Archives de Tag: philosophie

L’apposition

Par Olivier Parent-Thivierge, Université de Montréal | ce texte est aussi disponible en format pdf

Ce texte a été prononcé le jeudi 24 mai 2018 dans le cadre du congrès « Derrida Today » qui s’est tenu à l’Université Concordia (Montréal).

 

À défaut d’autre chose, je serai honnête : j’en fais l’aveu, je ne sais pas trop par où commencer, où me placer, comment me positionner. Légèrement nerveux, c’est la première fois que je participe à un colloque organisé par l’équipe de « Derrida Today », ou à quelque autre colloque en vérité. Je prends ainsi quelques précautions et m’excuse d’avance, car je n’ai pas l’intention d’avancer une « pro-position » aujourd’hui. Je n’ai effectivement rien à proposer en ce qui a trait à Derrida et son œuvre véritable, aucune idée propre et complète à son sujet qu’il faudrait mettre au-devant de la scène et espérer l’approbation. Je n’agirais pas non plus par « sup-position »; la nuance ne se trouve pas dans une réserve qui ferait passer par-dessous, sous le couvert d’une humilité ou d’un doute. Enfin, je n’ai pas de « dé-position » à faire. Je ne dépose pas de témoignage sur la table, je ne me départirai pas d’une version des faits en vous la remettant. Je ne suis pas ici pour rendre compte de ma réception personnelle d’un réel texte signé par Derrida. Et ça ne sera ni une « ex-position » ni une prise de position, là-dessus je ne m’étends même pas.

Non, la voie que je compte suivre chemine autrement, entretient un autre rapport à la distance. Ce que je souhaite faire aujourd’hui devant et, je l’espère encore, avec vous doit plutôt être nommé : « apposition ». Il s’agira en effet d’une et de l’apposition. Pour être plus précis, je compte tenter une apposition du mot « apposition » au corpus derridien. Il s’agira donc de lire le mot « comme si » il était écrit de la main de Derrida lui-même, de le lire en le glissant sous la plume de l’autre avec toutes les implications d’un tel geste (et je le dis tout de suite, je ne sais pas si je suis en droit de procéder ainsi, est-ce une imposture, un manque de respect, envers Derrida? envers vous? Je vous le demande, mais poursuis tout de même). Ce geste, cette démarche dont je vous parle, c’est en quelque sorte une fiction de signature, une contrefaçon; d’autres diraient qu’il s’agit de l’ajout d’un supplément ou encore de l’opération d’une greffe. L’apposition est effectivement à inscrire dans cette série. Enfin, comme pour toute greffe, il faut le dire, il n’y a aucune garantie de succès, le rejet est possible, mais commençons : voyons si la couture tient.

 

 

Tout d’abord, le mot « apposition » n’est pas un vocable « derridien ». On ne le retrouvera jamais dans un « index » ou un « dictionnaire de Derrida ». Il n’a pas fait l’objet, contrairement à bien d’autres, d’un soulignement et d’une minutieuse lecture, il n’a pas été relevé au rang de l’idiome. Pourtant, il n’est pas non plus complètement étranger au corpus. On le trouve de-ci de-là aux détours de certains textes, notamment dans « restitutions » de La vérité en peinture. (C’est une trahison, mais je cite, sans exactitude ni mise en contexte : « Tout se jouerait dans le suspens de cette apposition, un intervalle un peu plus long entre deux mots. »). Cependant, Derrida n’en fait pas « son terme », il ne s’y attarde pas, il l’emploie plus qu’il ne le donne à lire.

Pour établir un premier point d’attache entre Derrida et le mot « apposition », il semble plus judicieux de se pencher sur sa manière d’écrire. Ce n’est pas une question de vocabulaire, mais de style. Comme l’a déjà fait remarquer J. Hillis Miller dans son For Derrida, la mise en apposition de termes est une formule syntaxique fréquemment déployée par le philosophe, que celle-ci concerne seulement deux ou une profusion de substantifs. En effet, je ne crois pas qu’affirmer une certaine récurrence de ces phrases énumératives où une poignée de termes désignent tour à tour du « même » et pourtant différant étonne quelque lecteur assidu. Les accumulations, précisions, incises, ajouts, pauses, nuances, permutations et autres minutieux déplacements ne nous sont pas inconnus. L’enjeu est maintenant de lire cette structure en circonvolutions et de comprendre ses effets sur le texte.

Nous croisons donc ici une première définition d’« apposition ». Il s’agit de l’acception grammaticale du mot. Le Littré se fait laconique à son sujet : « état de deux substantifs se rapportant l’un à l’autre, et se suivant immédiatement ». Il n’y a pas plus de détails sur l’ordre des rapports entretenus par ces substantifs apposés. Il n’y en a pas plus parce que l’apposition a comme caractéristique de laisser en suspens la définition de cette relation. Deux mots sont joints par l’entremise d’une virgule, d’une cheville deux mots sont liés, sans qu’on puisse connaître la nature de ce lien. Sont-ce différents noms de la même chose? Métaphore ou métonymie? À lire en addition ou en substitution? Le lien est-il plutôt du registre de la précision? Ou le contraire? Une défocalisation, une ouverture du diaphragme, de l’objectif, du cadre? Est-ce un recadrage? L’ajout d’un trait? Un re-trait? Un repentir laissé visible? Une trace y efface-t-elle une autre? Est-ce simplement un pied de nez à ces questions en « est-ce » et en « qu’est-ce que »? Toutes les possibilités se précipitent, elles-mêmes apposées en bouquet, mais la virgule garde le secret et on se retrouve devant une syntaxe asyntaxique.

Bien entendu, il ne s’agit pas d’une acception du terme partagée par tous. Certains linguistes ou grammairiens sont inconfortables devant la variété de constructions qu’elle recouvre et tentent de réduire l’apposition à certains cas particuliers, rhétoriques notamment. Ils désirent clarifier, circonscrire, épurer ce qu’elle désigne. Cependant, la richesse du procédé réside justement dans le jeu qu’il provoque, dans l’incertitude et l’indétermination. L’apposition permet d’entrelacer les mots, elle les fait s’interpénétrer sémantiquement, s’influencer réciproquement, se nuancer sans hiérarchie. Les apposés croisent leurs frontières, leurs limites, leurs centres. On évite ainsi la réduction, la violence de la nomination unique et on demeure sous la bénédiction du « plus d’un ». Il y a refus de la pureté et de cette idée d’un maître-mot, du nom propre, approprié. Donc, la virgule de l’apposition grammaticale, c’est en quelque sorte une entaille dans l’ontologie, une certaine « déconstruction » qui passe par le style, dans l’écriture, à travers elle.

(Je me permets une légère bifurcation pour élargir la notion d’apposition grammaticale et évoquer trop rapidement quelques exemples de ce qui pourrait être considéré comme de grandes appositions derridiennes : les deux colonnes de Glas, l’enregistrement sonore de Feu la cendre ou encore la relation spatiale de Circonfession et du « Derridabase »… n’avons-nous pas là affaire à de vastes juxtapositions, des macro-appositions? Des doublures de textes qui viennent les travailler au corps, les influencer par un côte à côte dont on ne peut faire fi? Je pose là la question, quelqu’un d’autre la reprendra peut-être.)

D’une manière ou d’une autre, reste que l’apposition syntaxique n’est pas étrangère à la pratique d’écriture de Derrida et elle n’est pas non plus innocente au sein de cette pratique. Mais ce n’est là que rendre compte de la lecture de J. Hillis Miller. Il n’a en effet jusqu’ici été question que de la performance d’une forme d’apposition, que de l’application de la chose. Pour mener à bien notre greffe de l’apposition au corpus, il faut maintenant se demander : qu’en est-il du mot? Du vocable? (C’est peut-être blasphématoire de formuler la question de la sorte, voire violent, mais…) S’il avait été écrit de la main de Derrida lui-même, que nous aurait-il donné à lire?

 

 

« Apposition »… Le geste est étrange, mais les hypothèses se bousculent tout de même à l’entrée de ce « jeu de rôle », elles se bousculent jusqu’à leur superposition. Qu’aurait-il écrit? Si on tente de les départir, on tombe d’abord sur leur entremêlement même. Apposées, les interprétations sont à considérer comme les fils d’un tissu ou les traces d’un texte; il s’agit bien de lire, même lorsqu’on fait semblant. Mais l’« apposition » a ceci de particulier qu’elle désigne, pointe en direction d’une certaine structure qui, si on se borne à la spatialiser – mais il est ici question d’espace –, fait occuper la même position (ou sensiblement la même position) à plusieurs éléments d’un ensemble. Les fils du tissu sont en tresses, les traces en surimpression. On triche sur le découpage ontologique traditionnel. Hors mathématique et hôte de l’hétérogène, contenant du multiple, le lieu héberge maintenant du plus d’un en un seul corps, en une seule position. Celle-ci en devient-elle la vraie? la bonne? la même? En d’autres mots LA position?… Pas si sûr, pourtant, le mot efface dans sa prononciation la différence que marque pourtant la graphie. Il y a un léger décalage qui s’installe au sein de l’homophonie, nous avons affaire à la fois à du même et de l’autre. (Et encore ce pourrait être au contraire l’a-position (avec l’apostrophe, mais sans la doublure du « p »), ce qui est sans position, nul rapport, ce qui n’a pas de lieu.) Intérieur/extérieur, les portes claquent et bien vite, tout cela se met à trembler.

Il faut donc prendre le temps de souligner les lettres « a. p.- » qui ouvrent l’« apposition ». Apposé à la « position » (puisqu’« apposition » désigne également l’ajout de quelques lettres à un mot pour le modifier), c’est un tout petit préfixe qui signifie le mouvement vers, l’approche comme l’appât. On le retrouve aussi dans l’appel, l’apparaître, l’apprendre et l’appréhender, je vous laisse entendre leurs mouvements. Dans le cas qui nous concerne, il rappelle que l’apposition est avant tout un geste, un performatif : on rapproche deux termes l’un de l’autre, mais leur proximité nouvelle garde mémoire de ce déplacement et donc souvenir d’une distance. Les couples d’apposés n’ont pas toujours été joints en cet endroit, il ne s’agit pas d’une union naturelle ou originaire. Les mots sont ainsi « apparentés » dans l’acception première du terme, faits parents par le mariage. Mais une certaine démarcation demeure, doit demeurer, il ne s’agit pas du même sang.

Toutefois, l’apposition en tant que rapprochement toujours menace la distinction des apposés de l’ombre d’un certain « pareil au même » qui peut s’abattre à tout moment si on ne porte pas suffisamment attention. Les apposés risquent d’être confondus, littéralement, liquéfiés et incorporés l’un à l’autre par qui ne prend garde de lire. Toujours rôde le risque de l’affirmation : « Il n’y a qu’un lieu, qu’un corps, qu’un être, qu’une âme, qu’un seul », peu importe le nombre de noms qu’on veuille lui donner.

 

 

Dans un autre ordre d’idée (on pourrait aussi dire d’une autre manière, car même s’il s’agit à la fois de la même, c’est en effet une seconde définition qui peut être entendue comme métaphore de la première), l’« apposition » constitue aussi le mode de croissance de certains minéraux. Oui, l’apposition est un certain mode de croissance du minéral. Sous le travail de la pression, des pierres voisines se soudent jusqu’à n’en devenir plus qu’une. Avec les années, des rochers distincts sont réduits l’un à l’autre sans nuance, il ne reste plus qu’un unique caillou sans strate, marque, signe distinctif ou tache de naissance. Si on traduit la chose autrement, le phénomène géologique gomme complètement l’écart, ce n’est plus de l’ordre du visible, il n’y a plus qu’un rocher. Mais au-delà de leur phénoménalité, les pierres adressent-elles au bâton du marcheur leur différences perdues, nous adressent-elles leur différance latente? Il peut y avoir du souvenir et du deuil de la distinction. Comme pour une pierre déposée sur l’autre. Mais cela, c’est en ne les considérant pas comme weltlos. Enfin, je crois que ce qu’il faut comprendre de cette apposition géo-logique – ce que lui, le fils, y aurait souligné –, c’est une certaine responsabilité de parvenir à voir à la fois la et les pierres, en clair, penser à l’ensemble sans l’homogénéiser.

Réfléchir l’apposition ainsi, c’est un peu reprendre conscience du scripturaire (je ne crois pas que ce soit le fruit du hasard si l’écriture fut d’abord la marque du gramme dans la matière minérale). Ce que je veux souligner, c’est que comme le bloc de pierre constitué par une apposition de ses parties perdant par le fait même leur singularité, l’écrit procède par fusion d’éléments qu’il s’incorpore en les diluant. Dans cette optique particulière, les traits disparaissent dans la lettre, les lettres s’éclipsent derrière le mot, les mots sont biffés par la phrase et les phrases sont emportées dans le courant du texte. Ainsi, la lecture est liaison, c’est son étymologie : lire-lier. Bien entendu, il est toujours possible de remonter plus avant et distinguer, discerner, séparer dans notre regard les particules apposées pour former l’ensemble. On peut délier la lecture. Cependant, il est tout aussi possible de ne pas prendre garde et de ne rien remarquer. Il faut faire attention.

Remarquez qu’à l’inverse encore, il faut considérer l’apposition en ce qu’elle rassemble des corps conçus comme étrangers. Dans cet esprit, contre l’habitus, je prolonge de quelques pas la déclinaison tracée il y a quelques instants allant du trait au texte et vous invite à vous représenter un rayon de bibliothèque. Vous voyez les dos des livres s’épaulant côte à côte? Au-delà de la bordure de leurs titres et de leurs reliures, n’y sont-ils pas apposés? (Chez moi, on utilise des géodes comme serre-livres, ce sont des gros cailloux contenant des cristaux. Cela facilite peut-être l’image, on n’a plus qu’à imaginer un peu de pression et bien du temps.) C’est une logique du recueil qui s’emballe et gonfle, qui ne veut plus perdre, plus rien découper ou sacrifier. Les couvertures se soudent, ne sont plus qu’une page comme une autre dans le fil d’une courtepointe dont les composantes pourraient être amovibles, mobile immobilité. (Et je parle de livres ici, mais ça pourrait aussi être plus d’une centaine de voix intriquées, rassemblées et éparpillées en un lieu et en quatre jours babelisées.) Ce n’est probablement qu’une folie, mais l’apposition est, selon moi, également la figure du vertige qui saisit celui ou celle qui se prend à rêver qu’il n’y a qu’un texte. Ce vertige qui vient avec l’idée que les choses adjacentes, voisines, limitrophes, apposées, s’adossent les unes aux autres et s’influencent à coup de traits d’union jusqu’à s’interpénétrer, mêler leurs frontières, s’entremêler-l’être, en un seul mot, à la lettre. C’est une tout autre gymnastique de pensée, ou bien simplement une lecture extrapolée. (Mais est-elle étrangère à la pratique d’écriture en architexture souple de Derrida qui si souvent a rassemblé ses textes, s’est auto-cité, à joint ses écrits, a apposé des titres, s’est apposé à d’autres? Encore une fois, je laisse en suspens.)

Enfin, voici diverses facettes d’une apposition qui aurait été (aura été? Si je pousse l’audace), écrite ou lue, c’est un peu la même chose, par Derrida. Si vous me permettez de la condenser en une brève formule toute derridienne, je dirais : « plus qu’un ». Penser l’apposition en trois mots, syntagmes, syllabes, c’est penser au « plus qu’un » : car c’est à la fois considérer le « plus que un », voir au-delà de l’unité, l’hétérogène qui hante le propre et, simultanément, réfléchir à la liaison des apposés qui n’en deviennent plus qu’un, voir au-delà des frontières des « êtres ». Les deux mouvements, bien qu’opposés, cohabitent dans l’apposition. C’est une refonte aporétique de la limite, de la ligne, du bord, de l’enceinte, de la séparation, du propre. Une instabilité donc, mouvement, jeu, danse.

 

 

Alors voilà, je terminerais à peu près ainsi ma lecture d’une virtuelle « apposition » chez Derrida, mon écriture de cette lecture potentielle. Un texte à quatre mains en quelque sorte, le mot « apposition » écrit par lui et moi. J’espère humblement qu’elle aura suscité un certain intérêt chez vous, malgré mes maladresses et son manque de « sérieux ». Je dis cela, car j’ai conscience de l’insolite de ma démarche. On pourrait considérer ma petite mise en scène comme insignifiante, impertinente, effrontée même. Prétendre, ne serait-ce que par jeu, réécrire un mot à l’intérieur du corpus derridien comme s’il était déjà là peut être reçu comme un manque de respect, comme caricature ou ventriloquie. Peut-être suis-je celui qui, à tort, s’est senti autorisé à en rajouter, à rajouter n’importe quoi. Peut-être ai-je triché, outrepassé les règles du jeu. Après tout, il y a bel et bien quelque chose de profanateur dans cette prosopopée. Sachez que ce n’était pas là mon intention.

Pire encore, on pourrait croire que j’use du procédé par paresse et ambition mêlées, pouvoir lancer ce que bon me semble puisque je ne lis pas vraiment, tricherie, imposture, contrefaçon pour signer moi-même, seul, et pourtant m’accaparer le nom de l’autre, moi « Jacques Derrida » prononcé d’une autre bouche, malhonnête contre-signature. Je ne sais pas. Le privilège d’en juger ne me revient malheureusement pas; je ne peux m’en prononcer.

Néanmoins, je peux peut-être ajouter une autre, une troisième je crois, une tierce donc, acception du mot « apposition ». Ç’aurait pu être le point de départ en vérité. D’ailleurs, le Littré définit d’abord l’apposition comme « action d’apposer : un sceau, des scellés, une signature ». L’autorisation, donc, l’autorité. L’apposition, telle que nous l’avons vue, témoigne du paradoxe de la signature qui se trouve à la fois si près et si loin du texte. Le discours et le signataire sont coincés dans un rapport métonymique, demeurent synonymes irréductibles. Ce que je veux souligner, à nouveau, c’est que par l’apposition du nom propre, on désire l’appropriation, mais y arrive-t-on? Et que se passe-t-il encore quand les signatures sont apposées les unes aux autres? Qu’advient-il des corps? Et peut-on, quoi qu’on prétende, faire sans, faire semblant?

J’ignore si ce court supplément plaide en ma faveur. Je me répète, mais je ne sais toujours pas si je suis en droit de procéder tel que je l’ai fait. Dans le doute, peut-être puis-je me poser derrière l’idée qu’une pointe d’infidélité est nécessaire à une véritable fidélité, derrière un certain écho qui soufflerait que « répondre » vraiment nécessite de l’invention : un équilibre entre de l’attention, de la répétition, oui, mais aussi autre chose, de l’étranger, de l’autre.

Je conclurai ainsi ma présentation en deux courts points, rêvant leur équilibre. Je commencerai en citant un passage de la Carte postale où Derrida écrit que « Penser à la trace, ce devrait être, depuis assez longtemps, reconsidérer les évidences tranquilles du “il y a” et “il n’y a pas” “dans” un “corpus” en excédant, à la trace, l’opposition du présent et de l’absent. » De cette manière, pratiquant ces tours de passe-passe que nous lui connaissons, Derrida avait-il anticipé, consciemment ou pas, l’apposition de l’apposition que je viens de tenter? Était-elle simplement programmée en filigrane sous son écriture? Déjà « là » avec toute l’ambiguïté de ce dont il a si souvent traité. Sous cet angle, ce ne serait plus moi qui aurait écrit le mot d’« apposition » sous sa plume, mais bien lui sous la mienne.

Enfin, en toute fin, même s’il s’agit d’une ouverture, j’avancerai ici une quatrième et dernière définition de l’apposition. Pour ce faire, je fais un pas hors du français et rappelle qu’en latin, vous pardonnerez mon accent, l’appositio, c’est l’action de mettre la table, préparer le lieu du repas, à savoir ici « L’école de gestion John Molson School of business » en deux ou trois langues apposées, préparer, donc poser les couverts pour rassembler les convives, en prenant soin de garder une chaise inoccupée, donc d’accueillir les hôtes, les autres, le québécisme dirait « nous autres, ça c’est nous autres » et se poser côte à côte, apposés pour se nourrir de mets et de mots. Je repose donc maintenant la parole sur la table, c’est à mon tour de vous écouter, je me tais, merci.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Olivier Parent-Thivierge

Traîne – les aventures du sujet

Par Cécile Voisset, Paris

S’il n’y a pas de traces
De charrois dans le ciel,

C’est que probablement
On n’y va pas souvent,

Qu’il n’y a pas de vent
Pour y porter les gens.

Un oiseau se fait mal
À regarder le ciel.

Le gros soleil couchant
Lui fait un œil d’enfant.

Mais lui reste à son banc
Et siffle encore un temps.

Eugène Guillevic, « Chansons » (extrait), dans Exécutoire (1947)

 

Le nomade est tout sauf un fou, il est non dupe; il erre sur terre, pérégrine. Il cherche, entrevoit un horizon faute d’en avoir un. Ce serait comme s’écrier « terre, terre! » avant de toucher bel et bien le sol, avant de trouver quelque chose de tangible pour qui s’enquiert du réel, s’investit dans une quête d’espacement et de distanciation réalisés par la méditation et la réflexion. Rien ne lui est a priori donné, comme un sceptique par principe qui guette; le nomade procède de sa propre investigation, il en est le point de départ et d’arrivée, il naît de lui-même au tracé le menant quelque part et se demandant incessamment où il en est. Le nomade se dote de tous les moyens susceptibles de parvenir à cette fin, il en accepte la tâche difficile au prix d’un indécidable qui dure. Il est un endurant.

« Qui veut penser grandement doit errer grandement. »[1] En mode flânerie citadine ou exploration urbaine, hors de la ville ou pas, hors de tous les murs, seul ou non, le nomade a dépassé le seuil pour le dehors où n’importe plus l’identité, cette cage mentale où la norme le relègue, comme si le carcan du sédentarisme galvanisait son aspiration de liberté et d’indépendance, comme si des ailes à ses talons le portaient d’ailleurs en ailleurs sans tâtonnement, c’est-à-dire sans la peur d’une nuit immémoriée, au soleil brut de la découverte d’ici-bas. Foin des préalables, le tient un entêtement aux épaules solides au bout du compte pour se décider ou se déterminer : non pas s’enraciner pour être de l’en moins mais semer pour de l’en plus, même si c’est sans certitudes aucunes qu’il s’y emploie : l’ouverture, l’attention à la musicalité du jour, à ce qui parle au pied levé.

C’est bien une question de longueur, pas de hauteur; c’est à vrai dire une question de cours, de parcours. Le nomade n’essaie pas de s’élever, de se grandir, de se couler un piédestal ni de se fabriquer un rôle; on tombe de haut à force de vouloir atteindre des sommets, on se méprend et on chute. Non, ce n’est vraiment pas une question de hauteur; car ce serait alors viser l’immutabilité, se lier au répétitif, s’aliéner d’ennui, ce serait oublier une mort promise ou échue, ce serait croire en l’immortalité, se convaincre du sempiternel, se résoudre finalement à l’Être, opter pour une verticalité vertigineuse, se raconter des craques et mourir prématurément d’une overdose d’illusions. Le nomadisme ne fait pas de surplace.

C’est bien une question de longueur, de pas, de rattrapage, de retard à combler dans un espace-temps échelonné, droit devant en dépit d’un cheminement au demeurant sinueux; ce n’est pas attendre quelque chose d’un azur détaché, brouillé, qui happe à jamais comme une impossibilité ressentie de ne pouvoir égaler quoi que ce soit, comme une chape qui étouffe le moindre possible. Au grand air, en une atmosphère progressivement clarifiée, le nomade ressent l’étendue d’un sol dont il ne décolle pas parce qu’il lui est bon de le fouler, qu’il lui est nécessaire d’en éprouver les mètres comme un poème infini à scander. De plain-pied, l’horizontalité de son objectif lui procure la joie du contact : une voûte de jouissance à se poser et à sentir la terre sous sa plante; patte de végétalité, touche légère d’ébriété au vent bon qui caresse des dômes terraqués, chaussée indéfiniment piétinée, lit charrié de galets sépia, cailloux pastellisés au charbon de traces inégalées, aux couleurs douces en attendant davantage, sans remords, coups et à-coups de vitalité, éventail podique qui s’éjouit en vacances perpétuées, en incroyables avancées, chaque fois préludes d’un existant qui devient, intimité étonnée de devenir et redevenir; inspiration garantie, à ne pas époumoner ce brave à l’allure sûre, à plutôt décupler toute énergie de vie. Parce qu’il sait que rien n’est définitif, et même si l’itinérant peaufine des idées de mieux en mieux définies; les limites flottent, dansent. Le nomade va empli du monde où il accueille et repousse des possibles parmi d’autres. Il vit en intensité, sans économie; tel est son style.

C’est bien une question de longueur, voie nautique de qui marcherait temporairement sur l’eau ou en pousserait les résistances, voie prosaïque d’une inventivité quotidienne, progressions en lignes pour des va-nu-pieds libérés, un appel et pas une prière, un séjour renouvelé. Le ciel peut bien attendre, tant pis pour cette méchante farce divine.

Le nomade pédale et déroule la chaîne de jambages odorants; à son amble d’être semi-animalisé pour préserver son instinct, la couche terrestre le rassasie d’envies. Il touche joyeusement la terre ferme; c’est déjà pas mal, c’est déjà bien et peut-être même très bien; ce n’est jamais trop tôt. La fin, il s’en balance. One day on Earth : wonderful.

27 avril 2018


Note

[1] Martin Heidegger cité par Kenneth White dans L’Esprit nomade (1987).

Poster un commentaire

Classé dans Cécile Voisset-Veysseyre

Conjurer – la déconstruction: sur une remarque méthodologique de Joseph Yvon Thériault

Par Simon Labrecque | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Cet article commente un énoncé méthodologique du sociologue Joseph Yvon Thériault, dans Évangéline. Contes d’Amérique, à l’effet que son approche diffère radicalement de la déconstruction. Plusieurs passages d’Évangéline et de Critique de l’américanité, de Thériault, montrent plutôt que le sociologue partage certains soucis de l’« approche » que l’on associe généralement au nom de Jacques Derrida. En travaillant les différents sens du mot « conjuration », l’article propose une réflexion sur ce mot de déconstruction qui agit comme repoussoir dans certaines sciences sociales au Québec, surtout chez ceux qui ont l’impression que la « méthode déconstructiviste » domine le champ académique. Les textes de Thériault montrent aussi qu’il est plus ardu qu’il n’y paraît de « se débarrasser » de la déconstruction. Enfin, ces analyses ouvrent la voie à une réflexion sur la violence de certains gestes rhétoriques introductifs qui sont répétés presqu’automatiquement.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Toujours s’orienter dans l’impensé, un aveu

Par Robert Hébert

 

Sur la route de Berthier
Il y avait un cantonnier
Et qui cassait des tas d’cailloux…

La Bonne Chanson

 

à Camille de Toledo, pour une question

 

En ce mois de janvier 2017 où je replonge dans le monde inépuisable, franginal et insaisissable de Walter Benjamin, où j’essaie de retracer un passage sur le pouvoir rajeunissant de la mémoire – ah la « Vergegenwärtigung » –, on annonce que la bibliothèque nationale Richelieu à Paris entame une nouvelle vie. Décor éblouissant, ambiance sonore de « Riders on the Storm » que chantait jadis The Doors. Pourquoi pas? Ma carcasse fait peau neuve. Souvenirs hebdomadaires de cette immense et auguste bibliothèque où les hauts nuages participaient soudain à l’atmosphère d’ombre des chercheurs. Parfois Foucault de biais, Perec aux périodiques… Peut-être suis-je le seul de ma génération (et de la X) à avoir vécu quatre années d’immersion à Paris et Chatou… Habité par ce nom de philosophie entre le monde des artistes « actuels » et des Américains (écrivains, jazzmen) qui poursuivaient la tradition des années 1920. Shakespeare & Co, l’écho atlantique. Pas touristes; la pauvreté étudiante engendre du sens, un tempo de découvertes… Lire, aimer, ruminer, s’émerveiller, tendre les oreilles, dévorer les frontières. Aujourd’hui j’apprends encore. Ne savais pas qu’il y avait un salon Louis XV dans les bâtiments Richelieu. Souvenir canadien : quand le feu est à la maison, on ne s’occupe pas des écuries qui brûlent outre-mer! Qui parlait donc cheval?… Ne savais pas que le cœur organique de Voltaire étouffait dans une cassette au pied de sa statue, à l’entrée. N’ai jamais apprécié le culte des reliques, saints ou thaumaturges. En ces temps-là, j’étais comme un discret cavalier dans les tempêtes de la Révolution tranquille et de l’après Mai ‘68… Je traquais le mot assez banal de réflexion, rêvais à une vaste herméneutique sous la coupole de la bibliothèque Richelieu. Vagabondages pour une dé-rive radicale avec un drive ingénu. Direction encore inconnue. J’avais 28 ans.

Un jour, je suis retourné à Paris avec ma fille, été 1987. Appartement d’un ami diplomate, loué jadis par Anne Hébert, lointaine cousine acadienne, et qui donnait sur la place Saint-Sulpice. J’étais assommé par de très longues recensions de nouveautés (recension, art oublié, impensé), j’avais fouillé les blessures de guerre, l’ombilic américain de Derrida qui n’intéressait personne; je cherchais désespérément une structure conceptuelle pour mes débordants filons sur l’exotisme de l’Amérique française et l’affaire Guibord (un refus de sépulture). Vivement la vacance[1].

Onze derniers jours réservés à un voyage, seul, à pied et sur le pouce, pas d’appareil photo. J’avais lu le très émouvant récit de Stevenson, Travels with a Donkey in the Cevennes dans une vieille édition victorienne… Parti de La Chaise-Dieu, salle de la fameuse Danse macabre du XVe siècle. Voilà, toute hiérarchie sociale aplanie par la finitude mortelle. Exorcisme. En route vers l’Ardèche, imprégné de visu du vocabulaire des guides, sols volcaniques, villages improbables… Sixième journée, un « événement ». À la sortie du Thueyts, un puisatier m’a laissé à Mézilhac, paysage tourmenté en altitude. Fatigué, pieds endoloris, me suis endormi sous un bosquet. Soudain réveillé avec un sentiment d’étrangeté. Pas même dans un futur comme Rip Van Winkle mais HORS DU TEMPS… De quoi ma pensée fait-elle partie, à quel puzzle mon travail fou peut-il s’intégrer ou non? « Seul au monde », suspendu au rien, seul avec ces questions. Quelques cyclistes au loin, une espèce de bruant, l’implacable décor géologique me coinçait à vif. Et le Gerbier de Jonc à dix kilomètres, la source de la Loire. Pas voulu y jeter un œil, « il y a d’autres sources ». Repris la route vers l’étroite vallée…  Le destin a voulu que le dernier long lift fut le préfet de la région et son épouse, au nom de Guérin; avons discuté de Pascal, philosophie allemande, soudain il s’est mis à discourir pompeusement sur les Aryens, la race française, etc. Interloqué. Suis débarqué à Vichy où ils allaient déjeuner. Merci. N’ai pas voulu visiter à cause des fantômes de la Collaboration. En boitillant, me suis rendu à la gare.

Je n’ai rapporté aucun livre de Paris. Qu’un mot nouveau, fascia. Inflammation du fascia plantaire! Et, passant devant le château natal de Lafayette (Chavaniac), le pilote de chez Renaud m’a appris que la devise du marquis était Cur Non? Pourquoi pas? (rires communs)… Repos forcé. « La géologie nous rend orphelins », phrase qui me trottait dans la tête, je ne sais d’où. Puis j’ai repris le collier Amérique française et affaire Guibord. Surtout poursuivi mes explorations du 45e parallèle, cette frontière surimposée, non-naturelle, toujours aussi poreuse depuis des siècles (bi-refuges, exode, contrebande), pourtours du lac Champlain et du lac Memphrémagog où l’on peut ressentir la wilderness du XVIIe siècle quand on perd son chemin au crépuscule. Heidegger germanique et le Rhin, Rorty en son virage, une déontologie de la note infra-paginale, les six conférences de Emerson à Montréal au marché Bonsecours, « eminently a free-thinker »[2]. Pèlerinage à la maison de William James à Chocorua (White Mountains, NH) où il est mort une semaine après son retour d’Europe via Québec, – lui contemporain de Nietzsche, tempéraments anti-philosophie. Jusqu’à Martha’s Vineyard au soleil de l’inépuisable et rusé Moby Dick… Le vertige des fuseaux horaires ne saurait occulter la phénoménologie des vestiges. Pressentant que dans le voisinage atlantique, la déclivité historiale nord-sud est plus propice à la créativité que l’assomption fantasmatique ouest-est. Sans doute une expérience-limite : dépossession de l’Europe oblige… Puis « l’exil » et la simplicité volontaire près du mont Yamaska, champs de maïs, vergers, un club de deltaplane et des urubus à tête rouge. Question de pouvoir poursuivre mon enseignement oral et public et faire de la contrebande d’oxygène tous azimuts. J’avais 48 ans.

Aujourd’hui, trente ans après une espèce de révélation sur le plateau bosselé de Mézilhac, je comprends que s’orienter dans la pensée, c’est aussi s’orienter dans l’impensé de chaque Zeitgeist ou climat discursif. Rien de nébuleux. Tout fut écrit, s’inscrit quelque part, signes de pistes ensevelis, stigmates refoulés, caches, restes de passage, mais rien n’est dit encore – encore faut-il ouvrir des brèches, travailler à ses risques et périls, renommer l’histoire et les choses de la vie ordinaire sur le même palimpseste, inventer le lieu de son emplacement infini. Peut-être suis-je le seul de ma génération et des X (et même des millénaires?) à chercher une troisième voie, une tierce-raison, au western quasi-géographique entre philosophie dite analytique (qui s’écrit aussi) et philosophie dite continentale, chacune saturée par l’industrie du savoir universitaire (produits plutôt kitsch en province) qui fait impasse sur l’écriture des corps vivants, non-normée, empirique. Et s’il reste la théorie du récit (narration) à discuter, oublions les colloques subventionnés. « ET TOI, QUE RACONTERAS-TU ALORS? » Penser ex-orbitant, re-naissant : exigence de son propre rapport aux vérités. À bien des égards, le retour d’Europe a conservé toute l’ardeur de sa jeunesse; la carcasse à cailloux rebondit à chaque année et il turbine à chaque saison. Malgré la Danse des mortalités autour de lui. La Chaise-Dieu transféré à Ville-Marie, source de la Loire avalée dans l’estuaire du Saint-Laurent…

Ton destin est de raconter ce qui surgit d’un corpus franco-américain, ouvert au monde, insubsumable sous les catégories qui pérorent a priori (France-USA/Canada). Zéro nostalgie.

Ta force est d’enrichir, par tous les moyens possibles, à la fois la « tradition des vaincus » (Walter Benjamin) et l’héritage des esprits libres. Aucun privilège épistémique ou autre, nul honneur personnel.

Écrire croche, pourquoi pas? Avec un coefficient de sens, même idiot (au sens noble). Écartement du compas-langue pour le funambule des combles et un franco-faune errant dans la nouvelle wilderness… Si, au prix d’une effarante dispersion, tes fictions publiques devenaient viscéralement une allégorie de quelque chose ou de toi-même, alors le grand bienfait d’être allégorie, c’est que l’avenir ne t’appartient plus.

Et le Réel passera outre les écritures.

 

 

ÉCOMUSÉE DES GLYPHES ET DES GLOSES

 

(aux membres de La Traversée…)

 

All truths wait in all things,
The insignificant is as big to me as any,
What is less or more than a touch?
Logic and sermons never convince,
The damps of the night drives deeper in my soul.
Only what proves itself to every man and woman is so.
I am an acme of things accomplished, and I an encloser of things to be.

Walt WHITMAN, Leaves of Grass. En 1880, après Thoreau et Melville en voyage de noces à Montréal et Québec, le barde a fait un voyage à partir des chutes de Niagara jusqu’au fjord du Saguenay, « this fascinating savage river », s’émerveillant des caps Éternité et Trinité; « If Europe and Asia had them », on les chanterait partout. William Carlos Williams, futur auteur de Paterson, va réitérer le geste nordique en s’embarquant à Montréal sur le SS North Voyager jusqu’à Havre Saint-Pierre et Terre-Neuve, 1930.

 

Je ne dois être ni berger, ni fossoyeur.
Je ne veux plus désormais parler à la foule.
C’est au créateur, au moissonneur, à celui qui célèbre des fêtes
que je veux me joindre :
c’est l’arc-en-ciel que je veux leur montrer
et tous les échelons qui mènent au surhumain.

Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, version découpée. Itinérant sans domicile fixe, philosophe marcheur, c’est dans la haute région de l’Engadine (Suisse) qu’il a entendu la voix/voie de Zarathoustra. Inventeur de l’expression « nomadisme intellectuel » (geistige Nomadenthum).

 

Et nous guiderons l’ardoise dure
Là où l’indiquera la voix.
Je brise la nuit, craie brûlante,
Pour le glyphe dur de l’instant,
Je troque le bruit pour le chant des flèches
Et l’ordre pour l’outarde coléreuse.

Ossip MANDELSTAM, La Pierre – souvenirs lointains avec ardoise, rue Hochelaga, et au Jardin d’enfance tenu par les Sœurs de la Providence

 

Moi.
Dans le cirque du froid sans profil mutilé.
Peau sèche de raisin neutre, amiante du petit jour.
Moi.
Pas de siècle nouveau ni récente lumière.
Rien qu’un cheval bleu et un petit matin.

Federico GARCÍA LORCA, Le poète à New York, avec un séjour au chalet de Philip Cummings, lac Eden (Vermont), à 20 milles de la frontière canadienne…

 

Clump of images which could be put in the hollow of a shell.
I see Montcalm dying. And Canada, except for the Eastern sliver,
will be English — worst luck for us.
How is it that I visualize a huge bird perched on his shoulder?
Whence this bird of ill omen?
Perhaps it is the same bird caught in the netting over the cradle
in which lay the infant James Ensor.
At any rate, large as life and dominating the infinitude in my imaginary.
Woeful impression.

Henry MILLER, The Books in my Life, 
version découpée. Les deux titres originaux proposés par Miller étaient The Quick and the Dead ou The Plains of Abraham. L’éditeur a refusé. Henry a peut-être lu l’historien Francis Parkman aux toilettes.

 

Je suis l’âme errante.
Le temps est taquin parce qu’il faut que toute chose arrive à son heure.
Le rose est mieux que le noir, mais les deux s’accordent.
Tu écriras un roman sur moi. Je t’assure.
Je veux toucher la sérénité d’un doigt mouillé de larmes.
Ne pas alourdir ses pensées du poids de ses souliers.

NADJA alias Léona Delcourt souvent rencontrée au bar La Nouvelle France, in André BRETON, Nadja. Réfugié à New York pendant la guerre, Breton a séjourné en Gaspésie en 1944 avec sa nouvelle muse Elisa Claro. Anachronismes et « empreinte profonde des mœurs » d’une Nouvelle-France. Rocher Percé, Mélusine, résistance, cf. Arcane 17. Plus tard, il dira de la peinture de Riopelle, « l’art d’un trappeur supérieur », ajoutant que si les Indiens pouvaient voir, ils « seraient de nouveau chez eux »!


Notes

[1] Sur l’état d’esprit de cette année charnière (parmi d’autres), cf. RH, « Fracture endo-coloniale. Autour d’un anniversaire et de quelques identités », Petite revue de philosophie, XI (1989), pp. 63-83; publié sans les quinze notes infrapaginales, à la demande expresse de la direction. Premier texte de philosophie dédié à la race canine, « pour Maskou, chien du Labrador » et l’incipit s’ouvre sur une tempête de neige. J’avais alors un projet sur l’histoire de ce météore universel en philosophie…

[2] Je signale ici la nouvelle traduction annotée et commentée de Emerson par Pierre Monette, Le scholar américain (1837), Montréal, Triptyque, 2013. Premier ouvrage qui m’est dédié, avec une dédicace personnelle : « …cette conclusion d’une aventure merveilleuse commencée à la lecture de ton “Penser l’Amérique en philosophie”… » Fort ému dans le silence de la vallée du Saint-Laurent. Sa courageuse trilogie nord-américaine (Révolution, St. John de Crèvecœur, Mont-Royal) demeure encore méconnue.

Poster un commentaire

Classé dans Robert Hébert

Boucles II (archives franginales)

Par Robert Hébert

quand! comment!

rien n’interdit de penser

le désert américain et l’hinterland de l’Europe

frange d’une enclave, l’écume

violence-alpha, nations-Léviathans

l’énigme d’un ornement

tierce-culture démultipliant les tiers inclus

chatoiement de glottes

aux incalculables festivals

jogging non-euclidien à Montréal

le corps seul

témoigne

 

 

quand! comment!

entre le trop oral et le mal écrit

rien n’interdit de penser

l’espace à chaud d’un collège

la froide topologie universitaire

diamaîtriser l’inaccompli, rayonner librement

inquiétude-oméga

chercheur et témoin, tu t’exposes

bienvenue à tous

qui ne risque rien n’a pas la consolation

de sa propre

béance

 

 

quand! comment!

cette lumière

interférences, interférez

chameau sera devenu lion combatif

rien n’interdit de penser

l’enfant créateur de son ultime frange

le jeu hors-jeu, hors-placebo

nuages humanoïdes avec horloges à quartz

éros fonde connaissance

jusqu’à l’éblouissant burn-in

seul l’amour

demeure

 

« Boucles II », texte qui devait clore L’homme habite aussi les franges, Montréal, Liber, 2003 : retiré par l’éditeur avec l’accord de l’auteur…

Poster un commentaire

Classé dans Robert Hébert

La performance artistique autochtone atteint la masse critique – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Peuples invisibles

ou invisibilisés, à qui est demandée

de la quantité à la qualité, une masse critique?

massecritiqueOrganisée par la Indigenous Performing Arts Alliance (IPAA), un regroupement dont un des objectifs est le recensement des événements artistiques associés aux peuples autochtones, la table ronde « La performance artistique autochtone atteint la masse critique » réunissait quatre artistes d’origine autochtone maintenant basés à Montréal : Yves Sioui-Durand, Lara Kramer, Émilie Monet et Leticia Vera. Pendant près de deux heures, les quatre participants raconteront leur histoire personnelle – celle d’une migration vers Montréal, de Québec ou d’aussi loin que le Mexique – et parfois l’histoire de leur peuple – Wendat, Oji-Cri ou Anishinabe. L’événement était aussi l’occasion de faire le point sur la place des Autochtones sur la scène artistique contemporaine à Montréal.

Montréal est un lieu diversifié, la ville est, dit-on, celle où la proportion de trilingues (personnes parlant trois langues) est la plus importante dans le monde. Pourtant, force est d’admettre que les autochtones servent souvent de token dans les événements artistiques. Il n’y a pas un seul lieu à Montréal, aura-t-on entendu lors de la table ronde, qui soit dédié à son histoire autochtone vieille de plus de 5000 ans, soit plus de dix fois la durée de l’établissement colonial français. Devant cette réalité, de nombreux artistes autochtones participent à la vie culturelle montréalaise en apportant leur perspective singulière, même s’ils font souvent face à de grandes difficultés en ce qui a trait à leur reconnaissance.

Il faut toutefois se garder d’attribuer aux artistes autochtones une essence quelconque : il n’y a pas de culture homogène qui les subsumerait tous, ni ne doit-on réclamer d’eux qu’ils s’identifient à un modèle qu’on fantasmerait à leur égard. Il s’agit plutôt, dans un travail collectif de décolonisation, de laisser la place à ces artistes provenant de peuples non seulement « invisibles » (comme on l’a rappelé, empruntant l’adjectif à Richard Desjardins), mais aussi, pourrait-on ajouter, « invisibilisés » tant la disparition de ces peuples semblent encore à l’ordre du jour de nos pouvoirs politiques. On fêtera l’an prochain le 375e anniversaire de Montréal, plusieurs activités incluront des éléments autochtones, mais jamais n’est-on allé chercher des producteurs autochtones. On subventionnera un film au montant de près de 14 millions du cinéaste François Girard pour nous raconter une histoire sur 750 ans, alors qu’on aurait pu financer plusieurs projets cinématographiques plus petits qui rendraient compte de la réelle diversité des créateurs montréalais. Sioui-Durand commente, et je paraphrase : « On préfère encore la verticalité à la multiplicité. »

Cette question de la verticalité, de l’unique ou de l’Un est revenue à plusieurs reprises, notamment sur la question de l’« excellence » en art, une question qui avait été abordée, nous apprend-t-on, lors de la précédente table ronde. Si la présence autochtone est si peu manifeste, ne serait-ce pas tout simplement parce qu’elle n’est pas « de taille »? C’est une vieille question qui affecte toutes les minorités : doit-on subventionner d’abord les arts autochtones pour qu’ils puissent ainsi se faire connaître et se faire apprécier, ou doit-on attendre qu’un artiste particulièrement talentueux surgisse de lui-même afin d’obtenir enfin les subventions qu’il mérite? Les participants de la table ronde semblent privilégier la première option, ce qui permet de mieux comprendre l’expression « masse critique » dans le titre de l’événement. Brièvement évoquée par les organisateurs, cette notion scientifique désignerait la quantité de matière nécessaire pour déclencher une réaction nucléaire. On pourrait ainsi y voir une réponse à l’exigence d’« excellence » (qui est très ou trop souvent associée à la « performance » au sens de « rendement »). Si, comme dans n’importe quel milieu, il faut d’abord de la quantité pour que d’elle surgisse de la qualité – et chacun, dans son travail personnel, n’a-t-il pas le même sentiment? – comment peut-on alors exiger de l’« excellence » de la part des artistes autochtones alors qu’une opacité bien réelle est jetée sur cette scène? Pour qu’il y ait « excellence », il faut d’abord rendre visible et promouvoir activement les artistes autochtones qui sont déjà là et qu’on refuse souvent de révéler. La scène autochtone ne demande rien d’autre : reconnaître la présence des artistes, les aider, les encourager, et ce, sans relâche – ce que Montréal ne sait pas encore faire.

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Untied tales (the vanished power of the usual reign) – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par Charles Deslandes, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Sur le qui vive. Qui sait?

Les portes s’ouvrent. Comme tout le monde, je fais la file et franchis le seuil. Ils sont deux, au sol, allongés, mais non inertes. Ce sont nos hôtes? Je suis le mouvement des autres et enfile les marches jusqu’à une place qui sera la mienne. La performance est peut-être déjà commencée? Je regarde ces deux corps presque endormis, engourdis, côte à côte. Ils bougent à peine. Devant eux, le public, bruyant, prend ses aises. J’observe le public et les deux corps. Des inconnus se parlent : « cette place est-elle libre? » me demande-t-on. Je me range. J’écoute. Et sans qu’on ne sache pourquoi, ni comment, les voix multiples ont fait silence. Comme par magie? Aucun signal apparent n’a annoncé le début. Si ce n’est l’ouverture des portes. Le silence. Les corps, alors seulement, ce meuvent un peu plus. Des doigts tressaillent. La lumière s’affaiblit, un peu. Les portes se sont sans doute refermées derrière nous.

untiedtales

Crédit photo © Maxim Paré-Fortin

Untied tales est une narration sans voix (mais avec des silences) sur la rencontre de l’autre. Une narration qui génère de la multiplicité. Ce sont des corps qui racontent, ceux de nos hôtes. Leur mouvement, leur geste, leur déplacement sur scène rappellent qu’aller vers l’autre est un geste ponctué de césures, de replis convulsifs. Mais aussi un geste qui répond d’une force attractive résonnant comme un appel vers l’autre. Les corps nous parlent. Ils nous racontent l’anxiété et la peur, et le souhait et l’envie de l’autre, aussi. C’est depuis cet entre-deux (aller vers l’autre, mais en gardant une distance; être-avec-l’autre mais en s’aménageant des distances) que les corps se meuvent et narrent l’in-quiétude de la rencontre. Je dis « rencontre », mais devrais-je plutôt dire « rencontrer »? J’éviterais alors de sous-entendre qu’au-delà d’un seuil, d’une limite, il y a eu rencontre. Que la rencontre, une fois faite, est définitive. Le mouvement des corps nous dit pourtant autre chose : la rencontre est toujours à re-faire. Elle suit des lignes imperceptibles qui se déplacent même lorsqu’on y prend appui.

La multiplicité de Untied tales se comprend, peut-être aussi, par la participation du public. Son silence qui amorce comme par magie une performance (de laquelle il serait exclu?) est peut-être une piste à suivre pour comprendre se que racontent nos hôtes. Peut-être? Ce n’est pas im-possible. Alors ce qui serait encore plus fascinant – magique – c’est ce qui nous reste en tête après coup. Ces images qui restent familières et troublantes. L’ambiance affective, connue et étrangère, que suscite la mise en scène de la rencontre de l’autre. Le pluriel du récit ne reposerait alors pas seulement sur les multiples facettes qu’expose la performance (attraction/répulsion, peur/joie issues de la rencontre). Quelque chose m’amène à croire (sans l’arsenal du savoir véridictif) que chacun est repassé par les portes de la salle en produisant son interprétation de ce conte dé-fait. Chacun en a gardé souvenir. Untied tales laisse des traces. Il ne s’arrête pas une fois (re)franchi le seuil des portes. Il continue de jouer en tête, même en silence.

Poster un commentaire

Classé dans Charles Deslandes