Archives de Tag: parodie

Il est encore là – aux bords du point Godwin, de la Charte des valeurs québécoises à la campagne de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Tous les événements arrivent au moins deux fois. La première comme farce, la deuxième comme tragédie.

Karl Marx, modifié et corrigé

er-ist-wieder-daL’adverbe « encore » est polysémique en français. Il peut signifier au moins deux choses : 1) la continuation d’une action ou d’un état (en anglais still, en allemand noch), 2) la répétition d’une action ou d’un état (en anglais again, en allemand wieder). Le titre du film allemand Er ist wieder da (David Wnendt, 2015) signifie d’abord le « retour », son retour, celui de Hitler, mais on pourrait aussi jouer sur le « encore » comme traduction possible en français pour montrer que ce qu’il peut représenter, pour le dire grossièrement, le « fascisme », à la fois fait retour tout comme il a toujours été là. Ce qui est intéressant dans ce film peu commenté au Québec – le film en soi n’est pas si « bon », j’en avertis les lectrices et lecteurs, c’est ce qu’il fait qui m’importe –, c’est d’avoir réussi à brouiller les rapports entre la vérité et la fiction. Imaginons, c’est ce que fait le film, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme, qu’Adolf Hitler revienne dans notre monde dominé par les médias sociaux, comment réagiraient les Allemands? Le début du film est manifestement une mise en scène de fiction racontant l’acclimatation de Hitler à notre monde (découverte d’Internet, de la télé-réalité, etc.), mais plus le film avance, plus le directeur fait intervenir l’acteur personnifiant Hitler avec « du vrai monde » (des simples passants à la visite d’organisations néonazies) et les laisse parler. Les gens sont amenés à réagir à un possible retour de Hitler et on peut s’étonner de leur réponse : Hitler, lui, prendrait les choses en main, lui, il ramènerait l’ordre, lui, il ne laisserait pas arriver un flot d’immigrants voleurs de jobs, etc. La mise en scène entre la fiction et la réalité permet d’ouvrir un espace à des opinions qui, avouons-le, étaient il y a peu catégorisées comme relevant de l’extrême-droite.

Des selfies avec un sosie d’Hitler en rigolant au salut fasciste en pleine rue en Allemagne (ce qui était sans doute inimaginable il y a peu), il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas ce qu’on a pu constater ces derniers mois avec la campagne de Donald Trump? Celui qu’on percevait il y a un an – et encore plus lors de sa première tentative en 2008 – comme une farce, n’est-il pas devenu le signe de la tragédie de la normalisation des mouvements d’extrême-droite, y compris le néo-fascisme? Mais peut-on vraiment parler de fascisme avec Donald Trump? Le philosophe Slavoj Žižek disait récemment qu’il voterait pour Trump parce que ça obligerait les deux grands partis américains à se remettre en question et, ajoutait-il, l’État américain est loin d’être une dictature, Trump ne pourrait y introduire le fascisme. Trump, donc, n’est pas Hitler – quand même… ce serait exagérer.

trump-masqueOn connaît tous bien le fameux « point Godwin » où, pour s’opposer à une opinion, on associe celui qui l’énonce à Adolf Hitler. Ce sera le point final d’un dialogue puisqu’il n’y a plus rien à ajouter lorsqu’on atteint ce point. Associer l’ascension de Trump à celle de Hitler, les nouveaux mouvements identitaires au fascisme, est-ce là atteindre la fin du dialogue (s’il est possible, s’il a déjà existé)? L’important est peut-être ailleurs, non pas dans le qualificatif « fasciste » lui-même (comme le rejette Žižek), mais dans ce qu’ont en commun (a) la campagne de Donald Trump dont on verra le dénouement ce soir; (b) la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, l’été dernier; et, j’ose ajouter, (c) la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois; puis (d) la mise en scène du retour d’Adolf Hitler. Ces épisodes (je n’ose pas parler d’« événements ») créent les conditions d’une « libération » de la parole (ou même de gestes violents, comme ce fut le cas avec la Charte et la campagne du Brexit). Mais est-ce véritablement une libération? J’avoue ici me questionner : est-ce que les opinions racistes, sexistes, homophobes, antisémites, etc., contre les minorités ou, plus simplement et plus exactement, celles qui instaurent une dichotomie entre « eux » et « nous », est-ce que ces opinions préexistaient à l’avènement de ces épisodes politiques permettant un déferlement des pires préjugés dans l’espace public, ou bien ces opinions sont-elles générées, provoquées par ces mouvements? Je me pose la question parce que dans l’un et l’autre cas, la nature de l’opinion n’est pas la même et elle ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences. S’il y a « libération », cela signifie que ces idées étaient celles de plusieurs, qu’ils se retenaient de les montrer en public. C’est aussi dire que nous possédons des opinions, elles sont à nous et à personne d’autres – elles nous appartiennent. Dans l’autre cas, cela signifie que certains épisodes politiques ont la capacité de créer leurs propres effets d’auto-engendrement : plus on émet d’opinions violentes, plus on produit les conditions nécessaires à cette violence qui, en réaction, reproduit ces mêmes opinions en retour.

Quoiqu’il en soit, comme l’indiquait un article récemment publié dans Slate, il n’y aura pas de retour en arrière : une fois déclenché, le mouvement ne s’arrêtera pas – « Trump a déjà gagné ». Mais peut-être faudrait-il dire, plus précisément : il y a retour en arrière, et le retour du retour sera des plus difficiles. C’est la tâche qui nous incombe désormais.

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Quand le gouvernement se met à la parodie

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Est apparu hier soir un communiqué du gouvernement du Québec pour la Fête des voisins, que plusieurs ont fait circulé sur les médias sociaux. Ce communiqué, diffusé sur la page officielle des communiqués du gouvernement du Québec, est, depuis ce matin, indisponible. On peut toujours le lire grâce à la cache Google:

QUÉBEC, le 30 mai 2012 /CNW Telbec/ – Ils seront des milliers à sortir dans les rues, partout au Québec ce samedi 2 juin, à l’occasion de la 7e édition de la Fête des voisins, le temps de célébrer les plaisirs du bon voisinage et d’une vie de quartier où solidarité et communauté sont à l’honneur.

« Une des retombées inattendues de ce tintamarre de casseroles qui résonne partout au Québec en ce moment, c’est le plaisir exprimé par plusieurs citoyens de faire connaissance avec leurs voisins, de perrons en balcons. De nos jours, nous avons rarement l’occasion de tisser des liens directs avec nos voisins. Samedi, poursuivons cet esprit de rapprochement communautaire avec la Fête des voisins », invite Nadine Maltais, fondatrice de la fête au Québec et coordonnatrice des grands événements au Réseau québécois de Villes et Villages en santé (RQVVS), l’organisme promoteur de la Fête des voisins.

Ce communiqué a toutes les allures d’une farce: on y présente les manifestations de casseroles en cours au Québec et ailleurs (en appui au mouvement de grève étudiante au Québec) comme une vulgaire célébration de voisinage. Une fois repris par le gouvernement, parodié, pourrait-on dire, le tintamarre ne possède plus sa force politique: comme des saturnales illimitées où les riches sont heureux de prendre la place des pauvres!

Il est à noter que le retrait de ce communiqué ce matin est significatif: s’agissait-il d’un piratage? les instances politiques derrière les communiqués du gouvernement ont-ils pris conscience que l’appropriation de la parodie pouvait créer un détournement de cette nouvelle stratégie de résistance et un renouveau de la mobilisation, cette fois plus violent et certainement plus incontrôlable?

Une chose est sûre: quand le gouvernement agit dans la farce, c’est le moment où le peuple prend conscience qu’il ne peut pas de pas prendre les affaires de l’État au sérieux.

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Brève traductologique sur le caractère parodique de la grève étudiante, du « printemps érable » aux manifestations de casseroles

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Plusieurs se désolent des formidables créations du mouvement étudiant : le carré rouge comme symbole reconnaissable de tous, l’expression « printemps érable » ou encore les manifestations de casseroles commencées suite à l’adoption de la Loi spéciale 78. Pour chacune de ces créations, on peut lire le cortège des grandes pleureuses de la droite québécoise qui n’en ratent pas une lorsqu’il s’agit d’amoindrir le mouvement de grève. On pourra lire, si on y tient, Isabelle Maréchal s’attaquer à Xavier Dolan en critiquant le carré rouge et en le liant aux Brigades rouges italiennes, ou Richard Martineau sur l’expression « printemps érable » (à partir de « printemps québécois ») ou sur les manifestations de casseroles. À chaque fois, ce qu’on pourrait appeler la secondarité de la symbolique, son caractère dérivé (généralement de l’ordre de l’intertextualité, c’est-à-dire en référence à un discours antérieur), est décriée, précisément leur aspect parodique (plus ou moins conscient de la part des créateurs, selon ces commentateurs de droite).

Si cette critique est parfois de mauvais goût et n’exprime franchement qu’une incompréhension du mouvement étudiant, elle vaut toutefois la peine d’être explorée, ne serait-ce que pour son attaque de la secondarité, attaque qui est l’expression d’un préjugé métaphysique tenace depuis Platon : ce qui est second n’est pas premier, cela va de soi, il n’est donc ni originaire, ni authentique, bref, c’est une « traduction ». C’est au caractère traductif de la symbolique que je m’intéresserai, mais aussi à ses conséquences, d’abord pour cette fameuse expression « printemps érable » qu’on semble tant aimer, surtout en France (dans Le Point, L’Express, Le Courrier international, Les InrockuptiblesL’Humanité, Libération, Le Monde, Le Nouvel Observateur, etc.), ensuite pour ce qui est des casseroles.

Comme une parodie de traduction

L’expression « printemps érable », quand même peu usitée par le mouvement étudiant, fait d’abord référence au printemps arabe, une série de révoltes ayant abouti avec la chute des dictatures de Tunisie et d’Égypte au printemps 2011. Doit-on voir dans l’usage de l’expression la volonté d’une comparaison entre une rébellion démocratique contre des dictatures et le mouvement étudiant au Québec? C’est ce que nos commentateurs de droite ont vu et ont critiqué. Pourtant, une telle comparaison se serait traduite en « printemps québécois », où, à la place du terme « arabe », on aurait simplement substitué l’adjectif « québécois ». Or, on parle de « printemps érable » qui joue non pas sur le sens de l’expression originelle, mais sur le rapprochement phonique « arabe—érable ». Si les journaux français y ont vu le « symbole canadien », on sait bien au Québec que sa signification est tout autre, puisque au-delà d’un symbole national, le printemps, c’est le « temps des sucres », le moment du dégel où la sève de l’arbre recommence à circuler, sève qui pourra être recueillie pour la fabrication du sirop est des autres produits dérivés de l’érable (comme le beurre d’érable). Bref, c’est le renouveau festif du germinal québécois après un hiver toujours trop long, toujours trop froid.

On considère généralement une parodie comme l’« imitation d’une expression d’autrui, dans laquelle ce qui est sérieux chez l’autre devient ridicule, comique ou grotesque » (on pourra lire Profanations de Giorgio Agamben, pp. 39 à 59, pour un plus long développement sur cette question). Or, la parodie avait un tout autre sens chez les Grecs de l’Antiquité, c’est le παρῳδία, ou, décomposé, le παρά de l’ ᾠδή, c’est-à-dire le « à côté » du « chant » : l’accompagnement (sonore – au théâtre), et au sens littéral, ce qui n’a pas de lieu propre. « Parodie » possède donc un sens premier qui pourrait relever de l’euphémisme : on ne prend pas la voie directe, frontale, mais de biais, et dans le cas de « printemps érable », on ne se mesure pas directement à l’aune des révoltes arabes (on ne s’identifie pas directement à elles), mais on les accompagne, humblement.

Si « printemps érable » est bel et bien une parodie, c’est parce qu’il décale le référent tout en lui donnant sa juste valeur. Contrairement à ce que pensent nos commentateurs du Journal de Montréal, on ne s’y compare pas, on n’en fait pas non plus un modèle, mais on mesure son caractère premier par le biais d’une autodérision franche et sincère, en définitive, saine.

Une traduction de « printemps érable » est-elle possible?

Comment alors traduire l’expression dans les autres langues? L’anglais offre un exemple intéressant. La première traduction fut maple spring qui est une traduction littérale dont la référence au « printemps arabe » est amoindrie puisque seule l’idée de la saison subsiste. C’est le Überleben benjaminien, quelque chose survit au passage des langues, ici, une des idées, mais ce passage se fait au risque de perdre la quasi-homophonie et le sens parodique qu’elle offrait. Il s’agit, dans la conception platonicienne de l’ontologie, d’une pauvre copie d’une copie (ici c’était l’expression québécoise).

Une deuxième traduction a commencé à voir le jour récemment : Maple Spread. Certains reconnaîtront l’expression, il s’agit de cette pâte à tartiner faite à base de sirop d’érable et consommé généralement au petit déjeuné (en français « beurre d’érable »). L’expression met l’accent sur le caractère disséminant du spread : c’est l’étalement, l’extension, l’étendue, etc. L’expression est employée pour désigner le mouvement à l’extérieur du Québec (notamment en Ontario, avec le Ontario Students Mobilisation Coalition) qui veut continuer la lutte étudiante commencée au Québec : l’étaler.

La question se pose : de quoi maple spread est-il la traduction? Car il ne s’agit pas ou plus tellement d’une traduction de « printemps érable », mais aussi d’une parodie. Pour reprendre les catégories platoniciennes, nous ne sommes plus dans la mauvaise copie, mais carrément dans le simulacre, dans cette « copie » qui est ontologiquement détachée de l’original. Ou pour reprendre l’expression benjaminienne, nous ne sommes plus dans une volonté traductologique du Überleben (la survie au sens transcendantale), mais du Fortleben : la survie au sens de la continuation de la vie, le living on. Ce n’est plus l’« idée » originale qui compte, mais ses conséquences, ses effectuations, ses réalisations.

Le « living on » des casseroles

Le 18 mai 2012, le gouvernement libéral de Jean Charest faisait adopter par l’Assemblée nationale la Loi spéciale 78 qui restreignait, en autres choses, le droit de manifester. Presque immédiatement, une initiative sur les réseaux sociaux suggéraient de taper sur des casseroles pour manifester le droit de manifester, ce qui a pu donner, parfois, notamment à Montréal, des rassemblements nocturnes impressionnants :

Au départ, l’idée était d’« imiter » ce qui s’était fait en Amérique latine, notamment au Chili pendant la dictature militaire : à l’interdiction de manifester (par la limitation du nombre de manifestants), on manifeste encore plus bruyamment son mécontentement.

Les critiques de droite ont encore une fois saisi l’occasion pour voir là une démesure : comment osez-vous, semblent-ils dire, vous comparer à la situation politique des dictatures sud-américaines? Or, si l’expression « printemps érable » semble parodique, en tout cas décalée par rapport à « printemps arabe », l’usage des casseroles au Québec se veut analogue à l’usage qu’on en faisait dans le Chili des années soixante-dix. Peut-être avons-nous affaire ici encore une fois à une parodie, mais cette fois, ce n’est plus le mouvement étudiant qui parodie les révoltes d’ailleurs, ce sont les dictatures des pays étrangers qui sont parodiées par notre gouvernement. La Loi spéciale 78 n’a-t-elle pas quelque chose de la parodie d’un régime autoritaire, et Jean Charest n’agit-il pas comme une parodie d’Augusto Pinochet? Bien sûr, il ne s’agit pas d’une imitation en tous points semblables, mais quelque chose du rapprochement de biais. Les manifestations de casseroles ne sont donc pas l’importation directe des méthodes de contestations d’Amérique latine, mais les révélateurs des méthodes de gouvernance totalitaires importées par notre gouvernement.

***

S’il est possible de voir de la parodie dans le mouvement de contestation étudiant, c’est aussi parce qu’un mouvement de révolte, dans notre monde globalisé par l’économie capitaliste, ne se développe pas en vase clos, mais participe à une résistance face à la pensée néolibérale. Qu’il soit parodié ou parodique ne signifie finalement que le mouvement est traduit, c’est-à-dire transformé, déplacé, excentré, adapté, etc. Les mouvements et les manières de faire d’ailleurs nourrissent notre propre combat.

Mais la parodie peut aussi agir sur notre propre culture. Récemment, la très belle initiative d’Étudiants-Secours qui parodie l’organisme Parents-Secours est à cet égard une formidable réévaluation, moins de l’organisme original, mais de ce que signifie « (se) protéger » (ici, contre la police), tout en parodiant du même coup tout le discours sur l’infantilisation du mouvement étudiant à l’œuvre depuis le début de la grève. Ces parodies, loin d’être à la traîne du discours social – c’est-à-dire second –, participent d’une repolitisation de notre culture qui autrement serait restée amorphe et insignifiante. C’était peut-être ça, au fond, le souhait implicite de la droite médiatique.

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Jean Charest le bullshitteur

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Hier, Yves-Thomas Dorval du Conseil du Patronat du Québec (CPQ) faisait une sortie publique contre les médias sociaux. La sortie n’est pas passé inaperçue, et la réponse fut rapide, notamment, on se l’imagine, dans les médias sociaux (Jean-François Lisée en a aussi fait une critique sur son blogue). Outre ce qui ressemble fort à une menace d’intervention de la part du CPQ dans les débats politiques actuelles (en fin d’article – assez inquiétant qu’on se permette une telle menace…), la critique contre les médias sociaux s’articule ainsi :

Il n’y a pas si longtemps, tous les grands débats de société se tenaient principalement dans des journaux, des postes de radio et des chaînes de télévision, a rappelé M. Dorval. Ces médias étaient soumis à des règles professionnelles et juridiques visant à assurer la rigueur, l’équilibre et la véracité des informations rapportées.

L’arrivée d’Internet a amené l’explosion de médias sociaux où l’information se fait plus personnalisée, mais aussi beaucoup moins objective, rigoureuse et fiable, estime-t-il. Or une proportion grandissante de la population — particulièrement chez les 35 ans et moins — s’informe désormais principalement auprès de ces médias. Cette évolution pose un problème particulier aux gouvernements et aux entreprises qui sont soumis à des règles très strictes de communication.

Depuis ce matin, on peut retrouver une nouvelle application sur le Web, Le bullshitteur, qui vous permet, à condition d’être inscrit sur Twitter, de faire parler à la manière d’un ventriloque un automate à l’image de Jean Charest et à la voix mécanisée :

En entrant une phrase quelconque, vous faites bullshitter Jean Charest. Outre l’effet comique de l’esthétique robotisée (image parodique de la langue de bois de la politique?), le fond de l’humour est bien évidemment de montrer que Jean Charest est une « marionnette », critique contre les politiciens un peu facile, on l’admettra. On voit donc depuis ce matin quelques adeptes de Twitter s’en donner à cœur joie, d’abord en faisant dire à Jean Charest ce qu’il pourrait voir dit comme bullshit :

Ou encore, ce qu’on aimerait peut-être qu’il dise :

On doit célébrer la très grande imagination de ces développeurs Web pour l’usage de leur technique dans un objectif politique. On avait déjà vu Angry Grévistes, un jeu vidéo à la Mario Bros., qui, lorsque vous aviez accumulé les 1625 pièces d’or, vous permettait d’affronter Robeauchamp. Ou Richardmartineau.ca qui vous permettait de répéter une opinion de Richard Martineau avec un choix de mots préétabli, manière de montrer que toutes les opinions (redondantes) de Martineau sont formulées à partir de préjugés.

Ces petites applications Web permettent, pourrait-on dire, un défoulement humoristique en ce qui a trait aux enjeux politiques – mais n’est-ce pas justement la critique du CPQ? Le phénomène des médias sociaux ne nous détourneraient-ils pas de la vérité du dialogue nécessaire dans les débats politiques? En fait, dans le cas du Bullshitteur, l’humour est à son comble non pas quand on fait dire à Jean Charest quelque chose qu’il n’aurait pas dit, ni quand on lui prête des paroles qu’on désirerait entendre, mais à ce point précis où on lui fait répéter ce qu’il a déjà dit – dans l’adéquation de la phrase dite autrefois avec celle qui est dit à nouveau :

On pourrait appeler cela l’effet « Tina Fey ». S’il y a un « détournement » de la vérité, ce n’est pas parce qu’on lui préfère autre chose (un mensonge, une contre-vérité), mais parce qu’on lui redonne un espace, un contexte, pour qu’elle soit performée à nouveau : la vérité de Jean Charest, une fois répétée, ne peut que devenir ce qu’elle a toujours été, et paraître telle une parodie.

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L’oubli de la parodie: l’histoire de l’affiche « Keep Calm and Carry On »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Voici une vidéo qui circule en ce moment sur Internet, produite par la librairie Barter Books de Alnwick (Northumberland, Royaume-Uni):

Mis en ligne le 27 février 2012, la vidéo présente, grâce à des images d’archive, la fameuse affiche «Keep Calm and Carry On» commandée par le ministère de l’Information du Royaume-Uni en 1939, jamais affichée publiquement mais redécouverte en 2000 dans cette même librairie.

On retrouve toutefois sur YouTube une vidéo antérieure (datée du 16 décembre 2011) par Robyn Schneider (voir son compte sur Twitter), peut-être moins intéressante du point de vue de la facture – l’éternel vlog saccadé, produit grâce à un montage rapide -, mais qui nous informe au moins: 1) de la tentative actuel de la librairie Barter Books (celle-là même qui a créé la première vidéo) d’acquérir les droits d’auteur pour le slogan, 2) des raisons du pourquoi on est tant fascinés par cette affiche (l’affiche n’a pas été oubliée, elle est restée enfouie dans notre histoire), 3) de l’ironie à vouloir utiliser cette affiche alors qu’elle était destinée à une grande catastrophe (l’occupation de la Grande-Bretagne par l’Allemagne nazie).

Ce que les deux vidéos n’arrivent toutefois pas à mettre de l’avant, ce sont les parodies qui ont été faites dès la redécouverte de cette affiche. BuzzFeed en recense quelques-unes. Car outre le fait que la librairie s’arroge un droit de propriété intellectuelle sur une affiche vieille de plus de soixante-dix ans (ce qui en soi dépasse l’entendement), la première vidéo tourne son message en nostalgie patriotique et nationaliste dans une situation qui n’a rien à voir avec le temps de la guerre. Le message «Keep Calm and Carry On», qu’on voudrait nous faire prendre pour une énième manifestation du flegmatisme britannique, possède pourtant son lot de connotations, notamment celle d’une indifférence pour les enjeux sociaux. En d’autres mots, adapter un slogan de la Seconde Guerre mondiale à notre monde actuel, c’est aussi en redéfinir son sens à partir de la même signification: le sens se voit renversé. «Garder son calme» aujourd’hui, ce n’est plus faire preuve de courage devant l’ennemi, c’est simplement faire preuve de paresse, et le slogan, loin de vouloir être l’emblème d’une résistance, devient le message propagandiste ordinaire d’un pouvoir en place qui veut que rien ne change. La parodie, pour sa part – et que certains voudraient voir, paradoxalement, comme  «cynique» -, vient nous rappeler qu’une telle adaptation ne peut se faire aisément, qu’il y a encore des «comiques» qui veillent au grain.

Ou encore, pour parodier la première vidéo, ce que tente de nous dire la librairie doit peut-être être compris ainsi: face à la tentative d’une appropriation intellectuelle d’un message par une librairie, simplement pour des considérations marchandes, rester calme et faites comme si de rien n’était.

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Kony 2012: généalogie d’un phénomène Internet

Il est peu probable que vous n’ayez pas entendu parler du film Kony 2012, ou même que vous ne l’ayez pas visionné. Phénomène médiatique extraordinaire, ce film qui veut faire la promotion d’un organisme de charité a été, en quelques jours, sans doute le film dont la vitesse de diffusion a été la plus rapide (près de 70 millions pour YouTube,  16 millions pour Vimeo). Qui l’aura vu en aura laissé une larme devant l’horreur de la vie des enfants en Ouganda, pour ensuite en apprendre les critiques, virulentes, contre ce que certains verront comme un marchandage de la souffrance humaine. Plusieurs ont pu se sentir trahi par cette vidéo, peut-être trop vite partagée.

La saturation de ce qu’on a pu en dire est arrivée, elle aussi, extrêmement rapidement – et il n’est pas présomptueux de pouvoir parler ici d’une « généalogie » du phénomène, même après un si court laps de temps. En quelques jours, tout a été dit (ou presque) sur la vidéo. Et pourtant, ce qui ne cesse pas, ce sont les mèmes Internet qui ont été créés à la fois comme critique et parodie de l’attention médiatique demandée par les créateurs de la vidéo dont le travail, au niveau de la communication, a été (trop) bien ficelé. Le blog de Trahir se questionne sur ce phénomène unique de la dromographie numérique où la parodie, dans quelques cas, aura précédée l’original à parodier. Ou pour le dire autrement : on voudrait savoir comment se sent-on quand on se sent trahi?

Les contributions courtes (entre 400 et 1200 mots) sont les bienvenues : info@revuetrahir.net

Aucune date limite.

Liste (non exhaustive) de liens sur le sujet

Nous avons choisi cette photo pour représenter la thématique car elle cristallise à elle seule la critique à l’encontre de Invisible Children. Paradoxalement, elle fut choisie par les créateurs de la vidéo pour illustrer leur réponse aux critiques.

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Narcissisme et parodie du Je par le documentaire: critique du film POM Wonderful presents The Greatest Movie Ever Sold

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Affiche du film The Greatest Movie Ever Sold

Après l’étrange même décevant Where in the World Is Osama Bin Laden? (2008), Morgan Spurlock revient avec The Greatest Movie Ever Sold (2011), si on peut dire, à ce qu’il sait faire le mieux : tenter, par le cinéma documentaire, une performance à caractère politique. Le documentariste s’était fait connaître avec Super Size Me (2004), un documentaire sur la malbouffe dans lequel il performait les dangers de l’obésité et d’une nutrition déséquilibré en mangeant, trois fois par jour, pour un mois en entier, du fast-food de chez McDonald’s. Son dernier documentaire dont le titre pourrait se traduire par « POM Wonderful présente : le Plus Grand Film jamais vendu » est dans le même esprit, une performance totale sur soi d’une réalité qui nous affecte en tant que spectateur. Plus précisément, le documentaire se veut une réflexion sur la « co-promotion », ce type de placement de produit dans lequel une entreprise investit pour voir son produit être présenté subtilement dans un film, en retour d’une promotion de ce film dans ses magasins ou ses restaurants (pensons aux jouets pour enfants en lien à des films, vendus au McDo). Or, l’originalité du documentaire, c’est de montrer le processus par lequel se fait cette co-promotion, en la faisant. En d’autres mots, l’entièreté du film devient un film promotionnel pour des marques de commerce.

Toutes les étapes de cette co-promotion seront montrées par Spurlock, qui fera intervenir à la fois ses propres démarches pour trouver des commanditaires, un avocat qui lui expliquera qu’il est hors de toute attaque judiciaire parce qu’il fait de la faction (de l’anglais fact, « fait », et fiction), des firmes (fort douteuses) de consultants en marketing, des artistes qui feront le design de l’affiche de son film ou des musiciens qui en composeront la musique (notamment, OK Go qui écrira une chanson-thème, « The Best Song I Ever Heard »), mais aussi des entretiens avec des personnalités critiques de ce modus operandi actuel, du linguiste et activiste Noam Chomsky (filmé avec une bouteille de POM Wonderful, premier commanditaire du film) au défenseur des consommateurs Ralph Nader (à qui Spurlock offrira une paire de chaussure Merrell, autre commanditaire majeur du film). On verra aussi de courtes scènes sur les dangers de la logique actuelle du marché, par exemple, une commission scolaire qui doit vendre de la publicité à l’intérieur des autobus scolaires pour pallier à la réduction de son budget.

Était-ce pousser le bouchon un peu trop loin que de proposer un tel film d’auto-co-promotion? Spurlock a-t-il fait preuve de cynisme en profitant allègrement du support financier de ces compagnies en prétendant faire un documentaire sur les limites de la marchandisation de la publicité? Chacun jugera. Pour ma part, je vois là un extraordinaire moyen de tourner au ridicule toutes ces tentatives d’imposer d’une publicité de plus en plus sauvage. Et cela est possible par la forme même du documentaire, qui allie son processus (pré-production du film, tournage, relation avec les entreprises commanditaires, post-production et promotion du film, etc.) et son produit final qui comprend en lui-même, et présente visuellement, toutes les étapes de sa production. Pour Linda Hutcheon, professeure de littérature à l’université de Toronto, ce rapport performatif où le processus de la création et son produit, genre associé à ce qu’elle appelle le « postmodernisme », est source de narcissisme, non pas, comme on pourrait le penser, d’un narcissisme vis-à-vis du créateur, mais pour l’œuvre elle-même qui se reflèterait dans son propre miroir, comme Narcisses contemplant son image. Et c’est exactement sur ce point que le documentaire devient une parodie de documentaire, et que sa critique de notre société de l’auto-branding (être soi-même une marque de commerce) est la plus efficace.

À ma connaissance, c’est le premier film à inclure le « texte » de présentation, ici « POM Wonderful presents », à son titre officiel. On voit souvent ce genre de paratexte entourant le titre pour donner au film une autorité (souvent le nom d’un réalisateur connu). Un paratexte peut être autant une qualification de genre – « roman » à un livre, « documentaire » à un film – ou un texte-objet promotionnel, de la quatrième de couverture aux « Two Thumps Up! » de Siskel & Ebert. Le paratexte « POM Wonderful presents » (généreusement payé : un million de dollars, soit les deux tiers du budget du film), vient ici ruiner sa volonté d’énonciation. Si le paratexte veut réellement donner une autorité, c’est à condition de disparaître aussitôt pour laisser toute la place au titre. En laissant se mettre au jour une telle aberration (le surtitre ridicule comme faisant partie du titre), tout comme Spurlock a laissé se montrer tous ces gens qui travaillent autour d’un projet cinématographique, habituellement gardés secrets, le film s’auto-parodie en parodiant une pratique courante. Et l’association avec des compagnies privés n’empêchera pas Spurlock de faire une certaine critique de leurs activités publicitaires, par exemple en se payant un voyage dans le sud avec la compagnie Jet Blue et séjournant dans un hôtel Hyatt… pour rencontrer le maire de São Paul, Brésil, ville qui a banni toute publicité.

Les documentaristes pensent parfois laisser, dans leur propos, toute la place à l’objet de leur étude, sans se soucier que, finalement, à force de se penser objectif, ils finissent par nous parler d’eux-mêmes, à ce qu’ils aiment ou à ce qu’ils n’aiment pas. Spurlock agit à contre-courant, il met son Je à l’épreuve d’une confrontation qui le vide de tout contenu subjectif et dévoile, à la face du monde, le monde qui se voit dans toute sa nudité… recouvert seulement de quelques marques.

Informations supplémentaires :

Pour le site Web officiel du film, avec tous les liens possibles vers les commanditaires : cliquez ici.

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