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Programmation de la 26e édition du festival Présence autochtone

Par Karina Chagnon

Toute culture, pour perdurer, doit se transformer, prendre le risque des emprunts, résonner dans le présent et se projeter vers le futur.

André Dudemaine

Le plus important festival consacré à la culture des Premières Nations au Québec se tiendra à Montréal du 3 au 10 août 2016. On y propose une foule d’activités, dont des spectacles de musique, de danse et de théâtre, de lecture de poésie et des expositions d’art en plus d’une cinquantaine de projections vidéo d’artistes autochtones de partout dans le monde. Pour la programmation détaillée, consultez l’horaire sur www.presenceautochtone.ca

 

L’été démarre en baptême

Le 21 juin, Jour national des peuples autochtones, sera l’occasion de donner le coup d’envoi de l’été et du festival avec le lancement d’une instance autochtone sur le territoire métropolitain : la Commission de toponymie sauvage. Le rendez-vous aura lieu à 11 h 30 sur la Place d’Armes pour le premier geste de la commission.

 

Les projections à ne pas manquer

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100 Tikis de Daniel Talaupapa McMullin

Pour le lancement du festival, Présence autochtone accueillera en primeur le 3 août à la Grande Bibliothèque le lancement canadien du film de 100 Tikis de Daniel Talaupapa McMullin, un artiste des îles Samoa. Décrit comme une sorte d’antidote à of the North, le film explore l’appropriation culturelle avec des images d’exotisme tirées de l’univers pacifique.

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Mekko de Sterlin Harjo

Les longs métrages de production ou de réalisation autochtone sont de plus en plus nombreux et le festival offre l’occasion d’assister à des primeurs montréalaises en présence des réalisateurs. Parmi les longs métrages qui seront présentés, mentionnons Chasing the Light du cinéaste navajo Blackhorse Lowe, lauréat du Prix du meilleur film de l’American Indian Film Festival en 2009 et Mekko de Sterlin Harjo, un cinéaste séminole qui nous offre une histoire traditionnelle remaniée dans un univers contemporain d’errance urbaine. Dans la catégorie des documentaires, notons Napagunnaqulusi: So That You Can Stand, un documentaire produit par la société Makivik.

Des films en provenance d’Amérique latine seront aussi à l’écran, notamment Hija de la laguna, un documentaire péruvien d’Ernesto Cabellos Damián et Lo que Ileva el rio du Vénézuélien Mario Crespo. Enfin, la compétition pour le Prix APTN auquel concourent ces longs métrages sera l’occasion de revoir des films qui se sont démarqués par le passé, dont Le Dep de Sonia Bonspille-Boileau et Firesong d’Adam Garnet-Jones.

Instauré par le Wapikoni mobile, le Regroupement pour la cocréation audiovisuelle autochtone (RICAA), un organisme de coopération internationale qui regroupe des organismes de formation et de production audiovisuelle communautaires chez les peuples autochtones présentera son premier film Le cercle des nations en clôture du festival le 10 août à la Grande Bibliothèque.

 

La culture abénakise à l’honneur

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Pulpe fiction de Sylvain Rivard

Du 14 juillet au 3 septembre, Présence autochtone présente l’exposition Pulpe fiction de l’artiste abénakis pluridisciplinaire Sylvain Rivard. Mettant à profit les techniques artisanales traditionnelles dans ses collages, Rivard nous amène au cœur de l’imaginaire abénakis dont la culture matérielle est intimement liée aux frênes. Le 5 août à 15 heures et le 7 août à 19 heures, Rivard mettra en scène une activité de travail traditionnel de transformation du frêne. À l’aide de différents arbres abattus sur l’île de Montréal en raison de l’argile, Rivard réinventera l’abattage préventif des frênes pour y démontrer la possibilité d’approvisionnement et de ressourcement culturel. Les ateliers de transformation traditionnelle du frêne seront accompagnés de photos anciennes, de panneaux d’interprétation, de contes et de poèmes ainsi que la participation d’un DJ autochtone.

 

Les concerts sur la scène près du grand Tipi, Place des Festivals

electrochoc

ÉlectroChoc avec DJ XS7

Dès le 4 août, la silhouette des cervidés nordiques se dressera au milieu des jets d’eau de la Place des Festivals tandis que la tortue marine attend de recevoir sur son dos Atahensic, la grand-mère des humains, tombée du ciel et portée par les oies. C’est dans le cadre du festival qu’a lieu l’annuel Défilé de l’Amitité nuestroamericana qui offre en clôture un concert de jeunes artistes.

Les concerts ont tous lieu à 20 h 30. Ils regroupent Digging Roots, le groupe auréolé d’un prix Juno qui chante en anishinabemowin et en anglais qui offrira un concert le jeudi 4 août, tandis que le chanteur innu Shauit lancera son nouvel album le vendredi 5 août. Le samedi 6 août sera l’occasion de danser avec la soirée ÉlectroChoc du DJ XS7, le musicien micmac Alexander Jerome de Gesgaperigag. Enfin, le dimanche 7 août, nous pourrons écouter l’auteur-compositeur-interprète mohawk Logan Staats, originaire de Six Nations, jumelé pour la première fois avec le groupe Kawandak qui compte le réputé arrangeur et contrebassiste Normand Guilbeault.

 

Des images revisitées

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Classic Rock de Riel Benn

Avec Classic Rock, l’artiste Riel Benn revisite des images classiques de pochettes de disques de rock ‘n’ roll avec son imaginaire de trickster pour relier des chansons connues aux réalités autochtones. Les œuvres originales et l’ensemble de la série seront présentées à l’espace Ashukan partir du 3 août et des reproductions grand format seront affichées sur la rue Sainte-Catherine du 3 au 7 août.

 

Une exposition d’art itinérante

ᐊᐛᓯᔅ awaasis, qui signifie animal en langue naskapie, est une exposition itinérante qui débutera dans la communauté Kawawachikamach (Nation Naskapi) au mois de juillet et qui voyagera à Montréal dans le cadre du festival. L’exposition se veut une plateforme d’échange entre les différents peuples autochtones et non-autochtones sous le thème des insectes et des animaux. Celle-ci prendra de l’ampleur en voyageant et en captant les relations entre les insectes, les plantes et les humains à travers les différentes cultures et les différents espaces, notamment entre l’espace urbain de Montréal et l’espace rural et subarctique de la Nation Naskapi de Kawawachikamach (Québec).

 

Tradition orale innue

Pour ce qui est des activités littéraires, l’anthropologue Rémi Savard, qui a travaillé au sein des communautés inuites et innues du Québec et du Labrador, lancera son dernier livre, Carcajou à l’aurore du monde : fragments écrits d’une encyclopédie orale innue, à la librairie Zone Libre.

 

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La performance artistique autochtone atteint la masse critique – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Peuples invisibles

ou invisibilisés, à qui est demandée

de la quantité à la qualité, une masse critique?

massecritiqueOrganisée par la Indigenous Performing Arts Alliance (IPAA), un regroupement dont un des objectifs est le recensement des événements artistiques associés aux peuples autochtones, la table ronde « La performance artistique autochtone atteint la masse critique » réunissait quatre artistes d’origine autochtone maintenant basés à Montréal : Yves Sioui-Durand, Lara Kramer, Émilie Monet et Leticia Vera. Pendant près de deux heures, les quatre participants raconteront leur histoire personnelle – celle d’une migration vers Montréal, de Québec ou d’aussi loin que le Mexique – et parfois l’histoire de leur peuple – Wendat, Oji-Cri ou Anishinabe. L’événement était aussi l’occasion de faire le point sur la place des Autochtones sur la scène artistique contemporaine à Montréal.

Montréal est un lieu diversifié, la ville est, dit-on, celle où la proportion de trilingues (personnes parlant trois langues) est la plus importante dans le monde. Pourtant, force est d’admettre que les autochtones servent souvent de token dans les événements artistiques. Il n’y a pas un seul lieu à Montréal, aura-t-on entendu lors de la table ronde, qui soit dédié à son histoire autochtone vieille de plus de 5000 ans, soit plus de dix fois la durée de l’établissement colonial français. Devant cette réalité, de nombreux artistes autochtones participent à la vie culturelle montréalaise en apportant leur perspective singulière, même s’ils font souvent face à de grandes difficultés en ce qui a trait à leur reconnaissance.

Il faut toutefois se garder d’attribuer aux artistes autochtones une essence quelconque : il n’y a pas de culture homogène qui les subsumerait tous, ni ne doit-on réclamer d’eux qu’ils s’identifient à un modèle qu’on fantasmerait à leur égard. Il s’agit plutôt, dans un travail collectif de décolonisation, de laisser la place à ces artistes provenant de peuples non seulement « invisibles » (comme on l’a rappelé, empruntant l’adjectif à Richard Desjardins), mais aussi, pourrait-on ajouter, « invisibilisés » tant la disparition de ces peuples semblent encore à l’ordre du jour de nos pouvoirs politiques. On fêtera l’an prochain le 375e anniversaire de Montréal, plusieurs activités incluront des éléments autochtones, mais jamais n’est-on allé chercher des producteurs autochtones. On subventionnera un film au montant de près de 14 millions du cinéaste François Girard pour nous raconter une histoire sur 750 ans, alors qu’on aurait pu financer plusieurs projets cinématographiques plus petits qui rendraient compte de la réelle diversité des créateurs montréalais. Sioui-Durand commente, et je paraphrase : « On préfère encore la verticalité à la multiplicité. »

Cette question de la verticalité, de l’unique ou de l’Un est revenue à plusieurs reprises, notamment sur la question de l’« excellence » en art, une question qui avait été abordée, nous apprend-t-on, lors de la précédente table ronde. Si la présence autochtone est si peu manifeste, ne serait-ce pas tout simplement parce qu’elle n’est pas « de taille »? C’est une vieille question qui affecte toutes les minorités : doit-on subventionner d’abord les arts autochtones pour qu’ils puissent ainsi se faire connaître et se faire apprécier, ou doit-on attendre qu’un artiste particulièrement talentueux surgisse de lui-même afin d’obtenir enfin les subventions qu’il mérite? Les participants de la table ronde semblent privilégier la première option, ce qui permet de mieux comprendre l’expression « masse critique » dans le titre de l’événement. Brièvement évoquée par les organisateurs, cette notion scientifique désignerait la quantité de matière nécessaire pour déclencher une réaction nucléaire. On pourrait ainsi y voir une réponse à l’exigence d’« excellence » (qui est très ou trop souvent associée à la « performance » au sens de « rendement »). Si, comme dans n’importe quel milieu, il faut d’abord de la quantité pour que d’elle surgisse de la qualité – et chacun, dans son travail personnel, n’a-t-il pas le même sentiment? – comment peut-on alors exiger de l’« excellence » de la part des artistes autochtones alors qu’une opacité bien réelle est jetée sur cette scène? Pour qu’il y ait « excellence », il faut d’abord rendre visible et promouvoir activement les artistes autochtones qui sont déjà là et qu’on refuse souvent de révéler. La scène autochtone ne demande rien d’autre : reconnaître la présence des artistes, les aider, les encourager, et ce, sans relâche – ce que Montréal ne sait pas encore faire.

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Landline: De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake – OFF.T.A. 2016

Monument-National, dimanche 5 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

En attente/stand by

CANT TALK IM IN A SHOW

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Salut Sarah,

Je me permets de t’écrire par l’entremise de l’OFF.T.A., comme ils me permettront peut-être de m’adresser directement à toi, même si c’est à eux que ce texte est envoyé, et même si on sait tous les deux que notre relation ne peut passer que par ce tiers, et même si je doute que tu pourras me lire.

Landline 1On s’est écrit hier, dans le cadre d’un événement intitulé « Landline : De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake ». Je n’ai pas réussi à te répondre une dernière fois, alors j’en profite pour t’écrire. Parce qu’on est sur écoute – ou plus précisément sous surveillance – il faut bien évidemment expliquer : toi et moi, Sarah, on a été en relation par texto pendant une heure, toi à Wendake, moi à Montréal. On m’avait donné ton numéro de cellulaire, on t’avait donné le mien. Avant de nous demander de marcher dans le quartier aux alentours – de mon côté, au Monument-National –, on nous a remis chacun un petit iPod déclenché au même moment. On nous a aussi remis une cocarde où est écrit en majuscule : « CANT TALK IM IN A SHOW » (sans les apostrophes). Étrange, ironique : assurez-vous de ne pas avoir à communiquer avec personne autour de vous afin de mieux vous concentrez pour communiquer avec quelqu’un que vous ne voyez pas ailleurs…

L’idée était bonne, ce n’était pas la première fois que l’expérience était faite (on en retrouve d’autres sur le web, entre Ottawa, Halifax et Whitehorse – on pourrait se demander pourquoi avoir insisté sur la relation Montréal-Premières nations cette fois, peut-être pour être dans le thème de l’OFF.T.A. de cette année, mais c’était bien commode d’avoir du monde d’assez loin pour pouvoir faire dire à l’enregistrement « à des centaines de kilomètres, quelqu’un comme vous… » et qui parle français, la chose aurait été plus délicate à Manawan, disons, où on parle très majoritairement atikamekw, ou même Kahnawake, où là c’est la très courte distance qui pose problème… mais passons –). Tout l’enjeu était donc de mettre en relation deux inconnus, mais la seule manière de le faire est de passer par un tiers – il faudra s’en souvenir.

Ainsi, c’est un enregistrement qui nous parle, entre nous, on ne se parle pas – on s’écrit, mais à la demande de la voix. Cette voix nous enjoint de prendre conscience de notre environnement, de repérer des lieux, de nous souvenir d’un ami et de la dernière conversation qu’on a eu avec lui. Et il faut se dévoiler, se raconter, s’exposer à l’inconnu à l’autre bout des ondes. La voix commande, elle donne des injonctions – bien évidemment, on n’est pas obligé de la suivre, mais si on ne la suit pas, on n’est plus dans le jeu – et on veut rester dans le jeu, on est là pour ça. Si je me souviens bien, une des premières injonctions, c’était à propos de faire un geste de la main, et la voix disait que tu avais fait le même geste, mais que si je ne faisais pas confiance à la voix, alors je pouvais t’écrire pour m’en assurer. Spontanément, je t’ai texté : « J’ai confiance. » Tu m’as simplement répondu : « Aussi. » En qui avions-nous confiance, dans la voix, ou l’un pour l’autre? Ce fut le premier texto envoyé – à part le « stand by » devenu plus tard « en attente » qu’on nous avait demandé de nous envoyer l’un l’autre avant le départ.

Comment ça se passait entre Halifax et Ottawa, je ne sais pas, l’accent était peut-être mis sur la mise en relation des solitudes individuelles, quelque chose comme une performance spéculative sur notre société, un constat sur ce monde plein de communication rapide et inutile dans lequel on vit, quelque chose pour nous faire réfléchir à notre condition actuelle. Entre une réserve amérindienne et Montréal, cela ne peut prendre que d’autres significations : une nouvelle solitude, cette fois entre deux civilisations, une cohabitation quatre fois centenaire en terre d’Amérique à ne pas s’écouter.

On nous a ensuite demandé de nous promener, d’explorer les environs, à chaque fois pour nous rappeler que quelqu’un quelque part qu’on ne connait pas faisait la même chose, mais à chaque fois, il fallait faire confiance à la voix, car entre nous, c’est elle qui nous liait par ses interpellations répétées. On nous a aussi demandé de raconter des histoires plus personnelles, ce qui me met toujours un peu mal à l’aise, mais je peux imaginer que pour certains, savoir que la personne à qui on s’adresse est loin, qu’on ne la voit pas et qu’on ne la verra probablement jamais, cela peut avoir un effet désinhibant, libérateur : se raconter – se confesser peut-être – en sachant que l’autre là-bas n’est pas en position de pouvoir profiter de ces aveux.

Tu le sais, un moment donné, à peu près à une quinzaine de minutes de la fin, j’ai cliqué par accident sur le petit iPod, ce qui a fait revenir. J’aurais pu texter « aide » à l’opérateur, mais je t’ai fait confiance. Je t’ai demandé de me dire ce qu’il fallait faire. D’abord un jeu de ping-pong avec des mots, puis il fallait revenir, c’est la voix qui te le disait à toi, mais cette fois, c’est toi qui me transmettait ses ordres, car il fallait rester dans le jeu. On a réussi à garder le rythme toi et moi, on est probablement entrés dans nos lieux de départ respectifs au même moment. Alors que je remettais mon iPod à la personne responsable, et que je voulais raconter mon expérience d’avoir perdu le fil, mais de l’avoir retrouvé grâce à toi, on m’a arrêté et on m’a dit qu’il y avait une suite, qu’il fallait passer de l’autre côté du rideau (j’avais l’image du Magicien d’Oz en tête), car une « surprise » nous attendait. Une femme était là en train de filmer avec une caméra, elle me suivait, j’essayais de me cacher, mais voilà qu’elle me suit, moi et une autre participante, derrière le rideau. On m’invite à m’assoir à une table où se tient un iPad, on nous apporte un morceau de bannique et un thé du Labrador, on s’assoit, on voit dans le iPad en face de nous deux étrangères, une jeune fille et une femme : « C’est René? » dit la femme. « Oui, Sarah? » Mais oui, c’était bien toi, avec ta fille, vous étiez parties en même temps, vous vous êtes retrouvées à la toute fin. On se parle un peu, je raconte rapidement mes mésaventures avec le petit iPod, et puis on nous dit qu’il faut partir, pas le temps de terminer le thé – et de votre côté, à peine aviez-vous commencé votre bagel (pour faire Montréal, évidemment) –, car d’autres arrivent qui prendront notre place avec leurs propres partenaires. Et pendant ce court moment, j’avais en tête et à l’œil cette caméra qui nous suivait et qui maintenant observait et enregistrait nos réactions. Surprise! Surprise? Après avoir quitté la table, je suis directement allé voir le concepteur « are you gonna use that? », lui ai-je demandé – il m’a amené vers les responsables de l’OFF.T.A. qui m’ont assuré que les enregistrements seront archivés, mais pas diffusés, mais je te le dit, Sarah, je me suis senti trahi. Les gags « juste pour rire », très peu pour moi.

Tu me disais par texto qu’une des dernières demandes de la voix était d’écrire ce qui nous avait marqué, ce dont on allait se souvenir. Tu m’as écrit que, pour toi, c’était la première chose que je t’avais écrit : « J’ai confiance. » Tu me l’as répété « en personne ». Je n’ai pas eu le temps de répondre à cette demande de la voix, j’étais pressé pour retourner au Monument-National. Mais j’y pense, de quoi je vais me souvenir de cette expérience? N’est-ce pas cette perte de confiance, ce sentiment de trahison que je ressens – et suis-je le seul à avoir cette impression? Mais j’aimerais me souvenir d’autre chose, j’aimerais me souvenir des échanges qu’on a eus, même si ça n’a pas duré très longtemps, de ton visage aussi, peut-être.

Landline 2CANT TALK IM IN A SHOW – et on nous dit qu’on n’aime pas Shakespeare? Que le monde n’est pas qu’une scène? Alors qu’on nous a vu tous deux comme les acteurs de leur pièce à eux!

Art interactif, ils disent. Moi, je n’avais pas signé pour ça. Je me suis senti trahi, pas par toi, Sarah, évidemment, mais par eux. Je jalouse mon image, on ne retrouvera pas sur le web ma photo ni le son de ma voix, à peine quelques mots écrits, et voilà qu’ils osent me filmer, m’enregistrer pour leur propre profit! J’étais et je suis toujours content de t’avoir vue, mais je pensais à ceux qui, plus ouverts et en même temps moins, auraient écrit sur eux-mêmes pendant cet événement en sachant – en espérant, peut-être – que cette personne à qui ils s’adressaient, ils ne la verraient jamais. Mais pouvait-on s’attendre à autre chose de ce tiers qui nous surveillait? Quel naïf, je fais!

Dis, Sarah, avions-nous vraiment besoin de cette voix pour s’écrire? Quand aurions-nous dû arrêter l’enregistrement pour commencer à se parler vraiment? Autrement dit, et puisqu’il faut élever à son concept ce nouvel échange que j’entame avec toi : a-t-on vraiment besoin d’un tiers pour que les peuples autochtones et non autochtones se parlent? À quel moment pourrons-nous nous dire quelque chose sans passer par un État qui, plus souvent qu’autrement, se contente de la continuation de la colonisation? À quand une rencontre? Plus « authentique », celle-là?

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Tu as mon numéro de cellulaire.

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Aberration toponymique? Coins Molson/Pierre-Falardeau et Michel-Brault

Par Simon Labrecque, Rosemont–La Petite-Patrie

Google Map rue MolsonDans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, à Montréal, entre la rue Masson et le boulevard Saint-Joseph, deux nouvelles rues ont été ouvertes l’année dernière pour desservir de grands immeubles en condominium et des appartements neufs, entre la rue Molson (et le parc Pélican) et la rue d’Iberville (et le chemin de fer du Canadien Pacifique). Ces rues qui débouchent uniquement sur Molson ont été nommées place Pierre-Falardeau et place Michel-Brault. Il est heureux qu’on se souvienne de Brault et Falardeau. Mais que dire de l’aspect étrange, troublant, de cette nomination ou de cette nommaison?

Ces places dont le nom vise à honorer la mémoire de deux cinéastes politiques proches des mouvements de décolonisation et des luttes de libération nationale au Québec et ailleurs donnent directement sur une rue qui honore la mémoire d’un homme, mais aussi d’une famille, qu’il est difficile de voir autrement que comme symbole de la colonisation perpétuée par la bière et le hockey – symbole de l’empire même, dans sa dimension panem et circenses (du pain et des jeux), selon l’expression consacrée du satiriste latin Juvénal. Dans leurs films, les deux cinéastes nous apprennent à relever de tels symptômes des modalités singulières de notre existence collective.

Devrait-on se désoler du rapprochement géographique des noms de Brault et Falardeau du nom de Molson? On oublierait peut-être alors trop rapidement la proximité de la rue Masson, nommée ainsi en mémoire d’un autre riche – moins connu mais riche quand même –, Joseph Masson (1791-1847), « négociant, seigneur de Terrebonne, et conseiller législatif » qui fut président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1845 et « le plus riche Canadien de langue française de la première moitié du XIXe siècle et, de fait, devint le premier millionnaire canadien-français. » L’histoire ambigüe de Masson, banquier, importateur et exportateur, pionnier dans le domaine du crédit, ainsi que négociateur avec les Patriotes en 1838, rend également curieuse sa proximité avec les noms de Brault et Falardeau.

Sans chercher à la raviver, je rappellerai au lectorat de Trahir la polémique du printemps dernier sur « les riches », pour que l’on reprenne la mesure des réactions défensives étonnamment intenses soulevées par le questionnement de l’enrichissement de quelqu’un du coin. Or, ni Brault, ni Falardeau n’aurait à mon sens cherché à défendre un Molson ou un Masson. La proximité du nom d’Iberville ne saurait par ailleurs réduire le contraste des présences nominales, si l’on reconnaît l’aspect colonial et conquérant de l’exploration française de ces territoires-ci jusqu’à la Louisiane.

Comment alors expliquer l’attribution des noms de Brault et de Falardeau à des rues ou des places qui donnent sur la rue Molson? C’est le maire de l’arrondissement, François Croteau du parti Projet Montréal, qui a annoncé cette décision le 16 octobre 2013, en pleine campagne électorale, sur le site internet du parti. Dans un article de La Presse (dans la bouche de Falardeau, le nom du journal résonnait chaque fois dans son association à Power Corporation), il était d’emblée précisé que « [l]a décision a été prise à la suite de discussions avec la famille du militant, écrivain et cinéaste décédé le 25 septembre 2009 ».

Dans le communiqué, on soulignait que l’arrondissement rendrait hommage à d’autres cinéastes qui ont contribué « à la culture d’ici », dans l’objectif de faire de l’arrondissement « un quartier culturel ». Enfin, on mentionnait que le lieu choisi se situait « dans le secteur de l’ancienne usine Norampac sis à l’intersection du boulevard Saint-Joseph et de la rue Molson ». Rappelons que Norampac est une filiale de Cascades qui se présente comme « le premier producteur de cartons-caisses au Canada », qui a fermé son usine de Rosemont il y a plusieurs années. L’intention de Projet Montréal avait été relayée par Radio-Canada (que Falardeau renommait chaque fois Radio-Cadenas) et par Le Devoir (qui ne trouvait pas grâce à ses yeux).

Peut-être le maire Croteau et son équipe pensaient-ils atténuer la présence des Molson et Masson dans la toponymie du coin en rappelant plutôt Falardeau et Brault à la mémoire des plus de 1200 nouveau habitants du quartier qui s’installent progressivement dans les immeubles? On peut toutefois douter que ce geste soit bénéfique pour les noms du créateur des Ordres et du créateur d’Octobre, du moins à l’esprit des autres habitants du coin qui, plus bas sur Laurier, ont dû prendre acte depuis l’automne du fait que leur vue du mont Royal au loin est maintenant obstruée par les bâtisses qui se veulent des lieux « diversifiés » sur le plan de l’appartenance de classe ou de la situation socio-économique. Les noms de Brault et Falardeau servent ici à consacrer localement l’érection d’habitations qui engendrent une véritable réduction de l’horizon occidental! On souhaite une bonne et longue retraite active à ceux et celles qui ont désormais accès à cette vue de l’ouest dans leur immeuble hautement sécurisé, en espérant pour eux et elles qu’il ne s’y trouvera pas trop de ces gens qui, comme dans les commentaires de l’article de Radio-Cadenas, jugent qu’il est indigne de nommer une rue du nom d’un homme dont ils et elles se souviennent seulement comme de quelqu’un qui avait l’air « mal propre » et qui « s’exprim[ait] vulgairement ».

Dans Le Ciel de Québec (1969), La chaise du maréchal ferrant (1972) et plusieurs petits textes réunis dans les Escarmouches (1975), Jacques Ferron a rappelé la structure « manichéenne » des villes et villages québécois, qui se distinguaient en Hauts et en Bas. Cette distinction passait d’abord dans chaque lieu, différenciant un « grand-village » d’un « petit-village » – comme c’est le cas de Saint-Magloire et des Chiquettes dans Le Ciel de Québec –, ou encore, une haute ville d’une basse ville, expression qui a toujours cours à Québec. Évidemment, le bien résidait en haut, près de Dieu et des notables s’identifiant à Paris, Londres ou Rome, alors que le mal résidait en bas, près du Diable et du noyau autochtone ou amérindien des gens de la place. Cette structure dialectique dura un temps – avant que les Chiquettes ne devienne Sainte-Eulalie dans Le Ciel de Québec, avant que les hauts cessent de produire leur propre valeur symbolique en référence au bas tout proche qui leur était dès lors nécessaire et qui leur permettait aussi de respirer, de ventiler, de vivre.

On peut dire grosso modo que cette structure manichéenne a été ébranlée par la fin de l’Amérique amérindienne et qu’elle a subsisté ensuite pour être abattue enfin par l’établissement d’une société industrielle. À Trois-Rivières le bien était naguère localisé dans la paroisse de la cathédrale; maintenant il est partout dans la ville, comme le mal[1].

Qu’en est-il de l’établissement d’une société « postindustrielle »? Selon le bon docteur, une ligne de démarcation passait aussi à Québec même et différenciait les pays d’en haut, à l’ouest, des pays d’en bas, à l’est, pour l’ensemble du territoire québécois, voire pour le Canada d’une mare à l’autre. C’est ainsi que l’on s’est retrouvé avec une rivière du Loup en haut, près de Louiseville, et Rivière-du-Loup en bas, ainsi que mille autres redoublements toponymiques. Enfin, en plus des Hauts et des Bas du pays incertain, il y aurait eu le « profond des terres », qui existait selon Ferron « au sud de Québec, le long des rivières Etchemin et Chaudière. Leurs bassins représentaient un vaste territoire aboutant aux forêts de la Nouvelle-Angleterre »[2]. Par contraste, il me semble que nous devrions aujourd’hui considérer l’élévation des tours d’habitation comme la mise en place d’une surface ou d’une superficialité des terres, surtout lorsque ces immeubles s’élèvent sur d’anciens dépotoirs ou d’anciennes shops nourries à l’exploitation de la sueur ouvrière, comme c’est le cas dans Rosemont.

La superficialité des terres, cela laisse aussi entendre qu’on ne s’en nourrit plus vraiment, de la terre, qu’on a depuis longtemps appauvri le sol et que les terrains vagues, proies des « promoteurs » immobiliers, ont remplacé les champs. Places Pierre-Falardeau et Michel-Brault, on ira effectivement faire son épicerie au Maxi sur Masson, si l’on ne s’arrête pas au McDonald’s en chemin, ou au Loblaws sur Rachel, si le médecin a recommandé la marche pour mourir plus tard, ou à tout le moins, moins douloureusement – à moins que l’on ne s’arrête à la poissonnerie tout près, ou aux petits commerces sur Masson, si on a l’argent et qu’ils n’ont pas eux-mêmes déménagé en raison du coût du loyer. (Si vous cherchez la charcuterie Varsovie, elle est désormais sise en retrait sur la 5e avenue.)

Dans le commentaire des auteurs de Pea Soup, enregistré à l’occasion de la publication du coffret DVD en deux volumes des œuvres de Falardeau et Julien Poulin, À force de courage, par Vidéographe en 2003 (réédité en 2013), Falardeau évoque brièvement l’héritage de Molson sur des images d’enfants jouant une partie de hockey dans une ruelle montréalaise. La partie est interrompue par des camions de livraison de bière Molson/Laurentide. Suivent des images filmées dans un entrepôt de Molson. Falardeau et Poulin racontent alors avoir eu accès à cet entrepôt en se faisant passer pour des étudiants d’une université faisant un travail de session. Il faudrait peut-être à notre tour nous faire passer pour des étudiants pour mettre en lumière les processus par lesquels la toponymie se décide dans les officines du coin. À moins que l’indécidable ambigüité des noms soit devenue une politique officielle, le flou favorisant la survie en pays incertain.


Notes

[1] Jacques Ferron, « Le Québec manichéen », dans Escarmouches, tome 1 – La longue passe, Montréal, Leméac, 1975, p. 92. Repris dans Escarmouches, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, p. 58. Le texte est d’abord paru dans l’Information médicale et paramédicale du 17 février 1970.

[2] Jacques Ferron, La chaise du maréchal ferrant, Montréal, Éditions du Jour, 1972, p. 63.

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Noir (NWA): parce que c’est ici

Critique de Noir (NWA), d’Yves Christian Fournier, Les Films Séville, 109 min.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

noirNoir (NWA), un film d’Yves Christian Fournier sorti plus tôt cet été nous plongeant dans l’univers des gangs de rue montréalaises, est maladroit à plusieurs égards. À trop vouloir montrer, le récit devient didactique et grossier. Certains moments sont particulièrement caricaturaux. Par exemple, lorsque le caïd Evans veut venger la danseuse Suzie, pour laquelle il s’est entiché et qui a été agressée par son chauffeur. Evans surprend ce dernier à se vanter, au téléphone, d’avoir trouvé une fille de 17 ans qu’il a envie de fourrer et de mettre sur la scène d’un bar. Il nous était pourtant déjà suffisamment désagréable. Ou encore, quand l’amie de Fleur – la jeune mère qui incarne la conscience morale du film – lui dit qu’elle a hâte, elle aussi, d’avoir une petite fille, la scène suivante est courte, tendue et sans mots : le bébé de Fleur gémit dans les bras de ses parents qui ne semblent avoir aucun plaisir. Le regard muet qu’avait lancé Fleur à son amie en avait pourtant déjà dit amplement.

Yves Christian Fournier affirme avoir voulu s’effacer et faire une fiction qui s’approche du documentaire, un peu à la manière de la série The Wire de David Simon, qui dépeint la vie dans les quartiers pauvres de Baltimore. Force est d’admettre que, malgré le choix du film choral, sans fil narratif unique contrairement à Sortie 67 – premier film du genre au Québec, qui en effet souffrait un peu de simplicité narrative –, Fournier n’a pas su laisser parler son objet et a trop cherché à éduquer son public. Les dernières minutes du film, quoique bien rythmées, apparaissent particulièrement artificielles. Au chevet de son chum violent qui vient de se faire tirer dessus, Fleur déclare : « Je suis juste tannée de vivre dans la violence », puis débute alors un crescendo de violence absurde – dont un meurtre gratuit qui semble n’avoir d’autre utilité que de nous émouvoir –, culminant dans une scène, plaquée là peut-être en mémoire de Fredy Villanueva, qui rappelle un peu trop les bavures policières.

Malgré tous ses défauts, qui semblent s’expliquer en partie par des frictions internes et un budget revu à la baisse, Noir  demeure un objet culturel singulier d’un intérêt certain. En effet, peu de films québécois s’aventurent dans le monde des gangs de rue et du racisme. Ainsi, l’aspect le plus intéressant de ce film est le portrait de Montréal qui y est présenté. On ne reconnait pas la métropole québécoise : violence, prostitution, pauvreté, ghetto… le tableau est digne des pires quartiers des grandes villes américaines. Les nombreuses images sombres et lentes des immeubles d’habitation et de leurs cours intérieures dérangent le spectateur et le laissent troublé. Autant ces paysages pauvres et tristes sont parfois le lieu de solidarité humaine et de réjouissances, autant il en ressort un désœuvrement malsain et une détresse criante. Est-ce bien Montréal? Est-ce bien ici que se trouvent ces enclaves de pauvreté et de discrimination systématique?

Pour Yves Christian Fournier, « le Québec est inconsciemment raciste ». Il faut seulement montrer la manière dont sont organisés les différents quartiers de Montréal pour conscientiser la conjonction entre origine ethnique, niveau de richesse et opportunité socio-économique. Noir nous amène à cette question, trop absente de la sphère publique québécoise : qu’est-ce que ça veut dire être raciste? Question complexe, impliquant de nombreux retours historiques et d’abyssales interrogations sur le sens de l’égalité.

Si la série The Wire réussit à dépasser le manichéisme en nous présentant une réalité tout en nuances, où chacun semble devoir porter sa part du blâme, Noir souffre d’une thèse trop simpliste et explicite. Les personnages manquent souvent de relief, comme c’est le cas du policier joué par Maxime Dumontier, soit le même acteur qui jouait le rôle central du garçon de banlieue postindustrielle qui tente de survivre aux suicides de ses amis dans le premier film de Fournier, Tout est parfait. Cet agent de la paix, l’un des seuls blancs que l’on suit dans le film, est exclusivement désagréable et, n’affichant aucune sympathie, ne s’en mérite aucune de la part du spectateur. Fournier voulait montrer que le profilage racial existe à Montréal, mais il n’a pas réussi à aller très loin dans la réflexion sur les racines et les conséquences de ce phénomène.

Finalement, en juxtaposant Tout est parfait, ou tout autre film sur le même thème – comme l’excellent À l’ouest de Pluton –, à Noir  ou Sortie 67, on peut facilement mettre en relief l’absence de dialogue public entre ces deux réalités : les classes moyennes, avec leurs ados désœuvrés, et les classes plus démunies de Montréal-Nord ou de Laval, où se reproduisent des groupes criminalisés, ne se parlent pas, voire ne se connaissent pas. Tant que cet écart existera, une partie du Québec pourra se dire que le monde de Noir n’est pas le sien. Or, s’il faut écouter ce film, c’est parce que l’action se passe dans un ici qui gagnerait à être moins étranger.

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Drapeau à rebours: rien de nouveau sous le toit de l’hôtel de ville?

Note de lecture de Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique 1940-1954 de Mathieu Lapointe, Québec, Septentrion, 2014, 389 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

L97828944879691Publié pendant les audiences de la Commission Charbonneau lors de laquelle il fut mandaté pour réaliser une étude historique des commissions d’enquête québécoises sur la corruption, le livre de Mathieu Lapointe tombe à point. Retraçant les campagnes de moralité publique des années 1940 à 1954, cet ouvrage met en lumière la profondeur historique du phénomène de la corruption au niveau municipal et il analyse le discours dénonçant celle-ci. À l’aide d’une érudition notoire, Lapointe produit une chronique enlevante qui permet au lecteur de se transposer dans la vie nocturne et le milieu interlope du « Paris de l’Amérique » de la première moitié du XXe siècle, monde révolu pour le moins intrigant, avec ses effeuilleuses, ses bordels, ses quartiers réservés, ses jeux de barbotte et ses grills, lieux de rencontre pour la jeunesse en quête d’ivresse. Travail d’historien particulièrement réussi, ce livre au style fin et fluide plaira à tous ceux et celles qui s’intéressent à cette période, à la vie urbaine ou aux activités illicites et au travail policier. Qui plus est, celui-ci est richement illustré, car son auteur a pu profiter d’un travail de chercheur invité au Centre d’histoire de Montréal dans le cadre de l’exposition en cours Scandale! Vice, crime et moralité à Montréal 1940-1960 pour bonifier son ouvrage de plusieurs archives graphiques.

En plus de recréer une époque, Lapointe développe une thèse qui bouscule une partie importante de l’historiographie québécoise et montréalaise. Il démontre que l’élection de Jean Drapeau à la mairie de Montréal est non seulement le début d’un règne sans partage, mais aussi l’aboutissement d’un mouvement progressif pour la moralité publique. Pour Lapointe, la persistance du crime organisé illustrée par la Commission d’enquête sur le crime organisé (CECO) au début des années 1970 a fait croire à la génération née pendant ou après la Deuxième Guerre que les réformateurs des années 1950 n’étaient que d’hypocrites opportunistes (p. 13). Ce discrédit a occulté l’ampleur du mouvement pour la moralité publique des années 1940 et 1950. Prendre Drapeau à rebours permet à Lapointe d’exposer comment ce dernier est en fait la culmination d’un « mouvement social et politique qui était né et avait grandi grâce à la complémentarité des sphères médiatique, politique et judiciaire, et en contournant les obstacles imposés tant par le système politique que par la législation. » (p. 331) Étudiant l’opposition à un système politique alimentant le cynisme, il raconte l’histoire de « la révélation graduelle du “scandale” de la tolérance policière, judiciaire et politique dissimulée du vice commercialisé » (p. 364-365), ce vice qui est « une machine à profits pour la pègre » (p. 302). Lapointe voit même dans l’élection de Drapeau quelques semaines après le dépôt du rapport Caron en 1954 « la première victoire importante des réformistes critiques du régime Duplessis à l’échelle provinciale, qui prépare le terrain pour la Révolution tranquille » (p. 212). Qui plus est, il montre aussi une dynamique tout à fait particulière : plus le scandale est dévoilé au grand jour, plus il se règle, au point où, dans son rapport, le juge Caron remarque que la situation s’est beaucoup améliorée, surtout depuis la fermeture du Red Light en 1944, ce qui a fait dire à certains que le gros travail avait déjà été fait. Pour Lapointe, cette enquête a surtout servi à informer le public de la corruption à Montréal.

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Photo de Michael Rougier pour le Standard, 1947. Mise en scène de la barbotte avec les agents de l’escouade de la moralité pour un photoreportage.

Le récit de Lapointe commence avec le contexte de la guerre qui, dû à la pénurie de policiers et aux mauvaises conditions de travail de ceux-ci, fut particulièrement fertile pour le crime organisé (p. 47). Marqué par la menace de la dégénérescence de la nation – un peuple en mauvaise santé risque la défaite – ce contexte a aussi intensifié les préoccupations moralistes et hygiénistes et mis la table pour un ensemble de discours de sensibilisation publique dans l’après-guerre (p. 96-97). À partir de 1943, afin de mettre fin à la contamination vénérienne chez les militaires, l’armée canadienne accentue la pression sur les villes pour pousser celles-ci à fermer les bordels. Suite à la menace d’interdire l’accès à Montréal aux troupes, le 2 février 1944, soit quelques mois après la fermeture de la majorité des lupanars de Québec, le Red Light de Montréal s’éteint d’un seul coup. Cette fermeture spontanée et simultanée « sans fanfare ni publicité » est la preuve, selon plusieurs, dont le juge Caron, qu’il existait un système de collusion et de tolérance à Montréal (p. 119).

Lapointe s’intéresse aussi aux autres enquêtes sur le crime organisé soient l’enquête Surveyer de 1943 à Hull, le « petit Chicago » du temps de la prohibition, dans laquelle François Caron, qui présidera l’enquête montréalaise de 1950-1953, agit à titre de procureur, et l’enquête Cannon de 1944 portant sur Montréal et la police provinciale et présidée par Lucien Cannon, fils de Lawrence-John Cannon, celui-là même qui a mené une enquête semblable à Montréal en 1909. Les événements qui mènent au déclenchement de l’enquête Cannon sont particulièrement intéressants, car les motifs partisans sont évidents. Dès 1942, un petit « journal jaune » intitulé Le Moraliste et aligné avec le discours de l’Union nationale dénonce la tolérance de l’immoralité du gouvernement libéral d’Adélard Godbout. Jouissant d’une grande popularité, Le Moraliste réussit à faire plier le gouvernement qui déclenche la tenue d’une enquête royale sur les allégations de ce journal. Or, Godbout place à la tête de cette enquête un juge libéral qui s’assurera d’éclabousser l’Union nationale et de rabrouer Le Moraliste. Dans son rapport, le juge Cannon déplace le blâme de la police provinciale vers la police municipale et soutient qu’un système de tolérance perdure au niveau municipal.

Un groupe se forme alors, la Ligue de la vigilance sociale (LVS), afin de demander une enquête spécifiquement sur la protection du vice par la police de Montréal. Les deux requêtes de ce groupe en 1945 et 1946 se soldent cependant par des échecs. Apparaît ensuite la figure légendaire de Pax Plante, que Lapointe, à la suite de plusieurs autres journalistes et historiens, tente de décrypter. D’abord avocat de la Cour municipal, Plante est appelé à travailler pour l’escouade de la moralité publique de la police municipale, avant de se voir confier discrètement, en 1946, la direction de celle-ci avec le mandat de la réformer et d’intensifier la répression du crime organisé. Les actions de Plante ne plaisent cependant pas à tous. Le nouveau chef de police Albert Langlois le suspend pour insubordination en mars 1947 et il sera par la suite renvoyé. Un an et demi plus tard, Plante est approché par Le Devoir qui désire publier une série d’articles sur le crime organisé à Montréal. Le résultat est fracassant. Plus de soixante articles sont publiés sous le titre Montréal sous le règne de la pègre dans lesquels Plante expose le système de protection du crime par la police. Dès ce moment, une vaste mobilisation publique s’organise afin d’obtenir une commission d’enquête sur ce problème et le Comité de moralité publique (CMP), proche des groupes catholiques francophones de l’époque, se forme. Une grande partie du travail de Lapointe fut de dépouiller systématiquement les archives du CMP afin d’en exposer le fonctionnement, les réseaux et le discours. Des figures mineures de l’histoire montréalaise y ont joué un rôle important comme J.-Z.-Léon Patenaude, un jeune secrétaire militant hyperactif issu du monde de la gestion et des affaires. Pour Lapointe, qui analyse longuement la composition sociale du CMP, celui-ci se situe à la rencontre du monde traditionnel ecclésiastique et du monde « moderne » de la gestion et des affaires (p. 228).

Lapointe soutient que « la croisade du CMP oppose, en fait, deux types de sociabilité masculine : celle des bars, clubs et maisons de jeu, plus populaire et “ethnique”, et celle des clubs sociaux ou du militantisme de la classe moyenne francophone » (p. 278). Il analyse aussi en profondeur le discours et les représentations mobilisées par le CMP qui reprend à son compte une partie de l’iconographie progressiste américaine. Par exemple, en 1952, les directeurs et procureurs du CMP se rendent ensembles à la projection du film américain sur la corruption The Captive City et appuient publiquement la diffusion de celui-ci. Ou encore, sur une affiche invitant les passants à souscrire au CMP, la ville de Montréal est représentée comme une femme enchaînée par l’immoralité publique rappelant l’image de la prostituée comme femme déchue, esclave de la pègre (p. 288 et 308). Cela dit, malgré que son mandat s’élargisse en cours de route, l’objectif premier du CMP est le soutien de l’enquête Caron. Plante et son assistant Jean Drapeau, grâce à un dossier d’accusation extrêmement étoffé, ont réussi à obtenir en 1950, quelques mois après la formation du CMP, une enquête publique dans laquelle les requérants doivent prouver leurs accusations. Le juge François Caron leur confie la direction de l’enquête.

Ne profitant pas d’appuis notoires, le CMP orchestre une vaste campagne de souscription, qui, quoique permettant aux enquêteurs de poursuivre leur travail, donne des résultats plutôt modestes. Bien que certaines ramifications de celle-ci restent obscures, Lapointe en dresse un bilan, chiffres à l’appui. Selon Lapointe, la place importante jouée par l’appui financier des citoyens montre que cette campagne ne peut être réduite à une simple manœuvre d’ambitieux (p. 365). N’en demeure pas moins que c’est dans ce contexte que naît en 1951 ce qui va devenir le premier parti politique municipal montréalais, soit la Ligue d’action civique (LAC). Afin de protéger les directeurs du CMP des poursuites, la LAC est créée et le CMP en devient un simple comité. Aux élections de 1954, la LAC joue un rôle central en donnant son appui aux différents candidats réformistes et, surtout, à Jean Drapeau.

Le chemin parcouru entre l’échec LVS et le CMP permet de mettre en lumière un certain apprentissage du mouvement de moralité publique. La CMP a réussi parce que ses requêtes étaient plus détaillées et plus précises. Pax Plante a tout d’abord ébranlé l’opinion publique avec une série d’articles accessible et choquante et, ensuite, le CMP a déposé une requête à la Cour. Le CMP était aussi moins élitiste et plus proche de la classe moyenne francophone que la LVS dont plusieurs élites anglophones faisaient partie (p. 205-206). Cette comparaison entre les actions de la LVS et le CMP est très fertile. On peut même se demander si Lapointe n’aurait pas dû aller plus loin dans les comparaisons, qu’elles soient diachroniques ou géographiques. Il fait plusieurs références au contexte américain, notamment en ce qui a trait au rôle de la presse et à l’enquête Kefauver, cependant, il ne réalise pas de comparaison systématique, ce qui permettrait de mieux saisir la spécificité de ce qui s’est passé à Montréal.

En conclusion, Lapointe soutient que trois logiques ont favorisé les campagnes de moralité publique entre 1940 et 1954. Tout d’abord, la ville est devenue un lieu de vie inévitable. Ne pouvant plus appeler à la fuite en campagne, les moralistes se sont tournés vers la promotion du « nettoyage ». Ensuite, ce mouvement est venu d’avant-garde, plutôt que de la hiérarchie cléricale traditionnelle qui ne voulait pas trop s’avancer en politique. Finalement, cette période est celle de l’avènement d’un mouvement d’hommes d’affaires et de nouvelles classes moyennes en faveur d’une gestion « scientifique » en opposition à la corruption (p. 365-366). Très stimulantes, ces conclusions posent cependant certains problèmes, notamment en ce qui a trait aux réformistes. Tout au long du livre, Lapointe utilise les catégories de réformistes et moralistes de manière interchangeable, car, selon sa définition, les réformistes sont ceux qui œuvrent pour une réforme de la moralité publique. Or, comment se fait-il que ces jeunes réformistes en faveur des nouvelles techniques de gestion soient aussi en faveur d’une certaine police des mœurs? Pourquoi cette avant-garde était-elle encore liée avec le monde ecclésiastique? Sans creuser en profondeur cet amalgame qui peut surprendre, Lapointe semble y voir un effet de contexte et laisse entendre que cette alliance va se briser dans les années 1960, au point où l’idée même d’une police des mœurs deviendra caduque.

Le léger flou autour de la catégorie des réformistes rebondit aussi sur le portrait que dresse Lapointe de leurs opposants. D’un côté, il montre une administration municipale sclérosée, dominée par une génération de politiciens vieillissants et, de l’autre, une philosophie de la tolérance, voire certaines propositions visant à règlementer le jeu et la prostitution et, au milieu de tout cela, un clergé qui n’ose pas se mouiller et vise surtout à protéger ses acquis. Joseph-Olivar Asselin, président du comité exécutif de la ville de 1940 à 1954, qui est un des personnages centraux de cette opposition, semble défendre la théorie du quartier réservé. En s’appuyant sur l’idée que la prostitution et le jeu sont des vices universels faisant partie de la nature humaine, cette théorie soutient que la seule solution possible est de les circonscrire dans un espace réservé afin d’en diminuer les effets et d’en empêcher la contagion (p. 121 et p. 166). On peut cependant se demander pourquoi la théorie du quartier réservé n’a pas été défendue par certains réformistes? Pourquoi est-ce que la lutte contre la corruption et la réforme des institutions municipales ne fut pas pensée, à l’époque, en lien avec la décriminalisation ou une régulation du jeu et de la prostitution? Cette question reste ouverte.

Étant donné le contexte, le livre de Lapointe amène à se questionner sur le chemin parcouru en termes de lutte à la corruption dans la deuxième moitié du XXe siècle. N’y a-t-il donc rien de nouveau sous le toit de l’hôtel de ville? La métaphore du ménage et du nettoyage est encore abondamment utilisée. Or, plus personne ne parle de moralité publique. C’est plutôt le mot éthique qui est sur toutes les lèvres. Selon plusieurs, cela implique qu’on ne s’intéresse plus à la moralité personnelle des dirigeants, mais exclusivement à leur capacité à respecter et à faire respecter les lois. Or, Lapointe nous rappelle que cette distinction était déjà présente dans le discours du CMP (p. 329). Selon lui, le concept de moralité publique peut être entendu de trois manières qui se superposent à l’époque. Faire respecter la moralité publique c’est faire respecter la moralité en public, c’est-à-dire interdire les comportements indécents dans les espaces publics, ensuite, la moralité de l’État, c’est-à-dire agir pour la préservation de la chose publique contre la corruption de l’administration, et finalement, la moralité du public, c’est-à-dire faire des lois qui amèneront les citoyens à acquérir un certain sens de la moralité (p. 16). Bref, entendu ainsi, l’écart entre la moralité publique et l’éthique s’estompe. N’en demeure pas moins que la famille du mot « éthique » est beaucoup plus restreinte que celle du mot « morale », ce qui, peut-être, nous fait croire que nos idées et nos pratiques ont beaucoup évolué. En effet, il n’existe pas d’équivalent du mot « moralisme » ni du mot « moralisateur » et on peut penser que le sens du mot « moraliste » est très différent de celui du mot « éthicien ». Pourtant, est-ce dire que nous savons maintenant comment faire le ménage à l’hôtel de ville? Le livre de Lapointe nous amène à croire que, même si les discours ont changé, la Commission Charbonneau ne sera pas la dernière. Dans ce cas-là, quels furent les motifs et quelles sont conséquences de ces changements dans l’ordre du discours? Seule une enquête en profondeur sur les années subséquentes pourrait nous permettre de répondre à ces questions.

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Lettre ouverte à la ministre Hélène David pour la défense du site patrimonial du Mont-Royal

Par les Ami·e·s du parc Rutherford | Montréal, le 20 juillet 2015

Chère Madame la Ministre David,

Nous venons par la présente solliciter de votre bienveillance une attention particulière et diligente au projet du parc Rutherford bénéficiant d’une subvention du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports. Comme groupe de citoyen·ne·s, nous avons plusieurs raisons de contester l’usage des deniers publics pour un tel projet. Il viole de façon flagrante les normes environnementales, patrimoniales et l’accès citoyen à l’espace public. Nous avons interpellé en vain les élus et souhaitons en appeler à votre jugement et au principe de précaution à titre de ministre de tutelle de cet espace.

Entre 2009 et 2010, l’ancienne administration municipale a adopté, sans consultation publique, un projet d’aménagement d’un terrain synthétique multisports, pour le moins nébuleux, dans un parc de quartier de Ville-Marie, le parc Rutherford. Ce parc public est, conformément à la déclaration de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, un « site patrimonial protégé » soit : « un territoire qui présente un intérêt pour sa valeur archéologique, architecturale, artistique, emblématique, ethnologique, historique, identitaire, paysagère, scientifique, urbanistique ou technologique »[1].

Notre parc est donc situé dans le Site patrimonial du Mont-Royal entre les rues Dr Penfield, des Pins et McTavish, en surface du réservoir d’eau McTavish. La mairie avait en 2009 décidé de fermer ce parc alléguant la sécurité antiterroriste, suscitant une mobilisation citoyenne qui a rouvert le parc. C’est le même élan qui anime les citoyen·ne·s constitué·e·s en association, les Ami·e s du parc Rutherford, alarmé·e·s par des dimensions inquiétantes de ce projet.

Le 21 décembre 2010, proposé par Sammy Forcillo et appuyé par Jocelyn Ann Campbell, est adopté d’appuyer le dépôt d’une demande de « financement au Programme d’infrastructures Québec-Municipalités du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire et à tout autre programme de subvention provincial et fédéral, dans les mêmes termes financiers, pour le projet d’aménagement d’un terrain multisport [sic] avec surface synthétique au parc Rutherford »[2].

Il est troublant de noter que l’étude de faisabilité de 2011 sur l’aménagement du parc Rutherford est effectuée par un fonctionnaire de la Ville qui devient, quelques semaines plus tard, président de la compagnie qu’il a fondée, Expertise Sports Design LG. Elle a préalablement obtenu de la Ville de Montréal plusieurs contrats d’aménagement de terrains sportifs.

La nouvelle administration, qui dit se démarquer de pratiques peu transparentes, a relancé le projet en profitant de la réfection de la membrane du réservoir d’eau situé sous ce parc, et des travaux de raclage de la façade de la falaise attenante. Ces travaux ont exposé les racines de nombreux arbres et certains ont désormais disparu. Pour ne pas perdre la subvention, l’administration municipale accélère la cadence des travaux au mépris des consultations, des avertissements et du principe de précaution en alléguant des faits distordus.

L’aménagement du terrain multisports en gazon synthétique et à l’éclairage intempestif répondrait à une demande sportive grandissante. En réalité, il est réservé en priorité à l’Université McGill qui participe au financement de l’aménagement. Ceci restreint l’accès du parc Rutherford aux Montréalais·es et résident·e·s du Plateau Mont-Royal et de Ville-Marie qui l’utilisent depuis des décennies. Cet endroit de sérénité est un espace récréatif, sportif, familial et de détente. McGill dispose de 4 terrains de sports, dont 3 en gazon synthétique dans un rayon de 1 km. Il lui est loisible d’aménager le terrain à l’entrée de son campus sur la rue Sherbrooke. Interpellé en vain pour qu’il reconsidère le projet, le maire Coderre a déclaré qu’il a pris lui-même cette décision.

Les fragments SBRr (Styrene-butadiene rubber recyclé) des terrains synthétiques comporteraient des risques à long terme sur la santé des usagers, mais aussi sur les installations d’eau. Le déversement de produits organiques de la montagne exige un assainissement onéreux des terrains synthétiques sans lequel la désagrégation des fragments s’accélère. Si le parc est interdit aux chiens en raison de leurs déjections, comment cette membrane empêcherait-elle les infiltrations des produits toxiques, fongicides, herbicides et autres bactéricides? Nous demandons la divulgation de l’étude d’impact environnementale notamment sur les risques de contamination de l’eau.

La détérioration de la qualité de l’air et l’augmentation significative de la température intensifieront les îlots de chaleurs au centre-ville (voir aussi une présentation par un étudiant de l’UQAM) en proie au smog. Ce projet d’aménagement va à l’encontre des initiatives environnementales de lutte aux îlots de chaleur et de ses effets sur la santé publique.

Le terrain synthétique occupe l’immense portion praticable du parc et les 26 % allégués de sa surface par rapport à l’aire totale incluent les versants abrupts, la station météorologique d’Environnement Canada, les installations du système des eaux ou de sécurité, tous inaccessibles. Les résident·e·s et les Montréalais·es n’auront accès à leur parc de quartier et à leur espace patrimonial que les fins de semaine, McGill ayant l’usage exclusif le reste du temps. Ceci est une privatisation de l’espace public où le contribuable est ponctionné de 2 250 000$ pour se voir privé de l’accès au parc, quasiment réservé aux étudiant·e·s de McGill. Ceux-ci ont d’ailleurs refusé en référendum de contribuer aux 260 000$ des 750 000$ correspondant à l’apport de McGill. Ces montages pour le moins occultes sont conséquents avec d’autres pratiques douteuses au sein de l’administration municipale quant à l’octroi des études de faisabilité, des contrats et des aménagements des terrains sportifs.

La Table de concertation du Mont-Royal a émis des réserves à ce projet. Suite à nos pressions, vous auriez reçu de plusieurs organismes des objections à ce réaménagement. En contradiction avec le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal, le Plan de conservation du site patrimonial du Mont-Royal et la Promenade « Fleuve-Montagne » du 375e de Montréal, ce projet doit impérativement être arrêté et votre autorité et jugement pourraient aider à y sursoir.

En lieu et place, et au mépris des divisions internes de fonctionnaires sur ce projet, a été modifiée la résolution CA12 240466 afin d’annuler le mandat accordé au Bureau Expertise Parcs de la Direction des grands parcs et du verdissement, pour la réalisation des services professionnels requis au projet de réaménagement d’un terrain multisports au parc Rutherford. L’appel d’offres a été émis et une compagnie retenue. Il n’est pas surprenant que, pour se disculper des agissements que nous avons divulgués sur la scène publique, la ville s’empresse de préciser que « la firme Expertise Sports Design LG a donc été déclarée non conforme ».

Madame la ministre David, au lieu de gazon synthétique, il faut rétablir l’espace herbacé naturel et réhabiliter la végétation ainsi que le milieu humide. En consultant notre page Facebook, vous pourriez vous enquérir d’autres alternatives, plus conformes avec votre mandat, réalisées par les étudiant·e·s finissant·e·s de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, ainsi qu’une série d’études et de réactions pour préserver un des plus vieux réservoirs patrimoniaux d’Amérique du Nord. En ces temps d’austérité, les sommes à dépenser sans consultations publiques pourraient être utilisées à des fins plus écologiques et sociales. Nous vous demandons, à l’instar de divers organismes déjà interpellés [3], de maintenir le caractère multiusager et multifonctionnel en tout temps du parc Rutherford pour que les Montréalais·es puissent pleinement bénéficier de cet espace patrimonial et de son aire naturelle et donc de sursoir à cette subvention publique ou en tous cas à la conditionner à une étude environnementale.

En espérant que vous porterez une attention spéciale à cette missive, nous vous prions d’agréer l’expression de nos salutations distinguées.

Ami·e·s du parc Rutherford


 

Notes

[1] Gouvernement du Québec, Loi sur le patrimoine culturel, chap. 1, art. 2, alinéa 9.

[2] Ville de Montréal/Ville-Marie. Procès-verbal de la séance ordinaire du conseil d’arrondissement, mardi 21 décembre 2010.

[3] Les amis de la montagne, Héritage Montréal, CRE-Montréal, Centre d’écologie urbaine de Montréal, CCMP, CMP, etc.

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Photo tirée du site District Montréal.

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