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Traduire les humanités: compte-rendu de la rencontre du 7 octobre 2013

Par René Lemieux, Montréal

Nous avions deux textes à lire, les Recommandations pour la traduction des textes des sciences humaines de M. H. Heim et A. Tymowski (disponible en ligne en français et dans sa version originale en anglais) et le deuxième chapitre du Rapport Assouline sur la condition du traducteur (aussi disponible en ligne), que nous avons d’abord pris comme des «symptômes». J’ai présenté le chantier de recherche «Traduire les humanités» et deux hypothèses de travail qui pourront nous suivre au cours des rencontres que nous aurons.

La question de départ provient d’une problématique que j’avais partagée avec Pier-Pascale Boulanger et qui m’était venue d’une lecture d’un article par Lawrence Venuti, «Traduire Derrida sur la traduction». Dans un passage, Venuti rappelle le type d’analyse trop empirique qui, bien souvent, ne dit rien de nouveau sur la traduction. Une de ces études a été menée par Sonia Colina, elle proposait de comparer des traductions faites par deux groupes d’étudiants, l’un en traduction, l’autre en langues, le but était de mesurer les occurrences de «transcodages injustifiés», donc en quelque sorte le niveau de compétence dans la langue pour produire une traduction. Le texte à traduire était le titre espagnol d’une recette «Pastel de queso con grosellas negras y jengibre». On pouvait retrouver une version problématique comme «Cheesecake with black currants and ginger» (plus courante chez les étudiants en langues), mais la forme correcte aurait dû être «Black currants and ginger cheesecake» (plus courante chez les étudiants en traduction). Venuti conclut:

L’étude avait l’intention de tester une hypothèse formulée par le théoricien de la traduction Gideon Toury, à savoir que «les étudiants en langue montreraient le plus d’occurrences de transcodage injustifié, alors que les professionnels en présenteraient moins» parce que ces derniers ont assimilé les normes professionnelles qui excluent ce genre de traduction. Le résultat – «le nombre de cas de transcodages inappropriés diminue proportionnellement par rapport à l’augmentation de l’expérience et/ou de la formation dans le domaine de la traduction» – était banal et entièrement prévisible, au point de remettre en question la nécessité d’une enquête complexe impliquant les départements et les étudiants de nombreuses universités américaines. [traduction libre]

On pourrait dire que le vice épistémologique de cette étude, telle que décrite par Venuti, se retrouve dans l’identité de l’hypothèse et des indicateurs: ce qui pourra nous dire ce qu’est «une bonne traduction», les indicateurs, ce sont les critères mêmes par lesquels on reconnaît une bonne traduction. Je m’étais alors demander s’il était possible de faire ce même type d’analyse (avec les mêmes résultats) avec la traduction des textes en sciences humaines et sociales, et dans ce cas, quels étudiants nous irions chercher pour les comparer aux étudiants en traduction.

Ce problème pourrait se formuler sous le nom de «professionnalisation de la traduction» discuté plus ou moins implicitement dans les textes à lire. Dans le Rapport Assouline, on souligne le danger d’une trop grande professionnalisation de la traduction (aux dépens d’une «culture générale» nécessaire pour le bon travail du traducteur), en mentionnant notamment que ce danger provient de ce qui se fait aux États-Unis. Dans les Recommandations, toutefois, elles-mêmes écrites aux États-Unis et destinées aux éditeurs américains, cette question semble résolue, puisque le «savoir» concernant les sciences humaines et sociales, certes présent, est toujours secondaire par rapport à la formation du traducteur professionnel. Que cette dichotomie dans les rapports au savoir et à la professionnalisation recoupe une différence géographique (Europe/Amérique) et, pour certains auteurs, notamment Michel Freitag, une diachronie historique (passage de la modernité à la postmodernité), est un élément qui devraient nous intéresser au cours de l’année.

À partir des deux textes à lire, j’ai essayé de suggérer que la «traduction des humanités» (ou des «sciences humaines et sociales») demeure un lieu problématique pour qualifier ou catégoriser des «types» de textes, et ce, parce que ce qui est en jeu, c’est le «savoir», et surtout la légitimité du «porteur» supposé du savoir. La traduction des humanités ne serait donc pas le nom d’une catégorie de textes, mais un mode, politique, du conflit des légitimités. La première hypothèse de travail pourrait se résumer à ceci: l’enjeu dans la traduction des humanités, c’est le statut du savoir en cause, et ce problème fait en sorte qu’on ne peut jamais être certain qui est légitimé à trancher sur ce qui fait une bonne traduction. Le lieu de la traduction des humanités, pour reprendre en la parodiant un peu l’expression de Claude Lefort, est un «lieu vide du savoir», non au sens qu’il est dépourvu de savoir, mais au contraire parce qu’il ne cesse pas d’être rempli par des prétendants au savoir. C’est en quelque sorte un espace démocratique ou une agora.

La deuxième hypothèse de travail a trait au rôle des humanités dans notre culture. Même si les deux textes à lire en parlaient assez peu, on peut constater un questionnement continu sur le rôle des humanités dans notre société, au sein même de l’institution qu’est l’université. Dans certains cas, ce qui est mis en cause est justement la professionnalisation et la surspécialisation (au détriment de la «culture générale», du «savoir commun» ou des «connaissances élémentaires», etc.), reliées plus ou moins directement aux débats sur la marchandisation de l’éducation, l’intrusion corporative dans les lieux du savoir ou la capitulation de la souveraineté universitaire… Sans entrer dans ce débat qui est déjà sursaturé, on pourra se demander dans les prochains mois en quoi la traduction peut contribuer à la réflexion. Gisèle Sapiro, dans une conférence à l’ENS (dont on peut lire un court extrait sur ce carnet), propose d’inclure la traduction dans les curriculums des sciences humaines (la proposition, toutefois, ne règle en rien le problème de la légitimité – au premier rang: qui enseignera la traduction aux sociologues, philosophes ou historiens?). Une autre suggestion pédagogique, non mentionnée lors de la rencontre, est formulée par Pierre Judet de La Combe: faire de la traduction une méthode d’enseignement des humanités (un court résumé est disponible sur ce carnet). Pour cette deuxième hypothèse de travail, je n’en suis encore qu’à des intuitions, mais elle relèverait de la traduction comme pédagogie des humanités (et pas seulement d’une pédagogie de la traduction).

 

Prochaine rencontre pour le groupe de lecture

La prochaine rencontre portera sur le livre La condition postmoderne de Jean-François Lyotard (Minuit, 1979) et sera animée par Pier-Pascale Boulanger. Elle aura lieu au même endroit le lundi 18 novembre 2013 à 14 heures.

 

Annonces

Le premier Atelier de chercheurs du chantier «Traduire les humanités» aura lieu le mercredi 30 octobre: voir ici pour les informations.

Le colloque annuel de l’Académie des lettres du Québec, «Traduire au Québec», aura lieu le vendredi 18 octobre: voir ici pour les informations.

Il y aura un Cycle de conférences facultaire «Philosophie et pratiques des humanités dans l’université montréalaise» à l’Université de Montréal, la prochaine rencontre aura lieu le jeudi 14 novembre: voir ici pour les informations.


 

L’image à la une est un graffiti de l’artiste «anonyme» Banksy lors de son passage à New York. Elle est un clin d’œil à une discussion sur les notions d’«auteur» et d’«autorité» lors de la rencontre, mais aussi au prochain texte que nous lirons, où Lyotard affirme que

c’est depuis Platon que la question de la légitimation de la science se trouve indissociablement connexe de celle de la légitimation du législateur. Dans cette perspective, le droit de décider de ce qui est vrai n’est pas indépendant du droit de décider de ce qui est juste, même si les énoncés soumis respectivement à l’une et l’autre autorité sont de nature différente. C’est qu’il y a jumelage entre le genre de langage qui s’appelle science et cet autre qui s’appelle éthique et politique: l’un et ‘autre procèdent d’une même perspective ou si l’on préfère d’un même «choix», et celui-ci s’appelle l’Occident (p. 20).

La citation de «Platon» a été effacée et remplacée par un «get a job», attribuée à Playdo…

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Pierre Judet de La Combe: la traduction comme pédagogie

Par René Lemieux, Montréal

Dans le cadre des Assises des lettres: Les humanités, pour quoi faire? (2010), Pierre Judet de La Combre présente, dans une conférence, un exemple d’usage de la traduction du latin par des élèves de lycée comme méthode pédagogique pour les humanités. Cette traduction permet à l’élève non seulement d’apprendre la langue et la littérature latines, mais aussi d’expérimenter un spontanéité nouvelle dans l’usage de sa propre langue.

Judet de La Combe commence sa conférence en faisant remarquer que les «lettres classiques» ou les «langues anciennes» à l’université, ça n’existe pas, car ils sont un prérequis pour toutes les disciplines des sciences humaines et sociales (philosophie, littérature, histoire, etc.). Les humanités ont toujours un rapport au passé au sens où on investit ce passé d’une valeur, et c’est à l’enseignant de le faire découvrir à ses élèves. Pour enseigner le latin et le grec, il faut distinguer, soutient Judet de La Combe, l’apprentissage de la grammaire de l’apprentissage de la langue comme ensemble de ses usages[1]. Si la «grammaire» est perçue comme «disciplinaire» et «autoritaire», Judet de La Combe propose plutôt de la voir comme le lieu à partir duquel une spontanéité de la langue est possible. La traduction comme méthode pédagogique pourra permettre cette dialectique entre les deux pôles.

Le latin ou le grec est le domaine par excellence pour expérimenter cette dialectique puisque ces langues possèdent le privilège d’être des langues mortes, donc de n’avoir que des performances dont le «code» doit être redécouvert ou même réinventé. Il n’y a pas de «bon» latin ou de «bon» grec, parce que les textes grecs et latins sont historiquement situés. À partir de ces constatations, Judet de La Combe donne l’exemple d’activités pédagogiques mises en pratique par Marie Cosnay qui a enseigné la langue et la littérature latines au lycée. À partir de textes classiques (Catulle, etc.), elle a demandé aux élèves de produire une analyse grammaticale et métrique d’extraits afin de produire une première traduction, sous forme de paraphrase. Ensuite, les élèves devait retraduire dans leur langue ce qu’ils avaient perçu du texte. Ces exercices de traduction, dont quelques exemples sont donnés par Judet de La Combe, même s’ils conservent parfois des fautes de compréhension, a permis aux élèves de s’approprier, au-delà de la langue et la littérature latines, leur propre langue et d’expérimenter une spontanéité nouvelle, notamment en sortant de leur cadre d’expression habituelle. Cette expérience a permis aux élèves d’être fiers d’avoir accompli quelque chose, ils ont appris à oser, et peuvent affirmer «je peux écrire quelque chose que je peux mettre en face de Catulle».

Judet de La Combe conclut en mentionnant que cette méthode pédagogique par la traduction est le contraire de ce qui est aujourd’hui préconisé en France, notamment dans le Rapport Thélot (pdf)[2] qui proposait une pédagogie «analytique»: on découpe le savoir en éléments simples pour aller du plus simple au plus complexe, ce qui suppose, ajoute Judet de La Combe, un «darwinisme sociale» puisque pour les basses classes, les éléments simples suffiront, et les classes plus aisées pourront faire l’expérience du complexe plus tard dans leur formation.


Référence

Judet de La Combe, Pierre, «Compétences linguistiques des classicistes», Les humanités pour quoi faire? enjeux et propositions, colloque international organisé par le laboratoire Patrimoine, Littérature, Histoire (PLH) en collaboration avec le laboratoire Lettres, Langages et Arts (LLA). Université Toulouse II-Le Mirail, IUFM Midi-Pyrénées, 27-29 mai 2010. Thème II: Compétences littéraires et transfert de compétences: compétences littéraires, 28 mai 2010.

Pierre Judet de La Combe est directeur d’études au CNRS et à l’EHESS, Paris (France).


Notes

[1] Cette distinction semble se référer à la théorie de la grammaire générative chez Noam Chomsky.

[2] Voir particulièrement le chapitre 2 sur les lycées, p. 63 à 74. Pour un bref résumé des critiques contre la Commission Thélot et ses débats, voir un article du magazine Sciences humaines.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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