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Il est encore là – aux bords du point Godwin, de la Charte des valeurs québécoises à la campagne de Donald Trump

Par René Lemieux, Montréal

Tous les événements arrivent au moins deux fois. La première comme farce, la deuxième comme tragédie.

Karl Marx, modifié et corrigé

er-ist-wieder-daL’adverbe « encore » est polysémique en français. Il peut signifier au moins deux choses : 1) la continuation d’une action ou d’un état (en anglais still, en allemand noch), 2) la répétition d’une action ou d’un état (en anglais again, en allemand wieder). Le titre du film allemand Er ist wieder da (David Wnendt, 2015) signifie d’abord le « retour », son retour, celui de Hitler, mais on pourrait aussi jouer sur le « encore » comme traduction possible en français pour montrer que ce qu’il peut représenter, pour le dire grossièrement, le « fascisme », à la fois fait retour tout comme il a toujours été là. Ce qui est intéressant dans ce film peu commenté au Québec – le film en soi n’est pas si « bon », j’en avertis les lectrices et lecteurs, c’est ce qu’il fait qui m’importe –, c’est d’avoir réussi à brouiller les rapports entre la vérité et la fiction. Imaginons, c’est ce que fait le film, lui-même l’adaptation d’un roman éponyme, qu’Adolf Hitler revienne dans notre monde dominé par les médias sociaux, comment réagiraient les Allemands? Le début du film est manifestement une mise en scène de fiction racontant l’acclimatation de Hitler à notre monde (découverte d’Internet, de la télé-réalité, etc.), mais plus le film avance, plus le directeur fait intervenir l’acteur personnifiant Hitler avec « du vrai monde » (des simples passants à la visite d’organisations néonazies) et les laisse parler. Les gens sont amenés à réagir à un possible retour de Hitler et on peut s’étonner de leur réponse : Hitler, lui, prendrait les choses en main, lui, il ramènerait l’ordre, lui, il ne laisserait pas arriver un flot d’immigrants voleurs de jobs, etc. La mise en scène entre la fiction et la réalité permet d’ouvrir un espace à des opinions qui, avouons-le, étaient il y a peu catégorisées comme relevant de l’extrême-droite.

Des selfies avec un sosie d’Hitler en rigolant au salut fasciste en pleine rue en Allemagne (ce qui était sans doute inimaginable il y a peu), il n’y a qu’un pas. N’est-ce pas ce qu’on a pu constater ces derniers mois avec la campagne de Donald Trump? Celui qu’on percevait il y a un an – et encore plus lors de sa première tentative en 2008 – comme une farce, n’est-il pas devenu le signe de la tragédie de la normalisation des mouvements d’extrême-droite, y compris le néo-fascisme? Mais peut-on vraiment parler de fascisme avec Donald Trump? Le philosophe Slavoj Žižek disait récemment qu’il voterait pour Trump parce que ça obligerait les deux grands partis américains à se remettre en question et, ajoutait-il, l’État américain est loin d’être une dictature, Trump ne pourrait y introduire le fascisme. Trump, donc, n’est pas Hitler – quand même… ce serait exagérer.

trump-masqueOn connaît tous bien le fameux « point Godwin » où, pour s’opposer à une opinion, on associe celui qui l’énonce à Adolf Hitler. Ce sera le point final d’un dialogue puisqu’il n’y a plus rien à ajouter lorsqu’on atteint ce point. Associer l’ascension de Trump à celle de Hitler, les nouveaux mouvements identitaires au fascisme, est-ce là atteindre la fin du dialogue (s’il est possible, s’il a déjà existé)? L’important est peut-être ailleurs, non pas dans le qualificatif « fasciste » lui-même (comme le rejette Žižek), mais dans ce qu’ont en commun (a) la campagne de Donald Trump dont on verra le dénouement ce soir; (b) la campagne pour le Brexit au Royaume-Uni, l’été dernier; et, j’ose ajouter, (c) la Charte des valeurs québécoises du Parti québécois; puis (d) la mise en scène du retour d’Adolf Hitler. Ces épisodes (je n’ose pas parler d’« événements ») créent les conditions d’une « libération » de la parole (ou même de gestes violents, comme ce fut le cas avec la Charte et la campagne du Brexit). Mais est-ce véritablement une libération? J’avoue ici me questionner : est-ce que les opinions racistes, sexistes, homophobes, antisémites, etc., contre les minorités ou, plus simplement et plus exactement, celles qui instaurent une dichotomie entre « eux » et « nous », est-ce que ces opinions préexistaient à l’avènement de ces épisodes politiques permettant un déferlement des pires préjugés dans l’espace public, ou bien ces opinions sont-elles générées, provoquées par ces mouvements? Je me pose la question parce que dans l’un et l’autre cas, la nature de l’opinion n’est pas la même et elle ne produit pas nécessairement les mêmes conséquences. S’il y a « libération », cela signifie que ces idées étaient celles de plusieurs, qu’ils se retenaient de les montrer en public. C’est aussi dire que nous possédons des opinions, elles sont à nous et à personne d’autres – elles nous appartiennent. Dans l’autre cas, cela signifie que certains épisodes politiques ont la capacité de créer leurs propres effets d’auto-engendrement : plus on émet d’opinions violentes, plus on produit les conditions nécessaires à cette violence qui, en réaction, reproduit ces mêmes opinions en retour.

Quoiqu’il en soit, comme l’indiquait un article récemment publié dans Slate, il n’y aura pas de retour en arrière : une fois déclenché, le mouvement ne s’arrêtera pas – « Trump a déjà gagné ». Mais peut-être faudrait-il dire, plus précisément : il y a retour en arrière, et le retour du retour sera des plus difficiles. C’est la tâche qui nous incombe désormais.

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Un symbole n’est pas tout: impressions d’un carré rouge devant ses semblables londoniens

Par Jean François Bissonnette, Londres, 21 novembre 2012

Deux ans après que le gouvernement de Sa Majesté ait décidé de tripler les frais de scolarité universitaires, faisant passer ceux-ci à un plafond de 9000 livres sterling par année, les étudiants britanniques s’étaient donné rendez-vous, en ce jour, afin de faire entendre à nouveau leur voix. À l’appel de la National Union of Students, une manifestation de grande ampleur devait se tenir au centre de Londres afin de réitérer l’opposition des étudiants aux coupures affectant l’éducation, mais aussi afin de dénoncer le manque de perspectives d’avenir, notamment professionnel, pour cette génération destinée à vivre sous le signe de l’endettement et de l’austérité budgétaire.

Fut-ce la froide pluie de novembre qui découragea les marcheurs, ou le souvenir des manifestations passablement violentes de 2010 qui n’avaient pas su faire reculer le gouvernement? On annonçait des dizaines de milliers de participants pour cette journée nationale d’action, ils ne furent guère que deux ou trois mille à battre le pavé. Pour le carré rouge qu’est l’auteur de ces lignes, encore grisé de l’effervescence du printemps dernier, la faible mobilisation dont témoigne la Demo 2012 londonienne a de quoi étonner, alors qu’il faut se le dire, la situation des étudiants britanniques paraît bien pire que la nôtre.

À l’automne de 2010, une série de manifestations importantes, couplées à quelques occupations de campus, avaient bien tenté, mais sans succès, de bloquer la hausse décidée par le gouvernement de coalition conservateur/libéral-démocrate. Celle-ci suivait les recommandations du rapport Browne que l’ancien gouvernement travailliste avait mandaté, ce même gouvernement dit de la « troisième voie » qui, douze ans plus tôt, avait mis fin à la gratuité des études universitaires. À ceux pour qui une hausse ponctuelle, même modeste, des frais de scolarité évoque une pente glissante, l’exemple du Royaume-Uni apporte une stupéfiante confirmation.

Voilà de quoi se réjouir une nouvelle fois d’avoir réussi, chez nous, à triompher du gouvernement Charest sur cette question de la hausse des frais de scolarité. Or, il appert que notre victoire a eu l’heur d’inspirer un regain de combativité chez les étudiants britanniques, qui, bien que sortis en petit nombre, étaient fort nombreux à arborer ce même carré rouge qui fait encore notre fierté. Deux casseroles étaient même de la partie, c’est tout dire. On ne peut manquer d’être un peu surpris de cette diffusion des symboles de notre lutte, depuis ce coin passablement périphérique du système-monde qu’est le nôtre jusqu’à cette ancienne métropole impériale. C’est sans doute que notre lutte est aussi la leur, et vice-versa.

Notre « printemps érable » paraît exercer ici une véritable fascination. On se souviendra peut-être qu’un article paru dans The Guardian en mai dernier voyait en notre mouvement quelque chose comme le fer de lance de l’opposition au néolibéralisme en Amérique du Nord. Dans la même veine, à la mi-octobre, une conférence intitulée « Lessons from Quebec » s’était tenue à King’s College dans l’idée d’importer l’« esprit » du Maple Spring dans les rues de Londres. Fondée en 2010, une organisation d’étudiants et de travailleurs unis dans la lutte contre l’austérité, la National Campaign Against Fees and Cuts, semble avoir adopté le carré rouge comme symbole officiel, et ponctue son appel à manifester à nouveau le 5 décembre prochain de la désormais classique photo prise du haut du viaduc surplombant Berri sur Sherbrooke. Cette renommée du « printemps érable » en est venue à prendre une tournure carrément légendaire, alors que le Socialist Party appelant lui aussi à manifester, vantait l’« inspirant exemple des 500 000 étudiants et travailleurs marchant ensemble au Québec », ce qui dépasse de loin nos propres estimations déjà surfaites de l’ampleur de nos manifs.

Or, un symbole n’est pas tout. S’ils n’étaient que deux ou trois mille à défiler aujourd’hui, c’est peut-être aussi du fait des conditions tactiques qui rendent possible ou non un soulèvement comme le nôtre. Pour des raisons que l’on s’explique mal, il ne semble pas de tradition, en Angleterre, que les étudiants fassent grève. La manifestation et l’occupation prolongée de locaux ou de bâtiments sur les campus universitaires composent apparemment l’essentiel des moyens dont ceux-ci disposent pour se faire entendre. Alors qu’il est maintenant question, au Québec, d’accorder formellement un droit de grève aux étudiants pour mieux « encadrer » celui-ci, il importe de soupeser l’incomparable effet de levier que cette tactique procure lorsque vient le temps de faire sortir les étudiants dans la rue.

Autre différence non moins importante, le mouvement étudiant québécois, malgré ses divisions internes, a su conserver un front uni face à un gouvernement arrogant et inflexible, et il faut encore ici apprécier l’avantage que ceci nous a donné. À l’inverse, nos confrères et consœurs britanniques semblent en proie à de profondes dissensions. Si la NUS se targue de représenter 95% des étudiants du pays, celle-ci se voit critiquée pour son caractère « bureaucratique » et pour le « carriérisme » dont feraient preuve ses officiers, futurs cadres du Labour, ce qui n’est pas sans rappeler de semblables reproches adressés à nos fédérations universitaire et collégiale.

S’il existe une frange radicale parmi les étudiants britanniques, celle-là même qui avait occupé et saccagé le quartier général du Parti conservateur en marge d’une manifestation organisée en novembre 2010, celle-ci ne paraît pas posséder de véritable relais institutionnel. Au contraire, par son ancrage dans les associations locales, la CLASSE a su, quant à elle, donner au mouvement québécois une impulsion décisive, à laquelle les fédérations plus timorées n’eurent d’autre choix que de se rallier.

La NUS s’est fait vertement fustiger par la NCAFAC pour avoir orienté la manifestation d’aujourd’hui sur un trajet frôlant à peine le Parlement de Westminster, et aboutissant à plusieurs kilomètres des lieux de pouvoir de la capitale, dans un souci délibéré d’éviter de créer trop de « perturbations ». En queue de manifestation, on pouvait entendre des slogans aussi hostiles à l’endroit des « bureaucrates » de la NUS que du Tory scum au pouvoir. Lors du rally clôturant le défilé, à voir le président de la NUS se faire chahuter, lancer des pommes, puis carrément déloger de la scène par une bande d’énervés qui se sont fait huer à leur tour par un parterre d’étudiants transis par la pluie et le vent, on en garde l’impression que les frais de scolarité en Angleterre n’ont pas fini d’augmenter.

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