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Un défilé propre de sa personne, ou l’hygiène de la parade

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Sur le chemin du retour, après la manif étudiante du 22 juillet dernier, déjà échaudé d’avoir dû dévier de mon itinéraire à cause de la présence clôturée d’un festival plus inconvenant que drôle et montrer le contenu de mon sac en bandoulière à un jeune femme autoritaire, un phénomène pour le moins inusité m’estomaqua. Sur Maisonneuve, je rencontrai une parade qui, m’a-t-on expliqué a posteriori, devait être le traditionnel défilé des jumeaux. Pourtant, il me semble n’y avoir vu que des fanfares, des clowns et des saltimbanques. Les jumeaux s’étaient-ils déguisés en bêtes de cirque pour l’événement? Faut-il y voir le relent d’un pathos ayant trouvé son apogée dans la souffrance des jumelles Dionne? Là n’est pas ce qui me médusa. Non, ce qui m’a laissé songeur, c’est plutôt la présence d’une horde de cols bleus bien armés s’affairant à nettoyer la rue et le trottoir après le passage du défilé. Voilà qui expliquait la présence de cette imposante machinerie que nous avions croisée, un peu plus tôt, stationnée sur Saint-Laurent en face du Club Soda. Mais la présence de cette équipe de nettoyage dans la parade reste en soi bien mystérieuse.

Peut-être faisait-elle partie du défilé? Se divisant le travail de chaque côté de la rue, l’artillerie, tels des jumeaux, venait par paire : deux équipes de vidangeurs vidant les poubelles sur les trottoirs, deux immenses camions-vadrouilles déblayant leur côté respectif de la rue et deux voiturettes-balayeuses qui, bien franchement, ne semblaient pas rencontrer déchets à aspirer et au volant desquelles se trouvaient des humains à l’air désœuvré. Non, ils ne pouvaient faire partie du défilé, leur expression faciale un peu terne, agencée aux couleurs grises de leurs machines, les trahissaient, tout comme le son peu élégant que leur tâche produisait. À l’opposé, les paradeurs affichaient des airs de plaisir démesuré, des couleurs clinquantes, et produisaient une musique festive. Impossible de se méprendre, les cols bleus ne sont pas des saltimbanques, leur occupation est tout autre, ils ne sont pas là pour divertir, mais pour ramasser la saleté et les déchets de la parade.

Si l’amalgame était en soi déconcertant, la fonction des cols bleus est intrigante. Les jumeaux, tels des chevaux, n’auraient-ils aucune pudeur en public et tendance à laisser derrière eux des excréments dérangeants? Fallait-il voir dans la présence de ces machines d’hygiène publique la même bienveillance que l’on retrouve chez le maître canin que l’on croise parfois dans la ville avec, dans une main, un sac de plastique au contenu brun et chaud noué fermement et, dans l’autre, une laisse au bout de laquelle est attaché son heureux compagnon? Accordons le bénéfice du doute aux jumeaux, pourquoi seraient-ils moins propres que vous et moi, après tout? La présence de ces cols bleus doit pouvoir s’expliquer autrement.

Par exemple, la manif de laquelle j’arrivais en était complètement démunie, tout comme l’ensemble des manifestations auxquelles j’ai participé depuis le depuis de la grève étudiante. Est-ce dire que ces manifs sont moins salissantes? Cela paraît douteux, on n’a cesse de dire que ces manifestations sont dérangeantes. De fait, la horde d’employés de la ville qui les suit habituellement est tout à fait différente. Autrement outillée, elle est beaucoup plus intimidante et agressive que les pauvres cols bleus. Elle contient même fréquemment des chevaux que certains voudraient libérer, mais dont personne ne semble avoir pour fonction de ramasser les excréments.

Ce qui distingue foncièrement ces deux types de parades urbaines c’est, pourrait-on penser, le caractère politique de la seconde, caractère qui se reflète dans la différence entre les escouades que l’on retrouve en queue de manif. Si la présence de policiers manifeste le potentiel conflictuel des manifs étudiantes, que dit la présence des cols bleus à la parade des jumeaux? Que celle-ci, étant un divertissement vidangeant immédiatement ses traces, est apolitique? Ou, plutôt, que, justement parce qu’elle cache ses traces et se veut pure événementialité sans conséquence, elle est dépolitisante, c’est-à-dire qu’elle tue toute potentialité politique? De celle-ci, il ne reste rien, aucune trace matérielle et elle se veut, ainsi, inconsciente de ses externalités et, ultimement, d’elle-même comme collectivité; la séparation interne à celle-ci est entière, aucun dialogue n’émerge entre sa tête et sa queue. Espérons que cela soit différent pour la manif à laquelle j’ai participé.

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Désobéir avec classe: digressions scatologiques sur l’idée de loi

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Depuis le jour où nous apprîmes, sous l’injonction parentale, à contrôler nos sphincters, l’habitude s’est ancrée en nous, en même temps que le dégoût et le mépris de nos propres fèces, d’obéir. La sujétion aux règles de la bienséance, tout comme l’obéissance aux lois, cela s’inculque, douloureusement, et puis l’apprentissage lui-même finit par s’oublier, jusqu’à devenir seconde nature, jusqu’à faire corps avec nous. Nous apprenons la honte et devenons propres de nos personnes, en réprimant toute inconvenance. Nous incorporons la loi avant même de pouvoir la comprendre. La soumission devient ainsi réflexe, à tel point que nous réagissons souvent devant ceux qui contestent la loi avec le même air outragé que nous inspirerait une défécation publique.

Telle une bande de joyeux coprophiles, les étudiants québécois ont entrepris de secouer ce joug de l’habitude qui veut que chacun satisfasse ses besoins à l’abri des regards, isolément, dans la solitude du cabinet. Qu’on comprenne bien, ce n’est pas d’excréments dont il est ici question, mais de l’effet d’individualisation, de séparation, de ségrégation qu’induit notre observance de règles que personne n’ose plus discuter. Tout comme il y a un enjeu sanitaire à ce que nous confiions aux égouts nos déjections personnelles, suivant une règle sans laquelle la vie sociale serait sans doute bien plus pénible, l’effet de cette norme n’en est pas moins de pétrifier cette même vie collective, de nous isoler les uns des autres, de nous enfermer dans des automatismes dont nous ne pouvons plus nous affranchir qu’avec peine.

Or, l’apprentissage de la propreté fait aussi naître en nous une passion bien particulière, affairée, méticuleuse, sévère : la passion de l’ordre. Chaque chose doit avoir sa place, et il faut savoir se soumettre à la nécessité supérieure de cet ordonnancement, selon les catégories duquel nous devons calibrer nos envies et nos plaisirs. Et cette passion de l’ordre, du classement, de l’efficacité, qui en pousse même certains à vouloir briller parmi les meilleurs dans l’art de la constipation maîtrisée, cette passion peut devenir malicieuse, mesquine, autoritaire, violente. Dans certains cas extrêmes, elle peut même conduire à faire voter des lois spéciales, destinées à contraindre tout un chacun à s’en retourner dans l’intimité de ses chiottes.

Délaissons un moment les métaphores fécales pour remarquer à quel point l’adoption de la loi 78 trahit la cécité de nos gouvernants. Dans sa volonté de réinstaurer l’ordre à tout prix, quitte à sacrifier au passage les libertés publiques, quitte à démolir le droit associatif, quitte à criminaliser la dissidence, le gouvernement libéral révèle la profondeur de son ignorance des choses humaines. La loi spéciale ne signale pas juste une mécompréhension des tactiques du mouvement étudiant, qui dévoilent la radicale nouveauté des modes de pensée et d’action que celui-ci déploie, et qui paraissent insaisissables pour l’œil vieilli des autorités. Elle montre par-dessus tout la surprenante capacité de ces dernières à se chier dans les mains. C’est dire qu’une loi, si elle peut suspendre le droit en décrétant l’état d’exception, peut aussi miner l’autorité de ceux qui la promulguent, et à travers eux, celle de toute loi en général.

« La loi spéciale, on s’en câlisse! », clament les manifestants. Ce faisant, on s’aperçoit que la liberté d’expression n’est pas tant un droit formel, aussi sec que l’encre du texte constitutionnel, et qu’il nous serait loisible d’exercer ou non selon notre convenance. La liberté se manifeste précisément au moment où on veut la suspendre. Elle se découvre comme un immense pied de nez, comme une tonitruante invitation à manger de la marde adressée à ceux qui nous gouvernent, et qui renvoie ceux-ci, par-delà l’impersonnalité de leurs fonctions, à l’être de chair qu’ils sont tous, à ces corps qui, à heures fixes, baissent leur froc et trônent en silence, tandis que s’écoule de leurs boyaux la matière putride qui ressemble tant à leurs politiques que c’en est à s’y méprendre.

Certains appelleront licence cette liberté reconquise devant les lignes policières. Ils y verront les ferments d’une anarchie dont ils redoutent le désordre et la confusion. Ceux-là ne comprendront jamais qu’au fin fond de la grève étudiante, il y a le désir et la volonté de repolitiser la vie, y compris dans ce qu’elle a de plus scabreux, de plus primitif, de plus nauséabond. Et ce faisant, il s’agit, pour nous toutes et tous, de redécouvrir à quelles conditions nous pouvons faire communauté. Admettons-le, savoir maîtriser ses sphincters en fait peut-être partie.

Revendiquer la désobéissance, ce n’est donc pas un retour au stade infantile de la psyché, à cet âge où le changement de couches préfigure, devant la figure parentale qui accomplit cette besogne, la soumission à l’empire de l’État, avec ce que cela comporte d’humiliation, de renoncement et de rage contenue. Revendiquer la désobéissance, et le faire avec toute la classe dont nous sommes capables, c’est au contraire l’affirmation d’une autonomie qui veut que, pour qu’elle emporte notre adhésion, pour que l’on accepte de s’y plier, pour que nous daignions la faire nôtre et lui prêter nos forces, la loi doive être reconnue comme légitime.

En ce sens, du moment où elle est mise en question, dès lors qu’elle cesse d’être un réflexe conditionné, une habitude sans conscience, l’obéissance apparaît pour ce qu’elle devrait toujours être, soit l’objet d’un choix libre et éclairé, autrement dit, l’aboutissement d’une démarche éthique, ainsi que le fruit d’une délibération qui ne peut intervenir qu’entre égaux. Or, c’est cela même que le cabinet ministériel nous dénie. Maintenant que nous nous sommes levés, sans doute est-il temps de tirer la chasse.

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