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Camille Paglia, une audacieuse par les temps qui courent

Critique du livre Introduction à Personas sexuelles de Camille Paglia, édition, présentation et traduction de Gabriel Laverdière, Presses de l’Université Laval, 2017, 160 p.

Par Cécile Voisset [1]

Dans cet ouvrage qui expose pour lors une pensée ramassée dont l’enthousiasme avoisine presque la folie furieuse tant sa lecture n’en perçoit pas d’emblée les limites, Camille Paglia défend une vision des rapports entre hommes et femmes qui se superpose à celle des rapports entre société et nature. C’est à cette dernière, une nature dans toute sa force qui relève telle quelle du principe dionysiaque, c’est-à-dire de démesure, que l’Italo-américaine fait la part belle. Dans cette première traduction française de Sexual Personae, qui introduit une riche représentation que détaille le texte original et substantiel de 700 pages[2], apparaît la griffe d’une intuitive nourrie avec gourmandise d’innombrables références culturelles, principalement dans les arts que cette universitaire atypique enseigne à Philadelphie. Celle qui se dit « une sensationnaliste » (p. 28) adopte une position sadienne quant au problème de la violence sexuelle dans un texte de clarification et somme toute de pacification. Politiquement, Paglia se situe à gauche tout en s’opposant au gauchisme et au féminisme qui versent l’un et l’autre dans un culturalisme stérile : avec véhémence, elle érige la nature en principe originel et éthique face à une société qui la refoule et l’empêche de s’accomplir en en retardant la nécessité. Dès ce premier livre publié non sans difficulté, sa plume combative s’exerce à l’investigation interdisciplinaire et transhistorique.

 

Nature versus Art

Il fallait bien une présentation succincte pour donner un avant-goût d’une pensée incommodante mais stimulante que sert l’exergue d’Oscar Wilde distinguant nature et art, c’est-à-dire en maintenant leur distinction. Née en 1947, Camille Paglia s’intéresse de bout en bout à l’art et entend substituer à un marxisme dominant une vision spiritualiste conforme à la représentation énergétiste d’une nature générant de la création autant que de la destruction. « La physique est métaphysique » (p. XV) résume Gabriel Laverdière, son traducteur et préfacier en langue française.

Celle qui se nomme « pornographe » ose rompre avec l’idéologie des années 1960 et 1970, c’est-à-dire un féminisme hétérodoxe qui refuse de tenir les hommes pour des ennemis. Cette dissidente veut rétablir un lien avec une nature à laquelle les deux sexes se rattachent sous le régime d’une nécessité matricielle. Ce faisant, elle fouille les fonds existentiels d’une sexualité humaine qui met inévitablement aux prises les hommes et les femmes. Cette audacieuse remet en jeu l’ancienne problématique de l’inné et de l’acquis, soutient une continuité des Anciens aux Modernes dans un ouvrage salutaire prenant du champ avec son époque grâce à une analyse de persona, un terme-clef insistant dans la culture occidentale.

 

Que signifie persona?

Dans sa préface à Personas sexuelles qui suit la présentation de l’édition française de son texte, Paglia explique que la personnalité, une représentation venue d’un paganisme enfoui, est au cœur du processus artistique :

Nous naissons avec une personnalité cinématographique, apparentée à des projections chargées de lumière qui scintillent sur l’écran de la conscience occidentale (p. 3).

Telle est l’importance de l’œil dans notre culture qui met en équivalence voir et savoir. En scène, la personnalité loge d’abord au théâtre et ensuite au cinéma qui l’exemplarise. Le voir s’accompagne toutefois de l’ouïr, puisque persona désigne le masque porté par l’acteur et que l’étymologie de personare signifierait « retenir et résonner ».

Si l’on suit Paglia qui s’appuie aussi sur des autorités psychanalytiques (Freud, Jung, Ferenczi), les notions de rôle, de fonction et d’interprétation sont synonymes. Sa thèse vise l’écueil d’un naturalisme rousseauiste qui serait une christianisation de la nature, comme si les hommes des origines étaient bons tandis que la société et ses acteurs seraient mauvais. La distinction entre surface et profondeur, entre ce que je parais et ce que je suis, oblige la théoricienne à dédoubler la notion en question. Le cinéma lui sert d’art-type, avec pour premier jalon le film Persona d’Ingmar Bergman. Le visage, sorte de focalisation ou de fixation d’un processus à la fois de dissolution et de résolution, lui apparaît comme une sorte d’écran (qui montre et cache à la fois) selon la dimension dynamique de la nature où ce sont les hiérarchies et non les égalités qui priment :

Personas sexuelles, si épris de la personnalité, est […] un livre écrit à l’encontre de l’humanisme, ou, plutôt, à l’encontre des humanités dans leur dilution universitaire actuelle. J’ai pour ambition de sauver l’humanisme des mains de Rousseau et de le retourner à ses premières audaces renaissantes (pp. 10-11).

C’est manifestement à un dessein de réconciliation, à un travail de réunification, que procède ce livre analysant une angoisse native. Paglia réévalue le corps dans le même temps qu’elle conserve les termes de masculin et de féminin Ce dernier vaut comme apanage de la femme et notamment pour « l’idée mystique de la mère » (p. 15) qui renvoie à la soupe primitive (ou d’Haldane) comme au creuset maternel de la vie. De ce point de vue, le beauvoirisme suppose son dépassement tant le Deuxième sexe fait peu de place à la maternité. Le féminisme tient ici dans la représentation que la sexualité mobilise avec l’art, tel un champ de force(s) sexuelle(s). La persona, c’est en fin de compte un style. Cette élaboration humaine, parfois dissonante avec la matière naturelle dont elle s’extrait, permet de comprendre cette définition : « Personas sexuelles est un omnibus romain, un index de points de transit culturel. » (p. 33)

Se saisir de la nature comme d’une force après en avoir mis à jour les racines a dès lors pour but de soulager l’Occident de sa « mauvaise conscience » (p. 39), telle est l’éthique paglienne valant thérapeutique.

 

« Au commencement était la nature »[3]

La partie essentielle du livre, laquelle suit la préface et en approfondit la thèse formulée en déroulant les images qui hantent le cinéma occidental, s’intitule « Le sexe et la violence, ou la nature et l’art ». Le retour à la nature est peut-être cathartique au sens où il met sous les yeux du lecteur, à distance de l’histoire des idées dans laquelle nous nous inscrivons, les sensations et sentiments ainsi que les émotions qui nous traversent. Il permet une réflexion sur cette sexualité qui intéresse tout le monde et à laquelle l’agressivité paraît consubstantielle dans ce texte sans concession : « Le sexe est pouvoir. L’identité est pouvoir. » (p. 45) Personnalité et identité feraient ainsi l’épreuve que la nature n’est pas bienfaitrice : « Notre matérialité est tourment » (p. 47). Il n’y aurait pas de sexualité sans domination et il n’existerait pas de sexualité paisible, telle est la thèse extrême que soutient Paglia dans ce livre où elle admet pourtant que ce tourment concerne davantage l’homme, en proie à une peur plus grande que celle de sa partenaire associée à sa peur archaïque des femmes et poussé à une stratégie de fuite. Les tabous enveloppant le corps féminin sont énumérés et le comportement masculin est problématisé : « Pour les hommes, le sexe est une lutte pour l’identité » (pp. 67-68). Paglia dénonce la dénaturation humaine au regard d’une nature dont ne cherchent pas à s’extraire les animaux qui ne ressentent aucune crainte face à la sexualité, une dénaturation due à la rationalité du mâle avec au fond de son œil épouvanté une sorte de cannibalisme le menant à une « domination masculine » (p. 75) jusque dans les arts. À suivre la lectrice avertie qui valorise l’émotion, mélange de passion et de chaos, on soignerait le mal par le mal pour remédier à « un état constant d’anxiété sexuelle » (p. 78).

Camille Paglia étudie un comportement physiologique susceptible d’éteindre une consomption ressentie comme insupportable et menaçante par des projections qui rassureraient et attesteraient de son existence sexuelle. L’homme, ce grand inquiet, se défendrait en cherchant à emprisonner la femme, et le viol, expression de sa volonté de puissance en tant que « pouvoir mâle luttant contre le pouvoir femelle » (p. 86)exprimerait cette fâcheuse tendance réprimée par une piètre défense. Le rapport de sexes serait ainsi de part en part un rapport de forces reflété par « la dualité terrible du genre » (p. 93). Mémorisée dans des romans consacrés par la civilisation livresque, la résistance du chevalier a peu de chance de vaincre ce que l’homme redoute en luttant pour son identité, c’est-à-dire contre son anéantissement imaginaire. Paglia ne fait curieusement pas le procès de l’identité. Elle reconnaît en l’art un moyen de mettre de l’ordre et, partant, de conjurer la menace imaginée par le partenaire mâle tout à son cinéma ou à sa fantasmagorie :

Le cinéma est l’aboutissement de la pulsion obsessive et mécaniste de l’homme dans la culture occidentale. Le projecteur filmique est un tireur d’élite apollinien, démontrant le lien entre l’art et l’agressivité. (p. 102)

L’homme contiendrait sa peur du désirable en tenant bien à l’œil cette réalité d’une Autre qui l’angoisse tant. La théoricienne dénonce en particulier la machinerie hollywoodienne avec sa lourde charge sadomasochiste : « La personnalité […] est une condensation visible du sexe et de la psychè au dehors de la sphère linguistique. » (p. 107) Ne faut-il pas en conclure que la seule voie de résolution du fameux rapport de sexes est langagière?

 

Que faire?

Les deux dernières phrases du livre fournissent peut-être une indication : « L’art occidental est un cinéma du sexe et du rêve. L’art est la forme, luttant pour se réveiller du cauchemar de la nature. » (p. 116) Cette toute fin laisse entendre que le fantasme en lieu et place d’une sexualité non réalisée pèche contre la nature de l’équation à résoudre. Paglia s’en tient à vrai dire à un diagnostic au demeurant discutable dans les interstices de son texte, mais pas en ses grandes lignes. En ce qui concerne le rapport de sexes en général, son livre a force d’attention.

L’intérêt de la traduction française de Personas sexuelles vaut aussi pour la question religieuse reposée ici et réévaluée depuis. À ce sujet, nous lisons cette étrange déclaration anti-nietzschéenne de Paglia qui se dit pourtant influencée par l’auteur de Par-delà le bien et le mal et de Généalogie de la morale : « Je me sens en droite ligne des prêtres » (p. 36). Néanmoins, le malaise de cette lecture se dissipe sans doute si l’on considère, à la même page, qu’elle revendique un « paradigme rabbinique », entendons textuel (le livre sacré, Biblos) et pourquoi pas (elle ne le dit pas) sexuel, à l’encontre du paradigme visuel qui (elle l’a démontré) reste mortifère. Elle légitime par là sans doute le travail exégétique autant que généalogique et archéologique de sa recherche. Et pour une saine critique de son travail, il importe de souligner sa méfiance pour une armature conceptuelle qui contiendrait, pour les analyser, c’est-à-dire pour les dissoudre, les craintes masculines. Ainsi fait-elle feu sur le « conceptuel orgueilleux » (p. 39) de l’homme transi d’un froid apollinien plutôt que réconforté par la forte chaleur que compense l’exaltant dionysien ou chthonien, c’est-à-dire féminin.

Par cette réflexion offensive, Camille Paglia touche en tout cas à des points sensibles, les points névralgiques d’un corps autant que d’un corpus, des points hautement importants même si elle aligne tout au long de son texte des affirmations qui ne sont pas forcément fondées en raison puisqu’elle recourt le plus souvent à l’intuition. Reste que le fin mot de cette histoire mémorielle des hommes et des femmes n’est pas donné. Seul est posé, sans en proposer une issue, le problème d’une guerre que mèneraient chacun et chacune. À voir.


Notes

[1] Cécile Voisset est écrivaine et aussi membre associée au centre de recherches « Lettres, Idées, savoirs » (LIS) de l’université Paris XII Créteil-Val de Marne. Ses deux derniers écrits sont Guy Hocquenghem. La révolte (1946-1988), préface de René Schérer, Paris, Éditions du Sextant, octobre 2015, et Identitary Order, Lambert Academic Publishing, décembre 2017.

[2] Camille Paglia, Sexual Personae. Art and Decadence from Nefertiti to Emily Dickinson, Yale University, 1990, rééd. in Yale Nota Bene, London & New Haven, 2001. Cet ouvrage procède à un long travail généalogique en culture occidentale depuis le paganisme antique jusqu’au XIXe siècle moderne. Cette première traduction française faite par Gabriel Laverdière est donc une réduction du livre de Paglia et une présentation de sa pensée qui vaut comme son introduction.

[3] Personas sexuelles, p. 43.

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