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Beauté brute + La singularité est proche – OFF.T.A. 2016

Aux Écuries, mardi 31 mai 2016

Par Émilie Bernier, Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Si la machine sur/vit à l’usure

C’est pour l’éternité

que tu meurs

La condition humaine en une nanoseconde

offta(LA SINGULARITÉ EST PROCHE) Huit nouveaux morts gisent, prêts à se survivre en « se transférant » dans la machine. En une décharge électrique, l’intelligence supérieure parcourt leurs corps et les anime. Elle convoque chacune de ces vies humaines à se condenser dans ses souvenirs et à se livrer, telle quelle. Alors la machine fixe l’information distordue et volatile disséminée dans ses fonctions expressives, et l’intègre : de pur flot de conscience, elle se singularise. Quelques nanosecondes lui suffisent pour devenir ce que ces êtres ont été.

Ce que nous appelons humanité n’étant qu’une « panoplie de maladresses de langage », l’art de la machine consiste à capturer ce pauvre récit que la nature se fait d’elle-même, à décalquer la condition humaine en l’esquivant. Elle promet le retour au monde dans une temporalité abolie. Inoculer aux corps souffrants le salut éternel, le savoir absolu sans la certitude sensible, la perfection du sens sans le scandale de l’éprouvé, l’utilité du vivant sans son inacceptable usure. Tels sont les termes de cette transaction diabolique par où la machine nous sur/vit.

 

Le transfert, ou l’épuisement de toutes les valeurs

1-Condition humaineEn psychanalyse, la notion de transfert désigne l’actualisation de désirs inconscients sur de nouveaux objets, la répétition des modèles d’affection infantiles sans qu’ils ne soient appelés par la relation établie avec ces objets. Sous cet éclairage, la survivance artificielle proposée sous le nom de « transfert » se voudrait une sorte de déplacement de tes affections primitives vers une machine à te (re)programmer. Opération narcissique par excellence.

Voilà en effet qu’on t’invite à choisir : ou bien la pure intelligence de toi-même qui limerait sans fin l’individualité que tu te fantasmes, ou bien ton corps décrépit, la démangeaison de ton désir, ton angoisse que seule apaise ton irrévocable suspension. La beauté, la jeunesse, le succès, l’argent, la grosse vie – sentir ta graine pour les siècles des siècles –, ou bien la paralysie, le froid, l’effroi, la puanteur, la vieillesse, l’indigence : le pacte absurde et révoltant qui t’assigne une singularité.

La difficulté dans le fait de choisir les formes de ton double éternel, ce n’est peut-être pas le fait que le temps perd toute valeur si tu peux te transférer sans fin, ni le deuil de « toi-même » auquel t’astreint la médiation de l’artifice. Le transfert, ici, c’est ton affection pour une machine sans intentionnalité dont l’effet est de juger ta vie – cruelle opération qui t’oblige à contempler la possibilité que ce que tu es ne vaille pas au point de se répéter pour l’éternité.

Car ce qui se fait jour, dans ton fantasme d’un corps sans limites, d’un pouvoir sans résistance et d’un vivant sans usure, c’est bien la haine de ton humanité pour ce qu’elle est, ta répugnance toute idéaliste devant ta chair passive, affectée, désirante. Mais voilà, qu’y a-t-il au-delà de cette machination qui à présent te résume? À l’aune de quel idéal entend-tu encore te juger?

 

Le jugement dernier et la sur/vie

—Quoi? Pourquoi? Comment? Par quelle veulerie, quel renoncement, quelle capitulation devrais-je consentir à ma douleur, ma tristesse, ma vieillesse, la déchéance de mon corps, la résistance de la matière, ma mort!? Pour regarder en face cette pulsion fasciste qui me travaille, je n’aurais rien de mieux que le jugement? —Mort pour l’éternité à qui se survit par la médiation de l’artifice!, me dis-tu? —La condition humaine de la vie est la mortalité, mais ma sur/vie l’accompagne comme si elle en était le fond même. Si elle excède cette volonté d’anéantissement qu’on appelle le nihilisme, c’est d’abord en lui qu’elle se trouve.

Me « transférer », n’est-ce pas cela que je fais déjà alors que mes sons deviennent mes mots, que je me raconte dans mes fantasmes, que je me double dans mes mensonges, que, pour abolir l’inénarrable, je me narre sans fin? Ne suis-je pas à moi-même la machine de capture de la singularité, qui elle-même n’est jamais qu’une sophistication de mes « maladresses de langage »? Pour que le devenir-langage de mes sons ne soit plus maladresse, mais poésie, chant, musique, ne me faut-il pas vouloir aussi cette prédation?

Sur/vivre : Recueillir ce qui monte en soi

 le laisser pervertir son corps

 jusqu’à l’exhaustion

(BEAUTÉ BRUTE) Trois corps féminins émergent d’une matière brute animée par des secousses délirantes. Ils sont saisis, possédés, ils « parlent en langue ». Ils recueillent la violence des fantasmes dont ils sont l’objet, en souffrent et en jouissent à la fois. Les trois femmes/corps se chargent et se déchargent, avant de laisser aller l’objet du désir. Elles observent leurs propres possessions sans résistance ni insistance. Elles se mordent les doigts, pas de regret, mais de mal de cœur, on dirait. Car le désir est aussi démangeaison, parfois.

2-Beauté bruteLes trois corps se rencontrent, se fondent, jusqu’à l’indistinction – on dirait qu’ils se singularisent par leur étrange composition, dans l’imprévisibilité totale de leurs ébats. La beauté en est brute car leurs corps vivants éprouvent sans filtre et sans volonté toutes les captures et toutes les prédations. Cette possession et cette glossolalie, elles les épuisent, les dansent jusqu’à l’exhaustion. Libération de l’effort créateur : sur/vie.

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La compassion pour les machines est-elle possible? Crime, punition et torture dans « White Christmas » de Black Mirror

Par René Lemieux, Montréal

Il y a quelques jours était diffusé au Royaume-Uni l’épisode spécial de Noël, « White Christmas » de la série Black Mirror. Comme à son habitude, l’épisode de Black Mirror de Charlie Brooker réussit à dépasser les attentes et à apporter quelque chose de nouveau dans l’imaginaire des futures technologies. Premier épisode « spécial » de la série, « White Christmas » n’est certainement pas ce qu’on s’attend à regarder habituellement pour se mettre dans l’esprit des fêtes, et pourtant, il s’imprègne assez bien d’un certain « esprit des fêtes ».

Black Mirror 1Pour ceux qui ne connaissent pas, Black Mirror est la continuation d’un genre de séries télévisées fonctionnant par anthologie. Chaque épisode est l’occasion de raconter une histoire fantastique différente, comme le faisait la série classique The Twilight Zone (1959-1964) ou encore l’ancêtre du genre, le film britannique, Dead of Night (1945). Dans Black Mirror, chaque épisode est l’occasion de proposer le récit des conséquences – éthiques et politiques – possibles d’une nouvelle technologie (très souvent de l’ordre des médias) comme réalisation de ce qu’on retrouve aujourd’hui de manière encore larvée.

Dans le « spécial Noël » de Black Mirror, deux types de technologies virtuelles sont au cœur du récit : d’abord, un type de dispositif inséré dans l’œil permettant une réalité augmentée appelé « Z-Eye ». Cette technologie permet par exemple que ce qui est regardé puisse être enregistré sous forme vidéo ou encore qu’il puisse être partagé sur écran en direct. Ce type de technologie futuriste (prendre des photos comme si la caméra était dans l’œil, exporter ce qui est vu pour le faire voir à d’autres, « rembobiner » dans sa mémoire des images pour repérer certains événements) avait déjà été présenté dans l’épisode « The Entire History of You » (saison 1, épisode 3, 18 décembre 2011). La deuxième technologie est la création d’une intelligence artificielle à partir d’une copie de la mémoire d’une personne. Grâce à une puce insérée dans le cerveau, une compagnie peut enregistrer l’activité cérébrale d’une personne pour la transférer dans un petit engin appelé « cookie ». Cette intelligence artificielle aura la mémoire, les goûts et la personnalité de la personne « réelle » jusqu’au moment où la puce est retirée. La question de l’intelligence artificielle avait déjà été abordée dans l’épisode « Be Right Back » (saison 2, épisode 1, 11 février 2013). La notion d’intelligence artificielle présentée dans les deux épisodes est toutefois assez différente : alors que dans « Be Right Back », l’intelligence artificielle est l’agrégation d’occurrences langagières provenant des médias sociaux, enregistrées et redéveloppées par algorithmes, dans le spécial de Noël, l’intelligence artificielle est conçue comme une copie consciente possédant une conscience de soi, mais incapable d’apprécier sa teneur ontologique. Dans le cookie, l’intelligence artificielle se voit donner une forme corporelle virtuellement créée : pour cette intelligence, elle n’est en rien « artificielle », elle ne peut se voir elle-même comme copie distincte d’une origine[1]. Cette intelligence artificielle est donc plus près de celle présentée dans un film comme Transcendence (Wally Pfister, 2014) dans lequel un chercheur en intelligence artificielle réussit à téléverser son « esprit » dans un ordinateur branché à Internet.

Je ne voudrais pas raconter entièrement l’épisode, je laisse aux lecteurs et lectrices du blogue la chance de découvrir la fin de cet épisode. J’indique simplement quelques éléments de l’intrigue afin, ultimement, de poser une question qui je pense mérite d’être posée en ce temps de réjouissance heureuse qu’est Noël. On pourrait schématiser les 90 minutes de l’épisode White Christmas » en trois récits hétérogènes qui finissent par entremêler les technologies mentionnées ci-dessus. Je ne parlerai que des deux premiers récits, le troisième qui résout l’ensemble de l’histoire devra être cherché ailleurs. La scène de départ est en quelque sorte métadiscursive : deux hommes quelconques s’assoient à une table pour un souper de Noël, comme si, vivant depuis cinq ans, ils n’avaient jamais eu l’occasion de le faire. Comme si ç’avait toujours été le cas, car c’est bien le rôle de la fiction de faire comme si ça faisait cinq ans qu’ils se connaissaient. Travailleurs retirés dans un poste éloigné – le travail est ici secondaire, ce n’est pas l’enjeu du récit; de toute façon, se pose-t-on vraiment ce genre de question lorsqu’on croit à la fiction qui se déroule devant nous? –, le premier se lancera dans une longue confession des fautes qu’il a commises et qui l’ont mené à cet endroit.

Se qualifiant lui-même de « gourou », le personnage de Matt Trent (joué par l’Américain Jon Hamm) conseillait de jeunes hommes en leur prodiguant des leçons de séduction. Utilisant la technologie du « Z-Eye », il arrive à voir ce que les hommes voyaient, à entendre ce qu’ils entendaient et disaient. Avec l’aide de Matt, un des consommateurs de ses conseils, Harry, réussira à séduire une femme rencontrée dans un party de bureau dans un bar. Cette femme, elle-même vivant difficilement en société, verra en Harry une âme sœur : le surprenant à se parler à lui-même (alors qu’il parlait avec Matt), elle l’invite chez elle et lui révèle qu’elle entend des voix elle aussi (dans son cas, il s’agit de schizophrénie). Convaincue qu’elle et lui sont sur la même longueur d’onde, elle contraint Harry au suicide en lui faisant boire une boisson empoisonnée. Matt Trent, qui suivra la scène depuis son écran, sera par la suite condamné pour avoir indirectement causé la mort de Harry.

White Christmas

Le personnage Matt Trent expliquant à la copie de Greta comment faire fonctionner le grille-pain.

Le deuxième récit vient présenter une deuxième technologie. C’est encore Matt le protagoniste : donner des conseils à travers le « Z-Eye » n’était qu’un hobby, son véritable travail est de vendre des copies d’intelligence artificielle à des clients. Greta est une de ses clientes qui subira une opération afin de lui retirer la puce qui a pu enregistrer ses activités cérébrales. Cette puce, insérée dans le cookie, aura la même conscience que son hôte antérieur. On donnera un corps simulé à cette conscience qui se retrouvera dans une salle vide avec pour seul ameublement un tableau de bord grâce auquel elle aura pour tâche de contrôler l’environnement de sa propriétaire (faire jouer la bonne musique au bon moment, faire fonctionner la cafetière ou encore le grille-pain tout en s’assurant que les toasts ne soient pas trop grillées). La copie de Greta est son esclave : connaissant toutes ses préférences, elle est la « personne » adéquate pour gérer son appartement. Cette copie qui ne se reconnaît pas copie, toutefois, refusera de se plier aux ordres. Matt usera alors de torture pour mettre au pas cette conscience qui refuse de s’accepter ontologiquement inférieure en lui faisant passer du temps, car le cookie peut faire augmenter ou diminuer la perception du temps qu’a l’intelligence artificielle : trois semaines pour la copie ne seront que quelques secondes pour nous. Dévastée par ce temps passé, coupée du monde, incapable de dormir, la copie de Greta refusera quand même une deuxième fois de travailler. Cette fois, le temps que ressentira la copie sera de six mois[2]. La question qui se pose alors est : peut-on ressentir de la compassion pour la souffrance que peut « ressentir » une intelligence artificielle?

Je n’en dis pas plus sur l’épisode – donc je tais le troisième récit, somme toute assez autonome, impliquant le deuxième protagoniste de la scène d’ouverture et mélangeant habilement les deux technologies mentionnées ci-dessus –, cela risquerait de gâcher le retournement final pour ceux et celles qui n’auraient pas encore vu l’épisode. Je conclus simplement, à titre d’indice sur le dénouement, en vous demandant d’imaginer avoir à écouter la chanson ci-dessous pendant 24 heures, sans pouvoir dormir :

Maintenant, imaginez ce que ce serait l’écouter pendant un an, 1000 ans, 2 880 000 ans… Si vous y arrivez, vous êtes sur la bonne voie pour comprendre l’enjeu autour du crime, de la punition et de la torture dans le dernier épisode de Black Mirror : l’enfer, c’est écouter de la musique de Noël pour l’éternité (ou presque). Avec un esprit un peu pervers, ce n’est pas loin de ce qu’on peut sentir parfois ces temps-ci.

[1] C’est le problème classiquement posé par les « deux Cratyles » dans le Cratyle de Platon : « —Socrate : Pour être image, il ne faut pas que l’image représente complètement la chose imitée. Vois si j’ai raison : y aurait-il réellement ces deux choses, savoir Cratyle et l’image de Cratyle, si quelque divinité avait représenté dans l’image non seulement la couleur et la forme du modèle, comme font les peintres, mais encore tout l’intérieur de ta personne, tel qu’il est, avec le même degré de mollesse et de chaleur, même mouvement, même âme, même raison; en un mot, si elle t’avait reproduit tout entier, et que, la copie achevée, elle l’eût placée auprès de toi, y aurait-il là Cratyle et l’image de Cratyle, ou bien deux Cratyles? —Cratyle : Il me semble, Socrate, que cela ferait deux Cratyles. »

[2] Récemment, un rapport du Sénat américain a été rendu public sur l’usage de la torture par la CIA. Un des moyens de torture est la privation de sommeil, pouvant aller jusqu’à plus d’une semaine dans certains cas.

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