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Les riches

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA | texte publié une première fois sur le site du OFFTA

Propos composé à partir de l’analyse d’un ensemble d’interventions souvent anonymes dans un débat en ligne sur la question du droit, ou non, qu’ont les pauvres de critiquer les riches – les citations des intervenants sont citées textuellement, sans corriger ni la langue ni la syntaxe.

 

Premièrement : de l’entre-possession des riches et des pauvres

les richesLe riche est un personnage éternel, une « figure ». Et, toujours, il est la chose des pauvres. Comme la princesse qui accouche, comme le pape qui va aux toilettes, et comme le yabe qui séduit les tites filles, le riche fait partie de l’univers des gens d’en bas.

Ainsi, quand les pauvres s’adressent aux riches, ils le font toujours sous le mode de l’interpellation publique (« eille, l’gros, pour qui tu te prends? », ou, à haute voix, à la ronde : « l’as-tu vu, l’cochon, dans l’beurre? »). Toujours sous le mode de l’interpellation, c’est normal, puisque les riches ne se tiennent pas aux mêmes places que les pauvres. Comme disait un gars qui en a plein le cul, « Avez-vous pensé qu’il a peut-être acheté une île pour avoir la paix des gens comme vous? ». Il faut crier pour qu’un riche nous entende.

Et peut-être que c’est pour cette raison que nous ont été proposés les parlements et la télévision et les zones d’interactivité – des scènes publiques où l’on fait, comme on dit, « société ». Pour faire croire aux pauvres qu’ils parlent avec les riches, pour faire croire aux riches qu’ils doivent quelque chose aux pauvres.

Et on veut bien y croire, que les gens d’en bas sont avec les gens d’en haut, et que les gens d’en haut appartiennent aux gens d’en bas. Certains veulent y croire. Ils leur demandent de payer de l’impôt, ils disent aux riches, à « leurs » riches, de rendre ce qu’ils ont reçu, de partager, de ne pas dilapider leur fortune en jouissance personnelle comme les tyranneaux de La Boétie, avec des filles livrées dans des gâteaux géants, de la drogue chimique à volonté, des potlatch de gazoline, et des travailleurs qui gagnent juste assez pour maintenir leur marge de crédit, et ce, pendant que le pauvre monde fait la file à la banque alimentaire et va dans les cocktails faire le beau pour les producteurs.

Nous sommes convaincus, nous les pauvres, et nous voulons les convaincre, eux les riches, que nous sommes ENSEMBLE. Un individu qui se présente sous le pseudonyme de Pour la collectivité demande : « et qu’arrive-t-il si, pendant l’apocalypse que s’imagine M. Laliberté, alors qu’il se retrouve sur son île sécuritaire avec sa famille, un bateau de migrants se pointe? ».

Le bateau de migrants, c’est nous, les pauvres. On veut accoster sur les rives de la richesse et les riches font semblant qu’ils ne nous connaissent pas. Ben voyons, tu nous reconnais pas? C’est nous! On est nés dans le même hôpital! On est allés à l’école ensemble! T’as minouché plusieurs de nos petites sœurs! On a servi le canard pis les pommes de terre duchesse à tes noces! Nos enfants travaillent pour toé!

Les pauvres s’estiment en quelque sorte riches de leurs riches. Les pauvres, la fois qu’on a signé le contrat social (tsé, cette fois-là…), ils avaient compris que les riches étaient du monde comme eux-autres, avec eux-autres – c’est pourquoi ils se permettent de les interpeller, parfois, dans l’espace public : eille, l’gros…

Et parfois, on dirait que les pauvres sont exaspérés – parce que les riches n’écoutent pas. Alors les pauvres portent des jugements sur les riches, comme, parfois, on juge nos amis, nos parents, nos collègues, nos concitoyens et les actrices à la télé. Logixca dit : « On ne peut que souhaiter du bien à Guy Laliberté et ceux qui le côtoient. C’est un Québécois qui a le goût que les choses bougent et pour ça, il a un certain capital de sympathie mais ses actions, au plan fiscal, en disent long sur son opinion de ses concitoyens. »

Il reste que, des fois, les pauvres sont tannés de se faire charrier – ils ont le sentiment que les riches sont riches sur leur dos, et qu’ils doivent quelque chose de leur richesse aux pauvres.

Les riches font leurs affaires, ils leur parlent de leurs affaires, ils les embarquent dans leurs affaires, ils leurs demandent de voter des lois en faveur de leurs affaires et d’acheter leurs patentes à gosse, et leurs affaires, constamment, les concernent, les impliquent, les réquisitionnent, les bousculent, les organisent, les ébahissent, leur demandent participation, approbation et admiration. Non pas : qui m’aime me suive, mais bien : tu vas me suivre pis c’est toute.

 

Deuxièmement : des mauvais affects

Comme les riches ne répondent jamais aux pauvres quand les pauvres interpellent les riches, il y a toujours quelques hordes de pauvres pour venir à leur défense – « ces pauvres qui aiment trop » – un bon vieux sujet de sociologie politique.

Les pauvres qui aiment les riches sont très fâchés contre les pauvres qui critiquent les riches – ils trouvent que les pauvres sont juste des jaloux et des incapables (d’être riches). Marco Polo demande à la ronde : « tout le monde envie les milliardaire et les juges pourquoi??? Parcequils peuvent vous acheter à crédit? Cela vous insulte? », et Les tartistes, devant l’argument que les riches dans le mauvais usage de leur richesse finissent par voler la richesse publique, s’écrient : « Un vol??? Encore un qui veut sa place au soleil mais ne peut l’atteindre … Qcois mou attitude molle , je me souviens .. De rien ….tel est la devise ». (Notons ici le glissement entre pauvres et Québécois.)

Ils trouvent que les pauvres sont vraiment pauvres (il n’y a pas, pour eux, de pauvres riches) et ne peuvent parler qu’à partir d’une situation fondamentale, la leur, de manque. Les pauvres qui aiment les riches se trouvent vraiment, vraiment pauvres, et ils trouvent que c’est de leur propre faute s’ils sont vraiment pauvres, et ils trouvent que si tu t’en plains, c’est que tu ne te sens pas suffisamment coupable d’être pauvre – ils trouvent même souvent que les pauvres qui ne se trouvent pas si pauvres puisqu’ils prennent la parole, puisqu’ils trouvent que les riches sont un peu pauvres dans leurs manières, puisqu’ils se permettent d’interpeler publiquement les riches sur leur pauvreté, ils trouvent que ces pauvres-là méritent d’être punis. Alors ces pauvres pénitents traitent les pauvres insolents de jaloux, de mous, ils leurs offrent leur pitié, ils leurs disent, en gros, de fermer leur gueule, parce qu’ils ne sont après tout que des pauvres.

Ils ont l’air de trouver qu’il n’y a pas assez de souffrance dans le monde, et ils se donnent la mission purificatrice d’en exercer un petit montant personnel. Les pauvres pénitents sont au moins, on peut le dire, riches de ressentiment.

Ils trouvent même que les riches, encore plus qu’eux-mêmes, ont le droit d’exercer de la violence sur les pauvres. François, un pauvre, dit à un autre pauvre : « Combien d’emploi as tu créé toi. Guy 5000 dans le monde entier. Pas si mal Guy. Quand tu aura créé autant d’emploi […] tu pourra cracher sur Guy. » La création d’emploi donne le droit de cracher sur les autres – les pauvres eux, n’ont pas le droit. La contribution économique est récompensée, dans ce système symbolique, par un droit d’exercer la cruauté.

Nous existons, de toutes façons, nous les pauvres, à travers nos riches – sans eux nous ne sommes rien, et pour cela, ils ne doivent jamais être inquiétés de leur richesse : « si une personne comme Guy Laliberté réussi et créer des milliers d’emplois et au québec et fait briller notre province….bien il mérite l’argent qu’il a » (Alexandre). Encore une fois : fermez vos gueules, les pauvres.

À celui qui veut s’en prendre à un de « nos riches », eux qui nous font exister, eux qui ont droit de nous cracher dessus pour cette raison, Johanne R. rappelle ceci : « Il a fait sa fortune tranquillement, souvenez-vous du début […], s’était pas facile. Et maintenant qu’IL a réussi on lui tombe dessus…. franchement, laissons donc vivre les riches à leur manière. À moins que l’on devienne communiste/socialliste… comme à Cuba ou l’ancienne URSS. Nous sommes un pays qui permet à tous de devenir riche ou presque, et bien vivre. Lâchez les obligations de faire çi et ça parce que l’on est chanceux dans la vie. »

Les riches (les « chanceux dans la vie ») atteignent même un statut d’impunité tellement nous leur sommes redevables, c’est la marque, du point de vue du manque et de l’autoflagellation des pauvres, des sociétés libres : « D’ailleurs il vous doit quoi Guy…. Sweet f$@:$ all! Only the strong survive and fight for your fight … » C’est la version hallucinatoire du contrat social : chacun pour soi. Les riches sont intoxiqués et les pauvres au bord de l’inanition – ils divaguent ENSEMBLE.

Les riches, on pourrait même dire, sont comme les Monsieurs, et les pauvres qui critiquent les riches, les pauvres insolents, sont comme les Madames. Les pauvres pénitents, eux, sont les enfants de ce couple. Triade freudienne, dimension sexuelle des rapports entre le haut et le bas. Ainsi, apeuré, bébé Marco Polo dit à Maman l’insolente : « Continue à vouloir dénigrer Mr et un jour tes enfants vont s’en rendre compte que vous êtes de mauvaise foi. Mme et que Mr a une limite tout de même à vouloir donner sa montagne d or (et c’est comprenable). » Bébé pauvre prend pour papa riche et rapporte maman insolente à la Gestapo. Pipi, lolo, dodo.

Et finale de cette moralité du manque : il y a quand même un échappatoire à l’enfer du manque – c’est la Bonne Nouvelle qui est répandue parmi les pauvres (et c’est vraiment une bonne nouvelle, parce que c’est les riches qui nous l’ont dit au parlement et à la télévision et dans la zone interactive). Parole de l’évangile selon Stéphanie : « Personne n’est obligé à être à quelque part. Y’en a d’autre cirque ou y’en a d’autres emploies. » Parole de l’évangile selon Jean P. : « … nous sommes sur une planète ou tous a droit faire ce qui veux de son argent si tu veux patager ton argent libre a toi mais écoeuré pas les autres et pour être riche c est a la portée de tous suffit de s enlevé les doigts du nez et du cul […]. »

 

Post-scriptum

J’ai essayé d’enlever mes doigts de mon nez et de mon cul, et je me suis retrouvée assise sur une montagne d’or. Vous penserez à ça pour le financement de la culture…

 

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La compassion pour les machines est-elle possible? Crime, punition et torture dans « White Christmas » de Black Mirror

Par René Lemieux, Montréal

Il y a quelques jours était diffusé au Royaume-Uni l’épisode spécial de Noël, « White Christmas » de la série Black Mirror. Comme à son habitude, l’épisode de Black Mirror de Charlie Brooker réussit à dépasser les attentes et à apporter quelque chose de nouveau dans l’imaginaire des futures technologies. Premier épisode « spécial » de la série, « White Christmas » n’est certainement pas ce qu’on s’attend à regarder habituellement pour se mettre dans l’esprit des fêtes, et pourtant, il s’imprègne assez bien d’un certain « esprit des fêtes ».

Black Mirror 1Pour ceux qui ne connaissent pas, Black Mirror est la continuation d’un genre de séries télévisées fonctionnant par anthologie. Chaque épisode est l’occasion de raconter une histoire fantastique différente, comme le faisait la série classique The Twilight Zone (1959-1964) ou encore l’ancêtre du genre, le film britannique, Dead of Night (1945). Dans Black Mirror, chaque épisode est l’occasion de proposer le récit des conséquences – éthiques et politiques – possibles d’une nouvelle technologie (très souvent de l’ordre des médias) comme réalisation de ce qu’on retrouve aujourd’hui de manière encore larvée.

Dans le « spécial Noël » de Black Mirror, deux types de technologies virtuelles sont au cœur du récit : d’abord, un type de dispositif inséré dans l’œil permettant une réalité augmentée appelé « Z-Eye ». Cette technologie permet par exemple que ce qui est regardé puisse être enregistré sous forme vidéo ou encore qu’il puisse être partagé sur écran en direct. Ce type de technologie futuriste (prendre des photos comme si la caméra était dans l’œil, exporter ce qui est vu pour le faire voir à d’autres, « rembobiner » dans sa mémoire des images pour repérer certains événements) avait déjà été présenté dans l’épisode « The Entire History of You » (saison 1, épisode 3, 18 décembre 2011). La deuxième technologie est la création d’une intelligence artificielle à partir d’une copie de la mémoire d’une personne. Grâce à une puce insérée dans le cerveau, une compagnie peut enregistrer l’activité cérébrale d’une personne pour la transférer dans un petit engin appelé « cookie ». Cette intelligence artificielle aura la mémoire, les goûts et la personnalité de la personne « réelle » jusqu’au moment où la puce est retirée. La question de l’intelligence artificielle avait déjà été abordée dans l’épisode « Be Right Back » (saison 2, épisode 1, 11 février 2013). La notion d’intelligence artificielle présentée dans les deux épisodes est toutefois assez différente : alors que dans « Be Right Back », l’intelligence artificielle est l’agrégation d’occurrences langagières provenant des médias sociaux, enregistrées et redéveloppées par algorithmes, dans le spécial de Noël, l’intelligence artificielle est conçue comme une copie consciente possédant une conscience de soi, mais incapable d’apprécier sa teneur ontologique. Dans le cookie, l’intelligence artificielle se voit donner une forme corporelle virtuellement créée : pour cette intelligence, elle n’est en rien « artificielle », elle ne peut se voir elle-même comme copie distincte d’une origine[1]. Cette intelligence artificielle est donc plus près de celle présentée dans un film comme Transcendence (Wally Pfister, 2014) dans lequel un chercheur en intelligence artificielle réussit à téléverser son « esprit » dans un ordinateur branché à Internet.

Je ne voudrais pas raconter entièrement l’épisode, je laisse aux lecteurs et lectrices du blogue la chance de découvrir la fin de cet épisode. J’indique simplement quelques éléments de l’intrigue afin, ultimement, de poser une question qui je pense mérite d’être posée en ce temps de réjouissance heureuse qu’est Noël. On pourrait schématiser les 90 minutes de l’épisode White Christmas » en trois récits hétérogènes qui finissent par entremêler les technologies mentionnées ci-dessus. Je ne parlerai que des deux premiers récits, le troisième qui résout l’ensemble de l’histoire devra être cherché ailleurs. La scène de départ est en quelque sorte métadiscursive : deux hommes quelconques s’assoient à une table pour un souper de Noël, comme si, vivant depuis cinq ans, ils n’avaient jamais eu l’occasion de le faire. Comme si ç’avait toujours été le cas, car c’est bien le rôle de la fiction de faire comme si ça faisait cinq ans qu’ils se connaissaient. Travailleurs retirés dans un poste éloigné – le travail est ici secondaire, ce n’est pas l’enjeu du récit; de toute façon, se pose-t-on vraiment ce genre de question lorsqu’on croit à la fiction qui se déroule devant nous? –, le premier se lancera dans une longue confession des fautes qu’il a commises et qui l’ont mené à cet endroit.

Se qualifiant lui-même de « gourou », le personnage de Matt Trent (joué par l’Américain Jon Hamm) conseillait de jeunes hommes en leur prodiguant des leçons de séduction. Utilisant la technologie du « Z-Eye », il arrive à voir ce que les hommes voyaient, à entendre ce qu’ils entendaient et disaient. Avec l’aide de Matt, un des consommateurs de ses conseils, Harry, réussira à séduire une femme rencontrée dans un party de bureau dans un bar. Cette femme, elle-même vivant difficilement en société, verra en Harry une âme sœur : le surprenant à se parler à lui-même (alors qu’il parlait avec Matt), elle l’invite chez elle et lui révèle qu’elle entend des voix elle aussi (dans son cas, il s’agit de schizophrénie). Convaincue qu’elle et lui sont sur la même longueur d’onde, elle contraint Harry au suicide en lui faisant boire une boisson empoisonnée. Matt Trent, qui suivra la scène depuis son écran, sera par la suite condamné pour avoir indirectement causé la mort de Harry.

White Christmas

Le personnage Matt Trent expliquant à la copie de Greta comment faire fonctionner le grille-pain.

Le deuxième récit vient présenter une deuxième technologie. C’est encore Matt le protagoniste : donner des conseils à travers le « Z-Eye » n’était qu’un hobby, son véritable travail est de vendre des copies d’intelligence artificielle à des clients. Greta est une de ses clientes qui subira une opération afin de lui retirer la puce qui a pu enregistrer ses activités cérébrales. Cette puce, insérée dans le cookie, aura la même conscience que son hôte antérieur. On donnera un corps simulé à cette conscience qui se retrouvera dans une salle vide avec pour seul ameublement un tableau de bord grâce auquel elle aura pour tâche de contrôler l’environnement de sa propriétaire (faire jouer la bonne musique au bon moment, faire fonctionner la cafetière ou encore le grille-pain tout en s’assurant que les toasts ne soient pas trop grillées). La copie de Greta est son esclave : connaissant toutes ses préférences, elle est la « personne » adéquate pour gérer son appartement. Cette copie qui ne se reconnaît pas copie, toutefois, refusera de se plier aux ordres. Matt usera alors de torture pour mettre au pas cette conscience qui refuse de s’accepter ontologiquement inférieure en lui faisant passer du temps, car le cookie peut faire augmenter ou diminuer la perception du temps qu’a l’intelligence artificielle : trois semaines pour la copie ne seront que quelques secondes pour nous. Dévastée par ce temps passé, coupée du monde, incapable de dormir, la copie de Greta refusera quand même une deuxième fois de travailler. Cette fois, le temps que ressentira la copie sera de six mois[2]. La question qui se pose alors est : peut-on ressentir de la compassion pour la souffrance que peut « ressentir » une intelligence artificielle?

Je n’en dis pas plus sur l’épisode – donc je tais le troisième récit, somme toute assez autonome, impliquant le deuxième protagoniste de la scène d’ouverture et mélangeant habilement les deux technologies mentionnées ci-dessus –, cela risquerait de gâcher le retournement final pour ceux et celles qui n’auraient pas encore vu l’épisode. Je conclus simplement, à titre d’indice sur le dénouement, en vous demandant d’imaginer avoir à écouter la chanson ci-dessous pendant 24 heures, sans pouvoir dormir :

Maintenant, imaginez ce que ce serait l’écouter pendant un an, 1000 ans, 2 880 000 ans… Si vous y arrivez, vous êtes sur la bonne voie pour comprendre l’enjeu autour du crime, de la punition et de la torture dans le dernier épisode de Black Mirror : l’enfer, c’est écouter de la musique de Noël pour l’éternité (ou presque). Avec un esprit un peu pervers, ce n’est pas loin de ce qu’on peut sentir parfois ces temps-ci.

[1] C’est le problème classiquement posé par les « deux Cratyles » dans le Cratyle de Platon : « —Socrate : Pour être image, il ne faut pas que l’image représente complètement la chose imitée. Vois si j’ai raison : y aurait-il réellement ces deux choses, savoir Cratyle et l’image de Cratyle, si quelque divinité avait représenté dans l’image non seulement la couleur et la forme du modèle, comme font les peintres, mais encore tout l’intérieur de ta personne, tel qu’il est, avec le même degré de mollesse et de chaleur, même mouvement, même âme, même raison; en un mot, si elle t’avait reproduit tout entier, et que, la copie achevée, elle l’eût placée auprès de toi, y aurait-il là Cratyle et l’image de Cratyle, ou bien deux Cratyles? —Cratyle : Il me semble, Socrate, que cela ferait deux Cratyles. »

[2] Récemment, un rapport du Sénat américain a été rendu public sur l’usage de la torture par la CIA. Un des moyens de torture est la privation de sommeil, pouvant aller jusqu’à plus d’une semaine dans certains cas.

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Imprimer tout internet

Par Simon Labrecque, au nom du Comité de rédaction de Trahir, Montréal

La galerie mexicaine LABOR, le site d’archivage UbuWeb et le poète américain Kenneth Goldsmith organisent un projet d’externalisation ouverte (de crowdsourcing) dont l’énoncé tient dans cette invitation : imprimer tout internet. Printing out the Internet est dédié à la mémoire d’Aaron Swartz, « activiste du Web et cofondateur de Creative Commons » qui s’est donné la mort en janvier dernier. Le projet est simple et ouvert à tous et toutes. Il suffit d’imprimer une partie d’internet, que ce soit une page ou l’ensemble des documents publiés par WikiLeaks, par exemple, et de la faire parvenir à la galerie LABOR, à Mexico, avant le 26 juillet prochain. Tout le papier reçu sera exposé dans la galerie du 26 juillet au 30 août 2013. Quiconque enverra un document sera reconnu « artiste participant ».

Il est intéressant de noter que le site Tumblr du projet répertorie toutes les contributions, en plus des critiques qui lui sont adressées sur internet (via Twitter, des blogs, etc.). On peut prévoir que le tout sera imprimé… Ces critiques semblent principalement articulées autour de la quantité de papier potentiellement requise par le projet (voir, par exemple, le billet du City Lights Blog). Goldsmith déclare que l’ensemble de l’œuvre sera confié aux services de recyclage après l’exposition. Cela ne semble toutefois pas satisfaire les critiques, dont voici quelques réactions tirés de Twitter :

Trahir s’intéresse à ce projet dans la mesure où il se présente comme une occasion de questionner « la peur de l’information et la terreur d’avoir à faire face à la monstrueuse quantité de données que nous produisons inconsciemment chaque jour ». C’est pour cela que le blog de Trahir s’imprimera et enverra très bientôt le résultat à l’adresse suivante :

LABOR
Francisco Ramírez #5
Col. Daniel Garza
Del. Miguel Hidalgo 11830
México D.F.

Mise à jour du 30 juin 2013, par René Lemieux

  • Chronologie :
      27 juin 2013 : mise en ligne du texte de Simon Labrecque et impression du blog.
      29 juin 2013 : envoi postal du blog imprimé au Mexique.
      30 juin 2013 : publication de la présente mise à jour.
  • Photographies :
Impression du blog

Impression du blog, papier et encre, 386 pages recto-verso (ou 193 feuilles).
Dimension : 216 x 279 x 19,3 mm; poids : 0,932 kg.
Date de production : 27 juin 2013.

Colis

Colis et facture, enveloppe à bulles, autocollants, matériaux divers.
Inscription: « Pochette #4 / Mailer #4 — 1 @ $2.10, Petit paquet-Avion / Sm Pkt Air Int’l — 1 @ $36.81, Poids réel / Actual Weight 0.932 kg, À destination du code / To MX »
Date de production : 29 juin 2013.

  • Ajout de réactions au projet :

  • Remerciements :
      Au CELAT-UQAM pour son aimable assistance technique.

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Trois questions à Véronique Robert concernant le cas Jennifer Pawluck

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Me Véronique Robert a publié aujourd’hui un billet sur Voir« Pawluck, mot-clic, harcèlement et liberté d’expression », dans lequel elle met au clair certaines notions de droit qui auraient été mal interprétées dans les commentaires quant à l’arrestation de Jennifer Pawluck. Comme j’ai écrit sur le sujet précédemment et que des notions de droit – sans nécessairement s’appliquer audit cas – me semblent encore floues, je me permets ici de poser trois questions à Me Robert, questions que je rends publiques.

Première question : Le droit fait-il une distinction entre les différentes teneurs ontologiques de l’« acte » posé jugé harcelant, à savoir dans ce cas-ci l’objet du harcèlement, c’est-à-dire un graffiti sur un mur (représentation de Ian Lafrenière avec une balle dans le front) et sa représentation (ici, une représentation de la représentation, une photographie du graffiti)? À mon sens, si on peut peut-être prouver que le graffiti est un acte de harcèlement (dans son « vouloir-dire », son intention), c’est une tout autre chose de prouver que sa représentation suit la même intention (c’est-à-dire qu’il y a traduction directe de l’intention originale), sans modification.

Deuxième question : Le droit fait-il une distinction à propos de l’« adresse » du harcèlement, à savoir les instances énonciatives entre la personne harcelée et le sujet de l’acte? Pour dire les choses plus simplement, avec le susdit cas : à qui s’adressait la photographie du graffiti de Lafrenière? Me Véronique Robert, pour rejeter la question de la liberté d’expression, donne l’exemple d’un mec qui dirait à sa femme « j’vas te tuer ma tabarnak ». Reprenons l’exemple à notre manière : qu’arriverait-il si ledit mec disait plutôt à son voisin « j’vas la tuer la tabarnak ». La femme ici est le tiers, elle n’est pas la personne à qui s’adresse l’homme, elle est celle dont il parle (troisième personne)[1]. Sans être juriste, j’ai l’intuition qu’on sort, avec la prise en compte de l’adresse de l’énonciation, du domaine du harcèlement.

Troisième question : Pour qu’un juge accepte la plainte, la victime du crime est-elle tenue d’expliquer le préjudice qu’elle a subi? Dans ce cas-ci, comme la photographie est toujours disponible sur Instagram (ce qui nous permet de supposer qu’aucune demande pour la faire disparaître du site n’a été formulée par la victime), n’y a-t-il pas des raisons de penser que le harcèlement n’est peut-être pas la première raison de cette enquête policière? Mais évidemment, ici, à poser cette question, on risque de déraper vers la question politique des motivations derrière cette arrestation…


[1] L’exemple n’est évidemment pas très bon. Pour être cohérent avec l’affaire en question, il faudrait plutôt imaginer ce même voisin s’adresser au deuxième voisin : « J’ai entendu le mec d’à côté dire : ‘j’vas la tuer la tabarnak’ », au discours indirect.

Les réponses de Véronique Robert sont disponibles ici.

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Représenter une représentation est-il un acte criminel?

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

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Image du graffiti diffusé par Radio-Canada.

 

Aujourd’hui, le SPVM a arrêté une jeune femme, Jennifer Pawluck, au motif d’harcèlement criminel contre Ian Renière (selon la photo diffusée) ou Ian Lafrenière selon les dernières informations (voir aussi sur La Presse).

On m’excusera pour la faute d’orthographe – que je reproduis à partir de l’image qui circule actuellement dans les médias sociaux, question de montrer tellement la chose semble insensée. Pourquoi? D’abord parce que la référence à la personne « menacée » n’est pas si évidente, et il aura fallu que le SPVM intervienne pour que l’affaire se fasse connaître. Ensuite, parce que la personne accusée ne l’est pas pour avoir fabriqué une représentation du commandant des Communications corporatives du Service de police de la Ville de Montréal. Non, elle l’est pour avoir pris la photo de la représentation, donc la représentation de la représentation.

Y avait-il là des signes qui pourraient permettre de soupçonner une intention criminelle? Posons la question autrement: si la personne concernée par la menace s’était vraiment sentie menacée, n’aurait-elle pas pu dès le départ demander qu’on retire l’image du site web sur lequel en ce moment même tout le monde peut la partager? La réponse est oui. Le fait même que je puisse partager avec vous cette image (qui n’est liée que par un lien URL http://img.src.ca/2015/02/23/635×357/150223_1b9u8_graffiti-ian-lafreniere_sn635.jpg [Mise à jour du 24 avril 2015: l’image repris dans cet article provient du serveur de Radio-Canada.]) démontre le manque de sérieux de l’affaire. On ne peut en conclure qu’à une stratégie politique de la part du SPVM, celle de faire peur à tout prix, à tout ce qui pourrait s’élever contre son empire – y compris Instagram…

Une suite à ce billet est disponible: « Trois questions à Véronique Robert concernant le cas Jennifer Pawluck ».

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Contraction et décontraction – 140 caractères pour écrire une histoire

Critique du livre numérique 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par Fabien Deglise, 2013.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Fabien Deglise (dir.), 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, 2013.

Publié sur le site Web du Devoir la semaine dernière, le livre 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par le chroniqueur et blogueur Fabien Deglise relevait du pari : écrire un récit qui pourrait s’installer dans les quelques lignes permises par le site de microblogage Twitter. 25 auteurs ont relevé le pari, dont Fanny Britt, Olga Duhamel-Noyer, Fabien Cloutier et Patrick Nicol.

La formule est intéressante, moins par la forme de la contrainte – l’histoire de littérature fourmille d’exemples de contraintes souvent plus difficiles –, que parce qu’elle montre que toute littérature fonctionne toujours dans des rapports de contraction narrative : le récit est le nom qu’on pourrait donner au déploiement du sens par le travail du lecteur. Ce déploiement (ou décontraction) du temps dans la temporalité du récit se fait aussi dans la temporalité de la lecture, car le livre (ou le tweet…) nous oblige parfois à cesser la lecture, question de bien prendre la mesure de ce que nous lisons. Certains textes ont ceci de particulier qu’ils nous font « lever la tête » (Le Plaisir du texte, Roland Barthes) parce qu’ils jouent sur des effets d’interruptions. En d’autres mots : une écriture réussie, c’est celle qui ne se lit pas aisément, mais au contraire, parvient à forcer le lecteur à briser la cohérence de sa lecture.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une intention de l’auteur. Deglise écrit dans son introduction que Yann Martel lui avait demandé, à la lecture de sa nouvelle, de ne pas cligner des yeux : « Ça va aller très vite. » (introduction, p. 3, alors que la nouvelle de Martel laisse pourtant longuement à réfléchir). Non, il ne faut pas que ça aille vite : l’écriture doit savoir s’interrompre, se décontracter. Ce que nous pourrions nommer un lever-du-regard était peut-être l’exigence la plus intéressante du projet, que Jacques Godbout n’a pas pris au sérieux (« cruel », écrira Deglise). Interrompre la lecture lorsque le texte ne tient qu’à une ligne ou deux, voilà sans doute ce qu’était le défi implicite. Sans vouloir bêtement faire un palmarès des nouvelles proposées par le livre selon un ordre du nombre de fois où j’ai levé les yeux – manifestement un peu trop subjectif –, je me permets quand même d’en citer une dont la force de décontraction narrative m’ a particulièrement frappée :

Je me souviens de la fin. Tu as demandé : « Où est le lait? » Cinq ans sans toi plus tard, je me dis que j’aurais dû répondre : « Dans le frigo! »

India Desjardins – 15 janvier 2013 15:28:30 HNE

La littérature est affaire de contraction (il n’y a jamais assez de mots pour raconter une histoire) et de décontraction (il y a toujours trop de temps pour l’imaginer). 140 caractères est arbitraire, certes, mais c’est suffisant pour questionner le mystère au cœur de l’écriture : la finitude du pouvoir du langage et l’infini du vouloir imaginaire.

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« Aidez les Palestiniens à se dessiner un État! » La solution douteuse au conflit israélo-palestinien par le crowdsourcing pacifiste

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Si, il n’y a pas longtemps, la Palestine a été admise à l’ONU à titre de 194e État (observateur seulement, toutefois), on sait qu’en fait l’Autorité palestinienne est loin d’être un État de plein droit sur ses propres terres. Encore soumis à l’occupation militaire d’Israël, la Palestine voit en plus les vagues successives de colonisation de la Cisjordanie arrivées sur son territoire, ce qui vient compliquer la résolution du conflit par ce qu’on nomme la « solution des deux États ».

Un site Web interactif,  expliqué dans The Atlantic, propose maintenant à ses visiteurs d’« aider » les Palestiniens à se dessiner un État par le crowdsourcing, quelque chose comme une collaboration bénévole par des acteurs externes. On présente aux utilisateurs une carte de la Cisjordanie, ils doivent décider quelles colonies israéliennes resteront sous le contrôle d’Israël dans l’éventualité d’un partage des terres selon la solution des deux États. Le logiciel calcule, à partir du choix de l’utilisateur, une quantité de territoire égale à celle concédée à Israël (un procédé appelé « land swaps »). L’application interactive permet par la suite à l’utilisateur de partager sa « création » dans ses réseaux sociaux, Facebook, Twitter, etc.

Ce « jeu » se base sur les conditions de l’établissement d’un État palestinien viable, conditions soumises par les deux parties : Israël demande que 500 000 colons vivant en territoire palestinien soit intégrés à l’État d’Israël, en retour la Palestine veut regagner la même portion de territoire accordé à Israël, pris à même ce dernier (selon les délimitations de la ligne verte).

L’article présentant le projet a reçu de nombreuses critiques (voir les commentaires à l’article original). Outre l’aspect presque ludique du projet – donc insensible devant la souffrance quotidienne des populations palestiniennes sous occupation militaire –, on fait remarquer que ce fameux « land swap » ne profite qu’à l’État d’Israël puisque les colonies en territoire occupées sont toujours construites autour des sources d’eau potable. En contrepartie, ce qu’obtiendraient les Palestiniens, ce serait des bouts de territoire arbitrairement décidés, découpés dans le Néguev : bref, un territoire invivable.

Première remarque : on distingue, pour la résolution du conflit, une revendication liée à la population d’une part (Israël), donc un souci pour la personne; et de l’autre, une exigence quant au territoire (Palestine). Schème kantien du qualitatif et du quantitatif, Israël serait dans l’intensivité alors que la Palestine ne se contenterait que de l’extensif, de l’espace, « le plus basse nature de la différence », pour employer les mots de Gilles Deleuze. Mais peut-on vraiment avoir une population sans territoire? comme on en attribue la demande aux Israéliens. Et peut-on vraiment avoir un territoire sans population? comme on semble le souhaiter pour les Palestiniens?

Deuxième remarque : à prime abord, ce projet d’application interactive semble utopique, sinon fantaisiste (comme le font remarquer plusieurs commentateurs). Mais n’a-t-on pas là le meilleur exemple de ce que Jacques Derrida redoutait : une politique de l’économie des poids et mesure, c’est-à-dire du prévisible, incapable de penser en dehors de l’échange quantitatif? Si une éthique ou une politique serait ce moment où le calcul ne peut plus être pensé, alors ce projet interactif n’a rien d’une solution utopique ou fantaisiste, c’est au contraire la continuation pragmatique du conflit israélo-palestinien par d’autres moyens.

 

Crowdsourcing an Israeli-Palestinian Border

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