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« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

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Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

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« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Lévis-Bellechasse Parano, ou Peur et dégoût aux Etchemins

Pour « une équipée sauvage au cœur du rêve [canadien] » avec Steven Blaney

Par Simon Labrecque

Il faudrait peut-être commencer à parler maintenant de ce que vous me faites et de ce que je vous fais.

David Cooper, Une grammaire à l’usage des vivants [1974][1]

Tout ce qui agit est une cruauté.

Antonin Artaud, Le théâtre et son double [1935][2]

1286015-steven-blaneySans une énergique mise en récit journalistique, dans les deux langues officielles, qui le fasse paraître véritablement redoutable aux yeux d’acteurs décisifs de son propre camp et d’autres partis, Steven Blaney restera « simple député » pour plusieurs années encore. S’il n’accumule ni n’intensifie un réel pouvoir de conviction, s’il ne produit pas une apparence de ruse et d’intelligence politiques par la maîtrise agile et publique des signes, voire du grand réseau de l’échange symbolique avec la mort qui est l’espace privilégié de manifestation d’un certain conservatisme colonial canadien, sa course à la chefferie du Parti conservateur n’aura été qu’un léger divertissement pour ses partisans dans Bellechasse—Les Etchemins—Lévis. Ç’aura été une parenthèse pour les partisans de son collègue et adversaire Maxime Bernier, dans la Beauce voisine, ainsi que pour les conservateurs et conservatrices du Québec entier. Ç’aura enfin été un événement mineur, quoique de manière un peu plus lourde que légère, un peu plus inquiétante que divertissante, pour les francophones et pour certains anglophones d’une mare à l’autre.

Je ne me propose pas, ici, de produire cette mise en récit journalistique enlevante – je suis maintenant trop casanier pour couvrir une campagne à travers le Canada –, mais j’aimerais réfléchir à quelques conditions de possibilité et à certains effets probables d’une telle mise en scène. J’aimerais plus précisément travailler l’hypothèse suivante : pour en arriver à paraître redoutable, Blaney aura besoin que quelqu’un fasse pour et contre lui ce que le journaliste et écrivain étatsunien Hunter S. Thompson – père du « journalisme gonzo » dans lequel la couverture d’un événement fait partie de l’histoire à raconter – a fait avec Richard Nixon dans les années 1960 et 1970, c’est-à-dire le présenter comme « l’envers ténébreux du rêve américain », un intense repoussoir incarnant tout ce qui ne va pas avec le pays, une véritable figure du Mal en politique. Une couverture « gonzo » de la course de Blaney explorerait l’hypothèse émise par le théoricien des communications Michael Dorland à la fin des années 1980 à l’effet que le Canada, à l’instar de l’Afrique du Sud et d’Israël, est, en tant qu’État-nation, « une créature de panique », un espace où « la panique est la devise [currency] du social »[3]. La panique n’est-elle pas le fond de commerce de Steven Blaney?

On imagine Justin Trudeau bien soutenu, sinon savamment dirigé par de jeunes requins libéraux, tacticiens plus ou moins véreux en devenir, encore anonymes mais formés à la dure école machiavélique des jeux de coulisses ombrageux par de vieux stratèges comme Marc Lalonde ou Jean Chrétien. À tout le moins, le Parti libéral du Canada a déjà su, et il semble avoir réappris, à faire peur à ses adversaires en politique partisane, sinon dans d’autres sphères d’activités. Sa dernière trouvaille est de miser sur la capacité de séduction et l’exemplarité du jeune Trudeau, souple, mince et sans aspérités, avec tous les outils publicitaires du marketing contemporain[4].

Pour qu’une majorité des membres d’un vieux parti transcanadien percé, rapaillé, repercé, rerapaillé, puis re-repercé comme le Parti conservateur post-Harper croit Blaney capable de gagner les prochaines élections générales, il lui faudra assurément plus ou autre chose qu’un slogan bilingue rappelant le mouvement protestant anti-rielliste Canada First du XIXe siècle et une proposition « identitaire » allant jusqu’à prôner le tout premier usage de la clause nonobstant par le gouvernement fédéral, et ce, afin de « bannir le niqab » de l’ensemble de la fonction publique fédérale! Les « stratèges » de Blaney lui ont sans doute suggéré de s’inspirer de la récente victoire de Jean-François Lisée à la chefferie du Parti québécois en capitalisant sur « l’identité » au Québec. Ils l’ont probablement invité à se distinguer du même coup de sa collègue et adversaire Kellie Leitch, qui insiste sur « les valeurs canadiennes » et « le resserrement des frontières », en offrant la possibilité au Parti conservateur d’une forte contribution québécoise à sa tête. Il est toutefois incertain que les membres du parti recherchent une telle contribution.

Dans son texte pour le Huffington Post Québec intitulé « La course plate à la chefferie du Parti conservateur », José Soucy, qui se décrit comme un « journaliste-blogueur, libre-penseur et stratège politique », souligne « qu’aucun des Québécois conservateurs – même canadiens – qui aspirent présentement à la chefferie n’est en mesure de rallier une majorité au Québec, comme un dénommé Brian Mulroney et un Lucien Bouchard ont réussi à le faire dans le passé – idem pour le ROC » (je souligne). Dans ce contexte, que dire de l’apparente naïveté avec laquelle Blaney raconte d’emblée sur les ondes de la radio de Québec qu’on lui a recommandé de ne pas « créer de division dans le parti » au cours de la course? Selon Soucy, on lui demanderait de « créer de l’unité » qu’il en serait incapable… Les conservateurs sont-ils condamnés à se chercher un « vrai chef », un « héros providentiel » pendant plusieurs années, nous faisant découvrir au passage leurs versions de Stéphane Dion et de Michael Ignatieff, « joueurs de deuxième et troisième trios », comme le dit Soucy dans le langage du hockey qui domine dans certains milieux?

Toutes proportions gardées (ou jetées aux poubelles), s’il veut être l’équivalent canadien d’un nouveau Richard Nixon – ce dernier n’ayant toutefois pas battu John F. Kennedy (à qui Trudeau Jr. aime sans doute se comparer), ni Lyndon B. Johnson, mais leurs successeurs Hubert Humphrey et George McGovern –, c’est-à-dire, s’il désire devenir leader de son parti, puis gagner les élections et s’installer solidement aux commandes de l’État (qu’importe s’il y a un Watergate à la fin du parcours…), Blaney aurait peut-être besoin de son propre Hunter S. Thompson. Il me semble, à tout le moins, qu’il lui faudrait quelqu’un qui le déteste viscéralement, en public, mais qui soit du même coup véritablement, intimement fasciné par ses prouesses politiciennes, au point d’oser affirmer, au lendemain de sa mort (probablement encore lointaine, Blaney étant un sérieux nageur fluvial) : « He was a crook », « c’était un escroc », « un salaud », « un sale »… en tout respect! Une telle détestation irait de pair avec la production d’un portrait littéraire passionnant du rusé politicien. Qui saurait faire de Blaney un révélateur du rêve collectif à tendances cauchemardesques qui trame souterrainement la vie psychopolitique de notre grégarité – de « la nation » hallucinée en tant que telle (peu importe de quelle nation il s’agisse)? Qui juge même important de s’intéresser et de s’opposer à Blaney?

Avant de trouver « notre » Thompson – et partant du fait que, malheureusement pour nous, la perspicace et fort pertinente Chantale Hébert se refuse toujours au style trash et hyper-subjectif du journalisme « gonzo » –, par-delà les illusions rétrospectives que la gloire littéraire projette assurément sur la vie politique en train de se faire (en vérité, Nixon n’a sans doute pas eu besoin de Thompson; ce fut plutôt l’inverse…), il faut nous demander si la matière première d’une telle fascination « intensifiante » tient à des qualités intrinsèques et objectives du politicien lui-même. Cette matière première ne tient-elle pas plutôt à la mise en œuvre de la couverture « gonzo » elle-même, qui s’accommoderait bien d’autres types humains, en autant que l’écriture puisse s’alimenter à une source vive, soit, ici, l’expérience d’une campagne politique enlevante? Dans le cas qui nous occupe, l’énergie politique peut-elle venir de qui couvrirait la campagne à la chefferie conservatrice canadienne au jour le jour, ou doit-elle venir du politicien en campagne? En d’autres mots, dans quelle mesure – avec combien de médiations et quelles nuances – pourra-t-on jamais associer le nom de Steven Blaney et le qualificatif « enlevant »? Enfin, quelle plateforme médiatique actuelle saurait accorder la liberté éditoriale requise et les moyens nécessaires à une telle expérimentation politico-littéraire? La récente course à la chefferie du PQ laisse plutôt voir que le milieu journalistique n’est lui-même plus « héroïque » (ce qui n’est pas nécessairement un mal), qu’aucune individualité ne s’y démarque vraiment (laissant toute la place aux « aspirants chefs », façonnés par des publicitaires), et que la politique partisane est assez « pépère »…

Lorsqu’il couvre la campagne présidentielle de 1972 pour le magazine Rolling Stones, produisant une série d’articles hallucinés qui sont ensuite publiés sous forme de livre en 1973 sous le titre Fear and Loathing: On the Campaign Trail ’72, une sorte de suite à Fear and Loathing in Las Vegas: A Savage Journey to the Heart of the American Dream (1971) – traduit sous le titre Las Vegas Parano en France et adapté pour le cinéma par Terry Gilliam en 1998, sous le titre Peur et dégoût à Las Vegas au Québec –, Hunter S. Thompson consomme une quantité indénombrable d’alcools et de drogues, du tabac à la cocaïne en passant par l’acide. Aurait-il été si pris, et sa couverture aurait-elle été si prenante, sans la mise en œuvre de ces moyens psychotropes de possession et de dépossession de soi? Il faudrait tenter le coup pour le savoir… L’inverse est toutefois plus probable : une couverture straight edge de la campagne de Blaney, sans alcool ni nicotine, voire sans café ni sucre ni internet sans-fil, ces drogues privilégiées de la psychè contemporaine. Il y aurait bien sûr un très haut risque d’endormissement, surtout que les distances à parcourir sont immenses dans le cadre d’une course véritablement canadian!

Dans sa couverture « en supplément » de la campagne de 1972, conçue pour des gens qui consultent en principe d’autres sources journalistiques mais qui, en vérité, élèvent souvent Rolling Stones au rang d’unique source d’information, le docteur ès Gonzo se concentre surtout sur la course à l’investiture du Parti démocrate, qui oppose principalement le camp de Humphrey à celui de McGovern. Il y est donc question de mille petits jeux de coulisses plus ou moins subtils et efficaces au sein d’un même parti, d’une même sensibilité, d’un même groupe. Nixon, pour sa part, est explicitement détesté avec intensité tout au long des événements et de leur couverture. Il cherche alors à se faire réélire avec assurance – ce qu’il réussira. Peut-être nous faudrait-il concevoir la course de Blaney comme celle d’un démocrate aspirant à se faire remarquer, plutôt que comme la course d’un républicain cherchant à se maintenir? Cette perspective aurait l’avantage heuristique de suggérer que Trudeau fils pourrait être un Nixon à sa manière, même si le charisme de Justin semble en faire l’antithèse du rigide Richard et le rapproche plutôt de Ronald Reagan, souriant acteur californien.

blaney-facheNotons au passage que les qualificatifs politiques « démocrate » et « républicain », outre leur usage courant dans le contexte étatsunien, semblent objectivement forts étrangers aux soucis, au parcours et à la personnalité de Blaney, « vieux bleu » (foncé ou marin) quasi monarchiste, très fier de ses politiques sécuritaires à tendances autoritaires, surfant encore sur son passage au poste de ministre de la sécurité publique sous le dernier gouvernement Harper. Son rôle dans la promotion du sévère projet de loi C-42 et la mise en récit de sa réaction stoïque aux « attaques terroristes » de 2014 à Saint-Jean-sur-Richelieu et Ottawa occupent d’ailleurs une place de choix dans la biographie qu’il rend disponible sur son site de campagne. À l’époque, j’avais même eu un peu peur de l’ingénieur originaire de Sherbrooke, ancien candidat du parti de Mario Dumont au Québec; j’avais alors proposé à Trahir une fébrile lecture du « système nerveux » irrité et éreinté pas les tentatives de capitaliser dans l’urgence sur la violence, quelle soit « solitaire » ou d’État… Tout porte à croire que Blaney cherche à retrouver cette capacité d’effrayer, d’être pris au sérieux. Avec le reste de sa troupe, il est cependant tombé de la « scène » gouvernementale et n’est plus éclairé ni mis en valeur par la pièce qui s’y joue sans lui. Pour qu’il remonte sur scène avec fracas, il faudrait lui écrire un rôle sur mesure. C’est pour cela que Blaney a besoin de son propre Hunter S. Thompson. S’il ne fait pas peur, si personne ne croit qu’il incarne véritablement le cauchemar canadien (pour ses opposants) et si, inversement, il ne fait rêver personne, ça ratera.

Dans Romantisme politique, un livre de jeunesse essentiel mais peu lu (surtout en français, la seule traduction en date étant celle de 1928, épuisée depuis longtemps), le juriste allemand Carl Schmitt écrit un paragraphe important que j’aimerais donner à lire en entier car il semble concerner les conditions et les effets d’une couverture politique « gonzo » ou « hyper-subjective » semblable à celle produite par Hunter S. Thomson :

Le romantisme politique est un occasionnalisme subjectivé, parce qu’une relation occasionnelle au monde lui est essentielle. Le sujet romantique se substitue à Dieu, réduit le monde et la totalité des événements à de simples prétextes d’activité. Une telle substitution, en ramenant la raison suprême des choses au Moi génial, change toutes les perspectives. Elle révèle l’intime structure occasionaliste du romantisme. La philosophie de Malebranche était bien fondée sur cette idée dissolvante de l’« occasio », mais le Dieu, cause absolue, qu’il imaginait permettait de retrouver l’ordre et la légalité nécessaires à une conception réglée du monde. Et même, il reste possible d’atteindre à une certaine objectivité des relations, si l’on s’arrête dans le jeu des substitutions à une instance objective comme l’État. Mais le romantisme consiste dans la réalisation de l’attitude occasionaliste par l’individu isolé et émancipé, aboutissant aux conséquences extrêmes de son refus d’admettre un développement objectivement réglé. Dans cette situation, il n’y a pas de raison qui empêche d’user de n’importe quoi, n’importe comment, ou de former les complexes les plus aventureux d’antécédents et de conséquentes. C’est ce désordre fondamental qui forme l’attirance si grande et particulière des œuvres romantiques. Pour celles-ci, il suffit d’un quelconque donné concret qui serve de prétexte, pour construire selon le tempérament spécial du romantique, bonhomme ou démoniaque dans l’illimité et dans l’insaisissable. L’occasionnel est clairement la relation fondamentale d’où jaillit l’idée fantastique du monde ou encore, selon l’individu romantique, l’ivresse ou le rêve, la veulerie, la fable, ou l’ensorcellement. Toutes les occasions donnent naissance à des mondes toujours nouveaux, mais toujours occasionnels, sans substance, sans relations fonctionnelles, sans direction précise ni conclusion, ni définition, ni décision, ni raison finale, qui se développent à l’infini, conduits, semble-t-il, par la seule main magique du hasard. Dans un tel univers, le romantique se sert des objets, des faits, ou des événements pour satisfaire son penchant à la romantisation. Il n’y a que des prétextes[5].

Pour Schmitt, qui suit ici des intuitions exprimées par Max Weber dans son célèbre discours de 1919 à Munich, Politik als Beruf, ce romantisme est uniquement possible dans « l’effondrement » de l’ordre traditionnel produit par la modernité libérale et l’individualisme capitaliste.

Dans l’introduction à sa traduction anglaise de Romantisme politique, Guy Oakes considère non pas Hunter S. Thompson, mais le journaliste et écrivain Norman Mailer comme l’exemple par excellence d’un « romantique politique » au sens de Schmitt. Lors d’une grande manifestation contre la guerre du Vietnam à Washington en octobre 1967, par exemple, Mailer aurait été incapable d’identifier une seule raison justifiant sa présence sur les lieux. Selon Oakes, Mailer n’était pas à Washington par solidarité, ni en raison d’un sens aigu de ses responsabilités citoyennes. Plutôt, il « participait » à l’événement en « spectateur de soi », c’est-à-dire aux seules fins de se faire valoir comme intellectuel un peu célèbre parmi les marcheurs et d’amasser du matériel pour un livre à venir qui raconterait son expérience de ladite marche. Armies of Night: History as a Novel/The Novel as History, sera ainsi publié en 1968 et remportera le prix Pulitzer dans la catégorie « general non-fiction » et le National Book Award dans la catégorie « arts et lettres »! Selon Oakes,

[a]u cours du week-end de la marche, Mailer traduit un problème politique concernant l’approche que les États-Unis devraient adopter en Asie du Sud-Est en une occasion de satisfaction émotive. La marche offre à Mailer l’occasion de rêveries émotionnelles intenses et hautement conscientes d’elles-mêmes, dans lesquelles il devient un spectateur de ses propres humeurs. […] En somme, la marche est une bonne chose pour Mailer car, de multiples façons, elle lui permet de bien se sentir[6].

Une telle « poétisation » de la vie politique rendrait la politique elle-même impossible en détruisant « les conditions sous lesquelles peuvent s’effectuer des choix entre différentes conception du bien et du mal, de la justice et de l’injustice »[7]. Il ne resterait que des nuances esthétiques à apprécier individuellement, selon l’humeur du moment. Est-ce à dire que les campagnes politiques de Mailer à la mairie de New York en 1969 et de Thompson aux postes de maire puis de sheriff d’Aspen au Colorado en 1969 et 1970 n’étaient pas sérieuses? Ils étaient assurément plus proches du Parti rhinocéros que du Parti conservateur, du Parti libéral, ou même, que du Nouveau Parti démocratique.

Peut-être entendra-t-on mon plaidoyer pour une couverture enlevante de la course de Steven Blaney à la chefferie du Parti conservateur du Canada comme un écho du romantisme politique conceptualisé et dénoncé par Schmitt. Voudrais-je me servir de Blaney comme d’un simple prétexte à ma propre productivité littéraire? Il me semble plutôt que, pour ne pas laisser le souvenir incertain d’une légère nuance de gris, de brun ou de beige qui ne sera apparue qu’un bref instant dans l’écran de l’histoire politique, c’est-à-dire, pour plutôt laisser une vraie marque, une trace dans l’imaginaire collectif, c’est Blaney lui-même qui doit chercher à produire les conditions d’une poétisation de sa propre pratique politique.

Justin Ling, dans un article pour VICE Canada, qualifie d’obscène le slogan de Blaney, rendu public lors de l’annonce de sa participation à la course à la chefferie du Parti conservateur :

Le mouvement Canada First était un mouvement politique du XIXe siècle cherchant avidement à Refaire un Manitoba Protestant (Making Manitoba Protestant Again) en expulsant le gouvernement Métis de Louis Riel par l’annexion forcée de la Colonie de la Rivière Rouge. Cela, bien sûr, est arrivé.

Le choix de slogan de Blaney, jumelé à sa promesse d’aller à l’encontre de la Cour suprême pour instaurer une interdiction de la burqa pour tous les employés du gouvernement, est donc particulièrement odieux. (Je traduis)

Ling laisse entendre que Blaney a choisi le slogan « Canada First/Canada d’abord » par inadvertance, sans considération pour l’histoire. Son article se termine par une question : « Steven Blaney, n’as-tu jamais regardé une Minute du Patrimoine? » S’il veut paraître redoutable et rusé, Blaney doit plutôt réussir à faire croire (ou à faire douter) que ce slogan aux fortes résonances coloniales n’a pas été choisi par un ignorant, mais par un vrai croche, a real crook.

Peut-être voudra-t-on suggérer que la couverture journalistique de l’annonce de Blaney au Patro de Lévis par MC Gilles, pour l’émission Infoman à la télévision de Radio-Canada, constitue un premier pas vers une couverture « gonzo » de la campagne à la chefferie conservatrice. MC Gilles nous présente bien « l’envers du décor », soit la personne âgée qui voit Blaney comme un nouvel Obama, les problèmes de feedback au micro, l’imitateur de Brian Mulroney, les signes amateurs faits avec un crayon, le buffet all you can eat gratuit avec œufs miroir, beans et tranches de porc, l’annonce inutilement différée, le soutien marginal d’un seul sénateur conservateur peu connu, bref, l’aspect très cheap de l’affaire. Ce faisant, la couverture d’Infoman tient de la critique démystificatrice, de la révélation du ridicule. Toutefois, contrairement à la couverture paniquée d’un Hunter S. Thompson, elle n’arrive pas à rendre compte de la puissance (potentielle ou avérée) des politiciens. La force de séduction demeure un véritable mystère dans ce type de mise en scène, y compris lorsqu’il est question d’individus (notamment en politique municipale : Coderre, Labeaume, Tremblay) dont on peut documenter les objectives « prouesses politiciennes » sous un inoffensif costume de « vieux mon’oncle vendeur de chars ».

Dans le cas de Blaney, la question de l’existence ou de l’inexistence de véritables « prouesses politiciennes » demeure en suspens. A-t-il paru redoutable comme ministre de la sécurité publique (de la panique étatique) uniquement en raison de la présence du marionnettiste-ventriloque Stephen Harper derrière ses actes et paroles? Peut-on croire, à l’inverse, que c’est par l’habile maîtrise des signes que Blaney apparaît aujourd’hui comme un politicien mineur, un simple député inoffensif, représentant « à l’ancienne » qui s’est servi de son passage au gouvernement pour « développer son comté sur le plan économique » et s’y est ainsi installé pour un moment, comme notable d’envergure locale ou régionale, mais pas comme potentiel leader national? Tant que le doute persiste, Blaney a une chance. Il faudrait toutefois montrer de manière quelque peu convaincante qu’il est capable d’obtenir des appuis surprenants et significatifs, par la raison, la ruse ou la force, au sein même de son parti, afin que le doute ne se change pas très rapidement en certitude qu’il n’y a rien de bien démoniaque dans cette tentative du député de Lévis—Les Etchemins—Bellechasse d’un jour prétendre diriger le pays! Pour cela, il semble qu’il faille qu’un ou une journaliste ingère systématiquement de fortes doses de psychotropes, afin d’halluciner ce qui n’est pas là, ou encore de mieux voir ce qui ne se montre pas – soit par absence pure et simple, soit par un astucieux camouflage.


Notes

[1] Trad. Michel Brudeau, Paris, Seuil, coll. « Combats », 1976, p. 100.

[2] Dans Œuvres, éd. établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2004, p. 555.

[3] Michael Dorland, « Panic Canada », dans Panic Encyclopedia: The Definitive Guide to the Postmodern Scene, sous la dir. Arthur Kroker, Marilouise Kroker et David Cook, New York, St. Martin’s Press, 1989, p. 68 (je traduis).

[4] Sur le branding des « marques » libérale et conservatrice comme deux lifestyles (symboliquement : Starbucks contre Tim Hortons) sur la scène fédérale depuis le tournant des années 2000, voir l’entretien avec Dalie Giroux publié dans Lapsus, printemps 2016 (numéro « Justin, la voie ensoleillée »), pp. 64-78.

[5] Carl Schmitt, Romantisme politique [1919/1925], trad. de l’allemand par Pierre Linn, Paris, Librairie Valois, 1928, pp. 32-33.

[6] Guy Oakes, « Translator’s Introduction », dans Carl Schmitt, Political Romanticism, trad. Guy Oakes, Cambridge (Mass.), MIT Press, 1986, pp. xxviii-xxix (je traduis).

[7] Ibid., p. xxxi.

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L’autre et le non-soi, ou Le kadlounisme obligé

Par Jean Morisset, Université du Québec à Montréal | cet article est disponible en format pdf

Avant-propos de la rédaction

Le texte a d’abord été publié dans les pages 12 et 13 du magazine transculturel Vice Versa, à Montréal (volume 2, numéro 4 : juin/juillet 1985).

Nous avons conservé la plupart du temps le texte original que M. Morisset nous avait fait parvenir, mais avons ajouté les intertitres qui proviennent de la revue Vice Versa. La présente version a été revue et corrigée par l’auteur.

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Indigenous Identity Terminology in Canada

By Kelly Oliel, Concordia University | this article is available in pdf

Abstract

In this article, an attempt is made to trace the use of Indigenous identity terminology in Canada, from the fifteenth century, when Europeans first made contact with Indigenous groups, until present day. The purpose is to provide insight into whether socially dominant outgroups continue to define such terminology (as they did during conquest and colonization) or if Indigenous groups have been able to exert some control over how they are being identified by others. Definitions and backgrounds of English general terms for Indigenous identity that are used in Canada are provided, using sources such as documents produced by the Canadian government, material from Indigenous Studies scholars, and testimony from members representing Indigenous groups. The differences between the use of identity terms in the legal system, in historical contexts, and in other governmental or social contexts is explored, as well as the way in which general terms are used by Indigenous groups for their own purposes. Finally, several examples of the rejection of some of the terms by Indigenous groups and their justifications for such rejections will be analyzed.

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Introduction au dossier « Traduction et autochtonie au Canada »

Par René Lemieux, Montréal | ce texte est aussi disponible en format pdf

Le présent dossier fait suite à un séminaire donné à l’hiver 2016 à l’Université Concordia. Le cours, Contextes sociopolitiques de la traduction, avait pour thématique « La traduction des langues et des cultures autochtones au Canada ». D’emblée se posait la question de la définition du terme « autochtone », mais, plus encore, de sa relation avec celui de « traduction ». Qu’à titre de champ de recherche, la « traduction autochtone » soit encore peu organisée comme objet de recherche autonome, n’est pas tant un problème en soi; plus problématique est la possibilité même de penser côte-à-côte les deux termes. En effet, et c’est la première question que posait le séminaire, l’expression « traduction autochtone » peut s’entendre comme ontologiquement ambiguë. En effet, l’« autochtonie » dit une relation première, originelle, au territoire. La traduction qualifie un texte qui se pense en second par rapport à un original. Comment dès lors composer avec les deux termes?[1] Bien évidemment, ce problème métaphysique n’a jamais empêché la Bible d’être traduite dès les premiers temps de la colonisation en langues diverses, ni les mythes et légendes des premières nations d’être traduits (et bien souvent appropriés) par les langues et littératures coloniales. Poser la question, c’est simplement revenir, dans un premier temps, à l’essence d’un problème qui pourra, par la suite, être développé de plusieurs façons. C’est ce que le séminaire a d’abord cherché à faire.

La traduction des langues autochtones est problématique, mais déjà, entre l’anglais et le français, le problème terminologique de l’« autochtonie » est en soi révélateur d’une relation compliquée à l’origine. Le terme en français vient du grec ancien qui signifie « né de la terre », il se pose en opposition à « allochtone » (on retrouve aussi « hétérochtone »), « né ailleurs ». Ce terme apparaît en français au XIXe siècle pour parler des Grecs anciens nés en Grèce, mais on le retrouve par la suite dans un autre sens, « ce qui est propre à un lieu » (par exemple, « capitalisme autochtone »). Il est en quelque sorte l’équivalent d’« indigène » (qui vient du latin et qui a la même signification), peu utilisé ici pour désigner des peuples, mais mobilisé pour parler de la faune ou de la flore, de la nature. Ce terme d’« indigène » est souvent utilisé dans la Francophonie (en France, notamment) pour désigner les peuples colonisés (par la France) et il prend généralement un sens péjoratif (que n’a pas le terme anglais « indigenous »). « Autochtone » sera utilisé au Canada dans un sens juridique pour regrouper trois types de peuples reconnus par la Loi constitutionnelle de 1982 : les Premières Nations (autrefois appelé les « Indiens »/ « Indians », aujourd’hui parfois les « Amérindiens » dans un contexte plus scientifique), les Inuit et les Métis. Tous ces mots sont chargés de connotations culturelles et politiques dont il faudra un jour rendre compte.

En anglais, l’équivalent « constitutionnel » d’Autochtone est « Aboriginal », mot qui, en français – aborigène, du latin ab-origine, « qui vient des origines » – est réservé aux Premières Nations d’Australie (sauf dans le cas de l’expression « titre aborigène »). En anglais, les Autochtones ont repris et réinvesti le terme « Indigenous » qu’on juge plus inclusif et moins soumis politiquement que « Aboriginal »[2], mais le problème terminologique se complique parfois par une temporalité plurielle qui suit les grands mouvements de contestation politique allant des diverses expressions composées avec « Native » au plus contemporain « NDN »[3].

Ces enjeux terminologiques peuvent paraître bien futiles ou superficiels, mais ils ne le sont pas : l’usage des mots révèle les conceptions qu’on a des réalités sociales. En octobre dernier, aux lendemains des révélations sur les agressions sexuelles commises par certains policiers de la ville de Val-d’Or, on pouvait écouter à la radio de Radio-Canada une table ronde où s’exprimaient, entre autres, l’anthropologue Serge Bouchard et le sociologue Joseph-Yvon Thériault. L’échange qui a eu lieu et que je reproduis en partie ci-dessous me semble exemplaire, car il s’y délimitait, dans l’usage des termes, peut-être – ce sera ma suggestion – deux perspectives sur les Premières Nations. Je rapporte le dialogue alors qu’on discutait de la possibilité d’un troisième niveau de gouvernement au Canada réunissant les 58 premières nations[4] :

Bouchard : …les communautés autochtones, j’haïs ça dire ça.

Animateur : Mais qu’est-ce qu’on peut dire à’ place?

Bouchard : Ben, y’ont des noms, Madame Michel [Viviane Michel, la présidente de Femmes autochtones du Québec présente à la table ronde], c’est pas une Autochtone, c’est une Innu. Quand on dit « crise à Val-d’Or », y’a pas d’Autochtones à Val-d’Or, y’a des Anishnaabe, c’est des Algonquins… Y’a des Cris-Eeyou…

Thériault : Mais là vous les excluez de la communauté politique, vous ne leur donnez pas un nom de sujet politique, vous les ramenez à leur identité […], vous dites : on ne peut pas avoir des sujets de droit autochtone, on n’a que des Innus, des Algonquins…

Bouchard ne répond pas directement à cette réplique de Thériault, fort intéressante, mais assez troublante. Je résume ainsi ce qu’elle met en jeu : a-t-on là une division incommensurable entre, d’une part, une pensée de l’identité, de la culture, de la diversité, dont relèverait sans doute la question de la traduction (mais pas « autochtone »), et de l’autre, celle du politique qui ne peut se comprendre qu’en excluant les particularités, mais surtout, qui relèverait d’une interpellation externe, en dehors du culturel? En d’autres termes, il n’y aurait de politique autochtone (y compris dans des questions relatives à l’autodétermination des peuples) qu’à condition de comprendre l’autochtonie dans un rapport à un État, en l’occurrence l’État canadien colonial. Cela veut-il dire que la question culturelle (ou anthropologique) est toujours dissociée de la question politique (et juridique)?

Or, les deux intervenants sont peut-être plus proches qu’on ne le pense. Car derrière la division entre « identité » et « politique », les deux pensent les enjeux politiques autochtones en termes de secondarité. La diversité des « noms » de Bouchard aura pour objectif la réunion pancanadienne de ces identités pour former un troisième ordre de gouvernement. L’interpellation structurante du sujet politique par son Grand Autre, l’État – qui est aussi une identité, cette fois celle de la carte émise par le même État –, n’a de sens qu’en retour, par une reconnaissance externe à sa réalité propre. Dans les deux cas, l’« Autochtone » se pense par rapport à l’État, jamais par et pour lui-même. Il est la trace politique du colonialisme qui perdure, jamais l’origine pure et inentamée. Mais est-ce vraiment un problème? Ou est-ce l’effet de notre propre préférence métaphysique pour ce qui est premier, original, genuine ou authentique, ce qui nous empêche de constater le divers – le différent – le réel? C’est à ces enjeux que le présent dossier convie les chercheuses et chercheurs, mais aussi toutes celles et tous ceux qui travaillent ou s’intéressent aux langues autochtones ou qui pratiquent de manière plus ou moins éloignée la traduction des langues autochtones.

La première série de publications sur la thématique (septembre 2016) comprend des textes de chercheuses et de chercheurs ayant participé au séminaire de Concordia à l’hiver 2016. Katie Moore interroge les notions de traduction et d’adaptation à partir de la musique du groupe A Tribe Called Red et de leurs performances qui traduisent/adaptent les pow-wow. Contre l’idée d’une originalité, d’une authentique cérémonie qu’ATCR viendrait parodier, Moore soutient que le pow-wow se constitue toujours déjà dans une traduction ou une adaptation. L’article d’Anne-Marie Rivard critique pour sa part la manière qu’on a de parler des langues autochtones en empruntant des métaphores à la biologie (comme langues « menacées » ou « en voie de disparition ») et propose plutôt de penser ces langues dans des métaphores empruntées à la sociologie de Pierre Bourdieu, c’est-à-dire dans une « économie de la langue ». Allant beaucoup plus loin que la présente introduction sur la terminologie anglaise, Kelly Oliel recense les termes liés à l’identité autochtone, tant au niveau des communications gouvernementales que des Premières Nations. Marie-France Baveye offre une intéressante étude empirique sur les paratextes de dictionnaires bilingues en langue crie et en langues française ou anglaise. Cette étude permet à l’auteure de repérer des tendances en ce qui a trait au mode de présentation des auteurs, des intentions des commanditaires, des volontés quant à l’usage et au public visé. Géographe de formation, Philippe Charland s’intéresse à la toponymie parfois oubliée de la nation abénakise et présente, à partir d’une analyse historique, les principales difficultés liées à la compréhension originale des noms de lieux au Québec. Finalement, Jean Morisset nous a permis de republier un court essai qu’il avait fait paraître en 1985 dans la revue Vice Versa. Nous avons jugé ce texte qui décrit son expérience lors d’un congrès des Études Inuit Studies à l’Université Concordia encore très actuel.

Je tiens ici à remercier Karina Chagnon pour les discussions que nous avons eues et que nous continuons à avoir sur la traduction des langues autochtones. Karina Chagnon dirige, avec Pier-Pascale Boulanger, le chantier de recherche « Traduire les humanités » dans le cadre du Laboratoire de résistance sémiotique[5]. Ce chantier a élaboré, parallèlement à mon séminaire, de nombreuses hypothèses sur la question et a permis à des universitaires de présenter leurs travaux grâce à l’organisation d’une série d’activités inaugurée par un atelier intitulé « Traduction, altérité et résistance dans le contexte colonial canadien »[6] et poursuivie dans le cadre de mon séminaire avec des conférences de Joséphine Bacon, Philippe Charland, Dalie Giroux et Jean Morisset[7]. Ces événements ont été organisés en collaboration avec le centre de recherche Figura de l’Université Concordia, avec l’aide précieuse d’Andréanne Pierre. Finalement, Karina Chagnon et moi avons organisé un panel sur cette question dans le cadre du XXIXe congrès de l’Association canadienne de traductologie (le 30 mai 2016 à Calgary) avec la participation de Philippe Charland, Clara Foz, Shaun Stevenson et Christine York.

Le présent dossier reste ouvert, ce qui signifie qu’il est toujours possible d’y contribuer en soumettant un article au comité de rédaction de la revue Trahir.


Notes

[1] Pour une approche de cette question à partir de la critique d’un film, on peut consulter mon texte aussi publié dans Trahir : « Herméneutique – critique des origines : Avant les rues de Chloé Leriche », avril 2016.

[2] Dans le cas du droit, par exemple, on pourra faire une distinction entre « Aboriginal law » pour désigner l’ensemble du droit canadien (traités, lois, règlements, jurisprudence, etc.) se rapportant aux Autochtones et « Indigenous law » pour désigner les ordres juridiques des Autochtones eux-mêmes.

[3] Pour une description plus détaillée des termes en anglais, on pourra consulter Chelsea Vowel, Indigenous Writes: A Guide to First Nations, Métis and Inuit Issues in Canada, Winnipeg, Highwater Press, 2016, p. 7-13.

[4] L’échange a lieu à partir de 33 min : « Allégations d’abus envers des femmes autochtones à Val d’Or », 31 octobre 2015.

[5] Pour le descriptif du chantier, voir Traduire les humanités.

[6] L’atelier a eu lieu le 8 décembre 2015 avec la participation de Françoise Naudillon, Daniel Salée, Sherry Simon et moi-même, les archives audio sont disponibles en ligne.

[7] Les conférences de Dalie Giroux et de Jean Morisset sont disponibles en ligne.

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Classé dans René Lemieux, Trahir

Allegro ma non troppo: autopsie d’un ratage

Par Jean François Bissonnette, Paris

Au début de la longue campagne électorale qui vient de s’achever sur la défaite tant espérée du Parti conservateur, le Nouveau Parti démocratique croyait bien son heure enfin venue. Trônant en tête des sondages, et fort de l’expérience acquise au cours de ses quatre années à siéger comme opposition officielle, le NPD se préparait à former pour la première fois le gouvernement. Qu’a-t-il bien pu se passer pour qu’il termine ainsi la course avec cette piteuse troisième place?

La série de facteurs à analyser est sans doute trop longue, mais on retiendra ici deux éléments qui expliquent en partie ce ratage. Parmi les causes externes de la défaite néodémocrate, l’exploitation sans vergogne des pulsions xénophobes d’une partie de l’électorat de la part des Conservateurs paraît bien en avoir brisé l’élan initial. Au chapitre des causes internes, cependant, c’est la trop grande prudence du parti et la crainte de s’afficher ouvertement comme un parti de gauche qui l’ont disqualifié. Ces deux facteurs ont ouvert la voie aux Libéraux de Justin Trudeau, qui n’ont eu qu’à se pencher pour cueillir les fruits de la victoire.

Lorsque la Cour d’appel a statué en faveur de Zunera Ishaq, le 15 septembre, en lui accordant le droit de prêter serment vêtue d’un niqab, la campagne électorale a pris un tournant décisif. Jusqu’alors troisièmes dans les sondages, les Conservateurs ont repris l’avantage en se présentant comme les seuls véritables défenseurs des « valeurs canadiennes », lesquelles, apparemment, n’interdisent pas qu’on s’en prenne à la liberté des femmes musulmanes au nom de la défense des droits de la femme en général.

Une décision judiciaire est donc venue changer le cours de l’élection. Mais c’est oublier le fait que le Parti conservateur avait prévu de longue date cette éventualité, et l’opportunité qu’elle lui donnerait de pouvoir se démarquer de ses adversaires. Quelques jours plus tôt, on apprenait en effet l’embauche de Lynton Crosby à titre de conseiller. Ce spécialiste des politiques de division (wedge politics), s’étant illustré lors des victoires des partis de droite au Royaume-Uni et dans son Australie natale, est reconnu pour sa savante exploitation des thématiques xénophobes. En s’emparant du sujet du niqab, les Conservateurs ont délibérément cherché à capitaliser sur la crainte qu’inspire l’islam au sein d’une fraction importante de l’électorat.

Le génie de l’opération consistait toutefois à forcer leurs adversaires à prendre une position contraire, et, du fait de leur défense obligée de la liberté de religion, à apparaître aux yeux de l’électorat comme manquant de la détermination nécessaire face au fondamentalisme islamique. Or, dans la stratégie conservatrice, c’était spécifiquement le NPD qui était visé. En effet, les chances du NPD de former le prochain gouvernement dépendaient entièrement de sa capacité à maintenir les appuis considérables qu’il avait obtenus au Québec en 2011, et à pérenniser ce qui relevait d’un extraordinaire accident historique en l’absence du regretté et charismatique Jack Layton.

Cela dit, les Conservateurs n’ignoraient pas combien la société québécoise avait pu être agitée au cours des années précédentes par cette question de la « laïcité », signe d’une hostilité profonde d’une partie de l’électorat de la province à l’égard des manifestations du particularisme religieux des minorités. Même si le Parti québécois avait échoué, sur la scène provinciale, à profiter de l’appui populaire à son projet de « charte des valeurs », celui-ci n’en avait pas moins été puissant, et fortement concentré dans des régions du Québec où l’élection d’un député néodémocrate en 2011 ne dénotait en rien des sympathies profondes pour la gauche multiculturaliste . Il suffisait donc d’un simple niqab pour atteindre le talon d’Achille du NPD, et les nombreux électeurs s’étant présentés aux bureaux de vote coiffés d’un sac de patates ont attesté de la virulence de ce rejet.

Cela ne suffit pourtant pas à expliquer pourquoi un tel retournement a fini par profiter aux Libéraux, lesquels, menés par le fils même du père de la Charte canadienne des droits et libertés, constituent le symbole par excellence d’un Canada multiculturel. L’agitation islamophobe s’est bien traduite par quelques gains pour les Conservateurs au Québec, de même que pour le Bloc québécois qui, s’étant aussi emparé du sujet pour signer la conversion durable du mouvement souverainiste au nationalisme grégaire et chauvin, a lui aussi contribué à salir l’image du NPD dans la province. Il paraît tout de même étrange que dans ce contexte, l’élection ait consacré le grand remplacement du NPD par les Libéraux comme parti dominant au Québec.

L’élection fédérale ne s’est évidemment pas jouée uniquement dans la Belle Province, mais ce qui s’y est amorcé a fait tache d’huile à la grandeur du pays. À partir du moment où le NPD a amorcé sa chute dans les sondages, suite à l’affaire du niqab, la solution de rechange s’est imposée avec évidence. Le profond et viscéral rejet du Parti conservateur aux yeux d’une majorité claire d’électeurs s’est avéré quand même plus fort que la crainte de l’islamisme. Les 61 % de l’électorat qui avaient voté pour les partis d’opposition, en 2011, avaient sans doute retenu la leçon : face à une droite unifiée, la division du vote dit progressiste multipliait les chances de l’adversaire. Le message a d’ailleurs été claironné par plusieurs organisations de la société civile appelant au « vote stratégique ». Avec l’abondance de sondages permettant de suivre au jour le jour l’effondrement des intentions de vote néodémocrates, dans une sorte de prophétie autoréalisatrice, le ralliement aux troupes de Justin Trudeau ne s’est fait que plus pressant.

CPT150290187_hd-878x494Ce déplacement massif aura d’ailleurs été facilité par l’incapacité du NPD à répondre aux aspirations populaires. Aveuglé par la thèse voulant que les élections se gagnent au centre de l’échiquier politique (ce que dix années de gouvernement de droite auraient dû suffisamment démentir), le NPD s’est laissé doubler sur sa gauche par le Parti libéral. Il n’est pas certain qu’une comparaison détaillée de leurs plateformes électorales respectives renforcerait pareille impression, mais il est vrai que l’engagement des Libéraux à laisser courir le déficit au cours des trois premières années de leur mandat afin de financer des travaux d’infrastructure, proposition typiquement keynésienne, s’il en est une, a fait paraître l’insistance de Tom Mulcair sur l’équilibre budgétaire comme révélatrice d’un singulier manque d’audace.

Depuis le début de l’hégémonie néolibérale, il y a une trentaine d’années, les partis de gauche un peu partout en Occident ont appris à avoir honte de leur propre option. Ils se sont laissés convaincre par leurs adversaires que, sous leur gouverne, les finances publiques ne pouvaient que souffrir et l’économie s’effondrer. Et malgré le fait que les partis de droite soient eux-mêmes d’assez piètres gestionnaires de l’économie, comme les Conservateurs l’ont bien montré, ces partis n’en jouissent pas moins d’une forte présomption de crédibilité en la matière. C’est pourquoi les partis de gauche comme le NPD ont tendance à surenchérir dans l’orthodoxie économique. Ils concèdent d’emblée que l’électorat ne fera jamais confiance à un parti qui défie pareille manière de faire.

Justin Trudeau a eu beau jeu de prendre ce risque, lui, puisque l’image de marque libérale reste après tout imprégnée de sa gestion régressive, donc « responsable », des finances publiques au cours des années 1990. La faute du NPD, cependant, n’est pas tant d’avoir été pusillanime, d’avoir échoué à faire valoir le caractère progressiste de ses propositions. C’est plutôt d’avoir fait l’impasse sur la nécessité, pour un parti de gauche, d’offrir une vision différente du rôle du gouvernement, celle-ci devant se baser sur une analyse globale et cohérente de la situation du pays et de l’état des forces sociales qui la déterminent.

Il ne suffit pas de proposer le « changement ». À ce compte, on peut comprendre l’électorat d’avoir préféré la jeunesse, le charme et l’optimisme un peu niais d’un Trudeau. L’invocation du changement n’est trop souvent que cosmétique. Il faut surtout pointer du doigt ce qui, précisément, doit être changé, et nommer les raisons pour lesquelles ce changement est souhaitable. Pour un parti véritablement de gauche, cela suppose de réhabiliter la critique de l’économie politique. D’aucuns diront qu’il s’agit d’un sujet bien trop scolaire pour intéresser l’électorat. Ils ont pourtant tort.

Il suffit pour s’en convaincre de regarder au Royaume-Uni, où la victoire inattendue et massive de Jeremy Corbyn à la chefferie du Labour Party est venue signer cet été la fin de la « troisième voie » de l’ère Blair. Corbyn a été élu en menant une campagne axée sur la défense des conditions de vie de la population face aux intérêts du capital financier que servent les mesures d’austérité promues depuis cinq ans par le gouvernement Cameron. Des stratèges prudents comme ceux du NPD  se seraient sans doute arraché les cheveux à entendre pareille rhétorique, qui ne pourrait à leurs yeux que conduire à une cinglante défaite. Corbyn aura pourtant été élu grâce à des soutiens qui dépassent largement la base traditionnelle de son parti.

On constate un phénomène similaire en ce moment aux États-Unis, avec la vigoureuse campagne du sénateur Bernie Sanders aux primaires démocrates, lui qui ne renie pas l’étiquette de socialiste, qui ne rechigne pas à s’en prendre au « 1 % » et qui commence par le fait même à sérieusement menacer les chances de la favorite Hillary Clinton. Dût-il gagner à son tour, ce serait encore une fois grâce à des appuis qu’il serait allé chercher bien au-delà des seuls habitués du parti démocrate.

55f967e3c3618861458b458c_0Ce que les exemples de Corbyn et de Sanders montrent, c’est que l’esprit du temps est favorable à ce que l’on pourrait appeler un « populisme de gauche », capable de proposer des solutions concrètes aux difficultés pratiques que rencontrent au quotidien les membres des classes populaires, et capable aussi d’expliquer ces mêmes difficultés en des termes qui permettent de défier l’hégémonie néolibérale et sa castratrice obsession pour des finances publiques équilibrées et contre toute idée de hausser les impôts. L’engouement massif pour les candidatures de ces deux politiciens montre assez que les gens ont soif de ce genre de parler vrai.

On mesure, par le contraste  entre le discours prudent et sans imagination d’un Thomas Mulcair et celui, audacieux et combatif, de Corbyn et de Sanders, ce qui a manqué à la campagne du NPD : la capacité à sentir ce que le rejet par l’électorat du Parti conservateur et de ses dogmes ouvrait comme potentialités radicales. On ne saura bien sûr jamais si la population canadienne aurait répondu favorablement à un discours véritablement de gauche, et on peut même en douter, tant la culture politique du pays ignore tout de la pensée critique. Mais on voit, en revanche, ce qu’il en a coûté au NPD de vouloir remplacer le Parti libéral au centre de l’offre politique. Les électeurs auront préféré l’original à la copie. Or, quitte à perdre en sacrifiant une chance peut-être unique de former le gouvernement, aussi bien le faire avec panache. Dommage que le NPD en ait autant manqué.

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Entrevue avec Chris Lloyd, candidat indépendant dans Papineau: la campagne électorale comme performance artistique

Par Émilie Dionne, chercheure postdoctorale en pensée politique et féministe à la University of California, Santa Cruz

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Pancarte présente à Papineau, image originale de Clément de Gaulejac.

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré Chris Lloyd, candidat indépendant dans la circonscription de Papineau à Montréal. Chris Lloyd vit dans la circonscription depuis huit ans avec sa conjointe et ses deux enfants. C’est un artiste de formation, diplômé en arts interdisciplinaires et sa pratique artistique porte sur l’art conceptuel.

Chris Lloyd s’est fait connaître au Québec et au Canada lorsqu’il s’est présenté à l’hiver 2015 comme candidat conservateur dans la circonscription de Papineau. Membre du Parti conservateur depuis 2005 (de même que du Parti libéral et du Nouveau Parti démocratique à la même époque), Chris n’a fait face à aucune opposition ou résistance, tout juste un entrain animé, de la part des conservateurs lors de sa nomination. Mais, en mai 2015, suite à un reportage mené par la chaîne CBC, Chris Lloyd s’est fait « démasqué » et le Parti conservateur lui a montré la porte. Puis, à la fin de l’été 2015, Chris a refait surface en parcourant les rues pour installer ses affiches. Il se présente à nouveau comme candidat, indépendant cette fois, avec un slogan univoque : Certainement pas Justin (« Certainly not Justin »), et une plate-forme peu usuelle disponible sur son site web.

Pour mettre l’art et l’environnement
au cœur de nos préoccupations

Pour une réforme électorale
vers la représentation proportionnelle

Pour nous libérer d’un système éculé
qui privilégie les partis politiques et la partisanerie

Pour limiter le pouvoir du bureau du Premier ministre

Pour dénoncer les salaires démesurés
des députés fédéraux

(si je suis élu, je reverserai la moitié de mon salaire aux organismes communautaires de Papineau, soit 83 700 $ par année)

Carte-postale

Méta-pancarte © Clément de Gaulejac.

Nouvellement arrivée dans la circonscription de Papineau, je n’étais guère au fait de la controverse entourant Chris Lloyd. Je me trouvais dans un café du quartier Villeray lorsque Chris a fait son entrée pour y rencontrer une personne en entrevue. Sans avoir voulu écouter leur conversation, leur échange a piqué ma curiosité, notamment le fait que son engagement politique relève davantage de l’art que de l’engagement politique. Autrement dit, la politique est son « matériau » artistique.

Dans un contexte où le public se voit bombardé d’un discours politique et médiatique dénonçant l’apathie politique citoyenne, l’intervention artistique de Chris Lloyd en politique m’est apparue un témoignage vivifiant des formes diverses que la participation politique peut prendre, une participation qui compte et se doit de compter – et ce, même si (et peut-être justement parce que) elle ne se plie pas à l’image que l’on se fait traditionnellement de l’engagement politique citoyen.

Peut-être doit-on s’engager à faire que ces modes non conventionnels de participation politique comptent, justement, en ce qu’ils remettent en question la conception hégémonique et les mécanismes traditionnels de participation politique dans notre société.

Le jour même, j’ai écrit un courriel à Chris Lloyd. Je lui ai brièvement dit qui j’étais et pourquoi je désirais le rencontrer. Je présente ici, au lectorat de Trahir, mon entrevue menée le 19 septembre avec Chris Lloyd.

Émilie : Candidat indépendant dans la circonscription de Papineau, vous êtes un artiste, et vous avez commencé à vous intéresser à la politique de manière artistique en 1998, notamment avec le projet de lettres au Premier ministre. Pouvez-vous nous expliquer un peu ce projet?

votez-dearpmChris : J’ai entamé ce projet en 1998. Il faut savoir qu’envoyer des lettres au Premier ministre et aux élus est gratuit; on n’a pas à apposer un timbre. À l’époque, j’étais étudiant et je voulais faire connaître la vie d’un étudiant en arts avec une personne qui est dans les médias et a accès à une tribune, comme les chefs de parti politique ou les dirigeants d’un pays. Les gens se posent énormément de questions, sur les partis politiques, et sur la direction politique des choses. Mais lorsqu’on se pose des questions sur la direction que doit prendre un pays, c’est toujours à partir de la politique. Mais, si le public connaît bien les personnages politiques, il sait très peu de choses sur ce qu’ils et elles font, au quotidien; qui ils sont. Pourtant, je pense que, même si les gens disent que la politique ne les intéresse pas, les gens sont extrêmement politisés. Les activités quotidiennes sont des activités politiques. « The personal is political. » C’est dans cette idée que j’ai entamé mon projet de lettres. Et, sans avoir adopté une voix politique proprement dite, depuis 1998, j’écris ces lettres sous forme d’un journal intime et je parle des choix qu’une personne est appelée à faire dans la vie en général. Je crois que les choix qu’une personne fait, chaque jour, relèvent de la politique. Ils sont liés à la manière dont une personne vit. Mes lettres abordent donc les choses banales de la vie, la vie banale, le quotidien, les petits choix de vie, comme par exemple la gestion de la famille, la pratique artistique en ce qui me concerne, et puis, comment payer son loyer et ainsi de suite. Mon but était aussi de partager la vie du milieu artistique et des artistes. Le public en connaît très peu sur les artistes, sur leur milieu culturel. Les médias ne s’intéressent pas tant à la vie culturelle et artistique, ce qui se passe dans ce milieu, comme les expositions et les vernissages. C’est plutôt ironique, selon moi. D’un côté, il y a tant de temps d’information accordé aux équipes sportives professionnelles, mais si peu aux expositions artistiques. Et, comme artiste, j’avais envie de faire connaître la réalité quotidienne d’un artiste, et de parler de ma communauté. C’est de cela dont je parle, dans les lettres. D’abord, j’envoyais des lettres dans l’idée de recevoir une réponse de la part des élus. Mais je n’ai jamais reçu de réponse, personnelle cela va sans dire. Des accusés de réception, bien sûr, mais aucun contact personnel et direct avec le Premier ministre ou son bureau comme tel. C’était un projet de longue envergure. J’ai débuté en 2001 et je n’ai jamais cessé.

Émilie : Je trouve bien intéressant le matériau de votre pratique artistique; ici, la politique. Vous utilisez le format des lettres et du journal intime. Votre objectif était donc de donner une nouvelle texture et une matérialité – un corps, finalement – à la communauté à travers les lettres, tout en passant par la politique et les médias. Écriviez-vous toujours les lettres sous forme de journal intime, ou vous arrivait-il de les écrire dans le style de la correspondance?

Chris : En fait, le style change parfois, et le format. Par exemple, je change le genre de questions et j’aborderai peut-être des enjeux politiques spécifiques. Mais, les lettres sont toujours écrites dans un langage familier.

Émilie : Pourriez-vous me donner un exemple du genre de questions posées?

Chris: Maintenant que je sais que je ne recevrai pas de réponse, je pose toute sorte de questions, et de manière humoristique. Mes questions ressemblent sans doute à celles des journalistes; des questions rhétoriques qui sous-entendent déjà les réponses que les politiciens vont donner; des questions et des réponses sans surprise. Les politiciens évitent tant les questions. Alors, je pose des questions farfelues. Je touche des enjeux politiques, parfois, et des enjeux quotidiens. Par exemple, je vais poser une question quant au rôle de parent : je leur demande s’ils ont des trucs pour faire dormir les enfants, des choses comme cela.

Émilie : Et que faites-vous, par la suite, avec les lettres? Où se trouve l’objet artistique?

Chris : C’est vrai que c’est un objet un peu immatériel, puisque j’envoie maintenant surtout des courriels. Mais je sauvegarde tous les fichiers. Et cette « matière » reste longtemps entre les expos, même si c’est un projet un peu invisible ou presque. Il m’arrive aussi d’exposer mes lettres sous forme de livres.

Émilie : On parle de combien de livres ou de lettres?

Chris : Plus de 3000 pages. Normalement, je crée un livre par année.

Émilie : Combien d’expositions avez-vous à votre actif? Et elles se présentent sous quelle forme?

Chris : En ce moment, j’ai deux expositions dont l’une a débuté la semaine dernière à Toronto. Pour cette exposition, toutes les lettres sont disponibles en ligne. Elles sont publiées sur le site web. La semaine prochaine, à Halifax, on imprimera les lettres et les présentera sur des socles. La dernière fois que j’ai fait une exposition murale, dans une galerie, c’était en 2005. J’avais écrit la date sous chacune des lettres. C’est la manière d’exposer la plus intéressante pour moi et selon moi puisqu’elle voit le chiffre exact de mes lettres, un chiffre qui atteignait peut-être 1000 lettres en 2005. Mais, depuis 2006, j’ai remarqué que mon intérêt pour ce projet commençait à décliner. C’était lors des premières années du gouvernement Harper. Il m’ait même arrivé de ne pas écrire de lettres pendant 3 ou 4 mois.

Émilie : Et c’était directement lié à l’arrivée du gouvernement Harper, ce déclin?

Chris : Oui, mais il s’est aussi produit toutes sortes de choses dans ma vie. Je me suis marié en juin 2007. Ma conjointe a trouvé un emploi à Montréal le même été. Et, comme le travail artistique n’est jamais évident, toutes ces choses m’ont bousculé, et je n’avais plus le temps ni la tête à m’adonner à ma pratique artistique.

Émilie : Quand avez-vous commencé à fomenter votre projet de candidature politique?

Chris : Cette année, en 2015. Je dois spécifier que ce projet donnait suite à un autre projet, de longue date que j’avais débuté en 2011. Suite à la nouvelle victoire des conservateurs, je commençais à me résigner quant au fonctionnement du système politique et à la manière dont les partis politiques choisissent les candidats. Au même moment, j’ai commencé à regarder les résultats pour le Parti conservateur ici, dans le comté de Papineau. Cela m’avait étonné de constater leur impopularité. Ils étaient arrivés en 4e place aux dernières élections, une tendance qui perdure depuis les années 1980. Il leur est arrivé d’être dans la course de manière plus serrée, mais ils ne sont jamais parvenus à élire un candidat dans la circonscription. Je trouvais que c’était normal, pour les grandes villes qui sont toujours soit libérales, et rarement conservatrices. Mais, je trouvais surprenant qu’ils soient toujours en 3e ou 4e place, et jamais dans la course. J’ai commencé à me demander pourquoi et, au même moment, se tenait le congrès du Parti conservateur. C’était tout de suite après les élections. C’était à Ottawa. J’étais membre du parti, alors, et j’y suis allé.

Émilie : Quand êtes-vous devenu membre du parti?

Chris : En 2008. J’ai adhéré au parti pour une période de cinq ans. Je m’intéressais alors à la manière dont les partis fonctionnent, pas seulement le Parti conservateur, et je suis aussi devenu membre du Parti libéral et du NPD la même année. J’étais curieux de voir quelles étaient les différences et les similarités quant au langage employé, et l’information que les partis partagent avec leurs membres. Je suis allé au congrès national en 2011 et j’ai contacté les membres du conseil exécutif du parti dans la circonscription de Papineau. Je leur ai demandé si je pouvais me présenter dans la circonscription. Ils ont approuvé ma requête avec unanimité. Il n’y avait aucun autre membre qui s’intéressait à cette circonscription.

Émilie : Et quel était votre objectif, à ce moment-là? Toujours artistique?

Chris : Oui, artistique, mais aussi activiste. J’étais déçu des dernières élections, du fait qu’on avait donné le pouvoir aux conservateur avec seulement 39 % des électeurs, et avec un taux de participation de 60 %. Si on décortique tous les chiffres, on voit que notre système privilégie les partis et que seuls 25 % des citoyens d’un pays peuvent élire le parti qu’ils souhaitent. Les gens de gauche qui suivent la politique savaient bien comment les conservateurs ont dirigé le pays. Ils ont toujours adopté des comportements abrasifs, combattifs et mis en place des politiques d’évasion. Leurs motions ont été battues par les membres deux fois et ont fait des choses quasi illégales, mais ils ont tout de même réussi à gagner les élections. Ça m’a fait paniquer. J’ai commencé à regarder les partis d’une autre manière, parce que même si les partis sont majoritaires, reste que le candidat conservateur de la circonscription de Papineau n’a aucun pouvoir au sein du parti, du gouvernement. En fait, la seule personne qui soit membre du parti conservateur ici, dans la circonscription, et qui soit allée au congrès en 2011, c’est moi. Et c’est juste à Ottawa. Il ne faut que payer les frais d’inscription. Cela m’a incité à m’impliquer davantage dans ma communauté. J’ai alors décidé d’infiltrer le Parti conservateur pour observer son fonctionnement de l’intérieur, la manière dont le parti adopte les politiques du parti, qui régiront le pays. Au fil des ans, j’ai vu qu’il y existait un décalage entre les véritables membres du parti et les gens comme Stephen Harper qui dirige non pas seulement le parti, mais le pays entier.

Émilie : Que voulez-vous dire, par décalage?

BLANEY-THUMBS

Avec Steven Blaney.

Chris : Au congrès comme dans la communauté, quand on passe du temps avec les membres du parti, on voit bien qu’ils ne sont pas toujours en accord avec le fonctionnement du parti et la ligne du parti. Mais ils acceptent ce qui se passe parce qu’ils considèrent que c’est le prix à payer pour faire passer les projets de lois qui les intéressent. Stephen Harper n’écoutait pas les gens qui constituent sa base en fait, comme les groupes religieux ou les groupes anti-avortement. Il sait bien que s’il prend une ligne qui tend trop vers l’extrême-droite, il perdra le soutien des autres, ou encore des anciens progressistes-conservateurs de l’ère de Joe Clark. Autrement dit, Harper prend beaucoup de décisions qui satisferont les dirigeants de compagnie ou les corporations, mais pas nécessairement les membres conservateurs ordinaires, les citoyens qui voudraient payer moins d’impôts par exemple. Quand on regarde les faits, les conservateurs n’ont pas accompli ce qu’ils avaient promis. Il y a un manque de communication flagrant au sein des partis, notamment pour devenir membre d’un parti ou pour s’impliquer dans le processus politique. J’en suis un exemple vivant ! Dès 2011, j’ai commencé à m’impliquer dans l’association de la circonscription et je suis devenu président en 2012. J’ai gardé ce titre-là jusqu’à mon élection comme candidat conservateur en 2015. Même en matière de participation au sein du parti, j’ai trouvé que les processus de communication pour les circonscriptions qui ne sont pas des circonscriptions clefs sont défaillants. Toutes les circonscriptions n’ont pas le même poids politique. N’importe quel président d’association ne peut pas parler avec Stephen Harper.

Émilie : Donc, vous voyiez une hiérarchie, une classification, entre les membres, les circonscriptions et les candidats.

Chris : Oui. En même temps, c’est sûr que, dans les quelques dernières années, j’ai commencé à réfléchir aussi à mon projet, à mes objectifs, dans tout cela. Je me questionnais sur ce que j’allais faire comme artiste avec toute cette matière. J’essayais de voir et de penser à ce que j’allais faire si j’étais élu comme candidat conservateur. Mon but était de le faire davantage dans une perspective humoristique. Mais j’avais toujours l’idée qu’il était possible que je sois élu. Ce n’est pas le cas. À ce moment-là, je voulais utiliser la stratégie du Parti conservateur pour ridiculiser leur plate-forme, ce qui, à mon avis, est si facile à faire! On n’a qu’à dire qu’ils sont les meilleurs pour diriger l’économie et tout juste les imiter. Lorsqu’on jette un coup d’œil à leur bilan, on voit clairement que la stratégie conservatrice visant à rehausser l’économie n’a pas du tout fonctionné. La dette nationale a augmenté sans cesse. Ils ont passé six ans à ne faire qu’accroître le déficit budgétaire ! Et ils disent qu’ils ont créé beaucoup emplois… Mais les chiffres disent autre chose. Et on constate que les politiciens ne font que mentir. Ils le font, toutefois, et répètent leur discours de manière si convaincante que la population oublie.

Émilie : Pour revenir au moment où vous vous êtes présenté comme candidat…

Chris : Je dois préciser qu’il n’y avait pas d’élections alors et pas d’autres candidats. La procédure veut que les autres membres aient deux semaines pour se présenter et s’opposer au seul candidat dans la circonscription. On a préparé tous les documents. J’avais besoin de récolter 25 signatures dans le comté et je suis le seul qui ait fait ces démarches.

Émilie : Et comment ça s’est déroulé, pour les élections, pour se présenter comme candidat?

Chris : C’est un autre processus qu’il faut faire auprès d’Élections Canada. Ce ne fut pas un problème, mais il fallait obtenir les signatures, cent pour être exact. Cela prend du temps, mais ça s’est bien passé. Et ensuite, j’ai dû le faire comme candidat indépendant. Mais, pour le Parti conservateur, j’ai simplement dû obtenir les 25 signatures, et remplir toute une panoplie de formulaires.

Émilie : Quand vous êtes-vous fait « démasqué »?

Chris : À la mi-mai. J’ai été candidat conservateur pendant 3 mois uniquement. C’est CBC qui a fait un reportage disant que c’était évident que je n’étais pas vraiment un conservateur, que j’avais d’autres intentions et que je cherchais à tourner en ridicule les conservateurs. Et c’est vrai. La CBC avait trouvé un article écrit par un étudiant de Fredericton qui avait publié quelque chose dans le journal étudiant de l’université Saint-Thomas suite à une présentation que j’avais donnée sur la vie d’artiste au mois de mars 2015. J’avais alors ouvertement parlé de mon projet de député et des choses que je pouvais faire, cherchais à faire et pensais faire comme candidat conservateur. Ça a pris un autre mois pour qu’un journaliste tombe sur cet article. Et le reportage de la CBC a suivi.

Émilie : Et pourquoi avoir donné cette conférence à Saint-Thomas? Quel était votre objectif? Vos attentes?

Chris : En fait, je voulais parler de ma pratique artistique. Je rencontrais un ensemble d’artistes autogérés. Il y avait environ 15 ou 16 personnes dans la salle et j’ai surtout parlé de mes autres projets. Mais, j’ai mentionné mon projet d’infiltration et cet étudiant a tout enregistré. Je n’étais pas au courant. En fait, avant ma présentation, j’avais demandé s’il y avait des membres du Parti conservateur dans la salle. J’ai mentionné que c’était un projet relativement secret. Et j’ai aussi précisé que je ne voulais pas en parler davantage, puisque le projet était en cours. Mais bon, peut-être que cet étudiant a pensé que ça allait faire une bonne histoire pour sa dernière année. Il a publié cet article et a partagé son enregistrement avec la CBC. En fait, lorsque j’ai été démasqué, j’ai même cherché à convaincre le Parti conservateur de me garder, en disant que c’était bon, pour eux, leur image, qu’un artiste rejoigne leurs rangs. Mais bon. Ils ont refusé. C’est l’attitude typique des politiciens, peu importe le parti.

Émilie : Mais, seriez-vous resté, avec les conservateurs, en tant que candidat conservateur? N’auriez-vous pas eu l’impression de vous être laissé « infiltrer » par votre objet artistique?

Chris : Eh bien, à ce moment-là, je voyais mon projet d’infiltration interrompu brusquement et j’étais extrêmement déçu. C’est un projet sur lequel j’ai bossé pendant quatre ans. Et, même si ce n’était pas un travail énorme, reste que j’étais allé à toutes les réunions et je ne voulais pas perdre l’ensemble de ce travail. Alors, j’ai essayé de les convaincre. Mais, le reportage de la CBC était sans équivoque. Et, en fin de compte, c’était plus simple, parce que je ne suis pas un comédien. Ce n’est pas mon métier de dire des mensonges. Oui, je suis un artiste, mais pas un acteur.

Émilie : Concernant votre projet et votre perspective artistiques, contrairement disons à la science qui cherche à instiguer une distance vis-à-vis son objet, la pratique artistique cherche à toucher et se laisser toucher par son objet. Il y a quelque chose de plus affectif, d’engagé et d’intime dans le rapport artistique. On ne sait pas nécessairement où on s’en va. Pareillement, vous vous êtes lancé dans ce projet sans trop savoir où cela vous mènerait. Aviez-vous réfléchi à tout cela, vos intentions et ce que votre objet artistique, la politique, pouvait vous faire, comment il pouvait vous transformer, vous toucher? Et comment avez-vous réagi tout au long du processus? Y a-t-il certaines choses qui ne se sont pas passées comme vous vous y attendiez?

HARPER-THUMBS

Avec Stephen Harper.

Chris : Oui, parce que, en fait, pour prendre un cas particulier, quand j’ai mieux compris le fonctionnement interne d’un parti, la paperasse et tout, j’avais de plus en plus de doutes quant à la manière dont j’allais pouvoir transformer tout cela en projet artistique, toute cette matière bureautique! Bien sûr, ce n’était jamais clair pour moi, tout au long de ce processus, ce que j’allais pouvoir en faire. Vous connaissez le groupe « The Yes Men »? Ce groupe fait ce genre de choses, avec les élections, et leur pratique est parfois artistique. Mais c’est un groupe activiste et militant avant tout. Ils veulent changer la manière dont les choses se passent, en société, politiquement, et ils emploient des méthodes artistiques pour ces fins-là, dans un sens militant uniquement. Plus je m’impliquais dans ce projet d’infiltration, plus qu’il m’arrivait de penser comme les « Yes Men ». Mais, en même temps, il y a quelque chose de plus large qui relie toute ma démarche, un autre projet. J’avais repris avec une nouvelle ampleur le projet de lettres au Premier ministre. Je partageais tout, l’ensemble de ce projet avec le Premier ministre. Et ce que j’aime le plus, de ce projet, est que la personne qui détenait le plus d’informations sur ma démarche était la personne – les personnes – qui était l’objet du ridicule! Clairement, son équipe ne lit pas les lettres que le public lui envoie. Il n’y a pas de communication. Personne n’a été capable de faire un plus un, de voir que j’étais membre de leur parti depuis longtemps et, qu’en même temps, je les tenais aux faits de mon projet d’infiltration, de la pratique artistique qui sous-tendait mes démarches. J’étais toujours et déjà en train de me dévoiler, d’exposer mes intentions et ce, plusieurs années à l’avance, avant même que je ne devienne candidat. C’était évident que je n’étais pas un « bon candidat conservateur ». Il fallait juste lire quelques lettres. Ma vie personnelle est facilement accessible, par l’entremise de l’internet et des réseaux sociaux.

Émilie : Vous est-il arrivé de vous demander si on cherchait à vous prendre à votre propre jeu?

Chris : Oui. J’ai beaucoup de mes amis qui étaient suspicieux, aussi.

Émilie : Il me semble qu’on deviendrait paranoïaque, qu’on penserait à quelque chose comme « Big Brother ». « Que se passe-t-il? Peuvent-ils vraiment ne pas savoir? »

Chris : Oui, tout à fait ! Même mes amis qui ne comprenaient pas mon projet (et j’ajoute que je partageais aussi mes lettres et le projet dans son ensemble sur les réseaux sociaux) et des gens du public me contactaient en privé pour me demander : « Es-tu vraiment conservateur, toi? Me semble que… » Et même pour les gens incertains, après quelques minutes de conversation ou après avoir consulté mon site web, ils comprenaient que ce n’est pas sérieux. L’écran qui me cachait était si mince!…

Émilie : En fait, vous n’étiez pas caché. Il n’y avait pas d’écran.

Chris : Oui. En fait, cet écran donnait plus d’informations me concernant, contre moi, que l’information que j’avais fournie en remplissant les documents d’adhésion au parti. J’ai fait circuler mon site web aussi, et d’autres preuves de communication. J’ai donné tant de preuves ! En fait, les raisons que la CBC a employées pour me « démasquer » étaient des données que j’avais mises moi-même à la disposition du public. Tout ce qu’on avait à faire était de jeter un coup d’œil à qui je suis! Quel sorte de parti, de personne, ne parvient pas à voir qui j’étais?… Ils ont vu le veston, le jeu, la performance, ce qu’ils voulaient voir, et non pas l’information qui était essentielle, pour eux, finalement.

Émilie : À quel moment avez-vous senti que vous ne vouliez pas devenir un « Yes Man », faire de l’art engagé?

Chris : En fait, lorsque j’ai été démasqué, et que cette partie de mon projet s’est terminée abruptement, je me suis tourné vers le processus électoral dans son ensemble. J’avais fait beaucoup de démarches et en avais appris énormément sur les partis pour devenir membre et candidat, et pour connaître le fonctionnement des partis lors des élections.

Émilie : Étiez-vous toujours membre du Parti libéral et du NPD?

Chris : Non, mon adhésion était venue à échéance.

Émilie : C’est donc devenu votre nouvel objet d’art, le processus de participation aux élections?

Chris : Oui, cela, et le processus auprès d’Élections Canada, les procédures, les levées de fonds, la publicité, participer aux débats, échanger mes idées. Mais je le fais dorénavant comme artiste, et ne cache ni n’invente rien. Parce que j’ai eu à créer un personnage, comme candidat conservateur, j’ai dû faire des recherches pour cela. Les gens qui me connaissent savaient bien que c’était une performance, que je faisais ces choses de manière ironique. Mais, à ce moment-là, je ne pouvais dire que des mensonges. Alors que maintenant, c’est l’inverse; je change mon discours du tout au tout. Je suis un livre ouvert, autrement dit. Mes recherches, désormais, cherchent à m’identifier clairement, à me décrire et me présenter au public dans son ensemble. Je le fais à partir d’une nouvelle perspective, une nouvelle image; je me tourne vers le monde des arts et je le fais avec les arts, comme c’est le cas pour ma pancarte électorale où je me suis présenté sous la forme d’une bande-dessinée. Je joue un peu avec l’idée de l’écran, du masque, du personnage, comment les gens se présentent. Parce que, même pour les personnes qui sont et font de la politique, de manière traditionnelle, il s’agit de représentation et de performance. Je cherche à participer à même ces processus pour examiner l’effet et expérimenter. Bien sûr, je cherche aussi à continuer mon projet original, participer à une élection, et je poursuis mes autres projets en cours, celui des lettres par exemple. Et puis, la vie continue. Je continue à parler de cela, dans mes lettres, la gestion de la vie comme candidat politique, la conciliation entre le travail, la campagne et la famille. J’aborde les difficultés auxquelles se confrontent les candidats pour continuer à mener leur vie au quotidien et gérer tous les aspects de la vie. Mon objectif est désormais de participer aussi et d’aller un peu plus loin.

Émilie : Diriez-vous que vous êtes parvenu à créer des liens entre l’invisibilité qui vient avec le fait d’être candidat indépendant et la vie d’artiste en société, ce que vous abordiez plus tôt concernant la méconnaissance qu’a le public du milieu culturel et artistique?

Chris : Oui, un peu. Mais mon objectif est l’accès à la plate-forme du candidat politique en période électorale. C’est le seul moment où une personne peut s’afficher, finalement, mettre des pancartes, se présenter au public, parler dans des endroits publics et se faire entendre. Il y a beaucoup de choses que la loi électorale permet aux candidats, pour communiquer et rejoindre le public, et faire circuler des messages précis. Bien sûr, je pense que le système électoral doit changer, la représentation proportionnelle oui, mais pas uniquement. La situation est très difficile pour les candidats indépendants. Peu importe le parti qui dirigera le pays, même une coalition, ce sont des partis nationalistes qui pensent au Canada comme entité, comme bloc unique. Mais les représentants de circonscription font face à des choix difficiles lorsqu’il s’agit de bien représenter les gens de leur circonscription qui les ont élus. C’est le parti que les candidats cherchent à protéger, pas les citoyens. Mais si on mettait moins l’emphase sur les partis, il serait possible de prioriser d’autres enjeux qui répondraient davantage aux préoccupations citoyennes.

Émilie : C’est vrai qu’il existe un culte des partis au Canada. Et on voit ce culte aussi se reproduire parmi la population. C’est qu’on semble craindre la figure de cet individu indépendant qui se présente en son nom propre et unique, une personne qu’on ne connaît pas nécessairement, qui ne se tient pas derrière et avec une tradition. Sans doute que la population recherche l’obligation, l’attachement et l’affiliation derrière la personne. Plus tôt, vous disiez que lorsque vous avez été démasqué, vous vous êtes tourné vers la pratique indépendante, que vous avez vu alors ce qu’était la réalité et la différence de faire campagne comme candidat indépendant. Vous êtes donc revenu à votre projet de lettres de nouveau et avez changé son contenu. Vous abordez désormais des aspects comme la conjugaison entre la vie personnelle et la vie professionnelle. Et, concernant vos projets artistiques, politiques et personnels, comme s’arrime tout cela? Que cherchez-vous désormais à rendre visible?

Chris : Je reste avec cette idée de l’importance de la vie banale, bien sûr. Maintenant que j’ai repris mon projet de lettres qui a toujours continué, bien sûr, mais à divers rythmes, et avec mon exposition à Toronto, les lettres sont de nouveau publiques. J’ai aussi réactivé mon site web. Cela faisait trois ans que je n’avais pas publié sur mon site. Après trois ou quatre ans, j’avais tout enlevé même. J’avais beaucoup réfléchi et décidé d’enlever les lettres, puisque j’hésitais alors avec cette idée de partager ma vie personnelle en ligne, alors qu’auparavant je ne partageais ce projet qu’avec une personne, le Premier ministre. En mettant les lettres en ligne, le projet prenait une autre forme – et moi-même, je l’abordais différemment. Il faut dire que ma lectrice la plus assidue, c’était ma mère. Et disons que parfois, j’écrivais en pensant à qui pouvait me lire ou en pensant à ma mère. C’était loin de mon objectif initial, soit d’écrire des lettres au Premier ministre uniquement, pas pour le public : c’est à lui d’avoir à répondre, pas à mère, au public, ou moi. Mais, à partir du moment où je me suis présenté comme candidat, et que les lettres sont devenues publiques de nouveau, le projet a pris une autre direction. Je fais désormais quelque chose qui va à l’encontre de ce que font l’ensemble des candidats aux élections et des personnes en politique. Je partage de plein gré le plus d’information possible. Je me mets à découvert. Parce que les partis font tout le contraire. Et c’est le conseil qu’on m’a donné au Parti conservateur, celui d’effacer toute trace qui pouvait entacher et causer de l’embarras au parti. Chaque candidat fait ce travail, d’effacer et de réécrire son passé pour se présenter. Il (elle) crée un personnage, finalement, une marionnette. Ils doivent cacher et effacer toutes les choses ridicules qu’ils ont pu faire ou qui pourraient nuire au parti, à son image. Mais dans mon cas, ce que j’ai fait dans les 15 dernières années est public et publié, et c’est facile d’avoir accès à ces informations. Oui, bien sûr, je cache certaines choses, comme tout le monde. Mais les lettres en révèlent énormément sur qui je suis, une personne inquiétante parfois, peut-être suspecte ou loufoque. Mais aussi une personne banale. Et c’est aussi ma façon d’aborder la politique désormais, de montrer qui je suis et ai été, me rappelant de mon passé, de tout ce que j’ai fait, même les choses ridicules.

Émilie : Croyez-vous qu’il existe une peur, répandue chez le public, mais aussi partagé au sein des partis politiques, des élus et des membres engagés, de voir la personne qui se présente telle qu’elle est? Il semble qu’on nourrisse un désir de voir émerger une personne qui serait sans tache, impeccable ou, du moins, apte à faire ce travail, à cacher et à effacer ce qui pourrait être une source d’embarras.

Chris : Oui, et je souhaite aller à l’encontre de cette tendance pour en exposer toute l’ironie.

Émilie : J’ajouterais que ce sont des menteurs que notre système crée, plutôt que des politiciens. Ce que l’on demande des candidats et des partis, tout ce travail d’effacement et de création de personnage, on les forme à devenir des menteurs qui, par la suite, ne sont plus crus ni écoutés sérieusement.

Chris : Exactement. On voit ce que les personnes qui font leur entrée dans le monde politique doivent faire. On le sait bien. Ces personnes doivent faire des choix peu éthiques, des choses à la limite de la moralité ou de la légalité peut-être, tout cela pour être élu, être au pouvoir. Ma façon d’aborder la politique est tout autre : je ne fais aucune promesse. Déjà, parce que je n’ai pas de chance d’être élu! Mais aussi, je ne ferai pas de promesse que je sais ne pas pouvoir tenir.

Post-verbum

Chris Lloyd a beaucoup à nous apprendre sur la vie politique et sur les possibilités politiques, qui s’offrent aux citoyens. Comme il le rappelle, il est faux de croire que le public est politiquement désinvesti; c’est plutôt la définition que l’on donne – que les élus donnent – à la politique qui doit être revue. Son projet de lettres et d’infiltration du Parti conservateur démontre de manière flagrante qu’au moment où les partis politiques et les médias décrient l’apathie politique au sein de la population, le cas de Chris montre une toute autre chose : celui qui n’a pas cessé de communiquer avec le Premier ministre depuis 2001 nous fait voir que l’information ne circule pas tout en mettant en relief le manque d’intérêt et de curiosité des élus pour les citoyens qu’ils sont censés représenter. Qui plus est, Chris nous démontre toute l’ironie de l’appareil politique au Canada, lequel forme non pas des représentants politiques aptes à se faire la voix des citoyens, mais des metteurs en scène qui créent des personnages et deviennent maîtres de l’illusion et de la performance. On pourrait même dire que le système politique, en fait, est plus artistique que politique

Chris cherche à faire de la politique autrement, à démontrer que c’est possible de se présenter au public tel qu’on est et tel qu’on a été, sans chercher à réécrire le passé ni cacher ses gestes du passé. Il espère que cette manière d’aborder la politique trouvera écho dans la population. On peut en effet se demander si la population est prête pour un tel changement : bombardée d’informations, d’images et d’histoires, que deviendrait la politique si on n’avait plus à se demander quoi, parmi cet océan d’informations, est contes et balivernes, création et performance, mais une exposition crue des candidats dans leur ensemble, accompagnés de leurs fantômes et des gestes pas toujours glorieux qu’ils ont pu poser, par le passé?


Liens à consulter

Le site web de Chris Lloyd, candidat indépendant dans la circonscription de Papineau (d’où ont été tiré les photos et images dans le présent texte) : « Certainly not Justin »

Le projet de lettres de Chris Lloyd écrites au Premier ministre du Canada depuis le 1er janvier 2001 : « Dear PM »

La couverture médiatique nationale suivant la « découverte » du projet d’infiltration du parti Conservateur de Chris Lloyd :

La controverse de Chris Lloyd à l’international :

La couverture médiatique de Chris Lloyd, candidat indépendant :

La page Indiegogo de sa campagne et sa vidéo promotionnelle :

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Classé dans Émilie Dionne