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Le discours de l’hystérique comme discours social: tentative de lecture lacanienne de la grève étudiante

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Note préliminaire : Ce court texte a été écrit après une lecture – encore partielle – de Jacques Lacan. Il ne s’agit pas de commenter dans son entier la théorie lacanienne, mais de proposer une lecture possible d’un certain discours social lors de la grève étudiante.

Une vidéo de Jacques Lacan datant de 1972 est un admirable document de l’époque. On est à Louvain où le psychanalyste donne une conférence, la séance est alors perturbée par un étudiant.

La théorie des quatre types de discours chez Lacan (Séminaire XVII. L’envers de la psychanalyse, 1969) s’est constituée en réponse aux événements de Mai ’68. Le discours est compris ici comme rapport à l’autre. Les quatre types se rapportent tous au discours du maître qui se constitue du savoir de l’autre (S2, l’adresse) pour sa production d’un objet petit a (ici, le plus-de-jouissance aliéné de l’autre, repris par le maître – c’est le mécanisme de l’aliénation de la plus-value chez Marx). Ainsi, le maître – au sens du Herrschaft hégélien – ne désire pas savoir (ou le savoir de l’autre), comme le disait Lacan, il désire que ça marche. Les trois autres discours chez Lacan (H – de l’hystérique, A – de l’analyste, U – de l’université) ne font que changer les paramètres de ces quatre éléments (signifiant, savoir, sujet et objet petit a) en les décalant dans le sens des aiguilles d’une montre.

Les quatre discours chez Jacques Lacan

Dans le discours de l’hystérique, deuxième moment des quatre discours, le signifiant (S1) prend la place de l’adresse : l’hystérique s’adresse à l’autre en mettant en doute son savoir (S2) pour constituer sa jouissance (objet petit a) qui relève de sa vérité. L’hystérique, ici, peut aussi être appelé « marchand », « esclave » (au sens de Hegel) ou « serf », c’est ce qui est suggéré par les rapports qui se forment entre les deux premiers discours. Ne pourrait-on pas voir, avec ce jeune homme apostrophant Lacan dans la vidéo, un peu de ce discours de l’hystérique, c’est-à-dire le discours de celui qui désire le savoir mais met en doute le lieu de ce savoir? Relisons l’échange avec cet étudiant (qui n’est pas complet dans l’extrait vidéo) :

Lacan – …mais qu’est-ce que vous voulez faire ?

X – Où je veux en venir ?

Lacan – Oui voilà.

X – C’est la question au fond que les parents, les curés, les idéologues, les bureaucrates et les flics, posent généralement aux gens comme moi, qui se multiplient quoi !, je peux vous répondre, je peux faire une chose, c’est la révolution.

Lacan – Oui.

X – Vous voyez et, bon il est clair, au moment où nous en sommes pour le moment, une de nos cibles préférées, ce sont ces moments précis où des gens comme vous, qui sont en train de venir, au fond, apporter à tous ces gens qui sont là, la justification de la misère quotidienne, au fond, c’est ça que vous faites vous !

Lacan – Oh pas du tout ! [rires]

X – Oui.

Lacan – Il faut d’abord la leur montrer, leur misère quotidienne.

X – Mais c’est justement ce que je voudrais ajouter, c’est qu’on est justement au moment où on n’a plus besoin de spécialistes qui doivent le montrer. Il est clair, que suffisamment de gens, et ça se manifeste pour le moment, la décomposition se manifeste à l’échelle planétaire avec suffisamment de force, pour qu’on voie qu’il règne pour le moment, un malaise, je veux bien concéder cette parenthèse…

[…]

Bon mais maintenant, au fond, je n’ai pas grand-chose à dire ; si tous ces gens ici, se rendent compte qu’au fond, la vie que nous sommes en train de mener en général, doit être changée, au fond, si ces gens là s’organisent entre eux, je voudrais dire encore quelque chose, parce que après, je m’en vais très vite, parce que…

Lacan – Non non, pas du tout, il faut rester.

X – Mais si ces gens-là s’organisent, parce qu’au fond, la seule chose qui est à l’heure actuelle nécessaire, c’est qu’il y ait une organisation, ils feront autre chose que de venir écouter quelqu’un qui parle, et même qui puisse parler de politique, ou de n’importe quoi, et euh…

Lacan – Et vous voyez, vous voilà dans l’organisation !

X – Oui, oui.

Lacan – Parce que le propre d’une organisation, c’est d’avoir des membres, et les membres, pour qu’ils tiennent ensemble, qu’est-ce qu’il faut ?

X – de la cohésion.

Lacan – Je ne vous le fais pas dire ! [rires] C’est là que j’en étais, parce que, figurez-vous que ce que vous êtes en train de raconter là, ça a comme ça un petit air de logique. Vous êtes un logicien.

X – Vous faites là un grave saut, enfin, parce que ce n’est pas parce qu’on a de la logique, qu’on en fait, c’est un discours de spécialiste.

Lacan – Pas du tout, votre organisation, qu’est-ce que c’est ? Vous venez de le dire, c’est de la cohésion, c’est de la logique.

X – Non, ce n’est pas de la cohésion, ce n’est pas de la logique, je m’en fous de ce niveau-là. En partie de la volonté subjective de chacun, de moi, comme d’autres, et comme j’en suis sûr, tout plein dans cette salle probablement, malgré qu’ils soient ici, et qu’ils soient venus euh, vous écouter, mais j’en suis sûr que c’est de la volonté subjective de chacun qui a envie.

Lacan – Pourquoi parlez-vous de subjective ?

X – De subjective, c’est au fond, une chose que tout le monde comprend.

Lacan – Ah, je ne vous le fais pas dire, tout le monde comprend ! (rires).

X – Bon mais attendez, cette subjective qui, c’est ça le sens, au fond, de l’histoire maintenant, qui veut se lier avec les autres, pour euh…, ce n’est que là que l’alternative sociale, au fond, dans l’intersubjectivité, et c’est là au fond, la cohésion de, ce n’est même pas besoin d’être un logicien, comme vous dites.

Lacan – Vous n’avez pas remarqué que les révolutions ont pour principe, comme le nom l’indique, de revenir au point de départ, c’est-à-dire de restaurer ce qui justement clochait.

X – Oui, mais ça c’est un mythe journalistico-sociologique [rires], qu’au fond, il ne faut pas venir spécialement après les heures de cours, pour venir l’entendre dire, mais je suis sûr que tous les professeurs doivent le dire, et au fond, tous les journaux… Je vous dis que c’est une erreur, et que probablement que dans les années à venir, vous verrez l’erreur à vos dépens, probablement, comme aux dépens de tous les spécialistes, qui sont pour le moment comme vous, ici, en train de lécher les dernières miettes du spectacle et je vous en prie, profitez-en ! [rires]

[…]

Lacan – Quels sont vos véritables intérêts ?

X – Non mais ça au fond, j’ai dit ce que j’avais à dire, je l’ai d’ailleurs dit…

Lacan – Vous voyez comme vous aimez dire quelque chose !

X – C’est la première chose que j’ai dite au fond.

Lacan – Oui c’est aussi la dernière, parce que vous ne pouvez pas aller plus loin, vous ne pouvez pas aller plus loin que cette idée de volonté subjective, qui est une idée justement, qu’on trouvait, je viens de faire remarquer justement que le sujet n’est jamais pleinement d’accord avec lui-même, même vous qui… la preuve c’est que vous avez tout de suite commencé à parler d’organisation, au moment où…

X – Là je peux dire quelque chose, peut-être que vous ne voyez pas très clair ?

Lacan – Juste après le moment où vous avez fait la pagaille, vous voulez l’organisation ; avouez que quand même !

X – Bon mais monsieur, est-ce que je pourrais vous répondre quelque chose ?

Lacan – Je n’attends que ça !

X – Il est aisé de voir que dans une certaine situation donnée, il faut à un moment donné, disons, capter ou plutôt casser ce qui est existant pour qu’à un moment donné, c’est au fond ça la dialectique, au fond.

Lacan – Car vous en êtes encore là, vous en êtes encore à la dialectique ?

X – Mais quand vous parliez de, quand vous parliez d’un semblant de contradictions entre la volonté subjective et l’organisation, ce n’est pas une contradiction ; l’organisation à un moment donné est une concession subjective à l’histoire.

Lacan – Vous voyez que vous en êtes déjà aux concessions, mon Dieu.

X – Il s’agit, monsieur, la survie dans laquelle nous vivons pour le moment, n’a fait que vivre sur les concessions infligées aux individus. Il s’agit pour le moment de trouver une organisation sociale qui dépasse le point où on en est pour le moment, et qui satisfasse au fond, satisfasse le mieux…

Lacan – Vous voyez, maintenant, vous en êtes au mieux, qu’est-ce que c’est ce mieux, un superlatif ou un comparatif ?

X – C’est un dépassement vous comprenez ? Il ne s’agit pas de Jésus ou Dieu ou bien d’une situation, il ne s’agit pas d’absolu ou de, non c’est un dépassement, c’est ça l’histoire.

Lacan – Qu’est-ce qu’il vous faut quand vous veniez de dire le mieux, il semble bien que c’est un superlatif.

X – Le plus mieux, enfin. [rires]

Lacan – Ah voilà, écoutez, vous êtes exactement mon vieux, vous êtes un appui précieux à mon discours, c’est justement là que je voulais en venir, c’est au plus mieux.

[…]

X – Nous sommes ici 500 personnes qui chacune, du fait qu’on est dans des situations précises, qui a chacune des talents divers, des situations privilégiées, il serait possible, étant donné que l’on partirait du postulat que l’on aurait envie de changer quelque chose, il serait possible de trouver ensemble une forme d’organisation qui puisse être une forme efficace. Est-ce que quand vous venez causer vous parlez de ça, ou bien est-ce que vous parlez d’autre chose, qui à ce moment-là ne fait que… vous parlez 3 heures, puis après on rentre, puis après bon, hein…

Public – Tais-toi maintenant.

Lacan – Bon, alors on continue quand même !

Public – Oui.

Lacan – Oui, ah ! [soupir] J’en étais à ce point, n’est-ce pas que le langage détermine et est substantiellement ce en quoi justement repose la réalité de ce terme de structure. C’est très précisément parce qu’un certain discours se trouve approché très insupportablement du réel, du réel qui n’est pas ce qu’on appelle enfin, comme vient de le démontrer avec beaucoup de talent mon interlocuteur, du réel qui n’est pas quelque chose qui a affaire avec ce qu’on appelle communément la réalité, à savoir en effet comme je viens de vous le faire remarquer, le fait que vous soyez tous là et que vous ayez à mon égard une grande patience, qui est en effet quelque chose qui a ses limites ; ce quelque chose c’est vrai enfin, qui vous intéresse du fait que vous êtes là, est en effet lié à chacun d’ailleurs de façon qui lui est entièrement personnelle, subjective, comme il l’a dit, subjective et ce pourquoi vous êtes enfin, entre Charybde et Scylla, entre la chèvre et le chou, entre ceci et cela, mais assurément pas unifié par autre chose, comme vous venez d’entendre un discours qui malgré tout du fait même du contexte prend l’aspect d’un exposé, d’un exposé de quelque chose dont vous attendez après tout quelque chose qui puisse s’épingler, se ranger quelque part, comme étant une certaine conception du monde. Il y a rien de plus différent de cette sorte de frayage qui est très positivement fondé sur une certaine expérience, sur l’expérience qui consiste dans l’existence de ce qu’on appelle névrose, et pour simplement les indiquer deux grands versants d’une névrose dont l’essence est de situer le sujet par rapport à un désir qu’il veut garder insatisfait et d’une autre qui, la seconde enfin, celle dont je n’ai pas encore dit en avant le nom car dans la première vous avez certainement reconnu les hystériques, dans la seconde la confrontation à un désir strictement défini, situé, constitué comme un désir impossible ; que quelque chose se manifeste dans ce contexte n’est-ce pas, qui est la mise au premier plan, l’interrogation comme telle de la névrose et la tentation d’élucider aussi loin qu’il est possible un sens, s’il se produit quelque chose comme ça et s’il se produit aussi quelque chose, après tout mon Dieu, qu’on peut bien dire jusqu’à un certain point être nouveau, à savoir cet appel éperdu à un changement, on ne sait pas lequel, mais qui, comme je l’ai déjà dit bien des fois en présence d’interruptions comme celles-ci, est quelque chose qui n’aboutit en fin de compte qu’au vœu qu’on soit tous ensemble, et pourquoi, pour uniquement cette visée, ce but, cette instance pressante et en quelque sorte exigée à tout prix, n’est-ce pas, qui est que ça change ; que ça change à quoi ?

Pour Lacan, relevant le terme « révolution » de son interlocuteur, le discours de cet étudiant finira par être celui du maître : à tout changer, on revient au même, ou encore ce qui s’articule comme une injonction de changement, ne sera au fond qu’un retour à l’identique. (Slavoj Žižek, pour sa part, propose de voir dans le discours dominant aujourd’hui le discours de l’universitaire, voir « Homo Sacer as the object of the discourse of the University ».)

En 1969, alors qu’il commence sa théorie des quatre discours, Lacan ira donner une conférence à Vincennes où il sera interrompu un peu de la même manière. J’en cite un extrait très court (tiré de l’édition de Jacques-Alain Miller aux pages 236 et 237, une autre version est aussi disponible) :

X – Je pense que ce que vient de dire la camarade concernant les étudiants des Beaux-Arts qui sont allés faire un cours sauvage sur les bidonvilles et sur la politique de Chalandon à l’extérieur de l’Université est un exemple très important. Cela permet de trouver un débouché à notre volonté de changer la société et, entre autres, de détruire l’Université. Et j’aimerais que Lacan donne tout à l’heure son point de vue là-dessus. Car détruire l’Université ne se fera pas avec une majorité d’étudiants à partir de l’intérieur, mais beaucoup plus à partir d’une union que nous devons faire, nous, étudiants, sur des positions révolutionnaires avec les ouvriers, avec les paysans et avec les travailleurs. Je vois très bien que le rapport avec ce que disait Lacan tout à l’heure n’existe pas, mais…

Lacan – Mais pas du tout, il existe.

X – Il existe peut-être, mais pas de façon évidente. Le rapport entre les actions que nous devons avoir à l’extérieur et le discours, si c’en est un, de Lacan, il est manifestement implicite. Et il serait bon que maintenant Lacan dise ce qu’il pense de la nécessité de sortir de l’Université en arrêtant de pinailler sur des mots, de contester un prof sur telle ou telle citation de Marx. Parce que le Marx académique, on en a ras le bol. On en entend baver dans cette fac depuis un an. On sait que c’est de la merde. Faire du Marx académique, c’est servir une Université bourgeoise. Si on doit foutre en l’air l’Université, ce sera de l’extérieur avec les autres qui sont dehors.

X – Alors pourquoi es-tu dedans?

X – Je suis dedans, camarade, parce que si je veux que les gens en sortent, il faut bien que je vienne leur dire.

Lacan – Vous voyez. C’est que tout est là, mon vieux. Pour arriver à ce qu’ils en sortent, vous y entrez.

X – Lacan, permets, je termine. Tout n’est pas là parce que certains étudiants pensent encore qu’à entendre le discours de M. Lacan, ils y trouveront les éléments qui leur permettront de contester son discours. Je prétends que c’est se laisser avoir au piège.

Lacan – Tout à fait vrai.

X – Si nous pensons que c’est en écoutant le discours de Lacan, de Foucault, ou d’un autre, que nous aurons les moyens de critiquer l’idéologie qu’ils nous font avaler, nous nous foutons le doigt dans l’œil. Je prétends que c’est dehors qu’il faut aller chercher les moyens de foutre l’Université en l’air.

Qu’en est-il? Encore une fois, on pourrait suggérer que ce discours à l’allure hystérique pourrait devenir lui aussi le nouveau discours du maître. J’aimerais suggérer autre chose : et si le discours de l’hystérique prenait la place du discours du maître? à savoir que le lieu du pouvoir ne se constitue pas en discours du maître, mais d’un discours d’hystérique? c’est-à-dire qu’au lieu de chercher dans l’autre le savoir qu’il produit pour faire profiter le capital et se constituer en sujet, on s’adresse au savoir de l’autre pour produire la vérité du plus-de-jouir.

On a souvent comparé la grève étudiante de 2012 à la révolte étudiante de Mai ’68, et son discours à une demande de liberté, proche de la contre-culture. Certains, au contraire, ont fait remarquer que les demandes du mouvement étudiant (accessibilité à l’éducation, frein à l’endettement, etc.) relevaient plutôt d’un discours classique, sinon conservateur (pour une appréciation partielle de ces thèses, voir notamment un billet de Jean-Marc Piotte publié récemment dans À bâbord). Dans la plupart des cas, on ne s’est pas intéressé au discours du gouvernement en place. Jean Charest, au premier plan, mais aussi la suite des chroniqueurs médiatiques proches du pouvoir – Richard Martineau et la « belle vie » des étudiants, Alain Dubuc ou André Pratte, Jean-Jacques Samson et ses « lologues », ou encore Éric Duhaime – ne formulent-ils pas des demandes d’hystérique, voyant dans l’Autre (le monde universitaire), moins un savoir – qu’ils jugent complètement inutile, par ailleurs –, mais l’accès à la jouissance dans leur propre aliénation du savoir de l’autre? Le thème de la « marchandisation de l’éducation », admis par les tenants de la hausse des droits de scolarité, ne vient-il pas, au fond, « foutre l’Université en l’air », faire sortir « ceux qui y sont », en y faisant entrer ce qui la détruira, exactement comme le souhaitait l’intervenant de Vincennes?

Penser le discours hystérique du Parti libéral du Québec n’explique pas l’événement de la grève : un discours ne se constitue pas selon le réel, mais dans l’imaginaire qu’on a de l’Autre. Il ne s’agit certainement pas de dire – en tout cas, si je comprends bien Lacan – que Mai ’68 mène directement à la marchandisation du savoir ou aux individus déliés, ce pour quoi il faudrait revenir à des formes antérieures d’autorité pré-Mai ’68. Il s’agit de comprendre le discours quand il se constitue par rapport à son désir. Le discours de l’hystérique ne possède pas le savoir, mais suppose le savoir chez l’autre, avec au bout non pas ce même savoir, mais l’objet petit a de sa jouissance, c’est-à-dire la jouissance de savoir qu’on suppose dans l’autre un savoir sur soi (en bref, c’est le discours du paranoïaque : « tu sais quelque chose sur moi et tu refuses de me le dire »). Il ne s’agit pas ici de caser les discours de la grève (mêmes peu nombreux, ils étaient plus qu’un) entre les deux, trois ou quatre types de discours chez Lacan. Il s’agit de comprendre comment un discours se constitue dans son désir. En ce sens, le « discours social » de l’an passé – et toujours actuel – contre le mouvement étudiant relève plus de l’hystérie collective désirant la servitude que d’un discours de maître jouissant du travail de l’autre.

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Coup de théâtre à Victoriaville

Par Isabelle Côté | 5 mai 2012

Prologue

Quelle désolation que le spectacle d’hier soir [4 mai] à Victoriaville. Je vous imagine assis bien confortablement dans votre salon, au chaud et au sec, plongeant une main dans votre pop corn, et regardant avec effroi et indignation ces images qu’on vous passe en boucle. Hier soir, à Victoriaville, une intifada. Une intifada stratégiquement planifiée.

Acte I – scène 1

Des milliers de citoyen(ne)s réunis sous un air festif dans le stationnement du Wal-Mart de Victoriaville, à quelques mètres de L’hôtel le Victorin où avait lieu le Congrès du PLQ. Ces citoyen(ne)s étaient bien déterminé(e)s à perturber cette réunion regroupant les militants du PLQ. Solidaires, en chantant, ils ont marché d’un pas ferme et résolu vers le lieu de rencontre.

Sur les lieux, des clôtures non solidifiées, plantées stratégiquement là, en attente d’être renversées de façon à fournir une justification pour une intervention bien musclée des forces de l’ordre, de cet Ordre si vénéré. Le résultat ne se fit pas trop attendre. De fait, au bout de plus ou moins 20 minutes, les multiples bombes lacrymogènes pleuvaient littéralement sur la foule constituée d’étudiant(e)s, de citoyen(ne)s tout azimut et de tous âges… De tous âge, oui, car parmi la foule, des vieillards, des enfants et au moins un bébé que j’ai aperçu. Honte à ces forces de l’ordre!

Acte I- scène 2

La foule est indignée et en colère. Avec raison d’ailleurs. Des personnes âgées, mais d’autres plus jeunes aussi, sont grandement incommodées par ces gaz. Heureusement, des gens plus aguerris, majoritairement des membres du black bloc, circulent parmi les gens, leur viennent en aide et les soulagent avec leur mélange de maalox et d’eau qui fait des miracles contre les brûlures aux yeux causées par ces gaz. La foule se disperse, puis revient là où le vent pousse les gaz dans la direction opposée. Entretemps, une dame a reçu une balle de caoutchouc en pleine gueule. Sur une civière, les dents dans les mains, elle fut transportée à l’hôpital en ambulance.

Acte II- scène 1

Une bonne partie de la foule, de plus en plus en colère, finit par se retrouver sur le terrain adjacent de l’hôtel où se tenait le Congrès.  La mise en scène avait été soigneusement mise en place pour une véritable intifada. En effet, le terrain adjacent à l’hôtel en question était nul autre qu’un champs de roches! Un champs de roches! Pffff… Comment ne pas être porté à penser que tout cela n’était pas un hasard? Il nous faut supposer qu’en décidant de tenir son Congrès à cet endroit, le PLQ avait certainement dû faire évaluer l’emplacement, le site, les terrains environnants, etc., par son équipe de sécurité. Nul besoin d’être un expert en stratégie pour le comprendre. Or, ce qui devait arriver arriva donc: les roches se sont mises à pleuvoir sur les agents de l’anti-émeute munis de leur armure. J’observais la scène et me suis dit que ça n’allait pas tarder qu’une formation d’agents de l’anti-émeute allait certainement arriver par l’arrière et ainsi forcer les gens à retourner vers la rue. Mais non! Ils sont restés là pendant plus d’une heure à se faire lancer des roches. Sans blagues! Il urge de remplacer le responsable tactique et stratégique responsable de la sécurité pour cette journée.

Acte II- scène 2

Tout-à-coup, ce policier qui sort de nulle part, seul et sans armure, il se retrouve parmi la foule et se jette sur un manifestant. Mais à quoi donc a-t-il pensé? Peut-être avait-il inhumé trop de ces gaz? Quoiqu’il en soit, c’est à ce moment que plusieurs dizaines de manifestants se sont rués pour venir en aide à ce manifestant et s’en sont pris à ce policier. Un camion de la SQ est arrivé à sa rescousse, roulant à toute vitesse parmi la foule. Scène surréaliste.

Épilogue

Enfin, au terme de tout cela, c’est Jean Charest qui en sort grand gagnant. La manipulation médiatique a certainement bien fait son oeuvre et les méchants étudiants anarchistes et terroristes ont su être dépeints comme extrêmement violents. Alors que Jean Charest, le bon père de famille parvenant avec une main de fer à calmer ces enfants rebelles, va passer pour le héros. Le héros, le grand sauveur qui aura réussi à mettre un terme au chaos, à résoudre ce conflit à la suite de négociations qui tombaient, comme par hasard, juste à point. Bravo M. Charest pour cette extraordinaire mise en scène et cette habile récupération médiatique et politique de l’événement. Bravo! Bravo! Bravo!

Réveillez-vous! Osez la liberté!

Voilà 250 ans, David Hume […] était intrigué par la «facilité avec laquelle les plus nombreux sont gouvernés par quelques-uns, la soumission implicite avec laquelle les hommes abandonnent» leur destin à leurs maîtres. Cela lui paraissait surprenant, car «la force est toujours du côté des gouvernés». Si le peuple s’en rendait compte, il se soulèverait et renverserait ceux qui le dirigent. Il en concluait que l’art du gouvernement est fondé sur le contrôle de l’opinion, principe qui «s’étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militarisés, comme aux plus libres et aux plus populaires» […] Il serait plus exact de dire que plus un gouvernement est «libre et populaire», plus il lui devient nécessaire de s’appuyer sur le contrôle de l’opinion pour veiller à ce qu’on se soumette à lui […]. Le peuple est un «grand animal» qu’il faut dompter, disait Alexander Hamilton — Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, 2004.

N.B.: Ce texte ne reflète que ma vision personnelle des événements.

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Pour une grève générale

Par Olivier Kemeid | Montréal, le 29 avril 2012

un vaste bonheur demande à prendre souche
entre une étoile et la minuit des oppresseurs
faudra-t-il écrire au feu pour obtenir enfin
la libération de nos espérances?

Gilbert Langevin, Noctuaire, 1967

L’une des seules positions philosophiques cohérentes, c’est la révolte.

Albert Camus

Mes frères étudiants, je vous vois de loin, moi qui ne peux être là avec vous, et je suis si fier de vous que je voulais vous écrire cette lettre, pour vous dire que vous n’êtes pas seuls, que là-bas, de l’autre côté du monde, on parle de vous, on vous regarde, on vous admire, que de la vaste plaine des Flandres à la botte italienne en passant par la France et l’Espagne, il y en a qui vous suivent, et qui ne désirent qu’une seule chose: que vous n’abandonniez jamais.

Ce que vous faites aujourd’hui, vous et toutes les forces progressistes qui se sont jointes à vous dans un mouvement social sans précédent, c’est rappeler qu’il y a eu au pays du Québec des hommes et des femmes qui ont eu l’espoir d’un bien commun, l’envie d’un partage équitable des ressources et le désir d’une culture à préserver. Des hommes et des femmes qui se sont battus pour cela. Ce que vous faites aujourd’hui, c’est ce qu’ont fait les jeunesses des pays arabes, pris dans des situations mille fois plus tragiques il est vrai, mais nourries par le même sentiment de frustration: celui de s’être fait usurper la révolution de leurs grands-parents.

Je me suis méfié longtemps des rapprochements hasardeux entre les printemps arabes et ce qu’il faut bien appeler désormais notre printemps québécois. J’ai cru, à tort, que les sentiments des jeunesses égyptienne et québécoise, dont les deux sangs coulent dans mes veines, n’étaient en aucun cas comparables. Je n’aimais pas qu’on use du mot « printemps » pour qualifier les manifestations québécoises des derniers mois: chez nous nul ne marche pour ne pas crever de faim; dans nos prisons ne croupissent pas (encore) des agitateurs emprisonnés à cause d’un usage soi-disant immodéré de leur liberté d’expression. Nous ne sommes pas dans une dictature, mais dans une démocratie dévoyée, usée. Trouée. Mais une démocratie tout de même. Certes perfectible, mais existante – c’est notre plus grand atout, et c’est de cette démocratie qu’il va falloir user dans les mois et les années qui viennent. La situation égyptienne n’a donc rien de semblable à celle du Québec; la misère et la désespérance au pays des Pharaons ne sont pas les nôtres, même au creux des longs hivers blancs. Mais je sais et sens et reconnais maintenant que dans les rues de Montréal comme dans celles du Caire, dans celles de Québec comme dans celles d’Alexandrie, un même sentiment de fureur embrase la jeunesse. Qu’on ne mésestime pas ce sentiment: c’est un feu dont les braises prennent beaucoup de temps à s’éteindre.

Une Révolution volée

Oui, comme les Égyptiens se sont fait usurper leur révolution de 1952, comme les Tunisiens se sont fait déposséder des acquis de leur lutte pour l’indépendance, je crois qu’on nous a volé notre Révolution tranquille. Je crois que les droits si chèrement acquis lors de cette période féconde sont reniés jusque dans leur fondement, que si le gouvernement québécois n’avait pas senti un vaste mouvement populaire favorable au rappel des 50 ans de cette Révolution, il ne l’aurait pas même commémoré. Ayant participé parfois de près à plusieurs événements soulignant l’anniversaire de cette Révolution, je peux affirmer sans avoir peur de me tromper que le Parti libéral du Québec, mené par un ancien conservateur qui n’a jamais renié ses appartenances politiques premières, rejette l’héritage de Lesage au grand complet, pourfend les réalisations de l’équipe du tonnerre et tend à se distancer le plus possible de l’idéologie de George-Émile Lapalme, lequel reste le grand artisan de l’État moderne québécois. Rappelons-nous que dans un premier temps, le Parti libéral de Jean Charest s’est fait un honneur de couper court à toute glorification de ce qui fut, n’en déplaise aux détracteurs et autres esprits chagrins, une formidable entreprise de libération. Pire, soutenant à grand renfort de publicités les cycles de discussions sur les remises en cause de la Révolution tranquille dont l’aboutissement fut l’élection du Parti québécois en 1976, le Parti libéral actuel délégua ses hérauts de par la province pour répandre la bonne nouvelle des partenariats public-privé et autres chimères du néolibéralisme. Parmi ces porte-étendards, l’ancienne ministre des Finances Monique Jérôme-Forget fut sans nul doute la plus ardente pasionaria du démembrement des acquis. Le titre de l’une ses conférences prononcée en décembre 2010: « La Révolution tranquille: un héritage épuisé et paralysant ». Difficile d’être plus clair. Puis, dans sa plus fidèle tradition de récupération politique, ce gouvernement sans scrupule, à l’affût de la montée en popularité du cycle des commémorations de ladite Révolution, changea son discours officiel, emboîtant le pas dans le souvenir plus mortifère que festif, offrant médailles et bons mots, si ce ne sont stèles et urnes funéraires, aux grands artisans des années 1960. Une hypocrisie qui ne fut pourtant pas décriée publiquement; seuls quelques-uns manifestant leur profond malaise. Parmi eux, Gilles Vigneault, dans un geste d’un courage et d’une probité exemplaires, qui refusa de se rendre à la cérémonie. Recevoir une médaille pour travail accompli, pourquoi pas, mais comment la recevoir des mains de ceux qui mettent le feu à tout ce que vous avez tenté de bâtir?

Non, ce n’est certes pas chez Jean Lesage qu’il faut aller chercher les sources de ce Parti qui n’a plus rien de libéral sinon la pensée économique, mais bien chez Louis-Alexandre Taschereau. Jean Charest passera à l’Histoire comme l’équivalent de ce que fut cet ancien premier ministre honni, tache honteuse dans notre histoire pourtant chargée de dirigeants médiocres: un long règne libéral – 16 ans dans le cas de Taschereau – dominé par la corruption, l’agenouillement devant les cartels financiers (Taschereau est l’un des premiers à avoir bradé nos richesses forestières, minières et hydrauliques à des investisseurs américains) et surtout par son refus de doter la province de mesures de sécurité sociales dignes de ce nom. Taschereau eut une fin de règne misérable, à l’image de son bilan: à la suite de révélations scandaleuses sur la corruption de son parti, il fut démis de ses fonctions. La voie était pavée pour Maurice Duplessis, qui se fit le chantre de l’assainissement des finances publiques.

Nous ne sommes pas dans une nouvelle Grande Noirceur, nous sommes au crépuscule, juste avant la grande nuit, ou si vous préférez à l’orée de la forêt. Le chemin est tout pavé pour que nous plongions tête la première dans de nouvelles sombres années: celles-ci ont débuté depuis maintenant six ans à Ottawa, et l’on ne peut pas dire que notre gouvernement, à Québec, fait preuve d’une grande résistance. Si le Parti libéral de notre province a exprimé parfois un inconfort d’apparence vis-à-vis le gouvernement de Stephen Harper, prônant notre caractère distinct, pansant quelques blessures, quelques coupures, le fond reste le même, implacable, violent, désespérant: de Sussex Drive à la rue des Braves, deux conservateurs règlent les destinées de notre peuple. Y voir autre chose relève de l’aveuglement.

Et lorsque Jean Charest, sur le mode de l’humour, l’humour non pas du fou du roi mais du roi devenu fou d’arrogance, de mépris et de cynisme, lorsque Jean Charest, en plein Salon du Nord, comme l’on dit Salon de l’auto, comme l’on dit Salon des produits spoliés et vendus à rabais, propose d’exiler les manifestants « dans le Nord autant que possible », il reprend les thèmes cette fois-ci non pas de Taschereau, mais de Duplessis, celui qui poussa Borduas à s’exiler, « dans les Europes autant que possible », celui qui dit aussi un jour afin de contrer l’idée d’un enseignement pour tous: « L’éducation c’est comme l’alcool, certains ne la supportent pas. »

Jean Charest sait-il à quel point, ce jour-là, le monde s’offusqua de cette saillie? Les journaux belges, français, italiens, britanniques, pour ne nommer qu’eux, en furent soufflés: un tel mépris et surtout une telle inconscience leur étaient stupéfiants. Après plus de 70 jours de grève, une telle phrase relevait-t-elle du suicide politique? Au pays du bipartisme à la britannique, où l’on peut décréter des élections quand bon nous semble, tout paraît être possible, surtout quand l’opposition, à peine relevée d’une guerre fratricide, se reconstruit péniblement.

Les 3 grands temps de ce printemps

Ce printemps a connu trois dates majeures – elles n’ont pas toutes eu le même impact public, et encore moins le même impact médiatique – mais qu’importe: elles ont existé et demeurent dans les esprits. Au petit jeu des chiffres d’estimation de foule, les sociétés sont éternellement perdantes: un esprit neuf peut souffler sur les têtes de huit personnes, et on oublie trop souvent que la première édition de Refus global fut vendue à une cinquantaine d’exemplaires… Ces trois dates: 22 mars, 7 avril, 22 avril; les trois événements: la plus grande manifestation étudiante dans l’histoire du Québec; une nuit blanche de discours d’intellectuels du pays se mobilisant autour de la question de ce que nous sommes et des élans de liberté qui, malgré tout, malgré notre mal-être récurrent, malgré notre survie fragile car perpétuellement menacée, malgré notre fatigue culturelle jamais guérie, surgissent épisodiquement; le grand rassemblement des forces progressistes de la province, ralliées autour de la défense du bien commun, en particulier de nos ressources naturelles, mais aussi culturelles.

Je ne veux pas faire l’impasse sur l’espoir ressenti, sur le sentiment festif qui jaillit ça et là, sur l’humour formidable des pancartes des manifestants, rappelant les très riches et belles heures de mai 68, mais au-delà de la bonne conduite de mes compatriotes – honte au gouvernement de parler de violence, à la suite d’exactions commises par des éléments incontrôlés, comme d’habitude, honte au gouvernement de traiter la CLASSE comme on traita le FLQ – je décèle un sentiment de fureur comme je n’en ai jamais perçu chez nous. Bien canalisée, la fureur, c’est celle de vivre: elle est le moteur des plus belles réalisations humaines. Réprimée, méprisée, ignorée, elle trace les chemins tortueux vers les versants noirs de notre âme – la fureur peut aussi mener aux glissements politiques les plus honteux de l’Histoire.

La lutte doit devenir générale

Il faut continuer à manifester. Pacifiquement cela va sans dire. Mais ne perdons pas notre fureur. Ne restons pas poli. Nous n’avons pas envie d’être calme et de discuter sereinement. Nous n’avons plus la patience de nous asseoir auprès de Line Beauchamp pour nous faire semoncer: c’est à elle que nous avons envie de donner une leçon. Vous n’êtes pas nos maîtres, les nôtres sont dans la rue, ils manifestent à nos côtés. Vous n’êtes plus nos représentants: qui ose se reconnaître en vous? Qui ose se draper de fierté à la simple évocation de vos noms? Qui ose ne pas reconnaître l’abus de pouvoir, le patronage, la corruption, la mise à sac de nos acquis, la grande braderie nationale? Un ou deux éditorialistes inféodés, quelques magnats de l’entreprise privée? Et encore, sitôt le dos tourné, ceux-ci vous méprisent encore plus que nous vous rejetons, car ils ne vous font même pas l’honneur de leur sincérité. Valets obséquieux du pouvoir, ils courtiseront les nouveaux conquérants dans les ruines de votre défaite, ils les courtisent déjà, ils les ont toujours courtisés, que ceux-ci portent la soutane ou le veston-cravate.

Et les pires dans tout ce carnaval éhonté d’une élite décadente, celle qui n’en finit plus de s’enferrer aux rênes du pouvoir, préférant couler avec le navire plutôt que de passer le gouvernail, sont ceux des combats de jadis qui prônent à présent des calculs de pertes et profits entre le gouvernement et les associations étudiantes. Louis Bernard et sa proposition de couper la poire en deux en étalant la hausse, François Legault et sa gestion de commis-épicier, et tous les courbe-l’échine du carré vert ou jaune ou allez savoir, quelle infamie! Où en est-on lorsqu’on se retourne contre toute la jeunesse de son pays? Sont-ils rendus si cupides pour les mépriser autant, sont-ils si agonisants qu’ils prennent peur devant tout geste vital ?

Voit-on réellement ce qui se joue ici? Frères étudiants qui après moi étudiez, vous ne faites pas que vous battre contre la hausse des frais de scolarité! Vous vous battez pour notre dignité, pour nous dire que cette fois ça suffit, pour dire « Charest dégage », pour défendre cette idée qu’il y a encore des batailles à mener en notre beau pays et que celles-ci demandent courage et détermination. Le poids qui vous incombe est imposant: un abandon, une défaite, signifierait bien plus qu’une hausse des frais de scolarité. Les conséquences d’un éventuel échec de notre printemps serait incalculables: cela voudrait dire qu’au Québec, on peut descendre dans la rue par centaines de milliers, rejeter majoritairement le parti au pouvoir, rallier les étudiants, les professeurs, les syndicats, les artistes, les intellectuels, les aînés, les laissés-pour-compte, sans que rien ne bouge. La morosité qui s’ensuivrait serait comparable à celle qui découla des deux référendums, laissant un pays exsangue, déchiré en deux. Alors une seule solution: non pas la démission de Line Beauchamp, simple porte-voix d’un parti et d’un système grugé par des années de déliquescence. Non pas uniquement le gel des frais de scolarité, ce qui de toute manière a peu de chances d’arriver avec le gouvernement en place. Non pas les négociations interminables qui font le jeu des dirigeants, permettant l’essoufflement de la révolte. Mais la démission de Jean Charest et la tenue d’élections dans les délais les plus brefs. Nous ne pouvons pas attendre que le Parti libéral choisisse une date selon le calendrier de l’opportunisme politique pour déclencher de telles élections; il est des moments dans la vie d’un peuple où le temps presse et où l’appel de la population doit faire office de loi.

Il n’y a pas d’autres alternatives, notre salut à tous est là; étudiants comme personnes âgées, syndicats comme patrons, artisans comme intellectuels. Le règne de notre Taschereau moderne doit prendre fin; la sortie doit lui être indiquée; si la justice ne peut s’en charger la rue doit s’en emparer. C’est le fil conducteur des trois grands temps du printemps; la conclusion incontournable; la lame de fond. Ne décevons pas ceux qui nous regardent avec admiration. Ne décevons pas nos enfants à venir; ce sont eux qui récolteront les fruits de la bataille. Ne nous décevons pas nous-mêmes: nous valons plus que « cela », cet assujettissement aux intérêts privés, cette aliénation au profit des profiteurs, cette mise à genoux devant un pouvoir devenu aveugle. Nous valons plus que 1625 dollars par année. Nous valons tout l’or du monde et cet or, nous ne le vendrons jamais.

Cette si belle phrase que vous avez tous vue sur des pancartes: « Ce n’est pas parce que vous n’avez pas réussi à changer le monde que vous devez empêcher les jeunes de réussir à leur tour. » Ne laissons pas le fardeau de la révolte peser sur les épaules des seuls étudiants: que ceux-ci soient nos guides, mais que nous soyons à leurs côtés.

J’appelle donc tous mes compatriotes, ceux qui ont à cœur leur jeunesse, je veux dire la leur passée, celle à venir et celle qui manifeste, ceux qui ont à cœur le futur de leur nation, quelle que soit leur allégeance, à descendre dans la rue afin non seulement d’appuyer les revendications des étudiants québécois, mais de demander la reddition du premier ministre. Le temps du changement est venu; « enough is enough ». Être patient, c’est aussi être malade; il nous faut sortir de ce corridor sans fin d’urgence d’hôpital qu’est devenu le gouvernement de Jean Charest.

La grève générale jusqu’à la démission de notre premier ministre et le déclenchement des élections: la seule issue au printemps québécois, afin que refleurissent les arbres, dans les vergers de notre pays, et que nos enfants puissent, à nouveau, cueillir leurs fruits.

Olivier Kemeid
Auteur et metteur en scène
Ex-étudiant de l’Université de Montréal
Ex-étudiant de l’École nationale de théâtre
Montant de ma dette étudiante à la fin de mes études, en 2002 : 35 000$.
À ce jour, je n’ai pas fini de rembourser.
29 avril 2012

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Victoriaville: un diaporama sonore

Par Aurélien Chartendrault, France

Après 12 semaines de grève et de manifestations contre la hausse des droits de scolarité, des milliers d’étudiants québécois se sont rendus le 4 mai à Victoriaville où se déroulait le conseil général du Parti libéral. Reportage.

Ce diaporama sonore a été précédemment publié sur le site Web de L’Express.

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Ma vision de la manifestation du 4 mai 2012 à Victoriaville

L’auteur de ce texte a préféré garder l’anonymat.

Vers 18h15, je stationne mon auto sur une rue résidentielle à l’Ouest du centre des congrès. J’arrive à pied sur la route 116 par le nord. Je suis à contresens de la foule gazée constituée de personnes de tout âge. Je réussis à parvenir au-devant de l’entrée du centre des congrès. La grande majorité des manifestants est refoulée vers le sud. Mes yeux se mettent à picoter. Ayant de la difficulté à respirer, je décide de rebrousser chemin. Je contourne le centre des congrès en passant par le boulevard Bonaventure.

Je rejoins la foule à côté du Pacini. Une cannette de gaz lacrymogène est lancée en plein visage d’une jeune manifestante. On sent que la colère monte.

Un groupe se détache du noyau des manifestants et tente de se rapprocher du centre des congrès en passant à l’ouest du magasin de luminaires (dans le même bâtiment que le Pacini). Il n’y a qu’une dizaine de policiers, bien nerveux, à cet endroit. Le nombre de manifestants s’accroît. Du gaz lacrymogène est lancé. J’ai envie d’écrire « encore une fois ». Mais cette phrase reviendrait si souvent dans mon texte qu’il rendrait la lecture ardue. Pour répliquer, les manifestants saisissent des pierres sur ce terrain de stationnement en terre battue. Tout juste à côté, des palettes de matériaux de construction attirent le regard. Il y a des briques et des morceaux de bois. Les manifestants s’en font des munitions. Les containers et les remorques de poids lourds deviennent leur centre de résistance. Des policiers sont appelés en renfort. Je pense que c’est à ce moment que le nuage de gaz est le plus intense. C’est probablement à ce moment également que les membres du Parti libéral du Québec sont « incommodés » à l’intérieur du centre des congrès. Ça, c’est pas drôle! Les policiers foncent vers la fortification de fortune. Les manifestants se replient et rejoignent le rassemblement sur la 116.

Pendant que les manifestants remontent vers la route, un camion fonce sur des étudiants. C’est le fameux extrait montré en boucle à la télévision. Spontanément, les manifestants se ruent vers le camion. La colère, voire la rage, atteint son paroxysme. Les manifestants sont scandalisés, avec raison, de voir que l’on fonce sur leurs semblables. Les policiers répliquent par des gaz et, cette fois-ci, des balles de caoutchouc.

Un jeune homme gît au sol. On dit que son œil est en mauvais état. Il est transporté sous le portail d’entrée du Centre funéraire Grégoire et Desroches. Un photographe tente de prendre des clichés du blessé. Apparemment, le photographe travaille pour le Journal de Québec. Les amis du blessé le repoussent vigoureusement. Les vautours de l’empire Québécor ne sont visiblement pas les bienvenus. L’ambulance tarde à arriver. Pourtant, il y a déjà une ambulance à côté du Pacini. Un policier blessé est secouru avant le manifestant. Vingt longues minutes passent avant qu’une autre ambulance arrive au centre funéraire.

Le pas des policiers en direction des manifestants est de plus en plus rapide. Ces derniers reculent vers le centre d’achats. Les clôtures du bâtiment Picard servent à diviser la manifestation en deux groupes. Je perds de vue ceux qui marchent sur la route 116.

Je retourne à mon auto, j’écoute la radio en me rendant à Québec. Je suis dégoûté d’entendre la version des policiers dans les médias. On ne reparlera du jeune étudiant qui a perdu son œil que le lendemain matin…

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Les grands médias silencieux sur la brutalité policière

Par David Girard, Montréal

La crise étudiante qui secoue en ce printemps 2012 la société québécoise a atteint des proportions inégalées. Les grèves étudiantes du passé n’ont jamais atteint de telle proportion, parce que les gouvernements ont agit bien avant de laisser la situation se détériorer autant. Tous les jours je lis les nouvelles parce que cette situation m’inquiète, non seulement pour mes propres droits de scolarités, mais aussi pour tous les jeunes, dont mes neveux, qui, dans les prochaines années, auront à subir cette augmentation démesurée des droits de scolarité. Tous les jours je lis les médias, et tous les jours je suis outré par le silence des médias sur la brutalité policière. Le silence médiatique à propos des méthodes brutales de la police est inconcevable dans un pays comme le nôtre où est sensé régner un climat de respect mutuel.

Loin d’être satisfait par le travail médiatique, je cherche à compenser le manque d’information en multipliant mes sources. Je consulte donc aussi des vidéos publiées sur Internet par des témoins des événements. Hier soir, le 25 avril 2012, un de mes contacts sur Facebook avait envoyé un lien sur CUTV, un média communautaire bénévole, qui avait décidé de retransmettre en direct une manifestation qui avait commencée à la place Émilie-Gamelin, à Montréal. J’ai suivi le tout, attentivement, en espérant que les choses se passent pour le mieux.

Des règles de dispersion de foule bafouées

Mais, après plus d’une heure de marche pacifique, la situation a dégénéré. Loin de respecter les règles, qui exigent aux policiers d’avertir la foule qu’une manifestation est illégale, pour ensuite lui laisser le temps de se disperser, les policiers ont volontairement contournés les règles afin de laisser libre cours à leur agressivité. En effet, leur méthode s’est plutôt résumée à semer la terreur en fonçant dans la foule pour dire aux manifestants, après seulement les avoir attaqués une première fois, que la manifestation était illégale, en lançant aussitôt une série de bombes lacrymogènes et assourdissantes, sans laisser aucunement le temps à la foule de se disperser. J’ai vu ça en direct hier soir sur CUTV.

La police s’en est donné à cœur joie pour perpétrer des actes d’agression. Loin de discriminer les quelques extrémistes qui ont commis des actes répréhensibles, la police s’est attaquée à tout ce qui se trouvait sur son passage, tous manifestants confondus, y compris la présentatrice bénévole de CUTV, qui s’est fait lancer en plein visage des gaz lacrymogènes alors qu’elle s’époumonait en criant de ne pas les attaquer car ils faisaient partie des médias… Et il ne faut pas penser que c’est un cas unique. Non. Plusieurs journalistes ont été arrêtés ou ont subi des violences policières depuis le début du conflit étudiant. C’est comme si la police ne voulait pas qu’on soit témoin de ses excès. De plus, lorsqu’on cherche un peu plus, on trouve aisément des vidéos, par exemple sur You Tube, tournées par des témoins, montrant que la police a utilisé plus d’une fois ces méthodes antidémocratiques, où ils attaquent au beau milieu d’une foule pacifique. Les manifestations avaient été pacifiques jusqu’au 7 mars où la police sans crier gare, lança deux bombes fumigènes au milieu d’étudiants faisant un sit-in et jouant de la musique. La suite n’a été que dégradation de la situation au fil des jours, diffusée par des médias niant toute brutalité policière.

Des grands médias complaisant envers la police

Comment se fait-il que, dans un pays démocratique comme le nôtre, personne dans le public (médias, gouvernement municipal, gouvernement provincial) ne cherche à enquêter sur les abus, et ce, même après des inquiétudes sérieuses posées par Amnistie Internationale en ce mois d’avril 2012 ? Avec tout ce qui est disponible sur Internet de vidéos privées sur les différentes manifestations et qui démontrent plus d’une fois que la police a cherché à provoquer et à intimider au cours de manifestations pacifiques, je ne peux pas croire encore que les médias continuent de relayer les informations biaisées des policiers comme ça, sans plus de discernement. Je ne peux pas croire que les médias ne cherchent pas à trouver des informations complémentaires, ni même ne prennent la peine d’interroger des témoins sur place. Leur travail journalistique, tout comme celui d’un historien, consiste à questionner le plus de sources possibles disponibles afin de faire apparaître et retransmettre ce qui s’est passé réellement.

Pire, pour la démocratie, des victimes, comme Francis Grenier, ont été muselés. Ce dernier a affirmé qu’« il ne pouvait plus parler aux médias ». Je ne sais pas ce qui justifie qu’il dise ça. Lui a-t-on fait signer un papier qui lui interdit de dire quoi que ce soit sur les évènements ? A-t-on acheté son silence ? Et que dire des autres victimes dont les médias ne parlent pas et dont une multitude de photos ont été diffusés sur les réseaux sociaux et par l’entremise des médias indépendants, pour la plupart. Il y a quelque chose de malsain dans ce silence médiatique. On tait la violence perpétrée par les forces de l’ordre, on discrédite sans distinction tous les étudiants, en forte majorité pacifique, à cause de radicaux qui ne font pas la plupart du temps partie de leurs rangs.

Une société qui glisse dangereusement vers le fascisme

J’ai honte d’habiter dans une société qui est en train de glisser vers le fascisme. Honte à tous les grands médias qui sont muets sur la violence policière abusive, aux policiers qui ont cherché à faire taire des victimes, aux policiers qui bafouent allègrement les règles de dispersion d’une foule, au maire de Montréal Gérald Tremblay qui est complètement invisible alors que sa police agresse les manifestant, au ministère de la sécurité publique qui ferme les yeux, à la ministre de l’éducation Line Beauchamp qui cherche délibérément à semer la frustration dans le cœur des étudiants, au gouvernement libéral qui laisse la violence se perpétrer afin de gagner du capital politique.

La société québécoise s’est dotée d’une Charte de droits et libertés. Ce n’est certainement pas pour laisser des forces de l’ordre les bafouer au gré des intérêts politiques des dirigeants. Nous sommes en train de vivre une crise similaire à celle du Chili, où depuis de longs mois, le gouvernement fait la sourde oreille aux manifestations étudiantes dans un climat de répression policière. Notre gouvernement québécois dirigé par Jean Charest a démontré que non seulement il ne savait pas comment gérer une crise, mais qu’en plus, il cherchait de manière sournoise à en tirer un avantage politique en vue des prochaines élections. Soyez critiques face à ce climat malsain dans la société québécoise. Multipliez vos sources d’information, questionnez-vous sur ce qui est dit et n’hésitez pas à confronter les médias sur leur travail. Une société mieux informée est une société plus démocratique.

Ce texte a précédemment été publié comme article sur Facebook.

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Jean Charest le bullshitteur

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Hier, Yves-Thomas Dorval du Conseil du Patronat du Québec (CPQ) faisait une sortie publique contre les médias sociaux. La sortie n’est pas passé inaperçue, et la réponse fut rapide, notamment, on se l’imagine, dans les médias sociaux (Jean-François Lisée en a aussi fait une critique sur son blogue). Outre ce qui ressemble fort à une menace d’intervention de la part du CPQ dans les débats politiques actuelles (en fin d’article – assez inquiétant qu’on se permette une telle menace…), la critique contre les médias sociaux s’articule ainsi :

Il n’y a pas si longtemps, tous les grands débats de société se tenaient principalement dans des journaux, des postes de radio et des chaînes de télévision, a rappelé M. Dorval. Ces médias étaient soumis à des règles professionnelles et juridiques visant à assurer la rigueur, l’équilibre et la véracité des informations rapportées.

L’arrivée d’Internet a amené l’explosion de médias sociaux où l’information se fait plus personnalisée, mais aussi beaucoup moins objective, rigoureuse et fiable, estime-t-il. Or une proportion grandissante de la population — particulièrement chez les 35 ans et moins — s’informe désormais principalement auprès de ces médias. Cette évolution pose un problème particulier aux gouvernements et aux entreprises qui sont soumis à des règles très strictes de communication.

Depuis ce matin, on peut retrouver une nouvelle application sur le Web, Le bullshitteur, qui vous permet, à condition d’être inscrit sur Twitter, de faire parler à la manière d’un ventriloque un automate à l’image de Jean Charest et à la voix mécanisée :

En entrant une phrase quelconque, vous faites bullshitter Jean Charest. Outre l’effet comique de l’esthétique robotisée (image parodique de la langue de bois de la politique?), le fond de l’humour est bien évidemment de montrer que Jean Charest est une « marionnette », critique contre les politiciens un peu facile, on l’admettra. On voit donc depuis ce matin quelques adeptes de Twitter s’en donner à cœur joie, d’abord en faisant dire à Jean Charest ce qu’il pourrait voir dit comme bullshit :

Ou encore, ce qu’on aimerait peut-être qu’il dise :

On doit célébrer la très grande imagination de ces développeurs Web pour l’usage de leur technique dans un objectif politique. On avait déjà vu Angry Grévistes, un jeu vidéo à la Mario Bros., qui, lorsque vous aviez accumulé les 1625 pièces d’or, vous permettait d’affronter Robeauchamp. Ou Richardmartineau.ca qui vous permettait de répéter une opinion de Richard Martineau avec un choix de mots préétabli, manière de montrer que toutes les opinions (redondantes) de Martineau sont formulées à partir de préjugés.

Ces petites applications Web permettent, pourrait-on dire, un défoulement humoristique en ce qui a trait aux enjeux politiques – mais n’est-ce pas justement la critique du CPQ? Le phénomène des médias sociaux ne nous détourneraient-ils pas de la vérité du dialogue nécessaire dans les débats politiques? En fait, dans le cas du Bullshitteur, l’humour est à son comble non pas quand on fait dire à Jean Charest quelque chose qu’il n’aurait pas dit, ni quand on lui prête des paroles qu’on désirerait entendre, mais à ce point précis où on lui fait répéter ce qu’il a déjà dit – dans l’adéquation de la phrase dite autrefois avec celle qui est dit à nouveau :

On pourrait appeler cela l’effet « Tina Fey ». S’il y a un « détournement » de la vérité, ce n’est pas parce qu’on lui préfère autre chose (un mensonge, une contre-vérité), mais parce qu’on lui redonne un espace, un contexte, pour qu’elle soit performée à nouveau : la vérité de Jean Charest, une fois répétée, ne peut que devenir ce qu’elle a toujours été, et paraître telle une parodie.

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Classé dans René Lemieux