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Empirisme et microbrasserie: entretien avec Martin Parrot du Griendel

Propos recueillis le 26 décembre 2015 à Saint-Sauveur, Québec, par René Lemieux.

 

Originaire de Québec, Martin Parrot a étudié l’histoire et la philosophie politique. Il est maintenant copropriétaire de la brasserie Griendel.

 

Tu as ouvert il y a quelques mois la brasserie Griendel dans le quartier Saint-Sauveur à Québec avec trois associés. D’abord, d’où vient ce nom?

Crédit photo © Étienne Dionne

Griendel, c’est le nom de famille d’un inventeur allemand du 17e siècle, Johann Griendel von Ach, astronome/astrologue et moine défroqué de la région de Nuremberg, un peu savant fou, complètement déphasé dans ses affaires. J’avais proposé à mes associés une vingtaine de noms différents quand on a démarré le projet. Ce nom-là, je l’aimais un peu pour sa référence, mais surtout pour le visuel du nom écrit. Mes associés ont préféré ce nom à d’autres. Le côté inventeur fou, on aimait ça parce que ça nous permet d’être déjantés dans les bières qu’on fait aussi. Le chef qu’on a engagé aime beaucoup ce nom et s’en sert comme excuse pour ses nombreuses expérimentations.

 

Comment se formule votre projet en ce qui concerne les bières que vous prévoyez produire?

Fait intéressant, la question de l’authenticité, de l’origine s’est posée dès le début, un peu côté bière, beaucoup côté cuisine. Je m’explique : notre chef s’est approprié des plats allemands (ex. schnitzel et spätzle, bretzel et obatzda). Ces plats, pourtant très appréciés, sont souvent comparés aux « originaux ». Côté bière, on retrouve parfois le même réflexe, avec nos produits comme avec les bières invitées. C’est prévisible comme commentaires et pas méchant du tout. Ce que je trouve intéressant, c’est que c’est la marque d’une pensée dont l’activité même est fondée sur des balises et, plus globalement, la généralisation comme condition même de l’intelligibilité. Ce n’est pas négatif comme observation, mais de s’outiller pour cerner la singularité est beaucoup plus enrichissant.

Heureusement, il y a une tendance inverse dans le monde de la bière, notamment mise de l’avant par des auteurs de Montréal, Les coureurs des boires, qui ont écrit une œuvre magistrale qui a reçu de nombreux prix à travers le monde, Les saveurs gastronomiques de la bière, un gros livre en deux tomes. Ce qu’ils prônent dans leurs travaux, c’est vraiment d’aller chercher les spécificités de la bière, pas en termes de styles ou de grandes familles, mais au niveau du singulier. L’idée, c’est de développer un langage de la dégustation et de l’appréciation de la bière qui n’est pas nécessairement dépendant des grammaires des grands styles. Ça, c’est intéressant parce que ça permet de faire autre chose que de subsumer des bières dans des grandes familles et de se baser sur un index qui est très généralisateur, qui nous éloigne du produit goûté. Dans ce dernier cas, tu ne permets aucun piratage intéressant. Nous, on veut que la dégustation se base vraiment sur ce que tu goûtes, sur ce que tu sens, on favorise le fait d’être incarné dans ce qu’on goûte, être présent sur place avec le produit qu’on goûte, plutôt que de toujours le comparer à une catégorie abstraite, préfaite, basée sur la généralité.

 

Une phénoménologie de la bière, plutôt qu’une analytique…

Ça, c’est une tendance, c’est quelque chose d’intéressant. De plus en plus de jeunes brasseurs, pas tous, mais la majorité de la nouvelle génération en Europe regardent beaucoup vers les États-Unis pour s’inspirer. Ils ne vont pas renier l’héritage brassicole de leurs origines, que ce soit en Belgique, en Allemagne ou en Angleterre, mais ils regardent énormément vers les États-Unis. Il y a de nouveaux terroirs brassicoles qui se construisent en Europe. En ce moment, notamment en Scandinavie et en Italie, ce sont des gens qui regardent aussi énormément vers les États-Unis pour s’inspirer, et la raison est simple, il y a là, comme au Québec, une liberté avec laquelle les gens interprètent les choses. C’est une liberté qu’on a beaucoup au Québec quand on fait de la bière, une liberté qu’on se permet, et ça plusieurs vous le diront. Au Québec, on a eu une solide décennie où la bière phare du monde brassicole, avec Unibroue, était avant tout la bière de type belge. Là on est dans une tendance complètement différente, beaucoup plus éclatée, où on a encore des bières belges, mais aussi plusieurs autre styles… et où les bières belges sont parfois plus à l’américaine. On fait aussi des bières allemandes à notre façon, on fait des bières américaines à notre façon, on fait de tout à notre façon en fait. Ça, il faut en être fier.

 

Pour ceux qui s’y connaissent moins en bière, quand on parle de catégorie, on parle de quoi?

Quand je parle de grande famille, je parle par exemple de ce qu’est une mild anglaise, de ce qu’est une scotch ale, de ce qu’est une scottish ale, une pils, une hopfenweiss, une hefeweizen, etc., elles sont toutes très typées, un moment donné ça devient difficile. Je vais te donner un exemple, en collaboration avec Ras L’Bock à Saint-Jean-Port-Joli, on a fait une bière qu’on a appelée la « barbe fourchue ». C’est le meilleur exemple de ce dont on parle en ce moment, cette bière on a dit que c’était une « american session brown ale », mais on aurait pu l’appeler autrement. Le style qu’on a choisi, c’était ça, « américain » c’était parce qu’elle était très houblonnée, « session », c’était parce que c’est une brown ale qui est faible en alcool, 3,3-3,4%, mais c’est une bière qui a été faite avec une levure de scotch ale et, à la limite, ça aurait pu être une scottish ale, pas forte en alcool, mais houblonné. Mais là, ce qu’on se rend compte, c’est que les styles, ça ne nous facilite pas la tâche. Dans les mots de Gilles Deleuze, finalement, ce sont des ensembles qui font de nous des sédentaires, au lieu de faire de nous des nomades…

 

Ce genre de catégories te disent le goût que tu es censé avoir; ne pas aimer le goût, c’est finalement ne pas aimer l’idée du goût supposé que tu pensais avoir, sans y goûter vraiment…

C’est toujours intéressant de dire, elle est trop loin du style, ce n’est pas ce que le brasseur voulait faire, mais si le brasseur appelle sa bière une « hefeweizen » ou une « hopfenweiss », il n’en a rien à faire de ces termes-là, il le fait juste pour l’intelligibilité de la chose, pour le dégustateur. Plus souvent qu’autrement, c’est une constellation d’idées qui inspirent l’artisan. Le nom donné au produit final n’épuise que rarement la bière qu’on a devant soi. Nous autres, par exemple, cette bière, ce qu’on a fait, c’est une brune, houblonnée, faible en alcool et faite avec une levure de scotch ale, avec des grains de coriandre et des baies de genièvre. Ça n’a rien à voir avec quoi que ce soit qui existe. Cette bière est un bon exemple de bière singulière qu’on ne peut pas bien catégoriser. C’est un exemple, un cas extrême, qui nous permet de prouver l’inutilité à un certain niveau des catégories. Ça reste pertinent à des fins pédagogiques, pour avoir une carte, pour naviguer, mais c’est tout. À partir du moment où tu veux vraiment apprécier un produit, tu ne peux plus juste te baser là-dessus.

 

À quel point on peut expérimenter sur les catégories, ou les limites, à quel point ce n’est plus de la « bière »? Je pense à la « loi sur la pureté de la bière » en Allemagne qui limitait la bière à trois ingrédients : eau, orge malté, houblon…

Ce qu’on oublie de dire souvent c’est que cette loi du 16e siècle a été modifiée plusieurs fois, ils l’ont entre autres légèrement adapté dans les années 1980 parce qu’il y a eu des pressions des grandes brasseries. Mais l’idée a quand même marqué le paysage brassicole allemand, ce qui fait en sorte que, étrangement, malgré la richesse de son terroir brassicole et la grande variété de ses styles, à peu près 90% de ce qu’on boit en Allemagne, c’est la même affaire. Il n’y que très peu de variétés. Selon moi, c’est quelque chose qui va leur nuire à long terme.

Pour moi c’est de la bière tant que c’est fait à base de céréales et que c’est fermenté. Tu fais une boisson alcoolisée, quelle que soit la proportion d’alcool, à base d’eau, de grain et de levure, c’est de la bière. Le houblon en fait a commencé à être presque exclusivement utilisé comme aromatique dans la bière, par rapport à d’autres herbes, dès le 16-17e siècle, et au 18e siècle, les autres aromates ont presque disparues. Il y a un style moderne qu’on appelle « gruit », ça fait référence aux bières moyenâgeuses, c’est de la bière faite avec de l’eau, du grain, de la levure, et quelque herbe que ce soit mais sans houblon. Il y a des gens qui n’ont pas poussé la réflexion très loin qui tentent de nous faire croire que l’essence de la gruit est que c’est fait sans houblon. Ça n’a pas rapport, il n’y avait aucune version de bière moyenâgeuse canonisée, archivée, etc. On trouvait parfois du houblon dans la bière. Ce n’était tout simplement pas exclusif. Une conséquence du fait de penser en styles, je suppose.

 

Tu as participé au documentaire Brasseurs – le film avec le réalisateur Pierre-Luc Laganière, sorti en décembre, de quoi parle-t-il? Sera-t-il présenté à Montréal?

On est présentement en discussion pour que ce soit en janvier ou février à Montréal. On n’a pas encore de dates précises. Le documentaire, l’idée de base, c’était d’être capable de faire un portrait cinématographique de la culture brassicole. Il n’y a aucune archive. Il n’y a presque pas de documentation, mais ça commence tranquillement pas vite. Nous, il y a trois ans, quand on a commencé le projet, ce n’était pas fait. À part des infos publicités à canal V… Au niveau du livre, il y avait de la documentation, mais rien au niveau de voir socialement, culturellement, c’est quoi la bière. Voir l’impact que cela a dans les régions, dans les petits endroits, comment ça se développe, la collégialité, comment on apprend, comme on se lance là-dedans, c’est quoi les défis. C’est un beau milieu, c’est un milieu où les gens font ça par eux-mêmes. Il n’y a pas de formation « officielle », ou à peu près pas. Le film, c’était notre façon d’archiver ça. C’était de le faire par la voix de ces artistes-là.

 

Est-ce que c’est le documentaire qui t’a donné le goût de partir le projet du Griendel? Ou le contraire?

L’idée d’avoir une micro-brasserie, ça faisait des années qu’on faisait des blagues à ce sujet-là avec deux amis d’enfance. Le documentaire, ça m’a donné les outils pour mieux comprendre le milieu, pour mieux comprendre comment ça fonctionnait, et puis ça m’a donné la piqûre aussi, ça c’est une chose. L’autre chose aussi, c’est que, moi, j’étais chercheur en histoire et en philosophie, et je n’étais pas capable d’avoir de poste nulle part. Un moment donné je me suis tanné et j’ai approché mes amis Vincent Lamontagne et Alexandre Gaumond (Olivier Savary s’est ajouté par la suite et c’est rapidement devenu un projet à quatre) avec qui je parlais de ça en leur disant que c’est maintenant ou jamais. Auparavant, on se disait qu’on allait faire nos carrières respectives et on ferait ça après. Mais moi, j’étais tanné de pédaler et de chercher des jobs à gauche à droite. Je ne pouvais pas m’endetter éternellement non plus, alors j’ai fait mon possible pour démarrer le projet, je voulais le faire plus tôt que plus tard.

Bande annonce du documentaire Brasseurs – le film (page Facebook) :

 

 

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Classé dans Martin Parrot, René Lemieux

La philosophie de Patočka, ou la littérature comme invitation à la responsabilité

Critique de Martin Parrot, La percée de l’écrit. Mouvement de l’existence, littérature, et geste politique dans la philosophie de Jan Patočka, Saarbrücken : Éditions universitaires européennes, 2010, 91 p.

Par Audrey Lemieux | cette critique est aussi disponible en format pdf

Les Éditions universitaires européennes publient généralement des mémoires et des thèses. Le présent ouvrage ne fait pas exception : il s’agit à l’origine d’un mémoire, rédigé dans le cadre d’une maîtrise en études politiques à l’université d’Ottawa[1]. Martin Parrot y aborde, dans une perspective exégétique, les écrits tardifs du philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977) – dans les années soixante-dix, au moment où l’œuvre du philosophe était frappée d’interdit, ces écrits ont tantôt pris la forme de conférences et de séminaires clandestins, tantôt celle de tracts et de pamphlets. Parrot s’intéresse particulièrement au lien qu’il est possible d’établir « entre l’acte d’écriture littéraire et un rapport au monde authentique » (p. 5) dans la pensée de Patočka. Cette problématique s’articule autour de trois notions fondamentales, le soin de l’âme, l’acte littéraire et le politico-moral, qui font chacune l’objet d’un chapitre de l’ouvrage.

En guise d’introduction, Parrot esquisse une brève biographie du philosophe tchèque : les principaux jalons qui sont alors posés nous permettent de bien saisir la trajectoire de la pensée de Patočka, de même que le contexte sociopolitique dans lequel il s’est affirmé tout autant comme philosophe que comme dissident politique. Le premier chapitre de l’ouvrage, consacré à la notion de soin de l’âme, mais destiné, plus largement, à exposer les principaux concepts de la philosophie patočkienne, pourrait se révéler obscur pour quiconque n’est pas familier avec le langage de la phénoménologie. Après avoir comparé certains aspects de la pensée de Patočka avec les idées développées par Husserl et Heidegger, Parrot montre en quoi le problème du monde naturel, c’est-à-dire le monde en tant que totalité (le temps, l’espace et le mouvement en constituant les touts partiels, p. 16, les fondements, p. 20), occupe une place centrale dans la pensée de Patočka. Il explique ensuite comment, dans la théorie développée par le philosophe, le monde apparaît : il se montrerait en tant que double phénomène, le phénomène de l’étant, « au contenu toujours partiel, orienté, situé » (p. 17), et le phénomène phénoménologique, l’être, « profond, en retrait, qui est l’expression de l’unité par la multiplicité de ses modes de donation, de ses apparitions possibles et fragmentées » (p. 17). Une fois tracées ces lignes directrices de la pensée de Patočka, Parrot aborde la théorie de l’âme qui en procède : il est alors question du concept de mouvement de l’existence, qu’il faut comprendre comme mise en rapport du monde et de l’existence humaine. Il y aurait trois types de mouvements de l’existence, « qui se nourrissent et se refoulent mutuellement » (note 84, p. 24). Le premier, le mouvement d’enracinement, « n’est pas encore une explication avec le monde, mais la simple acceptation, l’intégration dans un monde déjà présent, donné » (p. 24). Le second, le mouvement de reproduction, « se sépare du monde, tente de s’expliquer avec lui et l’adapte aux besoins de la vie humaine jetée comme projet historique et fin en soi » (p. 24). Le troisième et dernier mouvement, dit mouvement de percée, est celui auquel Parrot, suivant Patočka, accorde le plus d’importance. Il consiste à « supporter [le châtiment qu’est la vie], à [affronter] sa mortalité et [à] réclamer son destin propre, [à] en prendre responsabilité » (p. 25). Dans la pensée de Patočka, ce mouvement motive toute une réflexion sur « l’ontogénèse, le dévouement et la responsabilité, ainsi que l’affront de la mort » (p. 27). Or, Parrot constate que le concept de soin de l’âme répond, pour le philosophe, aux mêmes préoccupations que le mouvement de percée : comportant trois modalités – onto-cosmologique, politique et morale, ainsi qu’intérieure –, le soin de l’âme a la « puissance de dévoiler les fondements » (p. 28) et il permet « une assise pour la bonne vie relevant du dévouement et de la respon-sabilité ainsi que [de] l’acceptation de son destin propre » (p. 29). Ces deux concepts permettent donc au philosophe de « développer une théorie pleinement ontologique du soi qui fasse justice à l’autonomie des phénomènes » (p. 36).

Dans le deuxième chapitre de l’ouvrage, Parrot cherche à montrer « comment et pourquoi [,] chez l’auteur, l’acte littéraire relève d’un rapport authentique au monde » (p. 37) et en quoi il se rapporte au soin de l’âme (p. 41). Mais avant de mesurer l’importance de l’acte littéraire dans la pensée du philosophe, Parrot nous présente d’abord sa conception du langage : pour Patočka, « le langage, le parler [au sens courant] renvoie toujours au monde sous un de ses aspects, il fait en sorte qu’il se montre, que nous puissions l’expérimenter » (p. 44). En revanche, « la profondeur de la parole, sa signification ontologique, nous est voilée car […] son caractère profond, en retrait, reste anonyme » (p. 44-45). L’ineffable serait le propre d’un langage originaire (ou langage naturel), c’est-à-dire antérieur à la parole (p. 45). C’est par l’intermédiaire de ce langage que l’écrivain parviendrait à saisir le sens de la vie (p. 45), qu’il formulerait ensuite au moyen du langage littéraire (p. 48). En d’autres termes, l’écrivain reconnaîtrait « le caractère spirituel de l’existence » (p. 48) et il exprimerait « la vie de l’âme en tant que singularité se mouvant » (p. 48). Ainsi, pour Patočka, « l’objet, [le propos] de l’acte littéraire […] serait la spiritualisation du monde » (p. 49). En fait, l’activité de l’écrivain serait non seulement spirituelle, elle constituerait, selon le philosophe, l’activité spirituelle par excellence : elle ne pourrait être « ‘ni supplée, ni supplantée […] ni par la science, ni par la philosophie, ni par la religion’ » (note 174, p. 50). Dire de l’écrivain qu’il révèle, par son activité, le caractère spirituel du monde, c’est aussi dire, du point de vue de Patočka, qu’il « a le souci d’exprimer l’essentiel » (p. 51). Toutefois, si l’écrivain « anime le monde » (p. 49), s’il le raconte, on nous précise qu’il ne l’invente pas : il le découvre et le formule (p. 52). De la même façon, si son activité se déploie sous « le signe de la fantaisie, d’un certain désintérêt pour le réel » (p. 51), c’est toujours dans le but de « suggérer l’essentiel » (p. 51). Parrot rapproche ce souci de l’essentiel, chez l’écrivain, « du souci de l’unité de l’âme dans le concept du soin de l’âme » (p. 50). Afin de mieux repérer les points de jonction qui relient l’acte littéraire et le soin de l’âme, il s’intéresse ensuite au rapport de l’écriture au temps dans la pensée de Patočka. Pour le philosophe, l’écrivain « exprime ce qui est déjà là […]. Le non-présent resté anonyme, l’inactuel, est plus important dans l’œuvre littéraire que le maintenant sous forme de projet » (p. 57). L’œuvre étant libre « des rapports de force du monde de la vie » (p. 57), sa phénoménalité permet « le dévoilement, la découverte de la liberté de l’humain face au temps » (p. 58). Elle nous donnerait donc « l’intuition de l’éternité » (p. 58). Mais cette découverte a pour corollaire une prise de conscience : l’œuvre littéraire, « voile du terrifiant » (p. 58), exacerbe la « conscience de la finitude du temps » (p. 59), puisqu’elle témoigne tout à la fois « de l’incommensurabilité de la totalité, […] du non-savoir de l’origine et de la destination de la vie privée au sein de cet infini » (p. 59). En cela, elle convie l’écrivain (et l’éventuel lecteur, pourrait-on ajouter) à prendre la responsabilité de ses actes (p. 59), c’est-à-dire à accepter sa faute, sa finitude, à se soumettre à son destin et à faire de la mort « une alliée de l’âme » (p. 59). La mort ainsi envisagée « individualise, dévoile la vie propre au-delà de la personne égotique » (p. 60). Tel est le soin de la mort qui, « pour Patočka [,] est seul à révéler la vie dans toute sa profondeur » (p. 61).

Le troisième et dernier chapitre de l’ouvrage traite de la dimension politico-morale de l’acte littéraire dans la philosophie de Patočka. L’acte littéraire apparaît, pour le philosophe, comme « la résistance privilégiée devant les affres de la culture européenne » (p. 63). Selon lui, la crise que traverse la civilisation européenne a pour origine l’essor de l’ère technique (xviie siècle) : depuis, il s’est opéré une mathématisation de « tout le réel, humain et chosique » (p. 66). C’est donc la « domination technique du monde » (note 231, p. 66) que déplore Patočka, avant même de regretter le totalitarisme qui s’est emparé de la Tchécoslovaquie (totalitarisme qu’il a pourtant abondamment critiqué dans ses écrits et auquel il a résisté jusqu’à la mort). La gravité de la situation actuelle tiendrait au fait que la technique soit parvenue à séparer « l’humain de ce qu’il est » (p. 66) et à faire en sorte qu’il « s’éloigne toujours plus de lui-même et du monde » (p. 67). Condamné, d’une part, à adopter une posture de spectateur (p. 67) et entraîné, d’autre part, par le démonique, « dimension de la fête, de l’orgiaque, de l’exceptionnel et de la perte de l’empire sur soi » (p. 68), l’humain a subi et continue de subir une aliénation qui semble irrémédiable. Mais à l’encontre du diagnostic qu’il pose, Patočka cherche « un revirement authentique, un retour à l’historicité » (p. 70), dont il trouve les fondements au sein du concept de soin de l’âme (p. 70). Ce revirement prendrait la forme d’un « mouvement vers une vérité ouverte » (p. 70), vers le bien, « en vue de l’essentiel, de l’originaire » (p. 70). Il impliquerait le renoncement, l’oubli de soi, au profit du « dévouement pour le bien du monde et des autres » (p. 71). Patočka projette ainsi « l’établissement d’une communauté fondée sur la justice et l’éducation » (p. 71), la « fondation d’une solidarité des ébranlés » (p. 73). Les principes de cette communauté reposent sur le sacrifice (« à un plus haut que soi, indicible », p. 72) et la résistance (« contre les puissances du jour, de la positivité absolue et insignifiante de l’étant », p. 72). Les ébranlés, ou encore les justes ou les êtres spirituels (p. 73), sont ceux « qui cheminent dans la nuit » (p. 74) ; s’oubliant eux-mêmes et s’exposant « au ‘rien’ » (p. 73), ils osent jeter « à la figure de la société l’évidence même de la non-réalité » (p. 73). À travers la projection de cette communauté, Patočka formule un vœu : que l’humain, à l’aide de la moralité, soit humain (p. 74). Ainsi, c’est par l’excellence, « par l’action juste, par l’exemple de leur propre conduite que […] tendent vers la justice » (p. 74) ceux que Patočka appelle les ébranlés. Leur principale tâche est la pédagogie, qu’il faut entendre comme une invitation au « discernement moral » (p. 75), « une invitation à la responsabilité, puis à la liberté » (p. 75). Or, dans la pensée de Patočka, la réception littéraire éduque justement « à la sensibilité et à la subjectivité, elle permet au lecteur, par l’imaginaire, d’avoir compréhension non seulement du jour, du quotidien en tant que là, en tant que présence, mais plutôt de ce domaine du monde du point de vue de la nuit » (p. 76). Conséquemment, la littérature prend, pour le philosophe, « une signification politique et morale de première importance » (p. 78). Mais il ne s’agit pas ici de la littérature de grande production, destinée à rencontrer les besoins du marché et à multiplier les profits : « l’écrivain ne doit pas seulement être l’intellectuel, le travailleur de la culture, mais avant tout l’être spirituel qui dévoile l’essentiel » (p. 79). L’écrivain, endossant la figure du juste, de l’ébranlé, fait lui-même « preuve de discernement moral » (p. 79), et l’œuvre à laquelle il travaille éduque nécessairement « l’humain à la morale » (p. 80), elle invite « le lecteur à l’ouverture principielle du monde » (p. 80). Au terme de cette étude, il importe donc de retenir que la littérature et la philosophie, chez Patočka, « en tant que soin de l’âme [,] sont deux activités analogues qui sont pensées, malgré la différence de leur expression […] comme ayant similairement puissance de dévoiler le monde en ses fondements, de s’y mouvoir toujours plus profondément » (p. 87).

Si cet ouvrage se révèle intéressant pour toute personne désireuse de mieux comprendre la philosophie de Patočka, il a toutefois pour défaut d’être écrit dans un style lourd et dans une langue souvent malhabile : il en résulte des propos tantôt obscurs, tantôt alambiqués, qui auraient gagné, il va de soi, à être exprimés plus clairement. À la décharge de l’auteur, il faut mentionner que les Éditions universitaires européennes ne proposent ni comité de lecture, ni révision linguistique, ni mise en page ; il revient donc à l’étudiant qui souhaite y publier son mémoire ou sa thèse d’assumer toutes les responsabilités entourant la publication de son texte, sans qu’il puisse bénéficier, en retour, de l’aide appréciable que fournit normalement un comité éditorial. Si l’offre des Éditions universitaires européennes, prétendue « plateforme d’édition d’envergure internationale », peut, de prime abord, sembler attirante, il n’en reste pas moins qu’il faut prendre garde aux propositions de publication faites, à tout venant, par des organisations de ce genre : rien ne garantit, en bout de compte, qu’elles aient le souci de rendre justice aux livres qu’elles publient.


Note

[1] Martin Parrot, La percée de l’écrit : mouvement de l’existence, littérature, et geste politique dans la philosophie de Jan Patočka, thèse de maîtrise sous la direction de Dalie Giroux, Ottawa : École d’études politiques, Université d’Ottawa, 2009.

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