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Bête comme trente-six cochons – stupidité, débilité, argent

Par Cécile Voisset

J’ai cru pouvoir annoncer[1] que l’intelligence (une puissance, une faculté ou capacité) ne va pas avec le pouvoir, lequel va avec la ruse (violence indirecte ou non manifeste, moyen détourné d’avoir un pouvoir ou d’obtenir satisfaction aux dépens de quiconque). L’intelligence analyse et synthétise, lie, comprend, embrasse; elle relève de l’entendement, pas de la raison (pouvoir de délirer si elle est seule, raison ou pensée qui calcule), en tant que ce dernier s’accorde avec l’intuition : soit l’intellect et les sens. Elle est ainsi une faculté d’appréhender, de saisir intellectuellement et sans exclure la sensibilité, d’appréhender le réel ou de saisir la réalité sous une forme objective sans pour autant pouvoir la saisir en sa totalité. Ce réel, l’imbécile ne le saisit pas ou n’a pas de prise sur lui, un réel avec lequel il n’est pas en phase (l’imbécile ou un mal éclairé de par lui-même), sans prise directe avec lui ou comme manquant de prise de terre en quelque sorte, un écervelé.

Selon une veine deleuzo-guattarienne, qui converge avec une veine debordienne, l’analyse de l’imbécilité, c’est-à-dire de l’irresponsabilité et donc de la gravité, et conséquemment de la destruction, ne peut se passer d’une réflexion sur ses conditions de possibilité qui sont aussi (si on laisse de côté le cas de la débilité comme retard mental ou tare naturelle, défaut inné…) des conditions institutionnelles et économico-socio-politiques, en l’occurrence (puisqu’il s’agit du monde dans lequel nous vivons) celles d’un « capitalisme intégré », voire sauvage, qui touche jusqu’aux rapports privés, lesquels sont affectés par un intérêt commun non ou mal compris, autant dire par une lutte aveugle des intérêts toutes catégories confondues, de classe et de sexe et ainsi de suite.

L’imbécile se pense sans doute, sûrement, comme possédant; et il pense sans aucun doute qu’avoir et être sont la même chose. Son rapport à la réalité (Être) risque alors d’être affecté par son rapport à l’argent qui est pouvoir, ou qui est généralement utilisé comme tel et va avec lui. Ce pouvoir – l’argent –, son détenteur finit par croire que tout lui est permis sinon (ou même) possible.

Ces quelques idées ou notes de réflexions permettent de mieux articuler conceptuellement les rapports antagoniques entre stupidité, débilité et réalité (ou irréalité) au plan politique, au sein de la cité où nous vivons ou sommes. En tant que puissance de déréalisation précisément, l’argent ne peut que favoriser l’imbécilité, que l’entretenir ou la répandre, dans le système généralisé de la marchandisation : je paye pour obtenir ce que je veux (quel qu’il soit). Autrement dit, la réalité (l’effectivité de mon projet) est (paraît) à ma botte; j’obtiens – je le crois – ce que je veux dès lors que ce que je veux participe d’une objectivation, une représentation parfaitement ou en tout erronée et parfois inhumaine du point de vue de son contenu ou objet. À ce moment-là, le déni de réalité (l’imbécile ne voit rien, ne pense pas l’objet, mais n’a qu’à faire à une sorte de simulacre) porte sur le sujet (ou la subjectivité, peu importe ici) que je réduis à un bien, donc que je m’imagine comme susceptible d’appropriation (réduction de l’être à l’avoir). C’est la vieille idée du tyran (homme, enfant, employeur, marâtre, etc.) qui veut que tout lui appartienne, qui veut parce qu’il veut, autrement dit qui zappe[2] sur les possibles alors même qu’ils sont limités les uns par les autres, qu’on peut les distinguer les uns en regard des autres et qu’ils s’excluent mutuellement au moment de leur réalisation ou actualisation (cas du choix, de la décision).

L’image pasolinienne de la porcherie trouve un abominable renouveau politique et social dans le cas d’un capitalisme schizophrénisant. Le mal, pouvoir de détruire, n’est même plus envisagé ni pensé ou anticipé; il se produit sans étonnement (sans conscience d’une participation quelconque, sans réflexivité… sans pensée d’un rapport de cause à effet) et même, pour reprendre un terme à Hannah Arendt, banalement.

L’imbécilité est ainsi une puissance négative ou inversée (le mal est privation, idée spinoziste), une capacité de destruction en toute ignorance, et en conséquence une oppression sociale puisque l’irresponsabilité de l’imbécile retentit sur les autres ayant également à agir et, tant qu’à faire, à assumer leurs actes, à les réfléchir : autant s’en prendre à eux, à l’autre en général.

Les porcs, ceux que Gilles Châtelet visait dans son essai de 1998, n’ont que faire de l’intelligence ni de la création, du reste (qui est le contraire de la destruction, création ou naissance). Ce sont, si l’on étend le terme en son acception habituelle, des hommes d’affaires ou businessmen, spéculateurs dont les frasques et lubies peuvent dépasser toute chronique et virer à l’incroyable, à ce qu’on qualifie quelquefois d’« hallucinant » (à ne pouvoir y croire, adhérer). Par exemple, c’est la croyance que le mensonge (falsification de la réalité ou des faits) – mensonge ou biais qui est un cas de ruse – paye ou rapporte; c’est l’illusion de l’illusionniste (un con) qui ne s’imagine pas que les tours qu’il joue n’auront qu’un temps avec des suites dommageables ou franchement débiles, voire honteuses. L’imbécilité comme rapport à la réalité se définit donc aussi comme rapport social à autrui; l’imbécile ne se croit-il pas finalement seul en société?

La conclusion à tirer est alors la suivante : une réflexion sur la stupidité suppose une réflexion sur la réalité ou du moins sur le rapport que nous entretenons avec elle, rapport qui ne passe pas par une réflexion psychologique ou psychologisante souvent déterministe qui exclut toute excuse. Et, il faut insister, ce rapport (contrarié ou irréconcilié) risque d’être particulièrement clivant s’il se réduit à celui d’une classe, d’un genre, d’une ethnie, etc.

 

Bibliographie

Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs : de l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés (1998)

Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie (deux tomes, 1972 & 1980), Qu’est-ce que la philosophie? (1991)

Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1966)

Robert Musil, « De la bêtise » (« Über die Dummheit ». Vortrag auf Einladung des Österreichischen Werkbunds gehalten in Wien am 11 und wiederholt am 17 März 1937, in Tagebücher, Aphorismen, Essays und Reden, Rowohlt Verlag-Hamburg, 1955).

Pier Paolo Pasolini, Porcile (1969)

Alain Roger, Bréviaire de la bêtise (2008)

Avital Ronell, Stupidity (2002)

Bertrand Russell, An Inquiry into Meaning and Truth (1940)

 


Notes

[1] Cf. « L’effet de sidération ou l’invraisemblance de la bêtise », in Les-Philosophes.fr – accélérateur de lecture, 21 décembre 2018. Ce texte sur la stupidité était écrit sous le signe du pire (le pire!); cette fois, la débilité se pense et s’écrit sous le signe du trop bête (dommage!). Le présent texte fait suite à « La débilité » publié sur le même site le 22 avril 2019.

[2] J’emploie ce terme pour signifier l’omniprésence des écrans aujourd’hui, la domination de l’image dans une société de contrôle comme la nôtre.

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How to read and understand Pier Paolo Pasolini’s “Adulto? Mai”?

By Cécile Voisset

Adulto? Mai – mai, come l’esistenza
che non matura – resta sempre acerba,
di splendido giorno in splendido giorno –
io non posso che restare fedele
alla stupenda monotonia del mistero,
Ecco perché, nelle felicità,
non mi sono abbandonnato – ecco
perché nell’ansia delle mie colpe
non ho mai toccato un rimorso vero.
Pari, sempre pari con l’inespresso,
all’origine di quello che io sono. 

(Roma, 1950. Diario)

 

There is nothing but reality for Pasolini in taking such an oath: never be an adult, never! He observed it his whole life, faithfully. Loyally. To be surprised, to observe, to be unsatisfied by anything: neither compromises nor corruption, in order not to give up, not to betray oneself. He hated lies and easiness.

To ever be young in mind, to maintain oneself in youth, is not being infantile; on the contrary, such a difficult way consists in preserving a sort of representation; we may call that “naivety”, in the good sense of the term; Pasolini didn’t conceptualize his thinking but we approach it by this word: “naivety” was for him a sort of native or uncorrupted representation or state of mind[1]. Surely naivety is the contrary of adulthood according to Pasolini who wrote, in Against Television: “Please, don’t misunderstand me: there is an identity between innocence and constituted values, and destruction of innocence is destruction of values.”

Actually, any child could have observed that most of the adults play a part and cheat, for most of their lives. The Italian writer, poet and film-maker defended the sacred, which is not innocence. His main refusal of conformism was a strong desire to remain unbending (total, he probably would have said).

Pasolini thus sets a philosophical example of fighting against illusions, and shows us the institutional ways that keep them alive.

There is a fear which is nonsense or a false problem. It deals with the question of age. This sort of question proceeds from a narrow vision of the mind. If you think being young is better than being old, you are wrong because you are unnecessarily regretting the past which is, by definition, over. Nostalgia is also a fault, it is a bad and stupid feeling, for the very fact that the past is always behind us and that we’ve to look ahead and forward, in front of us. It doesn’t matter that we cannot preserve or keep a young soul (the Pasolini vow, his natural instinct): youth symbolizes energy or strength, a sane state of mind which differs most of time from adulthood when people are imprisoned by conventions or codes or obligations of all sorts, which often maintain the self in immaturity, and consequently, in dependence; someone who fears growing old is not free and unhappy.

The fear of growing old is factually a fear of dying, which is, of course, a natural and especially human fear, because knowing our own finitude is a law of our human condition, i.e. our limits both in time and in space. The lesson of it here is that we have to take advantage of life, to organize, and to save time. It’s really a question of health, and health depends on us: body is influenced by the mind too, we must take care of them both.

Someone who is fed up with images of glory, i.e. with appearances, surely knows that appearances are nothing but a trap, an illusory way, in fact the opposite of reality or existence, since that pride is the opposite of wisdom, i.e. a way of living in confidence or by its own. Thus, believing in them, in what one can call “surface” and/or “superficiality”, doesn’t change anything.

P. P. Pasolini was never fooled by social and moral injunctions and so on. His faithfulness to himself, that we read in “Adult? Never”, is really misunderstood. His innumerable and silly opponents preferred to talk of Pasolinian scandal: shame on them. It is not only unfair, it is also erroneous.


Note

[1] Naivety (often) regards children, but not only them; this concept also deals with the point of social class; for example, the upper class ignores naivety because, they have the power (the money, and so on).

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De Je suis Charlie à Je suis 3143: la grève étudiante de 2015 à partir de la pensée de Pier Paolo Pasolini

Par Julie Paquette, Montréal[1]

La critique du politique faite par Pier Paolo Pasolini s’articule autour de la notion du nouveau fascisme; cette forme inédite qui se consolide dans l’Italie des années 1970. Ce nouveau fascisme met en scène une société basée sur une contestation permanente mais superficielle qui, en trame de fond, engendre un conformisme plus pernicieux que ne l’avait fait le fascisme d’un Benito Mussolini. Le nouveau fascisme, sous couvert d’une contestation de l’ancienne élite, uniformise le citoyen et l’enracine dans une société de contrôle de laquelle il ne sait plus se méfier. C’est le mariage consacré entre le progrès et l’autoritarisme qui met en place une tolérance fallacieuse parce que concédée d’en haut.

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Crédit photo © Guillaume Leroux

La résistance contre cette uniformisation, Pasolini la retrouvait dans le tiers monde. Là où il tourne par exemple, son Carnet pour une Orestie africaine… Sa résistance à lui, il la pratiquait par le pouvoir de scandaliser. Il exhortait aussi la jeunesse italienne à en faire tout autant. Dans son intervention au Parti radical quelques jours avant sa mort, Pasolini, s’adressant à la relève en tant que « marxiste qui vote pour le PCI, et qui espère beaucoup de la nouvelle génération de communistes », exhorte cette jeunesse à demeurer authentique, à ne pas se laisser absorber par le nouveau conformisme de anticonformisme : il faut disait-il « oublier immédiatement les grands succès, et continuer imperturbables, obstinés, éternellement contraires, à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre; à scandaliser; à blasphémer »; à défaut de quoi la logique invisible et implacable du capital aura raison de toute dissidence. « Oubliez immédiatement les grands succès », en nos mots : Oubliez le grand soir. Ou encore : prenez garde à la corruption qui nous attend lorsque l’on cherche trop à se rapprocher du pouvoir.

Mais cette force scandaleuse et ce blasphème auquel fait appel Pasolini possède un revers, un double négatif… et cette thématique de la double potentialité du scandale et du blasphème (à la fois contre le pouvoir, mais potentiellement aussi, participant de sa logique), on la retrouve à plusieurs endroits dans l’œuvre de Pasolini… Il était bien conscient du risque de la récupération possible d’un mouvement, d’un film, d’une poésie ou d’une insurrection, par les autorités… Il était conscient du fait de la capacité de digestion des forces scandaleuses par le pouvoir qui était, et qui est toujours d’ailleurs, sans limite. Le blasphème et le scandale peuvent aussi, parfois, s’avérer être les meilleurs alliés du pouvoir… et c’est à cela qu’il faut échapper, et c’est en cela que la Grève de 2015 est intéressante, et c’est pour cela que Pasolini semble tout à fait à propos.

Mais avant de parler de la Grève, j’aimerais opérer un léger détour afin de mettre la table pour ma démonstration. J’aimerais revenir sur un événement qui a grandement marqué la France cette année. Puisqu’il est question de blasphème, puisqu’il est question du droit de scandaliser, puisqu’il est question aussi, c’est mon hypothèse, d’une transgression qui, au final, parait davantage servir les intérêts du pouvoir capitaliste que d’en ébranler la structure… Je parle de l’attaque contre Charlie Hebdo. On s’en rappelle, il a fallu peu de temps pour que sur les cadavres des caricaturistes, dansent les dirigeants de ce monde. Peut-être d’ailleurs, y avait-il déjà, dans ce journal, quelque chose qui laissait préfigurer une alliance entre les caricaturistes et les autorités, on se souvient notamment du fait que Sarkozy avait défendu Charlie Hebdo lors de l’affaire des caricatures… Ce « Je suis Charlie », scandé dès le premier soir, était d’ailleurs fort intéressant sur le plan de la « stratégie discursive ». N’y avait-il pas là une résonnance singulière avec le « Nous sommes tous américains » que titrait le journal Le Monde aux lendemains des attentats du 11 septembre…?

Je soutiendrai ici qu’il y a un lien entre la réaction orchestrée suite à l’attentat contre Charlie Hebdo et la situation politique au Québec. J’aimerais d’abord porter à votre mémoire que dans la foulée des attentats, Denis Coderre avait « autorisé » les manifestations pro-Charlie en affirmant que le règlement P-6 (règlement issu de la grève de 2012) ne s’appliquerait pas. Exemple éloquent s’il en est un de la fausse tolérance concédée d’en haut (parente du nouveau fascisme). Une manifestation pour la liberté d’expression, autorisée par les autorités. On nageait en pleine dissonance cognitive, mais passons… puisque l’analogie ne s’arrête pas là. Je veux vous parler, bien sûr, puisque cela est le centre de notre propos aujourd’hui, de la grève étudiante de 2015 en l’abordant d’abord sous l’angle de sa répression.

La répression exercée sur les étudiants et étudiantes depuis le début du conflit est sidérante. Si les étudiants semblent avoir appris de la grève de 2012 (je reviendrai sur ses enseignements plus tard), la réaction, elle, est encore mieux organisée… Le gouvernement est plus intransigeant, la police plus répressive et les dirigeants des institutions universitaires frappent à coup d’injonctions, usant du juridique contre le politique, en empêchant toute levée de cours, toute occupation, en criminalisant le mouvement de contestation.

En 2015, la police frappe avec plus de vigueur, et ce depuis les premiers balbutiements de la grève. Cette même police qui, ironiquement, avait apposé le carré rouge sur ses voitures, en signe de protestation contre les politiques d’austérité qui venaient menacer leur fonds de pension et leur retraite. Même si certains y ont vu une opportunité d’alliance entre l’appareil répressif et les étudiants, contre le gouvernement, force est de constater que cela est peu probable (et même peu souhaitable selon moi, mais passons). Or le scénario ridicule auquel nous assistons est le suivant : la police frappe les manifestants anti-austérité avec une matraque où est apposé un autocollant anti-austérité…

Je disais donc, la répression politique s’exerce encore plus férocement qu’en 2012. On se rappelle que dès la première semaine de grève, Naomi Tremblay-Trudeau a reçu une canette de gaz lacrymogène tirée par un policier en plein visage lors d’une manifestation jusque là pacifique dans la ville de Québec. À moins d’un mètre du visage! Si la scène est scandaleuse, la réaction est bien pire. S’est affiché sur les réseaux sociaux le « slogan » « Je suis 3143 », soit le numéro de matricule dudit policier, en solidarité avec ce policier qui « n’a fait que son devoir ». La jeune manifestante n’avait (dit-on) qu’à ne pas aller manifester si elle n’était pas prête à en subir les conséquences.

Et s’il y avait quelque chose en puissance dans le « Je suis Charlie » qui n’avait qu’été déployé dans le « Je suis 3143 »? Et si les forces scandaleuses (en puissance dans Charlie) avaient été récupérées par le pouvoir de manière à ce que la défense de la liberté d’expression soit la liberté d’expression des dirigeants, la liberté d’expression des forces de l’ordre? Le capital déploie une telle capacité de digestion des forces scandaleuses que le mouvement d’appui à la liberté d’expression devient un mouvement de soutien aux forces répressives… On assiste à un reversement complet du sens des mots… Il n’en fallait pas plus pour que l’équation suivante s’impose dans les médias :

Nous sommes tous américains = Je suis Charlie = Je suis 3143

Ou plus précisément :

11 SEPTEMBRE = ATTENTAT CONTRE CHARLIE HEBDO

= MANIFESTATION (OU OCCUPATION)

CONTRE

ISLAM = TERRORISTES = ÉTUDIANTS

S’en était fait : les étudiants furent comparés à l’État islamique et s’est déchainée toute une stratégie discursive visant à disqualifier le mouvement. Quand TERRORISME = action directe = briser une machine distributrice, c’est signe que notre seuil de tolérance à la dissidence est bien faible et qu’il y a lieu de s’inquiéter… Or, tout ce discours ne vise rien d’autre que de légitimer une forme de violence, celle exercée par le haut, par l’appareil répressif, par l’administration de l’Université. Monopole légitime qu’ils disaient… dont on use et abuse… On assiste à un véritable fétichisme de l’ordre.

Un autre fétichisme est aussi présent dans les médias : celui de la Grève étudiante de 2012. On lit dans les journaux des phrases étonnantes du type : « Le mouvement étudiant en 2012 était irréprochable dans son ensemble »; « les étudiants avaient des revendications justes en 2012 »; ou encore, une de mes préférées : « il nous manque un Gabriel Nadeau-Dubois, lui au moins était articulé ». Sérieusement, c’est à se demander si le Québec ne souffre pas d’amnésie collective… Non seulement GND était peint sous les traits d’Oussama Ben Laden (cf. un texte sur Trahir à ce propos), et on lui reprochait de toutes parts de monopoliser l’attention médiatique, non seulement on traitait les étudiants de nombrilistes en leur disant que leurs revendications ne concernaient que leur porte-monnaie, mais on semble aussi avoir oublié les fâcheuses dérives à l’intérieur même du mouvement, où des mécanismes de domination étaient reproduits au sein de la classe militante (et je parle, notamment, des cas d’agressions qui ont été dénoncées par la suite).

Outre les rivalités insipides où j’ai parfois l’impression que certains se complaisent dans un « ma grève est plus grosse que la tienne », j’ai la sincère conviction que la grève de 2015 a beaucoup appris de celle de 2012… La grève de 2015 a une spécificité que je dirais double :

  1. Elle met tout en œuvre pour que ne s’institutionnalise pas un pouvoir autour d’une figure de leader. Elle destitue ses dirigeants sitôt qu’ils tentent de contrôler le mouvement par le haut. En ce sens, elle se méfie du pouvoir autant interne qu’externe.
  2. Son objectif n’est pas circonscrit de la même manière. Là où les étudiants avaient des demandes spécifiques à leur statut en 2012 (contre la hausse des frais de scolarité, pour la gratuité scolaire), en 2015 les revendications concernent l’ensemble de la société québécoise : lutte contre les politiques d’austérité, lutte contre les hydrocarbures, etc. Cette crise étudiante ne vise pas la défense de la condition d’étudiant, elle a la prétention de remettre radicalement en cause le modèle sociétal dans lequel elle prend place.

Cette grève n’a pas de visage.

Sa stratégie est celle de la brèche.

Son expérience est plébéienne.

Pier Paolo Pasolini, la veille de sa mort, affirmait : « [L]e refus a toujours joué un rôle essentiel [dans l’histoire]. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les assistants cardinaux. Cependant, pour être efficace le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel ». Ce refus semble être la seule alternative devant ce nouveau fascisme, devant Chronos, le dieu du capital chronométré qui nous assomme à coups de redditions de comptes et qui dévore ses propres enfants…

Au Québec, historiquement, ce refus avait un nom : le Refus global, aujourd’hui, il prend un visage impétueux tout droit inspiré de cet esprit pasolinien : FUCK TOUTE. Nous ne serons pas les collaborateurs d’un système qui cherche à nous récupérer. Nous préférerions ne pas.

I would prefer not to.

Bien sûr ce FUCK TOUTE peut lui aussi être récupéré par le pouvoir. Ce n’est pas d’hier que les échos libertaires servent le jeu du Capital. Mais cela ne vient aucunement disqualifier le geste en lui-même. Il faut se méfier de notre propre instrumentalisation, mais cela ne veut pas dire de collaborer plutôt que de refuser radicalement. Pasolini avait développé une éthique à ce sujet : l’éthique de l’abjuration. Il écrivait dans son Abjuration de la Trilogie de la vie :

Je pense que, avant de s’exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et la culture. […] Mais je pense aussi qu’après il faut saisir clairement, jusqu’à quel point on a été instrumentalisé, éventuellement, par le pouvoir intégrateur. Et alors, si notre sincérité ou notre nécessité ont été asservies ou manipulées, je pense qu’il faut avoir carrément le courage d’abjurer.

Pasolini, « Abjuration de la Trilogie de la vie », 1975

11198839_10155545076875074_768275026_nLe FUCK TOUTE n’en est pas encore là. Quand les casseroles se sont transformées en BBQ des voisins, convoqués par le gouvernement libéral, nous étions oui, en pleine récupération (cf. un texte sur Trahir à ce propos). Le FUCK TOUTE n’en est pas là. Il ne fédère pas autant, il est vrai. Mais il est chargé d’un sens auquel il faudrait prêter l’oreille. Et pour ce faire, il faut passer par-dessus le premier scandale bourgeois d’un usage vernaculaire de la langue et se rappeler que l’utilisation des sacres comme rhétorique dénonciatrice n’est pas chose nouvelle au Québec (cf. « Un coup de matraque, ça frappe en tabarnak » (1971)). Ensuite, il faudrait écouter l’absence d’alternatives qu’offrent les politiques néolibérales et comprendre comment ce FUCK TOUTE est un pied de nez à la TINA (There is no alternative) de Tatcher. Devant l’indécence du gouvernement qui s’octroie des hausses de salaires, devant la caste grassement rémunérée, devant cette stabilité d’emploi qui n’est que fausse promesse, devant cette retraite qui ne sera que mirage demain, on s’étonne que la génération de précaires en devenir s’indigne, s’insurge… Pourtant, c’est dans la rue qu’elle crie FUCK TOUTE et non pas chez elle, dans son salon devant la télé. Et pourtant, elle lutte.

Plusieurs auraient voulu que le récit de la grève porte le titre de Chronique d’une mort annoncée… On fut prompt à affirmer que la grève sociale n’aura pas lieu. Mais demain, c’est le premier mai et aux dernières nouvelles, plus de 800 groupes communautaires seront en grève, partout à travers le Québec, et pas seulement dans les grands centres urbains. 800! Et ce, sans mot d’ordre des grandes centrales syndicales. Il faut croire que l’autonomie, dans ce cas, semble porter fruit.


Note

[1] Ce texte est une version légèrement remaniée d’une conférence qui a été prononcée le 29 avril à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre de la table ronde « La grève étudiante : stratégies discursives et discours politiques » organisée par le CRIDAQ à laquelle ont participé aussi Marc-André Cyr, Dominique Leydet, Ricardo Peñafiel et Joseph-Yvon Thériault.

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