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Manifeste – Sur l’art et les artistes

Par Pol Pelletier

Note introductive

Dans une lettre généreuse écrite en réponse au texte « Femmage à Pol Pelletier », publié dans Trahir, Pol Pelletier nous remercie de réfléchir et nous indique qu’Artaud est un de ses rares héros. Elle nous précise surtout qu’elle n’a jamais vu l’œuvre de Mouawad dont il est question dans le texte et qu’il ne saurait y avoir de lien entre La Robe blanche et cette œuvre. Elle confirme avoir écrit La Robe blanche sur une période de 22 ans, dans un long et rigoureux travail avec l’inconscient personnel, l’inconscient ethnique et l’inconscient collectif. Le concept de la robe blanche était présent dès le Festival Voix d’Amériques, en 2005, et la vraie petite robe antique a été trouvée, ou « appelée », dès 2008. Elle a été portée pendant les répétitions auxquelles a assisté Gilbert David en 2009 et ne saurait être réduite à un accessoire ou un élément de décor. Enfin, Pol Pelletier nous annonce que son collègue Colin, qui est responsable du livre POL, fera état dans ce livre de son analyse des liens entre La Lumière blanche, écrite en 1981 et publiée aux Herbes rouges, et La Robe blanche. Elle ajoute : « Mon lien avec le blanc date de très, très longtemps. » Sur sa prise de distance avec l’art et les artistes, elle nous donne à lire le manifeste qui suit, qu’elle a écrit en mai 2012.

Simon Labrecque, pour le comité de rédaction de Trahir

 

SUR L’ART ET LES ARTISTES

Texte lu par Pol Pelletier lors de la présentation de la programmation 2012 du Festival TransAmériques, FTA, le jeudi 9 mai 2012 dans le Café d’Usine C pour un 5 à 7.

 

Je suis auteure, metteure en scène, acteure, de théâtre.

Je suis aussi pédagogue.

J’ai passé une grande partie de ma vie à réfléchir sur ce qu’est la véritable Présence. Ce qui m’a amené à m’interroger sur la VÉRITÉ.

Comment reconnaît-on la VÉRITÉ?

 

Comme vous le voyez, je suis dans la programmation du FTA qui commence bientôt.

Ma présence ici au 5 à 7 est paradoxale, car je suis venue pour me désolidariser de l’institution qu’est devenue l’« art » et les « artistes ».

 

L’« art » et les « artistes » dans notre monde moderne sont au service du statu quo et du pouvoir.

L’« art » et les « artistes » servent à donner bonne conscience.

Qui peut être contre la consommation de l’« art »?

Consommer de l’« art » encourage le confort, moral, intellectuel, physique.

 

Vivre dans une ville où le théâtre le plus important présente le spectacle Des femmes mis en scène par Wajdi Mouawad provoque en moi beaucoup de honte.

 

Je me désolidarise de l’institution de l’« art ».

 

Si Wajdi Mouawad est considéré comme un « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si Lorraine Pintal, directrice du Théâtre du nouveau monde, qui a invité M. Mouawad à présenter son spectacle chez elle, est une « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si Marie-Thérèse Fortin, directrice du Théâtre d’aujourd’hui, qui est garante de la transformation des Belles-sœurs en comédie musicale, lequel spectacle, dans son traitement, présente une image hystérique et humiliante des femmes, lequel spectacle remporte un immense succès ici et en France – Pourquoi? Pourquoi? Qu’est-ce que mon peuple veut montrer de lui? – si Marie-Thérèse Fortin est une « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

Si Lars von Trier, cinéaste danois qui a gagné des premiers prix à Cannes, avec des films qui sont des démonstrations spectaculaires des habiletés « artistiques » d’un psychopathe, si Lars von Trier est un « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si le Cirque du Soleil est un organisme « artistique » – ce qu’il affirme en parlant sans cesse de ses « artistes » – alors qu’il est en fait une entreprise capitaliste multinationale spécialisée en divertissement, ce qu’il a parfaitement le droit d’être, mais alors moi, je ne veux pas être une « artiste ».

Je pourrais continuer ainsi longtemps.

 

DES FEMMES ET LES BELLES SŒURS

 

Aujourd’hui, je veux surtout saisir le sens, pour l’« art » québécois, du succès que remporte Des femmes de Wajdi Mouawad et Les Belles-sœurs, en comédie musicale.

 

Les deux spectacles sont une insulte aux femmes du Québec.

 

Lorsque Wajdi Mouawad monte des tragédies grecques sous le titre « Des femmes » – c’est son titre à lui, ce n’est pas le titre des tragédies elles-mêmes –, c’est qu’il prétend me faire réfléchir sur les « femmes », lui qui est un homme, relativement jeune, d’origine libanaise, donc ignorant tout de la plus importante révolution de femmes au monde, celle qui s’est déroulée ici au Québec aujourd’hui balayée de la mémoire collective. Lorsque Wajdi Mouawad, ignorant et inconscient de tout cela, affirme qu’il a eu une « idée » d’« artiste » pour soutenir sa vision « des femmes » des tragédies grecques : qu’il lui semble que seule la musique rock a aujourd’hui la puissance et la violence apte à soutenir les histoires de « femmes » des tragédies grecques, et que pour faire passer sa vision d’« artiste », il fait appel à un « artiste » musicien rock et que parmi les milliers d’« artistes » rock au monde, il choisi un « artiste » qui a assassiné sa femme, il me crache dessus.

 

Cette histoire est connue.

Il y a eu une controverse.

Finalement, le musicien rock a été interdit de séjour au Québec.

C’est déjà ça.

Mais cela n’empêche pas Wajdi Mouawad de présenter son spectacle à Montréal avec la caution de l’intelligentsia et de la bourgeoisie québécoise grande consommatrice d’« art ».

Je pense que les « artistes » sont devenus pareils aux politiciens, avides de prestige, de pouvoir, de notoriété, et comme les politiciens, ils utilisent les mots de façon perverse.

 

Je tiens à dire que Wajdi Mouawad est un homme de talent, capable d’une invention surprenante, et qu’il est aussi fort confus dans sa vision des femmes comme des milliards d’autres hommes sur la planète, rien de très original. Mais à cause de sa notoriété, il est dangereux. Il défend, excuse et cautionne le meurtre des femmes.

 

A quoi sert le « talent »?

 

Le « talent », pour moi, n’est pas la définition d’un artiste.

 

 

UN DÉBAT SUR L’ART

 

Je suis venue ici aujourd’hui pour lancer un débat sur la définition de l’« art ».

 

Sur les liens qui doivent exister, selon moi, entre l’art et l’éthique.

 

Sur la responsabilité, sur les devoirs éthiques des artistes.

 

Sur la nécessité de se poser des questions avant de parler de nos « idées » :

 

Pourquoi monter telle ou telle chose?

Jouer dans telle ou telle chose?

Quelles sont les multiples voix intérieures qui ont mené à notre choix?

Quel est le rôle de l’avidité, de la vanité, de la compétition, du désir d’être aimé, de la peur, de la souffrance?

Le lien entre la souffrance et la création artistique est fondamental, déterminant.

L’« art » a une capacité infinie de refouler la souffrance collective au lieu de la révéler.

Qui entend les multiples voix intérieures?

Qui les nomme?

Avec quelles personnes choisissons-nous de travailler?

Avec quel argent?

Avec quelles banques?

Avec quelles conseils d’administration, quels hommes ou femmes d’affaires, quels politiciens, politiciennes?

Pourquoi?

Pour le profit de qui?

 

Qu’est-ce que mes choix disent véritablement à ma collectivité?

 

Ai-je l’honnêteté de regarder mes choix d’« artiste » et l’ombre qui les entoure?

 

 

LA RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS

 

Pour moi, le seul bon théâtre au Québec en ce moment est dans les rues avec les étudiants.

Ce sont eux qui portent courageusement l’inconscient collectif québécois.

Je suis avec eux, humblement.

 

J’ai accepté de jouer au FTA parce que après la présentation de La Pérégrin chérubinique de Jovette Marchessault,

qui est un texte très courageux qu’il faut entendre,

je ferai des actes révolutionnaires gratuits pour les gens qui voudront rester,

en solidarité avec les étudiants

et tous les processus de transformation véritable au Québec et ailleurs.

 

Je ne veux plus être connue comme une « artiste » tel qu’on l’entend aujourd’hui.

 

Je veux être connue comme :

 

une révolutionnaire

 

une héroïne prête à donner sa vie pour ce en quoi elle croit

 

une guérisseuse primitive qui obéit à des lois anciennes.

 

J’ai placé ma présence au FTA

sous trois signes :

 

Héroïsme

Générosité

VÉRITÉ

 

J’ai obtenu du FTA,

et je les remercie,

pour les soirs où je jouerai, les 6, 7, 8, 9 juin,

5 billets gratuits par soir à donner à des étudiants grévistes,

et 5 billets gratis à donner à des démuni.e.s qui ne vont jamais au théâtre faute de moyens.

 

Il faut écrire à www.polpelletier.com

et dire qui vous êtes.

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