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Donald Drumpf et l’idiotie

Par Simon Labrecque

Chacun peut faire qu’il n’y a pas de Dieu mais aujourd’hui ce qui a changé c’est que les salauds sont sincères.

Jean-Luc Godard, Film Socialisme

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Donald Trump (capture d’écran)
Crédit © Danny sur Twitter

Les succès contemporains de Donald Trump aux primaires du Parti républicain aux États-Unis d’Amérique suscitent chaque jour une foule de commentaires dans une pléthore de médiums : la radio, la télévision, la presse écrite, les blogues, etc. Ces commentaires plus ou moins analytiques sont souvent marqués de stupeur, du moins de ce côté-ci de la frontière. Ils formulent de manières diverses un questionnement qui signale une désorientation : « … jamais j’aurais cru… comment est-ce possible? » C’est peut-être ici que la science politique a un rôle à jouer dans l’espace public. À mon sens, il s’agit non pas d’un rôle explicateur, cherchant à abrutir ceux et celles à qui on prétend expliquer ce qu’ils ou elles croient ne pas comprendre – car déjà, la surprise est partagée par plusieurs « experts », même s’ils le nieront pour des raisons tactiques dans leur luttes quotidiennes au sein du champ disciplinaire –, mais d’un rôle de problématisation. Il s’agit d’aider à ressaisir comment, déjà, des savoirs pratiques œuvrent à la configuration collective du possible et de l’impossible, du pensable et de l’impensable. Ici, nous sentons bien que quelque chose cloche, qu’une étrangeté se profile. Le mot tyrannie, utilisé par certains de ses adversaires, n’est sans doute pas le bon, mais la manière dont il se rappelle à nous doit être remarquée, méditée et discutée.

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Donald Trump bisphotomontage où ses yeux ont été remplacés par sa bouche, l’aviez-vous remarqué?

À la certitude que Trump « ne sera jamais Président », encore dominante au début de l’hiver, succède désormais le doute, principalement exprimé sous la forme de l’incrédulité : « je ne peux pas croire… » Rien n’étant jamais acquis en politique – ni les victoires, ni les défaites –, s’agissant de se préparer à l’accueil vertueux de l’imprévisible, sinon de l’inexorable, il semble sage d’envisager la possibilité que Trump devienne Head of State suite à la prochaine élection présidentielle. Plutôt que de nous faire devins – ce qui requerrait de s’aveugler vraiment, si l’on était sérieux –, considérons plutôt l’idée insistante que, dans ces événements « primaires », c’est déjà la bêtise, la stupidité ou l’idiotie qui gagne du terrain sur la scène politique. Gardons en réserve la réplique immédiate qu’appelle cette dernière phrase : « comme si l’idiotie n’occupait pas déjà toute la scène…! » En discutant avec un historien amateur, spécialiste de l’émission Réplique d’Alain Finkielkraut et des changements de ton successifs du nouvel académicien, j’en suis venu à la conclusion qu’il faut ici tenter de saisir l’aspect décomplexé de l’idiotie politique contemporaine – d’où l’épigraphe de Godard sur une possible nouveauté, la sincérité des salauds, qu’on a probablement déjà vue à l’œuvre au Canada et au Québec.

Ami et partisan du travail épistémologique et politique des Cahiers de l’idiotie, qui cherchent à nourrir la production et la diffusion d’une science du singulier, c’est avec une certaine hésitation que je me risque ici à qualifier Trump d’idiot. Mais il est éminemment singulier… voyez sa chevelure, son visage, ses mimiques mussoliniennes! Trump est à tout le moins un idiotes au sens grec du terme, soit une « personne du privé », sans charge publique. Il est d’ailleurs fier de son inexpérience politique, qui permet à certains de croire qu’il est « différent » des autres politiciens de carrière. Pour reprendre une distinction de Max Weber dans sa conférence sur la « profession-vocation » de la politique (Politik als Beruf, 1919), Trump clame pour l’instant qu’il vit pour la politique, mais non de la politique.

Trump-Mussolini

Intéressé par le tirage au sort et la compétence politique de « n’importe qui », soucieux des processus par lesquels l’autorité est attribuée aux experts et autres spécialistes dans la formulation de décisions publiques, curieux de la généalogie polémique des figures ambigües de l’amateur, du hobbyiste, du profane, du dilettante, voire du littérateur, qui me semblent mettre en jeu l’idée que la vie politique est une affaire de savoir maîtrisé, possédé, contrôlé, qu’elle l’a déjà été ou qu’elle peut le devenir, je ne saurais retenir cette inexpérience contre l’homme. Cependant, comme l’a fait Hiéron, que l’on connaît par son dialogue avec Simonide sous l’autorité de Xénophon, Trump menace ou promet de passer du statut de « personne du privé » au statut de « tyran », turannos, personne du public qui se caractérise essentiellement par l’exercice solitaire du pouvoir politique à des fins personnelles, selon la classification classique des régimes par Platon et Aristote. Sur un tel usage du pouvoir, mon collègue René Lemieux me fait remarquer que Trump a annoncé qu’une fois élu, il modifierait le Premier Amendement de la Constitution, sur la liberté d’expression et la liberté de la presse, pour augmenter ses propres chances de gagner des poursuites en diffamation engagées contre ses critiques.

Dans cette pratique singulière de la « chose publique », les discours de services rendus à la collectivité sont seulement des outils rhétoriques, démagogiques, façonnés pour séduire la foule dont le charismatique prétendant a besoin pour accéder au poste de chef. Make America great again, n’est-ce pas le slogan vide par excellence, forme sans contenu dont le potentiel « remplissage » par des contenus spécifiques choisis de manière électoraliste effraie avec raison? Il semble y avoir une intelligence tactique à l’œuvre dans l’usage que Trump fait du langage en combinant des mots simples selon une syntaxe de « vendeur » :

Comment ne pas qualifier d’idiot quelqu’un qui déclare publiquement, en soulignant avec fierté la fidélité inouïe de ses partisans : « I could stand in the middle of 5th Avenue and shoot somebody and I wouldn’t lose voters »? Chose certaine, Trump ne donne pas l’impression de voir dans cette dévotion un appel à la modestie, à la responsabilité ou à la prudence dans l’usage de la puissance. Affirmant qu’il « connaît des mots, les meilleurs mots », il jugerait peut-être qu’il est de bonne guerre de qualifier un adversaire politique d’idiot, puisqu’il reconnaît que le qualificatif « stupide » est parfois le meilleur pour décrire quelqu’un – ou même l’ensemble du Département d’État, selon lui.

L’idiotie de Trump n’est pas celle du citoyen « privé » qui cherche à éviter les risques et les tourments de la vie publique (définition du bourgeois, selon Hegel), puisqu’il « se présente en politique ». C’est encore moins celle du philosophe self-reliant qui cherche à penser de manière autonome, à chasser la vérité avec amour. Ce serait plutôt l’idiotie de Hitler – du moins selon ce qu’en a dit Eric Voegelin dans son cours munichois de 1964, Hitler et les Allemands. Avant de crier au « point Godwin », mais aussi avant d’accepter la comparaison sans question, considérons l’argumentaire du politologue originaire de Cologne, réfugié aux États-Unis durant la Deuxième guerre mondiale en raison de ses travaux critiques sur l’État autoritaire et ses prises de position contre le national-socialisme. Ce cours a été prononcé alors que Voegelin était de retour en Allemagne pour fonder un institut de science politique, là où Max Weber avait enseigné avant lui.

Hitler et les AllemandsDans Hitler et les Allemands, Voegelin crée le concept de « syndrome de Buttermelcher » pour désigner la résistance à l’idée selon laquelle les Allemands se sont montrés idiots en portant Hitler au pouvoir et en l’y maintenant. Il nomme ce syndrome du nom de la rue où habite un citoyen allemand qui a écrit une lettre à un journal au sujet du « mystère Hitler ». Voegelin résume et commente ainsi la lettre et d’autres écrits similaires, dans un passage que les éditeurs français ont choisi d’imprimer en quatrième de couverture :

Tel est donc l’argument qu’on nous oppose : si Hitler avait été stupide ou criminel, étant donné que les gens ont massivement voté pour lui, cela aurait impliqué que, eux aussi, étaient stupides ou criminels. Or cela n’est pas possible. Donc Hitler n’était ni stupide ni criminel.

L’autre possibilité – mais c’est ce point qu’on refuse d’envisager – est qu’une très grande majorité d’Allemands, peut-être l’écrasante majorité, se sont en effet montrés particulièrement stupides et le sont encore aujourd’hui en grande partie sur le plan politique, et que nous nous trouvons ici dans une situation de corruption intellectuelle et morale, due à un certain nombre de facteurs qui ont porté le phénomène Hitler au pouvoir. Ce n’est pas seulement un problème allemand, c’est un problème international.

Dans un passage ultérieur que les éditeurs français incluent également en quatrième de couverture, Voegelin ajoute : « Car, parmi les droits de l’homme ne figure pas le droit d’être stupide et si la plupart des gens sont dépourvus de convictions et se sentent irresponsables, l’indifférence politique s’apparente étroitement à la perversion éthique. C’est un manque de culpabilité coupable. » Ces phrases ne s’appliquent-elles pas à Trump, qui semble revendiquer la stupidité comme un droit fondamental? La bêtise, qui tiendrait à une perte du contact entre le langage et la réalité, n’exclut pas l’intelligence, si ce n’est que l’intelligence tactique. Ainsi, un idiot peut devenir président!

Pour Voegelin, en politique,

le problème est toujours celui de la structure de la société, c’est-à-dire comment on peut organiser la société pour que ces types particuliers de simplicité et de bêtise ne dominent pas sur le plan social, ne déterminent pas la société et ne deviennent pas non plus actifs sur le plan politique (p. 93).

L’épisode « Hitler », en ce sens, est une « farce », un échec lamentable de l’intelligence. L’absence d’esprit interdit d’en faire une tragédie. On l’a vu venir, cette farce, et on l’a accueillie avec incrédulité, jusqu’à l’implosion névrotique finale appelant à l’autodestruction totale. Dans une telle configuration, que reste-t-il sinon la bouffonnerie?

donald-drumpfTrump a tout récemment été renommé Donald Drumpf par l’humoriste anglais John Oliver, dans son émission américaine Last Week Tonight. Oliver mise sur la sonorité risible du nom Drumpf – qui était le nom des ancêtres allemands de Trump, qui sont venus en Amérique –, en comparaison avec la sonorité gagnante du nom Trump. Rappelons que dans les jeux de carte, trump, c’est l’atout. Le verbe to trump signifie « prendre avec un atout », mais aussi « renchérir ». Le mot viendrait de l’italien trionfi, « triomphes ». Oliver suggère de valoriser le nom Drumpf pour diminuer la valeur monétaire et symbolique que Trump lui-même attribue à son nom comme « image de marque ». C’est là un geste nécessaire, nous dit le comique, par le fait que le candidat est imperméable aux critiques argumentées, à la mise en lumière de contradictions et à l’épreuve des faits. Il n’y aurait rien d’autre à faire que de tenter de convaincre les masses de l’idiotie de celui qui ne serait pas même l’« idiot utile » d’intérêts financiers supérieurs et de machinations plus obscures, étant d’un naturel erratique, colérique et imprévisible.

La science politique nord-américaine contemporaine – forgée sous l’influence de penseurs allemands qui ont eu la chance (ou les moyens) d’échapper au régime brutal du Troisième Reich et qui ont participé à créer ici, en exil, le concept de totalitarisme en questionnant la pertinence des mots « autoritarisme » et « tyrannie » à l’ère de l’électricité, du moteur à explosion, des camps et de la bombe atomique – peut-elle nous aider à ressaisir ce qui s’est passé pour que Drumpf devienne possible? Que sait-on de notre propre impression que, face à Drumpf, seule la bouffonnerie peut avoir un effet? Il semble que « la structure de la société », telle que la nomme Voegelin, y soit responsable. À mon sens, cette structure a favorisé la montée en puissance continuelle de la raison cynique, diagnostiquée par Peter Sloterdijk au tournant des années 1980 comme « fausse conscience éclairée », « conscience malheureuse modernisée » qui voit bien le Néant mais qui a développé la « souplesse psychique » pour l’intégrer au quotidien dans son existence. Le risque représenté par Drumpf, face à une telle « conscience », c’est alors de représenter un développement intéressant, une péripétie intrigante sur une scène que l’on croyait connaître par cœur, qui ne pouvait plus surprendre. Que la politique ne soit pas un divertissement, c’est ce qu’il faudrait démontrer – mais ne faut-il pas d’abord en être nous-mêmes convaincus?

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Comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Ce titre, je l’emprunte au philosophe allemand Peter Sloterdijk qui, en 1999, déclarait dans une entrevue :

Le penseur contemporain, c’est ce multitoxicomane, fort d’une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. Je rapprocherai cela de la poésie actuelle qui tend aussi à devenir une réaction d’un système immunitaire qui libère la capacité d’halluciner de son auteur. Halluciner : et non pas simplement rêver : c’est créer un espace authentiquement vivable pour les êtres humains. Et la question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé.

Arnaud Spire, « Peter Sloterdijk, la révolution ‘pluralisée’ »,
Regards, 1er décembre 1999.

Ce sont ces lignes qui me sont d’abord venues à l’esprit lorsque j’ai entrepris de déplier quelque peu ce qui se déroule ces jours-ci autour de L’attente, une chanson—et surtout, un vidéoclip—du rappeur québécois Manu Militari. Il y va en effet, à mon sens, de différentiels hallucinatoires peu réjouissants en cette saison de répit où la mobilisation se relâche, peut-être pour mieux reprendre en août.

L’ « affaire »

L’artiste a donc retiré le court film d’Internet suite aux vives réactions qu’il a suscité. De surcroît, il semble que contrairement à ce qui était prévu, la chanson ne sera pas sur son prochain album, Marée humaine, censé sortir le 11 septembre prochain.

Les réactions en question ont pour l’instant principalement été le fait de membres du personnel politique du Gouvernement-Harper™, d’agences médiatiques et de militaires. On a parlé d’une œuvre « pro-Taliban », et on (en l’occurrence, un ministre fédéral : The Honourable James Moore) a soutenu qu’il était inacceptable qu’une telle œuvre soit financée par les contribuables du pays de Canada, via les subventions accordées à l’artiste et à son équipe. En conséquence, ledit ministre a recommandé à mots couverts aux agences subventionnaires de refaire leurs devoirs et d’avoir à l’œil le détail de ce qui se fait avec les fonds qu’elles distribuent. Cela a principalement été entendu comme : « Coupez les fonds à Manu Militari! », un mot d’ordre qui rappelle la décision du premier gouvernement Harper (qui à l’époque n’était pas encore tout à fait « ™ ») de couper les vivres aux artistes « radicaux et marginaux ». Du côté des militaires, on déplore surtout la dernière scène du vidéoclip, qui montrerait une « exécution sommaire ».

Avant de commenter ces commentaires, il est crucial de faire voir et entendre l’œuvre en jeu. Aujourd’hui, celle-ci n’est accessible qu’obliquement — ici, sur YouTube, sur un canal non-officiel (on pourra aussi trouver un lien via Sun News):

Je donne en annexe une transcription des paroles de la chanson. Si les images en viennent à disparaître, resteront donc les mots.

Autour de cette singularité audiovisuelle, je détecte quatre foyers de sens hallucinatoires :

  1. d’abord et avant tout, il y a l’œuvre, dans, par et pour laquelle l’artiste hallucine le point de vue d’un « Afghan » (selon le texte, celui qui parle n’est pas un « Taliban » à proprement parler, soit un membre d’un groupement politique singulier, mais un Afghan « générique »; la radicalisation des « gens normaux » est — analyse politologique du poète — un effet certain de la guerre d’invasion);
  2. ensuite, la constellation conservatrice canadienne hallucine dans et par la réception de l’œuvre une série d’affects obscènes, voire traîtres à la nation, ou à tout le moins une utilisation condamnable du nerf de la guerre électoraliste, « l’argent des contribuables »;
  3. la corporation des Forces Armées, ou la soldatesque comme forme de vie, se sent visée directement, critiquée sans fondement, et a exprimé son « choc » (que l’on voudra dire post-traumatique) face aux images;
  4. enfin, le commentariat (ici présent) trouvant dans les vecteurs de forces conjugués de l’œuvre et des réactions qu’elle suscite un site porteur pour penser le déploiement de facteurs de stress psychopolitiques tramant le vivre-ensemble contemporain en pays de Canada.

Je commenterai surtout les deux foyers centraux.

Bulles de stress canadian autour des politiques culturelles

Sun News présente « L’Attente » comme un « Pro-Taliban Rap Video ». Vendredi le 29 juin 2012, Manu Militari affirme sur sa page Facebook : « Puisque la situation est devenue disproportionnée je n’ai d’autre choix que de retirer la vidéo ‘L’Attente’. Le but n’a jamais été d’offusquer qui que se soit mais de dénoncer la guerre et d’humaniser un afghan qu’on nous diabolise. Nulle part il a été mention d’un taliban, groupe que je ne supporte pas. » Qu’en est-il de cette disproportion? Et qu’en est-il de l’offuscation, conséquence déclarée inattendue, collatérale, unintended?

Il est de notoriété publique que Sun News ne fait pas dans la subtilité. La préconisation des amalgames provocateurs s’explique par une auto-compréhension fondamentalement économique du milieu médiatique en termes de parts de marché, de cotes d’écoute, de copies vendues, de visites web et de revenus publicitaires engendrés par la mise en forme statistique de ces occurrences. C’est le potentiel économique indéniable de la provocation qui, à mon sens, explique en bonne partie les succès du talk radio et autres émissions d’opinion. Sur ce point, les acteurs concernés sont généralement transparents.

On pourrait s’attendre à ce que les partisans du « libertarisme » de droite « à l’américaine » défendent la liberté d’expression avec acharnement, et ce au point de tolérer ce qu’ils et elles peuvent personnellement trouver intolérable — un discours « Pro-Taliban », par exemple, s’il y en avait un. Mais le problème n’est pas tant celui de la liberté d’expression et de ses limites (l’insulte, l’obscène, etc.) que celui du rôle de l’État dans le maintien de ladite liberté de dire. Plus précisément, il y va du rôle économique de l’État. On évoquera ainsi le « modèle américain », en remarquant par exemple que le célèbre Fuck tha Police de N.W.A. n’est pas condamnable en soi, qu’il a le droit de se faire entendre, mais qu’il n’y a aucune raison pour que l’État ait une quelconque obligation de financer une telle subversion. Ce serait, après tout, scier lentement mais sûrement la branche parfois bien mince sur laquelle il trône.

Toutefois, du côté conservateur canadian, on voit au même moment comme une nécessité pour l’État-nation (au singulier) de financer une relecture militariste de la mémoire collective autour de la guerre oubliée (et aisément oubliable) de 1812, qui concerne précisément la possibilité pour l’Amérique du Nord britannique, aux prises avec son auto-affirmation et ses dissensions internes, de se distinguer tous-ensemble de ce gênant voisin géant. L’État est instrument économique du nation-building, compris comme processus bénéficiant à l’ensemble de la communauté politique canadian comme telle. Il y a donc un bon usage (et une infinité de mauvais usages) des politiques culturelles. Si l’« on » a aujourd’hui un ennemi commun avec les voisins du sud, « Le Taliban », c’est bien parce que le nous canadian a su se maintenir, autrefois, face aux tentatives d’annexion et d’invasion. Il faudrait, entend-on dire à Ottawa, que nos poètes nous le rappellent.

Or voilà qu’un rappeur vient nous dire que l’Afghan d’aujourd’hui c’est, si vous le voulez bien, le canadian prenant les armes en 1812 pour défendre l’empire britannique face à l’hubris phagocytaire de la jeune république american. Soit un défendeur légitime de sa terre. Et les francophones entendront également, sinon plus, que l’Afghan qui a « déjà botté le cul de l’empire britannique », c’est peut-être bien l’idéal échoué de 1837-38, sinon l’envers du traumatisme « 1759 », toujours au cœur — ou au fond du fond, raison dernière — du nationalisme fleurdelisé bleu royal, qui lui a bien trouvé un repère crucial, historiquement, dans les politiques culturelles — un pays bâti, au moins en partie, sur l’Office National du Film.

Qu’est-ce qui est insupportable dans ces énoncés politologico-esthétiques? À mon sens, c’est du côté de la forme de vie « soldat » qu’il faut pousser l’interrogation. Car prôner le militarisme, si ce n’est que pour « le bien de la nation », c’est à terme produire plus de vétérans, et c’est la parole des vétérans contemporains qui me semble la plus touchante dans l’ « affaire » de L’attente.

Quand sort-il, « celui qui aurait dû rester chez lui »?

Malgré les poussées militaristes actuelles, on entend peu les soldats au Canada. Il y a bien ce général Dallaire, Roméo, qui a « serré la main du Diable », mais il est une intensité maligne et dérangeante dans l’étoffe même des Forces. En effet, n’oublions pas qu’il est apparu définitivement au grand jour (avant d’être remisé dans la Chambre Haute) sur le bord du suicide post-traumatique, tenant plus du clochard que du digne galonné. Or les affects auto-destructeurs sont le spectre terriblement effrayant qui ronge toujours de l’intérieur ceux qui reviennent. Et aujourd’hui, nombre d’entre eux, souvent jeunes hommes, sont revenus (physiquement) d’où l’on ne revient jamais véritablement (autrement). Peut-on imaginer une image plus contraire à l’esthétique de jeu vidéo et de film d’action qui prévaut dans les publicités des campagnes de recrutement?

Le choc ressenti face aux images de Manu Militari témoigne à mon sens de la puissance de l’œuvre. Après tout, dans les films de guerre, on meurt à la tonne, d’un côté comme de l’autre, et on ne se souci guère de la nationalité de ceux qui tombent au combat. Combien de petits gars du Canada morts dans Saving Private Ryan, par exemple? De l’autre côté des mêmes plages historique, a-t-on déjà entendu les enfants de l’Allemagne demander qu’on arrête de « tuer du nazi » comme dans Inglorious Basterds, c’est-à-dire en nombre et cruellement? Cette esthétique filmique compte, car en réalité, l’accueil réservé aux revenants en fait des spectres : les vétérans sont inquiétants. C’est Rambo qui le montre peut-être le mieux, puisque dès le début du premier film, il se fait dire par un sheriff « on ne veut pas de gens comme toi ici » — de gens comme toi, c’est-à-dire de gens qui savent tuer, si ce n’est de « machines-à-tuer ». Il y va d’une déshumanisation qui n’affecte pas que « l’ennemi », mais également celui qui doit se défendre contre lui. Il semble qu’on ne tue pas en toute impunité (psychologique), même lorsqu’on tue légalement.

Rambo pointe aussi vers la menace (réductible, mais indéracinable) que représentent ceux qui ont déjà tué et qui pourraient bien un jour se retourner contre leurs anciens chefs. Cette crainte civile face à la puissance de frappe potentielle des militaires rentrés au pays et menacés par l’ennui est devenu un tantinet plus vivante ces derniers mois, au cours du « printemps érable » — et ici, l’analogie avec le « printemps arabe » pointe aussi, on l’a peut-être trop peu remarqué, vers les rôles politiques possibles des membres des forces armées. On a parlé, par exemple, de « faire appel à l’armée », de « loi martiale », même d’Octobre 1970 et de la tristement célèbre « insurrection appréhendée », ou hallucinée.

La hiérarchie, la ligne de commande s’est tenue tranquille, comme elle le fait généralement en ces contrées. Mais l’existence nouvelle des médias sociaux a permis de montrer que ça bouillonne d’une manière parfois troublante chez les hommes de troupe. Pas de John Rambo, pour l’instant (et la nécessité ressentie d’ajouter cette dernière précision pointe certainement vers l’existence d’un problème), et pas (encore) de colonel affirmant sa rectitude morale unique face à une société fondamentalement corrompue, décadente, et à redresser (les coups d’État sont bien le fait de colonels, non de généraux). Néanmoins, de telles affirmations de rectitude et des énoncés du type « si moi j’y étais, je serais beaucoup moins doux que la police » ont bel et bien vu le jour en réponse aux « enfants gâtés » que seraient les « carrés rouges », qui n’ont bien évidemment pas connu « la vraie misère, la vraie dictature, la vraie rébellion ». Ces phrases sont souvent venu avec un mot d’ordre (explicite ou implicite) adressé aux civils : « taisez vous, vous ne savez pas ». Manu Militari, quand à lui, est allé trop loin en ramenant ici un type de stress qu’il aurait bien fallu pouvoir laisser là-bas. Un stress accompagné d’une conviction inébranlable d’un côté, et d’une défaite assurée de l’autre—défaite annoncée, du moins, et ce dès le départ de la guerre en Afghanistan, par tout le commentariat informé, si ce n’est que parce qu’il s’agit de soldats payés affrontant une nébuleuse de volontaires, « soldats de cœur » de génération en génération…

Lorsqu’une militante a été blessée à la bouche à Victoriaville et qu’une photographie s’est mise à circuler, on a pu lire, sur les réseaux sociaux, des militaires rigoler de son sort et affirmer que c’était bien de sa faute, qu’elle n’avait qu’à « rester chez elle ». Il est tentant de répondre à la soldatesque s’opposant à ce qu’un rappeur ramène ici les affects de la guerre, dans ce qui me semble être une œuvre puissante de vérité, qu’ils n’avaient qu’à « rester chez eux » s’ils ne voulaient pas avoir à tuer, puis avoir à s’occuper de ce que cela fait à une personne d’avoir eu à tuer, ce qui inclut le plus souvent le fait d’avoir à être exclu tel un fantôme de la « communauté politique » qui, elle, pour se sentir pure, tend à teinter ses marges du sang de quelques personnes. Mais ce serait trop simple. Car si d’un côté, pour évoquer le « modèle américain » une fois de plus, il semble que nos militaires aient moins qu’au sud « l’excuse » ou la raison de la pauvreté pour expliquer leur engagement dans les Forces, il serait par ailleurs présomptueux d’avancer qu’il ne s’agit là que d’une question de choix individuel, simple et simpliste : s’engager ou pas. Historiquement, par exemple, être dans les Forces Canadiennes ce fut, du moins en principes, être casque bleu et venir en aide à des populations menacées. Noble tâche.

Il y a, il me semble, dans la volonté un peu surprenante de Manu Militari de ne pas vouloir choquer les militaires, de ne pas vouloir leur manquer de respect, des traces d’une compréhension de la complexité de leurs situations—situations que je ne prétends pas comprendre de mon côté; n’ayant « pas vu », « je ne sais pas », mais ce n’est pas une raison pour ne rien dire… Mais si on s’oppose à la guerre par principes, et qu’on respecte les militaires également par principes (parce qu’ils sont des « frères et des sœurs humaines », dans la logique humanitaire contemporaine), et qu’on se voit placé dans l’obligation de « choisir » entre ces deux pôles, qu’est-ce que cela signifie, choisir les militaires? Et cela au dépend de son propre art? Pragmatiquement, cela signifie au moins tenter de sauver sa peau—sur le plan financier, mais peut-être pas uniquement.

À mon sens, en tous les cas, L’attente doit circuler et faire parler.

Annexe

À ma connaissance, ce texte est signé du nom de plume Manu Militari. Je l’ai transcrit et mis en forme aux fins de cet essai. Toute erreur m’est donc attribuable.

L’attente

14 31 Pachtounistan

Avant l’heure de la première prière de la journée
Je sors de mon repère, un foulard autour de ma gorge noué
Mes yeux balaient le ciel à la recherche d’un drone
Comme si j’avais le temps de courir avant qu’un missile tombe

En marchant je me questionne sur mille affaires à la fois
Mais si je poursuis ma route c’est que le doute raffermit la foi
Je traverse les rivières, les ravins de mon pays tribal
Après des heures j’arrive enfin au bord de la route principale

Je sors ma pelle je me dépêche à faire un trou dans le sol
Pour y mettre une charge explosive d’engrais agricole
Comme dedans il n’y a pas de métal le piège est indétectable
J’ai juste à effacer mes traces avant de prendre la montagne

Je me positionne de manière stratégique
J’espère juste que personne ne m’a repéré par satellite
J’essaie de calmer ma peur, prêt pour le guet-apens
Le doigt sur le détonateur, je ne suis pas pressé fait que j’attends

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

Depuis des heures déjà la lumière a chassé l’obscurité
Je me rends compte à quel point la route est à proximité
Les yeux plissés j’ai peut-être l’air stressé
Mais je réfléchis comme le soleil sur mon RPG

Je suis conscient que si jamais on m’attrape
On me torture ou on me photographie à poil à quatre pattes
Comme si je n’étais rien qu’un cloporte
On m’accuse à tort et à travers d’être issu d’une race à part

Comme si le port de la barbe allait s’étendre comme un virus cancéreux
Comme si je n’avais pas d’enfants ou pas de tendresse envers eux
Comme si je balayais le creux de ma grotte avec les cheveux de ma femme
Puis que le soir je me réchauffais au bord d’un feu de napalm

Comme si j’étais un malade mental extrémiste
Il y a des signes pour les gens qui réfléchissent
On m’a défiguré, jeté de l’acide dans le visage
On a rayé mon image pour mieux raser mon village

Je ne suis pas le genre qui panique quand ça tire
J’ai déjà botté le cul de l’empire britannique
Je suis prêt à faire la même chose, je me bas pour la même cause
Depuis toujours je refuse la paix que l’occupant m’impose

Je suis loin d’être un débutant, je n’ai pas peur de perdre du temps
Je suis prêt, j’ai des armes, fait que des arguments percutants
Je veux libérer ma terre, ce n’est pas une question de religion
Fait que éteignez vos télés j’ai jamais détourné d’avion

Puis j’ai lutté contre la culture du pavot, maintenant si j’en fais pousser
C’est pour vivre, c’est vous qui m’y avez poussé
Je ne suis pas parfait, ma vision de la vie a fait des victimes
Mais l’agression de mon pays m’a rendu légitime

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends

J’allais presque m’endormir, quand je capte un bruit de moteur
Qui paralyse mes jambes et fait courir mon cœur

Je m’écrase contre un rocher, j’ai peur d’être mal caché
Je regarde une dernière fois si mon arme est prête à cracher

La mort est si proche que je récite déjà la chahada
L’ennemi approche je reconnais les couleurs du Canada
Comme une centaine de pays l’adrénaline m’envahit
Dans quelques secondes ils vont comprendre à quel point je les haïs

L’attente est rendue presque interminable
Mais je ne suis prêt à laisser personne filer sous ma barbe
Finalement l’envahisseur arrive à ma hauteur
Je ressens tellement de stress, j’en ai mal au cœur

Je laisse passer un premier humvee, même un deuxième s’évapore
Mais le troisième : dites bonjour au Diable de ma part

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Classé dans Simon Labrecque