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Les non du père: gloser l’imposition de la Loi en temps de crise

Par Simon Labrecque, Montréal

Ne tente pas de t’opposer à la loi. Contente-toi d’en mimer la rigueur, ce sera peut-être ta seule chance d’y échapper. Trace toi-même sur ta porte la grande croix rouge infamante accompagnée des mots « Le Seigneur ait pitié de nous », et, dans la supposition que la fermeture a déjà été faite, les policiers ne viendront pas t’emmurer vraiment.

Georges Didi-Huberman, Mémorandum de la peste

Dans le contexte actuel, marqué par la pandémie de la COVID-19, l’ancienne figure juridique romaine du bonus pater familias s’incarne dans la sphère (bio)politique, sous les auspices de la nation assemblée nerveusement devant son téléviseur, son ordinateur ou son téléphone, chaque jour à 13 h, en les personnes du Premier ministre, au centre, du Directeur de la santé publique du Québec, à sa droite, et de la ministre de la Santé, à sa gauche. Confiné, astreint à la distanciation sociale, ou à l’éloignement physique comme forme de solidarité sociale, je tente pour ma part d’agir en véritable bon père de famille, dans un huis clos quasi complet avec mon enfant.

Pendant que le Dr Horacio Arruda explique, jour après jour, que le gouvernement opte pour la conviction plutôt que pour la contrainte, du moins pour l’instant, ayant à sa disposition tous les moyens nécessaires pour être plus rigide, plus inflexible (pour ne pas dire plus violent), s’il le faut, et ce en toute légalité, je tente aussi de m’en tenir à la parole et d’éviter de recourir à la force – pour le lavage régulier des mains, par exemple. Les échos que je capte, les parallèles que j’entrevois entre ces deux situations, l’une « publique » et l’autre « privée », l’une « politique » et l’autre « familiale », mais les deux fortement liées l’une à l’autre, font que se rappelle à moi un passage d’un livre d’Ivan Segré, que j’aimerais ici gloser quelque peu.

Samuel Hirszenberg, Excommunicated Spinoza, 1907.

Dans Le manteau de Spinoza. Pour une éthique hors la Loi (La Fabrique, 2014), livre dédié à la mémoire de Daniel Bensaïd et suivi, l’année suivante, par Judaïsme et révolution (La Fabrique, 2015), le philosophe et talmudiste Ivan Segré propose une analyse serrée de la lecture de Spinoza faite par Jean-Claude Milner. L’argumentaire est beaucoup trop précis et nuancé pour que j’en rende compte en détails. Je me saisirai plutôt d’un court passage, tiré du dernier chapitre (« L’arbre de la connaissance ») de la seconde partie (« La Bible de Spinoza »).

Reprenant la question de la faute inaugurale d’Adam, telle qu’elle est commentée par Spinoza dans son Éthique et son Traité théologico-politique (TTP), Segré écrit que, selon Spinoza, en interdisant à Adam (en l’absence d’Ève, notons-le) de manger du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, Dieu a interdit « à l’homme de mourir, c’est-à-dire de ne concevoir le bien que relativement au mal (scepticisme), ou de ne le concevoir que relativement à la loi (dogmatisme). Il lui a interdit de méconnaître » (p. 245). En d’autres mots, Dieu « a interdit à Adam de penser et agir par obéissance à la Loi (ut Legem), plutôt que par amour du bien (ex amore) » (p. 245). Cette lecture fait de Spinoza un traître ou un hérétique, selon ceux qui se disent orthodoxes en se targuant d’obéir même sans comprendre la Loi, soutenant parfois obéir d’autant plus qu’ils ne comprennent pas autre chose que le fait que la Loi est la Loi.

Segré écrit ensuite ceci :

D’où vient qu’Adam a fauté? Dans le scolie, Spinoza répond : « ayant cru les bêtes semblables à lui, il a commencé tout aussitôt d’imiter leurs affections et de perdre sa liberté ». Dans le TTP, il explique que c’est « en raison seulement du défaut de sa connaissance que cette révélation fut une Loi ». Dès que la Loi règne, l’imitation des affects animaux s’enclenche. La Loi enclenche l’imitation des affects animaux à mesure qu’elle les réprime. De ce nouage de la Loi et des affects animaux procède l’union infiniment mauvaise, qui pourrit l’humanité jusqu’à l’os. (p. 245)

Lorsque j’ai lu ces trois dernières phrases, ce n’est pas une image biblique qui s’est imposée à moi, ni un chiaroscuro du XVIIe siècle néerlandais, mais le visage rouge et frondeur de mon enfant lors d’une récente tentative de brossage de dents particulièrement ardue, dans la petite salle de bain blanche de l’appartement que nous louons, à Montréal.

À son refus « animal », bien compréhensible, je crois me souvenir n’avoir su opposer, sur le moment, que ma soi-disant volonté, bien entendu « pour son bien », c’est-à-dire la loi du père, dans sa plus bête répétition arbitraire et incisive, n’assénant qu’elle-même en vérité. Or, « Dès que la Loi règne, l’imitation des affects animaux s’enclenche. »

Cela m’enseigne déjà que l’imposition de la Loi vient avant les « affects animaux ». Comment aurais-je pu faire autrement, s’il s’agissait de brosser les dents, par exemple?

Le refus de l’enfant, répété avec une énergie croissante et une assurance qui s’affermit face à l’insistance de la Loi, risque de n’entraîner que l’affirmation répétée de la Loi comme imposition non-négociable – cela, faute de compétences innées ou d’un savoir véritable en « diversion des forces »; l’aïkido parental est un idéal vers lequel je chemine à pas de tortue, et comme à contre-courant ou à rebrousse-poil de mes réactions les plus immédiates, pour ne pas dire naturelles. Or, « La Loi enclenche l’imitation des affects animaux à mesure qu’elle les réprime ». En d’autres mots, et pour revenir au serpent d’Adam, la situation s’envenime, dans une sorte de spirale qui s’intensifie.

Constater cet envenimement, « ce nouage de la Loi et des affects animaux », c’est repérer une brèche qui puisse permettre de désamorcer le mécanisme mortifère, « l’union infiniment mauvaise ». Encore faut-il savoir saisir une telle occasion! Ce savoir s’oublie, parfois – peut-être souvent. Il n’est pas certain que la question soit uniquement qualitative. N’est-elle pas aussi quantitative? N’est-ce pas la « moyenne » qui compte, la norme? La règle, plutôt que l’exception? Rien n’est moins sûr.

J’ai les moyens physiques de faire « respecter » ma volonté, de me faire obéir, contre le gré de la personne que je crois devoir soumettre à mon autorité, à ma loi, pour son bien. Mais à quel prix? Quel régime instaurerais-je ainsi? Quelle loi servirais-je, en vérité, en faisant cela, sinon celle « des affects animaux »? Quel autre nouage fabriquer que celui qui « pourrit l’humanité jusqu’à l’os », du moment que la volonté cherche un autre appui que sa propre assurance?

Segré écrit que, pour Spinoza,

Les lois de l’État le plus libre éduquent les hommes à vivre sous la conduite de la raison, de sorte qu’à terme, ils puissent vivre en hommes absolument libres, sans Loi. Spinoza enchaîne aussitôt : « Ainsi encore les enfants, bien que tenus d’obéir à tous les ordres de leurs parents, ne sont pourtant pas esclaves; car les commandements des parents concernent principalement l’utilité des enfants. » Les véritables parents éduquent leurs enfants à devenir des hommes, c’est-à-dire des hommes émancipés de la tutelle parentale. (p. 218)

L’autorité parentale se veut donc fondée en raison, plutôt que de reposer uniquement sur la force, mais cette fondation est essentiellement, pour ne pas dire forcément, mythique. Que les commandements concernent « principalement l’utilité des enfants », c’est-à-dire leur bien, cela laisse aussi entrevoir qu’ils ne concernent par leur bien exclusivement. Comment, par ailleurs, leur « apprendre » qu’ils sont « tenus d’obéir à tous les ordres de leurs parents »? Ce problème se traduit rapidement en termes juridico-politiques : la force qui fait que la loi a « force de loi » se dissimule dans les clairs-obscurs des discours de sa propre justification, jusqu’à ce qu’il soit « nécessaire » de cesser les palabres (d’arrêter « le Christ de niaisage ») et de « faire de quoi », puisqu’il le faut.

La loi du père s’énonce alors : ne me forcez pas à me fâcher! C’est ce que répète, sur un ton jovial, le Directeur de la santé publique, chaque jour à 13 h, depuis la mi-mars 2020. La conviction s’appuie ainsi sur la contrainte, les paroles sur du solide, le symbolique sur du matériel, la raison sur la violence, les babines sur les bottines. C’est en ce sens que, dans le troisième et dernier volume de son projet Sphères, intitulé Écumes. Sphérologie plurielle (Maren Sell, 2004), Peter Sloterdijk écrivait : « Qui est adulte? Celui qui se refuse à chercher un appui sur ce qui n’a pas d’appui. » (p. 26) Cela suppose, bien entendu, qu’il y ait un appui véritable, un sol, du solide, quelque part. L’adulte, ici, s’oppose au rêveur.

Mais ce sol, ce tangible, dans notre système, c’est bien moins celui de Spinoza – la raison – que celui de Hobbes, éternel prisonnier des « affects animaux », et en particulier de la crainte infinie de « la mort violente aux mains d’autrui ». Ce dernier racontait que, du ventre de sa mère, il avait été pétri par la crainte, voire marqué du sceau de cette dernière, cette crainte des exactions que les Anglais subiraient aux mains de l’Invincible Armada espagnole, sa pensée politique ayant dès lors été déterminée de manière viscérale, primordiale.

Carl Schmitt a bien saisi la force de conviction de la thèse de Hobbes, lorsqu’il a souligné le rôle méthodologique de l’exception en politique, dans son ouvrage Théologie politique. Plus que sa définition du souverain comme celui qui décide de l’état d’exception, c’est bien l’exceptionnalisme épistémologique de Schmitt qu’il faut saisir et, si possible, démonter. Selon le juriste, c’est dans la situation d’exception que se révèle l’autorité véritable. Que dire, face à ce « réalisme », comme le présentent les théoriciens des relations internationales?

Ici, maintenant, l’État nous dit : c’est moi qui agit, et il a la force légale et matérielle pour le répéter. Espérons cependant qu’il ne se contentera pas de le marteler et qu’il saura saisir les brèches pour se délester de ses propres « affects animaux », qui seront intensifiés à mesure qu’il réprimera les « affects animaux » de sa population. Paradoxalement, s’il doute de sa propre puissance, il risque de foncer tête baissée et de ne pas voir les brèches.

Dans Le manteau de Spinoza, Ivan Segré écrit ceci :

Pour que la semence du serpent cesse de produire son effet, il faut que l’humain se convertisse à la connaissance, qu’il répare la faute (tikoun). Et c’est le dernier mot de l’Éthique [de Spinoza] : nous ne connaissons pas la joie du bien parce que nous contrarions notre appétit de jouissance, mais c’est parce que nous en connaissons la joie que nous pouvons contrarier notre appétit de jouissance. La Loi et l’appétit de jouissance se nourrissent l’un l’autre, parce qu’ils procèdent d’une même cause : la passion de l’ignorance. Telle est la faute du premier homme, explique Spinoza : c’est au défaut de sa connaissance que se love le serpent, nouage maudit d’un homme et d’une femme, lorsque l’homme désire jouir de la Loi et la femme de sa transgression. « Ciel mon mari! » est la clé de l’amour « bourgeois ».

Rembrandt, Le rêve de Joseph, c. 1645.

Le 19 mars était la fête de la Saint Joseph. Pour la première fois, l’Oratoire était fermé lors de ce temps fort de l’année, en raison de la pandémie. Protecteur de l’Église universelle, modèle des travailleurs, patron des agonisants, saint Joseph est aussi le père silencieux par excellence, puisqu’aucune parole ne lui est attribuée dans les quatre évangiles canoniques. Dans l’Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu, cependant, il est question de quatre rêves faits par Joseph, visité par un ange du Seigneur. Le premier rêve vient rendre inopérante la « loi des pères » qui contrôle justement le mariage et l’amour « bourgeois », puisque Joseph se fait dire de ne pas avoir peur d’épouser Marie qui est enceinte, car elle a conçu par l’Esprit-Saint (Mt 1, 20-21). Le deuxième rêve est un avertissement qui découle en quelque sorte du fait que le roi Hérode est un mauvais père, puisqu’il cherche à tuer « ses » enfants : il faut fuir en direction de l’Égypte, pour échapper aux autorités (Mt 2,13). Le troisième rêve annonce qu’il est sécuritaire de rentrer en Judée, car Hérode est mort (Mt 2,19-20). Mais le quatrième rêve rectifie le tir, pour ainsi dire, car il envoie Joseph en Galilée plutôt qu’en Judée, le fils d’Hérode, Archélaïus, ayant succédé à son père sur le trône de Judée (Mt 2,21-22). Joseph, père « adoptif » du Fils de l’Homme, dont on ne sait pratiquement rien d’autre, puisqu’il s’efface ensuite, était, en somme, un vrai rêveur.

Joseph est aussi un singulier modèle de père, puisqu’il est dit de lui qu’il était un « homme juste ». Cela est peu, mais cela est aussi beaucoup, car cela permet de projeter tout ce qui compte sur la petite médaille de la sainte Famille qui repose au fond d’une poche, prête à être saisie, à servir d’appui, voire d’appel, pour songer à dénouer un montage de la Loi et des « affects animaux » qui s’envenime, le temps venu.

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Les bigoteries et leurs frontières

Par Marie-Ève Bélanger, Genève

La violence inouïe des débats entourant l’adoption et la procréation assistée pour les couples homosexuels nous est devenue ordinaire. La peur. L’ignorance. L’ignorance nourrie par la peur, la peur s’abreuvant d’ignorance; un abcès qui, dans un mouvement circulaire lent et ininterrompu, se remplit de lui-même, s’aveugle, se gonfle, grimace et éclate dans une convulsion toxique : le jugement en guise de manière d’habiter le monde.

Établir une frontière. Établir toutes les frontières concevables. La multiplication des frontières enraie le mouvement. Contraint à l’immobilisme, le voyageur se transforme en un être inquiet. Moins il y a de mouvement, plus le décompte est aisé. Un – rien avant un – deux – rien entre les deux. Contenir l’espace chaotique et illimité des possibles, ramener le nombre des devenirs à une quantité raisonnable.

Devenir parent. Un projet sans réussite possible : regarder un autre grandir pour une fois. Chercher à l’atteindre sans y parvenir, puis l’atteindre, mais mal. Être incapable de l’aider, jamais, contempler, impuissante, son champ de bataille, croiser son regard parfois, sans certitude. Et l’aimer désespérément, d’un amour impossible, sans frontières, l’aimer entre chaque battement de cœur, une infinité suspendue entre un et deux. Elle m’en voudra, bientôt.

Il existe des pensées plus stériles que des ventres vides. Une certaine façon de dire les choses qui les rend repoussante, peut-être volontairement. Des parents sont barbares. Ils commettent des violences insensées, des humiliations qui stigmatisent et traumatisent. Détourner son regard de la famille nucléaire, ne serait-ce qu’un instant, c’est ignorer l’essentiel du révoltant, peut-être volontairement.

La bigoterie est infertile. À une bonne question, un débat important et une réflexion éthique nécessaire, elle répond en traçant une frontière. Une frontière qui encercle, qui englue, qui engloutit, qui s’érige comme un miroir, rassurant : je suis du bon côté. Mais un miroir n’a jamais fait que miroiter; il est inapte à engendrer une réflexion qui ne se développe que dans l’établissement d’un rapport à l’autre.

Il faut qu’on se parle.

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