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Kony 2012: généalogie d’un phénomène Internet

Il est peu probable que vous n’ayez pas entendu parler du film Kony 2012, ou même que vous ne l’ayez pas visionné. Phénomène médiatique extraordinaire, ce film qui veut faire la promotion d’un organisme de charité a été, en quelques jours, sans doute le film dont la vitesse de diffusion a été la plus rapide (près de 70 millions pour YouTube,  16 millions pour Vimeo). Qui l’aura vu en aura laissé une larme devant l’horreur de la vie des enfants en Ouganda, pour ensuite en apprendre les critiques, virulentes, contre ce que certains verront comme un marchandage de la souffrance humaine. Plusieurs ont pu se sentir trahi par cette vidéo, peut-être trop vite partagée.

La saturation de ce qu’on a pu en dire est arrivée, elle aussi, extrêmement rapidement – et il n’est pas présomptueux de pouvoir parler ici d’une « généalogie » du phénomène, même après un si court laps de temps. En quelques jours, tout a été dit (ou presque) sur la vidéo. Et pourtant, ce qui ne cesse pas, ce sont les mèmes Internet qui ont été créés à la fois comme critique et parodie de l’attention médiatique demandée par les créateurs de la vidéo dont le travail, au niveau de la communication, a été (trop) bien ficelé. Le blog de Trahir se questionne sur ce phénomène unique de la dromographie numérique où la parodie, dans quelques cas, aura précédée l’original à parodier. Ou pour le dire autrement : on voudrait savoir comment se sent-on quand on se sent trahi?

Les contributions courtes (entre 400 et 1200 mots) sont les bienvenues : info@revuetrahir.net

Aucune date limite.

Liste (non exhaustive) de liens sur le sujet

Nous avons choisi cette photo pour représenter la thématique car elle cristallise à elle seule la critique à l’encontre de Invisible Children. Paradoxalement, elle fut choisie par les créateurs de la vidéo pour illustrer leur réponse aux critiques.

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L’affaire #Hemingway et la technologie judiciaire, ou Pourquoi est-il peut-être temps de penser se mettre nus et se peindre en bleu

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

On ne peut passer sous silence, parlant de l’ouvrage Après le livre de François Bon, de l’affaire #Hemingway – et on me permettra le hashtag, ce dièse bien connu des habitués de Twitter pour indexer un mot-clé qui permet une « discussion » entre utilisateurs : car toute cette affaire, reliée au numérique, a aussi pu être connue grâce au numérique.

Au début du mois de février, François Bon faisait paraître aux éditions Publie.net sa traduction du Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway[1]. La seule traduction disponible jusqu’alors était celle de Jean Dutour, publiée par les éditions Gallimard en 1952 et jamais transférée au format numérique.

Au matin du vendredi 17 février (heure de Montréal), François Bon met en ligne un billet sur son blog Tiers Livre intitulé « Gallimard versus publie.net ». Dans ce billet, Bon explique que les fournisseurs de son livre numérique avaient reçu de la part de Gallimard un avertissement leur indiquant que le livre qu’ils proposaient était encore sous les droits d’auteurs de Gallimard. Le billet de Bon est relevé en premier par Numerama dans l’article « Gallimard pousse un passionné de littérature à tout arrêter ». En quelques heures, la nouvelle fait le tour du Web francophone, d’abord sur Twitter où on encourage François Bon à continuer son travail avec Publie.net, ensuite sur les blogs[2], finalement par les médias grand public (Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.). Au Québec? Rien ou presque au niveau de la presse plus « officielle », sinon quelques billets sur des blogs personnels. Pourtant, l’action de Gallimard pourrait bien être vue comme une attaque contre le droit canadien, et spécifiquement contre le monde littéraire québécois, on y reviendra…

Avec sa publication, François Bon prétendait que le livre était tombé dans le domaine public depuis l’an dernier (Hemingway est mort en 1961, en calculant les cinquante ans révolus nécessaires après la mort de l’auteur, on arrive à 2012 – et c’est bien ce droit qui s’applique au Canada). Il semblerait que les États-Unis aient une autre interprétation, car il est possible, pour un ayant-droit d’une œuvre de l’époque d’Hemingway de renouveler des droits d’auteur après la mort de l’auteur, ce que la veuve aurait fait en 1980, pour 67 années supplémentaires (ce qui porte l’embargo d’Hemingway à l’an 2047). Gallimard se base donc dans ce cas sur le droit d’auteur du pays d’origine de l’auteur. Or, ce n’était pas la première fois qu’une polémique sur les droits d’auteur impliquait Gallimard. Numerama rappelait que la maison d’édition avait déjà demandé à Wikisource (une filiale de Wikipédia) de retirer de son site les auteurs français sous droit d’auteur en France, et ce, même s’ils se trouvent dans le domaine public au Québec, « au motif que ‘les contenus français visent un public français’ », car selon Gallimard, « tout contenu en français serait donc publié à l’intention des internautes français, et c’est donc le droit français qui s’applique en cas de conflit de droits »[3]. Ou encore, on pourra se souvenir du combat du sociologue Jean-Marie Tremblay des Classiques des sciences sociales pour rendre rendent accessibles gratuitement les textes d’auteurs dans le domaine public au Québec. Gallimard, mais plus largement toute l’industrie française du livre considère donc que ces eux qui détiennent les droits d’un livre (imprimé ou numérique, aucune distinction n’est faite) pour tout le monde francophone, et que c’est le droit français (plus généreux pour eux) qui s’applique.

Mon propos ici ne sera pas de défendre qui que ce soit, mais d’exposer un problème général de l’édition. L’« affaire » a eu lieu au moment où je lisais Après le livre de François Bon, précisément, j’en commençais la lecture. Un des premiers chapitres de son livre m’avait quelque peu dérangé – c’est le seul, en fait, duquel je puisse dire que la réflexion n’était pas suffisante –, « (historique) de se peindre en bleu pour mourir » qui se propose de penser  « le risque de ne pas assumer les technologies émergentes ». Dans ce chapitre, Bon rappelle le Commentaire sur la guerre des Gaules de Jules César où celui-ci raconte que, lors de sa campagne contre les Gaulois, les guerriers celtes qui, « devant l’évidence technique des légions de Rome (boucliers, javelots, stratégie d’ensemble) ne changent strictement rien à leur rituels, se mettre nus, se peindre le corps en bleu, courir en hurlant ».

Voilà l’erreur tactique de ces Gaulois qui n’y comprennent rien à l’avancée technologique des Romains, et Bon commente le commentaire : « Mais ce qui paraît évident à distance : la supériorité due au changement technologique des Romains reste hors de toute perception possible pour ceux qui l’affrontent, même s’ils y jouent leur survie – savons-nous percevoir, nous, ce qui change, et comment en être sûr? » Il conclue alors en faisant le parallèle avec la technique de l’écriture (les Gaulois ne consigne pas leur culture par écrit et base sa transmission sur l’oralité) et termine avec ceci : « À trop se protéger, on disparaît sans trace. » Étrange chiasme que fait Bon qui nous parlait d’abord de l’absence de protection et de l’impétuosité des guerriers nus et termine avec les druides trop protecteur de leur culture! Mais plus étrange encore, c’est le rapprochement que semble faire Bon entre le numérique comme une avancée technique et l’armée romaine avec ses catapultes, laissant entendre que c’est l’édition dans son état actuel qui agit comme les Gaulois. C’est pourtant tout le contraire. Si l’affaire Hemingway nous apprend quelque chose, c’est peut-être que les Gaulois, ici, ce sont les partisans du numérique, et son pendant juridique, omis par Bon, devrait peut-être être le Creative Commons. Car Bon a oublié une technologie essentielle du monde livresque contemporain : le droit d’auteur. Et cette technologie est bien supérieure à toute celle que pourra proposer le numérique. Au risque de paraître cliché – comment faire autrement? – c’est encore le Québec qui fait figure, dans l’empire de l’édition française, de petit village gaulois. Et dans l’aventure éditoriale de Publie.net, François Bon fait figure de grand nomade transatlantique.

Ce n’est peut-être qu’au Québec, province oubliée de l’empire, que la création contre l’édition est encore possible – et même ici, le domaine public pourrait se voir attaquer[4]. Mahigan Lepage, dans un billet sur cette affaire, écrira : « Ce n’est pas pour l’édition, en dernier recours, que le travail se fait, mais pour la création. On continuera à créer des epub, à se les passer sous le manteau : on en a besoin, de ces livres. » Voilà peut-être où nous poussera la machine de guerre éditoriale : à une guerre d’embuscade. Il restera toujours des sauvages nus et peints en bleu du livre, imprimé ou numérique. Peut-être disparaîtrons-nous, mais ce ne sera jamais sans trace : la mémoire « officielle » des vainqueurs est toujours déjà contaminée par nos restes.


[1] La traduction de François Bon est maintenant largement diffusée sur le Web, par exemple sur le blog d’Annie Rioux.

[2] Pour une liste, on pourra se référer aux addenda 2 et 10 sur le billet original de Bon.

[3] Dans un autre ordre d’idée, qui se souviendra aussi qui se souviendra de l’action contre un adolescent de 16 ans qui avait eu l’audace de traduire le dernier tome d’Harry Potter (au nom d’une traduction qui n’existait pas – voir mon texte dans le Mouton noir).

[4] Voir notamment le billet de Marie D. Martel, la bibliomancienne, au sujet du domaine public.

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Virtualité de l’écriture et actualités du livre: critique d’Après le livre de François Bon

Critique de François Bon, Après le livre, Paris : Éditions du Seuil [format imprimé], Publie.net [format numérique], 2011.

Par René Lemieux, Université du Québec à Montréal | aussi disponible en format pdf

François Bon, Après le livre, Éditions du Seuil, 2011.

Avec Après le livre, l’auteur et éditeur François Bon, bien connu dans le milieu du numérique, fait œuvre d’une réflexion intelligente et posée sur l’avenir du livre tel qu’on le connaît. Ce livre se présente comme un entrelacs de courts chapitres se livrant comme autant de réflexions momentanés, à la manière, on le devine, de l’usage que fait Bon de la littérature en ligne, de remue.net au tiers livre (il y en a eu d’autres, de ces entreprises, assez nombreuses), avec ses billets lancées dans le cyberespace. C’est donc de son expérience avec Internet dont il est d’abord question, mais pas seulement de ça. Les chapitres du livre sont tous « catégorisés » – écrire, traverses, technique, pratique, biographique, etc. – qui sont autant de perspectives sur le numérique, allant du récit personnel parfois cocasse, aux charges critiques à l’encontre d’un système de l’édition encore réfractaire à la nouveauté du numérique. Chaque fois, faut-il le dire, avec beaucoup de mesure.

Car ce livre n’est pas un pamphlet en faveur du numérique. C’est un ouvrage de réflexion sur les transformations qui ont cours aujourd’hui, de l’utilisation des tablettes et des téléphones intelligents pour la lecture à l’archivage des sites Web et aux problèmes rencontrés avec les nouvelles technologies. Le lecteur plus « classique » qui n’est pas encore habitué à l’univers du Web (et je suis encore de ceux qui auront lu le livre de Bon sur papier… mais s’essayeront à en publier une critique sur le Web…) ne sera pas complètement dépaysé, mais pourra au contraire apprendre, dans une certaine mesure, comment ça marche, et, par la même occasion, découvrira beaucoup sur ce qu’il pense connaître du « format imprimé » et ce qu’il croit être son goût personnel (sait-on vraiment ce qui constitue l’« odeur du papier »?). Car Après le livre n’est pas seulement une réflexion qui voudrait laisser croire que le livre est mort (« …vive le livre numérique!… »), mais d’abord et avant tout un constat sur l’expérience du livre du point de vue de l’histoire. Les chapitres catégorisés « historique » sont à cet égard les plus beaux et les plus fascinants pour penser l’« après » du livre.

François Bon, Après le livre, Éditions Publie.net, 2011.

Or, cet « après » du livre, ce n’est pas la contemporanéité. Notre époque ne fait pas l’expérience d’un mode d’être du livre où celui-ci serait dépassé définitivement. S’il y a une thèse historico-métaphysique défendue par François Bon, c’est celle qui voudrait affirmer que l’être du livre est de contenir en lui-même une postérité technique qui le détermine et le définit. Qu’est-ce que cela veut dire? Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Bon ne fait ni l’hypothèse de la fin du livre imprimé ni n’en souhaite sa disparition. Il s’agit pour lui de penser comment, depuis les débuts de l’écriture (un très beau chapitre aura pour objet les tablettes d’argile de Babylone), le langage excède le cadre de son actualisation. Comme l’herbe pousse entre les moindres craquelures du pavé, l’écriture déborde l’entour de la technique dans lequel l’homme, pour un temps, l’enferme. Chaque étape de l’écrit – du Code d’Hammurabi aux lubies mercantiles de Balzac en passant par l’invention du papyrus transportable, les marges du codex ou les lettres de Madame de Sévigné aux adresses multiples (sont-elles toutes les personæ de Bon?) – ne représente qu’une finitude matérielle que l’esprit tendra à excéder. Ce sont des actualités successives qui se sont différenciés, historiquement, à partir d’une virtualité à l’œuvre dans l’histoire politique, sociale, économique et esthétique de l’humanité. Ainsi, il ne s’agit pas du tout de dire que le livre est mort et que nous sommes déjà dans l’« après », mais au contraire d’affirmer que, depuis son invention, et on me permettra la métaphore facile, le livre est un bourgeon qui renferme en lui-même la feuille sur laquelle l’avenir s’écrira et prendra forme. Après le livre de François Bon ne raconte pas le présent d’un « après » du livre, mais l’ancienne histoire des postérités scripturales toujours renouvelées.

Pour la suite du compte-rendu : « L’affaire #Hemingway et la technologie judiciaire ».

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