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Post-scriptum sur la rationalisation de la victoire de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Depuis la victoire de Donald Trump – qu’il faut peut-être ranger dans la catégorie « événement » au sens kantien, à savoir qui détermine, par son surgissement, ses propres conditions de possibilités –, on peut lire, sur toutes les plateformes, un discours qui affirme que, en fin de compte, cette même victoire était prévisible ou avait été prévue. On n’avait tout simplement pas lu les bons signes ou écouté les bonnes personnes. Évidemment, c’est après coup que ces gens nous expliquent tout cela. Ce discours soutient aussi que, du côté de Trump, tout cela avait été pensé : il est plus intelligent qu’on croyait, voyez-vous, nous nous sommes fait berner par son apparente idiotie.

L’autre discours qui circule largement a trait à ce qu’aurait dû faire (ou ne pas faire) l’adversaire de Trump, Hillary Clinton, et comment, solidairement à sa défaite, nous sommes en fait responsables, nous tous, de la victoire de Trump. Selon cette opinion, nous n’aurions pas écouté le « peuple ». Je tente de répondre aux deux discours dans la continuation de questions ouvertes écrites plus tôt cette semaine : d’abord ce dernier discours sur l’« écoute », et ensuite le premier sur l’« intelligence » de Donald Trump.

J’entends et je lis depuis quelques jours que le problème de Clinton, c’est de ne pas avoir écouté les partisans de Trump, le bas peuple de la rust belt, un problème qui, par effet synchrone, serait aussi le nôtre, nous, les « éclairés ». Pourtant, l’écoute n’a-t-elle pas été la marque de commerce de la campagne de Clinton? Ce que la campagne de Clinton a laissé paraître, c’est qu’elle était une listener et, à moins d’y voir une stratégie, on peut penser qu’elle s’est réellement efforcée d’écouter les électeurs. Peut-être que non, mais peu importe au fond. Ce qui est inquiétant dans l’argument de l’« écoute », c’est de penser que Donald Trump, lui, est quelqu’un qui écoute. Il faut vraiment avoir été complètement déconnecté de la récente campagne électorale américaine pour penser deux minutes qu’entre Clinton et Trump, c’est ce dernier qui a le mieux écouté les électeurs. Ce que cette logique sous-entend, c’est qu’un candidat à l’écoute de l’électorat s’imprégnera de ses besoins, de ses opinions, de ses choix politiques, ce qui signifie, dans le cas de la campagne électorale américaine, que les véritables besoins, opinions, choix politiques de l’électorat américain relevaient du racisme, du sexisme, de l’homophobie, etc. Ce qu’aurait donc dû faire Hillary Clinton, si son problème était l’écoute, c’était de devenir ou de se montrer raciste, sexiste, homophobe et tutti quanti pour mieux s’imprégner des valeurs « du vrai monde » (idéalement, elle aurait également dû être un homme…).

Ce que nous dit cet argument sur l’« écoute », c’est qu’il y a un fossé entre l’élite (Hillary Clinton, mais aussi nous-mêmes, les « éclairés ») et la population, mais ce qu’il performe en fait, c’est le fossé lui-même. Affirmer que nous n’avons pas été à l’écoute de la populace, c’est déjà s’instituer dans un rapport binaire à une altérité, le « vrai monde ». Peut-on imaginer plus « élitiste » que cette attitude qui nous dit que « nous » devrions nous abaisser pour écouter la plèbe? N’est-ce pas exactement cette posture qui différencie l’écoutant de l’écouté qui fait problème? Je suis bien désolé, j’ai beau être étudiant et travailleur dans une université depuis plusieurs années, je ne suis pas moins « du peuple » que n’importe quel autre. Un douchebag de Laval ou un auditeur de radio-poubelle de Québec n’est pas plus « du peuple » que moi, ni ne représente mieux le « sens commun » ou autre fantasme du genre « majorité silencieuse ». Tous ceux qui, au lendemain de la victoire de Donald Trump, en appellent à un retour vers la population pour mieux l’écouter sont au mieux dans une contradiction performative, au pire répètent un élitisme qu’ils sont si prompts à dénoncer, y compris chez eux-mêmes.

À l’autre discours sur la prévisibilité invisible de la victoire de Trump, sur l’intelligence cachée de ce dernier qui, d’une finesse difficilement imaginable, aurait orchestré sa propre idiotie apparente, il est plus difficile de répondre, mais ce discours découle de ce que je viens de dire. Dans un précédent billet, je disais qu’on pouvait schématiser deux rapports entre l’opinion et le phénomène Trump (ou de la Charte des valeurs, ou du Brexit). D’abord, on pourrait concevoir les opinions racistes, sexistes, homophobes, etc., comme préexistantes à l’avènement, par exemple, d’une figure tutélaire qui ouvrirait un espace aux paroles et gestes violents comme on en voit depuis l’élection présidentielle. Cette parole raciste, sexiste, homophobe, aurait alors été retenue jusque-là par une sorte de digue de la pudeur. C’est le sous-entendu des gens qui réclament aujourd’hui une « écoute » : ils conçoivent les porteurs de ces opinions comme des agents passifs en attente de quelqu’un ou de quelque chose pour les activer, par exemple un dirigeant pour les écouter et fournir une direction à leur colère. On suppose qu’ils sont déjà en colère avant l’arrivée de la personne ou de l’événement qui est à même de leur offrir un espace discursif. En fin de compte, selon cet argument, ce qu’il faut au « peuple en colère », c’est une bonne direction (on suppose que Trump n’est pas la bonne); il faut donc proposer une direction plus noble, plus morale, plus progressiste à ces pulsions préexistantes. À bien y penser, cet argument n’est pas si étranger au discours qui sous-tend celui de la campagne de Trump. C’est le même discours, en fait, répété, qui énonce simplement qu’un mauvais leader a été choisi, qu’il aurait fallu en choisir un autre, un bon, un vrai, un authentique, etc. La population s’est trompée, elle a été trompée, mais par quoi? Par la subtile intelligence de Trump (comme, selon Trump, par la ruse d’Obama en 2008 et en 2012) – il faudra donc, à l’avenir, être plus stratège encore qu’on l’a été jusqu’à maintenant. Ceux qui nous parlent d’« écoute », leur problème, au fond, c’est d’être optimistes : ils ont encore foi en l’humanité de ces « racistes, sexistes, homophobes, etc. », qui pourraient l’être moins si seulement on les représentait de manière plus conforme à leurs désirs, leurs croyances, leurs perceptions et leurs opinions.

donald-trump-neutral-1456770893Je proposais il y a quelques jours une autre manière de penser le rapport entre l’opinion et le phénomène Trump : et si c’était Trump qui produisait le racisme, le sexisme, l’homophobie? Si les désirs, croyances, perceptions et opinions ne préexistaient pas à leur représentation dans la sphère publique? Mais ça ne serait là qu’une simple inversion de la causalité. Peut-être faudrait-il, en fait, opposer à cette pensée de la causalité simple la pensée de la boucle de rétroaction cybernétique. Selon cette dernière perspective, l’élection de Trump comme événement politique serait l’effet de sa propre cause, soit d’une bulle psychotique de communication entre des porteurs anonymes des opinions les plus répugnantes et un leader qui n’a rien d’un homme charismatique, mais qui a tout simplement été là au bon moment pour organiser le discours, pour canaliser des désirs qui se trouvent amplifiés ou intensifiés par cette canalisation. Comme si un nouvel égout faisait augmenter la quantité de liquide qui s’y déverse et qu’il y a à rediriger, à gérer ou à gouverner. En ce sens, Trump n’est pas particulièrement intelligent – en fait, son intelligence n’a rien à voir avec son élection –, il n’est pas idiot non plus, il est simplement la fixation de l’effet événementiel d’un discours qu’il n’a jamais contrôlé ni initié. Il fut, comme tout le monde, le résultat d’un discours raciste, sexiste, homophobe, qu’il a incarné tout en le produisant. C’est le discours qui s’est autogénéré par boucle de rétroaction positive : l’élection de Trump est le résultat autopoïétique d’une société malade. Il est donc inutile de penser qu’une meilleure « écoute » des électeurs puisse donner un autre résultat, tant que les ingrédients et les processus qui se conjuguent dans cette boucle sociétale demeurent les mêmes. Ce qu’il serait nécessaire de penser à l’avenir, ce n’est pas comment faire en sorte de « mieux » représenter cet électorat, pour mieux le diriger, ce qui revient très exactement à refaire le geste trumpien, à garder la forme en espérant pouvoir changer le contenu (mais le médium est son propre message, comme le disait Marshall McLuhan). Ce qu’il faut repenser, c’est plutôt l’organisation maladive de nos démocraties de la représentation, le rapport même entre le représentant et le représenté.

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Il est encore là – aux bords du point Godwin, de la Charte des valeurs québécoises à la campagne de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Tous les événements arrivent au moins deux fois. La première comme farce, la deuxième comme tragédie.

Karl Marx, modifié et corrigé

er-ist-wieder-daL’adverbe « encore » est polysémique en français. Il peut signifier au moins deux choses : 1) la continuation d’une action ou d’un état (en anglais still, en allemand noch), 2) la répétition d’une action ou d’un état (en anglais again, en allemand wieder). Le titre du film allemand Er ist wieder da (David Wnendt, 2015) signifie d’abord le « retour », son retour, celui de Hitler, mais on pourrait aussi jouer sur le « encore » comme traduction possible en français pour montrer que ce qu’il peut représenter, pour le dire grossièrement, le « fascisme », à la fois fait retour tout comme il a toujours été là. Ce qui est intéressant dans ce film peu commenté au Québec – le film en soi n’est pas si « bon », j’en avertis les lectrices et lecteurs, c’est ce qu’il fait qui m’importe –, c’est d’avoir réussi à brouiller les rapports entre la vérité et la fiction. Imaginons, c’est ce que fait le film, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme, qu’Adolf Hitler revienne dans notre monde dominé par les médias sociaux, comment réagiraient les Allemands? Le début du film est manifestement une mise en scène de fiction racontant l’acclimatation de Hitler à notre monde (découverte d’Internet, de la télé-réalité, etc.), mais plus le film avance, plus le directeur fait intervenir l’acteur personnifiant Hitler avec « du vrai monde » (des simples passants à la visite d’organisations néonazies) et les laisse parler. Les gens sont amenés à réagir à un possible retour de Hitler et on peut s’étonner de leur réponse : Hitler, lui, prendrait les choses en main, lui, il ramènerait l’ordre, lui, il ne laisserait pas arriver un flot d’immigrants voleurs de jobs, etc. La mise en scène entre la fiction et la réalité permet d’ouvrir un espace à des opinions qui, avouons-le, étaient il y a peu catégorisées comme relevant de l’extrême-droite.

Des selfies avec un sosie d’Hitler en rigolant au salut fasciste en pleine rue en Allemagne (ce qui était sans doute inimaginable il y a peu), il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas ce qu’on a pu constater ces derniers mois avec la campagne de Donald Trump? Celui qu’on percevait il y a un an – et encore plus lors de sa première tentative en 2008 – comme une farce, n’est-il pas devenu le signe de la tragédie de la normalisation des mouvements d’extrême-droite, y compris le néo-fascisme? Mais peut-on vraiment parler de fascisme avec Donald Trump? Le philosophe Slavoj Žižek disait récemment qu’il voterait pour Trump parce que ça obligerait les deux grands partis américains à se remettre en question et, ajoutait-il, l’État américain est loin d’être une dictature, Trump ne pourrait y introduire le fascisme. Trump, donc, n’est pas Hitler – quand même… ce serait exagérer.

trump-masqueOn connaît tous bien le fameux « point Godwin » où, pour s’opposer à une opinion, on associe celui qui l’énonce à Adolf Hitler. Ce sera le point final d’un dialogue puisqu’il n’y a plus rien à ajouter lorsqu’on atteint ce point. Associer l’ascension de Trump à celle de Hitler, les nouveaux mouvements identitaires au fascisme, est-ce là atteindre la fin du dialogue (s’il est possible, s’il a déjà existé)? L’important est peut-être ailleurs, non pas dans le qualificatif « fasciste » lui-même (comme le rejette Žižek), mais dans ce qu’ont en commun (a) la campagne de Donald Trump dont on verra le dénouement ce soir; (b) la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, l’été dernier; et, j’ose ajouter, (c) la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois; puis (d) la mise en scène du retour d’Adolf Hitler. Ces épisodes (je n’ose pas parler d’« événements ») créent les conditions d’une « libération » de la parole (ou même de gestes violents, comme ce fut le cas avec la Charte et la campagne du Brexit). Mais est-ce véritablement une libération? J’avoue ici me questionner : est-ce que les opinions racistes, sexistes, homophobes, antisémites, etc., contre les minorités ou, plus simplement et plus exactement, celles qui instaurent une dichotomie entre « eux » et « nous », est-ce que ces opinions préexistaient à l’avènement de ces épisodes politiques permettant un déferlement des pires préjugés dans l’espace public, ou bien ces opinions sont-elles générées, provoquées par ces mouvements? Je me pose la question parce que dans l’un et l’autre cas, la nature de l’opinion n’est pas la même et elle ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences. S’il y a « libération », cela signifie que ces idées étaient celles de plusieurs, qu’ils se retenaient de les montrer en public. C’est aussi dire que nous possédons des opinions, elles sont à nous et à personne d’autres – elles nous appartiennent. Dans l’autre cas, cela signifie que certains épisodes politiques ont la capacité de créer leurs propres effets d’auto-engendrement : plus on émet d’opinions violentes, plus on produit les conditions nécessaires à cette violence qui, en réaction, reproduit ces mêmes opinions en retour.

Quoiqu’il en soit, comme l’indiquait un article récemment publié dans Slate, il n’y aura pas de retour en arrière : une fois déclenché, le mouvement ne s’arrêtera pas – « Trump a déjà gagné ». Mais peut-être faudrait-il dire, plus précisément : il y a retour en arrière, et le retour du retour sera des plus difficiles. C’est la tâche qui nous incombe désormais.

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Lettre ouverte à Pascale Breton à propos de l’article « L’appui aux étudiants s’effrite »

Par David Girard, Montréal

Madame,

Je dois vous dire d’emblée que je suis franchement déçu de l’article intitulé « L’appui aux étudiants s’effrite ». L’article se retrouve en gros titre sur Cyberpresse mais ce qu’on apprend en lisant l’article, c’est que cette interprétation est basée sur un sondage dont l’échantillonnage est insuffisant, non probabiliste. Il faut avoir peu de soucis de faire un travail journalistique de qualité lorsqu’on induit la population à prendre pour une vérité quelque chose qui manque de bien-fondé. Je suis franchement déçu. À tout le moins l’article aurait dû s’intituler « L’appui aux étudiants semble s’effriter ». Ce qui est sensiblement différent et beaucoup plus réel en vertu du contenu de l’article.

Pourquoi faire ça ? Le journaliste, tout comme l’historien, se doit de multiplier ses sources d’informations, afin de faire transparaître une information la plus près possible de la vérité. On ne peut pas se baser sur un simple sondage, dont en plus l’échantillonnage n’est pas probabiliste, pour en faire une interprétation dans l’absolu. Je vois les médias diffuser de l’information sur la crise étudiante depuis plusieurs semaines et je suis déçu. Déçu qu’ils relaient sans discernement des informations provenant de sources uniques. Déçu que si peu d’entre eux aient cherché à savoir vraiment quelles étaient les motivations profondes des étudiants dans cette bataille. La bataille de l’opinion publique, elle est peut-être perdue pour les étudiants, mais c’est en grande partie à cause des médias.

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Les sondages d’opinion auront-ils raison du mouvement de grève étudiante?

Par Benoit Décary-Secours | Université d’Ottawa

Dans son texte « Argumentation 101, avec Richard Martineau », Normand Baillargeon révélait lundi dernier la nature anecdotique des thèses et arguments que Richard Martineau opposait au mouvement de grève étudiante lors de son dernier passage sur les plateaux de Tout le monde en parle (sur YouTube : première partie, deuxième partie). Chroniqueur au Journal de Montréal, Martineau est reconnu pour ses opinions tranchées, parfois peu nuancées, souvent controversées. Pas très étonnant de voir ce dernier fonder des analyses politiques sur la généralisation d’expériences anecdotiques. Le ton devient toutefois plus alarmant lorsque l’on retrouve ce même schéma au sein de sondages qui, grâce à une fine maîtrise de l’art sophiste, se donnent les allures de vérités incontestables.

Qu’est-ce qu’un sophiste, dites-vous ? Le sophiste désigne, dans la Grèce antique, un orateur d’éloquence, passé maître dans l’art de mettre sur pied des raisonnements dont le but unique est l’efficacité persuasive plutôt que la vérité. Si la philosophie s’érige contre ces derniers, c’est que leurs raisonnements, soumis à l’unique but de convaincre l’auditoire, comportent souvent des vices logiques, bien qu’ils apparaissent à première vue cohérents : les « sophismes ».

Les deux principaux sondages d’opinion menés depuis le déclenchement de la grève étudiante nous serviront d’exemples concrets permettant d’illustrer (et de démasquer) un sophisme utilisé par Martineau, mais cette fois-ci recouvert de l’apparente rigueur des chiffres du statisticien.

Le premier est un sondage Léger Marketing, réalisé pour le compte du Journal de Montréal et publié en date du jeudi 22 mars, journée de la manifestation monstre à Montréal en soutien au mouvement de grève étudiante. Les étudiants auraient le soutien de 39% des Québécois contre 53% en faveur du gouvernement. Le second, publié le 31 mars dernier, est réalisé par CROP au compte de La Presse. Cette fois-ci, on note une progression des appuis au gouvernement : 61% des Québécois seraient en faveur de la hausse des frais de scolarité.

Le lecteur attentif peut apercevoir, dissimulé en note de bas de page, en caractères miniatures, l’énoncé suivant à propos de la méthodologie adoptée pour le sondage CROP-La Presse : « Compte tenu du caractère non probabiliste de l’échantillon, le calcul de la marge d’erreur ne s’applique pas. » Faute d’être familier avec le jargon de la statistique, il laisse tomber l’entreprise de faire sens de cette phrase.

Par définition, un échantillonnage non probabiliste limite de manière importante la portée des analyses qui peuvent être faites des chiffres ainsi obtenus : les résultats du sondage ne peuvent être dits représentatifs de l’ensemble de la population.

Une image vaut mille mots. Imaginons une pièce sombre où sont assises 100 personnes ayant chacune une lumière au-dessus de la tête. Nous voulons connaître leur opinion à propos de la hausse des frais de scolarité, mais il nous est impossible de sonder l’opinion de chacune d’entre elles. En fonction d’un échantillon probabiliste, lorsque nous entrons dans la pièce, les lumières individuelles de 30 de ces 100 personnes s’allument : les individus éclairés doivent nous donner leurs opinions sur la hausse. Dans un échantillon non probabiliste, lorsque nous entrons dans la pièce, 50 des 100 lumières sont allumées : nous demandons à ceux qui ne sont pas intéressés à répondre à nos questions, ou qui ne lisent pas La Presse, de fermer leur lumière et nous récoltons l’opinion de ceux dont la lumière demeure allumée. Dans le premier cas, chacune des personnes a une chance égale d’être sélectionnée. Cette méthode d’échantillonnage permet d’obtenir des résultats représentatifs de l’opinion de l’ensemble des gens qui sont dans la pièce (population). Dans le second cas, les répondants forment un groupe que l’on peut supposer plus homogène (internautes, lecteurs de La Presse, etc.) de manière à empêcher de pouvoir généraliser les résultats obtenus à l’ensemble des individus de la population.

Si l’unique manière intellectuellement honnête de rendre compte des résultats du sondage CROP-La Presse serait de dire que « 61% des 800 internautes ayant voulu répondre au sondage appuient la hausse », l’énoncé que l’on retrouve est pourtant le suivant : « Les Québécois appuient massivement le gouvernement dans sa volonté de hausser les droits de scolarité. » Le sondage Léger Marketing-Journal de Montréal, pour sa part, révèle son caractère non probabiliste de façon beaucoup plus subtile. Nous pouvons y lire : « La présente étude a été réalisée par Internet auprès de 613 Québécois […]. Des échantillons probabilistes de 613 répondants auraient une marge d’erreur de ± 4 % dans 19 cas sur 20. » À noter l’utilisation du conditionnel auraient : si les 613 répondants avaient été sélectionnés de façon aléatoire (probabiliste), et que les résultats avaient donc pu être dits représentatifs, nous aurions une marge d’erreur de ± 4% dans 19 cas sur 20. Or, ce n’est pas le cas. À partir d’un échantillonnage non représentatif de 613 répondants, dont 53% (environ 325 internautes, lecteurs du Journal de Montréal) se sont dits en faveur de la hausse, on ose affirmer que les appuis au mouvement étudiant sont en baisse.

Il s’agit, dans ces deux cas, d’un sophisme connu (faux raisonnement logique), celui de la « généralisation invalide ». À titre d’exemple, il peut s’énoncer comme suit : « Tous les Anglais sont trilingues : j’ai rencontré un Anglais, et il parlait trois langues. » Ce sophisme est également celui que maîtrise Martineau, dont les thèses et arguments, tel que l’a démontré Normand Baillargeon, se fondent sur la généralisation d’observations anecdotiques (« anecdote » : détail, aspect secondaire sans portée qui ne permet aucune généralisation). Les opinions peu nuancées de Martineau ne risquent pas de tromper un lecteur au regard critique. Toutefois, l’apparence d’incontestabilité des chiffres permet d’appliquer ce même sophisme avec beaucoup plus de subtilité, tout en risquant de guider l’opinion publique dans le sens même de cette fausse généralisation. En période de crise politique ou sociale, n’oublions pas que l’« opinion publique » devient l’objet d’enjeux cruciaux et sert souvent à légitimer l’action du gouvernement.

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