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De nouvelles paroisses

Par Simon Labrecque

Le texte qui suit a été écrit en réponse à un appel de la revue Inter, art actuel, pour son numéro de l’hiver 2019, intitulé « Nouveaux terroirs, réinventer les territoires », dirigé par le professeur Luc Lévesque, de l’Université Laval. Bien entendu, le refus du texte ne saurait, à lui seul, constituer une preuve du bien-fondé de l’hypothèse avancée quant au caractère refoulé du désir de paroisses qui s’exprime dans les milieux culturels québécois contemporains. Ce refus peut néanmoins être examiné comme un indice, tout comme peuvent l’être les paroles de la chanson « Ma paroisse », qui vient de paraître sur le nouvel album du groupe Alaclair Ensemble, Le sens des paroles : « Alaclair c’est ma paroisse / Tout’nou, ça c’est ma paroisse / Frères Cueilleurs, c’est ma paroisse. »

 

Historiquement, au Québec, qui dit terroir dit paroisse. Qui dit nouveaux terroirs devrait donc envisager la possibilité de parler, voire de créer, de nouvelles paroisses. Mais penser cette nouveauté requiert de s’y retrouver parmi les ruines d’un monde ancien. Le désir de nouveaux terroirs apparaît alors comme un désir de paroisses qui s’ignore.

 

Le faire et le dire

Les deux usages les plus communs du mot « terroir », dans le Québec contemporain, sont liés par le désir de témoigner d’un authentique génie des lieux. D’une part, les produits du terroir, accessibles dans les épiceries et autres commerces de la province, sont les signes matériels de la persistance de campagnes vivantes. Celles-ci donnent lieu à de singulières pratiques rurales, agricoles et artisanales, qui portent la marque des basses terres du Saint-Laurent et des régions avoisinantes, entre tradition et innovation. D’autre part, la littérature du terroir désigne une série de textes qui ont marqué la genèse de la littérature québécoise. Ceux-ci sont perçus comme les symboles de la valorisation d’emblée nostalgique des pratiques sociales, culturelles et économiques propres aux anciens Canadiens. Ce corpus, souvent associé à « l’idéologie de la conservation », constitue une archive de la vie telle qu’elle se déployait, ou telle qu’on imaginait qu’elle se déployait, au moment du défrichement, de la mise en culture et de la colonisation du territoire qui fut le Canada, puis le Bas-Canada, le Canada-Est et le Canada français, avec ses ramifications à travers la British North America, jusqu’à ce qu’il reprenne le nom que les autorités coloniales lui avaient attribué, lors de la création de la réserve francophone de la province of Quebec, en 1763[1].

La littérature du terroir est enseignée comme le fondement de la littérature québécoise ou canadienne-française proprement dite et, plus précisément, comme sa propédeutique en tant que littérature moderne distincte. En effet, la modernité québécoise se serait construite contre le terroir, relu comme témoignage d’un enfermement aliéné, plutôt que comme corpus émancipatoire. Cependant, cette littérature s’est aussi constituée comme affirmation, en réponse au célèbre diagnostic de Lord Durham, qui a cru voir ici un peuple « sans histoire et sans littérature ». En témoignant de l’existence d’une civilisation orale, en l’explicitant par l’écriture, nos terroiristes ont aussi préparé une relève du particulier dans l’universel, mettant un pied dans l’histoire, pour le meilleur et pour le pire.

 

Ancien-nouveau

Le Québec contemporain est le lieu d’émergence du « néoterroir », en littérature, au cinéma et en musique. L’expression désigne une revalorisation créative et critique de l’habitation des territoires hors des villes[2]. Ces espaces ruraux partiellement urbanisés sont perçus comme des lieux nourrissants, matériellement et symboliquement, mais aussi comme des lieux menaçants, pour des raisons qui vont de l’isolement aux commérages moralisateurs, en passant par le chômage, l’exode, le consumérisme, ou la « grosse culture de gaz » représentée par un mononc’ soûl sur un Ski-Doo monté.

Le néoterroir se veut irréductible au « retour à la terre » des années 1970, relu comme utopie irréaliste ruinée, notamment, par les aléas de l’éros. Cela dit, le sort de la majorité des communes de cette époque mythifiée n’a pas immunisé les générations du punk et du grunge contre le désir d’une communauté « organique » ou affinitaire satisfaisante. Souvent après avoir étudié les lettres ou les sciences humaines, ces générations ont récemment entrepris d’écrire à leur tour ce Québec qu’elles habitent, parfois en enseignant la littérature pour manger et, donc, en digérant le premier terroir.

Le néoterroir (toujours au singulier, comme son prédécesseur) témoigne de la culture des ruines plus ou moins habitables d’une société qui se perçoit comme distincte. On y lit, on y voit et on y entend peut-être la sourde persistance d’un peuple qui aime à se dire qu’il « ne sait pas mourir ». Quoi qu’il en soit, nos néoterroiristes sont aux prises avec de véritables problèmes de mémoire, lorsqu’ils et elles tentent de séparer le bon grain de l’ivraie dans l’archive incomplète, et hautement politisée, de l’héritage oral et écrit d’icitte. Au centre et au principe de ce terroir historique se trouvait une unité territoriale à laquelle on ne pense plus, en deçà des seigneuries, des cantons, des municipalités et des régions administratives : la paroisse. Pour penser de nouveaux terroirs, en particulier à partir du travail des centres d’artistes autogérés, il peut être utile de redécouvrir cette forme d’organisation, car elle a agi comme un opérateur de diversité et un creuset de pratiques démocratiques.

 

Délimitations

Selon l’Église catholique, apostolique et romaine,

La paroisse est la communauté précise de fidèles qui est constituée d’une manière stable dans l’Église particulière, et dont la charge pastorale est confiée au curé, comme à son pasteur propre, sous l’autorité de l’Évêque diocésain. Il revient au seul Évêque diocésain d’ériger, de supprimer ou de modifier les paroisses; il ne les érigera, ne les supprimera ni ne les modifiera pas de façon notable sans avoir entendu le conseil presbytéral. La paroisse légitimement érigée jouit de plein droit de la personnalité juridique[3].

Localement, l’Église universelle, à la fois hiérarchique et décentralisée, est organisée en une multiplicité de paroisses, au sein d’une pluralité de diocèses. Sans être strictement autogérée, chaque paroisse est autonome sur plusieurs plans.

Le caractère « précis » de la communauté paroissiale est d’abord et avant tout lié à sa délimitation géographique.

En règle générale, la paroisse sera territoriale, c’est-à-dire qu’elle comprendra tous les fidèles du territoire donné; mais là où c’est utile, seront constituées des paroisses personnelles, déterminées par le rite, la langue, la nationalité de fidèles d’un territoire, et encore pour tout autre motif[4].

Dans le diocèse de Montréal, par exemple, il existe des paroisses italiennes, haïtiennes, maronites, etc., mais l’ensemble du territoire est quadrillé sans reste par des paroisses territoriales francophones et anglophones. Aujourd’hui, en raison de la diminution des ressources matérielles et humaines de l’Église catholique, plusieurs de ces paroisses sont cependant regroupées en unités plus grandes, animées par une même équipe pastorale.

Au Québec, les nombreuses monographies de paroisses écrites aux XIXe et XXe siècles, souvent rédigées par le curé de l’endroit et publiées à compte d’auteur, racontent les aléas de l’érection de chaque paroisse. Cette littérature fut un lieu de rencontre des belles-lettres et de la science historique naissante[5]. Aujourd’hui, ces récits sont parfois repris et complétés par des comités formés à l’occasion d’un anniversaire important. Dans tous les cas, on apprend, par les récits de fondation, que l’évêque diocésain décrète généralement l’érection d’une paroisse en réponse à une série de lettres et de pétitions des habitants d’un territoire particulier, qui jugent déjà former, de fait, une communauté distincte. Le décret canonique reconnaît en droit l’existence de cette communauté.

La naissance d’une paroisse allait généralement de pair avec la construction d’une église, qui succédait aux chapelles de bois construites aux premiers temps de la colonisation. Le choix du lieu exact de l’église était souvent l’occasion de chicanes, sinon de guerres de clochers. Des rivalités personnelles ou familiales existantes pouvaient être exacerbées par cet enjeu, et d’autres ont pu naître à l’occasion de tels débats. Certaines perdurent encore! Grâce aux historiens et aux archivistes, souvent amateurs, il nous est aujourd’hui possible de redécouvrir ce monde perdu. Fait intéressant, les pratiques d’autodocumentation performatives et historicisantes des paroisses anticipent les productions de plusieurs centres d’artistes, qui écrivent leur propre histoire, y compris leur propre récit de fondation, pour exister, socialement, économiquement et culturellement, au présent et au futur.

Carte des paroisses du Québec avant 1912, par Généalogie Québec.

 

Une forme politique

La paroisse québécoise typique est confiée à un curé, qui en assure la gouverne avec la fabrique de l’endroit. La fabrique est une personne morale formée de l’administrateur et de six marguilliers ou marguillières, soumise à la Loi sur les fabriques (RLRQ, ch. F-1, adoption en 1965). Les marguilliers et marguillières sont des paroissiens ou des paroissiennes bénévoles, élus par leurs pairs réunis en assemblée, pour un mandat de trois ans, renouvelable une fois sans interruption. (Après deux mandats consécutifs, le marguillier ou la marguillière doit attendre une année entière s’il ou elle désire se présenter de nouveau.) Chaque année, deux postes sur six sont renouvelés.

L’équipe pastorale s’occupe de la vie spirituelle, alors que l’assemblée de fabrique s’occupe de la vie matérielle de la paroisse : finances, bâtiments, terrains, personnel, etc. À ce titre, elle est l’une des premières et des plus vieilles institutions démocratiques au pays. Dans nos histoires politiques, on parle toutefois rarement de cet aspect, préférant caricaturer la paroisse comme un repère de notables locaux, qui font parfois de piètres gestionnaires, et qui sont souvent en conflit avec les curés de passage.

La paroisse est « un petit pays englobant », qui peut regrouper plusieurs rangs, hameaux ou villages[6]. Une même ville, ou un même quartier, peut cependant être divisé en plusieurs paroisses distinctes. Selon Jacques Ferron, la paroisse a structuré le paysage québécois en présidant à la distinction du proche et du lointain, de soi et de l’autre : « La paroisse fut longtemps la seule république. À sa périphérie, les paroisses environnantes, pourtant similaires, constituaient l’étranger. »[7] Le médecin-écrivain utilise l’expression de « souveraineté paroissiale » pour parler de cette opération consistant à « inventer le dehors pour être sûr du dedans ». À ce titre, il rappelle un événement oublié : en 1917, lors de la crise de la conscription, un séminariste aurait encouragé les villageois de Saint-Méthot à incendier le bureau de poste, puis les aurait persuadés de

proclamer la république autonome de Saint-Méthot. Cela montre que la structure paroissiale pouvait nous mener loin. Un seul ennui pour ces braves villageois et le valeureux séminariste : les autres villages du Bas-Canada furent distraits ou oublièrent de se proclamer, eux de même, en républiques autonomes[8].

Combien d’histoires similaires ont été oubliées? En tous cas, au Sorel Soviet, imaginé en chansons par Bernard Adamus, ajoutons dès maintenant ce véritable Saint-Méthot Soviet, qui a traversé notre firmament politique pour un très bref instant, l’année même où les conseils ouvriers révolutionnaient la Russie! La pensée politique qui est ici en cause n’est pas celle du souverainisme étatique; il y va plutôt d’une tradition libertaire, quoique le « république autonome de Saint-Méthot » arborait apparemment un Carillon-Sacré-Cœur, plutôt qu’un drapeau noir[9].

Dans la non-imitation des paroisses voisines de Saint-Méthot, ne négligeons pas l’effet du provincialisme, ou du « parochialism », terme anglais qui provient précisément du latin parochia, paroisse, et qui désigne l’effet d’isolement, de clôture et de nombrilisme, souvent lié à la création d’un « dedans » comme une paroisse. Il ne peut sans doute pas y avoir de nouvelles paroisses, ou de nouveaux terroirs, sans nouvelles chapelles, ni esprit de clocher. En ce sens, la forme paroissiale porte en elle un pluralisme certain : il y a toujours plus d’une paroisse. Le pluriel des « nouveaux terroirs » me semble prendre acte d’un pluralisme similaire, que le singulier du « terroir » et du « néoterroir » oubliait.

 

Un passé égalitaire?

Le régime seigneurial, qui a persisté jusqu’en 1854 et qu’on associe à la monarchie absolutiste de l’Ancien Régime français, a donné lieu, au Bas-Canada, à « une égalité remarquable de fortunes et de conditions »[10]. Cette égalité passée est fréquemment oubliée, elle aussi, bien qu’il ne faille pas l’idéaliser sans nuance. Des francophones qui recevaient une éducation dans les années 1830, Lord Durham écrit :

Quelques-uns se mettent prêtres; mais comme les professions militaires et navales sont fermées aux colons, la plus grande partie ne peuvent trouver de position convenable à l’idée qu’ils ont de leurs propres qualifications que dans les professions savantes d’avocat, notaire et chirurgien. Comme de là il résulte que ces professions sont grandement encombrées, nous trouvons chaque village du Bas-Canada rempli de notaires et de chirurgiens, avec peu de pratique pour occuper leur attention, et vivant parmi leurs propres familles, ou toujours au milieu de la même classe exactement. Ainsi les personnes qui ont le plus d’éducation dans chaque village appartiennent aux mêmes familles et au même rang primitif dans la société, que les habitants illettrés que j’ai décrits. Ils leur sont liés par tous les souvenirs de l’enfance, et les liens du sang. La plus parfaite égalité règne toujours dans leurs relations, et le supérieur en éducation n’est séparé par aucune barrière d’usage ou d’orgueil ou d’intérêts distincts, des paysans extrêmement ignorants dont il est environné. Il réunit donc les influences de connaissances supérieures et d’égalité sociale, et exerce sur la masse un pouvoir que ne possède, je crois, la classe instruite d’aucune portion du monde[11].

Pour Durham, cette configuration a favorisé l’émergence des « démagogues canadiens » aux origines des « troubles » de 1837. Elle freinait ainsi le développement « naturel » d’une tradition libérale forte de « self-government » raisonnable, de gouvernement représentatif de proximité, qui devait être encouragée par l’instauration de municipalités, destinées à remplacer les paroisses comme espaces du vivre-ensemble.

En lisant ensemble Durham et Ferron, et en leur ajoutant les perspectives de l’anthropologue Pierre Clastres, il devient toutefois possible d’envisager ces structures comme les expressions d’une sagesse politique antiautoritaire, qui cherchent sciemment à empêcher l’émergence d’une fonction du pouvoir séparée des autres pratiques sociales[12]. Ferron décrit une situation que plusieurs néoterroiristes me semblent désirer :

Le domaine plein, mode d’exploitation agricole emprunté aux paysans du Perche, faisait de nos ancêtres des Robinsons sur leurs îles, indifférentes, sinon hostiles, à l’idée de nation ou d’État. Le seul gouvernement auquel ils se soumettaient de bonne grâce était celui de la paroisse, plutôt refermé sur lui-même, dont le village, avec ses nombreux artisans, son médecin, son notaire, avec le curé, l’église et le chœur de chant, formait un petit centre de civilisation qui pouvait se passer du reste du monde. Ces diverses structures concourraient à nous assurer un sentiment de souveraineté; elles nous permettaient du moins d’éviter tout contact avec le colonisateur anglophone[13].

Outre la « capitale diocésaine », au-dehors, il y avait « le chaos », qui se branchait en vérité sur ce que Ferron nomme « l’Amérique amérindienne », un grand réseau informel qui perdura jusqu’à ce que le Dominion of Canada étende, puis solidifie l’emprise étatique d’une mare à l’autre, notamment par le chemin de fer. N’est-ce pas ce « sentiment de souveraineté », jadis vécu en paroisse, qui est de nouveau désiré, aujourd’hui, dans des institutions contemporaines de proximités comme les centres d’artistes autogérés, y compris dans la dimension de réseau de l’art actuel? Celle-ci n’est pas sans rappeler le réseau de l’Église comme conjonction des différences locales dans l’identité d’une vocation à un même Dieu – à un même Art.

 

Un royaume vous attend

Les véritables paroisses persistent, mais elles ne sont plus ce qu’elles étaient. Avec la refonde du Code civil, en 1994, le Directeur de l’état civil du Québec a entièrement pris en charge la tenue des registres de naissances, de mariages et de décès. L’Église continue de tenir ses propres registres de baptêmes, de mariages, de funérailles et de sépultures, pour elle-même, à des fins d’archivage du fait religieux. Ces événements clés d’une vie humaine ramènent des gens dans les églises et permettent à ces dernières de survivre. Plusieurs paroisses peinent toutefois à assurer l’entretien, voire le chauffage, des bâtiments qu’elles possèdent, surtout que le déclin du catholicisme, dans les années 1960, a été précédé par une grande vague d’ouvertures de paroisses et de constructions d’églises nouvelles. Ce déclin est sans doute le fait le plus marquant de l’histoire récente du Québec, socialement et culturellement, bien qu’il reste en bonne partie impensé. Le mot même d’église braque les sensibilités. C’est précisément pour cela que la proposition de « nouvelles paroisses » pourra sembler inaudible.

Une façon d’envisager de « nouvelles paroisses », c’est d’investir les lieux physiques paroissiaux existants, comme les églises et les presbytères, pour les « renouveler ». Des entrepreneurs le font déjà, en transformant les lieux désacralisés en condominiums… Mais des pratiques plus inspirantes existent aussi, même du côté de l’entrepreneuriat. À Saint-Pacôme, par exemple, une église locale accueille maintenant un système automatisé de production verticale de végétaux!

Du côté des artistes, on sait que l’École de cirque de Québec est située dans l’ancienne église Saint-Esprit, à Limoilou. Tout près, les projets de conservation et de mise en valeur en valeur de l’église Saint-Charles ont aussi pour objectifs de développer « un laboratoire d’innovations sociales et culturelles ». L’église du Gesù, à Montréal, est depuis longtemps un creuset artistique reconnu, et l’église Saint-Enfant-Jésus du Mile-End accueille depuis 2017 la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie, qui fut expulsée d’une maison patrimoniale en raison d’une insurrection mycologique appréhendée. Le collectif La Passe y a suivi la Médiathèque, mais il a récemment déclaré être devenu L’Impasse, arguant que la collaboration avec la paroisse était impossible, dans sa perspective libertaire. Plusieurs centres d’art, comme La petite église de Saint-Eustache ou Le Livart, à Montréal, ont investi d’anciennes chapelles ou d’anciens couvents. Des festivals louent parfois des églises, pour des concerts performances.

Arnulf Rainer, « Crucifix de vin »

Les centres d’artistes autogérés semblent absents de tels lieux. Ne pourraient-ils pas emboîter le pas? Cela demanderait d’affronter les tensions qui, de part et d’autre, caractérisent les relations entre la religion et l’art actuel, peut-être particulièrement dans les territoires d’« héritage catholique », comme le Québec, l’Irlande, l’Autriche, l’Espagne, l’Amérique latine et les Philippines. Il n’est sans doute pas anodin que les performances qu’on associe d’emblée à ces lieux sont souvent très ritualisées, physiques et évocatrices – comme si elles tentaient d’atteindre l’intensité matérielle et la densité symbolique de l’Eucharistie, qui, pour les catholiques, n’est précisément pas une métaphore, mais la chose même. À cet égard, il est intéressant de noter que le peintre autrichien Arnulf Rainer, qui a d’abord approché les traditions catholiques sur un mode blasphématoire, et qui fut proche de l’actionnisme viennois, a récemment reçu un doctorat honoris causa de l’Université catholique de Münster, après avoir dialogué pendant plusieurs années, dans les années 1960, avec le cardinal Otto Mauer, qui s’intéressait à ses « surpeintures »[14].

 

Des sur-actions

En s’éloignant de l’Église et des églises proprement dites, il reste aussi quelque chose à penser du côté de la forme paroissiale comme communauté de proximité en réseau. Outre la question de la communauté même, et des rapports qui s’y nouent entre démocratie et autorité, la forme-paroisse pose à répétition la question de la fondation comme moment politique. Or, l’art actuel québécois connaît un exemple étonnant de performance civique, qui se rapproche de la création d’une nouvelle paroisse.

Il y a vingt, la monarchie municipale de L’Anse-Saint-Jean est née, lorsque Denys Tremblay a été proclamé Denys 1er, par voie référendaire, le 21 janvier 1997. Cette action se voulait exemplaire : un geste fondateur à la jonction de l’art et de la vie, de la souveraineté populaire et de la souveraineté artistique, pensé sur le mode performatif de la déclaration d’indépendance et du « really-made », de la performance réelle, de la manœuvre[15]. Le roi désigné a été couronné à l’église Saint-Jean-Baptiste le 24 juin 1997, par le curé Raymond Larouche. Il avait pour fonction de représenter le peuple et d’être un instrument de développement social et communautaire, tout en incitant à multiplier les actes de souveraineté symbolique, alors que la souveraineté du Québec était un enjeu très polémique. Il a toutefois abdiqué le 14 janvier 2000, toujours en présence du curé local, en raison du manque d’appui à son projet de fresque végétale Saint-Jean du Millénaire, sur le mont Édouard. L’événement a tout de même fait le tour du monde et a marqué l’imaginaire local. Tremblay dit aujourd’hui que, « pendant trois ans, l’art a régné », à L’Anse-Saint-Jean[16].

L’action de Tremblay avait une fonction de compensation, vu la non-déclaration d’indépendance du Québec comme suite au référendum de 1995. Elle témoigne de ce que j’appelle le « désir de paroisses », car elle était conçue pour intensifier l’existence d’une communauté déjà existante en l’inscrivant dans un récit institutionnel. Sous cet angle, le désir de paroisses est un désir d’institutions. C’est l’aspect « rituel régalien » qui est retenu. D’autres angles pourraient toutefois être envisagés pour que ce désir de paroisses trouve une autre forme, plus horizontale que verticale, par exemple. C’est dans cette perspective qu’il est intéressant de revisiter les modalités concrètes d’existence des paroisses québécoises, dans le passé comme au présent. L’aspect démocratique, ou partiellement démocratique, des assemblées de fabriques, est une dimension méconnue dont la redécouverte pourrait donner lieu à des expérimentations surprenantes de l’autorité des amateurs et des amatrices, ou du pouvoir de n’importe qui. Enfin, une notion comme celle de « sur-peinture », développée par Rainer, qui utilise, comme base de ses tableaux, un tableau déjà existant d’un autre artiste (le plus souvent une reproduction), ouvre la porte à la conceptualisation de « sur-actions », c’est-à-dire de gestes et de performances prenant pour base des gestes ou des performances passées. Si les recréations ou reenactments de performances passées constituent l’une des façons de concrétiser cette conceptualisation, elles n’épuisent pas ce que cela peut signifier d’agir sur la base d’actions passées. Dans le contexte québécois, le réseau de l’art actuel, et en particulier des centres d’artistes autogérés, me semble être déjà le lieu d’expérimentations de nouvelles paroisses sur le mode de la « sur-action ». Thématiser ou expliciter le désir de paroisses qui s’y fait jour me semble une façon intéressante de travailler les territoires que nous habitons et qui, en retour, nous habitent, parfois bien malgré nous.


Notes

[1] Sur tous ces noms, voir Jean Morisset, Sur la piste du Canada errant. Déambulations géographiques à travers l’Amérique inédite, Montréal, Éditions du Boréal, 2018.

[2] Deux dossiers importants ont récemment exploré la question du néoterroir québécois : « Les régions à nos portes », dans Liberté, vol. 53, no 3, avril 2012, pp. 7-47, avec des contributions de Raymond Bock, Samuel Archibald, William S. Messier et Mathieu Arsenault; et « Territoires imaginaires », dans Spirale, n250, automne 2014, pp. 31-52, sous la direction de Martine-Emmanuelle Lapointe et Samuel Mercier.

[3] Can. 515, 1-3.

[4] Can. 518.

[5] Voir Andrée Fortin, « Histoires de paroisses en 1900 et histoire de l’histoire », Les Cahiers des dix, n70, 2016, pp. 81-130.

[6] Louis-Edmond Hamelin, « Rang, côte et concessions au sens de “peuplement aligné” au Québec depuis le XVIIe siècle », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 42, no 4, printemps 1989, p. 523.

[7] Jacques Ferron, « Une confédération de villages », dans Du fond de mon arrière-cuisine, éd. préparée par Pierre Cantin avec la collab. de Luc Gauvreau, Montréal, Bibliothèque québécoise, 2015, p. 111.

[8] Ibid., pp. 113-114.

[9] De façon différente, au moins trois livres récents travaillent ce sillon libertaire enchevêtré dans « le terroir » : Dalie Giroux, Le Québec brûle en enfer, Saint-Joseph-du-Lac, M éditeur, 2017; Roméo Bouchard, Gens de mon pays. Portraits de Saint-Germain-de-Kamouraska, Montréal, Écosociété, 2018; et Victor-Lévy Beaulieu, 666 Friedrich Nietzsche. Dithyrambe beublique, Trois Pistoles, Éditions Trois-Pistoles, 2015.

[10] John Georges Lambton, 1er comte de Durham, Rapport de Lord Durham, Haut-Commissaire de sa Majesté, &c. sur les affaires de l’Amérique Septentrionale Britannique, s.l., s.n., 1839, p. 15.

[11] Ibid., p. 16.

[12] Je reprends ici une piste suggérée par Dalie Giroux, lors de la Journée Paroles et manœuvres du 25 novembre 2017, sur le thème « Ti-Pop le Québec », au Centre Skol, à Montréal. Voir Pierre Clastres, La Société contre l’État. Recherches d’anthropologie politique, Paris, Éditions de Minuit, 1974.

[13] Jacques Ferron, « La difficulté d’être minoritaire », Le Maclean, vol. XII, no 4, avril 1971, p. 66.

[14] Rainer est mis de l’avant comme figure exemplaire par le théologien protestant Jérôme Cottin, dans La mystique de l’art. Art et christianisme de 1900 à nos jours, Paris, Éditions du Cerf, 2007.

[15] Yvon Bernier, « Denys 1er, roi de l’Anse », Inter, art actuel, no 70 (été 1998), pp. 26-27.

[16] Mélissa Savoie-Soulières, « Il y a 20 ans, Denys Tremblay devenait roi de L’Anse-Saint-Jean », Radio-Canada, 25 juin 2017, en ligne.

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« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

blaney-coquelicot

Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

trudeau-coquelicot

« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Classé dans Simon Labrecque

La performance artistique autochtone atteint la masse critique – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Peuples invisibles

ou invisibilisés, à qui est demandée

de la quantité à la qualité, une masse critique?

massecritiqueOrganisée par la Indigenous Performing Arts Alliance (IPAA), un regroupement dont un des objectifs est le recensement des événements artistiques associés aux peuples autochtones, la table ronde « La performance artistique autochtone atteint la masse critique » réunissait quatre artistes d’origine autochtone maintenant basés à Montréal : Yves Sioui-Durand, Lara Kramer, Émilie Monet et Leticia Vera. Pendant près de deux heures, les quatre participants raconteront leur histoire personnelle – celle d’une migration vers Montréal, de Québec ou d’aussi loin que le Mexique – et parfois l’histoire de leur peuple – Wendat, Oji-Cri ou Anishinabe. L’événement était aussi l’occasion de faire le point sur la place des Autochtones sur la scène artistique contemporaine à Montréal.

Montréal est un lieu diversifié, la ville est, dit-on, celle où la proportion de trilingues (personnes parlant trois langues) est la plus importante dans le monde. Pourtant, force est d’admettre que les autochtones servent souvent de token dans les événements artistiques. Il n’y a pas un seul lieu à Montréal, aura-t-on entendu lors de la table ronde, qui soit dédié à son histoire autochtone vieille de plus de 5000 ans, soit plus de dix fois la durée de l’établissement colonial français. Devant cette réalité, de nombreux artistes autochtones participent à la vie culturelle montréalaise en apportant leur perspective singulière, même s’ils font souvent face à de grandes difficultés en ce qui a trait à leur reconnaissance.

Il faut toutefois se garder d’attribuer aux artistes autochtones une essence quelconque : il n’y a pas de culture homogène qui les subsumerait tous, ni ne doit-on réclamer d’eux qu’ils s’identifient à un modèle qu’on fantasmerait à leur égard. Il s’agit plutôt, dans un travail collectif de décolonisation, de laisser la place à ces artistes provenant de peuples non seulement « invisibles » (comme on l’a rappelé, empruntant l’adjectif à Richard Desjardins), mais aussi, pourrait-on ajouter, « invisibilisés » tant la disparition de ces peuples semblent encore à l’ordre du jour de nos pouvoirs politiques. On fêtera l’an prochain le 375e anniversaire de Montréal, plusieurs activités incluront des éléments autochtones, mais jamais n’est-on allé chercher des producteurs autochtones. On subventionnera un film au montant de près de 14 millions du cinéaste François Girard pour nous raconter une histoire sur 750 ans, alors qu’on aurait pu financer plusieurs projets cinématographiques plus petits qui rendraient compte de la réelle diversité des créateurs montréalais. Sioui-Durand commente, et je paraphrase : « On préfère encore la verticalité à la multiplicité. »

Cette question de la verticalité, de l’unique ou de l’Un est revenue à plusieurs reprises, notamment sur la question de l’« excellence » en art, une question qui avait été abordée, nous apprend-t-on, lors de la précédente table ronde. Si la présence autochtone est si peu manifeste, ne serait-ce pas tout simplement parce qu’elle n’est pas « de taille »? C’est une vieille question qui affecte toutes les minorités : doit-on subventionner d’abord les arts autochtones pour qu’ils puissent ainsi se faire connaître et se faire apprécier, ou doit-on attendre qu’un artiste particulièrement talentueux surgisse de lui-même afin d’obtenir enfin les subventions qu’il mérite? Les participants de la table ronde semblent privilégier la première option, ce qui permet de mieux comprendre l’expression « masse critique » dans le titre de l’événement. Brièvement évoquée par les organisateurs, cette notion scientifique désignerait la quantité de matière nécessaire pour déclencher une réaction nucléaire. On pourrait ainsi y voir une réponse à l’exigence d’« excellence » (qui est très ou trop souvent associée à la « performance » au sens de « rendement »). Si, comme dans n’importe quel milieu, il faut d’abord de la quantité pour que d’elle surgisse de la qualité – et chacun, dans son travail personnel, n’a-t-il pas le même sentiment? – comment peut-on alors exiger de l’« excellence » de la part des artistes autochtones alors qu’une opacité bien réelle est jetée sur cette scène? Pour qu’il y ait « excellence », il faut d’abord rendre visible et promouvoir activement les artistes autochtones qui sont déjà là et qu’on refuse souvent de révéler. La scène autochtone ne demande rien d’autre : reconnaître la présence des artistes, les aider, les encourager, et ce, sans relâche – ce que Montréal ne sait pas encore faire.

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Classé dans René Lemieux

Untied tales (the vanished power of the usual reign) – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par Charles Deslandes, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Sur le qui vive. Qui sait?

Les portes s’ouvrent. Comme tout le monde, je fais la file et franchis le seuil. Ils sont deux, au sol, allongés, mais non inertes. Ce sont nos hôtes? Je suis le mouvement des autres et enfile les marches jusqu’à une place qui sera la mienne. La performance est peut-être déjà commencée? Je regarde ces deux corps presque endormis, engourdis, côte à côte. Ils bougent à peine. Devant eux, le public, bruyant, prend ses aises. J’observe le public et les deux corps. Des inconnus se parlent : « cette place est-elle libre? » me demande-t-on. Je me range. J’écoute. Et sans qu’on ne sache pourquoi, ni comment, les voix multiples ont fait silence. Comme par magie? Aucun signal apparent n’a annoncé le début. Si ce n’est l’ouverture des portes. Le silence. Les corps, alors seulement, ce meuvent un peu plus. Des doigts tressaillent. La lumière s’affaiblit, un peu. Les portes se sont sans doute refermées derrière nous.

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Crédit photo © Maxim Paré-Fortin

Untied tales est une narration sans voix (mais avec des silences) sur la rencontre de l’autre. Une narration qui génère de la multiplicité. Ce sont des corps qui racontent, ceux de nos hôtes. Leur mouvement, leur geste, leur déplacement sur scène rappellent qu’aller vers l’autre est un geste ponctué de césures, de replis convulsifs. Mais aussi un geste qui répond d’une force attractive résonnant comme un appel vers l’autre. Les corps nous parlent. Ils nous racontent l’anxiété et la peur, et le souhait et l’envie de l’autre, aussi. C’est depuis cet entre-deux (aller vers l’autre, mais en gardant une distance; être-avec-l’autre mais en s’aménageant des distances) que les corps se meuvent et narrent l’in-quiétude de la rencontre. Je dis « rencontre », mais devrais-je plutôt dire « rencontrer »? J’éviterais alors de sous-entendre qu’au-delà d’un seuil, d’une limite, il y a eu rencontre. Que la rencontre, une fois faite, est définitive. Le mouvement des corps nous dit pourtant autre chose : la rencontre est toujours à re-faire. Elle suit des lignes imperceptibles qui se déplacent même lorsqu’on y prend appui.

La multiplicité de Untied tales se comprend, peut-être aussi, par la participation du public. Son silence qui amorce comme par magie une performance (de laquelle il serait exclu?) est peut-être une piste à suivre pour comprendre se que racontent nos hôtes. Peut-être? Ce n’est pas im-possible. Alors ce qui serait encore plus fascinant – magique – c’est ce qui nous reste en tête après coup. Ces images qui restent familières et troublantes. L’ambiance affective, connue et étrangère, que suscite la mise en scène de la rencontre de l’autre. Le pluriel du récit ne reposerait alors pas seulement sur les multiples facettes qu’expose la performance (attraction/répulsion, peur/joie issues de la rencontre). Quelque chose m’amène à croire (sans l’arsenal du savoir véridictif) que chacun est repassé par les portes de la salle en produisant son interprétation de ce conte dé-fait. Chacun en a gardé souvenir. Untied tales laisse des traces. Il ne s’arrête pas une fois (re)franchi le seuil des portes. Il continue de jouer en tête, même en silence.

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Classé dans Charles Deslandes

Post Performance / Conversation Action + Nos terres louables – OFF.T.A. 2016

Galerie de l’UQAM, dimanche 5 juin 2016

Par Karina Chagnon, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Territoire de peuples et de peuplement,

de la violence extractiviste surgit le silence, le tambour

écoute les paroles

de la grande Alanis Obomsawin

Salle 1 : Le chantier, phase 1

Un vacarme incessant retentit dans la salle : l’Association des ouvriers et ouvrières sensibles est à l’œuvre. Sur une table qui peine à supporter les coups de marteau rythmés, les ouvriers et ouvrières, munis de casques de construction, pulvérisent leurs matériaux. Les unes après les autres, des craies de différentes couleurs sont broyées. De l’autre côté de la salle, des ouvrières s’affairent à ouvrir et à placer en rangée bien ordonnée de petits sacs en plastique par terre. Au fond, on aperçoit de grosses bouteilles remplies d’un liquide quelconque. Les ouvriers et ouvrières piochent fort, le foreman est occupé à surveiller les travailleurs tout en parlant business au téléphone. Une miniature des chantiers de Fort McMurry ou de la baie James…

 

Salle 2 : Conversation avec une héroïne

Appelés à se déplacer dans une deuxième salle, plus vaste, on s’installe en demi-cercle autour d’un décor épuré. Avec, en fond de scène, deux fauteuils, deux jeunes femmes autochtones exécutent un chant d’honneur accompagné d’un tambour. Leurs voix, par moment a cappella, contrastent avec le fracas du chantier.

postperformance

Crédit photo © Maxim Paré Fortin

L’artiste anishnaabe Maria Hupfield nous accueille. La performance, nous explique-t-elle, avait déjà été présentée à Toronto, sous le titre monomyths. Puisqu’il s’agit du mythe du héros, quelle invitée plus digne de reconnaissance que la cinéaste Alanis Obomsawin? Alors qu’elle donne une introduction à Alanis Obomsawin et à son œuvre, Hupfield compte, à l’aide de ruban adhésif rose, le nombre de documentaires qu’Obomsawin a réalisés au cours de sa carrière. Une quarantaine, au total. Il en résulte une grosse boule de ruban rose qu’elle dépose sur la table. Une œuvre qui se matérialise devant nous et qui est le sujet de la conversation.

Du haut de ses 83 ans, Obomsawin, la réputée cinéaste abénakise, qui a d’ailleurs réalisé le fameux documentaire Kanehsatake : 270 ans de résistance, blague qu’elle est en fait rendu à son cinquantième film. Depuis qu’elle est toute jeune, la façon qu’avaient les aînés de raconter leurs histoires de la forêt l’inspirait. Les mots ont toujours gardé une plus grande importance que les images, d’ailleurs, elle s’assure, dans ses documentaires, d’enregistrer les premières paroles de ses interlocuteurs.

Parlant d’histoires et de paroles, Obomsawin offre ses réflexions à propos de la Commission vérité et réconciliation. Celle qui a consacré sa vie à écouter les gens y remarque le courage nécessaire pour raconter des expériences douloureuses, des histoires qui, souvent, étaient restées dissimulées. Pour comprendre ce que signifie la « réconciliation », il faut d’abord, selon elle, accorder une reconnaissance aux personnes et à leurs histoires de survivance, à la difficulté de s’exposer publiquement. La réconciliation, c’est son art, c’est cette performance même. La réconciliation, selon Obomsawin, a toujours fait partie de la vie. La réconciliation se fait dans nos rapports avec toutes nos relations (all our relations), c’est-à-dire, avec les gens, la nature, le soleil, en somme, avec tout ce qui vit. Pour survivre, il faut creuser et trouver une source de continuité. Nous avons tous le cadeau de la vie, il suffit de le reconnaître dans l’autre.

 

Salle 1 : Le chantier, phase 2

Une fois la conversation terminée, le public retourne une fois de plus au chantier. On y constate que la craie, au départ de différentes couleurs chatoyantes, est maintenant amalgamée en une poudre de couleur brunâtre. Les ouvriers et ouvrières s’affairent à placer la substance dans les sacs de plastique étalés au sol. Une fois ceux-ci remplis, les ouvriers les déplacent plus loin, tout en ordre, et versent du vinaigre dans les sacs qu’ils referment. Les sacs bouillonnent, se gonflent. Ça pue. Des spectateurs murmurent : « Est-ce que tout ça va péter à un moment donné? »

 

Salle 2 : Projection

L’écran projette un collage d’images et de vidéos. La voix d’Alain Denault à la narration raconte l’histoire du pays qui n’en est pas un, le Québec, et du continent où se côtoient peuples et colonies de peuplement. La question à laquelle le film tente de répondre n’est pas simple : pourquoi est-ce impossible de reconnaître l’ethnocide qui a eu lieu depuis l’arrivée des colons et qui a toujours lieu aujourd’hui? On voit Joséphine Bacon réciter un de ses poèmes en langue innue où elle décrit le territoire tandis qu’apparaît la traduction en langue française. Apparaît ensuite un agriculteur qui, lui aussi, parle du territoire, mais d’une autre façon et, surtout, mentionne le rôle du (manque de) capital.

Le colon québécois, bien représenté dans le personnage d’Elvis Gratton à l’écran, n’arrive pas à s’identifier : « Moi, chu un Canadien québécois, un Français canadien-français, un Américain du Nord français ». Comme la narration nous l’explique, le colon n’est pas souverain, c’est une ressource humaine dans une société où tout est ressources. N’en déplaise aux penseurs de la Révolution tranquille, les Canadiens français n’ont pas été les colonisés autant que les prolétaires des colons. Le colon ne conçoit pas le projet colonial, mais le subit de plein fouet, d’ailleurs, il en est l’instrument. Le colon, c’est l’Albertain qui trime dur sans jamais toucher les grands profits qu’engrangent les entreprises, ou encore, le Québécois qui ne voit pas la couleur de la fortune d’Hydro-Québec. Finalement, notre grand problème, ce n’est pas tant notre mauvaise conscience, mais plutôt, notre mauvaise conscience de classe.

 

Salle 2 : L’activiste

Une militante épingle, une après l’autre, des banderoles blanches de tissu sur le mur. Pendant ce temps, on entend une voix décrire les réalités de l’extraction minière. Une liste d’épicerie de plaintes contre l’entreprise Malartic, un enchaînement de noms de substances toxiques qui se dégagent de l’extraction, des problèmes de santé liés à l’extraction. À chaque banderole que la résistance déploie et enlève, c’est une partie de son corps qu’elle met en lumière. Elle enlève ses pantalons, les secoue d’un nuage de poussière. Elle découpe ensuite son chandail au son d’une bulle qui crève et expose son ventre. L’activiste boit de l’eau embouteillée au travers son foulard sur sa bouche. Elle recrache de l’eau souillée, noire, dans la même bouteille. La bande audio nous raconte qu’il n’en coûte que deux dollars pour acheter une acre en vue de faire de l’extraction minière. On entend Philippe Couillard vanter les vertus du développement économique « en partenariat avec les Premières Nations ». Est-ce son corps ou est-ce la Terre que l’on voit devant nous? Est-ce la même chose?

 

Salle 2 : L’achar-nation

Un deuxième militant récite des extraits de Pierre Perrault et nomme des villes, des villages, des communautés autochtones. « Nous ne sommes pas ailleurs qu’ici ». Ça fait longtemps qu’on s’acharne ici, on n’a nulle part d’autre où aller. Mais la question revient sans cesse : pour qui on s’acharne au juste? Pourquoi?

 

Salle 1 : Le chantier, phase 3

L’inévitable est arrivé. Tout saute, tout pète. Les petits sacs explosent. Un gâchis; il y a du liquide brunâtre partout, par terre, sur les murs. Pas grave, on nettoie ça. Bien vite.

 

Conclusion

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Crédit photo © Maxim Paré Fortin

Dans ce mélange de performances hybrides, je me demande où est le début, le milieu, la fin. Ces terres, qu’on détruit à tout instant, elles sont louées au grand capital, mais plus que ça, elles sont, au départ, des terres volées. À travers le bruit des marteaux sur le chantier, ce sont nos corps et notre Terre qu’on meurtrit. En réponse à la question de l’identité du colon prolétaire qui se cherche toujours, j’en comprends que la solution ne se trouve certainement pas dans notre instrumentalisation comme force de travail pour l’extraction minière ou encore dans la colonisation continue. Enfin, la sagesse de l’aînée Alanis Obomsawin nous offre une lueur d’espoir. Elle nous dit : « Écoute la vie, notre vie, qui survit ».

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Classé dans Karina Chagnon

When the ice melts, will we drink the water? – OFF.T.A. 2016

When the ice melts, will we drink the water? – Daina Ashbee | Théâtre d’Aujourd’hui, samedi 4 juin 2016

Par Julie Perreault, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Corps huis clos, désir

L’agonie d’un tremblement

en transparence

Dans la salle une scène. Un corps. Couché sur le dos; le ventre se soulève.

Le corps s’ouvre, se referme. Un moment seulement. Comme une illusion d’autre chose.
Le souffle s’épuise. S’accélère presque olympique. Sensuel et violent, et puis s’arrête.

Et tout d’un coup le ventre s’active de l’intérieur, finit par diriger l’action. S’arrête et recommence à nouveau.

Une jambe glisse, s’ouvre; une main tremble. Tire un talon comme s’il était question
de vie ou de mort.

Une jambe esclave qui s’active sans être libre. Une larme?
La même machination d’une jambe qui répète.
Puis à nouveau le sursaut du ventre, vivant telle une mort qui s’invente.

Les seins en transparence les entrailles qui tremblent. Des mains qui pleurent un pubis sans repos.
Un vagin que l’on n’aperçoit jamais.
À l’agonie.

Ventre automate arrêté par un désir mis au silence.

Indécise; je ne sais plus ce qui se passe. Le corps s’offre maintenant au spectateur, se donne. Et dans l’offrande se referme comme calmé un instant. Dans sa même obsession sourde :

le geste fixé à travers le regard d’âme
profond d’une sensibilité à faire trembler les murs.

Soudain le silence, le corps tu.
Jouissance et désir dans le tremblement du retour à soi.

Le corps explore, vit, se trouve. Mais aussitôt l’angle de vue se transforme. Le corps se retourne, et ce qui semblait désir m’apparaît maintenant déchirement.
Le regard et le souffle. Le regard et le souffle. À jamais sans repos. Je m’imagine au même endroit me masturbant d’un même cri.

La recherche d’une plénitude dans un geste sans espoir et pourtant vivant. Profondément.

Quelque chose survient; il fait noir. Le cri, le bruit, quelque chose de profondément dérangeant. Le geste qui s’imagine de son désir d’épuisement. On se représente la scène
et on souffre sans pouvoir pleurer.

Rythme olympique, presque sportif. La même lutte encore et encore. Les lumières s’allument, soulageant sans rien régler.

Le ventre s’offre une dernière fois, plus tranquille et plus calme.
De la sueur dans le cou. Des larmes bien visibles. Des mains qui se touchent et qui s’embrassent sans bouger.

Fin du combat. On se lève puis on s’en va sans revenir.

When the ice melts, will we drink the water? À la frontière d’une larme qui tombe sans jamais être cueillie. Le coin d’un œil où elle s’épuise. Nos vies à attendre, à trembler puis à partir.

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Classé dans Julie Perreault

Relais papillon + Hidden Paradise – OFF.T.A. 2016

Monument-National, vendredi 3 juin 2016

Par Émilie Bernier, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Avec le dispositif, je ne vais ni vers le haut ni vers le bas ni vers l’avant

je reste à l’horizontale, je montre tout

et j’arrive à épuisement

Quatre performeuses se suspendent à dix élastiques par un système de harnais et de mousquetons qui forment le dispositif exerciseur. Elles se mettent aussitôt en mouvement. On circule autour d’elles pendant qu’elles se présentent et commentent leurs sensations. Elles sont nageuses, danseuses, ostéopathes, physiothérapeutes, professeures de yoga, éducatrices somatiques. Elles ondulent, s’étirent, se tordent, simulent le style de leur nage ou de leur discipline et le décortiquent. Elles font voir le travail caché de la performance sportive, le savant équilibre entre la traction et la propulsion, le travail du souffle, l’échauffement et la tension musculaire. Une cinquième partenaire prend le relais dès que l’une d’elles exprime son épuisement. Des bambins s’agitent autour de la scène (ils ne font pas partie du spectacle, ils sont dans l’assistance), c’est adorable. On est réjoui, sans qu’on sache trop l’expliquer.

Le papillon est la nage la plus spectaculaire et, avec le crawl, la plus rapide. Pour le nageur débutant, elle est exténuante, mais pour celui qui la maîtrise, son efficacité est remarquable. Le retour des bras à l’extérieur de l’eau ne laisse pas d’impressionner, mais l’essentiel du travail se joue dans la propulsion. C’est vrai pour tous les styles, note une performeuse : sans un mouvement de jambes efficace, les bras se fatiguent. L’exerciseur expose au public tout le mouvement qui reste habituellement caché sous l’eau. Le papillon, en réalité, c’est un travail d’anguille, une subtile ondulation qui va du cou jusqu’aux pieds. La traction des bras est presque secondaire, subordonnée à la respiration. Grâce à ce style, on peut parcourir des distances formidables avec une relative économie d’énergie. Si les filles de Relais papillon n’avaient pas été retenues par les élastiques suspendus au plafond de la salle du Monument-National, elles auraient bien parcouru une distance cumulative d’une dizaine de kilomètres. En d’autres circonstances, on a pu traverser la Manche dans ce style, sans relais.

On apprend que les nages ont toutes leur usage spécifique du souffle. En natation, l’inspiration est courte mais l’expiration est lente. C’est celle-ci qui rythme le travail des membres. En nage synchronisée, l’apnée libère de cette contrainte : le souffle n’est pas occupé. Avec le dispositif, on peut causer en pleine coulée. Cet exerciseur semble offrir une parfaite liberté : il n’oppose aucune résistance, il affranchit de la technique qui sert à nous maintenir dans l’eau, il allège l’effort musculaire. Mais sait-on que prendre appui dans le vide entraîne une dépense extraordinaire? La ballerine ne trouve plus l’élévation qui caractérise son art; la danseuse contemporaine est privée de la gravité dont elle esthétise d’habitude l’effet; la nageuse remue et secoue, mais n’avance pas. Le dispositif fait apparaître la gravité et la résistance de la matière comme autant d’entraves que de points d’appuis pour le mouvement, comme les forces sans lesquelles toute technique et toute théorie sont tout simplement dissipées en vain. Par le déplacement des contraintes liées à la pratique de chacune des disciplines, et la neutralisation des principes qui y opèrent, le dispositif permet cependant une expérience radicale, emphatique, de la performance sportive.

À ce point-ci, on comprend que lorsqu’il ne fait plus aucun doute que le sport, l’art, l’économie, l’éthique, la kinesthésie, la beauté, le yoga, la contrainte, l’ostéopathie, la communauté, la dépense, ne se distinguent pas; alors on connaît le nom de chacun de ses muscles, on connaît l’usage de son souffle, on sait à quel moment on arrive à l’épuisement et quand, précisément, il convient de demander à l’autre de prendre le relais. Lorsqu’on sent dans les fléchisseurs de ses hanches et dans le labyrinthe de son oreille interne que la performance et la vie, c’est la même chose, on ne cède plus ni l’une ni l’autre. On en refuse le sacrifice pour des valeurs dont on n’éprouve pas immédiatement l’utilité. On accepte que toute production n’est qu’une infinie multiplicité de mouvements dans une concaténation originale, et exposée, et que si elle ne va nulle part, elle n’est pas moins parfaitement réjouissante.

Mais on persiste à ignorer que toute production est art vivant, à nier que l’essoufflement est la conséquence naturelle et inéluctable de tout effort créateur, à transpirer sans plaisir, à payer des frais supplémentaires, à attribuer le besoin d’assistance à une faillite individuelle, à placer la dignité humaine dans la colonne des passifs, à tirer sur le nageur fatigué qui ne finira jamais sa traversée de la Manche, et à laisser couler des familles entières dans la Méditerranée.

En rejouant en boucle une entrevue donnée par Alain Deneault à Marie-France Bazzo sur le problème des paradis fiscaux, et en l’entrecoupant de ce qu’on pourrait appeler, en tout respect pour la créatrice Alix Dufresne, de mouvements ridicules, Hidden Paradise semble relever cette ignorance. On peut dire toute toute la vérité sur les pratiques des institutions financières et des corporations multinationales, on a vu des chiffres, on connaît des noms, c’est s’essouffler sans effet.

Souvent une parole politique

fait autant d’effet

qu’une simagrée répétée

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Classé dans Émilie Bernier