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Réplique au professeur Malette

Par Darryl Leroux, professeur agrégé, Département de justice sociale et d’études communautaires, Université Saint Mary’s

Traduction par Karina Chagnon, Université du Québec à Montréal

J’ai été ébranlé de prendre connaissance, le 21 octobre, d’un billet de blogue de Sébastien Mallette analysant une conférence que j’ai prononcée le 27 septembre à l’Université de Montréal (et qui a fait l’objet d’un compte rendu de Karina Chagnon sur le site Trahir). Ébranlé et déçu, car le ton de son texte, par moments extrêmement agressif, n’est pas nouveau. Sa réponse participe d’une série d’attaques et de tentatives de censure dont ont fait les frais plusieurs spécialistes de la question métisse[1]. La dernière en date était justement ma conférence donnée à l’Université de Montréal[2].

La raison de cette agressivité s’explique par le fait que le professeur Malette n’est pas une partie désintéressée dans cette affaire : il travaille pour deux des principaux groupes de pression en faveur de la reconnaissance des « Métis de l’Est » auprès des gouvernements provincial et fédéral et il a déjà agi à titre de témoin expert pour appuyer les revendications métisses au Québec. Il aurait tout intérêt à suivre les conseils qu’il nous prodigue, à Karina Chagnon et moi-même, sur « la responsabilité de produire des arguments intègres, responsables et les plus objectifs possible ».

Si je prends la peine d’écrire une réplique, c’est non seulement pour répondre à plusieurs des affirmations du professeur Malette concernant ma conférence, mais aussi pour permettre aux lecteurs et lectrices francophones d’avoir un accès aux principaux enjeux sur la question métisse, un sujet somme toute assez peu abordé par les médias francophones. Les lecteurs et lectrices intéressé-e-s à ces questions trouveront suite à cette réplique plusieurs références bibliographiques. Il serait toutefois nécessaire d’écouter la conférence ici avant d’entamer la lecture du texte. Plusieurs des rectifications des affirmations erronées du professeur Malette sont en effet des reprises des éléments déjà présentés dans ma conférence.

  1. Le professeur Malette rend erronément plusieurs de mes arguments principaux :
  • Je ne plaide pas en faveur de degrés de sang. Au contraire, mon argument est que le « sang » ne représente pas le fondement principal de l’identité autochtone et, pour ce faire, je m’appuie sur les travaux d’universitaires autochtones comme Kim TallBear (2013), Joanne Barker (2011), Jill Doerfler (2015), Kehaulani Kauanui (2008), Damien Lee (2015) et Eva Garroutte (2003).
  • Je n’avance pas que tous les gens qui se revendiquent « Métis de l’Est » sont non-Autochtones.
  • Je n’ai jamais employé le terme « fraude ethnique ». Dans mon travail actuel, je discute de la notion de « race shifting» de Circe Sturm (2011).
  • Ma critique se concentre sur le processus de revendication d’une identité autochtone à partir de la découverte généalogique d’un ancêtre lointain. Cette pratique a déjà été critiquée par des peuples autochtones et d’autres encore, et ce, bien avant que j’entreprenne mes travaux (voir aussi Leroux 2015).
  • Dans tous les cas, il existe un consensus dans la littérature académique : avoir un ancêtre autochtone qui remonte à plus de dix générations – sans avoir aucune autre interaction ou sans avoir entretenu des liens de parenté avec des peuples autochtones – ne rend pas une personne autochtone aujourd’hui.
  • De plus, dans toute la documentation que j’ai analysée, les personnes qui revendiquent une nouvelle identité « métisse » ne reconnaissent en aucun cas le fait que leur blancheur (au sens culturel et politique) a participé à la dépossession continue des peuples autochtones. Cette sorte de reconnaissance est autrement commune parmi les personnes autochtones qui passent comme blanches aujourd’hui.
  1. Le professeur Malette écrit : « Le professeur Leroux y va d’une déclaration-choc : il entend démontrer qu’il n’existe pas de Métis au Québec. »
  • Voici ce que j’ai dit : « Je vais vous démontrer qu’il n’existe pas de peuple métis distinct au Québec. »
  • Cette distinction peut sembler superficielle, mais huit minutes de ma conférence étaient dédiées à expliciter ma terminologie afin d’éviter cette accusation en particulier. La distinction entre ces deux affirmations est au cœur de mon argumentaire.
  1. Le professeur Malette mentionne une faute de frappe que j’ai faite en 2016 en transcrivant mon calcul du taux de l’augmentation des autodéclarations métisses au Québec entre 2001 et 2011. J’ai écrit qu’il était de 258 %, alors que j’aurais dû écrire 158 %. J’ai répété cette coquille à une reprise sur Twitter. J’ai communiqué avec la revue Topia dès que je me suis aperçu de la faute et la revue a depuis publié une correction. C’est le chiffre exact de 158 % que j’ai cité durant ma conférence. Mentionner cette faute alors que je l’ai déjà rectifiée relève de la mauvaise foi.
  • Les statistiques qui proviennent du recensement ne sont qu’un des multiples types de données que j’emploie pour dresser les contours d’un phénomène social au Québec (et en Nouvelle-Écosse).
  • Dans sa contre-analyse, le professeur Malette omet les deux provinces qui affichent les plus grandes augmentations d’autodéclaration métisse entre 1996 et 2006 (Nouvelle-Écosse et Nouveau-Brunswick), précisément parce que celles-ci viennent discréditer son argumentaire.
  • Il soulève également un argument qui porte sur les données d’identité et d’ascendance métisses dans le recensement entre 2001 et 2006, argument qui ne fait que confirmer ma thèse.
  • J’ai fourni des tableaux qui détaillent tous mes chiffres durant ma conférence en plus des références pour toutes mes sources de données. Mes calculs sont transparents.
  • Des collègues du professeur Malette, dont Michaux (2014) et Rivard (2017a) qui, comme lui, ont travaillé à titre de témoins experts dans certaines causes métisses devant les tribunaux, confirment que le nombre de personnes qui s’auto-identifient comme métis au Québec a presque triplé entre 2001 et 2011.
  • Les données du recensement de 2016 démontrent que le Québec (149,2 %) et la Nouvelle-Écosse (124,3 %) ont les plus hauts taux de l’augmentation des autodéclarations métisses entre 2006 et 2016 (données publiées après ma conférence).
  1. Le professeur Malette écrit : « Nous sommes également abasourdis d’entendre le professeur Leroux attaquer la réputation de collègues et d’étudiants en pleine conférence […] en insinuant ne pas comprendre comment ceux-ci ont pu publier des travaux dans des revues avec comité de pairs sur le sujet. »
  • J’ai souligné que les recherches de Gagnon (2006, 2009) et de Malette (2014) souffraient d’un manque de données empiriques. Bien que les travaux de Michaux (2014) incluent des entrevues, ce dernier accepte les affirmations de ses répondants sans recul critique.
  • Je crois que Rivard (2017a et 2017b) et Marcotte (2014 et 2015) produisent des recherches historiques et géographiques valables. Même si je ne partage pas l’entièreté de leurs conclusions, j’ai hâte de lire leurs travaux.
  • En somme, au lieu d’agir de façon « professionnelle » et « éthique », le professeur Malette alimente la tension entre les chercheurs et crée de potentiels conflits.
  1. Le professeur Malette affirme que j’« ignore également les témoignages qui furent enregistrés parmi les Métis de l’Est durant l’enquête de la Commission royale sur les peuples autochtones ».
  • Dans les faits, je cite longuement le fondateur de la Nation Métis Québec (NMQ), la première organisation à avoir revendiqué la reconnaissance d’un peuple métis distinct au Québec et dont l’apport à la Commission royale sur les peuples autochtones (CRPA) est des plus détaillés.
  • J’ai expliqué, en m’appuyant sur les propos du leader de la MNQ prononcés en 2010, que l’organisation s’oppose à l’existence d’organisations « métisses » post-Powley au Québec[3], en partie parce que ces nouvelles organisations « métisses » s’opposent ouvertement aux droits des peuples autochtones. Par principe, la NMQ ne revendique aucun territoire autochtone.
  1. J’ai peu à dire sur l’emploi exhaustif par le professeur Malette d’extraits de déclarations de leaders métis (Riel et Dumont) et d’autres archives pour appuyer ses arguments.
  • Je suggère toutefois la lecture d’un excellent compte rendu du récent travail du professeur Malette, où Émilie Pigeon souligne qu’il exclut l’ensemble considérable des travaux sur les Métis, particulièrement ceux réalisés par des femmes (métisses), un angle mort qui se manifeste aussi dans son plus récent texte.
  1. Le professeur Malette rapporte erronément mes propos : « Selon Leroux, tous ces témoignages font erreur sur la personne : il s’agirait plutôt, selon lui, d’Indiens non inscrits (ou de « blancs ») usant librement du terme “métis”, de façon confuse ou seulement de façon biologique. »
  • Je n’ai jamais dit que les Indiens non inscrits étaient « blancs », c’est tout simplement faux.
  • Lors de ma présentation, j’ai démontré que les organisations qui représentaient les Métis et les Indiens sans statut au Québec dans les années 1970 et 1980 se positionnaient très explicitement contre l’existence d’un peuple métis distinct au Québec.
  1. Le professeur Malette emploie une phrase algonquine dans le titre de son texte dont il se sert plus loin pour affirmer l’existence de Métis de l’Est : « Cette expression suggère que les Algonquins avaient eux aussi un terme pour décrire la présence des Métis de façon collective dans les régions de l’est du Canada. »
  • Cette affirmation est symptomatique de sa compréhension générale de ce qui constitue une preuve : la spéculation fondée sur son choix de courts extraits de mots, de phrases ou de paragraphes. À l’évidence, il existe d’autres façons d’interpréter ces mots.
  • Quoi qu’il en soit, l’usage assez imprudent de la langue anishnaabemowin par le professeur Malette ne fait qu’exacerber les reproches d’appropriation du symbolisme et de la vie matérielle autochtone.
  1. De façon prévisible, le professeur Malette évoque des enjeux nationalistes et eurocolonialistes en matière de politique linguistique pour attirer son public.
  • De nombreux Métis qu’il rejette du revers de la main comme étant des « anglophones » parlent, dans les faits, des langues autochtones (cri des plaines, déné, anishinaabemowin, michif), et plusieurs autres s’organisent pour apprendre et se réapproprier ces langues.
  • Son argumentaire exige qu’il écarte des travaux incontournables réalisés par de nombreux chercheurs métis (par exemple, Adese 2006; Andersen 2014; Chartrand 2017; Gaudry 2013 et 2016; Gaudry et Andersen 2016; Innes 2013; Macdougall 2006, 2011 et 2016; O’Toole 2013; Todd 2016), ce qui s’apparente au dédain de la société canadienne dominante envers la pensée autochtone.
  • Qu’à peu près tous les universitaires métis (et la grande majorité des universitaires autochtones) soient en désaccord avec la posture politique du professeur Malette signifie qu’il devrait prendre en compte leurs travaux plus sérieusement. Au contraire, dans les quelques travaux qu’il a publiés sur le sujet, il continue de faire fi des penseurs autochtones.
  1. Le professeur Malette soutient, un peu trop rapidement, que j’« affirme que la souveraineté des Premières Nations se verraitde factomenacée par la montée de tous ces faux Autochtones au Québec ».
  • Dans les faits, j’offre une série d’exemples qui démontrent comment la montée de plusieurs organisations de « Métis » autoproclamés au Québec se fonde sur des discours anti-Autochtones qui ne tiennent pas compte, au niveau organisationnel, de l’existence des Autochtones (voir aussi Charest 2003 et 2009; Cook 2016).
  • En plus des données que j’ai présentées qui relient la création de nombreuses organisations à un sentiment anti-Autochtone, j’ai depuis lu des entrevues avec les fondateurs de deux grandes organisations de métis autoproclamés au Québec (plus de 30 entrevues), et tous situent la création de leurs organisations en opposition aux revendications de droits territoriaux autochtones à la suite de la décision Powley en 2003.
  • Enfin, dans plusieurs causes devant les tribunaux sur la reconnaissance des « Métis du Québec », dont au moins une où le professeur Malette a agi comme témoin expert, les peuples autochtones ont eux-mêmes décrit le tort engendré par ces nouvelles revendications.

Sur le plan académique, il est évident que le professeur Malette et moi allons demeurer en désaccord sur plusieurs enjeux fondamentaux relatifs aux Métis. Cela me convient.

Je demeure toutefois profondément troublé par certaines de ses actions qui relèvent de la censure, comme la demande faite par la FMC, l’organisation à laquelle il participe, d’annuler ma conférence. À mon avis, sa critique acerbe de ma conférence publiée sur Trahir suite au compte rendu de Karina Chagnon participe de son incapacité à engager un dialogue avec des chercheurs ne partageant pas ses points de vue. Ces actions me troublent moins pour moi-même que pour les jeunes chercheurs et chercheuses qui pourraient être découragé-e-s d’étudier la question métisse au vu de son attitude et de ses conséquences pour le milieu universitaire. Les plus récentes statistiques sur l’augmentation en nombre de l’auto-identification métisse confirment les appréhensions exprimées lors de ma conférence à l’Université de Montréal. Il est plus que jamais nécessaire que des chercheurs et des chercheuses étudient le phénomène. Ils et elles devraient pouvoir le faire sans se sentir menacé-e-s.

 

Références

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ANDERSEN, Chris, 2014 : Métis: Race, recognition, and the struggle for indigenous peoplehood. University of British Columbia Press, Vancouver.

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CHAREST, Paul, 2009 : « La disparition des Montagnais et la négation des droits aborigènes : Commentaires critiques sur le livre de Nelson-Martin Dawson, Feu, fourrures, fléaux et foi foudroyèrent les Montagnais (2005) ». Recherches amérindiennes au Québec 39(3) : 81–95.

CHAREST, Paul, 2003 : « Qui a peur des Innus? Réflexions sur les débats au sujet du projet d’entente de principe entre les Innus de Mashteuiath, Essipit, Betsiamites et Nutashkuan et les gouvernements du Québec et du Canada ». Anthropologie et Sociétés 27(2) : 185–206.

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COOK, Mathieu, 2016 : Les droits ancestraux des Innus : reconnaissance et contestation, Analyse des discours sur l’altérité déployée lors d’une controverse à propos de négociations territoriales. Thèse de doctorat, département d’anthropologie, Université du Québec à Chicoutimi.

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GAGNON, Denis, 2009 : « La création des ‘vrais Métis :’ définition identitaire, assujettissement et résistances ». Port Acadie : Revue interdisciplinaire en études acadiennes (13–14–15) : 295–306.

GAGNON, Denis, 2006 : « La Nation métisse, les autres Métis et le métissage: Les paradoxes de la contingence identitaire ». Anthropologie et sociétés 30(1) : 180–186.

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MACDOUGALL, Brenda, 2016 : « The Power of Legal and Historical Fiction(s): The Daniels Decision and the Enduring Influence of Colonial Ideology ». International Indigenous Policy Journal 7(3) : 6 pages.

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MALETTE, Sébastien, 2014 : « L’identité métisse au Québec : le fil fléché retrouvé ». Policy Options Politiques (consulté le 15 juillet 2017).

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MARCOTTE, Guillaume, 2014 : « Intempérance et piété chrétienne : les voyageurs canadiens et l’implantation des missions catholiques chez les Autochtones d’Abitibi-Témiscamingue 1836–1863 ». Rabaska : Revue d’ethnologie de l’Amérique française 12 : 57–87.

MICHAUX, Emmanuel, 2014 : Ni Amérindiens ni Eurocanadiens : une approche néomoderne du culturalisme métis au Canada. Thèse de doctorat, département d’anthropologie, Université Laval, Québec.

O’TOOLE, Darren, 2013 : « From entity to identity to nation: the ethnogenesis of the Wiisakodewininiwag (Bois-Brûlé) reconsidered », dans Christopher Adams, Gregg Dahl et Ian Peach (dir.), Métis in Canada. History, identity & politics, University of Alberta Press, Edmonton : 143–203.

RIVARD, Étienne, 2017a : « L’indéfendable entre-deux ou l’arbitraire spatiolégal du fait métis au Québec ». Justice sociale/Spatial Justice 11 : 1–16.

RIVARD, Étienne, 2017b : « Trajectoires cartographiques et métisses de la Franco-Amérique », dans Dean Louder et Éric Waddell (dir.), Franco-Amérique, Septentrion, Québec : 313–34.

STURM, Circe, 2011 : Becoming Indian: The struggle over Cherokee identity in the twenty-first century. School for Advanced Research Press, Santa Fe, NM.

TALLBEAR, Kim, 2013 : Native American DNA: Tribal Belonging and the False Promise of Genetic Science. University of Minnesota Press Minneapolis.

TODD, Zoe, 2016 : « From a Fishy Place: Examining Canadian State Law Applied in the Daniels Decision from the Perspective of Métis Legal Orders ». TOPIA: Canadian Journal of Cultural Studies (36) : 43–57.

 

Lectures supplémentaires

  1. Sur le mythe de métissage en Nouvelle-France

AUBERT, Guillaume, 2004 : « “The Blood of France”: Race and Purity of Blood in the French Atlantic World ». The William and Mary Quarterly 61(3) : 439–478.

BELMESSOUS, Saliha, 2004 : « Être français en Nouvelle-France: Identité française et identité coloniale aux dix-septième et dix-huitième siècles ». French Historical Studies 27(3) : 507–540.

DESLANDRES, Dominique, 2012 : « “…alors nos garçons se marieront à vos filles, & nous ne ferons plus qu’un seul peuple”: religion, genre et déploiement de la souveraineté française en Amérique aux XVIe-XVIIIe siècles – une problématique ». Revue d’histoire de l’Amérique française 66(1) : 5–35.

HAVARD, Gilles, 2008 : « “Nous ne ferons plus qu’un peuple”. Le métissage en Nouvelle-France à l’époque de Champlain », dans Guy Martinière et Didier Poton (dir.), Le nouveau monde et Champlain, Les Indes savantes, Paris : 85–107.

MORRISSEY, Robert M., 2013 : « Kaskaskia social network: Kinship and assimilation in the French-Illinois borderlands, 1695–1735 ». William & Mary Quarterly 70(1) : 103–146.

SALÉE, Daniel, 2010 : « Les peuples autochtones et la naissance du Québec : Pour une réécriture de l’histoire? ». Recherches sociographiques 51(1–2) : 151–159.

TEASDALE, Guillaume, 2012 : « Old Friends and New Foes: French Settlers and Indians in the Detroit River Border Region ». The Michigan Historical Review 38(2) : 35–62.

VIDAL, Cécile, 2003 : « Africains et Européens au pays des Illinois durant la période française (1699-1765) ». French Colonial History 3(1) : 51–68.

 

  1. Sur le phénomène social des « Métis de l’est »

GAUDRY, Adam, et Darryl LEROUX, 2017 : « Becoming Indigenous : The rise of Eastern Métis in Canada ». National Post: The Conversation, 26 octobre 2017.

GAUDRY, Adam, et Darryl LEROUX, 2017 : « White Settler Revisionism and Making Métis Everywhere: The Contemporary Evocation of Métissage in Québec and Nova Scotia ». Journal of Critical Ethnic Studies 3(1) : 116–142. (Entrevue en deux parties sur Media Indigena en baladodiffusion, épisodes 72 et 73, 23 et 29 juillet 2017)

LEROUX, Darryl, 2015 : « Now I am Métis : How White People Become Indigenous ». Native Studies Speakers Series, University of Saskatchewan, 12 mars 2015.

LEROUX, Darryl, 2017 : « ‘Native American DNA’ and the self-indigenization of French descendants ». Transmissions (Social Studies of Science Blog), 17 octobre 2017.

LEROUX, Darryl, 2017 : « Le révisionnisme historique et l’autochtonisation : La création des Métis de l’est », conférence à l’Université de Montréal, 27 septembre 2017.

VOWEL, Chelsea, et Darryl LEROUX, 2016 : « White Settler Antipathy and the Daniels Decision ». TOPIA: Canadian Journal of Cultural Studies 36 : 30–42.


Notes

[1] À cet égard, on peut consulter une émission d’enquête, APTN Investigates: « Identity Crisis », qui relate l’attitude de plus en plus agressive du professeur Malette.

[2] Avant la conférence à l’Université de Montréal, le professeur Malette et quelques-uns de ses collègues de la Fédération métisse du Canada (FMC), dont il a été le conseiller juridique, ont rédigé une lettre à l’université exigeant l’annulation de ma conférence à venir sous prétexte que mes travaux « constituent un cas flagrant de négationnisme historique et d’incitation à la haine ». Après vérification de tout le matériel associé aux comportements en ligne de la FMC, du professeur Malette et de la responsable média de la FMC, l’université a mis en place son protocole de sécurité. J’ai été escorté dans le couloir par deux agents de sécurité, les portes de la salle sont demeurées verrouillées jusqu’à quelques minutes avant ma conférence et trois autres agents de sécurité ont surveillé la porte d’entrée tout au long de ma présentation de crainte que les menaces s’actualisent.

[3] L’arrêt Powley fut la première décision de la Cour suprême du Canada à reconnaître l’existence d’une communauté métisse qui n’était pas liée à la Rivière Rouge. Cette communauté reconnue par la Cour est située à Sault-Sainte-Marie en Ontario. La décision de la Cour suprême n’a pas respecté la volonté du peuple métis de s’autodéfinir, et a ouvert la porte à des revendications métisses partout au Canada. Il y a toutefois une mise en garde – la Cour balisa l’identité métisse en développant une série de dix critères d’identité métisse, les trois principaux étant : 1. s’auto-identifier comme Métis; 2. s’identifier avec une communauté métisse ayant une continuité historique; 3. être reconnu comme Métis par une communauté contemporaine.

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Classé dans Darryl Leroux, Karina Chagnon

Les Métis de l’Est et le « négationnisme » du professeur Leroux: « Aiabitawisidjik wi mikakik »

Par Sébastien Malette, Ph.D., professeur adjoint au Département de droit et d’études juridiques, Université Carleton*

Bois-Brûlés! Sang Mélé!
Mais au fond de ce sang, j’ai des mots sauvages que j’entends encore, et des désirs qui marchent et qui vont bien au-delà de vos clôtures.

Élodie, dans La Dalle-des-Morts de F. A. Savard, 1965

 

Introduction

Le 27 septembre 2017, le professeur de sociologie Darryl Leroux de l’Université Saint Mary’s a présenté une conférence à l’Université de Montréal, intitulée Le révisionnisme historique et l’autochtonisation : la création des « Métis de l’Est[1] ». Le sujet de sa conférence, en lien avec ses travaux antérieurs, interroge l’existence des Métis des provinces de l’Est du Canada que Leroux accuse de fraude ethnique et d’intentions hostiles envers ce qu’il considère être les « vrais » Autochtones[2]. En résumé, Leroux accuse les Métis des provinces de l’Est du Canada (et du Québec en particulier) de se fabriquer une identité autochtone afin de se laver d’une conscience coloniale ou de vouloir carrément nuire à la reconnaissance des autochtones et de leurs droits.

Pour ce faire, le professeur Leroux reprend des statistiques que lui et la blogueuse Chelsea Vowel ont publiées dans le journal Topia. Leroux y soutient que le Québec a connu une hausse de l’auto-identification métisse de l’ordre de 258 %[3]. Leroux suggère que cette hausse n’est pas neutre et l’explique par les sombres motivations qu’il croit déceler chez ces Métis de l’Est. En prenant à l’appui quelques exemples problématiques, le professeur Leroux y va d’une déclaration-choc : il entend démontrer qu’il n’existe pas de Métis au Québec[4].

Pour la Fédération métisse du Canada (FMC), une telle affirmation fut la goutte qui fit déborder le vase. Dans une lettre transmise à l’Université de Montréal, la FMC dénonce les propos du professeur Leroux comme du négationnisme en invitant l’université à retirer la plateforme institutionnelle offerte à Leroux, suivant l’argument qu’une telle conférence verse dans l’incitation à la haine et au mépris d’une population métisse entière, du seul fait de son histoire particulière et de sa localisation géographique[5]. La FMC critique l’emploi par le professeur Leroux de généralisations abusives, doublées d’un sophisme qui consiste à critiquer une identité en fonction non de son contenu historique, mais de sa genèse ou des intentions prêtées à tous les porteurs de cette identité. Et Leroux va encore plus loin : il affirme que la souveraineté des Premières Nations se verrait de facto menacée par la montée de tous ces faux Autochtones au Québec. Ce dernier glissement amène les responsables de la FMC à dénoncer la conférence du professeur Leroux comme provoquant un climat d’hostilité et de dénigrement envers les Métis québécois.

 

La défense du professeur Leroux : ce ne sont pas de « vrais » Métis

Le professeur Leroux se défend de telles accusations pour la simple raison que tous ces Métis québécois ne sont pas, selon lui, de « véritables » Métis. La défense de la réputation académique du professeur Leroux semble donc liée à la négation des prétentions identitaires des Métis de l’Est, qu’il tient en opposition à celles des « véritables » Métis de l’Ouest.

Il faut savoir ici que ce postulat faisant des Métis des Prairies les seuls « véritables » Métis est au cœur d’un débat qui oppose les différentes organisations métisses depuis environ 35 ans[6]. Historiquement, cette réification identitaire était beaucoup moins prononcée. Nous savons par exemple que plusieurs familles « métisses » devinrent « indiennes » suivant les amendements à la Loi sur les Indiens, et vice-versa, illustrant une grande fluidité entre les identités se référant à l’autochtonie au Canada[7]. Nous connaissons des cas d’individus, entre autres, qui s’identifièrent tour à tour comme Canadiens, Métis et Indiens au cours de leur vie, montrant la présence de plusieurs vases communicants au sujet des identités métisses historiques[8]. Ce n’est que dans les années 1980 que des visions de l’identité métisse s’opposant diamétralement commencèrent à s’affronter sur l’arrière-fond de nouvelles luttes constitutionnelles[9]. Plus précisément, l’inclusion du terme « Métis » à l’article 35 de la Loi constitutionnelle de 1982 mit paradoxalement fin à l’unité des Métis et des Indiens non inscrits à travers le Canada, lorsqu’un groupe de Métis de l’Ouest créa une nouvelle organisation en 1983, le Metis National Council (MNC), qui se dissocia du Native Council of Canada alors dirigé par le Métis de la Saskatchewan Harry Daniels[10].

 

Visions conflictuelles au sujet de l’identité métisse

Depuis cette séparation post-constitutionnelle, au moins deux visions identitaires métisses s’opposent farouchement. D’une part, il y a la vision exprimée par le leader métis de la Saskatchewan Harry Daniels qui reconnaît à tous les Métis, peu importe leur localisation au Canada, le droit de s’identifier comme Métis si cela correspond à leur façon de se rattacher au monde[11]. D’autre part, le Métis National Council défend une doctrine identitaire ethnonationaliste, restreignant l’identité métisse aux provinces à l’ouest du Québec (la nation métisse), et plus précisément aux descendants des Métis du Nord-Ouest que l’on associe aux événements politiques de la rivière Rouge (impliquant, par exemple, le chef métis Louis Riel)[12]. Adoptant un paradigme évolutionniste et primordialiste de l’identité métisse, l’intelligentsia qui se rangea derrière la vision identitaire néonationaliste métisse développa peu à peu une ontologie politique selon laquelle seules les circonstances politiques qui ont mené à une conscience collective suffisamment « mature » ont le droit de s’identifier comme Métis[13]. Depuis cette séparation idéologique, les « autres Métis » furent décrits par les partisans de cette idéologie comme de simples « mixed blood », suivant l’affirmation que leurs ancêtres étaient trop peu conscients de leur propre identité métisse pour pouvoir la transmettre à leurs descendants, ce qui mène aujourd’hui à des accusations d’auto-autochtonisation visant ces « autres » Métis. Ce type d’accusation est particulièrement tenace à l’endroit des Métis issus des provinces de l’Est du Canada (et du Québec en particulier), qui se voient toujours refuser toute forme de reconnaissance par le Métis National Council qui tente d’influencer les gouvernements et les tribunaux afin de faire accepter sa vision identitaire comme étant la seule valide.

La conférence du professeur Leroux se retrouve donc plongée au cœur de débats identitaires en ébullition depuis au moins les grands débats constitutionnels de 1982-83. Aussi, nous estimons que la première erreur de Leroux est de croire qu’il a affaire à un phénomène « métis » récent au Québec. Leroux semble en effet ignorer à peu près tout des positionnements identitaires historiques des Métis du Québec qui, selon le journal communautaire L’Alliance, envoyèrent pourtant des délégations politiques métisses du Québec pour négocier leur inclusion dans la constitution canadienne. Il ignore également les témoignages qui furent enregistrés parmi les Métis de l’Est durant l’enquête de la Commission royale sur les peuples autochtones. Selon Leroux, tous ces témoignages font erreur sur la personne : il s’agirait plutôt, selon lui, d’Indiens non inscrits (ou de « blancs ») usant librement du terme « métis », de façon confuse ou seulement de façon biologique. En niant l’identité métisse historique au Québec de façon aussi catégorique[14], Leroux rejoint les positions du sociologue métis néonationaliste Chris Andersen de l’Université de l’Alberta, qui n’hésite pas à décrire les « Métis » que l’on retrouve à l’extérieur de la nation métisse de l’Ouest comme un ramassis d’Autochtones privés de leurs droits par le Canada, qu’il compare tantôt à une soupe populaire (soup kitchen[15]), tantôt à des « zombies », c’est-à-dire de « faux » Autochtones sortis d’outre-tombe[16].

 

Le socle de l’accusation : des statistiques exagérées et indémontrables

Pour le professeur Leroux, la « nouveauté » qui trahit l’instrumentalisation de l’identité métisse au Québec s’illustre par ce qu’il croit être une augmentation de 258 % du nombre d’auto-identifications métisses au Québec entre 2001, 2006 et 2011[17]. Pour ce sociologue, un psychologisme explique pareille hausse : l’instrumentalisation de l’autochtonie à de mauvais desseins par les colons (settlers) que sont les Canadiens français. Mais qu’en est-il vraiment de ce 258 %? Lorsque confronté par des membres de la Fédération métisse du Canada sur la nature de ces calculs et questionné par une journaliste de Radio-Canada à cet effet, Leroux rétorqua initialement que toutes les données scientifiques présentées dans sa conférence furent publiées par des journaux avec comité de pairs (incluant la revue Topia où ce 258 % fut publié)[18]. Pourtant, après vérification, les calculs publiés ne correspondent à rien.

Réalisant sûrement la futilité d’un argument d’autorité, Leroux s’empressa alors de corriger ces chiffres en ordre décroissant, Radio-Canada rapportant plus tard une augmentation de 200 %[19], pour ensuite s’établir à 158 % sur le compte Twitter du principal intéressé[20]. Notons que ce dernier chiffre de 158 % se valide seulement si nous acceptons de tronquer les résultats des recensements de 2001 et 2006 en excluant la catégorie de gens se reconnaissant une ascendance métisse sans s’identifier comme tels (une distinction qui n’apparaît plus dans les résultats de 2011)[21]. Si on ne tronque par les chiffres comme le fait Leroux, et que nous comparons le nombre de personnes qui se déclarent d’ascendance et d’identité métisse en 2001 (35 325), au total de personnes s’identifiant comme métisse en 2011 (35 465), alors nous constatons une modulation statistique beaucoup moins considérable au Québec[22].

Fait d’autant plus troublant : le professeur Leroux ne compare aucunement ses chiffres avec les croissances parallèles que l’on observe en Ontario ou dans l’Ouest canadien selon les mêmes données de Statistique Canada (entre 1996 et 2006, par exemple), ce qui aurait réduit significativement l’apparence de force de ses arguments. On parle alors d’une augmentation de 80 % pour le Québec, alors que nous avons une augmentation du même type en Ontario de 242 %. Doit-on conclure que tous les Métis en Ontario et ailleurs souffrent du même trouble identitaire que les Métis québécois? Soulignons que durant sa conférence, Leroux proposa une autre estimation de cette augmentation, cette fois de 46 %, entre 2006 et 2011[23]. Il est donc très difficile de s’y retrouver, selon les nombres successifs que présente le professeur Leroux. Appelée à réagir à l’ensemble de ces dénonciations, l’Université de Montréal, pour sa part, s’est contentée de répondre que les travaux du professeur Leroux sont soutenus, encouragés et reconnus par plusieurs communautés, en prenant soin de préciser l’appui de la seule organisation qui s’oppose ouvertement à la reconnaissance de Métis au Québec, le « Metis National Council[24] ».

 

Sophisme génétique no 1 : les intentions prêtées aux Métis québécois

Hormis la publication de statistiques invérifiables, nous croyons que l’erreur la plus grave du professeur Leroux est de tenter d’expliquer ces chiffres selon un psychologisme de la part de Québécois qui souhaitent se réinventer comme Autochtones. Leroux explique ce phénomène selon une « instrumentalisation », une hostilité, sinon une culpabilité de la part de ces « faux » Métis québécois, même si ces intentions ne sont pas toujours conscientes chez ces malheureux qui baignent alors dans une sorte de double ignorance[25]. Le professeur Leroux cumule ainsi une série de jugements d’intention pour former un sophisme génétique, que reprendra d’ailleurs à son compte la doctorante Karina Chagnon dans son compte-rendu de la conférence, qui n’hésite pas à décrire la culture historique et contemporaine des Métis du Québec de façon péjorative comme «  mythe que l’on aime[26] ». Pour sa part, Leroux précisera sa pensée en soulignant que si des « millions de Canadiens français » se faisaient Autochtones (notons ici l’extrapolation qui verse dans l’exagération), cette situation deviendrait inacceptable[27] et amoindrirait les souverainetés autochtones[28]. Leroux y ajoute même une anecdote personnelle, en racontant qu’il a lui-même des ancêtres autochtones, mais que cela ne le rend pas métis pour autant. Obnubilé par l’exemple qu’il croit être, le professeur écarte ainsi la possibilité de cheminements culturels différents qu’une autre lignée familiale avec les mêmes ancêtres que lui a pu avoir depuis les années 1700.

 

Généralisations abusives et confusions sur la notion de souveraineté autochtone

Devant autant de confusion, nous croyons devoir répondre à des arguments qui, au-delà de leurs faiblesses, menacent de saboter les efforts de réconciliation entre les Métis du Québec, les Premières Nations et le peuple inuit. Il faut d’abord comprendre qu’une explication de l’origine d’une identité ethnoculturelle qui s’articule sur fond de généralisations abusives et d’intentions attribuées à ses porteurs est un paralogisme doublement indémontrable. Plus précisément, ce n’est pas parce que certains Métis québécois auraient des comportements que l’on peut juger répréhensibles, selon les quelques exemples offerts par Leroux, que tous les Métis québécois partageraient nécessairement les mêmes motivations, expliquant de surcroît la fausse genèse de l’identité de tous les Métis québécois. La généralisation qu’utilise Leroux nous apparaît donc abusive. Il faut ensuite comprendre qu’aucune attribution générique qui reconnaîtrait hypothétiquement le caractère « autochtone » d’un grand nombre de Québécois (ou de Canadiens français), ne saurait nuire de façon nécessaire à la souveraineté des différents peuples autochtones, qui sera toujours spécifique et causa sui peu importe l’identité de la partie adverse. Autrement dit, la coexistence de deux peuples autochtones sur un même territoire n’annule en aucune façon la souveraineté de l’un et de l’autre. La prémisse de l’augmentation soudainement « déréglée » des Métis au Québec ne conduit tout simplement pas à la conclusion à laquelle veut nous faire croire Leroux.

Ceci étant précisé, il faut savoir que le gouvernement fédéral est lié, au premier chef, à un devoir de consultation et d’accommodement envers les peuples autochtones, un devoir détaillé entre autres dans l’arrêt Haïda[29]. Les autorités gouvernementales et judiciaires sont tenues, lorsque le cas se présente, de considérer des intérêts pouvant être divergents entre des acteurs indiens, inuits ou métis. Ce devoir se conjugue pourtant à un autre principe énoncé dans l’arrêt Nation Tsilhqot’in c. ColombieBritannique qui précise que la reconnaissance des droits autochtones en vertu de l’article 35 doit être réconciliée avec la souveraineté canadienne, et ce qui est décrit comme les intérêts de tous les Canadiens, pouvant entraîner de potentielles limitations aux droits des Autochtones[30]. Autrement dit, « devenir Autochtone » n’est certainement pas une garantie que l’on jouira de droits absolus. La crainte du professeur Leroux de voir les Canadiens français s’autochtoniser au nécessaire détriment des nations autochtones ne nous semble donc pas justifiée, même de façon hypothétique.

Pour tout dire, la menace que représentent les Métis pour la souveraineté des Premières Nations et des Inuit nous semble exagérée, et ne tient pas compte de la complexité des règles de droit en ce domaine. En clair, il existe déjà des principes et mécanismes juridiques en place pour négocier les litiges pouvant opposer des acteurs autochtones qui n’assurent pas nécessairement la victoire du plus grand nombre. Et même dans un système juridique qui impliquerait la coordination de souverainetés autochtones, le fait de négocier avec des Métis, ou une nation québécoise qui ne se reconnaît pas comme « autochtone », n’éroderait en rien le statut des souverainetés autochtones préexistantes, pas plus que la souveraineté des Hurons-Wendat érode celle des Innus, même en cas de litige entre les deux nations au sujet d’un même territoire. Du point de vue des peuples autochtones souverains, l’identité de l’autre n’affecte en rien le caractère de leurs propres identités. En dernière analyse, il faut voir que de tels conflits peuvent impliquer en principe autant les Métis de l’Est que les Métis de l’Ouest (par exemple dans le cas Hirsekorn, où la nation Siksika s’opposa aux Métis de la rivière Rouge[31]). Il n’y a donc pas lieu de déformer une telle possibilité, en pointant uniquement les Métis de l’Est comme les seuls vilains.

 

Sophisme génétique no. 2 : l’argument du 1 % contre les Métis québécois

Outre la présence d’exagérations, de jugements d’intention, d’erreur statistique et de paralogismes dans la présentation du professeur Leroux, il est également regrettable d’y retrouver la promotion d’arguments similaires à ceux qui furent souvent utilisés pour dénigrer l’identité métisse canadienne. Nous retrouvons, par exemple, l’argument du « blood quantum insuffisant » dans les propos du professeur Leroux, qui fut souvent utilisé pour discréditer les formulations identitaires des Métis. Nourrissant ici un second sophisme génétique, Leroux soutient qu’une majorité de Québécois auraient trop peu de sang « indien » (environ 1 % selon lui), et surtout de trop loin, pour permettre l’existence de « vrais » Métis québécois. Ce type d’accusation envers les Métis canadiens-français qui n’auraient pas suffisamment de sang « indien » n’est certes pas nouveau, et fait certainement écho aux préoccupations de Benjamin Sulte, angoissé de protéger le statut racial des Canadiens français, écrivant déjà que « [t]out au plus pourrait-on dire qu’il est tombé dans le Saint-Laurent quelques gouttes d’eau du Missouri »[32]. Utilisant une logique de fractionnement du sang autochtone et de son éloignement, la présentation de Leroux défend une idée similaire, mais inversée : il s’agit pour lui d’affirmer que tous les Québécois (de souche?) ne sont que des colons (settlers), et ne peuvent en aucun cas revendiquer une identité métisse historique ou contemporaine.

Pourtant, il faut bien constater que plusieurs Métis du Québec sont bel et bien conscients de cette fracture historique suivant laquelle certains Québécois préfèrent uniquement s’identifier à leurs racines françaises. Mais cela n’empêche pas, comme le rappelle Louis « Smokey » Bruyère, qu’un nombre significatif de gens au Québec s’identifièrent, et s’identifient toujours, comme des Métis[33]. Que dire par exemple des plaintes de ces Métis du Québec, relayées par Nelson Amos, dénonçant l’irrespect de leurs droits de trappe et de chasse en 1981 par les compagnies forestières[34], voire de ce club de hockey métis qui se fait expulser d’une ligue autochtone, parce que précisément métis, en 1985?[35] Doit-on conclure que tous ces gens ne sont que de faux Métis, souffrant d’une fausse conscience coloniale? Doit-on conclure que les Métis du Québec n’ont pas une histoire, une culture propre?

 

Louis Riel répondant à la rhétorique du 1 %

Sur cette accusation de ne pas être « assez » autochtone, de ne pas avoir assez de sang « indien », il faut se souvenir que même Louis Riel dut répondre à cet argument regrettable lorsqu’il traita de la question de l’identité métisse en 1885 :

Des gens très polis, très gentils d’ailleurs, viennent dire parfois à un Métis : « Vous n’avez pas l’air métis du tout. Vous n’avez pas beaucoup de sang sauvage assurément. Quand même, vous passeriez partout pour un blanc pur. »

Le Métis, à moitié déconcerté par le ton de ces assertions, voudrait bien revendiquer son origine, tant d’un bord que de l’autre. La crainte de troubler ou de dissiper tout à fait la douceur des persuasions de ses interlocuteurs le retient. Pendant qu’il hésite à choisir entre les différentes réponses qui se présentent à son esprit, des paroles comme celles-ci achèvent d’emporter son silence d’assaut : « Ah! bah! Vous n’avez presque pas de sang sauvage. Vous n’en avez pas pour la peine. » Voici comment les Métis pensent là-dessus en eux-mêmes : « C’est vrai que notre origine sauvage est humble, mais il est juste que nous honorions nos mères aussi bien que nos pères. Pourquoi nous occuperions-nous à quel degré de mélange nous possédons le sang européen et le sang indien »?[36] (Nous soulignons.)

On le voit, le faible pourcentage de sang « indien » n’a aucune incidence sur l’authenticité de l’identité métisse selon Louis Riel, pas plus qu’il n’en a pour les leaders contemporains que sont Harry Daniels, son fils Gabriel Daniels, Gabriel Dufault, Martin Dunn ou encore Louis « Smokey » Bruyère. Notons que tous ces leaders de l’Ouest refusent catégoriquement l’imposition de limites géographiques à l’identité métisse, tout comme ils refusent cette doctrine récente faisant des Métis des Prairies les seuls « vrais » Métis, contredisant en ce sens les arguments sociologisants que dissémine Chelsey Vowel sur son compte Twitter, et Adam Gaudry[37] jusqu’en Acadie[38]. Aussi, la proposition que les Métis de l’Ouest s’opposent en bloc à la reconnaissance des Métis québécois ou à la Fédération métisse du Canada, comme le suggère Karina Chagnon dans son compte-rendu, nous apparaît comme une exagération supplémentaire donnant l’impression que les prétentions identitaires des Métis au Québec ne constituent qu’un phénomène isolé et marginal.

En fait, si le but de Darryl Leroux ou de Karina Chagnon est de nous faire dire que tous les Canadiens français ou Québécois sont des Autochtones (ce que nous n’affirmons pas, soyons clairs), pour ensuite nous critiquer en amalgamant nos travaux avec des thèses disparitionnistes au sujet des « véritables » Autochtones au Québec, il faut les informer qu’ils se trompent manifestement de cible. C’est plutôt un Métis, nationaliste de l’Ouest de surcroît, du nom de Paul L. A. H. Chartrand qui a soutenu pareille affirmation, en suggérant que les Canadiens français constituent un peuple autochtone, mais ne figurant pas comme tel dans la constitution canadienne de 1982[39]. Nous les invitons donc à débattre de ce point avec Paul Chartrand, et à ne pas ériger nos propres travaux en épouvantail. Pour nous, l’identité « métisse canadienne-française » se distingue de l’identité « canadienne-française » tout court, selon la valorisation culturelle du double patrimoine français et autochtone, que les Métis reconnaissent à travers des liens de parenté et des schémas culturels qu’ils partagent.

 

La valorisation de « mélange » comme vecteur culturel chez les « Métis canadiens-français »

D’ailleurs, et contrairement à ce que Leroux postule à ce sujet[40], la valorisation du « mélange » franco-autochtone est un fait culturel indéniable de la culture métisse historique, même si l’identité métisse canadienne-française ne s’y réduit pas en entier : voilà ce qui semble échapper au professeur Leroux. De façon notoire, Louis Riel conçoit clairement l’identité métisse comme le fruit d’un « mélange » ou d’une synthèse originale de cultures préexistantes, principalement françaises et amérindiennes, dont l’origine historique se situe à l’époque et dans le contexte de la traite des fourrures :

Les métis ont pour ancêtres paternels les anciens employés des compagnies de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest; et pour ancêtres maternels des femmes sauvages appartenant aux diverses tribus. Le mot français, Métis, est dérivé du latin, Mixtus, qui signifie Mêlé : il rend bien l’idée dont il est chargé. Tout appropriée que l’expression anglaise correspondante, Half-breed, fut à la première génération du mélange des sangs, maintenant que le sang européen et le sang sauvage sont mêlés à tous les degrés elle n’est plus assez générale[41]. (Nous soulignons.)

N’en déplaise donc aux intellectuels néonationalistes métis, les écrits de Louis Riel sont limpides au sujet de ce qui constitue la culture « métisse canadienne-française », comme l’est d’ailleurs cet autre leader métis du Nord-Ouest, Gabriel Dumont, lorsqu’il déclare ceci :

Ce n’était pas la première fois, en 1885, que les Métis français ont fait trembler, et tant que nous aurons une goutte de sang français et indien dans les veines, nous revendiquerons les droits pour lesquels nous avons combattu et pour lesquels ils ont assassiné juridiquement feu Louis David Riel[42]. (Nous soulignons.)

Selon ces passages, il appert que même les leaders historiques de la nation métisse du Nord-Ouest comprennent leur culture comme celle d’un « mélange » unique et particulier à l’histoire de l’Amérique du Nord. Mais il faut bien réaliser que ce « mélange », c’est d’abord une culture qui émerge et se distribue en Amérique selon des réseaux de parenté, de solidarité et un univers symbolique qui évolue. Par exemple, il faut voir comment le conseil de direction de L’Alliance, dans une lettre envoyée en 1979 au sujet du pardon de Louis Riel, mentionne que « les Métis du Québec en 1885 » s’étaient alors mobilisés contre la pendaison de Riel[43]. Il ne s’agit donc pas de racisme ou d’un romantisme maladif ici lorsque le concept de mélange est abordé, mais bien d’une appréciation culturelle spécifique au fondement d’une diaspora qui opère tel un rhizome. Comme telle, la culture métisse historique est excentrée et remplie de points de fuite au sujet de ce qui la constitue en propre : le métissage comme vecteur d’unification identitaire et culturelle[44].

Aussi, devrions-nous considérer l’hypothèse suivante : si des Métis québécois virevoltent aujourd’hui autour de tests d’ADN ou de complexes généalogies afin de consolider leurs prétentions identitaires métisses, c’est peut-être en réaction à ces tentatives de les ridiculiser et de leur dénier le droit d’exister comme des êtres métis culturels et politiques – tentatives auxquelles participe vraisemblablement la doctorante Karina Chagnon en diminuant le fruit de ces efforts comme le résultat de « mythes » aux attachements puérils. D’ailleurs, il faut bien voir que le caractère contingent de l’expression « Métis » et la désirabilité au sujet de cette contingence ne font aucun doute dans ce passage d’une lettre que Louis Riel écrit à son cousin Paul Proulx en 1877 :

C’est un nom qui signifie mélange. Jusqu’ici il a servi à désigner la race issue du sang mêlé des Européens et des Sauvages, mais il est également propre à dénommer une race d’homme, qui se recruterait du mélange de tous les sangs, entr’eux; et qui, tout en passant par le moule canadien-français, conserverait le souvenir de son origine, en s’appelant métisse. Le nom métis serait agréable à tout le monde, parce qu’il n’est pas exclusif et qu’il a l’avantage de mentionner d’une manière convenable, le contingent par lequel chaque nation contribuerait à fonder le peuple nouveau[45]. (Nous soulignons).

 

La négation d’une conscience politique suffisante chez les Métis de l’Est

Refusant l’affirmation de Louis Riel au sujet du caractère non exclusif du terme « Métis », on nous répondra que les « Sangs mêlés » des provinces de l’est du Canada n’ont pas démontré l’unicité d’un projet politique tel qu’on le retrouve dans l’historiographie classique des Métis de la rivière Rouge. On adoptera pour ce faire une série de préjugés tous les uns plus gros que les autres pour soutenir une telle restriction, sombrant dans des descriptions homogénéisantes et sans nuances au sujet des différentes factions métisses que l’on retrouve historiquement au cœur de la rivière Rouge, et ailleurs. On niera par la même occasion les différentes langues que parlaient les Métis au profit de ce mythe d’une seule langue nationale que serait le Mitchif, et l’on fermera les yeux sur le caractère foncièrement francophone d’une vaste majorité de ces « Bois-Brûlés » dont les luttes sociales furent d’abord contre l’Anglais et l’Orangiste qui juge ces Métis hostilement catholiques et beaucoup trop acoquinés aux « Indiens ». On oubliera surtout les positionnements des « Métis du Québec » depuis plusieurs années déjà.

Bref, on se permettra de détruire la spécificité culturelle du peuple métis canadien-français selon les dires d’une organisation désormais anglophone de l’Ouest qui, sur fond de tensions linguistiques, refuse toujours l’accès aux tables de négociation gouvernementale aux dirigeants de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba, c’est-à-dire la plus vieille organisation métisse au pays, créée par les résistants de la rivière Rouge eux-mêmes, principalement les Métis français![46] Imaginez donc notre surprise lorsque l’on rapporte que les Métis de l’Ouest ne reconnaissent pas la Fédération métisse du Canada, alors que le président de cette fédération est un Métis dont la famille se distingua à la bataille de Batoche aux côtés de Louis Riel, donc lui-même un Métis de la rivière Rouge! Imaginez notre stupéfaction lorsque l’on se souvient que Gabriel Dufault de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba avait fait de son mandat personnel le rapprochement entre les familles métisses de l’Est et de l’Ouest![47] À ce titre, peut-être faudrait-il informer Darryl Leroux et Karina Chagnon de ce qu’écrit Louis Riel lui-même au sujet des Métis des provinces de l’est du Canada en 1885 :

Quant aux provinces canadiennes de l’Est, beaucoup de Métis y vivent méprisés sous le costume indien. Leurs villages sont des villages d’indigence. Leur titre indien au sol est pourtant aussi bon que le titre indien des Métis du Manitoba[48].  (Nous soulignons.)

N’en déplaise aux intellectuels adoptant la doctrine néonationaliste du Metis National Council, le projet politique de la « nation métisse » qu’envisage Louis Riel inclut vraisemblablement les Métis de l’Est; eux qui possèdent, selon Riel, des droits égaux à ceux des Métis du Manitoba.

Extrait de la lettre de Louis Riel. Auteur du montage inconnu. Document original : Bibliothèque et Archives Canada. «Prison de Régina, 6 juillet 1885. À Monsieur le Capitaine R. B. Dean», folio 1289 [7]. Records relating to Louis Riel and the North West Uprising – 1229, microfilm c1229, C-1229, 133991, 202861, RG 13.

Une historiographie naissante pour les Métis de l’Est[49]

Et le témoignage de Riel à cet effet nous apparaît fort crédible, lui qui a séjourné en partie au Québec durant un exil forcé par Ottawa qui dura près de 15 ans. D’ailleurs, selon une tradition orale toujours transmise par des aînés métis de l’Outaouais, on nous dit que Louis y fut protégé par les familles métisses qui y résidaient, parmi lesquelles nous retrouvons les Riel, les McGregor, les Nault, les Lépine, les Beaulieu, les Paul, les David, les McDougall et plusieurs autres. À ce sujet, une visite aux archives nationales nous permet de constater que les Métis dans la région de l’Outaouais furent collectivement et distinctement identifiés comme Métis, Métifs et Bois-Brûlés, et ce, dans plusieurs documents historiques qui s’échelonnent sur une période de 80 ans, incluant cette citation du père Bellefeuille datant de 1838 :

Elle [Flora] est âgée d’environ 45 ans et outre son nom de Baptême et son nom sauvage, elle porte aussi celui de L’Évêque du nom de son défunt Père ancien voyageur canadien ou métif. Il y a aussi dans ce même Poste des Sauvages ou métifs du nom de Gaucher et d’autres du nom de Chénier. Comme à Témiskaming il y en a une nombreuse famille qui sont descendants d’un ancien voyageur du nom de Leduc. Et dans tous ces différents Postes, il y a des métifs descendants de Voyageurs ou Commis ou Bourgeois Canadiens ou Écossois pour la plus part. Ces métifs sont ordinairement plus intelligents que les autres, mais aussi plus susceptibles de bonnes ou mauvaises impressions[50]. (Nous soulignons)

On nous répondra bien sûr que nos travaux sur l’histoire des Métis de l’Est ne sont fondés que sur de l’anecdotique. Et que les sources documentaires que nous partageons ne prouvent en rien que ces gens décrits par autrui comme des « Métis » se réfléchissaient effectivement comme tels. Mais que dire alors de la correspondance du père Nédélec qui cherche à faire entrer sur la réserve de Témiscamingue les Métis de la région en 1896, en demandant de surcroît deux sièges sur le conseil pour les Métis, en tant que Métis? Que dire de la réponse du gouvernement qui refuse la création d’une communauté non indienne dans les environs selon des visées assimilatrices?[51] Que dire des lettres des agents Martin[52] et Bensen[53] de la réserve de Maniwaki, qui se plaignent ouvertement des agissements des Métis des environs, identifiés respectivement en 1895 et 1909 de façon collective et distinctive par rapport aux Canadiens français et aux Indiens de la réserve? Et que dire de ces permis de chasse vendus en 1942 à un prix différent selon que l’on est Métis ou Indien, dans la même région?[54] N’est-ce pas là autant d’éléments montrant l’existence d’une conscience distincte et de pratiques s’appliquant à une « classe de gens », selon l’expression de l’arpenteur Bouchette alors qu’il décrit les « Bois-Brûlés » qui squattent au sud du présent parc de la Gatineau?[55] Que dire de tous ces témoignages qu’il nous reste encore à découvrir au sujet de ces microhistoires?

Manifestement, plusieurs sources documentaires montrent que les Métis parcourent et occupent historiquement le territoire du Québec – ce qui explique d’ailleurs notre citation reprise par Karina Chagnon dans son compte-rendu, qui se veut en fait une critique de la décision Paquette qui ignore à tort, selon nous, la mobilité des familles métisses voyageant entre le Québec et l’Ontario :

Pourquoi un Québécois ne pourrait-il pas se concevoir comme Métis et Québécois, lui qui baigne pourtant dans une société historiquement métissée et porteuse d’une culture distincte de par ce fait? Comment en sommes-nous venus à accepter que la Métis Nation of Ontario retire actuellement certains privilèges à des membres dont le lieu d’origine du métissage est au Québec, inspirée en cela par l’arrêt Paquette? Selon ce jugement, un individu peut revendiquer des droits autochtones s’il existe une filiation continue et strictement territorialisée entre une « communauté métisse », qui devait exister avant le « contrôle effectif » des pouvoirs coloniaux, et l’individu habitant encore dans cette communauté. Or le Québec au grand complet ne pourrait-il faire figure de territoire historiquement parcouru et habité par des Métis, comme d’ailleurs plusieurs lieux en Amérique du Nord? N’est-il pas temps de décloisonner l’identité métisse et de l’affranchir?[56] (Nous soulignons.)

L’homme libre François Naud et la Métisse Elizabeth McPherson. Auteur et date inconnue. Tiré du livre de Guillaume Marcotte, Les francophones et la traite des fourrures du Grand Témiscamingue. Un dictionnaire biographique, 1760-1870, Québec, Éditions GID, 2017, p. 302.

Il faut bien le constater : tenter de s’accaparer le terme « Métis » et de le réserver seulement aux descendants des Métis de la rivière Rouge ne fait aucun sens d’un point de vue historique. Cela n’en fait pas plus d’un point de vue culturel, ni même juridique. De toute évidence, des Métis parcourent et habitent le territoire du Québec selon les écrits de Louis Riel, du père Bellefeuille, du père Nédélec, des agents Bensen, Martin et de l’arpenteur Bouchette, pour ne nommer que ceux-là. C’est donc toute la prémisse du professeur Leroux que les Métis du Québec sont de « faux » Métis qui tombe ici. Il faut en outre comprendre que l’expérience d’une conscience politique métisse dépasse largement la nécessité de la réduire à une expression nationaliste des grands soirs. Que dire en effet de ce soulèvement de Paspébiac par les « Métis acadiens » en 1886, ces Métis décrits alors collectivement et de façon distincte des Micmacs, des Canadiens français et des Anglais selon les différents journaux de l’époque?[57] N’est-ce pas là un acte politique? Comment interpréter autrement la répression dont furent victimes les Métis acadiens, alors comparés dans le New York Times de 1886 aux Métis de la rivière Rouge pour la nuisance de leur agitation?[58] N’est-ce pas là de la part des autorités une réponse politique? Doit-on nécessairement avoir un barde, un drapeau, un martyr ou une accréditation Powley de là-haut pour se voir reconnaître une maturité politique métisse suffisante?

 

Conclusion : pour un recadrage éthique et professionnel du débat public

Il faut donc avoir le courage de le dire : la promotion d’une campagne de peur sur fond d’exagérations, de jugement d’intention et de paralogisme n’est pas souhaitable ici. Souffler sur le feu dans une campagne de dénigrement des Métis de l’Est du Canada en utilisant autant de sophismes nous apparaît inacceptable et indigne d’une conférence universitaire, où le privilège d’une liberté d’expression et d’une protection contre la censure doit s’accompagner de la responsabilité de produire des arguments intègres, responsables et les plus objectifs possible. Selon notre analyse des arguments, nous partageons les inquiétudes de la Fédération métisse du Canada au sujet de l’affirmation du professeur Leroux qui soutient qu’il n’existe pas de Métis dans les provinces de l’est. De façon imprudente, et surtout de façon beaucoup trop catégorique, le professeur Leroux donne l’impression de s’engager dans une négation de l’histoire et de la culture particulière des Métis que l’on retrouve sur le territoire du Québec (une inexistence qu’il entend démontrer).

Sur le plan éthique, il est regrettable que des jugements d’intention aussi malveillants aient été prêtés par le professeur Leroux à une multitude de personnes déjà fragilisées par les conflits entre factions métisses, l’inaction du gouvernement du Québec à reconnaître ne serait-ce que la présence culturelle de Métis sur son territoire, pour maintenant se faire accuser ouvertement d’une double ignorance au fondement de leur identification culturelle. Nous sommes également abasourdis d’entendre le professeur Leroux attaquer la réputation de collègues et d’étudiants en pleine conférence, incluant les professeurs Denis Gagnon[59], Étienne Rivard[60] et l’étudiant Guillaume Marcotte[61], qui ont tous publié des contributions significatives dans le champ des études métisses, en insinuant ne pas comprendre comment ceux-ci ont pu publier des travaux dans des revues avec comité de pairs sur le sujet. Il y a lieu de se questionner sur ce qui constitue, selon nous, non seulement une attaque ad hominem en règle, mais, en l’absence d’arguments de fond au sujet de leurs travaux, un manque de rigueur de la part du professeur Leroux[62].

Avant de s’immiscer dans les débats identitaires métis, les intellectuels qui s’y risquent devraient donc prendre quelques précautions, incluant celle de prendre soigneusement connaissance de la grande diversité et complexité que l’on rencontre dans l’univers culturel métis. Travailler sur le sujet des Métis est une œuvre longue et patiente. Une œuvre qui demande des recherches en archives soutenues, un esprit aguerri au sujet des politiques en cours, critique également des modèles d’ethnogenèse souvent inadéquats pour se représenter une culture véritablement rhizomique. Il faut surtout des chercheurs conscients de la vulnérabilité d’une population autochtone que l’on a tenté de faire disparaître. Il faut en outre se barder de prudence si l’on analyse les discours de Métis contemporains, qui peuvent davantage être lus comme les symptômes de ces pressions objectivantes de type juridique et sociologique, qui, surtout en matière d’autochtonie, nous demandent constamment nos papiers d’identité selon cette « morale d’état civil ». Nous espérons que le professeur Leroux, ainsi que la doctorante Karina Chagnon qui a rapporté ses propos, en prendront bonne mesure.


Notes

* Dans le titre, « Aiabitawisidjik wi mikakik » est une expression algonquine signifiant « les Métis veulent se battre » ou les « Métis sont prêts au combat », que nous utilisons ici dans un sens figuré « les Métis sont prêts à lutter pour leur droit à exister ». Cette expression suggère que les Algonquins avaient eux aussi un terme pour décrire la présence des Métis de façon collective dans les régions de l’est du Canada. Cette expression se retrouve dans Jean André Cuoq, Lexique de la langue algonquine, Montréal, J. Chapleau, 1886, p. 8.

[1] Voir l’article par Karina Chagnon dans le blog de la revue Trahir, publié le 9 octobre 2017, intitulé « Révisionnisme ou négationnisme? Le mythe du Québécois métis ». Dorénavant cité [Chagnon 2017].

[2] Chelsea Vowel et Darryl Leroux, « White Settler Antipathy and the Daniels Decision », Topia: Canadian Journal of Cultural Studies 36 (Fall 2016), pp. 30-42.

[3] Ibid.

[4] Darryl Leroux, Le révisionnisme historique et l’autochtonisation : La création des « Métis de l’est », conférence présentée à l’Université de Montréal, le 27 septembre 2017. À 00:10:00. Consultée le 13 octobre 2017. Dorénavant citée [Leroux 2017].

[5] La lettre est maintenant disponible sur le compte Twitter de la Fédération métisse du Canada : https://twitter.com/metisfederation/status/909810328095150081.

[6] Voir à ce sujet les travaux de Joe Sawchuk, « Negotiating an identity: Métis political organizations, the Canadian government, and competing concepts of Aboriginality », The American Indian Quarterly 25, no 1 (2001), pp. 73-92.

[7] Nous pensons en particulier à la famille Powley ici, de l’affaire R. c. Powley, [2003] 2 R.C.S. 207, 2003 CSC 43, menant à la première victoire juridique pour des Métis en lien avec l’article 35. L’histoire de cette famille, citée au procès, démontre bien la non-linéarité de la transmission de l’identité métisse, et les nombreuses identifications utilisées dans cette famille, incluant indienne, canadienne-française et blanche (« white »). Malgré les efforts de la Couronne souhaitant discréditer les Powley, en illustrant entre autres la présence d’un seul ancêtre autochtone il y a de cela six générations, les Powley furent quand même victorieux devant la Cour suprême du Canada. Notons également que la famille Powley, qui descend d’un voyageur canadien-français marié à une Amérindienne du Wisconsin, et dont les ancêtres ont séjourné à Détroit, n’a aucun lien avec les Métis de la rivière Rouge. Voir Canada, Factum of the Appellant, Her Majesty the Queen, in R. v. Powley [2003], 2003, et les transcriptions suivantes disponibles sur demande à la Cour suprême du Canada : R. v. Powley. [2003] 2 S.C.R. 207, 2003 SCC 43. Preuve de H. Armstrong, transcriptions du vol. IV, pp. 56-57, 64-65, 67-71, 73-74, 82-86, 119,125, 132-133, 155, 157,160-161, 169-171 (AAR, vol. I, tab 33).

[8] Voir par exemple les travaux de Gerald Ens à ce sujet, incluant « Metis Ethnicity, Personal Identity and the Development of Capitalism in the Western Interior. The Case of Johnny Grant », dans From Rupert’s Land to Canada, édité par Theodore Binnema, Gerhard Ens et R. C. MacLeod, Edmonton, University of Alberta Press, 2001, pp. 160-177.

[9] Voir les écrits de Harry Daniels à ce sujet, en particulier Declaration of Métis and Indian rights, Ottawa, Native Council of Canada, 1979. Voir également l’important témoignage de la Métisse Joyce Green à cet effet, dans « Don’t Tell Us Who We Are (Not): Reflections on Métis Identity », Aboriginal Policy Studies 1, no 2, 2011, pp. 166-170.

[10] Voir à ce sujet l’article du Président du Native Council of Canada (NCC), « Working for the interest of our people is our only reason for being here », Journal L’Alliance, décembre 1983, p. 7.

[11] On consultera à cet effet la lettre de Harry Daniels envoyé à Kirby Lethbridge (17 février 1994) reproduite dans les annexes (5F) du rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones, Royal Commission on Aboriginal Peoples, Report of the Royal Commission on Aboriginal Peoples, Vol. 5: Renewal: A Twenty-Year Commitment, dans For Seven Generations: An Information Legacy of the Royal Commission on Aboriginal Peoples [Electronic], Ottawa, Libraxus, 1997. Daniels y déclare ceci :

In response to your question “What did the term ‘Metis’ mean when inserted into the Constitution of Canada?” […] Firstly, let me state that at the time I was President of the Native Council of Canada which was a Federation of Metis and Non-Status Indian Organizations representing Metis and Non-Status Indians from the Yukon to Newfoundland. […] On the 30th of January, 1981 when the agreement was reached that Indians, Inuit and Metis be specifically identified as Aboriginal People, in what is now Section 35(2) of the Constitution Act, 1982, it was at my insistence that the above-mentioned were included.

With specific reference to the term “Metis” it was understood at the time that it (Metis) included the member organizations and their constituents who self-identified as a Metis person. The notion being that self-identity is a right that cannot be usurped by any means. It was also understood that the term Metis was not tied to any particular geographic area, keeping in mind that Aboriginal people from coast to coast identified with the term Metis as their way of relating to the world. (Nous soulignons.)

[12] Selon ce raisonnement, exemplifié par les critères d’admission du Métis National Council, il suffit qu’une personne se trouve au moins un ancêtre ayant pris un script mentionnant Half Breed, par exemple, ou ayant fait notamment parti des résistances du Nord-Ouest (1816-1885), pour être admis comme un « véritable » Métis, appartenant donc à ce que le Metis National Council définit comme la « nation métisse ».

[13] Voir ici les travaux de Chris Andersen, en particulier Métis: Race, Recognition, and the Struggle for Indigenous Peoplehood, Vancouver, UBC Press, 2014.

[14] Leroux 2017. À 00:10:02.

[15] Voir la citation suivante de Chris Andersen que l’on retrouve dans Métis: Race, Recognition, and the Struggle for Indigenous Peoplehood, Vancouver, UBC Press, 2014, p. 24 :

Despite the racialization that has shaped Métis politics, however, the category “Métis” is not a soup kitchen for Indigenous individuals and communities disenfranchised in various ways by the Canadian state (see Andersen 2011): however volatile our Métis citizenship codes have necessarily become in the racialized cauldron of Canada’s colonialism, they deserve to be respected. (Nous soulignons.)

[16] Voir: Chris Andersen, Who is Indigenous? Indigenous ancestry, white possessiveness and the tyranny of self-identification, conférence d’ouverture prononcée le 7 novembre 2016 à l’Université Western, London (Canada), 2016. Lien YouTube consulté le 24 mai 2017 : https://www.youtube.com/watch?v=CSc4YfYEfSU.

[17] Voir Chelsea Vowel et Darryl Leroux, « White Settler Antipathy and the Daniels Decision »,” Topia: Canadian Journal of Cultural Studies , no 36, Fall 2016, p. 35.

[18] « Les Métis du Québec accusent un conférencier invité à l’UdeM de négationnisme historique », Radio-Canada, Espace autochtone, 26 septembre 2017. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1058058/metis-quebec-accusation-darryl-leroux-universite-montreal-negationnisme-historique.

[19] « Un professeur remet toujours en question l’augmentation du nombre de Métis au Québec », Radio-Canada, Espace autochtone, 27 septembre 2017. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1058312/un-professeur-remet-toujours-en-question-laugmentation-du-nombre-de-metis-au-quebec.

[20] Voir la confirmation de l’augmentation de 158 % depuis disparue étrangement du compte Twitter du professeur Leroux, mais toujours disponible sur le compte Twitter de la Fédération métisse du Canada, en date du 13 octobre 2017 : https://twitter.com/metisfederation/status/918923970514124801?s=07.

[21] Voir le tableau 1.7 (p. 12) du tableau statistique canadien produit par l’Institut de la statistique Québec, où l’on peut voir les chiffres divisés selon les catégories « ascendance » et « identité », pour les années 2001 et 2006 respectivement. Nous présumons qu’il s’agit là des sources de Leroux. Les sources de ce dernier demeurent en effet plutôt obscures. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/economie/comparaisons-economiques/interprovinciales/chap1.pdf.

[22] Consultez le tableau 13, « Taille et croissance de la population métisse, Canada, provinces et territoires, 1996 et 2006 », issu du rapport intitulé Statistique Canada, recensements de la population, 1996 et 2006. Selon ce rapport, le Québec n’enregistrait certainement pas la plus grosse hausse. Ce tableau indique une hausse entre 1996 et 2006 de 80 % pour le Québec, de 242 % pour l’Ontario et de 132 % pour la Colombie-Britannique. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://www12.statcan.gc.ca/census-recensement/2006/as-sa/97-558/table/t13-fra.cfm.

[23] Leroux 2017. À 11:30.

[24] Voir « Les Métis du Québec accusent un conférencier invité à l’UdeM de négationnisme historique », Radio-Canada, Espace autochtone, 26 septembre 2017. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://ici.radio-canada.ca/espaces-autochtones/a-la-une/document/nouvelles/article/1058058/metis-quebec-accusation-darryl-leroux-universite-montreal-negationnisme-historique.

[25] Leroux 2017. À 54:00:00.

[26] Voir Chagnon 2017.

[27] Leroux 2017. À 1:15:00.

[28] Leroux explique dans son résumé de conférence : « Nous démontrerons ainsi comment ces propos au Québec méprisent les droits et la souveraineté des réels peuples autochtones. » (Leroux 2017).

[29] Nation haïda c. Colombie-Britannique (Ministre des Forêts), [2004] 3 R.C.S. 511, 2004 CSC 73. On consultera les excellentes précisions par Sébastien Grammond au sujet de ce principe juridique en lien avec la décision Haïda. Sébastien Grammond, Terms of Coexistence: Indigenous Peoples and Canadian Law, Toronto, Carswell, 2013, p. 314 et sqq.

[30] Nation Tsilhqot’in c. Colombie‑Britannique, 2014 CSC 44, [2014] 2 R.C.S. 256, au paragraphe 125.

[31] Voir R. v. Hirsekorn, 2012 ABCA 21. Voir R v. Hirsekorn, 2010 ABPC 385, au paragraphe 97 pour la mention de conflits entre les Métis de la rivière Rouge et la confédération des Pieds-Noirs.

[32] Benjamin Sulte « L’esclave en Canada », Revue canadienne, nouvelle série, Vol. VII, Montréal, La compagnie de publication de la revue de Montréal, 1911, p. 324.

[33] L’Alliance, « Presentation of the Native Council of Canada to the Special Parliamentary Commission on Aboriginal Affairs », Le Journal L’Alliance 10 (6), décembre 1983, p. 6.

[34] Voir Nelson Amos, « Nous devons nous prendre en main pour aller à contre-courant de la dépossession », Le Journal L’Alliance 8 (1), juin 1981, p. 14. Dans cet article de L’Alliance, il est intéressant de noter comment Amos souligne que les Métis demandent le droit d’être consultés sur l’usage du territoire. De façon notoire, la formulation est ici collective et certainement distinctive. Monsieur Amos précise même que ce sont « les Métis » de la région de Pontiac-Labelle (donc de l’Outaouais) qui contrôlaient jusqu’en 1945 les zones de trappe, avant les perturbations de plus en plus grandes causées par les industries forestières et papetières.

[35] L’Alliance, « Discriminations entre Autochtones. Un club de hockey métis forcé de se retirer d’une compétition. » Le Journal L’Alliance 12 (2), 1er avril 1985, p. 17.

[36] Louis Riel, « 3-156 Les Métis du Nord-Ouest. [Régina]. 85/10-11 », dans The Collected Writings of Louis Riel / Les écrits complets de Louis Riel, édité par George Stanley, Raymond Huel, Gilles Martel, Glen Campbell, Thomas Flanagan et C. Rocan, vol. 3, Edmonton, The University of Alberta Press pp. 278-294, aux pages 278-279.

[37] Voir la couverture médiatique que provoqua la conférence du professeur Adam Gaudry (Université de l’Alberta), défendant des arguments similaires à Darryl Leroux, visant cette fois l’héritage Métis acadien à qui Gaudry veut refuser l’usage du terme Métis. The Signal, « Critics reject claim Métis exist only in the West », 9 février 2016. Consulté le 13 octobre 2017 : http://signalhfx.ca/critics-reject-claim-metis-exist-only-in-the-west/.

[38] Sur des travaux concernant les Métis acadiens, on consultera Denis Jean, « Le rôle des Métis dans l’histoire de la colonie de l’Acadie », Cahiers de la Société historique acadienne, vol. 48, n° 2 (juin 2017), pp. 54-72; Ainsi que l’excellente thèse de K. K. MacLeod, Displaced mixed-blood: an ethnographic exploration of Métis identities in Nova Scotia, ProQuest Dissertations Publishing, 2013. Voir également les travaux de Victorin N. Mallet, Évidences de communauté métisses autour de la baie des Chaleurs, Marquis, Shédiac Cape (N.-B.).

[39] Paul L. A. H. Chartrand, « Understanding the Daniels Case on s. 91 (24) Constitution Act 1867 », Aboriginal policy studies, vol. 3, no 3, 2014, p. 128 :

As mentioned in my earlier comment on the trial-level decision, this approach performs the function, probably not contemplated by the Court, of distinguishing Métis people from French-Canadians, who are also indigenous to Canada but are not one of the Aboriginal peoples recognized in s.35 of the Constitution Act 1982. (Nous soulignons.)

[40] Leroux 2017. À 1:22:15.

[41] Louis Riel, « 3-156 Les Métis du Nord-Ouest. [Régina]. 85/10–11 », dans The Collected Writings of Louis Riel / Les écrits complets de Louis Riel, édité par George Stanley, Raymond Huel, Gilles Martel, Glen Campbell, Thomas Flanagan et C. Rocan, vol. 3, Edmonton, The University of Alberta Press, 1985, p. 278.

[42] Denis Combet et Ismène Toussaint, Gabriel Dumont. Souvenirs de résistance d’un immortel de l’Ouest, Québec, Cornac, 2009, p. 238.

[43] L’exécutif de l’Alliance, « Lettre expédiée à Otta Lang », Le Journal Alliance 6 (1), janvier 1979, p. 6.

[44] Robert Foxcurran, Michel Bouchard et Sébastien Malette, Songs Upon the Rivers: The Burried History of the French-Speaking Canadiens and Métis from the Great Lakes and the Mississippi across to the Pacific, Montréal, Baraka Books, 2016, pp. 378-383.

[45] SHSB, Société historique de Saint-Boniface, Winnipeg. Lettre de Louis Riel à Paul Proulx, Fonds Corporation archiépiscopale catholique romaine de Saint-Boniface, 0075. Série Alexandre Taché, Correspondance. 52987-52990, 1877, p. 3.

[46] On consultera les articles suivants pour mesurer l’ampleur de l’exclusion des Métis francophones de l’Union nationale métisse Saint-Joseph du Manitoba par le Metis National Council : Bernard Bocquel, « Louis Riel n’appartient pas à la MMF », La Liberté, publié le 30 novembre 2016. Lien consulté le 13 octobre 2017 : https://www.pressreader.com/canada/la-libert%C3%A9/20161130/281573765303614; « Union nationale métisse et MMF, une lutte qui ne date pas d’hier ». CBC Manitoba, 25 mai 2017. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1034746/coffre-souvenirs-130e-anniversaire-union-nationale-metisse; « L’union nationale métisse n’est pas la bienvenue à la table des négociations, dit la MMF ». CBC Manitoba, 10 février 2017. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1016176/union-nationale-metisse-st-joseph-pas-bienvenue-table-negociations-mmf-ottawa-gouvernement-federal-manitoba; « Une lettre ouverte à la ministre Bennett au sujet des droits des Métis francophones de la rivière Rouge », CBC, 8 février 2017. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1015633/une-lettre-ouverte-a-la-ministre-bennett-au-sujet-des-droits-des-metis-francophones-de-la-riviere-rouge.

[47] Voir cet article qui exemplifie ces rapprochements entrepris par Monsieur Gabriel Dufault : « Le Grand Dérangement Métis à Yamachiche », L’Écho de Maskinongé, 16 juillet 2008. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://www.lechodemaskinonge.com/communaute/2010/1/27/le-grand-derangement-metis-a-yamachiche-582540.html.

[48] Louis Riel, « 3-072 Lettre à R.B. Deanne, à Edgar Dewdney, et à John A. Macdonald. Régina. 85/07/06 », dans The Collected Writings of Louis Riel / Les écrits complets de Louis Riel, édité par George Stanley, Raymond Huel, Gilles Martel, Glen Campbell, Thomas Flanagan et C. Rocan, vol. 3, Edmonton, The University of Alberta Press, 1985, pp. 117-129, à la page 121.

[49] Nous tenons à remercier monsieur Guillaume Marcotte pour les nombreuses sources archivistiques qu’il accepta gracieusement de partager sur ce sujet. Un article sur la tradition orale de Marie-Louise Riel et les familles métisses de l’Outaouais est présentement sous presse.

[50] Bibliothèque et Archives nationales du Québec, Rouyn-Noranda, Journal d’une Mission faite dans l’Été de 1838, au lac Témiskaming, au lac d’Abittibi, au Grand Lac et au Fort des Allumettes [copie], 1838, Folio 6, Fonds Donat Martineau, P10, S3, SS3, D4, P29; cité dans Guillaume Marcotte, Les francophones et la traite des fourrures du Grand Témiscamingue. Un dictionnaire biographique, 1760-1870, Québec, Éditions GID, 2017.

[51] Bibliothèque et Archives Canada, North Temiscamingue Agency – Correspondence regarding the land occupied by half breeds, the hospital, the schools on the Temiscamingue Reserve, 1892-1896, RG 10, volume 2654, file 132, 413.

[52] James Martin, « River Desert Agency, Maniwaki, Ottawa Co., Que., 11th Aug., 1894 », dans Annual Report of the Department of Indian Affairs for the Year Ended 30th June 1894, edited by the Dominion of Canada, 31-32, Ottawa: S. E. Dawson, 1895.

[53] Bibliothèque et Archives Canada, River Desert Agency – Maniwaki – Reports of inspector J.A. MacRae and Martin Bensen respecting schools in the agency, condition of the band members and valuation of lands. 1901-1909, RG 10, volume 3048, pièce 237, 660.

[54] Bibliothèque et Archives Canada, Quebec Fur Conservation – Correspondence and accounts regarding hunting and trapping licences. 1942=1943. RG 10, volume 6752, pièce 420-10-2.

[55] Joseph Bouchette, The British Dominions in North America; or a Topographical and Statistical Description of the Provinces of Lower and Upper Canada, New Brunswick, Nova Scotia, the Islands of Newfoundland, Prince Edward, and Cape Breton. Including Considerations on Land-Granting and Emigration. To Which are Annexed, Statistical Tables and Tables of Distances, &c. Vol. 1. Londres. Longman, Rees, Orme, Brown, Green and Longman, Paternoster-Row, 1832, p. 190.

[56] Sébastien Malette, « L’identité métisse au Québec : Le fil du fléché retrouvé », Policy Options Politiques, 2 novembre 2014. Lien consulté le 13 octobre 2017 : http://policyoptions.irpp.org/magazines/policyflix/lidentite-metisse-au-quebec-le-fil-du-fleche-retrouve/.

[57] Consultez les articles suivants pour une description des événements et la description des émeutiers comme des Métis acadiens distincts des Micmacs, des Français et des Anglais: L’Étendard du 18-19 février 1886, Le Canadien du 19 février 1886, La Minerve du 18 février 1886, La Justice du 18 février 1886, The Morning Chronicle du 19 février 1886. Consulter ce site web où des reproductions des articles sont conservées (lien consulté le 13 octobre 2017) : https://metisgaspesie.weebly.com/journal-leacutetandard-et-le-canadien.html.

[58] Voir la description comparant les « Paspébiac Half breeds » avec les Métis du Nord-Ouest dans l’article suivant : « The destitute fishermen: more trouble anticipated projects to relieve the poor families », New York Times, Feb 17, 1886, p. 5.

[59] Pour un échantillon seulement des travaux du professeur Gagnon, voir D. Gagnon, H. Giguère, L’identité métisse en question : stratégies identitaires et dynamismes culturels, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012; H. Giguère, D. Gagnon, « Présentation : Le Métis comme catégorie sociale : Agencéité et enjeux sociaux », Anthropologie et Sociétés, 38 (2), 2014, pp. 13-26; D. Gagnon, « La Nation métisse, les autres Métis et le métissage : Les paradoxes de la contingence identitaire », Anthropologie et Sociétés, 30 (1), 2006, pp. 180-186.

[60] Pour une excellente lecture sur la situation juridique des Métis au Québec, voir l’article bilingue disponible en ligne et gratuitement : Étienne Rivard, « L’indéfendable entre-deux ou l’arbitraire spatiolégal du fait métis au Québec », Justice spatiale, n° 11, mars 2017 (http://www.jssj.org). Pour un échantillon seulement des travaux d’Étienne Rivard, on consultera É. Rivard, « Métissage in New France and Canada 1508 to 1886 », Recherches amérindiennes au Québec, 39 (3), 2009, p. 130; É. Rivard, « Au-delà de Powley : L’horizon territorial et identitaire des Métis », Recherches amérindiennes au Québec37 (2/3), 2007, p. 97.

[61] Voir les excellents travaux de Guillaume Marcotte : G. Marcotte, « Intempérance et piété chrétienne : les voyageurs canadiens et l’implantation des missions catholiques chez les Autochtones d’Abitibi-Témiscamingue 1836-1863 », Rabaska. Revue d’ethnologie de l’Amérique française 12, 2014, pp. 57-87; G. Marcotte, « Un “tracé d’une grande valeur” : La carte indienne de Cameron et son potentiel ethnohistorique associé à l’Outaouais supérieure, 1760-1870 », Recherches amérindiennes au Québec XLV (2-3), 2015, pp. 77-91. G. Marcotte, Les francophones et la traite des fourrures du Grand Témiscamingue. Un dictionnaire biographique, 1760-1870, Québec, Éditions GID, 2015.

[62] Leroux 2017. Entre 00:27:30 et 00:30:00; 1:12:15.

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Classé dans Sébastien Malette

Les amendements du projet de loi S-3 à la Loi sur les Indiens et la bataille sans fin pour l’égalité des femmes autochtones

Traduction d’un texte de Pamela Palmater, par René Lemieux | ce texte a d’abord été publié en anglais sur le blogue personnel de l’auteure

Pamela Palmater

Le Comité permanent des affaires autochtones et du Nord (INAN) du Parlement étudie actuellement le Projet de loi S-3, Loi modifiant la Loi sur les Indiens (élimination des iniquités fondées sur le sexe en matière d’inscription). Comme son titre le suggère, ce projet de loi devrait être en mesure d’éliminer la discrimination fondée sur le sexe toujours en cours dans les dispositions relatives à l’inscription et à l’appartenance aux communautés dans la Loi sur les Indiens – mais il ne le fait pas. Les dispositions relatives à l’inscription dans la Loi sur les Indiens sont déjà un ensemble compliqué et désordonné de règles destiné à légitimer la disparition des Indiens – et la version du projet de loi n’améliore en rien la situation[1].

Toutefois, des organisations de défense des droits des Premières Nations, des Autochtones et des femmes autochtones, ainsi que des juristes, ont été entendus par le Sénat lors de l’étude préliminaire du projet de loi et ont tous convenu que le projet de loi du gouvernement n’arrivait pas à éliminer la discrimination fondée sur le sexe. Ils ont présenté un amendement afin de remédier à l’essentiel de la discrimination encore présente – pour finalement constater que le gouvernement s’y oppose.

Le Projet de loi S-3 est maintenant étudié à la Chambre des communes et le gouvernement continue à défendre sa version discriminatoire du projet de loi. Nous devons continuer à faire pression sur le Canada pour remédier à cette injustice de longue date contre les femmes autochtones et leurs enfants.

Ce qui suit est une chronologie servant à fournir un contexte explicatif de la situation actuelle.

 

1968Mary Two-Axe Early (Kahnawake) a fondé l’organisation Equal Rights for Native Women (Égalité des droits pour les femmes autochtones) pour défendre l’égalité des sexes dans la Loi sur les Indiens. Mary s’était marié à un non-Indien, avait perdu son statut, et, en conséquence, sa bande avait tenté de l’expulser.

Dans les versions antérieures de la Loi sur les Indiens, les Indiennes qui mariaient des non-Indiens perdaient leur statut, tout comme leurs enfants. En revanche, les Indiens (de sexe masculin) qui mariaient des non-Indiennes gardaient leur statut et leurs épouses non indiennes obtenaient le statut – assurant également à leur enfant l’obtention du statut.

Les revendications de Mary ont réussi à faire connaître dans les médias les enjeux sur cette question et, à l’époque, la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada a fait des recommandations pour modifier ces dispositions discriminatoires.

Voir le Rapport de la Commission royale d’enquête sur la situation de la femme au Canada (1970).

 

1973 – Jeannette Corbiere-Lavell (Wikwemikong) et Yvonne Bédard (Six Nations) ont perdu leur cause devant la Cour suprême du Canada. Cette cause contestait les dispositions de la Loi sur les Indiens concernant le mariage avec un non-Indien. La Cour a jugé que la Déclaration canadienne des droits, qui garantissait l’égalité devant la loi, ne pouvait pas invalider la Loi sur les Indiens. Voir l’arrêt de la Cour suprême.

 

1974 – L’Association des femmes autochtones du Canada est fondée pour défendre les droits des femmes autochtones, notamment leur exclusion de l’inscription et de l’appartenance à une bande causée par les règles relatives au mariage avec un non-Indien de la Loi sur les Indiens (perte du statut d’Indienne et inadmissibilité à l’inscription).

 

1981 – Sandra Lovelace (Tobique) [aujourd’hui la sénatrice Sandra Lovelace-Nicholas] obtient gain de cause aux Nations Unies pour sa plainte pour atteinte aux droits de la personne des règles discriminatoires de la Loi sur les Indiens. Voir en anglais la décision du Comité des droits de l’homme.

 

1982 – L’ancien Premier ministre Pierre Elliott Trudeau rapatrie la Constitution, adoptant la Charte canadienne des droits et libertés qui garantit le droit à l’égalité à l’article 15.

 

1985 – Le Projet de loi C-31 modifie la Loi sur les Indiens en réponse à la cause Lovelace. Il rétablit le statut d’Indienne et l’appartenance à une bande pour les femmes autochtones qui l’ont perdu suite à un mariage avec un non-Indien en vertu du paragraphe 6(1)(c), à la place du statut entier conféré par le paragraphe 6(1)(a), ce qui a pour effet que leur droit à transmettre le statut est plus restreint que celui auquel ont droit les hommes possédant le statut Indien. Elles peuvent transmettre leur statut à leur enfant [quoique leurs enfants n’obtiennent que le statut en vertu du paragraphe 6(2)], mais pas à leurs petits-enfants.

Le statut en vertu du paragraphe 6(1) permet de transmettre le statut d’Indien à ses enfants, peu importe avec qui on se marie ou avec qui on est en couple. Le statut en vertu du paragraphe 6(2) ne permet pas de transmettre en soi le statut d’Indien, sauf à condition d’avoir un enfant avec une personne possédant le statut d’Indien inscrit.

 

1985-2010 Sharon McIvor (bande indienne Lower Nicola) conteste une forme de discrimination résiduelle qui persiste dans les dispositions sur l’inscription dans la Loi sur les Indiens. Les cours de première instance et en appel confirment l’aspect discriminatoire de la loi. La Cour suprême du Canada refuse d’entendre un appel.

 

2010 Le Projet de loi C-3 modifie la Loi sur les Indiens en réponse à la cause McIvor pour remédier à certains aspects de la discrimination fondée sur le sexe, mais en néglige plusieurs autres. Cette législation qui échoue à remédier à la discrimination suscite plus de procès.

 

2010 Sharon McIvor saisit immédiatement le Comité des droits de l’homme des Nations Unies alléguant le manquement du Canada à éliminer toute discrimination fondée sur le sexe dans l’inscription au statut d’Indien. Voir le texte de la requête en anglais.

 

2015 Stéphane Descheneaux, Susan Yantha et Tammy Yantha (Abénakis d’Odanak) obtiennent gain de cause devant la Cour supérieure du Québec contre des dispositions sur l’inscription dans la Loi sur les Indiens qui perpétuent la discrimination entre les descendants des Indiennes et les descendants des Indiens. Voir l’arrêt de la Cour supérieure du Québec.

 

2016 Le Projet de loi S-3 est introduit au Sénat dans le but avoué d’« éliminer les inégalités fondées sur le sexe » dans la Loi sur les Indiens. Le consensus des organisations de défense des droits des Premières Nations et des femmes autochtones, ainsi que des juristes entendus par le Comité sénatorial permanent des peuples autochtones, indique que le Projet de loi S-3 n’élimine pas toutes les inégalités fondées sur le sexe.

Alors que le ministère des Affaires indiennes et du Nord (INAC) et le ministère de la Justice prétendent que le projet de loi respecte la Charte (c’est-à-dire qu’il n’y a plus de discrimination fondée sur le sexe), les témoins experts ont souligné les formes supplémentaires de discrimination fondée sur le sexe dont le projet de loi ne tient pas compte.

En conséquence, le Sénat a suspendu l’examen du projet de loi et a demandé à INAC d’obtenir de la Cour une prolongation pour qu’un projet de loi plus conforme puisse être rédigé.

 

Avril 2017 – Lynn Gehl obtient gain de cause contre INAC pour sa plainte quant à la paternité inconnue ou non déclarée, ce qui force INAC à apporter des modifications supplémentaires au Projet de loi S-3 afin de répondre également à cet enjeu. Voir l’article en anglais.

 

2017 – L’étude du Projet de loi S-3 se poursuit au Sénat et les mêmes témoins experts ont exprimé les mêmes préoccupations sur le fait que INAC ne se soit pas servi de la prolongation donnée par la Cour pour modifier le projet de loi afin d’éliminer toute discrimination fondée sur le sexe dans la Loi sur les Indiens.

Un des principaux sujets de préoccupation est l’incapacité de la modification précédente (le Projet de loi C-3) à remédier à la discrimination fondée sur le sexe pour les Indiennes nées avant 1951 – un enjeu que INAC désigne comme une « discrimination complexe » dont il serait préférable de s’occuper lors d’une Phase 2, à savoir lors de discussions futures.

Ne faisant pas confiance aux nombreuses promesses de Phase 2 énoncées lors des modifications antérieures, les femmes autochtones ont demandé au Sénat d’amender le Projet de loi S-3 afin de remédier à toutes les formes de discrimination fondée sur le sexe. À cette fin, la sénatrice Marilou McPhedron a déposé un amendement connu sous le nom de « 6(1)(a) jusqu’au bout » [6(1)(a) all the way] qui donne un droit égal à l’inscription aux Indiens et Indiennes né-e-s avant le 17 avril 1985, incluant ceux et celles né-e-s avant 1951, ainsi qu’à leurs descendants.

Un grand nombre de lettres d’appui à cet amendement ont été envoyées au Sénat et au bureau de la ministre, aux organisations de Premières Nations et de groupes de femmes, à des individus et à des familles. La ministre Bennett y a répondu par une campagne de peur en disant que cet amendement pourrait conférer des droits à deux millions de personnes et en insistant sur le fait que le gouvernement ne peut pas légiférer sans consulter les Premières Nations.

 

Mythes et réalités à connaître pour comprendre le Projet de loi S-3 :

 

Mythe 1 :

Le Projet de loi S-3 est conforme à la Charte et remédie à toutes les formes connues de discrimination fondée sur le sexe.

 

Réalité :

Toutes les fois que le gouvernement a prétendu que la Loi sur les Indiens était conforme à la Charte, il a été démontré en cour que ce n’était pas le cas. De plus, bien que leur prétention initiale voulait que le Projet de loi S-3 remédiât à toutes les formes connues de discrimination fondée sur le sexe, la ministre Bennett admis plus tard que « nous ne faisons pas tout ce qu’on peut en ce qui a trait à la discrimination » (cité en anglais dans un article de The Globe and Mail).

Il faut également noter que la ministre de la Justice libérale actuelle, Jodi Wilson-Raybould, défend le projet de loi, même si lorsqu’elle était chef régionale de l’Assemblée des Premières Nations de la Colombie-Britannique, elle a écrit une lettre au gouvernement stipulant que la date butoir de 1951 était discriminatoire et qu’elle devrait être amendée. C’était aussi l’ancien gouvernement libéral qui a déposé l’amendement « 6(1)(a) jusqu’au bout » [6(1)(a) all the way] lors de l’étude du Projet de loi C-3. À cette époque, ils étaient d’accord pour éliminer toutes les discriminations – ils ne le sont plus maintenant.

 

Mythe 2 :

La ministre Bennett prétend que des millions de nouveaux Indiens seront inscrits si l’amendement est adopté (en anglais dans un article de The Globe and Mail).

 

Réalité :

Il y a moins de 900 000 Indiens inscrits au Canada. Remédier à la discrimination fondée sur le sexe dont souffrent les Indiennes qui se sont mariées avec un non-Indien avant 1985 et conférer aux descendants des femmes le statut d’Indien au même titre qu’aux descendants des hommes indiens, cela ne pourrait pas éventuellement augmenter de deux millions le nombre d’Indiens au Canada. Plusieurs sont déjà décédés, plusieurs ne feront pas de demande pour obtenir le statut et plusieurs ont déjà le statut – ils obtiendraient seulement un plus haut degré de statut, mais ne s’ajouteront pas au nombre d’Indiens au Canada. Chaque fois que la Loi sur les Indiens a été modifiée, INAC a grandement surestimé les nombres afin d’instiller la peur et la dissension. Malheureusement, mais de manière prévisible, l’Assemblée des Premières Nations est aussi engagée dans une campagne de peur dans le même ordre d’idées que INAC.

Personne ne se souciait du nombre de nouvelles inscriptions lorsque les hommes indiens et les femmes blanches étaient inscrits – cela semble maintenant être un enjeu uniquement parce qu’il s’agit d’Indiennes.

 

Mythe 3 :

Toutes ces nouvelles inscriptions vont coûter beaucoup trop d’argent.

 

Réalité :

Chaque année, le Canada croît de 800 000 nouveaux Canadiens, soit par la naissance, soit par l’immigration – tous ces nouveaux Canadiens bénéficient de l’accès à un vaste éventail de programmes sociaux dans une proportion de deux à trois fois supérieure à ce qui est accordé aux Premières Nations pour les mêmes genres de services. Un tel ajout, qui n’arrive qu’une fois, au registre des Indiens ne va pas ruiner l’État. Surtout, tout le monde au Canada a droit à l’égalité des sexes – indépendamment des coûts potentiels. De plus, INAC a déjà témoigné devant le Sénat pour indiquer qu’ils ne s’attendent pas à une augmentation des coûts pour les Premières Nations puisque la majorité des nouveaux inscrits vivront hors réserve.

 

Mythe 4 :

Le Canada a besoin de temps pour consulter les Premières Nations sur la manière de modifier la Loi sur les Indiens afin d’éliminer la discrimination fondée sur le sexe.

 

Réalité :

La question de la discrimination fondée sur le sexe dans la Loi sur les Indiens (et comment y remédier) n’est pas nouvelle. Depuis plusieurs décennies, les Premières Nations et les organisations de femmes autochtones ont engagé des discussions avec INAC sur les manières de modifier la Loi sur les Indiens. Des consultations, des sessions d’information et de multiples tables de discussion ont lieu depuis aussi loin que, et ont même eut lieu bien avant, les modifications de 1985. Même si quarante années de consultation n’avaient pas déjà eu lieu, ce qui est le cas, le gouvernement ne pourrait pas légitimement consulter à savoir s’il peut continuer de discriminer contre les femmes autochtones. Le gouvernement a une obligation constitutionnelle et fiduciaire de ne pas discriminer.

Légalement, ce gouvernement n’a pas d’autre choix que de remédier à la discrimination.

 

Mythe 5 :

Il est acceptable de remettre cette question de la discrimination fondée sur le sexe à plus tard.

 

Réalité :

L’article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés garantit l’égalité entre les hommes et les femmes.

L’article 35(4) de la Loi constitutionnelle de 1982 garantit l’égalité entre les hommes et les femmes autochtones en ce qui a trait aux droits ancestraux et issus de traités.

L’article 3 de la Loi canadienne sur les droits de la personne interdit la discrimination fondée sur le sexe dans les dispositions des programmes et services fédéraux.

L’article 44 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones garantit l’égalité entre les hommes et les femmes autochtones pour tous les droits inclus dans la déclaration, en particulier en ce qui a trait à l’appartenance à une nation autochtone.

À maintes reprises, plusieurs organes internationaux s’occupant des droits de la personne ont exhorté le Canada à éliminer de la Loi sur les Indiens la discrimination fondée sur le sexe complètement et une fois pour toutes. Ils ont souligné que cette discrimination est une des causes principales des disparitions et des assassinats de femmes et de filles autochtones.

Il est plus que temps que le Canada modifie enfin la Loi sur les Indiens et qu’il élimine la discrimination fondée sur le sexe dans l’inscription des Indiens. Les législateurs n’ont pas besoin de plus de procès, de rapports des Nations Unies ou d’enquêtes nationales pour justifier une intervention.

À présent, c’est simplement une question de volonté politique.

On peut trouver une lettre modèle qui peut être utilisée pour appuyer ces amendements : en anglais sur le site web de l’Alliance féministe pour l’action internationale et en français en suivant ce lien.


Note

[1] Voir les textes dédiés à cette question sur le site web de l’auteure.

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Classé dans Pamela Palmater, René Lemieux

Les langages de la colonisation: quelques éléments de réflexion sur le régime linguistique subalterne en Amérique du Nord

Par Dalie Giroux, Université d’Ottawa | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Les lieux de la colonisation sont marqués et habités à la fois par un régime linguistique dominant, le langage ou les langages des colonisateurs, et par un régime linguistique subalterne, le langage ou les langages des colonisés. Les traductrices et les traducteurs en contexte colonial, en particulier si elles et ils s’intéressent aux productions langagières autochtones (aux arts comme aux sciences), s’activent à la limite de ces régimes en tentant d’assurer la traductibilité de l’un dans l’autre, en cherchant à faire passer des éléments d’un régime linguistique à l’autre, ou en rendant des échanges possibles au sein d’un même régime. J’entends montrer que ces pratiques peuvent être décolonisatrices. Pour ce faire, je présenterai d’abord un panorama des relations entre le régime linguistique dominant et le régime linguistique subalterne en Amérique du Nord. Je proposerai ensuite un programme de recherche prenant pour objet les conséquences de cette configuration singulière sur la traduction des langues autochtones, en relation avec la situation du français américain. Dans un troisième et dernier temps, j’offrirai des pistes de réflexion quant à la mise en œuvre de ce programme à partir de cas concrets.

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Classé dans Dalie Giroux

« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

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Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

trudeau-coquelicot

« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Classé dans Simon Labrecque

Lévis-Bellechasse Parano, ou Peur et dégoût aux Etchemins

Pour « une équipée sauvage au cœur du rêve [canadien] » avec Steven Blaney

Par Simon Labrecque

Il faudrait peut-être commencer à parler maintenant de ce que vous me faites et de ce que je vous fais.

David Cooper, Une grammaire à l’usage des vivants [1974][1]

Tout ce qui agit est une cruauté.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double [1935][2]

1286015-steven-blaneySans une énergique mise en récit journalistique, dans les deux langues officielles, qui le fasse paraître véritablement redoutable aux yeux d’acteurs décisifs de son propre camp et d’autres partis, Steven Blaney restera « simple député » pour plusieurs années encore. S’il n’accumule ni n’intensifie un réel pouvoir de conviction, s’il ne produit pas une apparence de ruse et d’intelligence politiques par la maîtrise agile et publique des signes, voire du grand réseau de l’échange symbolique avec la mort qui est l’espace privilégié de manifestation d’un certain conservatisme colonial canadien, sa course à la chefferie du Parti conservateur n’aura été qu’un léger divertissement pour ses partisans dans Bellechasse—Les Etchemins—Lévis. Ç’aura été une parenthèse pour les partisans de son collègue et adversaire Maxime Bernier, dans la Beauce voisine, ainsi que pour les conservateurs et conservatrices du Québec entier. Ç’aura enfin été un événement mineur, quoique de manière un peu plus lourde que légère, un peu plus inquiétante que divertissante, pour les francophones et pour certains anglophones d’une mare à l’autre.

Je ne me propose pas, ici, de produire cette mise en récit journalistique enlevante – je suis maintenant trop casanier pour couvrir une campagne à travers le Canada –, mais j’aimerais réfléchir à quelques conditions de possibilité et à certains effets probables d’une telle mise en scène. J’aimerais plus précisément travailler l’hypothèse suivante : pour en arriver à paraître redoutable, Blaney aura besoin que quelqu’un fasse pour et contre lui ce que le journaliste et écrivain étatsunien Hunter S. Thompson – père du « journalisme gonzo » dans lequel la couverture d’un événement fait partie de l’histoire à raconter – a fait avec Richard Nixon dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire le présenter comme « l’envers ténébreux du rêve américain », un intense repoussoir incarnant tout ce qui ne va pas avec le pays, une véritable figure du Mal en politique. Une couverture « gonzo » de la course de Blaney explorerait l’hypothèse émise par le théoricien des communications Michael Dorland à la fin des années 1980 à l’effet que le Canada, à l’instar de l’Afrique du Sud et d’Israël, est, en tant qu’État-nation, « une créature de panique », un espace où « la panique est la devise [currency] du social »[3]. La panique n’est-elle pas le fond de commerce de Steven Blaney?

On imagine Justin Trudeau bien soutenu, sinon savamment dirigé par de jeunes requins libéraux, tacticiens plus ou moins véreux en devenir, encore anonymes mais formés à la dure école machiavélique des jeux de coulisses ombrageux par de vieux stratèges comme Marc Lalonde ou Jean Chrétien. À tout le moins, le Parti libéral du Canada a déjà su, et il semble avoir réappris, à faire peur à ses adversaires en politique partisane, sinon dans d’autres sphères d’activités. Sa dernière trouvaille est de miser sur la capacité de séduction et l’exemplarité du jeune Trudeau, souple, mince et sans aspérités, avec tous les outils publicitaires du marketing contemporain[4].

Pour qu’une majorité des membres d’un vieux parti transcanadien percé, rapaillé, repercé, rerapaillé, puis re-repercé comme le Parti conservateur post-Harper croit Blaney capable de gagner les prochaines élections générales, il lui faudra assurément plus ou autre chose qu’un slogan bilingue rappelant le mouvement protestant anti-rielliste Canada First du XIXe siècle et une proposition « identitaire » allant jusqu’à prôner le tout premier usage de la clause nonobstant par le gouvernement fédéral, et ce, afin de « bannir le niqab » de l’ensemble de la fonction publique fédérale! Les « stratèges » de Blaney lui ont sans doute suggéré de s’inspirer de la récente victoire de Jean-François Lisée à la chefferie du Parti québécois en capitalisant sur « l’identité » au Québec. Ils l’ont probablement invité à se distinguer du même coup de sa collègue et adversaire Kellie Leitch, qui insiste sur « les valeurs canadiennes » et « le resserrement des frontières », en offrant la possibilité au Parti conservateur d’une forte contribution québécoise à sa tête. Il est toutefois incertain que les membres du parti recherchent une telle contribution.

Dans son texte pour le Huffington Post Québec intitulé « La course plate à la chefferie du Parti conservateur », José Soucy, qui se décrit comme un « journaliste-blogueur, libre-penseur et stratège politique », souligne « qu’aucun des Québécois conservateurs – même canadiens – qui aspirent présentement à la chefferie n’est en mesure de rallier une majorité au Québec, comme un dénommé Brian Mulroney et un Lucien Bouchard ont réussi à le faire dans le passé – idem pour le ROC » (je souligne). Dans ce contexte, que dire de l’apparente naïveté avec laquelle Blaney raconte d’emblée sur les ondes de la radio de Québec qu’on lui a recommandé de ne pas « créer de division dans le parti » au cours de la course? Selon Soucy, on lui demanderait de « créer de l’unité » qu’il en serait incapable… Les conservateurs sont-ils condamnés à se chercher un « vrai chef », un « héros providentiel » pendant plusieurs années, nous faisant découvrir au passage leurs versions de Stéphane Dion et de Michael Ignatieff, « joueurs de deuxième et troisième trios », comme le dit Soucy dans le langage du hockey qui domine dans certains milieux?

Toutes proportions gardées (ou jetées aux poubelles), s’il veut être l’équivalent canadien d’un nouveau Richard Nixon – ce dernier n’ayant toutefois pas battu John F. Kennedy (à qui Trudeau Jr. aime sans doute se comparer), ni Lyndon B. Johnson, mais leurs successeurs Hubert Humphrey et George McGovern –, c’est-à-dire, s’il désire devenir leader de son parti, puis gagner les élections et s’installer solidement aux commandes de l’État (qu’importe s’il y a un Watergate à la fin du parcours…), Blaney aurait peut-être besoin de son propre Hunter S. Thompson. Il me semble, à tout le moins, qu’il lui faudrait quelqu’un qui le déteste viscéralement, en public, mais qui soit du même coup véritablement, intimement fasciné par ses prouesses politiciennes, au point d’oser affirmer, au lendemain de sa mort (probablement encore lointaine, Blaney étant un sérieux nageur fluvial) : « He was a crook », « c’était un escroc », « un salaud », « un sale »… en tout respect! Une telle détestation irait de pair avec la production d’un portrait littéraire passionnant du rusé politicien. Qui saurait faire de Blaney un révélateur du rêve collectif à tendances cauchemardesques qui trame souterrainement la vie psychopolitique de notre grégarité – de « la nation » hallucinée en tant que telle (peu importe de quelle nation il s’agisse)? Qui juge même important de s’intéresser et de s’opposer à Blaney?

Avant de trouver « notre » Thompson – et partant du fait que, malheureusement pour nous, la perspicace et fort pertinente Chantale Hébert se refuse toujours au style trash et hyper-subjectif du journalisme « gonzo » –, par-delà les illusions rétrospectives que la gloire littéraire projette assurément sur la vie politique en train de se faire (en vérité, Nixon n’a sans doute pas eu besoin de Thompson; ce fut plutôt l’inverse…), il faut nous demander si la matière première d’une telle fascination « intensifiante » tient à des qualités intrinsèques et objectives du politicien lui-même. Cette matière première ne tient-elle pas plutôt à la mise en œuvre de la couverture « gonzo » elle-même, qui s’accommoderait bien d’autres types humains, en autant que l’écriture puisse s’alimenter à une source vive, soit, ici, l’expérience d’une campagne politique enlevante? Dans le cas qui nous occupe, l’énergie politique peut-elle venir de qui couvrirait la campagne à la chefferie conservatrice canadienne au jour le jour, ou doit-elle venir du politicien en campagne? En d’autres mots, dans quelle mesure – avec combien de médiations et quelles nuances – pourra-t-on jamais associer le nom de Steven Blaney et le qualificatif « enlevant »? Enfin, quelle plateforme médiatique actuelle saurait accorder la liberté éditoriale requise et les moyens nécessaires à une telle expérimentation politico-littéraire? La récente course à la chefferie du PQ laisse plutôt voir que le milieu journalistique n’est lui-même plus « héroïque » (ce qui n’est pas nécessairement un mal), qu’aucune individualité ne s’y démarque vraiment (laissant toute la place aux « aspirants chefs », façonnés par des publicitaires), et que la politique partisane est assez « pépère »…

Lorsqu’il couvre la campagne présidentielle de 1972 pour le magazine Rolling Stones, produisant une série d’articles hallucinés qui sont ensuite publiés sous forme de livre en 1973 sous le titre Fear and Loathing: On the Campaign Trail ’72, une sorte de suite à Fear and Loathing in Las Vegas: A Savage Journey to the Heart of the American Dream (1971) – traduit sous le titre Las Vegas Parano en France et adapté pour le cinéma par Terry Gilliam en 1998, sous le titre Peur et dégoût à Las Vegas au Québec –, Hunter S. Thompson consomme une quantité indénombrable d’alcools et de drogues, du tabac à la cocaïne en passant par l’acide. Aurait-il été si pris, et sa couverture aurait-elle été si prenante, sans la mise en œuvre de ces moyens psychotropes de possession et de dépossession de soi? Il faudrait tenter le coup pour le savoir… L’inverse est toutefois plus probable : une couverture straight edge de la campagne de Blaney, sans alcool ni nicotine, voire sans café ni sucre ni internet sans-fil, ces drogues privilégiées de la psychè contemporaine. Il y aurait bien sûr un très haut risque d’endormissement, surtout que les distances à parcourir sont immenses dans le cadre d’une course véritablement canadian!

Dans sa couverture « en supplément » de la campagne de 1972, conçue pour des gens qui consultent en principe d’autres sources journalistiques mais qui, en vérité, élèvent souvent Rolling Stones au rang d’unique source d’information, le docteur ès Gonzo se concentre surtout sur la course à l’investiture du Parti démocrate, qui oppose principalement le camp de Humphrey à celui de McGovern. Il y est donc question de mille petits jeux de coulisses plus ou moins subtils et efficaces au sein d’un même parti, d’une même sensibilité, d’un même groupe. Nixon, pour sa part, est explicitement détesté avec intensité tout au long des événements et de leur couverture. Il cherche alors à se faire réélire avec assurance – ce qu’il réussira. Peut-être nous faudrait-il concevoir la course de Blaney comme celle d’un démocrate aspirant à se faire remarquer, plutôt que comme la course d’un républicain cherchant à se maintenir? Cette perspective aurait l’avantage heuristique de suggérer que Trudeau fils pourrait être un Nixon à sa manière, même si le charisme de Justin semble en faire l’antithèse du rigide Richard et le rapproche plutôt de Ronald Reagan, souriant acteur californien.

blaney-facheNotons au passage que les qualificatifs politiques « démocrate » et « républicain », outre leur usage courant dans le contexte étatsunien, semblent objectivement forts étrangers aux soucis, au parcours et à la personnalité de Blaney, « vieux bleu » (foncé ou marin) quasi monarchiste, très fier de ses politiques sécuritaires à tendances autoritaires, surfant encore sur son passage au poste de ministre de la sécurité publique sous le dernier gouvernement Harper. Son rôle dans la promotion du sévère projet de loi C-42 et la mise en récit de sa réaction stoïque aux « attaques terroristes » de 2014 à Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa occupent d’ailleurs une place de choix dans la biographie qu’il rend disponible sur son site de campagne. À l’époque, j’avais même eu un peu peur de l’ingénieur originaire de Sherbrooke, ancien candidat du parti de Mario Dumont au Québec; j’avais alors proposé à Trahir une fébrile lecture du « système nerveux » irrité et éreinté pas les tentatives de capitaliser dans l’urgence sur la violence, quelle soit « solitaire » ou d’État… Tout porte à croire que Blaney cherche à retrouver cette capacité d’effrayer, d’être pris au sérieux. Avec le reste de sa troupe, il est cependant tombé de la « scène » gouvernementale et n’est plus éclairé ni mis en valeur par la pièce qui s’y joue sans lui. Pour qu’il remonte sur scène avec fracas, il faudrait lui écrire un rôle sur mesure. C’est pour cela que Blaney a besoin de son propre Hunter S. Thompson. S’il ne fait pas peur, si personne ne croit qu’il incarne véritablement le cauchemar canadien (pour ses opposants) et si, inversement, il ne fait rêver personne, ça ratera.

Dans Romantisme politique, un livre de jeunesse essentiel mais peu lu (surtout en français, la seule traduction en date étant celle de 1928, épuisée depuis longtemps), le juriste allemand Carl Schmitt écrit un paragraphe important que j’aimerais donner à lire en entier car il semble concerner les conditions et les effets d’une couverture politique « gonzo » ou « hyper-subjective » semblable à celle produite par Hunter S. Thomson :

Le romantisme politique est un occasionnalisme subjectivé, parce qu’une relation occasionnelle au monde lui est essentielle. Le sujet romantique se substitue à Dieu, réduit le monde et la totalité des événements à de simples prétextes d’activité. Une telle substitution, en ramenant la raison suprême des choses au Moi génial, change toutes les perspectives. Elle révèle l’intime structure occasionaliste du romantisme. La philosophie de Malebranche était bien fondée sur cette idée dissolvante de l’« occasio », mais le Dieu, cause absolue, qu’il imaginait permettait de retrouver l’ordre et la légalité nécessaires à une conception réglée du monde. Et même, il reste possible d’atteindre à une certaine objectivité des relations, si l’on s’arrête dans le jeu des substitutions à une instance objective comme l’État. Mais le romantisme consiste dans la réalisation de l’attitude occasionaliste par l’individu isolé et émancipé, aboutissant aux conséquences extrêmes de son refus d’admettre un développement objectivement réglé. Dans cette situation, il n’y a pas de raison qui empêche d’user de n’importe quoi, n’importe comment, ou de former les complexes les plus aventureux d’antécédents et de conséquentes. C’est ce désordre fondamental qui forme l’attirance si grande et particulière des œuvres romantiques. Pour celles-ci, il suffit d’un quelconque donné concret qui serve de prétexte, pour construire selon le tempérament spécial du romantique, bonhomme ou démoniaque dans l’illimité et dans l’insaisissable. L’occasionnel est clairement la relation fondamentale d’où jaillit l’idée fantastique du monde ou encore, selon l’individu romantique, l’ivresse ou le rêve, la veulerie, la fable, ou l’ensorcellement. Toutes les occasions donnent naissance à des mondes toujours nouveaux, mais toujours occasionnels, sans substance, sans relations fonctionnelles, sans direction précise ni conclusion, ni définition, ni décision, ni raison finale, qui se développent à l’infini, conduits, semble-t-il, par la seule main magique du hasard. Dans un tel univers, le romantique se sert des objets, des faits, ou des événements pour satisfaire son penchant à la romantisation. Il n’y a que des prétextes[5].

Pour Schmitt, qui suit ici des intuitions exprimées par Max Weber dans son célèbre discours de 1919 à Munich, Politik als Beruf, ce romantisme est uniquement possible dans « l’effondrement » de l’ordre traditionnel produit par la modernité libérale et l’individualisme capitaliste.

Dans l’introduction à sa traduction anglaise de Romantisme politique, Guy Oakes considère non pas Hunter S. Thompson, mais le journaliste et écrivain Norman Mailer comme l’exemple par excellence d’un « romantique politique » au sens de Schmitt. Lors d’une grande manifestation contre la guerre du Vietnam à Washington en octobre 1967, par exemple, Mailer aurait été incapable d’identifier une seule raison justifiant sa présence sur les lieux. Selon Oakes, Mailer n’était pas à Washington par solidarité, ni en raison d’un sens aigu de ses responsabilités citoyennes. Plutôt, il « participait » à l’événement en « spectateur de soi », c’est-à-dire aux seules fins de se faire valoir comme intellectuel un peu célèbre parmi les marcheurs et d’amasser du matériel pour un livre à venir qui raconterait son expérience de ladite marche. Armies of Night: History as a Novel/The Novel as History, sera ainsi publié en 1968 et remportera le prix Pulitzer dans la catégorie « general non-fiction » et le National Book Award dans la catégorie « arts et lettres »! Selon Oakes,

[a]u cours du week-end de la marche, Mailer traduit un problème politique concernant l’approche que les États-Unis devraient adopter en Asie du Sud-Est en une occasion de satisfaction émotive. La marche offre à Mailer l’occasion de rêveries émotionnelles intenses et hautement conscientes d’elles-mêmes, dans lesquelles il devient un spectateur de ses propres humeurs. […] En somme, la marche est une bonne chose pour Mailer car, de multiples façons, elle lui permet de bien se sentir[6].

Une telle « poétisation » de la vie politique rendrait la politique elle-même impossible en détruisant « les conditions sous lesquelles peuvent s’effectuer des choix entre différentes conception du bien et du mal, de la justice et de l’injustice »[7]. Il ne resterait que des nuances esthétiques à apprécier individuellement, selon l’humeur du moment. Est-ce à dire que les campagnes politiques de Mailer à la mairie de New York en 1969 et de Thompson aux postes de maire puis de sheriff d’Aspen au Colorado en 1969 et 1970 n’étaient pas sérieuses? Ils étaient assurément plus proches du Parti rhinocéros que du Parti conservateur, du Parti libéral, ou même, que du Nouveau Parti démocratique.

Peut-être entendra-t-on mon plaidoyer pour une couverture enlevante de la course de Steven Blaney à la chefferie du Parti conservateur du Canada comme un écho du romantisme politique conceptualisé et dénoncé par Schmitt. Voudrais-je me servir de Blaney comme d’un simple prétexte à ma propre productivité littéraire? Il me semble plutôt que, pour ne pas laisser le souvenir incertain d’une légère nuance de gris, de brun ou de beige qui ne sera apparue qu’un bref instant dans l’écran de l’histoire politique, c’est-à-dire, pour plutôt laisser une vraie marque, une trace dans l’imaginaire collectif, c’est Blaney lui-même qui doit chercher à produire les conditions d’une poétisation de sa propre pratique politique.

Justin Ling, dans un article pour VICE Canada, qualifie d’obscène le slogan de Blaney, rendu public lors de l’annonce de sa participation à la course à la chefferie du Parti conservateur :

Le mouvement Canada First était un mouvement politique du XIXe siècle cherchant avidement à Refaire un Manitoba Protestant (Making Manitoba Protestant Again) en expulsant le gouvernement Métis de Louis Riel par l’annexion forcée de la Colonie de la Rivière Rouge. Cela, bien sûr, est arrivé.

Le choix de slogan de Blaney, jumelé à sa promesse d’aller à l’encontre de la Cour suprême pour instaurer une interdiction de la burqa pour tous les employés du gouvernement, est donc particulièrement odieux. (Je traduis)

Ling laisse entendre que Blaney a choisi le slogan « Canada First/Canada d’abord » par inadvertance, sans considération pour l’histoire. Son article se termine par une question : « Steven Blaney, n’as-tu jamais regardé une Minute du Patrimoine? » S’il veut paraître redoutable et rusé, Blaney doit plutôt réussir à faire croire (ou à faire douter) que ce slogan aux fortes résonances coloniales n’a pas été choisi par un ignorant, mais par un vrai croche, a real crook.

Peut-être voudra-t-on suggérer que la couverture journalistique de l’annonce de Blaney au Patro de Lévis par MC Gilles, pour l’émission Infoman à la télévision de Radio-Canada, constitue un premier pas vers une couverture « gonzo » de la campagne à la chefferie conservatrice. MC Gilles nous présente bien « l’envers du décor », soit la personne âgée qui voit Blaney comme un nouvel Obama, les problèmes de feedback au micro, l’imitateur de Brian Mulroney, les signes amateurs faits avec un crayon, le buffet all you can eat gratuit avec œufs miroir, beans et tranches de porc, l’annonce inutilement différée, le soutien marginal d’un seul sénateur conservateur peu connu, bref, l’aspect très cheap de l’affaire. Ce faisant, la couverture d’Infoman tient de la critique démystificatrice, de la révélation du ridicule. Toutefois, contrairement à la couverture paniquée d’un Hunter S. Thompson, elle n’arrive pas à rendre compte de la puissance (potentielle ou avérée) des politiciens. La force de séduction demeure un véritable mystère dans ce type de mise en scène, y compris lorsqu’il est question d’individus (notamment en politique municipale : Coderre, Labeaume, Tremblay) dont on peut documenter les objectives « prouesses politiciennes » sous un inoffensif costume de « vieux mon’oncle vendeur de chars ».

Dans le cas de Blaney, la question de l’existence ou de l’inexistence de véritables « prouesses politiciennes » demeure en suspens. A-t-il paru redoutable comme ministre de la sécurité publique (de la panique étatique) uniquement en raison de la présence du marionnettiste-ventriloque Stephen Harper derrière ses actes et paroles? Peut-on croire, à l’inverse, que c’est par l’habile maîtrise des signes que Blaney apparaît aujourd’hui comme un politicien mineur, un simple député inoffensif, représentant « à l’ancienne » qui s’est servi de son passage au gouvernement pour « développer son comté sur le plan économique » et s’y est ainsi installé pour un moment, comme notable d’envergure locale ou régionale, mais pas comme potentiel leader national? Tant que le doute persiste, Blaney a une chance. Il faudrait toutefois montrer de manière quelque peu convaincante qu’il est capable d’obtenir des appuis surprenants et significatifs, par la raison, la ruse ou la force, au sein même de son parti, afin que le doute ne se change pas très rapidement en certitude qu’il n’y a rien de bien démoniaque dans cette tentative du député de Lévis—Les Etchemins—Bellechasse d’un jour prétendre diriger le pays! Pour cela, il semble qu’il faille qu’un ou une journaliste ingère systématiquement de fortes doses de psychotropes, afin d’halluciner ce qui n’est pas là, ou encore de mieux voir ce qui ne se montre pas – soit par absence pure et simple, soit par un astucieux camouflage.


Notes

[1] Trad. Michel Brudeau, Paris, Seuil, coll. « Combats », 1976, p. 100.

[2] Dans Œuvres, éd. établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004, p. 555.

[3] Michael Dorland, « Panic Canada », dans Panic Encyclopedia: The Definitive Guide to the Postmodern Scene, sous la dir. Arthur Kroker, Marilouise Kroker et David Cook, New York, St. Martin’s Press, 1989, p. 68 (je traduis).

[4] Sur le branding des « marques » libérale et conservatrice comme deux lifestyles (symboliquement : Starbucks contre Tim Hortons) sur la scène fédérale depuis le tournant des années 2000, voir l’entretien avec Dalie Giroux publié dans Lapsus, printemps 2016 (numéro « Justin, la voie ensoleillée »), pp. 64-78.

[5] Carl Schmitt, Romantisme politique [1919/1925], trad. de l’allemand par Pierre Linn, Paris, Librairie Valois, 1928, pp. 32-33.

[6] Guy Oakes, « Translator’s Introduction », dans Carl Schmitt, Political Romanticism, trad. Guy Oakes, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1986, pp. xxviii-xxix (je traduis).

[7] Ibid., p. xxxi.

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L’autre et le non-soi, ou Le kadlounisme obligé

Par Jean Morisset, Université du Québec à Montréal | cet article est disponible en format pdf

Avant-propos de la rédaction

Le texte a d’abord été publié dans les pages 12 et 13 du magazine transculturel Vice Versa, à Montréal (volume 2, numéro 4 : juin/juillet 1985).

Nous avons conservé la plupart du temps le texte original que M. Morisset nous avait fait parvenir, mais avons ajouté les intertitres qui proviennent de la revue Vice Versa. La présente version a été revue et corrigée par l’auteur.

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