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Lotte et Léolo à Montréal

Par Robert M. Hébert

Me voici sur un parallèle, une ligne imaginaire,
une ligne de mon imagination;
c’est celle des oiseaux, des nuages,
des lambeaux de souvenirs qui s’égrènent,
des millions de passants que je ne connais pas.
Et aussi à l’autre bout de la barre invisible, des ours polaires,
des lièvres, des traces dans la neige.
Je me vois, je suis agrippée au 52e parallèle nord, trentaine de minutes,
traversant Berlin la grande.
Avec ses tracés, sa géométrie complexe.
Ruines anciennes, sédimentées.
Parallèle qui traverse aussi Amsterdam,
mon oncle disait « go straight west »
avant notre évasion de Berlin-Est à l’été 1989.
Fin de l’enfance.

 

Je m’appelle Lotte.
On me donne aussi d’autres noms,
j’y fais mes dents. Je serais une réfugiée, une immigrante Allemande
mais parce que moi je rêve, je ne le suis pas.
Je suis plus, encore plus…
La liberté, en quelque part, c’est pouvoir oublier pour mieux mesurer
le choc de la mémoire.

 

Un jour, je marchais sur la rue Saint-Hubert;
J’ai tourné vers la gauche,
place Roy, Königsplatz.
Dans une lumière familière, le ciel a reculé, basculé.
Cette petite place, avec ses pavés, ses chaises de métal,
ce bassin d’eau avec une mappemonde,
un monsieur bizarre riait
en plaçant son chien sur un des continents…
Je ne sais pourquoi, la façade de l’édifice de la Phonothèque
m’a rappelé un autre lieu.
Et j’ai revu mon ange gardien, le vieux Zufall,
Dr Zufall dans le quartier Friedrichshain, au nord de la gare Ostkreuz.
Il venait me chercher avec d’autres camarades.
Il riait pour exorciser la grisaille des plafonds.
Un appartement « brik à brak », rempli de livres, de surprises
sous les regards de Robert et Clara Schumann.

 

Qu’est-ce le Mur de Berlin, un mur aveugle.
Une ombre en zigzag qui fait même peur aux milliers d’ogives nucléaires,
SPRENGKÖRPER (geste de folie)
Dr Zufall disait : tout a commencé avec le cheval de Napoléon
sous la porte de Brandenburg,
avec quelques philosophes,
et se termine devant les chevaux de cowboys américains
et de Cosaques qui ont traduit la langue allemande du Dr Marx.
Dans la nuit les monuments non regardés
baillent de leur insignifiance.
Il disait : où se réfugient les oiseaux?
Les rossignols font-ils la queue pour des visas et des passeports?
Dans un corridor il projetait des courts métrages
de Brother Keaton et Švankmajer.
Voltiges, dangers, monstres étranges.
Comment se procurait-il ces trésors? Je n’ai jamais su.

 

Dr Zufall nous apprenait à écrire des poèmes.
Des petites phrases, des contacts.
Nous, assis sur les chaises grinçantes dans la cour
à imaginer d’autres mondes et mers.
Les mots se jouent, fulgurent,
les verbes n’ont jamais le dernier mot dans la phrase.

 

 

BERLIN-MONTRÉAL, lignes géographiques, est ouest,
boulevard Saint-Laurent, la frange,
diagonales nord sud,
pauvreté ou richesses, îlots de marginalité,
mais toujours pas de marchands de saucisse ambulants!

 

Un autre jour, je suis allé voir Léolo du cinéaste Lauzon
Wunderbar! coup de foudre pour Léolo comme une musique
avec sa lumière à la Rembrandt.
Ce Dompteur de vers de terre,
l’ange gardien qui veut protéger Léolo,
qui cherche dans les poubelles, lettres, photos, dessins,
Léolo qui rêve à l’Italie
et moi qui ai rêvé du Canada,
qui plonge à la recherche du trésor des pirates,
qui replonge dans les eaux d’une rivière polluée.
Merde des origines.
« Les mots et les images doivent se mêler à la cendre des vers
pour renaître dans l’imagination des humains ».
Et surtout à la fin l’immense bibliothèque souterraine,
la cave aux livres, journaux personnels,
archives abandonnées par des
milliers d’autres rêveurs.
Quel est donc ce destin?

 

J’ai enchaîné avec Les ailes du désir de Wenders.
Du ciel à la Staatsbibliothek, lecteurs,
passants à la recherche de silence,
le vieux Homer qui cherche des photos, enfants morts,
Il faut continuer à raconter,
ne pas renoncer à une épopée de la paix…
Je ne sais plus;
puis l’inspecteur Columbo
m’a visité une nuit, en rêve.
Très vieilli, il m’a dit : Berlin, lovable city, you should see again.
Il s’est penché sur moi, il était aveugle des deux yeux
mais il souriait, je me suis blottie contre lui.
Sans une histoire tu es morte.
Sans une histoire commune, tu ne peux exhausser ta conscience.

 

CONTRE les murs — CONTRE les bunkers des identités
CONTRE la chiennerie de l’histoire —
Halte aux stigmates.
Je veux sauver tous les Léolos du monde entier,
tous les acrobates des mots secrets.
« Je m’emballe comme un mustang près duquel un train passe.
Je suis juive, juive, juive! Ce pays est mon pays »,
Bérénice Einberg.
Ich gehe durch wie ein Mustang, an dem ein Zug vorbeifährt.
Ich bin jüdisch, jüdisch, jüdisch! Dieses Land ist mein Land…

 

Les 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant théâtre et installation vidéo : Berlin appelle créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. J’y ai écrit trois monologues. Le premier « Prologue aux nouvelles clameurs » a été publié dans Trahir, février 2016. Voici le deuxième joué et récité par Catherine de Léan. Beaux souvenirs!

 

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Trou de mémoire – le retour aux sources d’Hochelaga, terre des âmes

Dans l’expectative d’une rencontre avec François Girard, Georges Wahiakeron, Dominique Rankin et Jacques Newashish, le mardi 8 août 2017, dans le cadre du festival Présence autochtone.

Par René Lemieux, Montréal

François Girard nous a habitués au genre choral, notamment avec ses films Trente-deux films brefs sur Glenn Gould (1993) et Le Violon rouge (1998). Son dernier film bientôt à l’affiche, Hochelaga, terre des âmes, une commande des célébrations du 375e anniversaire de Montréal, s’inscrit dans cette manière de concevoir un scénario, cette fois autour non pas d’un objet ou même d’une personne, mais d’un lieu, « Hochelaga ». Autour de ce lieu circulent des personnages généralement peu connus, sinon fictifs, qui se succéderont tour à tour dans un récit qui ne vise ni la progression historique vers une téléologie du sens, ni l’éparpillement incohérent se dissolvant dans l’absurde, mais peut-être un entre-deux, un mode de compréhension de l’Histoire qui s’institue dans une circularité signifiante.

Contrairement à une fresque historique traditionnelle qui soumettrait le passé au test de son utilité pour expliquer le présent, c’est ici le présent qui se déconstruit pour se démultiplier dans les strates de ces « petites » histoires peu connues qu’on ne se raconte pas toujours. Ces histoires ne sont pas linéaires : elles se constituent comme des retours en arrière sans finalité précise, comme une suite de détours achronologiques intelligemment juxtaposés. François Girard, avec un des protagonistes principaux du film, Batiste Asigny (joué par l’artiste Samian), fouille littéralement le trou de mémoire collectif qu’ont les Montréalais et le ramène à la surface. C’est un retour aux sources de Montréal, et ce, par-delà sa fondation officielle en 1642, notamment en donnant une très grande place aux peuples autochtones (des Iroquoiens du Saint-Laurent, ici représentés par des Mohawks-Kanien’kehá:ka, et des Algonquins-Anishinabeg). Fait peu commun dans le cinéma québécois, on pourra entendre abondamment les langues de ces peuples.

Si on me permet ce cliché carrollien, François Girard nous amène avec lui et ses découvertes au fond du terrier du lapin montréalais, et ce qui se met au jour, c’est également l’envers du miroir. Le miroir de quoi? Celui de notre propre subjectivité collective comprise comme une totalité uniforme et singulière : traverser le miroir, c’est ici faire l’expérience de cette multiplicité oubliée qu’on peine à prendre en compte socialement. On cesse de se voir soi-même sur la surface réfléchissante du miroir; on commence peut-être à réfléchir l’Autre. À travers cette épreuve se dévoile l’incystance du lieu[1], de la blessure ou de la marque – du trou de mémoire qu’il nous faudra bien un jour reconnaître.

À partir de ce film, je souhaiterais aborder trois axes de questions : d’abord, comment peut-on penser le rapport qu’entretient le cinéma à la vérité historique, ou à l’« authenticité »? Doit-on tout faire pour paraître véridique, et si c’est le cas, comme s’y prend-on? Ensuite, quels rapports entretient le cinéma avec les enjeux politiques actuels, tant du point de vue de son financement que de celui de la portée d’un projet politique implicite ou non que peut avoir un film? De quel cinéma politique ou de quelle politique du cinéma s’agit-il ici? Finalement, comment le cinéma, comme usage des représentations, peut-il aider ou non un objectif de réconciliation avec les Premiers Peuples.

 

Post-scriptum du surlendemain de la rencontre, 10 août 2017

On me permettra d’ajouter un post-scriptum à la suite de la rencontre, peut-être sous forme de recommandations. Bien que je sois sympathique aux visées réconciliatrices du réalisateur François Girard, je dois admettre que je vois également un danger potentiel à l’usage du terme « métissage » tel qu’on a pu l’entendre lors de la rencontre. Le métissage en soi n’est pas un problème, c’est plutôt certaines appropriations du concept qui peuvent être problématiques. L’une d’entre elles est, paradoxalement, la disparition de l’altérité qu’on pensait promouvoir[2]. Lors de la rencontre, Girard a mentionné à de nombreuses reprises l’écrivain John Ralston Saul, auteur du livre A Fair Country: Telling Truths About Canada (2008). Je n’ai pas lu ses livres, mais je peux penser qu’ils ont des objectifs fort louables. Toutefois, il arrive un temps où ce « métissage » que représente le Canada (c’est-à-dire, disons-le franchement, l’État canadien) servira à des fins peu honorables. J’étudie présentement en droit autochtone et, dans ce domaine, il me semble évident que l’usage d’un tel métissage devient un topos non pas pour reconnaître une altérité, mais pour continuer la dépossession des peuples autochtones : si l’État est métis, c’est qu’il possède à juste titre le droit d’être juge et partie des différends, en particulier ceux qui relèvent de l’usage du territoire. Le métissage peut ainsi devenir une désappropriation (y compris culturelle) par un autre nom[3].

Après la rencontre, une femme est venue me voir pour me demander si j’étais autochtone. J’ai répondu non. « Voilà! Un autre qui ne veut pas l’admettre! » Elle s’est alors mise à raconter une histoire – je dois dire que c’est la première fois où ça allait aussi loin. Il n’y a jamais eu de Français dans la vallée du Saint-Laurent, me dit-elle, les Français se sont installés au Cap-Breton (aujourd’hui en Nouvelle-Écosse). Dans la vallée, il n’y avait que des « Indiens » et quelques prêtres français. Qu’est-il arrivé? « Ils nous ont rebaptisés avec des noms français et nous ont appris la langue, c’est tout. » Puis elle s’est mise à m’expliquer une théorie sur la forme des nez au Québec. « Regarde Paul Piché! Un pur Mohawk! » Déjà là, on remarque un glissement : on passe du métissage à la pureté, de la culture autochtone au phénotype « indien » (la forme du nez, mais aussi la grosseur des pommettes – on l’entend beaucoup aussi –, la couleur des cheveux, de la peau; bref, les pires clichés racistes et coloniaux). Il faudra qu’on m’explique à quoi est censé ressembler un Mohawk et comment Paul Piché recouvre l’image qu’on en a. La conclusion de la dame faisait froid dans le dos : « Regarde autour de toi, y’en n’a pas d’Indiens, c’est nous les Indiens! »[4] Mais plus important encore, ce qui disparaît avec ces « Indiens » qu’on ne sait plus reconnaître, c’est la culture, les ordres juridiques et politiques autochtones et leur droit à l’autodétermination. C’est un pas que ne franchit pas Girard, heureusement, mais voilà quand même le zeitgeist dans lequel est plongé le Québec, et il faut pouvoir y répondre.

Il est fort louable de s’intéresser à la culture autochtone, de la faire connaître, et peut-être même de montrer à quel point elle a eu un impact sur la nôtre. Mais il y a là aussi un risque, celle de la faire disparaître par l’entremise de cette même promotion. J’ai peut-être tort, mais il me semble qu’il y a une ligne à ne pas franchir. Cette ligne est très mince, je l’admets : c’est la ligne qui se situe entre notre culture et les leurs. Je le conçois très bien, cette posture est fort problématique, et quasiment impossible à tenir – elle est certainement appelée à changer. Si d’un côté, on pense qu’il y a une incommensurabilité entre nos deux cultures, une incompatibilité peut-être, n’est-ce pas faire le jeu de l’État colonial et ses politiques « civilisatrices »? Mais dans l’autre cas, subsumer la différence dans un métissage peut aussi être repris et mis à profit par l’État qui devient le seul acteur légitime au détriment des singularités politiques et juridiques. Dans les deux cas, l’État et ses représentations sont problématiques – bien évidemment. Un catch 22, une aporie – mais personne n’a dit que la décolonisation allait être facile.

On pourrait imaginer un test pour les productions culturelles : ce qu’on écrit ou ce qu’on produit vient-il contribuer au mythe du « vanishing Indian », de l’« Indien » qui disparaît? Girard passe le test, je pense : l’histoire qu’il raconte crée une circularité où les 750 ans d’histoire nous obligent à réfléchir à la place des Autochtones aujourd’hui (et pas « autrefois », comme tant d’autres œuvres les situent). Mais je continue de me questionner – et de m’inquiéter – sur l’usage de la notion de métissage au Québec qui, trop souvent, sert des intérêts qui ne sont pas ceux des peuples autochtones.


Note

[1] Sur le concept d’incystance que je reprends de Simon Labrecque, voir son texte « Remarques sur le concept d’incystence : un cas d’auto-traduction », Trahir, mai 2014. L’élaboration de ce concept fait suite à sa traduction de Reza Negarestani et de son jeu sur « ( )hole », le trou et l’absence du tout (absence du « w » pour « whole »).

[2] J’en parle dans ma critique du documentaire L’empreinte : « Tout est à refaire – critique de L’empreinte », Trahir, septembre 2015.

[3] Je recommande fortement la lecture du livre Indigenous Writes: A Guide to First Nations, Métis & Inuit Issues in Canada de Chelsea Vowel (Winnipeg, Highwater Press, 2016). Sur la question métisse, voir le chapitre 4; sur la question de l’appropriation culturelle, voir le chapitre 9.

[4] C’est aussi ce qu’énonce Serge Bouchard dans L’empreinte, voir ma critique.

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Programmation de la 26e édition du festival Présence autochtone

Par Karina Chagnon

Toute culture, pour perdurer, doit se transformer, prendre le risque des emprunts, résonner dans le présent et se projeter vers le futur.

André Dudemaine

Le plus important festival consacré à la culture des Premières Nations au Québec se tiendra à Montréal du 3 au 10 août 2016. On y propose une foule d’activités, dont des spectacles de musique, de danse et de théâtre, de lecture de poésie et des expositions d’art en plus d’une cinquantaine de projections vidéo d’artistes autochtones de partout dans le monde. Pour la programmation détaillée, consultez l’horaire sur www.presenceautochtone.ca

 

L’été démarre en baptême

Le 21 juin, Jour national des peuples autochtones, sera l’occasion de donner le coup d’envoi de l’été et du festival avec le lancement d’une instance autochtone sur le territoire métropolitain : la Commission de toponymie sauvage. Le rendez-vous aura lieu à 11 h 30 sur la Place d’Armes pour le premier geste de la commission.

 

Les projections à ne pas manquer

100-tikis

100 Tikis de Daniel Talaupapa McMullin

Pour le lancement du festival, Présence autochtone accueillera en primeur le 3 août à la Grande Bibliothèque le lancement canadien du film de 100 Tikis de Daniel Talaupapa McMullin, un artiste des îles Samoa. Décrit comme une sorte d’antidote à of the North, le film explore l’appropriation culturelle avec des images d’exotisme tirées de l’univers pacifique.

mekko

Mekko de Sterlin Harjo

Les longs métrages de production ou de réalisation autochtone sont de plus en plus nombreux et le festival offre l’occasion d’assister à des primeurs montréalaises en présence des réalisateurs. Parmi les longs métrages qui seront présentés, mentionnons Chasing the Light du cinéaste navajo Blackhorse Lowe, lauréat du Prix du meilleur film de l’American Indian Film Festival en 2009 et Mekko de Sterlin Harjo, un cinéaste séminole qui nous offre une histoire traditionnelle remaniée dans un univers contemporain d’errance urbaine. Dans la catégorie des documentaires, notons Napagunnaqulusi: So That You Can Stand, un documentaire produit par la société Makivik.

Des films en provenance d’Amérique latine seront aussi à l’écran, notamment Hija de la laguna, un documentaire péruvien d’Ernesto Cabellos Damián et Lo que Ileva el rio du Vénézuélien Mario Crespo. Enfin, la compétition pour le Prix APTN auquel concourent ces longs métrages sera l’occasion de revoir des films qui se sont démarqués par le passé, dont Le Dep de Sonia Bonspille-Boileau et Firesong d’Adam Garnet-Jones.

Instauré par le Wapikoni mobile, le Regroupement pour la cocréation audiovisuelle autochtone (RICAA), un organisme de coopération internationale qui regroupe des organismes de formation et de production audiovisuelle communautaires chez les peuples autochtones présentera son premier film Le cercle des nations en clôture du festival le 10 août à la Grande Bibliothèque.

 

La culture abénakise à l’honneur

pulpe-fiction

Pulpe fiction de Sylvain Rivard

Du 14 juillet au 3 septembre, Présence autochtone présente l’exposition Pulpe fiction de l’artiste abénakis pluridisciplinaire Sylvain Rivard. Mettant à profit les techniques artisanales traditionnelles dans ses collages, Rivard nous amène au cœur de l’imaginaire abénakis dont la culture matérielle est intimement liée aux frênes. Le 5 août à 15 heures et le 7 août à 19 heures, Rivard mettra en scène une activité de travail traditionnel de transformation du frêne. À l’aide de différents arbres abattus sur l’île de Montréal en raison de l’argile, Rivard réinventera l’abattage préventif des frênes pour y démontrer la possibilité d’approvisionnement et de ressourcement culturel. Les ateliers de transformation traditionnelle du frêne seront accompagnés de photos anciennes, de panneaux d’interprétation, de contes et de poèmes ainsi que la participation d’un DJ autochtone.

 

Les concerts sur la scène près du grand Tipi, Place des Festivals

electrochoc

ÉlectroChoc avec DJ XS7

Dès le 4 août, la silhouette des cervidés nordiques se dressera au milieu des jets d’eau de la Place des Festivals tandis que la tortue marine attend de recevoir sur son dos Atahensic, la grand-mère des humains, tombée du ciel et portée par les oies. C’est dans le cadre du festival qu’a lieu l’annuel Défilé de l’Amitité nuestroamericana qui offre en clôture un concert de jeunes artistes.

Les concerts ont tous lieu à 20 h 30. Ils regroupent Digging Roots, le groupe auréolé d’un prix Juno qui chante en anishinabemowin et en anglais qui offrira un concert le jeudi 4 août, tandis que le chanteur innu Shauit lancera son nouvel album le vendredi 5 août. Le samedi 6 août sera l’occasion de danser avec la soirée ÉlectroChoc du DJ XS7, le musicien micmac Alexander Jerome de Gesgaperigag. Enfin, le dimanche 7 août, nous pourrons écouter l’auteur-compositeur-interprète mohawk Logan Staats, originaire de Six Nations, jumelé pour la première fois avec le groupe Kawandak qui compte le réputé arrangeur et contrebassiste Normand Guilbeault.

 

Des images revisitées

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Classic Rock de Riel Benn

Avec Classic Rock, l’artiste Riel Benn revisite des images classiques de pochettes de disques de rock ‘n’ roll avec son imaginaire de trickster pour relier des chansons connues aux réalités autochtones. Les œuvres originales et l’ensemble de la série seront présentées à l’espace Ashukan partir du 3 août et des reproductions grand format seront affichées sur la rue Sainte-Catherine du 3 au 7 août.

 

Une exposition d’art itinérante

ᐊᐛᓯᔅ awaasis, qui signifie animal en langue naskapie, est une exposition itinérante qui débutera dans la communauté Kawawachikamach (Nation Naskapi) au mois de juillet et qui voyagera à Montréal dans le cadre du festival. L’exposition se veut une plateforme d’échange entre les différents peuples autochtones et non-autochtones sous le thème des insectes et des animaux. Celle-ci prendra de l’ampleur en voyageant et en captant les relations entre les insectes, les plantes et les humains à travers les différentes cultures et les différents espaces, notamment entre l’espace urbain de Montréal et l’espace rural et subarctique de la Nation Naskapi de Kawawachikamach (Québec).

 

Tradition orale innue

Pour ce qui est des activités littéraires, l’anthropologue Rémi Savard, qui a travaillé au sein des communautés inuites et innues du Québec et du Labrador, lancera son dernier livre, Carcajou à l’aurore du monde : fragments écrits d’une encyclopédie orale innue, à la librairie Zone Libre.

 

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La performance artistique autochtone atteint la masse critique – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Peuples invisibles

ou invisibilisés, à qui est demandée

de la quantité à la qualité, une masse critique?

massecritiqueOrganisée par la Indigenous Performing Arts Alliance (IPAA), un regroupement dont un des objectifs est le recensement des événements artistiques associés aux peuples autochtones, la table ronde « La performance artistique autochtone atteint la masse critique » réunissait quatre artistes d’origine autochtone maintenant basés à Montréal : Yves Sioui-Durand, Lara Kramer, Émilie Monet et Leticia Vera. Pendant près de deux heures, les quatre participants raconteront leur histoire personnelle – celle d’une migration vers Montréal, de Québec ou d’aussi loin que le Mexique – et parfois l’histoire de leur peuple – Wendat, Oji-Cri ou Anishinabe. L’événement était aussi l’occasion de faire le point sur la place des Autochtones sur la scène artistique contemporaine à Montréal.

Montréal est un lieu diversifié, la ville est, dit-on, celle où la proportion de trilingues (personnes parlant trois langues) est la plus importante dans le monde. Pourtant, force est d’admettre que les autochtones servent souvent de token dans les événements artistiques. Il n’y a pas un seul lieu à Montréal, aura-t-on entendu lors de la table ronde, qui soit dédié à son histoire autochtone vieille de plus de 5000 ans, soit plus de dix fois la durée de l’établissement colonial français. Devant cette réalité, de nombreux artistes autochtones participent à la vie culturelle montréalaise en apportant leur perspective singulière, même s’ils font souvent face à de grandes difficultés en ce qui a trait à leur reconnaissance.

Il faut toutefois se garder d’attribuer aux artistes autochtones une essence quelconque : il n’y a pas de culture homogène qui les subsumerait tous, ni ne doit-on réclamer d’eux qu’ils s’identifient à un modèle qu’on fantasmerait à leur égard. Il s’agit plutôt, dans un travail collectif de décolonisation, de laisser la place à ces artistes provenant de peuples non seulement « invisibles » (comme on l’a rappelé, empruntant l’adjectif à Richard Desjardins), mais aussi, pourrait-on ajouter, « invisibilisés » tant la disparition de ces peuples semblent encore à l’ordre du jour de nos pouvoirs politiques. On fêtera l’an prochain le 375e anniversaire de Montréal, plusieurs activités incluront des éléments autochtones, mais jamais n’est-on allé chercher des producteurs autochtones. On subventionnera un film au montant de près de 14 millions du cinéaste François Girard pour nous raconter une histoire sur 750 ans, alors qu’on aurait pu financer plusieurs projets cinématographiques plus petits qui rendraient compte de la réelle diversité des créateurs montréalais. Sioui-Durand commente, et je paraphrase : « On préfère encore la verticalité à la multiplicité. »

Cette question de la verticalité, de l’unique ou de l’Un est revenue à plusieurs reprises, notamment sur la question de l’« excellence » en art, une question qui avait été abordée, nous apprend-t-on, lors de la précédente table ronde. Si la présence autochtone est si peu manifeste, ne serait-ce pas tout simplement parce qu’elle n’est pas « de taille »? C’est une vieille question qui affecte toutes les minorités : doit-on subventionner d’abord les arts autochtones pour qu’ils puissent ainsi se faire connaître et se faire apprécier, ou doit-on attendre qu’un artiste particulièrement talentueux surgisse de lui-même afin d’obtenir enfin les subventions qu’il mérite? Les participants de la table ronde semblent privilégier la première option, ce qui permet de mieux comprendre l’expression « masse critique » dans le titre de l’événement. Brièvement évoquée par les organisateurs, cette notion scientifique désignerait la quantité de matière nécessaire pour déclencher une réaction nucléaire. On pourrait ainsi y voir une réponse à l’exigence d’« excellence » (qui est très ou trop souvent associée à la « performance » au sens de « rendement »). Si, comme dans n’importe quel milieu, il faut d’abord de la quantité pour que d’elle surgisse de la qualité – et chacun, dans son travail personnel, n’a-t-il pas le même sentiment? – comment peut-on alors exiger de l’« excellence » de la part des artistes autochtones alors qu’une opacité bien réelle est jetée sur cette scène? Pour qu’il y ait « excellence », il faut d’abord rendre visible et promouvoir activement les artistes autochtones qui sont déjà là et qu’on refuse souvent de révéler. La scène autochtone ne demande rien d’autre : reconnaître la présence des artistes, les aider, les encourager, et ce, sans relâche – ce que Montréal ne sait pas encore faire.

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Landline: De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake – OFF.T.A. 2016

Monument-National, dimanche 5 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

En attente/stand by

CANT TALK IM IN A SHOW

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Salut Sarah,

Je me permets de t’écrire par l’entremise de l’OFF.T.A., comme ils me permettront peut-être de m’adresser directement à toi, même si c’est à eux que ce texte est envoyé, et même si on sait tous les deux que notre relation ne peut passer que par ce tiers, et même si je doute que tu pourras me lire.

Landline 1On s’est écrit hier, dans le cadre d’un événement intitulé « Landline : De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake ». Je n’ai pas réussi à te répondre une dernière fois, alors j’en profite pour t’écrire. Parce qu’on est sur écoute – ou plus précisément sous surveillance – il faut bien évidemment expliquer : toi et moi, Sarah, on a été en relation par texto pendant une heure, toi à Wendake, moi à Montréal. On m’avait donné ton numéro de cellulaire, on t’avait donné le mien. Avant de nous demander de marcher dans le quartier aux alentours – de mon côté, au Monument-National –, on nous a remis chacun un petit iPod déclenché au même moment. On nous a aussi remis une cocarde où est écrit en majuscule : « CANT TALK IM IN A SHOW » (sans les apostrophes). Étrange, ironique : assurez-vous de ne pas avoir à communiquer avec personne autour de vous afin de mieux vous concentrez pour communiquer avec quelqu’un que vous ne voyez pas ailleurs…

L’idée était bonne, ce n’était pas la première fois que l’expérience était faite (on en retrouve d’autres sur le web, entre Ottawa, Halifax et Whitehorse – on pourrait se demander pourquoi avoir insisté sur la relation Montréal-Premières nations cette fois, peut-être pour être dans le thème de l’OFF.T.A. de cette année, mais c’était bien commode d’avoir du monde d’assez loin pour pouvoir faire dire à l’enregistrement « à des centaines de kilomètres, quelqu’un comme vous… » et qui parle français, la chose aurait été plus délicate à Manawan, disons, où on parle très majoritairement atikamekw, ou même Kahnawake, où là c’est la très courte distance qui pose problème… mais passons –). Tout l’enjeu était donc de mettre en relation deux inconnus, mais la seule manière de le faire est de passer par un tiers – il faudra s’en souvenir.

Ainsi, c’est un enregistrement qui nous parle, entre nous, on ne se parle pas – on s’écrit, mais à la demande de la voix. Cette voix nous enjoint de prendre conscience de notre environnement, de repérer des lieux, de nous souvenir d’un ami et de la dernière conversation qu’on a eu avec lui. Et il faut se dévoiler, se raconter, s’exposer à l’inconnu à l’autre bout des ondes. La voix commande, elle donne des injonctions – bien évidemment, on n’est pas obligé de la suivre, mais si on ne la suit pas, on n’est plus dans le jeu – et on veut rester dans le jeu, on est là pour ça. Si je me souviens bien, une des premières injonctions, c’était à propos de faire un geste de la main, et la voix disait que tu avais fait le même geste, mais que si je ne faisais pas confiance à la voix, alors je pouvais t’écrire pour m’en assurer. Spontanément, je t’ai texté : « J’ai confiance. » Tu m’as simplement répondu : « Aussi. » En qui avions-nous confiance, dans la voix, ou l’un pour l’autre? Ce fut le premier texto envoyé – à part le « stand by » devenu plus tard « en attente » qu’on nous avait demandé de nous envoyer l’un l’autre avant le départ.

Comment ça se passait entre Halifax et Ottawa, je ne sais pas, l’accent était peut-être mis sur la mise en relation des solitudes individuelles, quelque chose comme une performance spéculative sur notre société, un constat sur ce monde plein de communication rapide et inutile dans lequel on vit, quelque chose pour nous faire réfléchir à notre condition actuelle. Entre une réserve amérindienne et Montréal, cela ne peut prendre que d’autres significations : une nouvelle solitude, cette fois entre deux civilisations, une cohabitation quatre fois centenaire en terre d’Amérique à ne pas s’écouter.

On nous a ensuite demandé de nous promener, d’explorer les environs, à chaque fois pour nous rappeler que quelqu’un quelque part qu’on ne connait pas faisait la même chose, mais à chaque fois, il fallait faire confiance à la voix, car entre nous, c’est elle qui nous liait par ses interpellations répétées. On nous a aussi demandé de raconter des histoires plus personnelles, ce qui me met toujours un peu mal à l’aise, mais je peux imaginer que pour certains, savoir que la personne à qui on s’adresse est loin, qu’on ne la voit pas et qu’on ne la verra probablement jamais, cela peut avoir un effet désinhibant, libérateur : se raconter – se confesser peut-être – en sachant que l’autre là-bas n’est pas en position de pouvoir profiter de ces aveux.

Tu le sais, un moment donné, à peu près à une quinzaine de minutes de la fin, j’ai cliqué par accident sur le petit iPod, ce qui a fait revenir. J’aurais pu texter « aide » à l’opérateur, mais je t’ai fait confiance. Je t’ai demandé de me dire ce qu’il fallait faire. D’abord un jeu de ping-pong avec des mots, puis il fallait revenir, c’est la voix qui te le disait à toi, mais cette fois, c’est toi qui me transmettait ses ordres, car il fallait rester dans le jeu. On a réussi à garder le rythme toi et moi, on est probablement entrés dans nos lieux de départ respectifs au même moment. Alors que je remettais mon iPod à la personne responsable, et que je voulais raconter mon expérience d’avoir perdu le fil, mais de l’avoir retrouvé grâce à toi, on m’a arrêté et on m’a dit qu’il y avait une suite, qu’il fallait passer de l’autre côté du rideau (j’avais l’image du Magicien d’Oz en tête), car une « surprise » nous attendait. Une femme était là en train de filmer avec une caméra, elle me suivait, j’essayais de me cacher, mais voilà qu’elle me suit, moi et une autre participante, derrière le rideau. On m’invite à m’assoir à une table où se tient un iPad, on nous apporte un morceau de bannique et un thé du Labrador, on s’assoit, on voit dans le iPad en face de nous deux étrangères, une jeune fille et une femme : « C’est René? » dit la femme. « Oui, Sarah? » Mais oui, c’était bien toi, avec ta fille, vous étiez parties en même temps, vous vous êtes retrouvées à la toute fin. On se parle un peu, je raconte rapidement mes mésaventures avec le petit iPod, et puis on nous dit qu’il faut partir, pas le temps de terminer le thé – et de votre côté, à peine aviez-vous commencé votre bagel (pour faire Montréal, évidemment) –, car d’autres arrivent qui prendront notre place avec leurs propres partenaires. Et pendant ce court moment, j’avais en tête et à l’œil cette caméra qui nous suivait et qui maintenant observait et enregistrait nos réactions. Surprise! Surprise? Après avoir quitté la table, je suis directement allé voir le concepteur « are you gonna use that? », lui ai-je demandé – il m’a amené vers les responsables de l’OFF.T.A. qui m’ont assuré que les enregistrements seront archivés, mais pas diffusés, mais je te le dit, Sarah, je me suis senti trahi. Les gags « juste pour rire », très peu pour moi.

Tu me disais par texto qu’une des dernières demandes de la voix était d’écrire ce qui nous avait marqué, ce dont on allait se souvenir. Tu m’as écrit que, pour toi, c’était la première chose que je t’avais écrit : « J’ai confiance. » Tu me l’as répété « en personne ». Je n’ai pas eu le temps de répondre à cette demande de la voix, j’étais pressé pour retourner au Monument-National. Mais j’y pense, de quoi je vais me souvenir de cette expérience? N’est-ce pas cette perte de confiance, ce sentiment de trahison que je ressens – et suis-je le seul à avoir cette impression? Mais j’aimerais me souvenir d’autre chose, j’aimerais me souvenir des échanges qu’on a eus, même si ça n’a pas duré très longtemps, de ton visage aussi, peut-être.

Landline 2CANT TALK IM IN A SHOW – et on nous dit qu’on n’aime pas Shakespeare? Que le monde n’est pas qu’une scène? Alors qu’on nous a vu tous deux comme les acteurs de leur pièce à eux!

Art interactif, ils disent. Moi, je n’avais pas signé pour ça. Je me suis senti trahi, pas par toi, Sarah, évidemment, mais par eux. Je jalouse mon image, on ne retrouvera pas sur le web ma photo ni le son de ma voix, à peine quelques mots écrits, et voilà qu’ils osent me filmer, m’enregistrer pour leur propre profit! J’étais et je suis toujours content de t’avoir vue, mais je pensais à ceux qui, plus ouverts et en même temps moins, auraient écrit sur eux-mêmes pendant cet événement en sachant – en espérant, peut-être – que cette personne à qui ils s’adressaient, ils ne la verraient jamais. Mais pouvait-on s’attendre à autre chose de ce tiers qui nous surveillait? Quel naïf, je fais!

Dis, Sarah, avions-nous vraiment besoin de cette voix pour s’écrire? Quand aurions-nous dû arrêter l’enregistrement pour commencer à se parler vraiment? Autrement dit, et puisqu’il faut élever à son concept ce nouvel échange que j’entame avec toi : a-t-on vraiment besoin d’un tiers pour que les peuples autochtones et non autochtones se parlent? À quel moment pourrons-nous nous dire quelque chose sans passer par un État qui, plus souvent qu’autrement, se contente de la continuation de la colonisation? À quand une rencontre? Plus « authentique », celle-là?

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Tu as mon numéro de cellulaire.

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Classé dans René Lemieux

Aberration toponymique? Coins Molson/Pierre-Falardeau et Michel-Brault

Par Simon Labrecque, Rosemont–La Petite-Patrie

Google Map rue MolsonDans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, à Montréal, entre la rue Masson et le boulevard Saint-Joseph, deux nouvelles rues ont été ouvertes l’année dernière pour desservir de grands immeubles en condominium et des appartements neufs, entre la rue Molson (et le parc Pélican) et la rue d’Iberville (et le chemin de fer du Canadien Pacifique). Ces rues qui débouchent uniquement sur Molson ont été nommées place Pierre-Falardeau et place Michel-Brault. Il est heureux qu’on se souvienne de Brault et Falardeau. Mais que dire de l’aspect étrange, troublant, de cette nomination ou de cette nommaison?

Ces places dont le nom vise à honorer la mémoire de deux cinéastes politiques proches des mouvements de décolonisation et des luttes de libération nationale au Québec et ailleurs donnent directement sur une rue qui honore la mémoire d’un homme, mais aussi d’une famille, qu’il est difficile de voir autrement que comme symbole de la colonisation perpétuée par la bière et le hockey – symbole de l’empire même, dans sa dimension panem et circenses (du pain et des jeux), selon l’expression consacrée du satiriste latin Juvénal. Dans leurs films, les deux cinéastes nous apprennent à relever de tels symptômes des modalités singulières de notre existence collective.

Devrait-on se désoler du rapprochement géographique des noms de Brault et Falardeau du nom de Molson? On oublierait peut-être alors trop rapidement la proximité de la rue Masson, nommée ainsi en mémoire d’un autre riche – moins connu mais riche quand même –, Joseph Masson (1791-1847), « négociant, seigneur de Terrebonne, et conseiller législatif » qui fut président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1845 et « le plus riche Canadien de langue française de la première moitié du XIXe siècle et, de fait, devint le premier millionnaire canadien-français. » L’histoire ambigüe de Masson, banquier, importateur et exportateur, pionnier dans le domaine du crédit, ainsi que négociateur avec les Patriotes en 1838, rend également curieuse sa proximité avec les noms de Brault et Falardeau.

Sans chercher à la raviver, je rappellerai au lectorat de Trahir la polémique du printemps dernier sur « les riches », pour que l’on reprenne la mesure des réactions défensives étonnamment intenses soulevées par le questionnement de l’enrichissement de quelqu’un du coin. Or, ni Brault, ni Falardeau n’aurait à mon sens cherché à défendre un Molson ou un Masson. La proximité du nom d’Iberville ne saurait par ailleurs réduire le contraste des présences nominales, si l’on reconnaît l’aspect colonial et conquérant de l’exploration française de ces territoires-ci jusqu’à la Louisiane.

Comment alors expliquer l’attribution des noms de Brault et de Falardeau à des rues ou des places qui donnent sur la rue Molson? C’est le maire de l’arrondissement, François Croteau du parti Projet Montréal, qui a annoncé cette décision le 16 octobre 2013, en pleine campagne électorale, sur le site internet du parti. Dans un article de La Presse (dans la bouche de Falardeau, le nom du journal résonnait chaque fois dans son association à Power Corporation), il était d’emblée précisé que « [l]a décision a été prise à la suite de discussions avec la famille du militant, écrivain et cinéaste décédé le 25 septembre 2009 ».

Dans le communiqué, on soulignait que l’arrondissement rendrait hommage à d’autres cinéastes qui ont contribué « à la culture d’ici », dans l’objectif de faire de l’arrondissement « un quartier culturel ». Enfin, on mentionnait que le lieu choisi se situait « dans le secteur de l’ancienne usine Norampac sis à l’intersection du boulevard Saint-Joseph et de la rue Molson ». Rappelons que Norampac est une filiale de Cascades qui se présente comme « le premier producteur de cartons-caisses au Canada », qui a fermé son usine de Rosemont il y a plusieurs années. L’intention de Projet Montréal avait été relayée par Radio-Canada (que Falardeau renommait chaque fois Radio-Cadenas) et par Le Devoir (qui ne trouvait pas grâce à ses yeux).

Peut-être le maire Croteau et son équipe pensaient-ils atténuer la présence des Molson et Masson dans la toponymie du coin en rappelant plutôt Falardeau et Brault à la mémoire des plus de 1200 nouveau habitants du quartier qui s’installent progressivement dans les immeubles? On peut toutefois douter que ce geste soit bénéfique pour les noms du créateur des Ordres et du créateur d’Octobre, du moins à l’esprit des autres habitants du coin qui, plus bas sur Laurier, ont dû prendre acte depuis l’automne du fait que leur vue du mont Royal au loin est maintenant obstruée par les bâtisses qui se veulent des lieux « diversifiés » sur le plan de l’appartenance de classe ou de la situation socio-économique. Les noms de Brault et Falardeau servent ici à consacrer localement l’érection d’habitations qui engendrent une véritable réduction de l’horizon occidental! On souhaite une bonne et longue retraite active à ceux et celles qui ont désormais accès à cette vue de l’ouest dans leur immeuble hautement sécurisé, en espérant pour eux et elles qu’il ne s’y trouvera pas trop de ces gens qui, comme dans les commentaires de l’article de Radio-Cadenas, jugent qu’il est indigne de nommer une rue du nom d’un homme dont ils et elles se souviennent seulement comme de quelqu’un qui avait l’air « mal propre » et qui « s’exprim[ait] vulgairement ».

Dans Le Ciel de Québec (1969), La chaise du maréchal ferrant (1972) et plusieurs petits textes réunis dans les Escarmouches (1975), Jacques Ferron a rappelé la structure « manichéenne » des villes et villages québécois, qui se distinguaient en Hauts et en Bas. Cette distinction passait d’abord dans chaque lieu, différenciant un « grand-village » d’un « petit-village » – comme c’est le cas de Saint-Magloire et des Chiquettes dans Le Ciel de Québec –, ou encore, une haute ville d’une basse ville, expression qui a toujours cours à Québec. Évidemment, le bien résidait en haut, près de Dieu et des notables s’identifiant à Paris, Londres ou Rome, alors que le mal résidait en bas, près du Diable et du noyau autochtone ou amérindien des gens de la place. Cette structure dialectique dura un temps – avant que les Chiquettes ne devienne Sainte-Eulalie dans Le Ciel de Québec, avant que les hauts cessent de produire leur propre valeur symbolique en référence au bas tout proche qui leur était dès lors nécessaire et qui leur permettait aussi de respirer, de ventiler, de vivre.

On peut dire grosso modo que cette structure manichéenne a été ébranlée par la fin de l’Amérique amérindienne et qu’elle a subsisté ensuite pour être abattue enfin par l’établissement d’une société industrielle. À Trois-Rivières le bien était naguère localisé dans la paroisse de la cathédrale; maintenant il est partout dans la ville, comme le mal[1].

Qu’en est-il de l’établissement d’une société « postindustrielle »? Selon le bon docteur, une ligne de démarcation passait aussi à Québec même et différenciait les pays d’en haut, à l’ouest, des pays d’en bas, à l’est, pour l’ensemble du territoire québécois, voire pour le Canada d’une mare à l’autre. C’est ainsi que l’on s’est retrouvé avec une rivière du Loup en haut, près de Louiseville, et Rivière-du-Loup en bas, ainsi que mille autres redoublements toponymiques. Enfin, en plus des Hauts et des Bas du pays incertain, il y aurait eu le « profond des terres », qui existait selon Ferron « au sud de Québec, le long des rivières Etchemin et Chaudière. Leurs bassins représentaient un vaste territoire aboutant aux forêts de la Nouvelle-Angleterre »[2]. Par contraste, il me semble que nous devrions aujourd’hui considérer l’élévation des tours d’habitation comme la mise en place d’une surface ou d’une superficialité des terres, surtout lorsque ces immeubles s’élèvent sur d’anciens dépotoirs ou d’anciennes shops nourries à l’exploitation de la sueur ouvrière, comme c’est le cas dans Rosemont.

La superficialité des terres, cela laisse aussi entendre qu’on ne s’en nourrit plus vraiment, de la terre, qu’on a depuis longtemps appauvri le sol et que les terrains vagues, proies des « promoteurs » immobiliers, ont remplacé les champs. Places Pierre-Falardeau et Michel-Brault, on ira effectivement faire son épicerie au Maxi sur Masson, si l’on ne s’arrête pas au McDonald’s en chemin, ou au Loblaws sur Rachel, si le médecin a recommandé la marche pour mourir plus tard, ou à tout le moins, moins douloureusement – à moins que l’on ne s’arrête à la poissonnerie tout près, ou aux petits commerces sur Masson, si on a l’argent et qu’ils n’ont pas eux-mêmes déménagé en raison du coût du loyer. (Si vous cherchez la charcuterie Varsovie, elle est désormais sise en retrait sur la 5e avenue.)

Dans le commentaire des auteurs de Pea Soup, enregistré à l’occasion de la publication du coffret DVD en deux volumes des œuvres de Falardeau et Julien Poulin, À force de courage, par Vidéographe en 2003 (réédité en 2013), Falardeau évoque brièvement l’héritage de Molson sur des images d’enfants jouant une partie de hockey dans une ruelle montréalaise. La partie est interrompue par des camions de livraison de bière Molson/Laurentide. Suivent des images filmées dans un entrepôt de Molson. Falardeau et Poulin racontent alors avoir eu accès à cet entrepôt en se faisant passer pour des étudiants d’une université faisant un travail de session. Il faudrait peut-être à notre tour nous faire passer pour des étudiants pour mettre en lumière les processus par lesquels la toponymie se décide dans les officines du coin. À moins que l’indécidable ambigüité des noms soit devenue une politique officielle, le flou favorisant la survie en pays incertain.


Notes

[1] Jacques Ferron, « Le Québec manichéen », dans Escarmouches, tome 1 – La longue passe, Montréal, Leméac, 1975, p. 92. Repris dans Escarmouches, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, p. 58. Le texte est d’abord paru dans l’Information médicale et paramédicale du 17 février 1970.

[2] Jacques Ferron, La chaise du maréchal ferrant, Montréal, Éditions du Jour, 1972, p. 63.

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Classé dans Simon Labrecque

Noir (NWA): parce que c’est ici

Critique de Noir (NWA), d’Yves Christian Fournier, Les Films Séville, 109 min.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

noirNoir (NWA), un film d’Yves Christian Fournier sorti plus tôt cet été nous plongeant dans l’univers des gangs de rue montréalaises, est maladroit à plusieurs égards. À trop vouloir montrer, le récit devient didactique et grossier. Certains moments sont particulièrement caricaturaux. Par exemple, lorsque le caïd Evans veut venger la danseuse Suzie, pour laquelle il s’est entiché et qui a été agressée par son chauffeur. Evans surprend ce dernier à se vanter, au téléphone, d’avoir trouvé une fille de 17 ans qu’il a envie de fourrer et de mettre sur la scène d’un bar. Il nous était pourtant déjà suffisamment désagréable. Ou encore, quand l’amie de Fleur – la jeune mère qui incarne la conscience morale du film – lui dit qu’elle a hâte, elle aussi, d’avoir une petite fille, la scène suivante est courte, tendue et sans mots : le bébé de Fleur gémit dans les bras de ses parents qui ne semblent avoir aucun plaisir. Le regard muet qu’avait lancé Fleur à son amie en avait pourtant déjà dit amplement.

Yves Christian Fournier affirme avoir voulu s’effacer et faire une fiction qui s’approche du documentaire, un peu à la manière de la série The Wire de David Simon, qui dépeint la vie dans les quartiers pauvres de Baltimore. Force est d’admettre que, malgré le choix du film choral, sans fil narratif unique contrairement à Sortie 67 – premier film du genre au Québec, qui en effet souffrait un peu de simplicité narrative –, Fournier n’a pas su laisser parler son objet et a trop cherché à éduquer son public. Les dernières minutes du film, quoique bien rythmées, apparaissent particulièrement artificielles. Au chevet de son chum violent qui vient de se faire tirer dessus, Fleur déclare : « Je suis juste tannée de vivre dans la violence », puis débute alors un crescendo de violence absurde – dont un meurtre gratuit qui semble n’avoir d’autre utilité que de nous émouvoir –, culminant dans une scène, plaquée là peut-être en mémoire de Fredy Villanueva, qui rappelle un peu trop les bavures policières.

Malgré tous ses défauts, qui semblent s’expliquer en partie par des frictions internes et un budget revu à la baisse, Noir  demeure un objet culturel singulier d’un intérêt certain. En effet, peu de films québécois s’aventurent dans le monde des gangs de rue et du racisme. Ainsi, l’aspect le plus intéressant de ce film est le portrait de Montréal qui y est présenté. On ne reconnait pas la métropole québécoise : violence, prostitution, pauvreté, ghetto… le tableau est digne des pires quartiers des grandes villes américaines. Les nombreuses images sombres et lentes des immeubles d’habitation et de leurs cours intérieures dérangent le spectateur et le laissent troublé. Autant ces paysages pauvres et tristes sont parfois le lieu de solidarité humaine et de réjouissances, autant il en ressort un désœuvrement malsain et une détresse criante. Est-ce bien Montréal? Est-ce bien ici que se trouvent ces enclaves de pauvreté et de discrimination systématique?

Pour Yves Christian Fournier, « le Québec est inconsciemment raciste ». Il faut seulement montrer la manière dont sont organisés les différents quartiers de Montréal pour conscientiser la conjonction entre origine ethnique, niveau de richesse et opportunité socio-économique. Noir nous amène à cette question, trop absente de la sphère publique québécoise : qu’est-ce que ça veut dire être raciste? Question complexe, impliquant de nombreux retours historiques et d’abyssales interrogations sur le sens de l’égalité.

Si la série The Wire réussit à dépasser le manichéisme en nous présentant une réalité tout en nuances, où chacun semble devoir porter sa part du blâme, Noir souffre d’une thèse trop simpliste et explicite. Les personnages manquent souvent de relief, comme c’est le cas du policier joué par Maxime Dumontier, soit le même acteur qui jouait le rôle central du garçon de banlieue postindustrielle qui tente de survivre aux suicides de ses amis dans le premier film de Fournier, Tout est parfait. Cet agent de la paix, l’un des seuls blancs que l’on suit dans le film, est exclusivement désagréable et, n’affichant aucune sympathie, ne s’en mérite aucune de la part du spectateur. Fournier voulait montrer que le profilage racial existe à Montréal, mais il n’a pas réussi à aller très loin dans la réflexion sur les racines et les conséquences de ce phénomène.

Finalement, en juxtaposant Tout est parfait, ou tout autre film sur le même thème – comme l’excellent À l’ouest de Pluton –, à Noir  ou Sortie 67, on peut facilement mettre en relief l’absence de dialogue public entre ces deux réalités : les classes moyennes, avec leurs ados désœuvrés, et les classes plus démunies de Montréal-Nord ou de Laval, où se reproduisent des groupes criminalisés, ne se parlent pas, voire ne se connaissent pas. Tant que cet écart existera, une partie du Québec pourra se dire que le monde de Noir n’est pas le sien. Or, s’il faut écouter ce film, c’est parce que l’action se passe dans un ici qui gagnerait à être moins étranger.

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Classé dans Frédéric Mercure-Jolette