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Ruminations poétiques sur fond de crise sanitaire

Par Julie Perreault, Val-Morin

Je terminais récemment la lecture du Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe. Écrit en 1722 dans le style à la fois chirurgical et littéraire du journaliste, le livre relate les événements de la peste de Londres de 1665, colligeant les derniers soubresauts connus par l’Angleterre de la deuxième grande pandémie de peste (celle-ci, dit-on, s’étant éteinte au pays en 1668), appelée peste noire, ou grande peste du Moyen Âge. Déjà à l’époque, le bacille coupable se propageait par les mêmes voies du commerce mondial et de l’infection de personne à personne, mettant toutefois plus d’années à se rendre à demeure, et s’y installant pour plus longtemps. La deuxième pandémie (il y en eut trois) aura en effet sévi en Europe sur une période de plus de trois cents ans.

Defoe lui-même n’étant qu’un enfant au moment des épisodes décrits dans ce Journal, c’est à partir des écrits de l’époque, de faits et impressions tirés de journaux personnels, d’articles de journaux, de traités scientifiques et médicaux, de répertoires statistiques chiffrant le nombre des malades, des décès, des enterrements à tel ou tel coin de la ville, etc., qu’il aura composé son opus. De quoi légitimer a priori le bruit qui n’épargne actuellement personne, et dont les points de presse quotidiens du premier ministre et de ses acolytes forment, au Québec du moins, le noyau central, celui à partir duquel les discours de la COVID se rencontrent et se multiplient. Je dis « le bruit », parce que la multiplication apparemment infinie des discours imprime à mes oreilles une cacophonie qui a l’effet désagréable de m’extraire du refuge intérieur qui, bon an mal an, m’aide à faire sens de ce qui n’en a pas, ou n’en a pas encore. Face à quoi j’essaie tant bien que mal de pratiquer l’indulgence : le bruit est inévitable. Il est peut-être nécessaire.

Dans sa préface au livre de Defoe, le médecin, biologiste et écrivain spécialiste de la peste Henri-Hubert Mollaret souligne de façon bien étonnante dans les circonstances actuelles les retombées commerciales pour l’Angleterre de cette deuxième grande pandémie, les morts ayant tout compte fait leurs heures de gloire. « Il faut, affirme Mollaret, souligner la justesse avec laquelle Defoe analyse l’expansion commerciale de l’Angleterre au sortir de la crise »[1], qui aura fait 70 000 morts en une année, comme un écho aux postulats des historiens qui soulignent l’effet de grand air des dépopulations rapides et précédentes sur la santé économique et politique de l’empire. La démocratie parlementaire et le négoce mondial y devraient en partie leur essor, ainsi qu’une certaine élite terrienne qui, dépouillée de ses assises par la même pression dépopulationnelle (les paysans en moins grand nombre pour travailler les terres pouvant se permettre des exigences plus élevées), aurait profité dès le 14e siècle d’une activité nouvelle imputable aux circonstances, l’élevage du mouton :

Beaucoup renoncèrent à l’agriculture et se livrèrent à l’élevage du mouton. Ce changement, qui semble si minuscule, est pourtant la cause première et lointaine de la naissance d’un empire britannique. Car le développement du commerce de la laine, le besoin de débouchés pour ce commerce, la nécessité de conserver la maîtrise des mers allaient entraîner la lente transformation d’une politique insulaire en une politique navale et impériale[2].

Comme quoi les changements au mode de vie attendus d’événements aussi tragiques sont à la fois imprévus et bien prévisibles.

On entend depuis une semaine au Québec la volonté de nos élites de repartir au plus vite (pour ne pas dire « au plus sacrant », au sens potentiellement dédoublé en nos terres du mot sacré) l’économie mise sur pause il y a de cela quelques semaines. Ce qui consiste au bas mot à rouvrir les entreprises et redémarrer l’industrie pour retourner à nos vies soi-disant normales tout en maintenant « nos bonnes habitudes » de confinement et de distanciation sociale, acquises en un temps curieusement record. Habitudes, faut-il le répéter, prodigieusement nouvelles. Est-ce là foi inébranlable, solide, quoique bien peu réfléchie, en une société élevée elle aussi sous le commerce de l’empire, ou solution obligée par des circonstances économiques et épidémiologiques qui nous échappent? Dans tous les cas, l’empressement donne l’apparence d’un certain déni de l’Événement au plein cœur des événements qui, eux, demeurent cependant bien réels. Je ne peux m’empêcher d’appréhender l’illusion, et pourtant…

Je reviens un peu au Journal de Defoe. L’année de la peste y est dépeinte comme une période de grands deuils, un moment de profond abattement, néanmoins parsemé de furtives heures d’euphorie collective. Pendant des mois, les autorités politiques et sanitaires auront nié l’improbable, attribuant ici et là l’augmentation des morts à la fièvre ordinaire, de sorte à réfréner l’épidémie (plus ou moins inconsciemment il va sans dire) par les bons soins de la statistique. Au seuil de l’inévitable, des milliers de personnes se seront enfuies de la cité vers les campagnes, laissant grouiller dans le silence des rues de Londres la masse des gens pauvres, des célibataires et des téméraires, classe à laquelle s’identifie le narrateur. En plein cœur de la crise, bien avant cependant qu’elle n’atteigne son sommet, on commença à fermer les maisons infectées, confinant ensemble malades et bien-portants sous des portes surveillées nuit et jour par des « gardiens » affectés à la tâche par les autorités et marquées d’un grand X rouge – traitement des pauvres gens en détresse jugé cruel et surtout inefficace par l’auteur, qui rapporte les multiples cas d’évasions et « d’assassinats » des gardiens ainsi mobilisés, et qui acquirent par-là même la réputation d’être des gens « méchants » et de mériter leur mort. Or, si les rues de la grande ville étaient alors bien vides, à l’exception des églises encore bondées, les autorités relâchèrent un peu l’emprise lorsqu’il fut entendu et compris que l’infection se propageait aussi et surtout par les individus asymptomatiques. Les gens alors commencèrent à se méfier les uns des autres, jusqu’au moment où, le nombre des morts atteignant un sommet inégalé, la masse des gens sans plus d’espoir recommencèrent simplement à vivre, c’est-à-dire à s’assembler et à s’embrasser sans honte, ne craignant plus ni son prochain ni la maladie, sous le regard horrifié quoique compréhensif du narrateur en surplomb. Lorsque, par un acte de la providence, nous apprend-on, le bacille commença lui-même à diminuer en force, et la courbe à redescendre, les gens s’étant exilés à la campagne affluèrent à nouveau en troupeaux pour reprendre le commerce des vies et occuper les maisons vides, ce qui, inévitablement, fit remonter la courbe, jusqu’au moment où, d’elle-même, la maladie finit par s’apaiser. Durant tout ce temps, nous dit l’auteur, jamais Londres ne manqua de pain ni ses rues ne furent prises d’assaut par la révolte populaire, l’assistance sociale et le ménage ininterrompu des corps, chaque nuit, ayant sufi à assurer le minimum de normalité requis. La vie, ensuite, continua son cours, et le commerce, nous l’avons dit, recommença à fleurir.

Une amie m’expliquait récemment comment, en période de crise, dans le confinement qui nous occupe actuellement, notre rapport au temps s’altère phénoménologiquement. Celui-ci s’étire pour ainsi dire avec plus de facilité au-delà des ornières qui le contiennent, au quotidien, dans l’ordre apparent des choses. Le temps moins contracté nous libère de ce qui, normalement, nous obstrue la vue. Les inégalités sociales, les effets de la désinstitutionnalisation, l’autorité et les ressources de l’État, le désastre des CHSLD, deviennent soudainement plus apparents, mais aussi l’ordre de nos vies individuelles, qui, dans le chamboulement même de la quotidienneté, nous ramènent à ce que nous sommes collectivement. À la forme de vie qui nous unit. Ici comme ailleurs; aujourd’hui comme à la grande ville du Moyen Âge.

Je marchais récemment dans le bois pas trop loin de chez moi (je ne désobéis à aucune règle – et n’encourage personne à le faire, entendons-nous – puisque j’y avais déjà établi mes pénates bien avant la crise). C’était au moment pas si lointain où la décision de garder ouvertes ou non les SAQ était encore d’actualité. La Sépaq avait fermé l’accès à ses territoires depuis la fin mars et m’envoyait déjà des « astuces » virtuelles pour se sentir bien comme au chalet, mais chez soi. Je venais d’entendre à la radio un éminent médecin, aussi poète à ses heures (ou l’inverse, je ne sais plus), déplorer une telle fermeture, tout comme celle des bibliothèques, jugeant l’accès à la matérialité de la nature et des mots tout aussi essentiel à la vie que l’accès au pain. SAQ contre Sépaq : je repensais en marchant aux propos de notre bon premier ministre, jugeant opportun, la veille, de justifier sur les ondes de la radio et de la télévision publiques la pertinence accrue du « petit verre le soir » pour s’occuper, individuellement, de la détresse collective occasionnée par les événements. J’ai eu un malaise. Je l’ai ruminé pendant des jours, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus ne pas sortir. Sous la forme du poème suivant, qui, tranchant heureusement avec le ton de ce billet, a voulu se saisir de l’indulgence comme d’un appel à la vie.

Il ne s’agirait de juger personne, sinon d’interroger à partir des réponses compulsives données à nos détresses l’ordre du monde que l’on met en place. La forme de vie qui, circulairement, produit aussi son désarroi. Le mien tout autant que celui de mes voisins, bien que, souvent, on puisse ne pas l’observer du même angle.

« Est beau le poème qu’on compose en maintenant l’attention orientée vers l’inspiration inexprimable, en tant qu’inexprimable »[3], disait Simone Weil.

Voilà. Je cède la parole aux jeux d’enfants.

la résistance au front s’organise
encore et toujours
à l’encontre, les forces brutes de la vie

 

les garde-malades s’activent
sans noms, encore une fois
préposées de leurs existences aux bénéficiaires
en défaut

 

soins attenants à sauver la vie des spectres
les fils se brisent
aux cercueils des marionnettistes

 

les rythmes nous avalent leurs rites funestes
les funérailles n’ont plus lieu
j’attends tel un messie, Ô
j’attends les arbres se dénuder de leur poids

 

le miracle à venir la grande crise
au rythme accéléré
la cadence
la cadence; les vies au pas de l’anxiété

 

Moi – où sommes-nous?
la Loi amorphe gruge les ruines
de nos vies aigries d’arcs-en-ciel

 

nos Feux éteints
la clameur de la grande foire aux échos imaginaires
rappelés à nos corps
défendus

 

multiplicités post-traumatiques
et miroirs transparents, jamais paraboliques
un Oiseau chante : un instant!
son rire m’inonde, joie impudente


Notes

[1] Daniel Defoe, Le journal de l’année de la peste, Paris, Gallimard, 1959 [1982 pour la préface], p. 24.

[2] Idem.

[3] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 102.

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Gourmance: tubercu-glose de l’épitre aux Italiens d’Agamben

Par Simon Labrecque

… dans les circonstances tragiques y a toujours deux clans, ceux qui vont voir couper les têtes, ceux qui vont pêcher à la ligne…

 

– Les psychoses s’enveniment dans un lieu, s’évaporent ailleurs, en route… tel est parti assassin s’arrête au pont, pêche à la ligne… pense désormais très calmement!… autrement!…

Louis-Ferdinand Céline, Nord, p. 42; p. 624.

 

Approche

La dernière fois, je n’ai pas dit que c’était la dernière fois, mais j’ai annoncé que j’allais marquer un temps d’arrêt avant la prochaine fois. Paradoxalement, ce jeûne d’un peu plus de 90 jours se termine tout juste après le début du Carême.

Pendant cette ascèse, qui fut entièrement réussie du point de vue de la publication, mais moins du point de vue de la rédaction, j’ai beaucoup pensé à la fin du jeûne, dans les deux sens : la finalité ou l’objectif, le but de l’acte, d’une part, et le terme ou la sortie du jeûne, d’autre part, la reprise de ce qu’il suspendait ou interrompait. Il me semble que la reprise doit tenir compte de quelque apprentissage effectué lors de l’interruption, mais cette prise en compte ne sera pas nécessairement immédiate.

Cesser d’écrire m’a permis de lire. Cela m’a permis d’observer ma manie ou mon habitude de lire-pour-écrire, qui se manifeste par une tendance à repérer « du citable », comme en témoigne mon cornage compulsif du coin inférieur de chaque page que je croise qui comporte un passage mémorable ou possiblement « utile ». À plusieurs reprises, je me suis surpris à programmer ainsi une sortie de jeûne, entamant quelques ébauches de ce qui pourrait tenir lieu de premier repas. Cela m’aura permis de remarquer le nombre et les types d’événements qui font en sorte que j’envisage écrire. Mais longtemps, je me suis arrêté très tôt dans la rédaction : un titre, une idée, un angle, une citation, tout simplement – abandonné. Planifier toute suite, au cœur du processus, me donnait l’impression de trahir le présent du jeûne. Cela a duré jusqu’au présent texte, débuté quelques deux semaines avant le terme. La fin étant proche, il m’a alors semblé opportun de me mettre en route vers cet autre temps, ce temps d’après la fin.

C’est mon titre qui a surgi, un soir, comme un chemin d’accès pour penser ensemble, autour du jeûne, la gourmandise et la dormance, la gloutonnerie et sa suspension. Ce titre évoque celui de la deuxième partie de Féérie pour une autre fois, de Céline : Normance (Gallimard, 1954). Je n’ai jamais compris ce titre du misanthrope docteur, mais je l’ai d’emblée accueilli et aimé, comme un mystère. Il m’évoque quelque Normandie ancestrale, via la forge d’un prénom féminin inouï, qui résonne avec la Garance des Enfants du paradis, de Prévert et Carné, avec la voix d’Arletty.

Dans une tournure des événements quelque peu célinienne dans son effet de désabusement, une recherche rapide sur internet m’a appris que mon titre existait déjà… Non seulement n’en étais-je pas l’auteur au sens strict, le créateur ou l’intuiteur, mais mon usage pouvait même devenir problématique – bien qu’il fût sans doute protégé par quelque charte des droits et libertés, sous la rubrique de la liberté d’expression. Gourmance, en effet, est le nom d’une compagnie dûment enregistrée : un traiteur français, spécialisé dans la haute cuisine!

Penser aux pièges de l’écriture (souvent ennuyeuse) qui ne parle que d’elle-même, et penser à la pathologie ou au péché de la gourmandise, voilà deux choses qui peuvent encore passer par Céline. En plus de son dédain affiché pour tout ce qui est lourd et qui suinte, à commencer par la graisse, l’alcool, le tabac et le café, le vieux roublard qui, comme on sait, fut antisémite délirant, lui qui en voulait au Talmud d’avoir déconstruit le langage avant lui, il se disait également allergique au blabla, au verbiage, à la jactance, cette autre voie de saturation par-delà la panse.

En ascète du dimanche, j’ai crû remarquer que s’intensifiait le délire de l’actualité médiatique, sous la forme d’un martèlement constant d’énoncés réactionnaires produits à des fins commerciales. Ce déluge s’interrompt ou ralentit uniquement pour se réarticuler et se relancer autour d’un nouvel événement social, judiciaire ou politique monté en épingle. Qui douterait des intérêts économiques soutenant cette déstructuration de ce qui se nomme encore parfois « sphère publique de débat » notera que plusieurs journaux ne donnent accès à leurs pages qu’à condition que les publicités soient autorisées par le fureteur internet. Ces publicités servent en principe à payer le journalisme de qualité, mais elles paient beaucoup plus – en raison du plus grand nombre de clics qu’ils suscitent et, donc, de leurs salaires – des chroniqueurs fielleux. Dominique Payette a raison de les qualifier de « brutes » dans Les brutes et la punaise. Les radios-poubelles, la liberté d’expression et le commerce des injures (Lux, 2019), livre qui porte sur les radios de Québec mais qui devrait avoir une suite sur les journaux de Montréal.

Parmi ce déferlement hivernal alimenté par (et alimentant en retour) le gouvernement, une bourrasque rafraîchissante : la publication sur le site de Lundi matin, le 16 février 2020, d’un texte de Dalie Giroux qui paraît aussi dans la revue Lignes, « Le corps morcelé de la réaction globale. Notes sur la forme contemporaine du fascisme ». J’en retiens ce passage, en particulier :

Ce qui manque encore à l’appel, ce sont les gens qui acceptent la réalité de la transformation irrémédiable de la forme de vie qui est la seule que nous ayons connue – ces gens qui forment des noyaux égrenés sur le corps sans organe du capital, qui existent néanmoins, qui sont là, et qui forment la commune à venir. Ce sont les gens qui acceptent avec tous leurs moyens vitaux l’obsolescence de la forme de vie occidentale.

La commune à venir est dès lors l’incarnation d’une lutte concrète, matérielle et spirituelle contre la fantasmagorie politique actuelle. Elle cherche de manière acharnée à produire une reconnexion sensorielle générale. Elle fait ce travail avec l’aide du corps, des sens, de la sensibilité, dans les paysages, dans la contiguïté contingente de l’existence commune en un monde catastrophé – sorte de communauté des ébranlés, écho de Jan Patočka. Sa première tâche, l’implication majeure et hautement risquée de son travail, est de cesser de se laisser définir par les paramètres affectifs imposés à travers le fonctionnement automatique et pulsionnel de la trame politico-médiatique réactive, plan sur lequel la réaction ne peut susciter rien d’autre que la réaction.

Difficile ascèse, certes, mais la tâche me paraît effectivement de toute première importance. Cette cessation peut-elle être permanente? N’est-elle pas nécessairement exceptionnelle, du moins pour commencer, vu le climat actuel? Pour illustrer ce questionnement, qui met en cause la pertinence d’écrire en lien avec « l’actualité », je sens devoir écrire et ajouter une deuxième partie au présent texte, voire un second texte, qui se greffera immédiatement au premier. La cause de ce sentiment est la parution d’un commentaire qui est peut-être lui-même le résultat d’un « fonctionnement automatique et pulsionnel », bien qu’il prenne ce fonctionnement pour objet.

 

Giorgio l’Insensible

Le 26 février dernier, le philosophe italien Giorgio Agamben publiait un court texte dans le quotidien communiste Il Manifesto, à propos de « l’état d’exception » actuellement mis en place par les autorités gouvernementales en raison de l’épidémie du coronavirus (COVID-19). Sur la page de l’éditeur Quodlibet, qui a publié plusieurs livres d’Agamben et qui reprend ses chroniques dans une section intitulée « Una voce », le texte porte le titre « L’invenzione di un epidemia ». Des traductions ont rapidement été produites, notamment en anglais et en français [1].

Antonio Zanchi, La peste de 1630 à Venise, 1666.

La majeure partie du texte d’Agamben est une liste des mesures de contention mises en place par l’État italien, grâce à une « loi-décret », pour maîtriser l’épidémie. Le reste du texte consiste en une application du concept d’« état d’exception comme nouvelle normalité », qu’Agamben a emprunté aux « Thèses sur le concept d’histoire » de Walter Benjamin, pour le développer ensuite dans son grand projet archéologique, Homo Sacer. En un mot, Agamben trouve que la menace posée par le virus est négligeable et que la réaction sécuritaire de l’État est disproportionnée. Il suggère (sans détailler l’argument) qu’en s’agitant de la sorte, l’État contemporain cherche à montrer qu’il a encore une prise sur le monde, alors que les institutions politiques sont partout ruinées et délégitimées, en raison de la domination sans partage du système économique capitaliste mondialisé (un argument récurrent dans son œuvre). Dans un paragraphe qui mériterait d’être développé, Agamben écrit ensuite :

L’autre facteur [de la réaction disproportionnée], non moins inquiétant, est l’état de peur qui s’est manifestement répandu ces dernières années dans les consciences des individus et qui se traduit par un réel besoin d’états de panique collective, auquel l’épidémie offre une fois de plus le prétexte idéal. Ainsi, dans un cercle vicieux et pervers, la limitation de la liberté imposée par les gouvernements est acceptée au nom d’un désir de sécurité qui a été induit par ces mêmes gouvernements qui interviennent maintenant pour la satisfaire.

Cet argumentaire pourrait aisément être appliqué à d’autres situations. Pensons à la façon dont les médias et les gouvernements (tant des provinces que de la fédération canadienne) parlent des conséquences économiques des blocages ferroviaires des peuples autochtones en solidarité avec les Wet’suwet’en, qui s’opposent à un projet de pipeline, cet hiver. N’y a-t-il pas, dans cette histoire, les signes d’un « réel besoin d’états de panique collective », et d’un État qui se présente sous une figure thérapeutique?

Pour moi, cette chronique d’Agamben sur une épidémie qui cause des pneumonies virales est l’occasion rêvée (ou plutôt, cauchemardesque) d’expérimenter et, ce faisant, de mieux définir, la méthode que j’ai nommée tubercu-glose[2]. Cette méthode insiste, dans l’interprétation, sur la dimension ou l’imaginaire pulmonaire et, plus particulièrement, sur la hantise des maladies pulmonaires.

La tuberculose est paradigmatique car elle fut (et, à mon avis, elle demeure) très importante dans l’imaginaire québécois, sans parler de son impact réel sur les populations. En témoignent, dans le monde académique, les études de Louis Côté (PUL, 2000) et Jacques Bernier (PUL, 2018), par exemple. En littérature, on se rappellera que Franz Kafka, notamment, est mort de la tuberculose. On songera aussi à la maladie respiratoire chronique de Thomas Bernhard, récemment mise de l’avant par Catherine Lemieux (Triptyque, 2018) et Simon Harel (Nota Bene, 2019).

On le sait, les poumons, le souffle, cela concerne aussi l’Esprit (pneuma), le spirituel, qui n’est pas détaché du corps, mais logé en lui, de chaque côté du cœur (thymos). C’est déjà en ce sens que la notion de glose, traditionnellement associée à l’exégèse biblique, commence à faire sentir sa pertinence. Or, la glose est toujours un « texte en second », pour reprendre l’expression de René Lemieux. Cela en fait également un paradigme, cette fois de l’interprétation comme exigence et comme travail, à la fois individuel et collectif, de l’œuvre.

Dans le paysage médiatique, le texte d’Agamben n’est pas venu seul – ou s’il est arrivé seul, comme un cheveu sur la soupe, il a rapidement suscité des réactions. La plus intrigante est celle du philosophe français Jean-Luc Nancy[3]. Parue le 27 février 2020 sur le site littéraire italien Antinomie, sous le titre « Eccezionne virale », dans une version italienne suivie d’une version française qu’on suppose être l’originale, cette réponse est étrangement personnelle, affective. Est-elle pour autant réactionnaire?

En un mot, Nancy explique que c’est « Giorgio », son « vieil ami », qui exagère, cette fois. L’épidémie est bien réelle et les mesures sont entièrement justifiées pour protéger les personnes vulnérables que le système, il est vrai, produit en série. Il y a bien « une civilisation entière [qui] est en cause », mais Giorgio « ne remarque pas » qu’il est, en quelque sorte, normal que l’exception devienne la règle, dans le contexte mondial actuel. En ce sens, c’est l’ami Giorgio qui fait « diversion », cette fois, pas les gouvernements.

Nancy donne en conclusion une anecdote personnelle censée témoigner du caractère singulièrement insensible du philosophe italien :

J’ai rappelé que Giorgio est un vieil ami. Je regrette de faire appel à un souvenir personnel, mais je ne quitte pas, au fond, un registre de réflexion général. Il y a presque trente ans les médecins ont jugé qu’il fallait me transplanter un cœur. Giorgio fut un des très rares à me conseiller de ne pas les écouter. Si j’avais suivi son avis je serais sans doute mort assez vite. On peut se tromper. Giorgio n’en est pas moins un esprit d’une finesse et d’une amabilité que l’on peut dire – et sans la moindre ironie – exceptionnelles.

Est-ce à dire que Giorgio n’a pas de cœur, alors que Nancy en aura eu deux? Quand Nancy écrit, de façon ambiguë, « Si j’avais suivi son avis je serais sans doute mort assez vite. On peut se tromper », il ne semble pas soulever la possibilité que Giorgio ait pu avoir raison et que Nancy ait pu survivre avec son cœur d’origine (bien que la phrase puisse être lue ainsi). Étant donné la suite du texte, « Giorgio n’en est pas moi un esprit d’une finesse et d’une amabilité que l’on peut dire – et sans la moindre ironie – exceptionnelles », Nancy semble plutôt dire que son ami s’est trompé deux fois. Il s’est trompé dans le cas de l’épidémie en cours, comme Nancy l’a montré dans son court texte. Et il s’est trompé dans le cas de son propre cœur, comme le montre le fait même qu’il puisse écrire ce texte aujourd’hui. Le présupposé de cette deuxième affirmation, qui présente le conseil d’Agamben comme une erreur, c’est, évidemment, qu’il est préférable, selon Nancy, que Jean-Luc ne soit pas mort il y a près de trente ans. Comment un ami pourrait-il croire le contraire? Giorgio croit-il que son ami ait exagéré en prolongeant sa vie ainsi?

Le glossateur insistant se demandera peut-être qui sont les autres personnes qui avaient suggéré à Jean-Luc de ne pas écouter ses médecins, car Giorgio est décrit comme « un des rares » qui adopta cette position… L’interprète cynique se demandera surtout si cette « passe d’armes » entre amis, en public, n’est pas une manœuvre visant à promouvoir la sortie, fin février, de deux livres sur le marché francophone des idées : Le Royaume et le Jardin (Rivages, 2020), d’Agamben, et La Peau fragile du monde (Galilée, 2020), de Nancy. Mais passons.

La différence la plus frappante entre ces deux textes est, à mes yeux, que le second porte clairement la signature de Nancy, alors que le premier aurait pu être écrit par pratiquement n’importe quel lecteur d’Agamben. L’anecdote personnelle sur la transplantation cardiaque fait en sorte que la réponse de Nancy est éminemment intime, car nul autre que le principal intéressé n’aurait pu l’écrire. N’est-ce pas signaler que cette réponse du philosophe est foncièrement émotive? Qu’elle suit un haut-le-cœur?

Cette intimité tranche avec la véritable généralité du texte d’Agamben, qui aurait pu être écrit par un ou une « agambénienne » parmi d’autres. Dans le paysage académique des dernières décennies, les applications du concept d’état d’exception ont proliféré, notamment dans les sous-champs des relations internationales qui cherchent à se démarquer, institutionnellement, en se targuant de porter une véritable radicalité. Les épigones vont donc jusqu’à questionner la maîtrise du maître sur son propre concept (ce qui n’est pas, en soi, condamnable, mais qui inscrit toujours le jeu des concepts dans des relations de pouvoir). Il leur faut, en quelque sorte, réécrire le texte. Donnons-en trois exemples.

Sur le site qui a publié la version anglaise du texte d’Agamben, Positions, Jon Douglas Solomon commente, en se référant au livre Border as Method (Duke, 2013), que la situation ne correspond pas véritablement à ce qu’Agamben décrit ailleurs comme un état d’exception, car la quarantaine advient sous l’autorité de la loi, qui n’est pas suspendue mais simplement renforcée. Il faudrait plutôt parler de mise en place de nouvelles frontières.

Pour sa part, sur le site L’Antidiplomatico, Antonio Di Siena critique le « délire » d’Agamben en disant que ce dernier n’a pas bien lu Carl Schmitt, car le juriste allemand énonce surtout que l’exception permet de révéler qui est véritablement le souverain. Or, ce que la situation en Italie démontre, c’est que l’État italien n’est plus souverain sur son propre territoire. En effet, il fait appel aux institutions européennes pour l’aider dans la lutte contre le virus, y compris pour débloquer les fonds nécessaires à cette lutte. C’est donc l’Europe qui décide de l’exception véritable et, de ce fait, qui est le souverain. De cet argumentaire, on déduira le positionnement de l’auteur sur l’échiquier politique européen et italien…

Enfin, sur le site Lundi matin, Fluvius Styx signe un texte qui poursuit le texte du maître, se rapprochant ainsi de la glose entendue comme reprise et relance. Intitulé « Le coronavirus et l’état d’exception en chacun », le texte donne explicitement une leçon de théorie politique en développant notamment le paragraphe du philosophe italien sur le « réel besoin d’états de panique collective », décrit comme « nœud du contrat social hobbesien ». Notons que ce texte en langue française, daté du 29 février 2020, ne fait pas directement mention de la réplique de Jean-Luc Nancy. Il présente toutefois une critique de l’idée générale selon laquelle « cette fois-ci », nos empires « veulent notre bien », qui semble portée par Nancy.

Bien qu’il soit pertinent dans le présent contexte, le texte d’Agamben n’est assurément pas son meilleur. Il s’agit d’une répétition assez banale de l’un de ses argumentaires les plus connus – un peu comme s’il avait écrit son propre « Devoir de philo » sur Agamben. À mon avis, ses travaux les plus intéressants sont d’un tout autre type. Son travail sur la fabrication lente et polémique des concepts d’économie, d’office, de règle et de commandement par les théologiens chrétiens du Ier au XIVe siècles, en particulier, me semble autrement plus important.

Un autre ami autodéclaré d’Agamben a eu une réaction beaucoup plus saine, moins réactionnaire que celles de Nancy ou des épigones susmentionnés. Le professeur de cinéma Guido Vitiello, qui se présente sur un ton joueur comme « fondateur de l’Ordre mendiant des Pères weimariens, qui prient pour conjurer l’apocalypse de la République », écrit dans le quotidien centriste Il Foglio qu’« entre Foucault et le vaccin, je choisis le vaccin ». La réponse de Nancy lui rappelle comment l’écrivaine et traductrice Cristina Campo a insisté pour que le philosophe et historien des religions Elémire Zolla, spécialiste du mysticisme, passe chez le médecin et prenne des médicaments pour guérir sa maladie pulmonaire, plutôt que de s’enfoncer dans les arcanes des doctrines ésotériques orientales pour survivre sola fide. Elle l’a ainsi sauvé (de lui-même).

Vitiello sourit en voyant Nancy tenter de faire de même avec son vieil ami Giorgio, lui répétant, en quelque sorte : « Aide-toi et le Ciel t’aidera! » On imagine plutôt Agamben entêté, foncer avec sa serviette dans l’hiver italien, quelques scapulaires épars sous sa camisole, insister avec empressement auprès d’un gendarme armé portant un masque chirurgical pour qu’il le laisse passer, car il a le droit sacré, fût-ce au péril de sa santé (et de celle des autres), d’aller à la bibliothèque travailler d’urgence sur de vieilles gloses poussiéreuses et oubliées, sola gratia.


Notes

[1] Je remercie René Lemieux de m’avoir fait découvrir ce texte.

[2] Je remercie Robert Hébert pour la suggestion d’orthographier le néologisme ainsi, avec un trait d’union. J’avais d’abord pensé écrire « tubercu(g)lose », mais on y perdait la glose de vue. Or, elle doit être mise de l’avant, y compris pour l’œil.

[3] Je remercie Philippe Theophanidis de m’avoir fait découvrir ce texte.

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