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Confession d’un gosse de riche – lettre à Samuel Archibald, auteur du « Sel de la terre »

Critique du livre Le sel de la terre. Confessions d’un enfant de la classe moyenne, Montréal, Atelier 10, 2013, 92 pages.

Par Blaise Guillotte | Université de Montréal

1381443-gfJ’ai commencé à écrire ce billet dans l’optique de faire une critique du livre de Samuel Archibald, Le sel de la terre. Confessions d’un enfant de la classe moyenne. Mais comment fait-on la critique d’une confession? Bien entendu on peut analyser la forme, le style, la structure littéraire. N’étant pas un spécialiste en la question, je m’aventure rarement dans ces eaux que je ne maîtrise pas assez. J’aime mieux me poser la question : « Que dit le livre, quelle parole peut-on tirer des écrits qui se tiennent devant moi? ». Or, dans une confession, la parole est plus intime, plus fragile, plus personnelle. Archibald ne tente pas de nous expliquer ce qu’est la classe moyenne. Ni de dire si elle est morte ou non, ou encore de comprendre la mutation de ce terme dans les dernières années. Il se confesse. Au lieu de « critiquer » cette confession, j’ai décidé de dialoguer avec elle.

Cher Samuel,

Tu me permettras de te tutoyer. Ma mère m’en voudrait probablement, mais comme je t’ai vu frapper un triple dans un match de balle, je me dis que c’est assez pour m’épargner l’usage du « vous » lors des prochaines lignes.

Deleuze disait « La honte d’être un homme, y a-t-il meilleure raison d’écrire? ». Celle d’être un homme de la classe moyenne ne doit pas être si mal non plus. C’est le sentiment qu’on a en lisant ton livre. Un mélange de fierté, de nostalgie, de confusion… et de honte.

Mon père dit toujours qu’il fait partie de la classe moyenne. La classe moyenne « élevée ». Pour moi, il est riche. Nous sommes riches (par défaut, avec tout ce que j’ai eu, je le suis un peu même si mon salaire est médiocre). Cette confusion, tu l’exprimes très bien. La classe moyenne, c’est un peu tout le monde. Du pauvre qui ne veut pas être pauvre, au riche qui se sent un peu mal de l’être, la « classe moyenne » est le réceptacle d’une foule de gens qui ne savent pas très bien où se placer sur l’échiquier économique moderne.

J’ai senti dans ton livre le même malaise (ou la même honte) face à une position étrange. D’un côté la reconnaissance que ce monde de la consommation est indécent, exagéré, tordu. Mais il y a une aussi un confort intéressant, l’impression d’être pris dans une machine plus grosse que nous. Je sors dans la rue manifester, je critique férocement le capitalisme et qui plus est, de manière intelligente je crois. Mais j’aime autant mon appartement dans La Petite-Patrie à 1180$ par mois qu’un livre de Marx.

Je n’aime pas vraiment les brûlots en général et ton livre évite brillamment cette tendance de la gauche littéraire. Il y a une critique de cette classe moyenne qui s’accroche au prix de dettes complètement dingues, mais elle est accompagnée d’une introspection, d’une franchise étonnante sur le statut de « consommateur » que tu es. Que nous sommes. Tous. Presque tous. « Elle rit, elle rit, mais bien souvent, elle fait pareil. » (p. 45)

Ce mélange entre style littéraire, confession et essai intellectuel est d’ailleurs fort bien réussi. Touchant. Humain. C’est un style rare, difficile à exercer. Un mélange de prose et d’arguments intellectuels ne souffrant d’aucune complexité.

En commençant les premières pages de ton livre, je me disais souvent : « Au fond, il est quand même ultra libéral. ». C’est vrai, mais par défaut, comme je le suis aussi. À force de se faire marteler des idéaux de travail, de richesse, d’ambition, j’en suis venu à me sentir mal parfois d’être bien lors des moments où je faisais un salaire « correct ». Manquerais-je d’ambition? Je suis pas un peu looser parfois de ne pas vouloir aller toujours plus haut?

À la fin de ton ouvrage, tu « rêves encore souvent que la classe moyenne se refasse une vraie colère de classe ouvrière ». « Ventre plein n’a pas de rage » chantait Félix Leclerc. Notre ventre à nous, pourtant, il est plein non? Alors elle nous vient d’où cette colère? D’une indigestion? D’un trop plein? Du fait qu’on mange mal? La classe ouvrière avait faim. La classe moyenne se fait gaver de produits indigestes. Gardons espoir qu’elle s’en fâche un peu.

Je ne sais pas si les auditeurs de Radio X, que tu égratignes un peu au passage, seront émus par tes confessions. Au moins, ils n’auront pas l’impression que quelqu’un tente de les convaincre. On comprend vite que ce n’est pas ton intention. Pas de morale, même si ça commence par une parabole. Et pour Radio X, continuons dans la même veine : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (on mesure mal la portée tragique de cette affirmation de Jésus sur la croix. J’ai bien peur qu’on fasse encore la même erreur ici).

En guise de conclusion, j’ai appris grâce à ton petit test maison, que je ne suis pas vraiment ménageux. C’est peut-être pour faire croire à mon père qu’il est riche et pas de la classe moyenne. S’il lisait ton livre, il ne serait probablement pas d’accord avec tes propos, mais il dirait sans doute que « ça se lit bien ».

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« À ce moment précis de l’Histoire… » Le lancement de Nouveau Projet à Québec

Par Martin Parrot, Limoilou

Nouveau Projet est un magazine culturel, social et politique tout droit sorti des têtes de Nicolas Langelier et de Jocelyn Maclure, ses co-fondateurs et coéditeurs. Ils ont présenté leur magazine au Cercle à Québec le 15 mars dernier lors de son deuxième lancement. Ce fut un événement assez intéressant, où l’on aurait pu croire que toute la Faculté de philosophie, au demeurant grand supporteur du magazine, s’était approprié  la salle de spectacle. La Faculté avait même délégué son doyen, outre plusieurs professeurs et nombre d’étudiants. J’ai été agréablement surpris de l’ouverture des Langelier et Maclure, et de leur disponibilité envers les lecteurs présents afin de discuter du projet, de son timing et du paysage intellectuel québécois. Au-delà d’un stunt publicitaire, les éditeurs, ainsi que plusieurs contributeurs au premier numéro, étaient présents pour rencontrer leur lectorat et tâter le terrain du nouveau magazine. Nouveau Projet apparaît être une création artisanale qu’il sera intéressant de suivre dans les prochaines années.

Avec un registre de textes variés dont les objets vont de la fiction à l’agriculture, en passant par la philosophie, la bédé, la critique, la psychologie et la politique, le magazine est très rafraîchissant. Le travail d’édition est bon et les images collent bien malgré la publicité. Toutefois, vu le type de publication et le lectorat, je suis d’avis qu’une composition plus aérée des images et des boîtes-textes aurait été encore plus agréable. Enfin, chose à souligner, Nouveau Projet réussit à être un excellent magazine « grand publique »; on semble avoir eu soin de produire et de présenter des textes souvent intelligents qui ne finissent pas par être cryptiques ou trop spécialisés, ce qui aurait eu pour conséquence de le limiter à la séduction d’une kabbale de pugilistes académiques.

Cependant, le revers de ce dernier point est la mollesse de certains textes; on nous laisse parfois sur notre faim. Les citations à gogo, notamment celles des Marc Aurèle, Foucault, Jameson et al. en ouverture nous indiquent clairement que les éditeurs ratissent large et se réclament d’une longue lignée de commentateurs (pseudo) humanistes. Dans l’introduction, comme dans plusieurs textes, l’art de la citation est loin d’être maîtrisé: on cite pour croire et pour clore, et non pour ouvrir ou pour trahir. On trouve aussi d’occasionnelles formules vides sur la noirceur de notre époque, l’importance de se prendre en main, et celle, multipliée à souhait, de se raconter. Oprah, mentionnée quelque part, s’en réjouirait. Tout cela, bien sûr, dans le texte de Langelier qui introduit le numéro, mais aussi dans plusieurs des textes du dossier (Sur)vivre au 21e siècle. C’est dans ce dossier qu’on trouve les textes les plus lourds, particulièrement ceux de Maclure et Taylor qui sont froids et truffés de sentences laborieuses, de jugements hâtifs et de moralisme implicite. Les auteurs auraient gagné à élaborer un peu plus leurs opinions, et à délier leurs textes voilés d’étranges suppositions quant à l’engagement spirituel et à la quête de sens chez nos contemporains, et ce, quelque soit la difficulté d’aborder le thème de la spiritualité dans une telle revue.

On trouve aussi dans ce premier numéro des textes ludiques et réjouissants, je pense surtout à ceux de Caroline Allard, d’Alex Cruz et de Cyrill Gonzales, et au reportage de Laurent K. Blais. Le bédé-reportage de Jimmy Beaulieu et de Caroline Rodgers, ainsi que la section « Commentaires » au grand complet sont eux aussi très bien ficelés. On pourra espérer que les éditeurs s’inspireront de ces textes pour les prochains numéros, tout comme on souhaite déjà que le dossier (Sur)vivre au 21e siècle ne reflète qu’en apparence les objectifs éditoriaux de Langelier et Maclure, qui, somme toute, ne font que répéter, en guise de diagnostique sur notre « époque », qu’une une banale moralisation. Certes, les articles sont assez cohérents entre eux, mais, ironiquement, si le contenu des futurs numéros reproduit cette cohérence, non seulement Nouveau Projet s’enfermera-t-il dans un drôle de carcan, mais le magazine deviendra un simple collage de lieux communs – et les citations en ouverture en auront alors prophétisé le destin. Enfin, il faut le souligner à nouveau: malgré ses incertitudes quant au contenu, ce nouveau magazine est un très beau projet; encore une fois, c’est une initiative qu’il vaut la peine de célébrer.

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