outardes s’envolent en formation, à grand bruit, jusqu’à ce qu’on ne les entende plus. Les corneilles – « ces drôles d’oiseaux dont les chants sont aux mots ce que les mots sont au sens » (p. 35) – font un dernier tour bruyant pour vérifier qu’elles sont bien seules, désormais. Retour à la normale. Lorsqu’elles se taisent elles aussi, j’entends cependant ce bruit surprenant : une outarde, une seule, qui crie sur le lac! Le son est reconnaissable entre tous, même s’il cesse rapidement. Aucun signe visible de l’oiseau. A-t-elle été laissée derrière? Est-elle plutôt une sentinelle devançant un autre groupe? Une sorte de borne ou un relais pour qui cherche à s’orienter? L’hypothèse qui est apparemment la plus cruelle, ici, est sans doute plus proche de la vérité que la tentative de lecture généreuse, qui s’entête un peu bêtement à ne pas voir.

 


Notes

[1] 3e édition, Saint-Célestin, imprimerie Ernest Tremblay, 1931, p. 5.

[2] Dans sa monumentale Histoire de la seigneurie de Lauzon, vol. 5 [1913], ch. I, J.-Edmond Roy (qui fut aussi un historien du notariat au Québec) écrit : « Un autre grand obstacle à l’établissement de nouvelles paroisses [au début du XIXe siècle], c’était la quasi-impossibilité où l’on était de les organiser d’après le système reconnu sous les anciennes lois françaises. Les fonctionnaires suscitaient toutes espèces d’objections quand il s’agissait de leur donner l’existence légale. Les juges refusaient même souvent d’homologuer les délibérations des assemblées tenues dans les anciennes paroisses au sujet de la construction ou de la réparation des églises. En 1791, une loi fut passée (31 Geo. III, ch. 6) par laquelle il était décrété que chaque fois qu’il s’agirait de former des paroisses, de construire ou de réparer des églises et presbytères, les anciennes lois françaises seraient suivies et que les pouvoirs des anciens intendants appartiendraient aux gouverneurs. C’est à ces derniers que les habitants devaient présenter leurs demandes, et eux seuls avaient le droit d’approuver le choix des syndics, de fixer les montants à dépenser et les répartitions à établir. Par l’acte 59 George III, ch. 16, des commissaires spéciaux prirent la place des gouverneurs. Les habitants n’usèrent qu’avec discrétion de ces lois, tant ils avaient répugnance de s’adresser aux autorités civiles sur ces questions paroissiales qui touchaient de si près à l’exercice et au maintien de leur culte religieux. En 1824, par l’acte 4 George IV, ch. 31, les fabriques furent autorisées à acquérir et posséder des terrains, sans obtenir des lettres de main morte, dans le but de fonder des écoles. Nous avons dit, déjà, combien peu voulurent user de ce privilège. » Roy raconte ensuite que, grâce à son influence auprès du gouvernement, le seigneur Taschereau, de Sainte-Marie-de-Beauce, « parvint ensuite à obtenir des officiers en loi de la couronne, le procureur-général Uniacke et l’avocat Vanfelson, une opinion très détaillée où il était établi de la façon la plus formelle que le gouverneur avait le droit de constituer des paroisses catholiques dans la province, droit que l’on avait mis en doute jusque là et que l’on s’était toujours refusé d’exercer. Le 13 août 1824, des lettres patentes érigeant Sainte-Claire en paroisse catholique furent émanées par la Couronne. C’était la première paroisse que l’État reconnaissait depuis la conquête du pays. L’événement est assez important, croyons-nous, pour que nous nous y soyons arrêtés aussi longtemps. C’est à partir de cette date de 1824 que nous allons voir partout s’ouvrir des paroisses nouvelles, et la colonisation prendre un essor qu’elle n’avait jamais eu jusque là. » J.-Edmond Roy, Histoire de la seigneurie de Lauzon (réédition), vol. 5, Lévis, Société d’histoire régionale de Lévis, 1984, pp. 7-9.

[3] Fernand Dumont, Genèse de la société québécoises, Montréal, Boréal, 1993, p. 282.

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Conjurer – la déconstruction: sur une remarque méthodologique de Joseph Yvon Thériault

Par Simon Labrecque | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article commente un énoncé méthodologique du sociologue Joseph Yvon Thériault, dans Évangéline. Contes d’Amérique, à l’effet que son approche diffère radicalement de la déconstruction. Plusieurs passages d’Évangéline et de Critique de l’américanité, de Thériault, montrent plutôt que le sociologue partage certains soucis de l’« approche » que l’on associe généralement au nom de Jacques Derrida. En travaillant les différents sens du mot « conjuration », l’article propose une réflexion sur ce mot de déconstruction qui agit comme repoussoir dans certaines sciences sociales au Québec, surtout chez ceux qui ont l’impression que la « méthode déconstructiviste » domine le champ académique. Les textes de Thériault montrent aussi qu’il est plus ardu qu’il n’y paraît de « se débarrasser » de la déconstruction. Enfin, ces analyses ouvrent la voie à une réflexion sur la violence de certains gestes rhétoriques introductifs qui sont répétés presqu’automatiquement.

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Lotte et Léolo à Montréal

Par Robert M. Hébert

Me voici sur un parallèle, une ligne imaginaire,
une ligne de mon imagination;
c’est celle des oiseaux, des nuages,
des lambeaux de souvenirs qui s’égrènent,
des millions de passants que je ne connais pas.
Et aussi à l’autre bout de la barre invisible, des ours polaires,
des lièvres, des traces dans la neige.
Je me vois, je suis agrippée au 52e parallèle nord, trentaine de minutes,
traversant Berlin la grande.
Avec ses tracés, sa géométrie complexe.
Ruines anciennes, sédimentées.
Parallèle qui traverse aussi Amsterdam,
mon oncle disait « go straight west »
avant notre évasion de Berlin-Est à l’été 1989.
Fin de l’enfance.

 

Je m’appelle Lotte.
On me donne aussi d’autres noms,
j’y fais mes dents. Je serais une réfugiée, une immigrante Allemande
mais parce que moi je rêve, je ne le suis pas.
Je suis plus, encore plus…
La liberté, en quelque part, c’est pouvoir oublier pour mieux mesurer
le choc de la mémoire.

 

Un jour, je marchais sur la rue Saint-Hubert;
J’ai tourné vers la gauche,
place Roy, Königsplatz.
Dans une lumière familière, le ciel a reculé, basculé.
Cette petite place, avec ses pavés, ses chaises de métal,
ce bassin d’eau avec une mappemonde,
un monsieur bizarre riait
en plaçant son chien sur un des continents…
Je ne sais pourquoi, la façade de l’édifice de la Phonothèque
m’a rappelé un autre lieu.
Et j’ai revu mon ange gardien, le vieux Zufall,
Dr Zufall dans le quartier Friedrichshain, au nord de la gare Ostkreuz.
Il venait me chercher avec d’autres camarades.
Il riait pour exorciser la grisaille des plafonds.
Un appartement « brik à brak », rempli de livres, de surprises
sous les regards de Robert et Clara Schumann.

 

Qu’est-ce le Mur de Berlin, un mur aveugle.
Une ombre en zigzag qui fait même peur aux milliers d’ogives nucléaires,
SPRENGKÖRPER (geste de folie)
Dr Zufall disait : tout a commencé avec le cheval de Napoléon
sous la porte de Brandenburg,
avec quelques philosophes,
et se termine devant les chevaux de cowboys américains
et de Cosaques qui ont traduit la langue allemande du Dr Marx.
Dans la nuit les monuments non regardés
baillent de leur insignifiance.
Il disait : où se réfugient les oiseaux?
Les rossignols font-ils la queue pour des visas et des passeports?
Dans un corridor il projetait des courts métrages
de Brother Keaton et Švankmajer.
Voltiges, dangers, monstres étranges.
Comment se procurait-il ces trésors? Je n’ai jamais su.

 

Dr Zufall nous apprenait à écrire des poèmes.
Des petites phrases, des contacts.
Nous, assis sur les chaises grinçantes dans la cour
à imaginer d’autres mondes et mers.
Les mots se jouent, fulgurent,
les verbes n’ont jamais le dernier mot dans la phrase.

 

 

BERLIN-MONTRÉAL, lignes géographiques, est ouest,
boulevard Saint-Laurent, la frange,
diagonales nord sud,
pauvreté ou richesses, îlots de marginalité,
mais toujours pas de marchands de saucisse ambulants!

 

Un autre jour, je suis allé voir Léolo du cinéaste Lauzon
Wunderbar! coup de foudre pour Léolo comme une musique
avec sa lumière à la Rembrandt.
Ce Dompteur de vers de terre,
l’ange gardien qui veut protéger Léolo,
qui cherche dans les poubelles, lettres, photos, dessins,
Léolo qui rêve à l’Italie
et moi qui ai rêvé du Canada,
qui plonge à la recherche du trésor des pirates,
qui replonge dans les eaux d’une rivière polluée.
Merde des origines.
« Les mots et les images doivent se mêler à la cendre des vers
pour renaître dans l’imagination des humains ».
Et surtout à la fin l’immense bibliothèque souterraine,
la cave aux livres, journaux personnels,
archives abandonnées par des
milliers d’autres rêveurs.
Quel est donc ce destin?

 

J’ai enchaîné avec Les ailes du désir de Wenders.
Du ciel à la Staatsbibliothek, lecteurs,
passants à la recherche de silence,
le vieux Homer qui cherche des photos, enfants morts,
Il faut continuer à raconter,
ne pas renoncer à une épopée de la paix…
Je ne sais plus;
puis l’inspecteur Columbo
m’a visité une nuit, en rêve.
Très vieilli, il m’a dit : Berlin, lovable city, you should see again.
Il s’est penché sur moi, il était aveugle des deux yeux
mais il souriait, je me suis blottie contre lui.
Sans une histoire tu es morte.
Sans une histoire commune, tu ne peux exhausser ta conscience.

 

CONTRE les murs — CONTRE les bunkers des identités
CONTRE la chiennerie de l’histoire —
Halte aux stigmates.
Je veux sauver tous les Léolos du monde entier,
tous les acrobates des mots secrets.
« Je m’emballe comme un mustang près duquel un train passe.
Je suis juive, juive, juive! Ce pays est mon pays »,
Bérénice Einberg.
Ich gehe durch wie ein Mustang, an dem ein Zug vorbeifährt.
Ich bin jüdisch, jüdisch, jüdisch! Dieses Land ist mein Land…

 

Les 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant théâtre et installation vidéo : Berlin appelle créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. J’y ai écrit trois monologues. Le premier « Prologue aux nouvelles clameurs » a été publié dans Trahir, février 2016. Voici le deuxième joué et récité par Catherine de Léan. Beaux souvenirs!

 

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Le diable est aux vaches

Critique de Naître colonisé en Amérique, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2017, 204 pages.

Par Simon Labrecque

À plusieurs reprises lors de ma dévoration du dernier brûlot de Christian Saint-Germain, Naître colonisé en Amérique (Liber, 2017), je me suis surpris à lancer de rapides regards tout autour de moi, dans l’autobus sur l’autoroute 20 entre Montréal et Québec. Il semble que je voulais m’assurer que personne ne lisait certains des mots, des syntagmes ou des phrases que je lisais, ni surtout ne pensait que j’acceptais tous ces énoncés sans broncher. Je bronchais donc visiblement!

Je voudrais revenir sur certains de ces inconforts, sans trop écrire sur la virtuosité de la plume pamphlétaire lorsqu’il est question des déboires du Parti québécois, mis cette fois-ci sous le patronage des Marx Brothers en exergue de la grande majorité des chapitres. Outre le sort du Parti québécois, Saint-Germain revient aussi longuement et avec un style mordant sur les euphémiques « soins de fin de vie », ce deuxième filon qu’il a travaillé dans ses essais précédents, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015) et, surtout, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance (Liber, 2016). L’auteur relie avec insistance ces deux soucis à la persistance du colonialisme et de ses effets dans la société québécoise, citant fréquemment Albert Memmi, par exemple, ainsi que plusieurs anthropologues et psychanalystes pour analyser les rapports entre destin collectif et subjectivations individuelles.

L’usage des lames du tarot de Marseille se poursuit en couverture : après la maison-Dieu (arcane 16) et la roue de fortune (arcane 10), nous retrouvons cette fois le diable (arcane 15) en personne! Quelques passages à saveur démonologique lient la société québécoise contemporaine à des symbolismes beaucoup plus anciens. À propos du « calendrier lunaire péquiste », par exemple, et de la proposition de Jean-François Lisée sur le report d’un référendum à un second mandat péquiste (donc au plus tôt en 2022), Saint-Germain ironise : « Alors que le dernier Aztèque y aurait pressenti l’évanouissement du cinquième soleil, les militants, eux, percevaient l’astuce d’un fin stratège » (p. 19). Sur l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois et de Manon Massée à l’avant-scène du côté de Québec Solidaire, Saint-Germain écrit : « Les deux porte-parole étaient nés comme des sœurs siamoises : reliés par la tête. Dans la Rome antique, cela eût constitué un sévère avertissement des dieux, mais à Montréal, seulement l’occasion d’ouvrir la marche d’un défilé » (p. 22). Le chapitre 11 s’intitule « La décolonisation comme désenvoûtement » et se termine sur une citation de Jacques Lacan sur « les propos d’autobus » et l’inconscient collectif comme « ce que tout le monde raconte » (p. 96). Dans le chapitre 16, « Naître colonisé en Amérique », le nom du Malin est explicitement inscrit à la fin d’un passage plus théorique :

Compromis à la figure de l’Autre, l’être-au-monde du colonisé est suspendu à un devenir prescrit. Dans son acception juridique, le terme signifie que l’action appropriée, le recours n’a pas été exercé en temps opportun et que les délais sont écoulés. En un sens trivial, « prescrit » signifie que, sous sa dictée, la condition coloniale organise le devenir d’un peuple et en détermine même la manière dont celui-ci se perçoit. « La plus belle des ruses du Diable est de vous persuader qu’il n’existe pas » (Charles Baudelaire) (p. 133).

Suit un passage sur le Parti québécois, qui serait maintenu en vie par la société québécoise « comme instrument d’exhaustion de son désir de liberté ». Sur les « soins de fin de vie » ou « la mort assistée », qu’il interprète comme une transgression d’envergure proprement anthropologique et comme une sorte de « confirmation » du délire du caporal Lortie tentant de tuer son père en effigie en attaquant l’Assemblée nationale, Saint-Germain cite en note les détails du sort que le droit romain réservait au coupable de parricide : « enfermé dans un sac, avec un coq, une vipère et un singe pour être jeté de la roche Tarpéienne » (p. 161)[1]. Enfin, sur la question de sa propre écriture, sur « la branche de l’éloquence désobligeante » ou « l’exercice du croquis carnivore », Saint-Germain écrit : « N’étant pas empêché par les programmes ou les critiques “constructives” de focus groups, ce serait une entomologie si les spécimens qui l’intéressent étaient rares; ou une démonologie si l’exorcisme était possible » (p. 197).

Il y a dans ce pamphlet de judicieuses redescriptions, des points de vue ou des angles d’approche véritablement intéressants, notamment sur la transformation symbolique fondamentale qui serait liée à l’attribution officielle à la caste des médecins millionnaires du « droit de donner la mort ». Pour Saint-Germain, les médecins sont les seuls véritables bénéficiaires du « modèle québécois » mis en place lors de la Révolution tranquille. Les passages sur le temps messianique et sur la « coulée originelle » du Kébec qui a « ouvert » le continent nord-américain au peuplement européen sont également très intéressants. Les choses se sont toutefois compliquées, pour moi, lorsque j’ai lu Saint-Germain sur ces deux aspects en partie liés du discours contemporain : les débats sur l’immigration et sur l’islam au Québec.

En lisant, on s’imagine parfois beaucoup de choses sur un auteur. On se questionne sur les choix qu’il a fait, les chemins qu’il a laissés tomber, les filons qu’il a ressaisis ou les angles morts qu’il n’a pas anticipés. On se demande de quelles façons son écriture traduit sa pensée, ses perceptions et ses interprétations. Cette fois, il m’a semblé que Saint-Germain a hésité – qu’il refusait, en définitive, mais qu’il aurait peut-être bien aimé donner suite de manière explicite au controversé Éloge littéraire d’Anders Breivik, de Richard Millet, publié à la suite, ou en annexe de Langue fantôme. Essai sur la paupérisation de la littérature (Pierre-Guillaume de Roux, 2012). Saint-Germain cite deux autres ouvrages de Millet, dont il dit qu’il est « [s]oupçonné des pires travers par les médias » (p. 182) : De l’antiracisme comme terreur littéraire (Pierre-Guillaume du Roux, 2012) (p. 36), sorti en même temps que Langue fantôme, ainsi que Solitude du témoin (Léo Scheer, 2015) (pp. 36, 175, 182, 197 – en exergue – et 201) publié trois ans après. L’unique citation de Langue fantôme occupe toutefois une place singulière qui suggère, à mon avis, que le livre lui-même est particulièrement important.

Après une note remarquable sur la signification politique du départ des Nordiques de Québec dans le contexte référendaire de 1995 (p. 199), Saint-Germain cite en effet le livre de Millet pour préciser « la tâche de l’écrivain » telle qu’il semble lui-même la concevoir. Dans le long essai sur la littérature et le destin de la langue qui précède son court brûlot sur Breivik comme « écrivain malgré lui », Millet écrit ceci :

Je me situe d’emblée hors dialectique; je me contente de dire, de témoigner, de me tenir dans la pure affirmation, cette pureté fût-elle perçue comme guerrière… Écrire ce n’est donc ni échanger ni communiquer. C’est même tout le contraire. Le débat, le dialogue, au sens qu’ils prennent au sein de l’espace démocratique, sont des manifestations fallacieuses ou illusoires de l’échange[2].

Et moi qui terminais mes critiques de L’avenir du bluff québécois et du Mal du Québec, publiées dans Trahir, par des appels au débat, au dialogue et à l’échange entre Saint-Germain et une gauche (décolonisatrice) qui fait l’objet de certaines de ses attaques (ou dont il ne perçoit pas clairement l’existence)!

Sur la gauche, justement, citons cette longue note écrite au passé, comme une bonne part de l’ouvrage :

On ne pouvait concevoir au Québec d’extrême gauche « conservatrice ». « Conservateur » signifiait immanquablement propriétaire d’industrie de papier de toilette recyclable ou d’abattoirs de porcs. Une confusion constante entre le progrès social véritable et les avancées néolibérales en matière de destruction du tissu social. Les gros plans sur les ongles rongés des fumeurs de cannabis, les mains à l’hygiène douteuse et le tour des bouches mal rasées préparaient les populations à la décriminalisation heureuse et à la psychose adolescente éventuelle. Aucun gauchiste québécois n’y aurait soupçonné quelque atteinte que ce soit à l’intégrité des plus faibles ou un coup de cochon du néolibéralisme pour encourager la démobilisation et engourdir davantage les résistances à son ordre marchand (p. 155).

Naître colonisé en Amérique ne contient pas, à proprement parler, d’« éloge littéraire d’Alexandre Bissonnette », cet homme de 27 ans accusé d’avoir commis six meurtres prémédités et cinq tentatives de meurtre au Centre culturel islamique de Québec, sur le chemin Sainte-Foy, le soir du 29 janvier 2017. Toutefois, le texte laisse aisément imaginer, par certaines ouvertures et par son ton caustique, qu’un tel « titre ironique », pour reprendre une formule que Millet a répété à satiété suite à l’« affaire » que son Éloge a provoquée en France, aurait très bien pu se retrouver dans la table des matières. J’aimerais travailler cette impression, cette possibilité imaginée, en soulignant d’emblée qu’elle tient de la spéculation et que le livre lui-même, je le répète, ne contient aucun éloge.

La deuxième moitié du livre de Saint-Germain donne l’impression d’un crescendo dont l’intensité diminue, finalement, dans une série de petits chapitres réflexifs sur l’écriture même de l’ouvrage. Après le chapitre 14, « La démission de Lisée », on trouve en effet un chapitre étonnamment long, « Little Haïti et la Belle Province » (pp. 111-127), qui traite de l’indépendance haïtienne de 1804, de son influence sur la formalisation de la dialectique du Maître et de l’Esclave par Hegel, quelques années plus tard, et de la non-indépendance du Québec. Suit le chapitre qui a donné son nom à l’ouvrage, « Naître colonisé en Amérique », qui traite sur un mode psychanalytique et anthropologique de paternité, de forclusion et du fait que « [l]e “réel” du fait colonial et du colonisé reste enkysté dans la “réalité” surveillée des choix politiques apparemment dégrevés de toute contrainte » (p. 132). Le chapitre 17, « Révolution et génocide », relance l’analyse proposée par Pierre Vadeboncœur dans Un génocide en douce (Hexagone, 1976). Suit un deuxième chapitre étonnamment long, « Le signifiant “musulman” » (pp. 143-170), qui part du sens biopolitique de ce terme utilisé dans les camps d’extermination du IIIe Reich, sens mis en lumière par Giorgio Agamben, notamment. Saint-Germain y étaye sa thèse d’un retournement anthropologique considérable et incontrôlable lié à la normalisation de la « mort assistée » (la mise à mort devenue un « acte médical », donc un geste facturable et bureaucratisé), qu’il sera selon lui impossible de limiter aux gens encore aptes à donner leur consentement – il est déjà question des « soins de fin de vie » pour celles et ceux qui ne sont plus capable de consentir ou de s’opposer. Le chapitre très dense se termine par cette phrase : « Le patient roi ne l’aurait été que pendant la courte période de l’humanisme révolutionnaire : au moment de son exécution! »

C’est dans ce contexte que le lecteur ou la lectrice entame le chapitre 19, « Raison garder » (pp. 171-182), lui aussi assez long comparé aux autres chapitres du livre, qui ne font souvent que quatre ou cinq pages. En exergue, une autre phrase des Pensées, répliques et anecdotes des Marx Brothers : « Il aimait rire; il lui arrivait souvent de rire d’une plaisanterie qu’il n’avait pas comprise et quand on lui avait expliquée, il riait de plus belle. » Puis, le texte débute par ce paragraphe sur le présent, écrit au passé :

Les événements de la mosquée de Québec encourageaient pour un temps les ennemis de la liberté de parole. Depuis le retour de Rome en 1953 du cardinal Léger, on ne s’était jamais senti aussi religieux. On assistait au « retour du religieux » comme on disait dans les meilleurs moments des facultés de théologie à gogo. L’acte insensé* d’un insensé avait à sa suite provoqué une bouffée délirante : examen de conscience, admonestations mutuelles, correction fraternelle s’échangeaient sans retenues, sur la place publique. Les principaux bas culs municipaux avaient sorti la trique et on se serait cru chez les frères de la contrition maladive. Objecteurs de conscience et contempteurs de l’intolérance pullulaient comme les « effectivement » dans une phrase d’animatrice d’émission du matin. S’il n’avait pas fait aussi frette dans les rues de Québec, on reconstituait le Manille du Vendredi Saint en plein carnaval! Non loin des lieux du carnage, deux icônes suintantes s’étaient lancées en campagne pré-électorale, et chacun remarquait par ailleurs l’excellent accent saoudien du premier ministre Couillard. Larrons municipaux et mages provinciaux s’étaient islamisés dans moins de temps qu’il n’en faut pour dire assalamu alaykum. Habitué d’offrir en campagne électorale des « frigidaires » contre des votes, on distribuerait des places dans un cimetière musulman (pp. 171-172).

En note, apposée au syntagme « acte insensé », on lit ceci :

On évoquait stupidement un acte terroriste pour accabler tout un chacun et propager un sentiment de culpabilité à la manière de la misogynie apparemment partagée à l’occasion du drame de polytechnique. Ce raccourci opportuniste ne cadrait guère avec les comportements du soi-disant terroriste. Après les faits, le suspect avait de lui-même immobilisé son véhicule et déclenché ses clignotants pour se rendre bien visible aux policiers à qui il indiqua par téléphone non seulement sa position précise, mais n’offrit aucune résistance à son arrestation. La différence entre les modus operandi du Bataclan ou de Charlie Hebdo et ceux de Québec n’était-elle pas à ce point évidente sans qu’il faille introduire l’hypothèse farfelue d’un acte terroriste? Mais c’était le charme des populations sous-scolarisées ou mécaniquement diplômées : on pouvait scandaliser et mobiliser depuis une imprécision dans les termes ou en s’appuyant sur la pauvreté du sens commun (pp. 171-172, note 1).

Saint-Germain, qui raffole des bourdes de journalistes et qui se moque à répétition des lecteurs de nouvelles, des membres de la bien-nommée « colonie artistique » et de leurs lapsus révélateurs (une longue note est apposée à la phrase sur l’usage du mot « effectivement », dans le paragraphe cité plus haut), ne mentionne pas la désormais célèbre remarque d’un Pierre Bruneau éberlué, qui se sera ensuite excusé publiquement d’avoir dit : « c’est du terrorisme à l’envers si vous me permettez l’expression ». La lecture de ces passages, en particulier, m’a fait regarder par-dessus mon épaule et tout autour à plusieurs reprises, coincé entre une dame âgée et la grande fenêtre au fond de l’autobus au milieu de l’autoroute 20, entre Québec et Montréal, qui partait de la gare de Sainte-Foy, à quelques mètres des lieux du drame.

Dans sa dernière thèse de doctorat, Le nouveau sujet du droit criminel. Effets secondaires de la psychiatrie sur la responsabilité pénale (Liber, 2014), Saint-Germain a notamment travaillé « l’affaire Lortie » et l’analyse qu’en a faite Pierre Legendre dans Le crime du caporal Lortie. Traité sur le père (Fayard, 1989). Il cite d’ailleurs Legendre à quelques reprises dans le chapitre précédent sur « la nécromancie bienveillante », à propos du discours ou du montage de « la Référence » et de ses rapports aux processus de subjectivation et de désubjectivation dans les sociétés contemporaines (pp. 159-160). En qualifiant l’acte de Bissonnette d’« acte insensé d’un insensé », notre auteur semble clairement se distinguer de Millet. En effet, dans son Éloge littéraire d’Anders Breivik, ce dernier ironise sur les expertises psychiatriques déclarant que l’assassin de 77 personnes (qui assistaient à une université d’été progressiste) était un aliéné, un fou. Ces expertises auraient nié tout « sens politique » à l’acte meurtrier, bien que son auteur ait écrit une sorte de « manifeste indigeste » de 1500 pages sur la décadence civilisationnelle, qu’il croit causée par le multiculturalisme et l’immigration. Selon Millet, c’est moins le manifeste que l’acte qui fait de Breivik un « écrivain malgré lui ».

Ce qui a choqué, dans le brulot de Millet, ce n’est pas la référence (d’ailleurs négative) à l’énoncé d’André Breton sur « l’acte surréaliste le plus simple », ni l’évocation de La société du spectacle, ni celle du suicide de Mishima comme geste de résistance à la décadence du Japon, ni la mention des analyses de Jean Baudrillard sur la nullité de l’art contemporain[3]. Millet parle d’une « perfection formelle » ou technique de l’attentat (qui a impliqué une explosion créant une diversion et un costume de policier), et argue que cela suscite une « fascination » pour le Mal qui est semblable à celle qui explique l’intérêt généralisé pour les polars et les films d’horreur. Un tel argument n’est aucunement inédit, même s’il peut être jugé désolant et regrettable. Ce qui a choqué, c’est plutôt l’absence de mention empathique des victimes dans le texte (reconnue par Millet après coup), jumelée au fait que l’écrivain considère explicitement Breivik comme un symptôme fidèle du diagnostic qu’il a lui-même posé dans son « manifeste indigeste », c’est-à-dire un produit de l’état de « décadence » de la société norvégienne. Cette société serait en proie au « nihilisme multiculturel », représenté par « les progressistes » (les victimes de Breivik).

Confronté à une unité d’élite de la police norvégienne, arrivée tardivement sur Utøya, Breivik n’a pas « résisté à son arrestation » et il a aussi admis ses crimes rapidement. Cela fait-il en sorte que son geste ne peut pas être qualifié d’acte terroriste? Pourquoi considérer le terrorisme et la psychose comme des phénomènes mutuellement exclusifs?

Saint-Germain me semble considérer sa propre prose comme l’outil d’une analyse littéraire de la vie politique. Il écrit ainsi : « Jusqu’à maintenant soustraite à toute attention littéraire, la stratégie nationaliste moderne a été menée à la manière des divertissements de Marcel Gamache. Les acteurs défilent, le résultat des péripéties reste prévisible; plus rigoureuses, les intrigues consacreraient notre théâtre nô. » (p. 126) Plus loin, Saint-Germain qualifie explicitement le geste de Bissonnette d’« acte insensé d’un insensé ». Bien qu’il décrive les circonstances de son arrestation, aux abords du pont de l’île d’Orléans, il ne fait aucun commentaire spéculatif sur ce que nous pouvons aisément nous imaginer comme le cours des réflexions du prévenu. Suppléons : voyant arriver rapidement ledit pont et apercevant que l’autoroute 40 (Félix-Leclerc) s’y transforme en route 138, celle qui va maintenant jusqu’à Kegashka, passé Natashquan, ce sont pratiquement toutes les possibilités de fuite facile ou de sortie véritable qui se sont rétrécies d’un coup; le poids immense du bouclier canadien s’est sans doute fait sentir comme un immense cul-de-sac, au nord comme à l’est, un mur de roche dure qui se perd à Fermont ou au Labrador, via la route 389 à partir de Baie-Comeau. Inversement, les Amériques ne s’ouvrent-elles pas toutes entières dans leur immensité et leur pluralité lorsqu’on quitte la ville de Québec dans l’autre sens, vers le sud ou vers l’ouest?

Si Millet place en exergue de son texte une citation du Feu follet, de Pierre Drieu de la Rochelle (Gallimard, 1931), puis qu’il le termine en évoquant la récente adaptation cinématographique norvégienne du roman par Joachim Trier, Oslo, 31 août (2011, 95 min), Saint-Germain aurait également pu placer sa réflexion sous le signe du film Laurentie (2012, 120 min), de Mathieu Denis et Simon Lavoie. Le personnage principal, joué par Emmanuel Schwartz, y est un colonisé francophone typiquement renfrogné et apathique, sujet aux explosions de rage, qui devient obsédé par son voisin anglophone extraverti, joué par Jade Hassouné. J’ai par ailleurs été surpris que Saint-Germain ne reprenne pas, dans son texte, ce témoignage de voisins carougeois de la famille du prévenu, qui affirmaient dans La Presse que ses parents

voulaient ces derniers temps que les deux hommes [deux frères âgés de 27 ans] quittent le nid familial de Québec, alors ils leurs ont loué et meublé un appartement […]. Les parents avaient tout acheté pour eux, la laveuse, la sécheuse… Les jumeaux ont été dans l’appartement, mais ils n’ont pas aimé ça, ils l’ont trouvé trop bruyant, alors ils ont déménagé. Ils retournaient souvent chez leurs parents pour faire la popote, prendre des repas. Ils n’étaient pas autonomes.

Lorsqu’il parle de la vie des colonisés nés de pères humiliés, de la singulière présence du terme « orphelin » dans la grammaire politique québécoise contemporaine (Paul Saint-Pierre Plamondon étant ici un symbole exemplaire (p. 46), surtout qu’il a deux noms de famille, la pluralité étant interprétée comme le signe paradoxal d’une absence, d’une disparition de la Figure du Père), Saint-Germain parle d’une forme d’immaturité qu’il pourrait associer sans difficulté aux conditions d’émergence de l’« acte insensé d’un insensé », à la production d’un sujet « insensé » ou d’un non-sujet, pour reprendre la grammaire de l’anthropologie dogmatique de Legendre. Il n’en dit mot. C’est en fait ce qui m’a le plus saisi, je crois, dans son traitement des « événements de la mosquée de Québec » : ce n’est pas ce qu’il nomme « le carnage », qui intéresse Saint-Germain, mais ses suites et, dans une certaine mesure, ses conditions de possibilité.

Or, sur ces conditions générales, Saint-Germain cite aussi Millet, qui parle de « sociétés malade d’elles-mêmes » caractérisées par le « multiculturalisme », c’est-à-dire, selon lui, par « le renoncement à l’identité culturelle au profit de tension politico-religieuse qui sont un facteur de guerre civile » (p. 175). Les théories de Renaud Camus sur « le grand remplacement » ne sont pas très loin. Dans des paragraphes qui rappellent aussi les théories du « co-immunisme » récemment avancées par Peter Sloterdijk, dont la puissance de redescription a été perçue et exploitée à droite, Saint-Germain argumente en faveur de législations sur les « signes extérieurs » pour réduire les « risques de surchauffe identitaire », car l’« addition des sollicitudes ne met pas un terme au stress exercé entre les plaques tectoniques identitaires surtout lorsque certaines d’entre elles s’établissent en position d’extériorité par rapport à l’ensemble, ou ne sauraient exister sans s’y trouver comme une écharde par rapport à l’exercice de la délibération rationnelle » (p. 180). S’il faut discuter ou échanger à propos de ce livre-ci, ce sont ces énoncés qu’il faut, à mon sens, déplier et critiquer.

*

Après d’autres lignes contre le « multiculturalisme » et sa « grande naïveté » par rapport à l’accommodement des religions, qui seraient toutes exclusives et intolérantes, suivent les derniers chapitres du livre : « Papous dans la modernité », « L’étoffe du pays », sur le peuple québécois comme « [é]grégore folklorique et véritable problème d’ethnopsychiatrie », puis deux chapitres sur l’écriture, « Tireur d’élite » et « Figures de style et fleurs de sépulcre », situé et daté « Montréal, 24 juillet 2017 ». Enfin, on trouve ce bel épilogue, « Comment Tarquin acquit les Livres sibyllins », composé d’une citation des Nuits attiques d’Aulu-Gelle, extraite de La religion romaine de Marcel Le Glay.

Le chapitre « Tireur d’élite » provoque par son titre – on s’attend à un retour sur la violence armée, mais il n’est question que de la plume. Remarquons la citation mise en exergue, qui ne provient pas des Marx Brothers mais d’Humain trop humain de Nietzsche : « La double impertinence du lecteur vis-à-vis de l’auteur consiste à louer son deuxième livre aux dépens du premier (ou inversement), et à prétendre à la fois que l’auteur lui en soit reconnaissant » (p. 193). S’il fallait étudier ce troisième ouvrage de Saint-Germain dans une classe ou un séminaire, il faudrait peut-être le mettre en parallèle avec la nouvelle brochure de la Ligue des droits et libertés, Le racisme systémique… Parlons-en!, puisque notre philosophe semble accepter l’argument selon lequel la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme constitue un tour de passe-passe libéral et fédéraliste visant à stigmatiser « le peuple québécois ».

Dans son troisième chapitre, par exemple, intitulé « L’indifférence des genres », Saint-Germain aborde directement la question (en citant deux fois Millet (*)), au passé :

Le peuple québécois s’apprêtait à disparaître dans une boucherie indolore aux mains de faiseurs d’anges et au terme d’injonctions à l’angélisme multiculturel. Toujours suspectée de racisme, une inculture entretenue interdisait au peuple de faire la part des choses. Médias et politiciens faisaient planer le soupçon d’une intolérance viscérale, signe évident d’une peuplade indifférente aux modes contemporaines du néolibéralisme et à ses merveilles tout autant qu’à ses bienfaits. Les régions devaient être déniaisées*. Si nécessaire, on ne se lasserait pas de repasser en boucle les témoignages les plus pittoresques des populations locales devant la salvifique commission Bouchard-Taylor. Le discours sur le vivre ensemble gravitait autour d’un sophisme nourri et cultivé par les citadins montréalais : l’affirmation de l’identité québécoise est incompatible avec les règles alimentaires de l’hospitalité. Le creton indigeste avec le houmous! Le baklava avec le pouding chômeur! La soupe aux pois avec le potage aux boulettes matzo! On feignait d’ignorer que loin d’être contradictoires ou encore mutuellement exclusives, les conditions de l’accueil sont proportionnelles à la sécurité linguistique et identitaire de l’hôte. « Est donc raciste, aux yeux de nos dévots, celui qui ose s’interroger, avec Lévi-Strauss, sur le seuil de tolérance à ne pas dépasser quant aux nombres d’étrangers qui s’installent dans un pays, surtout s’ils le font avec le dessein de ne pas s’assimiler à la population indigène […]*. » (pp. 35-36)

Remarquons le nid de guêpes, ici intensifié par l’usage tactique du nom de Claude Lévi-Strauss par Millet, cité par Saint-Germain, l’anthropologue étant reconnu comme un important critique des théories racistes, notamment dans Race et histoire (UNESCO, 1952) et Race et culture (UNESCO, 1971). Selon Saint-Germain, la condition de colonisé explique les entreprises d’« autoculpabilisation » (p. 130) et le fait que, dans les médias, on cherche « des intolérants et des racistes à lapider » (p. 178). Pendant ce temps, après les événements de la mosquée de Québec, « [p]ar leur macabres boniments, l’empathie calculée des élus cherchait à faire diversion, à détourner la population d’un lien de causalité entre l’inaction législative et la détérioration des fameux principes du vivre en commun » (p. 176). Rappelons toutefois que, pour notre auteur, la Consultation sur la discrimination systémique et le racisme n’est pas une occasion intéressante de travailler certains de ces enjeux, mais plutôt un piège jumelant la diversion par le bavardage et la mise en scène de l’autoculpabilisation… Ne pourrait-on pas s’en servir pour des entreprises de décolonisation, comme les gens de Parti pris et plusieurs intellectuels ont repris, dans les années 1960, des données et des analyses produites à l’occasion de la commission Laurendeau-Dunton, même si celle-ci était « une création fédéraliste »? Suivant Fernand Dumont, dans La vigile du Québec (HMH, 1971), qui voyait l’État du Québec comme un « État-laboratoire » ou « expérimental », ou même en reprenant l’idée de Lionel Groulx, chère à Saint-Germain, d’une « vocation spirituelle » du Kébec comme « coulée » francophone en Amérique, ne pourrait-on pas transvaluer la Consultation en objet de fierté, en témoignage de réflexivité et de maturité?

Dans sa brochure, la Ligue des droits et libertés énonce notamment que le Québec n’est pas la seule province à se pencher sur le racisme systémique :

Parler de racisme systémique, ce n’est pas faire le procès des Québécois-es. Le racisme ne s’arrête pas aux frontières. Il aura fallu plus de 10 ans de discussions et de tergiversations en Ontario pour que le gouvernement mette sur pieds, finalement, en 2016 une direction générale de l’action contre le racisme, geste qui a le mérite de reconnaître l’existence du racisme systémique. Il ne s’agit pas de lancer une chasse aux sorcières. Il s’agit plutôt de reconnaître que le racisme, comme le sexisme, est un système dont nous avons hérité et que nous n’avons pas choisi. Tant que nous n’accepterons pas, comme société, de le nommer, il sera impossible de le combattre.

La note de Saint-Germain sur « l’acte insensé d’un insensé », citée plus haut, mentionne en passant le « raccourci » que constituerait l’idée que la misogynie a eu un rôle à jouer dans Polytechnique. Cette note laisse croire qu’il ne considère pas que la répartition des tâches domestiques dans nos foyers, par exemple, est déterminée au moins partiellement par des rapports sociaux de sexe. Quel autre sens donner aux énoncés sur la dimension collective de la misogynie? Pour sa part, Saint-Germain affirme toutefois sur plusieurs centaines de pages que nos imaginaires et nos vies politiques sont profondément déterminés par des rapports coloniaux historiques! Quelle différence y a-t-il entre le colonialisme et le sexisme? Certains systèmes de domination seraient-ils plus déterminants que d’autres? Peut-on hiérarchiser ces systèmes selon des principes clairs et simples? Ces questions sont notamment abordées dans les études sur l’intersectionnalité, mais je parie que Saint-Germain rejetterait d’emblée ce terme comme un « concept à la mode », mis de l’avant par « des chercheurs subventionnés », plutôt que par des gens soucieux de décoloniser le quotidien. Une fois de plus, des alliances potentiellement intéressantes me semblent empêchées. Cui bono?


Notes

[1] Le passage autour de Lortie réfère à l’analyse de Pierre Legendre (dans trois notes que j’indique par un astérisque) et se lit comme suit : « La plus inquiétante tunique de Nessus se tramait et enserrait des populations impuissantes. Le caporal Lortie, qui avait tenté à l’Assemblée nationale de tuer son père en “effigie*”, se trouvait confirmé par le délire managérial de cette même assemblée et voyait trente-trois ans plus tard systématisé le mécanisme de son forfait. En court-circuitant l’interdit du meurtre par des finasseries sémantiques sur le suicide “assisté”, on s’attaquait au principe même de la Loi*. Une fois  franchie, la frontière entre “Ce qui se fait et ne se fait pas” laisserait les imaginaires à la merci du “tout est possible” des camps*. » (p. 161)

[2] Saint-Germain donne la référence suivante (p. 199), en note : « Richard Millet, La Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d’Anders Breivik, Paris, Pierre-Guillaume de Roux, 2012, p. 51 et 52. » Notons que le titre de l’ouvrage est en fait Langue fantôme (sans « La »).

[3] Il est intéressant de noter, parmi les œuvres justifiant l’idée d’un « éloge littéraire » qui ne serait pas un « éloge littéral », comme on l’a dit et comme Millet s’en défend déjà dans le texte lui-même, l’absence de l’ouvrage célèbre de Thomas de Quincey, De l’assassinat comme un des beaux-arts, composé en trois temps (1827; 1839; 1854).

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Rivardville la revenante: notes de lecture paranoïaques-critiques

Par Simon Labrecque

À la moustache de Salvador Dalí,
mère de la méthode paranoïaque-critique,
exhumée intacte avec le reste des restes,
pour un test de paternité.

 

Récemment, j’ai eu la chance de tomber sur une édition originale du roman Les enfantômes de Réjean Ducharme (Lacombe/Gallimard, 1976), au Puits du Livre à Montréal. Je l’ai acheté (6 $), j’en ai parlé, j’ai même pris et partagé une photographie de la jaquette. Cela m’aura toutefois pris plusieurs semaines avant de réussir à véritablement commencer à le lire, c’est-à-dire à terminer le déroutant premier chapitre puis à rassembler l’énergie nécessaire pour lire le livre en entier. J’ai été aidé, dans ma lecture aujourd’hui complétée, par des déplacements autoroutiers à travers le Québec et, surtout, par la récurrence dans le roman de plusieurs noms de lieux inventés, en particulier dans le troisième chapitre, « Disse d’un cou ». Ces noms ont piqué ma curiosité.

L’action des Enfantômes se déroule notamment à Arnprior, Montréal, Repentigny et dans le comté de Soulanges. Toutefois, le lieu central du roman est situé dans « le comté de Bristol », quelque part dans les Cantons de l’Est. Dans ce comté au nom inventé mais réaliste (plusieurs comtés et cantons sur la rive sud du Saint-Laurent ont porté et portent encore parfois des noms britanniques), le narrateur Vincent Falardeau, sa sœur jumelle Fériée, son amie Urseule, sa femme Alberta et divers couples d’amis circulent et vivent principalement dans une agglomération nommée Rivardville. Ce nom aussi est inventé (il ne se retrouve pas sur la carte, ni dans la banque de noms de la Commission de toponymie du Québec), dans un style également réaliste (il rappelle Louiseville, patelin de l’écrivain Jacques Ferron dans le comté de Maskinongé, ou encore Napierville, ou bien Victoriaville, chef-lieu du comté d’Arthabaska, dans la région dite du Centre-du-Québec, qui inclut aujourd’hui ce qu’on nommait jadis les Bois-Francs).

J’ai entrepris quelques recherches sur ce nom inventé de Rivardville car je me rappelais l’avoir croisé dans la monographie du sociologue Frédéric Parent, Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec (PUL, 2015), que j’avais lu et commenté pour Trahir à l’hiver 2016. J’insistais alors sur le fait que le village étudié par Parent était affublé, dans sa thèse de doctorat comme dans le livre qui en est tiré, du nom fictif de Lancaster, et ce « pour des raisons légales », c’est-à-dire principalement pour protéger les informatrices et les informateurs du chercheur. Pour compliquer la tâche de qui voudrait retracer le village étudié (qui, je crois, abrite un « camping tropical » à la frontière des MRC de L’Érable et de Lotbinière), Parent a renommé « Rivardville » la ville la plus proche.

Ducharme et Parent partagent-ils la même Rivardville? N’existe-t-il qu’une ville portant ce nom, aussi fictive soit-elle? Devrait-on distinguer une « Rivardville-en-Bas » d’une « Rivardville-en-Haut », comme on le fait avec les deux Berthier, par exemple, devenus Berthier-sur-Mer et Berthierville? Rien n’est moins certain.

Dans sa thèse (mais pas dans son livre), Parent indique que l’abbé Camille Roy, dans ses Propos rustiques (1913), avait décrit la ville qu’il renomme Rivardville comme « la métropole des Bois-Francs ». Aujourd’hui, cependant, cette Rivardville « n’est plus ce pôle structurant ou centralisateur des activités de la région, bien que la très grande majorité des Lancasterois doivent y faire leur épicerie » (Dieu, le capitalisme et le développement local, p. 77, note 120). Ces indices permettent déjà de spéculer avec confiance sur la localisation de Rivardville, si on comprend un peu où se situe Lancaster. C’est sans compter que le titre de la monographie « camouflée » Rivardville. Rappelons-nous Rivardville, 1835-1985, citée par Parent à maintes reprises, rappelle étonnamment la véritable monographie Plessisville. Rappelons-nous Plessisvile, 1835-1985! Cette ville véritable des Bois-Francs fut nommée en l’honneur de Mgr Joseph-Octave Plessis (1763-1825), dix ans après sa mort. En l’honneur de qui fut nommée Rivardville?

À l’aune de cette question, le choix du nom de Rivardville par Parent me semble beaucoup plus intéressant qu’il m’avait paru l’être à la première lecture. Aujourd’hui, en effet, suite à la lecture des Enfantômes et d’autres textes, cette « renommaison » fait résonner plusieurs autres noms, plusieurs signes intéressants – du moins, elle le fait chez moi. Il faut sans doute avoir quelques affinités avec la méthode « paranoïaque-critique » pour suivre ces résonances et faire sens des associations qu’elles suggèrent. Voici quelques filons, pour qui s’intéresse à ce genre d’enquête.

Notons d’abord, fait apparemment tangentiel mais néanmoins intéressant quant aux rapports entre fiction et réalité, que le véritable abbé Camille Roy (1870-1943), recteur de l’Université Laval et important critique littéraire né à Berthier-en-Bas, se retrouve au cœur du roman Le ciel de Québec, de Jacques Ferron (du Jour, 1969). Or, ce roman s’articule justement autour du rapport entre plusieurs lieux véritables (la ville de Québec, Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, l’Ouest canadien, Saint-Magloire) et un lieu fictif, le « village d’en-bas » des Chiquettes, dont l’érection en paroisse de Sainte-Eulalie en 1937 tisse la trame du roman.

Notons ensuite, fait central pour mon propos car il ouvre l’horizon référentiel par-delà même Les enfantômes, que « Rivardville dans le comté [ou le canton] de Bristol », est en vérité un lieu inventé par un ancêtre notoire de la littérature québécoise, Antoine Gérin-Lajoie (1824-1882). Originaire de Yamachiche, auteur d’Un canadien errant et, à la fin de sa vie, conservateur de la bibliothèque du Parlement à Ottawa, Gérin-Lajoie invente effectivement Rivardville dans son roman de 1864, Jean Rivard, économiste, qui fait suite au très populaire roman de 1862, Jean Rivard, le défricheur. Récit de la vie réelle. (Ces romans furent notamment critiqués, plusieurs décennies après leur parution, par… Mgr Camille Roy!) J’ai découvert cette invention dans le livre de Robert Major, Jean Rivard, ou, l’art de réussir : idéologie et utopie dans l’œuvre d’Antoine Gérin-Lajoie (PUL, 1991), lors d’une recherche en ligne sur le nom de Rivardville.

Dans le chapitre « Intertextualités II », section « Les ambiguïtés de la notion d’utopie », Major écrit en effet que Rivardville est « un “non-lieu”, une terre de nulle part, selon le sens premier de l’utopie, un espace qui n’existe pas comme tel, sauf dans l’imagination sérieuse et raisonnante de son créateur, l’écrivain utopiste » (p. 219) Quelques lignes plus haut, Major cite la première phrase de l’appendice que Gérin-Lajoie a publié avec Jean Rivard, économiste, « Notices sur quelques défricheurs célèbres ». Je citerai pour ma part le paragraphe entier, qui est comme l’envers de l’invitation que fit le géographe Benoît Brouillette un siècle plus tard, dans son texte « Géographie et Littérature » (1965), enquête sur les lieux réels de la fiction Trente arpents (1938) de Ringuet récemment republiée par Trahir. Gérin-Lajoie écrit ceci, dans le deuxième tome de la revue Le foyer canadien (1864) :

Nous espérons qu’aucun de nos lecteurs ne perdra son temps à chercher sur la carte du pays l’emplacement de Rivardville, ni le nom de Jean Rivard dans la liste des maires ou des anciens membres de l’assemblée législative. Il va sans dire que dans les portraits que nous avons tracés des divers personnages de notre histoire, nous n’avons voulu désigner aucun individu en particulier. Cependant, comme, à proprement parler, l’imagination n’invente rien, il est fort probable que la plupart des caractères et des petits événements dont se compose notre récit pourraient être retrouvés, dispersés ça et là dans la vie de diverses personnes qui existent ou qui ont existé, car, dans tout notre travail, nous n’avons eu en vue, comme le lecteur a pu s’en convaincre, qu’une peinture aussi vraie que possible de la vie réelle (p. 353).

Suivent de courtes biographies de « défricheurs célèbres » qui ont pour fonction de documenter la plausibilité de l’action du roman. Major, pour sa part, cite aussi une phrase du Moby Dick de Herman Melville sur l’île natale du harponneur Queequeg : « It is not down in any map; true places never are. »

Réjean Ducharme inscrit les mémoires de Vincent Falardeau dans ce qu’il faut sans doute nommer la tradition littéraire québécoise en choisissant le nom de Rivardville pour raconter Les enfantômes, puis en situant ce lieu dans « le comté de Bristol » dans « les cantons de l’Est » et en inventant d’autres lieux aux alentours – Hemmingbourg, East Creighton (où se trouve une « cabane à sucre abandonnée » (p. 187)), Saint-Malo d’Auckland, Sainte-Edwige de Clifton, Saint-Venant de Hereford, Folle-Pentecôte, etc. Plus précisément, Ducharme inscrit ainsi son roman dans le territoire imaginaire, dans le paysage fabulé de la littérature d’ici. La fin du chapitre XVIII, « Dix, vingt, cent… », suggère que cette inscription est consciente, désirée et même joueuse. Ducharme écrit :

[Tristan Thoux] mettait toujours sa bouteille dans un sac, pour que ça ne paraisse pas trop mal. Il la tenait encore serrée dans ses bras sans s’en apercevoir. Il se leva. Il marcha vers le kiosque où il venait voir jouer des fanfares, dans le temps qu’il était petit, il y avait si longtemps qu’il n’osait pas y penser. Jean-Rivard-empoignant-sa-charrue se dressait en face de l’église dont tous les Rivardvilliens vantaient le chemin de croix du dizuitième siècle, mais dont le Capitaine, qui connaissant ça lui, savait que ça ne valait pas bout de tinette. « Oh là, Bouteille! » Elle était vide. Il la regarda avec des grands yeux d’enfant trahi puis il la lança sur le socle de la statue, comme le voyou qu’il était.

Le Rivardville de Ducharme est donc bel et bien nommé en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste. Rivardville vit, ou plutôt, survit par cette réitération littéraire.

Notons par ailleurs, fait que j’avais ignoré mais que j’ai découvert à la relecture, que Frédéric Parent cite explicitement les deux romans Jean Rivard d’Antoine Gérin-Lajoie au début de sa monographie, Un Québec invisible. Le sociologue place même de longs extraits des romans en exergues de son introduction et de son chapitre 2, puis il discute explicitement de l’écriture de Gérin-Lajoie comme une source de l’approche monographique en sociologie. Dans le troisième paragraphe de l’introduction, il écrit :

Son « récit de la vie réelle » est aujourd’hui considéré comme l’une des premières monographies sociales au Canada, parce qu’il constitue un premier effort d’observation directe et comparée de milieux sociaux au Québec. […] Les efforts de Gérin-Lajoie pour mieux faire connaître les efforts de colonisation seront poursuivis vingt ans plus tard, dans les années 1880, par son fils Léon Gérin, reconnu comme étant le premier sociologue canadien.

Or, Parent est un spécialiste de l’œuvre de Léon Gérin et des monographies sociales! Sous cet angle, qui m’avait échappé, il n’est pas surprenant que l’ouvrage cite Jean Rivard et que le nom de Rivardville participe à la constellation des pseudonymes jugés nécessaires par le sociologue. La Rivardville de Parent est donc également nommée en l’honneur de Jean Rivard le défricheur-économiste.

Notre sociologue irait-il jusqu’à dire, par ce choix qui vient renommer une ville précise, qu’il a réussi à repérer sur la carte la « véritable » Rivardville? Gérin-Lajoie aurait-il pris Plessisville comme modèle? Cette déduction demeure une spéculation. Selon Léon Gérin (cité dans Un Québec invisible, p. 2, note 4), son père aurait connu plusieurs vrais défricheurs, « notamment dans les Cantons-de-l’Est ». Qu’en est-il des Bois-Francs? Le monument Jean-Rivard, réalisé par Alfred Laliberté en 1935 et installé devant l’hôtel de ville de Plessisville (et devant la pharmacie Jean Coutu – pas devant l’église), suggère lui aussi que c’est bien là le lieu de la fictive Rivardville.

Notons enfin, fait étonnant qui vient texturer la résonance du nom de Rivardville, employé par Gérin-Lajoie, Ducharme et Parent, que Jacques Ferron a lui-même écrit plusieurs lignes sur Antoine Gérin-Lajoie. Ferron raffolait des monographies de paroisse – c’est d’ailleurs lui qui a initié Victor-Lévy Beaulieu à cette tradition, que ce dernier a abondamment citée et commentée dans le Manuel de la petite littérature du Québec (L’Aurore, 1974). À mon sens, il est surtout remarquable que quelques-unes des lignes de Ferron sur Gérin-Lajoie se retrouvent dans le court texte des Historiettes intitulé « L’abbé Surprenant » (du Jour, 1969, pp. 152-155) et concernent le rapport entre le réel et la fiction dans le contexte de l’ethnologie québécoise.

Ledit abbé Surprenant, « le premier de nos ethnologues à étudier ce curieux pays [qu’est l’Angleterre] » (et donc, un praticien de « l’anthropologie symétrique » bien avant que celle-ci ne soit théorisée par Bruno Latour, par exemple), n’existerait en vérité que sous la plume de l’admirable docteur – il serait même une sorte de « porte-parole », selon plusieurs critiques et interprètes. Or, Ferron se sert justement du nom de Gérin-Lajoie pour laisser entendre que l’existence de Surprenant sera peut-être un jour avérée! Ferron termine son historiette ainsi :

Le mémoire de l’abbé Surprenant intitulé : Un ethnologue canadien en Angleterre est dédié à Marius Barbeau. Il a été déposée [sic] aux archives du Séminaire de Québec. Cela ne veut pas dire qu’il a été mis en sûreté si l’on en juge par la correspondance et le journal de l’abbé J.-B.-A. Ferland que l’on n’y retrouve plus. Pourtant cette correspondance et ce journal ont existé : A. Gérin-Lajoie en a publié des extrais dans le Foyer Canadien de 1865.

Est-ce à dire que l’abbé Ferland fut un autre Jean Rivard, c’est-à-dire un personnage inventé par Gérin-Lajoie? Aujourd’hui, il est aisé de retrouver des traces plausibles de l’existence de Ferland (dont une photographie), de même que les quelques extraits de correspondance cités par Gérin-Lajoie auxquels Ferron fait référence. Les archives de l’abbé semblent toutefois aussi difficiles à trouver qu’à l’époque de Ferron. La page Wikipédia de l’abbé Ferland mentionne bien qu’un Fonds Jean-Baptiste-Antoine Ferland est conservé au séminaire de Nicolet, mais celui-ci est constitué d’à peine trois lettres, dont une est une copie.

Dans le texte de Gérin-Lajoie qui ouvre le troisième tome de la revue Le foyer canadien (1865), on apprend notamment que l’abbé Ferland (1805-1865) était lui-même un peu fabulateur. Il a entrepris d’écrire un Cours d’histoire du Canada, aussi intitulé La France dans l’Amérique du Nord, et il a écrit la notice biographique de Mgr Plessis, après sa mort. Mais l’abbé Ferland a aussi voyagé en Gaspésie et s’est intéressé à un personnage légendaire, à la limite de la réalité et de la fiction, Louis-Olivier Gamache, dans un texte sur l’île d’Anticosti qui fut célèbre à son époque (et qui fut notamment traduit en anglais). Ce texte, qui rapporte et désamorce plusieurs des légendes sur « le sorcier d’Anticosti » fut republié après la mort de l’abbé Ferland dans les Opuscules (A. Côté, 1876). En le lisant aujourd’hui, on croirait lire du Gérin-Lajoie, ou même un conte de Jacques Ferron.

Dans le texte de Gérin-Lajoie sur l’abbé Ferland, on apprend surtout – fait savoureux dans la perspective d’un Ferron – que l’abbé de Saint-Isidore de Lauzon et de plusieurs autres paroisses, qui enseigna au séminaire de Nicolet, qui pratiqua avec les Irlandais à Grosse-Île et qui voyagea en Europe et au Labrador, appréciait la verve populaire. Gérin-Lajoie écrit :

Si M. Ferland n’eût pas été prêtre, ni historien grave, il eût été sans doute écrivain humoristique de première force. C’est ce qu’on voit surtout en parcourant un petit journal privé qu’il a tenu aussi régulièrement qu’il lui était possible, et dans lequel il enregistrait les petits événements du jour, ainsi que les variations du thermomètre et du baromètre. Il y consignait aussi avec complaisance, sans doute pour se délasser d’un travail fatigant les petits mots pour rire, les anecdotes drolatiques qu’il entendait raconter, les petites scènes amusantes dont il était témoin. Nous avons eu la permission d’en faire quelques extraits pour l’amusement de nos lecteurs; nous prenons au hasard […]

« Un garçon de la Beauce, possesseur d’une longue chevelure qui lui tombait sur les yeux, faisait pour la première fois le chemin de la croix dans une paroisse voisine de la sienne. Accompagné de son cousin, il ployait le genou, penchait la tête et passait. Arrivé au crucifiement et se relevant, il écarte ses cheveux qui lui voilent les yeux, et apercevant sur le tableau le cheval qui porte le centurion : Cré gueux, dit-il à son compagnon, v’la un beau chual. » […]

Après avoir lu Les enfantômes, qui grouille et déborde de jeux de mots basés sur l’oralité, cette vieille transcription du français beauceron me semble remarquable. Dans ce qu’il faut sans doute appeler la tradition scripturaire québécoise, Rivardville vient alors symboliser les différentes approches pour documenter, exprimer et travailler l’oralité « de la place ». Celle-ci intéressait déjà l’abbé Ferland et son élève à Nicolet, Antoine Gérin-Lajoie, au XIXe siècle. L’un a choisi de pratiquer l’ethnologie ou la sociologie, préfigurant le travail d’un Frédéric Parent, par exemple, et l’autre a choisi la littérature, préfigurant Ducharme, d’une certaine façon. Ferron, pour sa part, s’est affairé à brouiller les frontières avec un grand sourire. C’est le cas, par exemple, dans le court texte « Le Chichemayais », publié à titre posthume dans La conférence inachevée (VLB, 1987), où Ferron raconte que l’abbé Surprenant, rencontré dans un train à l’hiver 1932, lui fit croire que les habitants de Yamachiche étaient des Chichemayais, plutôt que des Machichois.

À mon sens, il faut découvrir ou redécouvrir ces œuvres anciennes, notamment pour que leur souvenir, leur substance et leur forme ne soient pas uniquement rappelés (et cadrés, interprétés, limités) par des groupes conservateurs catholiques qui citent, par exemple, la notice de Camille Roy sur l’abbé Ferland pour parler de « nos origines littéraires ». Aujourd’hui, Bibliothèque et Archives nationales du Québec fait un remarquable travail pour numériser et rendre accessibles gratuitement de tels documents, rendant possible des recherches ludiques comme celle-ci, mais aussi mille travaux plus sérieux. Souhaitons que ses ressources augmentent à l’avenir, plutôt qu’elles ne diminuent comme c’est présentement le cas!

À quand les œuvres complètes de Ducharme et Ferron disponibles en format électronique pour faciliter la recherche? Et gratuitement? Elles deviennent rapidement anciennes, elles aussi… Pour le moment, il est plus facile de travailler électroniquement sur des textes de Ferland, Gérin-Lajoie et Roy, par exemple. Ce faisant, nous en découvrirons d’autres par leur truchement, des textes depuis longtemps oubliés mais qui trament néanmoins l’écriture de la place. Par ce chemin, nous découvrirons peut-être d’autres lieux fabulés, outre Rivardville, qui structurent ou, du moins, qui peuplent nos imaginaires.

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Géographie et Littérature

Par Benoît Brouillette, présenté par Julien Vallières | ce texte est aussi disponible en format pdf


Présentation

Le médecin et écrivain Ringuet (1895-1960) et le géographe Benoît Brouillette (1904-1979) comptent parmi les membres fondateurs de la Société de géographie de Montréal. Fondée en décembre 1939 sous l’impulsion de Brouillette – son secrétaire de nombreuses années et l’un de ses principaux animateurs –, dissoute en 1974, cette société réunira tout d’abord tant des géographes de métier que des gens du monde, littérateurs pour la plupart, qui montraient pour la géographie et les voyages un intérêt particulier. C’est le cas de Ringuet qui voyagea beaucoup et qui publia des essais sur le peuplement des Amériques et la découverte du continent. Brouillette, dans le texte que nous publions, s’offre le plaisir de lire avec des yeux de géographe l’œuvre célèbre du romancier québécois, Trente arpents, publiée en 1938. Il y mène une enquête pour tenter de situer les lieux de l’action du roman. Ce texte parut originellement en 1965 dans les Mémoires de la Société royale du Canada, quatrième série, troisième tome, aux pages 13 à 18. L’auteur agissait alors à titre de président de la Première section de la Société royale. Notons qu’un même projet anima Paule Sainte-Marie, qui parvint à récolter des témoignages lui permettant de conclure, contrairement à Brouillette, que le hameau où prennent place la majorité des événements du récit fut bien réel, et qu’il était désigné du nom de Ruisseau Saint-Georges. Publié à compte d’auteur en 1990, son petit livre est intitulé Trente arpents à Saint-Jacques.

Julien Vallières

La question que je désire examiner avec vous se pose en termes simples ayant, de prime abord, un caractère d’évidence : dans quelle mesure le géographe peut-il ou doit-il s’inspirer de littérature régionale lorsqu’il évoque un certain milieu naturel et humain? Géographes et écrivains ont sans doute des préoccupations communes. Les premiers sont des observateurs par définition, qui s’efforcent de décrire les phénomènes afin de mieux comprendre et expliquer les rapports entre la nature et les activités humaines. Les seconds peuvent aussi être d’excellents observateurs, moins matérialistes que les précédents, mais plus subtiles et perspicaces, sachant évoquer l’atmosphère d’un lieu ou d’une situation. Ceux-ci peuvent donc être très utiles aux géographes dont ils complètent la documentation de manière originale et vivante. Il faut savoir cependant à qui s’adresser car, parmi les écrivains dont les œuvres se situent dans un cadre géographique, tous ne méritent pas la même attention. Raoul Blanchard, spécialiste des Alpes, fulminait contre les romans d’Henry Bordeaux dont l’action se passe en Savoie. Pourtant les exemples ne manquent pas d’auteurs, essayistes et romanciers, qui savent bien observer et décrire non seulement les gens mais même certains phénomènes naturels en des termes dont les géographes tireraient profit s’ils les connaissaient. Ces littérateurs possèdent un sens aigu des réalités soit par intuition, soit par suite de leur formation intellectuelle.

Demandons, par exemple, à Jules Romains[1] comment il aperçoit son pays sur un planisphère. Voici la réponse de cet ancien Normalien qui a subi, inconsciemment peut-être, l’influence de Vidal de la Blache :

Elle [la France] occupait le bout de ce continent maigre et osseux, qui depuis la carrure bovine de l’Asie, ne cesse de se rétrécir pour faire front à l’Océan Occidental. Mais si elle était au bout, elle n’était ni dans un coin, ni dans une corne. Elle ne formait pas un cul-de-sac de l’Europe […] Tout ce qui cheminait de l’Est à l’Ouest, d’un patient pas séculaire, tout ce qui n’était pas accroché en route arrivait jusqu’à elle nécessairement. Pas une race, pas une horde qui ne fut venue un jour ou l’autre, les narines ouvertes, y faire un tour, s’y frotter le poil au balcon de l’Océan, flairer le vent qui venait de par là et les humides douceurs qui régnaient dans tout ce courtil […] Si des échantillons de toutes les races de l’Europe étaient venus tomber d’âge en âge dans l’hexagone français, comme ils iraient tomber plus tard dans l’énorme quadrilatère américain, ils n’y étaient pas, comme ils devaient le faire en face, tombés dans le vide. Ils s’y étaient heurtés à de petits hommes des montagnes déjà serrés, fort têtus, contents de peu, se battant bien, et très rageurs sur la question de leurs terres, où ils étaient arrivés longtemps avant tout le monde.

Après ce rappel de géographie humaine, Jules Romains esquisse les grands traits du relief :

Des vallées non pas immenses, mais majestueuses […] Aucune n’étant la vallée du pays, ne la drainant de bout en bout. Des montagnes nombreuses, à la fois pénétrables et cloisonnées; les plus hautes situées aux frontières du territoire et en chicanant l’accès. Peu de grandes plaines et fort éloignées l’une de l’autre, si bien que le mélange qui s’opérait dans l’une n’avait aucune chance de couler tel quel dans l’autre, ni de s’étendre de l’une à l’autre par va et vient. De quoi faire beaucoup de brassages. De quoi faire beaucoup de provinces. Et comme le sol n’était pas ingrat, de quoi y enraciner beaucoup de paysans.

Ce texte, digne de figurer dans une anthologie, fait pardonner à son auteur de s’être moqué cruellement de prétendus géographes dans ses pièces de théâtre.

Existe-t-il des pages analogues dans la littérature canadienne d’expression française? Je n’en doute pas et crois qu’il serait possible de constituer une anthologie géographique avec les citations appropriées des auteurs qui ont le mieux observé nos gens et notre milieu. Les sociologues montrent la voie aux géographes à cet égard, quand ils utilisent les œuvres de romanciers qu’ils estiment être assez bons observateurs pour les aider à mieux saisir le caractère et le comportement des groupes sociaux qu’ils étudient. Toutefois, s’il fallait dépouiller et analyser systématiquement les écrits de tous ceux dont les noms nous viennent spontanément à l’esprit, il y aurait un travail à faire qui déborderait les cadres de notre propos, un travail d’équipe, analogue à celui des archivistes, et dont les résultats ne seraient pas sans intérêt. Or cette recherche serait d’autant plus fructueuse qu’elle se place sur les marges de plusieurs disciplines à une époque où l’on s’efforce d’abolir les frontières entre les multiples connaissances humaines. Faute de temps, je me bornerai, pour illustrer la méthode que je préconise, à analyser un seul roman, Trente arpents, de Ringuet, publié chez Flammarion en 1938, et dont le rayonnement fut à l’époque fort considérable.

L’objet de notre enquête, rappelons-le, est de rechercher sous la plume du romancier une évocation, une peinture du milieu géographique tant naturel qu’humain. L’auteur peut inventer un milieu comme il invente ses personnages, mais son imagination s’inspire de données réelles, plus ou moins exactement transposées dans le récit. La première question qui vient à l’esprit d’un géographe en ouvrant le livre de Ringuet est de savoir le sens du mot « arpent ». Est-ce une mesure de longueur ou de surface? Selon n’importe quel dictionnaire français, l’arpent désigne une superficie; mais le dictionnaire Bélisle[2] lui attribue deux sens : arpent de longueur soit 192 pieds, et arpent carré soit 36 802 pieds carrés. Ringuet n’indique le sens qu’il donne au titre de son roman qu’à la page 144 : « Combien la nuit était douce! […] Euchariste songea que derrière lui, sur trente arpents de long et cinq de large, se dressait […] ». Mesuré en superficie le domaine des Moisan couvre 150 arpents carrés, parcelle de terrain suffisante pour assurer l’existence d’une famille rurale au Québec. Le roman débute par un dialogue entre Euchariste, le héros principal, et un voisin venu faire un brin de causette le dimanche après-midi. Assis sur la véranda, ils fument et bientôt se taisent, les yeux perdus. Ringuet décrit la propriété (p. 7 et 8) :

Devant eux, autour d’eux, les prés s’étendaient; la plaine largement étalée et chatoyante, peinte des couleurs crues d’octobre. Les premières gelées matinales avaient enluminé de safran ou de vieil or le damier alterné des champs […] De-ci, de-là, des boqueteaux tiraient l’œil, les saules noirs déjà nus brochant sur les hêtres verts encore. Puis plus loin, en arrière, là où le sol se relevait comme le bord d’une croupe, le long bandeau du bois, symphonie de couleurs fondues dont les basses étaient le vert invincible des résineux, et l’aigu l’écarlate des érables planes qu’on appelle simplement chez nous des plènes. En avant, pas très loin, le même carrelage des champs venait buter sur la haie rousse des aulnes courts dont les déchirures montraient le miroitement métallique de la rivière*.

Voilà une description qui suffit à évoquer dans l’esprit du lecteur les traits essentiels du paysage : un domaine (une terre, selon l’expression usuelle) dont les parcelles en culture se trouvent dans la plaine, bornée par un ruisseau à l’extrémité inférieure et par un coteau à l’autre bout, au sommet duquel un taillis remplace les cultures. En outre, le terroir est de qualité, c’est « la vieille terre des Moisan, riche et grasse, généreuse au travail, lentement façonnée autrefois, des milliers et des milliers d’années auparavant, jusqu’à ce que le fleuve amoindri quittât son ancienne rive, le coteau, là-bas, après avoir patiemment et des siècles durant étalé couche par couche ses lourdes alluvions » (p. 11).

L’origine du sol s’explique, selon Ringuet, par les dépôts superposés d’alluvions dans un fleuve qui fut d’abord immense et s’est ensuite réduit graduellement à ses dimensions présentes. Même si cette hypothèse paraît trop simple aux yeux des spécialistes en géographie physique, personne ne saurait blâmer un romancier de l’avoir avancée, car elle correspondait aux idées alors en cours.

Où la ferme des Moisan est-elle située? Pourrait-on la localiser sur une carte du Québec? Ringuet la place dans une plaine dont il vante la fertilité par opposition au sol caillouteux des Laurentides. « La ferme, » dit-il (p. 51) « se trouve à deux lieues du village de Saint-Jacques et à trois lieues de Labernadie dans la direction opposée ». D’autres repères sont signalés plus loin : un village à dix-sept milles en amont, Notre-Dame-des-Sept-Douleurs (p. 140), une pauvre église à neuf lieues « dans les concessions », celle de Saint-Isidore (p. 158). Inutile d’entreprendre des recherches sur le cadastre ou sur les feuilles topographiques des zones marginales entre la plaine du Saint-Laurent et le rebord du Bouclier canadien. Toute cette toponymie est fictive. Seule la ville où Moisan ira conduire son fils aîné au séminaire peut se reconnaître. Partis de grand matin en « planche », voiture hippomobile légère, les voyageurs arrivent au terme de leur longue randonnée en fin d’après-midi. Aux abords de la ville, « à droite […] le fleuve roule vers la mer lointaine la masse de ses eaux glauques troublées d’alluvions. […] À un mille vers la gauche, une crête oblique court […] vers le fleuve et vers la ville. Rivière et coteau enserrent un triangle de terre dont la ville couronne la pointe extrême » (p. 88). Ces éléments de la topographie ne peuvent que désigner la ville de Trois-Rivières abordée par le Sud-Ouest. Un autre détail précise le site encore davantage. « Ils sont au cœur du bourg, à la croisée de deux rues principales dont l’une va se jeter à la rivière en contre-bas, si bien qu’un bateau à quai semble échoué en pleine ville » (p. 91). Ce carrefour, les Trifluviens l’ont reconnu, c’est le croisement des rues Notre-Dame et Des Forges, cette dernière aboutissant au quai où accoste le bateau-passeur entre Trois-Rivières et Sainte-Angèle. Donc la ferme des Moisan se trouve quelque part au sud-ouest de Trois-Rivières. Il ne faudrait surtout pas croire qu’il s’agit de Saint-Jacques, comté de Montcalm, village situé beaucoup trop loin et dont la topographie ne correspond aucunement à la description du milieu local que fait l’auteur au début de son roman.

On ne saurait parler d’habitat rural au Canada français sans faire allusion à son mode original d’implantation : le système du rang. Ringuet en parle (p. 51), en décrivant le hameau qui s’était constitué peu à peu au carrefour voisin, à « la croisée des chemins » formée par « la grand’route, le chemin du roi, qui longeait irrégulièrement la rivière » (appelée ruisseau au début), et « d’autre part la route de raccordement entre le grand rang et les terres de l’intérieur ». Sur le cadastre, un rang est la subdivision d’un canton ou d’une seigneurie; il groupe un certain nombre de propriétés ayant une superficie sensiblement égale à celle des Moisan, et toutes disposées parallèlement. On désigne d’ordinaire par grand rang le secteur le plus anciennement occupé d’une municipalité. Les terres de l’intérieur forment d’autres rangs qui sont occupées au fur et à mesure de leur défrichement. Celles dont parle Ringuet étaient connues sous le nom de rang des pommes. Le hameau du carrefour n’avait d’abord qu’une fromagerie établie depuis deux générations. Vinrent s’y établir par la suite un « atelier de forge et maréchalerie », une « échoppe de sellier », une boulangerie et le « magasin général » de la veuve Auger qui « devint le rendez-vous des flâneurs, du jour où le député […] lui obtint une station postale ». « Tout cela, avec les maisons des fermiers [celle des Moisan était la huitième en s’éloignant du carrefour], faisait à la croisée des routes un groupe de constructions basses, sans étage, faites de planches clouées verticalement sur la charpente et noircies par les intempéries, et que le voisinage de la fromagerie remplissait continuellement d’une odeur aigre de petit-lait » (p. 52). Ce noyau allait s’accroître pour former un village nouveau dix ans plus tard (p. 115).

Examinons de plus près la ferme des Moisan pour savoir, dans la mesure du possible, comment se logent ceux qui l’habitent et de quoi ils tirent leur subsistance. Au début du récit, Euchariste encore célibataire vit avec son oncle Ephrem et une vieille servante dans la maison qui avait remplacé la demeure ancestrale tombée en ruines après le départ de son père vers les Laurentides. Elle se compose d’un « corps principal, recouvert d’un toit à pans coupés et flanquée d’une aile toute semblable un peu en retrait, plus petite, et qui était la cuisine. Tout cela en bois recouvert d’un badigeon jaunâtre » (p. 19 et 20). La façade, que longe une véranda à l’extérieur, est percée de deux fenêtres; celle de gauche donne sur le salon, celle de droite sur une salle commune qui communique d’une part avec la chambre à coucher du maître, située en arrière du salon, et d’autre part avec la cuisine par une porte intérieure. Un escalier conduisait de la même salle aux chambres mansardées à l’étage supérieur. Ringuet nous renseigne sur l’utilisation des pièces : le salon « aux volets hermétiques » ne servait que pour recevoir la visite annuelle du curé ou celle des parents de la ville; la salle commune n’était guère utilisée depuis la mort de tante Ludivine; la vie quotidienne se passait dans la cuisine « que l’on ne quittait que pour aller, le matin, reprendre le joug quotidien, le soir, après une veillée enfumée, étendre sur les lits durs des membres recrus ».

Outre les deux maisons, la neuve et la vieille qui sera plus tard rafistolée (p. 140) par un fils d’Euchariste, la ferme possède des dépendances : la grange-étable, séparée de la maison par un cour, un poulailler et une porcherie, « bâtiments toujours propres, badigeonnés tous les ans » (p. 105).

L’oncle Ephrem meurt subitement d’une crise cardiaque et lègue son bien à son neveu au moment où celui-ci épouse Alphonsine Branchaud. Un nouveau foyer se fonde. « La terre était capable de faire vivre les Moisan tant qu’il y en aurait […] Il fallait qu’Alphonsine eut son nombre » (p. 73). Elle en eut treize mais elle mourut en accouchant du dernier.

Si l’on interroge l’auteur sur les produits de l’exploitation, ses réponses n’ont pas la précision qu’on pourrait attendre d’un comptable ou d’un économiste. Les revenus essentiels proviennent de la culture, des grains et des plantes fourragères (produits destinés à l’élevage de vaches laitières, de moutons et de porcs).

Euchariste, moins routinier que ses voisins, prend l’initiative d’augmenter son revenu par un élevage modèle de volailles. Il se déclare ami du progrès : « Si l’on veut garder son monde sur la terre, » affirme-t-il (p. 107), « faut aller de l’avant. Le temps de la faucille est fini. Le temps aussi où on sumait seulement du foin et du grain. C’est pour ça que j’ai commencé mon affaire de poules ». Son amour du modernisme était limité par son gros bon sens.

Lorsque son fils Étienne lui suggère d’acheter un tracteur (p. 150), il proteste : « Écoute, mon gars, le progrès, moé, j’sus pour ça, tout le monde le sait. J’ai eu le premier centrifuge de la paroisse et je me suis quasiment battu avec mon oncle Ephrem pour acheter une lieuse. Mais il y a des choses qui sont pas nécessaires. J’en ai rencontré un qui en avait un tracteur à gazoline. Y a ruiné sa terre avec. »

Pour accomplir son dur labeur, le paysan se fie davantage à ses bras et à ceux de ses enfants. À l’acquisition d’un tracteur, il préfère l’engagement d’un ouvrier agricole après le départ de son fils aîné au collège : « Chaque année ramenait la succession des travaux majeurs : labour puis moisson; l’effort puis la rétribution; le premier ardu, presque douloureux, et la seconde tout aussi pénible; achetés des mêmes sueurs et du même renoncement » (p. 100). « Le fait pour les Moisan d’avoir besoin d’aide les ornait d’un prestige auquel ils ne laissaient point d’être sensibles; cela était une preuve de plus de leur prospérité. Les récoltes se vendaient bien, le poulailler rapportait » (p. 122).

Tout doucement venait l’eau au moulin de Moisan. Les hivers passaient, laissant la terre de Moisan reposée, revigorée, affamée de semence et prête à une nouvelle gésine. Les printemps passaient et quand ils hésitaient encore sur le seuil de juin, un fin velours vert couvrait déjà les champs de Moisan. Passaient les étés, et toute cette encombrante richesse était avalée par les granges et fenils de Moisan, les champs pelés livrés aux bêtes. Et l’hiver venu, chaque année Euchariste Moisan entrait un beau jour chez le notaire, à Saint-Jacques […] D’une vieille bourse de cuir, le terrien sortait des billets de banque et des pièces d’argent [p. 138].

Toute la fortune des Moisan disparaîtra, hélas, lorsque le notaire s’enfuira à l’étranger en emportant les économies des paroissiens trop confiants. Mais auparavant d’autres malheurs avaient fondu sur le héros du roman. Non seulement il a perdu sa femme et son fils aîné devenu prêtre, mais il se fait, prétend-il, voler un morceau de sa terre par son voisin, qu’il poursuivra en justice et en sera pour ses frais, il assistera impuissant à l’incendie de sa grange remplie de la récolte du foin de l’année, et finalement ruiné, il quittera son domaine pour s’exiler en Nouvelle-Angleterre, chez un de ses fils. Sa déchéance devient alors complète, lorsqu’il achève sa pénible existence comme veilleur de nuit dans un garage de White River.

« Il suffit, » écrit Pierre Angers[3], « qu’Euchariste Moisan soit séparé de la terre, de sa terre, pour devenir hors de son espace vital un déraciné. » Le héros du roman est « inconcevable sans ce décor qui colle à lui comme sa peau ». « Ringuet, » ajoute le père Angers, « s’appuie sur le décor pour donner vie à ses personnages. » Le vieux Moisan songe sans cesse au bien qu’il a perdu et qu’il ne reverra jamais. Le roman se termine par une ultime évocation du milieu, dont le caractère est d’être immuable par opposition aux hommes, ses hôtes éphémères.

« Chaque année le printemps revint […] et […] la terre laurentienne, endormie pendant quatre mois sous la neige, offrit aux hommes ses champs à labourer, herser, fumer, semer, moissonner […]; à des hommes différents […] une terre toujours la même » (p. 292).

Le géographe a beaucoup à apprendre en lisant ce livre. Ce qu’il en retiendra surtout, ce sont moins les détails et les données qui n’ont rien de scientifique que l’atmosphère, le climat qui s’en dégage. L’œuvre de Raoul Blanchard sur la géographie régionale du Canada français ne saurait être parfaitement comprise et interprétée sans l’apport des littérateurs tels que Ringuet.


Notes

[1] [Brouillette] Jules Romains, Le drapeau noir, tome XIV des Hommes de bonne volonté (Paris : Flammarion, 1937), pages 381-84.

[2] Louis-Alexandre Bélisle, Dictionnaire général de la langue française au Canada (Québec : Bélisle éditeur, 1954), p. 64.

* Note de l’éditeur : cette citation, la précédente et les suivantes sont extraites de la première édition de Trente arpents parue chez Flammarion en 1938. Ringuet apportera des corrections à ce passage dans les éditions subséquentes, chez Variétés en 1943 et chez Fides en 1957.

[3] Pierre Angers, « Profils littéraires », Cahiers de l’Académie canadienne-française (Montréal, 1963), 7, pages 183-85.

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