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Sur la resémantisation dans le discours social: le cas de la « grève étudiante »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le débat sémantique qui vise à savoir si le « conflit étudiant » (nouvelle formulation – neutre? – de Radio-Canada) est une « grève » ou un « boycott » (ou son dérivé, « boycottage ») n’en finit pas. On a tour à tour pu lire et entendre les avis des chroniqueurs sur la question (Jean-Félix Chénier, Renart Léveillé, Jean Barbe ou Jean-Luc Mongrain), du lexicographe Guy Bertrand, l’ayatollah de la langue de Radio-Canada à C’est bien meilleur le matin, jusqu’à de très sérieux avis juridiques (notamment de l’Association des juristes progressistes). Admettons-le, la grande majorité des avis penche en faveur du mot « grève », et pour cause, « grève » (qui avait toujours été utilisé jusqu’à maintenant), et plus précisément « grève politique » permet assez bien de comprendre la réalité du conflit entre le gouvernement et ceux qui s’opposent à la hausse des droits de scolarité, en tout cas, selon l’Office québécois de la langue française :

grève politique n. f.

Définition :
Grève dont l’objet est d’amener le gouvernement à modifier sa politique ou son attitude sur un point donné.

Note(s) :
Il faut remarquer qu’elle est faite contre l’État gouvernement et non contre l’État employeur.
Mots apparentés : grève insurrectionnelle; grève révolutionnaire.

Entrée « grève politique » dans le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française

Pour ma part, ce qui m’intéresse, ce n’est pas le « bon mot » à utiliser, mais plutôt de comprendre les implications stratégiques de ce qui ressemble fort à une confusion qui est à l’œuvre. Utiliser un mot plutôt qu’un autre dans l’ordre du discours – même lorsqu’il s’agit d’un référent identique – est « normal » dans la vie sociale du langage, c’est même un des moyens que possède la langue pour évoluer. Il peut arriver des moments de confusion – par exemple la rencontre de deux dialectes proches – qui résultent généralement dans l’abandon d’un des termes au profit de l’autre (doit-on dire « chicon » ou « endive »« courriel » ou « e-mail »? les pages de discussion de Wikipédia sont exemplaires, et pour cause, ce projet encyclopédique se veut la rencontre de tous les francophones du Web). Il y a un désir « normal » d’unité signifiante « mot = chose » qui ne peut résulter que dans une lutte à finir parmi les prétendants linguistiques adversaires.

Qu’en est-il de la confusion du débat en cours sur la hausse des droits de scolarité au Québec? On connaît tous le problème des mots « grève » et « boycott », Normand Baillargeon a quant à lui suggéré les mots « démocratie », « anarchie » et « violence », on a pu lire pas mal de choses sur la « juste part » du ministre Raymond Bachand (il avait même dit qu’il était de l’ordre de la « justice sociale » de voir les étudiants payer plus). De loin, la meilleure trouvaille, pourtant passé inaperçue, était celle de Raymond Bachand qui ne parle plus désormais de « hausse des droits de scolarité », mais de « hausse du financement des universités » (alors qu’un des arguments de ceux qui s’opposent à la hausse, c’est que le financement est bien suffisant). Récemment – et là j’avoue mon incapacité théorique à le comprendre (une aide ci-dessous en commentaire serait appréciée) – on a pu entendre Line Beauchamp parler de la CLASSÉ (avec l’accent aigu…) plutôt que de la CLASSE normalement utilisé (une première après dix semaines de grève, c’est douteux), prononciation relayée par Liza Frulla à l’émission Le Club des Ex de Radio-Canada (on aura pu même entendre Simon Durivage la corriger : « CLASS-EU, Liza, CLASS-EU »), et le petit monde médiatique suivre cette nouvelle prononciation. Une prononciation particulière – tout comme un mot – n’est jamais neutre, elle fait généralement l’effet d’une « faute de goût », d’un « fashion faux pas » de la langue, lorsque l’individu prononce différemment du groupe à qui il s’adresse (qui ne s’est jamais fait reprendre pour la prononciation d’un mot?). Cette faute donne généralement l’impression d’un manque d’éducation, sinon de savoir-vivre.

Or, prononcer un mot différemment ou utiliser un autre mot ne relève pas ici d’une indécision, résultat d’une rencontre de deux « prétendants » dialectales dans un même espace langagier, mais d’une volonté de donner aux termes une nouvelle connotation, stratégie médiatique de plus en plus utilisé dans la communication politique. Cette stratégie a été théorisée par George Lakoff, notamment dans son livre Don’t Think of an Elephant (l’éléphant faisant référence au Parti républicain : la phrase vise à montrer que la sentence « ne pense pas à un éléphant » donne immédiatement, à celui qui la reçoit, l’image mentale d’un éléphant – la phrase a notamment été popularisé par le film Inception, voir ce clip). Cette stratégie a aussi été utilisée par le ponte de la communication Frank Luntz, celui qui fut connu pour avoir détourné l’expression « global warming » (réchauffement planétaire) avec une nouvelle, « climate change » (« changement climatique », plus neutre) (pour une appropriation humoristique de cette stratégie, voir les entrevues de Stephen Colbert avec Frank Luntz, notamment sur Gawker). Tout ce débat sur les mots ne serait-il donc qu’une basse stratégie médiatique de plus de la part du gouvernement, qu’une vulgaire manipulation du langage politique?

Rechercher la confusion?…

Cette stratégie de rebrandingdu Parti libéral du Québec fonctionne-t-elle vraiment? On notera en tout cas que la stratégie a légèrement été modifiée : au départ, du côté gouvernemental, on « corrigeait » les intervenants médiatiques, ce qui forçait le locuteur à utiliser les deux expressions, mettant au jour le processus et du même coup abolissait son efficace (c’est exactement la tournure humoristique à l’œuvre chez Stephen Colbert, en montrant le processus, on supprime l’effet d’occultation). Désormais, on n’utilise systématique que la nouvelle expression, sans moindrement faire allusion à l’autre. Donc je reprends : la stratégie fonctionne-t-elle? Est-ce que cette novlangue, comme l’ont surnommé plusieurs commentateurs (faisant référence au « Newspeak » d’Orwell), porte ses fruits?

Outre le fait qu’on ne cesse d’en parler, preuve que ça ne marche pas très bien, j’estime que ce rebranding peut avoir des conséquences politiques autres. Plus précisément, le fait même d’en parler constamment comme on le fait montre que la réduction du langage et de la pensée – qui est le but de la novlangue – ne fonctionne pas, et que ces « nouveautés » sémantiques créent au contraire plus de confusion (à moins que la confusion soit le but de l’exercice, ce n’est pas à moins d’en juger… je pense toutefois qu’un mouvement contraire de « clarification » a lieu en ce moment, plus inquiétante encore, j’y reviendrai).

Revenons au débat grève/boycott, et regardons cette vidéo exemplaire, parce qu’elle a été prise, disons, sur le vif d’une discussion entre un partisan de la hausse et un opposant.

Diffusée il y a quelques semaines, cette vidéo n’est pas moins représentative, d’abord de l’état présent de la confusion générale dans l’ordre du discours, ensuite du glissement progressif, mais rapide, qu’il y a eu dans le discours social quant au conflit en cours, de l’opposition entre « être pour ou contre la hausse » à « être pour ou contre la grève (et les manifestations) » (j’y reviendrai). On y voit un photographe qui interpelle des manifestants pour ridiculiser la manifestation à laquelle ils participent, et leur dit « vous faites la grève de quoi? vous êtes même pas payés, gang de morons », et leur dit, et c’est à retenir : « Allez donc travailler, estie! »

Quelle était l’intention de ceux qui préconisaient le mot « boycott »? Était-ce de confondre les locuteurs? Ce fameux « allez donc travailler, estie! » a ses conséquences. On boycotte quoi? un produit, une marchandise, une marque de commerce particulière. Si on boycotte, c’est qu’on a le choix de préférer un autre produit ou une autre marque, le but étant de faire plier une compagnie. On ne peut pas répondre à quelqu’un qui boycotte quelque chose par un « retourne au travail », ni même par un « retourne consommer »! Il n’y a pas de réplique possible en réponse à un boycott. Tout le débat sur la judiciarisation du conflit aurait perdu son sens s’il s’agissait d’un boycott : à ce que je sache, on ne peut pas émettre une injonction à l’encontre d’un consommateur pour l’obliger à consommer un produit ou une marque de commerce particulière – mais on peut émettre une injonction pour le retour au travail…

L’intention des créateurs de ce mot était-elle de confondre, simplement? Car s’il y a flottement de sens sur un terme comme sur l’autre dans le discours social, il y a quand même des connotations associées aux deux termes. D’abord, parler de boycott, c’est de faire du diplôme universitaire une « marchandise », et je ne crois pas abuser de leur intention en le soulignant. Le message, c’est : tu paies pour un service (ou une marchandise) et tu reçois un gain (financier, c’est implicite), donc il vaut la peine d’investir (plus), même si tu as à t’endetter, pour ton avenir – c’est un « investissement » (sous-entendu « personnel »). Le message de ceux qui s’opposent à la hausse est plus confus. D’abord, étudier à l’université, c’est d’abord travailler (certains parleront d’un travail « intellectuel », mais quel travail ne l’est pas?). Ensuite, l’éducation n’est pas un service, c’est un droit. Et puis, s’il faut payer, alors il ne faut pas que cela se fasse avec la conséquence du surendettement. De plus, si c’est un investissement, alors ça doit être un investissement collectif, puisqu’il permet à tout le monde de s’enrichir. Et puis de toute manière, ce n’est même pas un investissement parce que celui qui détient le savoir ne la possède pas. En bref, le discours de ceux qui s’opposent à la hausse, pour le dire bêtement, n’est pas clair du tout, il est même confus, autant, sinon plus que celui qui veut préconiser boycott plutôt que grève. Oui, je pèse mes mots, les opposants à la hausse ont un discours confus, proféré par des « inexistants », au sens où l’entend Alain Badiou dans Le réveil de l’Histoire. C’est le discours politique de ceux qui ne possèdent rien devant le pouvoir, c’est le discours typiques des grands mouvements de masse – des révoltes arabes aux mouvements des Indignés –, ou pour le dire en paraphrasant Sieyès : Que sont les opposants à la hausse? – tout. Qu’ont-ils été jusqu’à présent? – rien. Que demande-t-il? – à être quelque chose.

L’envers de cette incohérence, c’est paradoxalement l’aspect dialogique de cette mouvance. Du côté gouvernementale, tout va, si on me permet l’expression, en droite ligne. De l’autre côté (des manifestants, mais pas seulement ceux-là), ils discutent, ils s’opposent entre eux, ils s’affrontent et se contredisent, bref, ils dissonent. D’un côté l’unicité quasi-monolithique du discours (« ferme », comme on dit), de l’autre, la multiplicité des perspectives et des prises de position, ils sont, pour le dire en deleuzien, des lignes de fuite.

Les arguments de ceux qui s’opposent à la hausse sont plus confus, certes, ils sont aussi plus « pragmatiques », car ils sont à la traîne du discours gouvernemental qui est, soit dit en passant, beaucoup plus « idéaliste », parce que relevant essentiellement de la « main invisible » (néo)-libéral, contrairement à ce que Frédéric Mercure-Jolette a pu écrire sur ce blog. Le discours gouvernemental domine largement le discours social. Certes, sur la question de la « grève » ou du « boycott », il est clair que, sur le fond, ce sont ceux qui prônent l’usage de « grève » qui ont raison. Mais le fait même d’en parler (aussi abondamment) devrait plutôt servir d’indice que quelque chose se passe dans le discours social. Est-ce seulement la confusion des termes? À bien des égards, le fait que deux mots co-existent montre, en tout cas, non seulement qu’il y a deux camps qui s’affrontent, mais qu’ils sont reconnaissables phénoménalement dès qu’ils commencent à parler. Si un interlocuteur vous demande ce que vous pensez du « boycott », vous savez déjà ce que lui pense de ce conflit : si le gouvernement a pu créer un coup de force dans le langage, ce n’est pas parce qu’il a créé des mots qui modifient les signifiés que nous avons des discours qui circulent sur ce conflit, c’est parce que le choix des mots que nous utilisons (parfois inconsciemment) détermine dans le cas présent l’opinion que nous avons de la réalité, résultant dans une incapacité à dialoguer avec qui que ce soit qui ne serait pas du même « bord » que nous.

Ou la polarisation…

Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre (même s’il faut noter une certaine confusion au niveau des opinions émises), au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « nous contre eux ». Ainsi, la tentative de « confusion » du Parti libéral du Québec devient plus claire : elle ne vise plus à confondre, au contraire, elle est en train de créer un ordonnancement, ou si on veut, une polarisation du type « Nous contre eux ». Michèle Ouimet, dans La Pressequalifiait récemment Line Beauchamp du titre de « dame de fer », se référent à Margaret Thatcher. La comparaison est plutôt exagérée (à moins qu’on compare la « guerre » contre les étudiants à la guerre des Malouines) sauf sur un point : « Thatcher » est un coup de force dans le langage, elle a su développer un type de langage populiste particulier en simplifiant le langage social : dans sa volonté de changer tout le système social britannique, elle a réussi à monter progressivement contre ses opposants (principalement les syndicats), la société toute entière. De toute la diversité des opinions qui circulent dans le monde social (ordre syntagmatique), elle a institué progressivement une seule opposition du type « nous/eux » (sur la question du langage populiste et d’une critique sémiologique de sa politique, voir les travaux d’Ernesto Laclau, notamment dans On Populist Reason). De même ici, entre les grévistes et, potentiellement, tous les autres acteurs de la société : les « contribuables », « ceux qui veulent assister à leur cours », le « système judiciaire », etc. Le « gouvernement » (comme acteur symbolique du discours) prend sur lui l’ensemble des opinions en les supprimant petit à petit. Même ceux qui sont « contre la hausse » sont, de ce point de vue, du côté du gouvernement puisque la nouvelle donne du langage n’est plus entre « partisans » et « opposants » de la hausse, mais, après avoir été entre « ceux qui manifestent » et les « autres », c’est maintenant entre « ceux qui ne dénonce pas la violence » (nommément la CLASSE) et le reste de la « société ».

Ce type d’organisation populiste du discours social a permis à Thatcher, paradoxalement, de « détruire » la société – puisqu’elle disait, on connaît tous la formule, qu’elle n’avait jamais vu de société, seulement des individus. C’est exactement ce qu’est en train de faire Line Beauchamp, et à ce qu’on peut constater, ça fonctionne très bien jusqu’à maintenant.

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La dérive

Par Joan Sénéchal | Collège Ahuntsic

On se demande tous comment dans les années 1930, autant de démocraties européennes ont pu soudainement devenir des régimes autoritaires, bafouant les droits et les libertés des individus, emprisonnant des syndicalistes, enlevant des opposants, assassinant des intellectuels, massacrant des manifestants.

La réponse, nous la vivons aujourd’hui.

Des hommes politiques prétendent obéir à l’impérieuse nécessité du moment, au danger du chaos. Des juges obéissent aux demandes d’injonctions et de jugements immédiats. Des établissements scolaires obéissent aux demandes des politiques et des juges. Des policiers, des services d’ordre et de sécurité obéissent aux demandes des recteurs, des directions, des maires et des gouvernements.

Et l’on arrête les manifestants. Et l’on arrête les professeurs. On les expulse. On les tabasse un peu au passage. On les menace d’amendes et d’incarcération. On leur ordonne de faire cours en silence, de suivre pas à pas le programme qu’il s’était prescrit en d’autres temps, d’autres lieux, quand le Québec était encore un pays démocratique et qu’on y respectait les étudiants et les professeurs. On les enjoint, matraque dans le dos, de retourner sur les bancs de l’école. On les force à rentrer dans le moule de leur fonction, de leur tâche respective, la tête baissée, le corps conciliant.

Et face à cette tentative assumée de mise au pas, les esprits réactionnaires se réveillent. Ils appellent à davantage d’ordre, à davantage de tabassage, à davantage de menaces. Certains même expriment leur volonté de sang. Et chaque policier, chaque agent, chaque constable, poussé par ses gouvernants, poussé par ses concitoyens, se sent alors investi de la mission sacrée de maintenir un ordre devenu figure imaginaire délirante, devenu projection mythologique de tout ce qu’il hait. Le déguisé. Le jeune. L’expansif. Le perturbateur. L’entraveur. L’insoumis. Le nuisible.

Dans un pays où le gouvernement envoie des messages de retour à l’ordre, et où il conduit avec systématisme une campagne de violence politique, administrative, policière, judiciaire et médiatique à l’égard de ceux qui ne s’y conforment pas, chaque forcené de la paix, chaque fanatique de l’alignement est légitimé à faire de lui un petit justicier-milicien dont les actes d’agression seront autant de faits de bravoure. Et il n’est pas étonnant qu’en ces jours, se multiplient les anecdotes relatant des débordements sécuritaires et des initiatives personnelles abusives de la part de représentants de l’ordre. Pour ceux-ci et ceux-là, tout acte de désobéissance, tout refus d’obtempérer, devient un crime majeur dont il s’agit de tuer dans l’œuf toute possibilité de contamination et d’exemplarité.

C’est ici que l’imposture du gouvernement éclate au grand jour. Lui qui prétend défendre les intérêts des étudiants en ne cédant pas à la grève, se trouve à arrêter des professeurs et des étudiants, créant par là-même le climat le plus délétère qui soit pour qu’une classe puisse avoir lieu. Son but, ce n’est pas l’éducation, ni l’enseignement, ni les étudiants. Son but, c’est l’ordre. Sa motivation, c’est la pulsion de l’ordre.

Les régimes fascistes des années 1930 avaient axé leur passion de l’ordre sur des obsessions raciales et identitaires. Ils haïssaient les immigrants, les colorés, les juifs, les homosexuels ou les malades mentaux… en un mot, tous les « décadents » et les « dégénérés » qui pouvaient nuire à la pureté de la race.

Notre fascisme à nous vénère un ordre d’une autre nature, qui est loin d’être plus inoffensif : l’ordre économique. Et avec autant de naturel que les politiques et les bonnes gens des années 1930 haïssaient tous ceux qui appartenaient aux dégénérés, nos politiques et nos bonnes gens haïssent les contestataires de système économique en place, les ralentisseurs de flux, qu’ils soient manifestants, grévistes, intellectuels en appui ou assistés sociaux. Ils les haïssent de toutes leurs forces, comme autant d’ennemis, comme autant de causes de leurs malheurs quotidiens.

En ce printemps 2012, la dérive a lentement mais sûrement commencé. On peut s’y lancer à corps perdu, aveuglés par l’étranglement des dettes et de la compétition internationale, ou l’on peut l’interrompre. Rappelons-nous juste que le potentiel de haine requis pour que la violence fasciste se déchaîne à plein ne disparaît jamais. Endormi comme le volcan, comme le dragon, comme l’anneau maléfique, il attend en chacun de nous que l’on vienne l’agacer, que l’on vienne le flatter.

Ce texte a aussi été publié dans Le Couac et dans Les Nouveaux Cahiers du socialisme. Il a été lu le jeudi 19 avril 2012 devant le SPVM lors d’une action où des Profs contre la hausse se sont préventivement livrés aux policiers, en signe de solidarité avec les collègues et étudiants arrêtés à l’Université du Québec en Outaouais. Le même texte, légèrement modifié, a ensuite été lue devant le Palais de Justice de Montréal, cette version est disponible ici.

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Classé dans Joan Sénéchal

Pétition pour les profs – à partager

Via Le Globe (nous reproduisons l’entièreté du billet avec les ajouts du Globe)

À TOUS LES PROFS de niveau universitaire et collégial, et même secondaire et primaire :

Nous avons présentement environ 400 signatures, il en faut 1625 avant demain midi [ajout: vendredi le 13 avril]. Faites circuler et signez !

Il y a présentement une pétition qui circule sur le site des profs contre la hausse des frais de scolarité demandant la démission de madame Line Beauchamp et on demande de la partager avec les différents enseignants de nos cégeps. IL FAUT 1625 SIGNATURES AVANT VENDREDI 12H [ajout: vendredi le 13 avril]. Je me permet donc de faire circuler. Libre à vous de la signer!

Vous devez donner votre nom complet et votre affiliation (discipline et cégep, université, école secondaire ou primaire) dans un courriel envoyé à jeanmarccote@msn.com

Voici le texte qui sera envoyé:

Considérant l’incapacité de la ministre Line Beauchamp de dénouer la crise avec le mouvement étudiant et la société civile;

Considérant les informations trompeuses transmises par la ministre à la cl…asse moyenne et aux contribuables soucieux d’une saine gestion;

Considérant que la ministre refuse systématiquement et de manière idéologique de considérer la juste part autrement que dans les poches de notre jeunesse;

Considérant que le retour en classe forcé alimentera une confrontation et engendrera des situations potentiellement dangereuses pour les étudiants, les enseignants et le personnel;

Considérant les mandats d’assemblées générales majoritaires obtenus légalement par des associations étudiantes représentantes uniques des étudiants membres (Loi sur l’accréditation et le financement des associations d’élèves ou d’étudiants. Section V, article 28);

Considérant que nous sommes professeurs et enseignants solidaires des étudiants;

Nous demandons la démission de Mme Line Beauchamp, ministre de l’Éducation, du sport et des loisirs et que le Premier Ministre détermine un nouvel interlocuteur qui mettra en place une véritable table de négociation pour évaluer les diverses solutions mises de l’avant.

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Contre l’économicisme de gauche: les intellectuels sont-ils donc des comptables?

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

« La gratuité est souhaitable, a rappelé M. Rocher. En adoptant ce principe de départ, ça nous impose de repenser les politiques tout autrement. Tant qu’on est dans le débat du gel et du dégel, on reste sur une discussion de chiffres qui tournent en rond. » Lisa-Marie Gervais, « La lutte des étudiants est juste, dit Guy Rocher », Le Devoir, 11 avril 2012. (Je souligne)

Dans son texte, le collègue Frédéric Mercure-Jolette m’accuse d’être de ces « intellectuels sûrs d’eux-mêmes, simplifiant trop rapidement les problèmes concernant l’éducation à des dilemmes de principe afin de galvaniser les foules », chose qui le refroidit, dit-il, puisque j’évacuerais alors la question des moyens matériels, les calculs et la gestion concrète de mon argumentaire. Bref, faire des débats de principe est simplificateur et populiste, ce qu’il nous faut, plus que des principes, c’est une pragmatique de gauche, dit-il : voilà le rôle des intellectuels. À mes idées fumeuses sur le principe d’université, Mercure-Jolette va opposer un pragmatisme sans contenu autre que l’immédiateté d’un monde économiciste structuré et enfermé par les catégories du Capital. Du ciel des idées, nous serons alors descendus jusqu’à la « réalité » du monde : l’économie. Et nous serons devenus des économistes de gauche.

Des faux intellectuels organiques, et de leur nécessaire remplacement par une armée de technocrates sans principes

Mercure-Jolette cadre le débat : « À mon sens, l’idée d’une recherche fondamentale couplée d’une défense du régime démocratique reste encore un rêve un peu idéaliste d’intellectuels se voulant organiques. » (Je souligne.) En bon disciple de Socrate (un type dont les paroles nous sont rapportées par un autre dangereux idéaliste nommé Platon), je laisse Mercure-Jolette nous exposer ce que devrait faire un véritable intellectuel organique de gauche conséquent :

J’ai l’impression qu’armés de principes, nous n’irons pas bien loin. L’hégémonie néolibérale tient d’abord grâce à une élite technocratique, des gestionnaires qui parlent assez peu de principes et ne semble pas vraiment s’en soucier. Ce que nous avons besoin, c’est peut-être, nous aussi, d’une élite (sic) technocratique qui va au front sans trop se soucier des principes. (Je souligne.)

Si je comprends bien, comme les néolibéraux ne soucient pas des idées, il faut faire la même chose, sinon on est un idéaliste. Si je comprends bien, les véritables intellectuels organiques de la classe ouvrière ne seraient pas des intellectuels, mais des technocrates sans principes, ou enfin, qui ne s’enfargent pas les pattes dans les principes. Voilà qui n’est pas sans rappeler Léon Trotski : « Le taylorisme est mauvais dans son usage capitaliste, mais bon dans son usage socialiste. » Ou, mieux encore, Joseph Staline : « Il faut enfin comprendre que de tous les capitaux précieux dans le monde, le plus précieux et le plus décisif ce sont les hommes, les cadres. Il faut comprendre que dans les conditions actuelles, “les cadres décident de tout”. » Cette fameuse élite de technocrates de gauche agirait en vertu d’« une mesure raisonnable et calculable de l’étendue des modalités et des objectifs de l’action gouvernementale » (Foucault). Tout le problème de la citation de Foucault est de savoir ici ce qu’on appelle efficace ou « raisonnable ». Or, et c’est ce autour de quoi tourne tout le texte du collègue, la raison n’est pas définie substantiellement (ce serait idéaliste), mais plutôt comme pragmatique sans contenu :

Le conflit actuel se joue moins avec des principes que des actions politiques. […] Je doute que la guerre des idées se gagne avec des idées… Comment diable les néolibéraux armés de principes extrêmement minces et sans faire de grandes manifestations ont-ils réussi à réseauter les plus grands think tanks au monde et produire une armée de technocrates ? Sans trop les imiter, on pourrait tout de même prendre conscience que ce que l’on a besoin, c’est peut-être moins de grands principes qu’une pragmatique politique… Parfois, je me dis qu’en rejetant le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience et l’opérationnalisation, nous nous condamnons à rêver et, pour pouvoir continuer à rêver malgré l’inflation, à espérer une petite augmentation de salaire annuelle. (Je souligne.)

Les néolibéraux ont en effet bâti un monde qui ne se pose plus la question du sens ou de la « vie bonne », et qui organise procéduralement-cybernétiquement la régulation de la pratique sociale sur une base abstraite, désubstantialisée et sans contenu. Les technocrates-qui-décident-de-tout ne décident au fond rien, car le contenu de leur pragmatique leur est donné d’avance par l’automouvement de la valeur abstraite qui se tient à la place de l’éthique, et qui est elle-même sans contenu, c’est-à-dire qu’elle n’existe que comme négativité, comme écart à elle-même sous forme de croissance à l’infini. Dans un tel contexte, comme le disait Humboldt, les idées, la science, prennent la forme d’une « accumulation purement extensive ». C’est-à-dire que la pensée n’a aucune part dans ce qui meut le monde, mais se trouve elle-même à la remorque de l’action-sans-contenu du Sujet automate du Capital. Or, cette enfermement unidimensionnel est un sapré problème, et l’interdiction de poser la question des finalités, l’interdiction de réfléchir du point de vue de l’humanisme ou de la totalité, ne devrait pas servir d’axiome inquestionnable pour la théorie critique et au travail des intellectuels.

Je préfère encore continuer à poser la question des finalités et du contenu. Je pense que c’est encore cela, le rôle des intellectuels, bien plus que de faire des calculs techniques comme le rêvait Walter Lippman. Je lui préfère encore Hegel et Marx. Effectivement, nous vivons dans un monde économiciste où ce qui est éthique importe peu, « pis à part de ça le monde entier veut juste savoir combien ça coûte ». Si nous acceptons cela comme point de départ du travail des intellectuels critiques, nous retournons en arrière, en deçà de la théorie critique, jusqu’au marxisme vulgaire, qui opposait, et oppose encore bêtement, idée et matière.

En somme, Mercure-Jolette attaque mon prétendu « idéalisme » et m’accuse (à tort, suffit de voir mon travail à l’IRIS) de rejeter tout ancrage dans les questions pratiques ou concrètes, de dire que les idées suffisent, que l’action n’importe pas. Il nous appelle à favoriser une élite technocratique de gauche pragmatique qui va au front sans trop se soucier des principes et qui ne rejette pas « le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience ». Bref, à la critique « idéaliste » hégéliano-marxiste, il nous faudrait préférer la « gauche efficace » à la Jean-François Lisée. Au monde totalement administré de droite, il oppose un monde totalement administré de gauche, où il est au même titre interdit de poser la question du contenu, des finalités, de l’humanisme sous peine d’être taxé d’idéalisme, un monde où seul le calcul instrumental sans substance est souverain. Dialectique de la raison, on n’en sort pas. Puisque la guerre des idées ne se gagnera pas avec des idées, nous allons gagner en action sans parler d’idées et sans avoir d’idées, et nous allons bâtir le technocratisme de gauche et nous nous enfermerons dans l’éternel retour du même. La gauche doit faire siennes les catégories du monde unidimensionnel. Je me demande ce que la « gauche » a alors à envier à l’overclass….

Le marxisme et le questionnement des finalités

Derrière ce débat se cache encore la question du marxisme, et de son rapport à l’humanisme, de son rapport à Hegel aussi. Faut-il donc dénoncer l’idéalité au nom de la pratique économique? C’est la lecture orthodoxe du marxisme. Heureusement, les nouvelles approches, comme celle de Moishe Postone, permettent de sortir de ce matérialisme vulgaire, et de penser Marx comme penseur de la médiation (fétichisée). S’ouvre alors le nécessaire questionnement sur ce qui constituerait une forme de médiation sociale non-fétichisée (les réflexions de Michel Freitag sur la théorie générale du symbolique vont dans ce sens). On ne peut plus sérieusement aujourd’hui nous jouer la cassette des « conditions matérielles » contre le « ciel des idées ». Combien de fois faudra-t-il y revenir : il n’y a pas de « science économique marxiste » possible. Marx est un critique de l’« économie politique ». Il ne veut pas faire de l’économie de gauche ou de la pragmatique économique : il dénonce la mauvaise médiation qu’est le fétichisme de la marchandise au nom de la possibilité que la pratique sociale soit régulée par autre chose que l’accroissement de la valeur abstraite. Cette autre chose est encore difficile à définir : quelque chose comme un retour de la valeur d’usage, de ce que Heidegger appelle la « destination », c’est-à-dire d’une réflexion sur la « valeur » et sur la place des choses au sein d’une totalité de rapports de sens différenciés. La pensée n’est pas un signifiant vide. Autrement plus rien ne la différencie de la raison instrumentale et de l’économie. La pensée n’est pas une comptabilité. Si elle ne s’élève pas au-dessus des catégories du capitalisme, de l’économie et du calcul, alors nous serons avalés par ce monde déjà perdu. Nous n’avons pas le choix de poser la question des fins. La suite du monde en dépend. On peut aussi choisir, c’est selon, de ne pas sortir de l’économie et d’en rester aux discussions de chiffres qui tournent en rond. Alors l’économie aura gagné la guerre des idées. Poser la question des principes, ce n’est pas dire que le seul mouvement des idées va abolir les contradictions et l’état de choses existant. Mais veut-on bien me dire pourquoi Marx aurait écrit Le Capital si s’interroger sur les « formes déterminées » de régulation de la pratique sociale n’était pas important, s’il suffisait d’agir en bon spontex-pragmatiste sans s’interroger sur la nature du lien social?

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Une question de principe? Faire la guerre des idées…

Par Frédéric Mercure-Jolette | Cégep Saint-Laurent

Un consensus plutôt intrigant règne dans les mouvements contre la hausse des droits de scolarité. Si vous êtes contre cette hausse et que vous assistez fréquemment à des réunions et des manifestations contre celle-ci, peut-être avez-vous remarqué la manière idéaliste et dichotomique avec laquelle s’expriment les porte-voix du mouvement : « Ici, deux esprits s’affrontent. D’un côté, celui qui veut conserver l’idée de l’éducation comme bien commun et institution publique. De l’autre, celui de ceux qui considèrent déjà que l’éducation n’est qu’un investissement individuel carriériste, et qui prendront tous les moyens pour écarter ceux qui voudraient leur barrer le chemin », a affirmé Éric Martin sur ce blog. Nous faisons donc face à une question de principe ou, autrement dit, à une guerre des idées. Deux modèles de société s’affrontent – ou une autre manière de le dire : ceux qui veulent une société affrontent ceux qui n’en veulent pas. Dans le coin droit, les méchants néolibéraux, tous ces riches, patrons, économistes, entrepreneurs, recteurs, politiciens qui ne veulent que trouver des nouveaux moyens de reproduire leur enrichissement et, dans le coin gauche, tous ceux qui veulent défendre l’éducation comme un bien commun et qui pensent que la poésie, la philosophie et la culture c’est beau et bon. En résumé, les représentants d’un fonctionnalisme crade et de l’enrichissement individuel s’attaquent à l’idéal du bien commun, nous empêcher de rêver et de vivre notre véritable humanité (médiatisée par du social). Bref, c’est la dèche… et nous devons nous battre pour nos idées.

Nous sommes tous des sophistes

Premier constat, il est extrêmement paradoxal de voir dans un même discours une opposition manichéenne entre les critères de « rentabilité » et de « culture générale » et, un peu plus loin, une jérémiade contre la mauvaise gestion des universités. Comment questionner la gestion des universités si on se retire complètement dans un nuage de principes idéalistes ? À la limite, même si on accepte que les Universités soient des services publics qui n’ont pas à être rentables, n’a-t-on pas besoin d’une politique fiscale sur laquelle adosser ces services déficitaires ? Politique qui devra être calculée et gérée. Je doute que les universités soient aussi sous-financées que le clament les hauts salariés qui les gèrent. Cependant, il faut quand même faire fonctionner la patente, payer les profs, entretenir les infrastructures, etc. Un professeur de cégep comme moi est payé à même le trésor public : j’échange mon enseignement contre un salaire. Je peux toutefois, dans mes temps libres, lire Marx, m’enthousiasmer et me proclamer contre le salariat et le fétichisme de la marchandise. Je peux même enseigner à mes étudiants les arguments marxistes contre le salariat et les raisons de se révolter. Reste que si j’ai eu du temps libre, dépensé à la manière du loisir aristotélicien, c’est parce que j’ai reçu un salaire et ai pu aisément subvenir à mes besoins. Partiellement sophiste, aimant le verbe socratique irrévérencieux, mais n’étant pas (encore) prêt à y laisser ma peau, je vis une série de problèmes angoissants dont il est extrêmement difficile de s’extirper. Et, ayant tant de difficultés à vivre tout cela, les intellectuels sûrs d’eux-mêmes, simplifiant trop rapidement les problèmes concernant l’éducation à des dilemmes de principe afin de galvaniser les foules, me refroidissent plus qu’autre chose.

De la secte à l’intellectuel organique

Un autre principe pour lequel se bat le mouvement étudiant actuel est la défense de la recherche fondamentale. À l’opposé, leurs adversaires ne reconnaissent, comme production légitime de savoir, que ce qui est appliqué et commercialisable. Pour le dire franchement, je ne sais trop ce qu’est la recherche fondamentale, mais, pour le peu que je comprends de cette expression, je trouve étrange qu’elle soit coiffée d’une défense du bien public dans un sens démocratique. En quoi la recherche fondamentale est-elle reliée à la vie démocratique? On m’a plutôt enseigné, en histoire des idées, que la recherche fondamentale en Occident a été historiquement une affaire d’élite sectaire, c’est-à-dire qu’elle a été habituellement l’affaire de cercles d’initiés vivant un bonheur exclusif. La recherche fondamentale est habituellement mue par une curiosité individuelle désintéressée, amenant du plaisir d’abord et avant tout à celui qui l’effectue. On a beau me dire que ces recherches participent à la constitution et la reproduction d’un patrimoine culturel commun, jusqu’à nouvel ordre, ce patrimoine académique des gens se posant des grandes questions reste assez exclusif. À l’opposé, c’est assez récemment, dans les démocraties modernes, que s’est développée la recherche appliquée. La constitution de l’État providence au début du siècle dernier s’est effectuée corollairement à la production de tout un ensemble de savoirs « appliqués » notamment en gestion, en science de la santé et en science sociale afin, par exemple, d’aider et d’éduquer les franges les plus démunies de la population. Il est alors plutôt bizarre d’entendre des défenseurs de la social-démocratie dévaloriser la recherche appliquée. À mon sens, l’idée d’une recherche fondamentale couplée d’une défense du régime démocratique reste encore un rêve un peu idéaliste d’intellectuels se voulant organiques. Je ne crois pas que le problème se trouve dans une opposition ronflante entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée, mais plutôt dans la commercialisation de la recherche ou, disons, l’autonomie (commerciale) de la recherche appliquée.

Néolibéralisme, « nouvel humanisme » et gouvernementalité socialiste

Le néolibéralisme m’apparaît aussi difficile à décrire que de tenir du jello fermement dans une main. Au départ, le terme est apparu dans les années d’après-guerre dans des cercles d’intellectuels et d’économistes argumentant contre la planification économique et pour le libre marché. Une fois l’hégémonie constituée, disons à partir du milieu des années 1970, le terme a changé de côté, le coin droit ne s’autoproclame à peu près plus néolibéral, tandis que le coin gauche s’est approprié ce terme pour qualifier la nouvelle rationalité économique et ses porte-étendards qui mènent le monde depuis. Habituellement, ceux que l’on décrit comme néolibéraux sont des technocrates riches et puissants qui font la guerre au bien commun dans l’objectif de le privatiser et le transformer en source de profit. Par exemple, l’éducation postsecondaire en devenant un terrain d’endettement, tel que le veut la hausse actuelle, est transformée en source de profit pour les grandes institutions financières. Comment combattre ce mouvement (néolibéral) par des actions précises? Bien franchement, je ne sais pas, mais j’ai l’impression qu’armés de principes, nous n’irons pas bien loin. L’hégémonie néolibérale tient d’abord grâce à une élite technocratique, des gestionnaires qui parlent assez peu de principes et ne semble pas vraiment s’en soucier. Ce dont nous avons besoin, c’est peut-être, nous aussi, d’une élite technocratique qui va au front sans trop se soucier des principes. Michel Foucault, dans son cours Naissance de la biopolitique portant principalement sur le néolibéralisme, affirme : « Ce qui manque au socialisme, ce n’est pas tellement une théorie de l’État, c’est une raison gouvernementale, c’est la définition de ce que serait dans le socialisme une rationalité gouvernementale, c’est-à-dire une mesure raisonnable et calculable de l’étendue des modalités et des objectifs de l’action gouvernementale. » (Michel Foucault, Naissance de la biopolitique 1978-1979, Paris, Gallimard, 2004, p. 93.)

Peut-être suis-je un peu de mauvaise foi, mais je n’ai pas l’allégresse facile. Marcher à 200 000 dans les rues de Montréal, j’ai trouvé ça bien, mais la fusion massifiante m’a fait sortir de mon corps et me poser plein de questions en dissonance avec le mouvement. J’ai tendance à garder mes distances avec les grands discours lyriques. Je suis peut-être dans le champ, mais j’ai l’impression que le conflit actuel se joue moins avec des principes que des actions politiques. C’est un problème de pragmatique politique et maudit que quand je marche dans les rues j’ai l’impression que l’écart entre les principes et les actions de la gauche est énorme. Je doute que la guerre des idées se gagne avec des idées…

Comment diable les néolibéraux armés de principes extrêmement minces et sans faire de grandes manifestations ont-ils réussi à réseauter les plus grands think tanks au monde et produire une armée de technocrates ? Sans trop les imiter, on pourrait tout de même prendre conscience que ce dont on a besoin, c’est peut-être moins de grands principes qu’une pragmatique politique… Parfois, je me dis qu’en rejetant le vocabulaire managérial et tout ce qui concerne l’efficience et l’opérationnalisation, nous nous condamnons à rêver et, pour pouvoir continuer à rêver malgré l’inflation, à espérer une petite augmentation de salaire annuelle.

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Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

La stratégie du pourrissement

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Que l’on ne s’y trompe pas. L’annonce faite au matin du 5 avril par les ministres de l’Éducation et des Finances n’a rien d’un gain pour le mouvement étudiant. À l’approche d’un seuil que d’aucuns jugent critique, au-delà duquel la session d’hiver risque de se trouver sérieusement compromise, en faisant mine de prendre enfin en compte l’enjeu de l’accessibilité aux études, le gouvernement québécois poursuit la même stratégie qui consiste, depuis l’amorce de la grève étudiante, à laisser pourrir la situation.

Il importe de rappeler un fait que tend à voiler la poussière soulevée au cours des dernières semaines par les pas de dizaines de milliers de manifestants. Quoi qu’en dise la ministre Beauchamp, la hausse des droits de scolarité ne répond à aucune nécessité réelle. Elle n’émane de rien sinon du fantasme de recteurs obnubilés par leur ambition et leur mégalomanie, fantasme repris et magnifié par Charest et consorts au nom de l’importance pour les universités québécoises d’être « compétitives » et « performantes » devant le tribunal inflexible de « l’international », cette entité aussi fictive que tyrannique qui nous aurait soudain imposé le sacrifice d’une valeur fondamentale, celle de l’accès universel à l’éducation.

En invoquant ces motifs on ne peut plus douteux, qui reposent sur le sable d’une appréhension strictement comptable des enjeux éducatifs contemporains, le gouvernement cherche à faire oublier la responsabilité politique qui lui incombe d’avoir provoqué la crise actuelle. La hausse des frais de scolarité est une initiative politique, non une fatalité. Et ce choix délibéré, qui attaque frontalement une certaine conception du bien public dont rien, pas même la « lucidité » de certains, n’a jusqu’ici démontré l’inviabilité, s’inscrit dans le projet plus large de liquider l’héritage de la Révolution tranquille.

Le principe de l’« utilisateur-payeur », si cher au ministre Bachand, enterre sans cérémonie toute justification substantielle de la provision des services publics, au son d’une antienne célébrant le seul intérêt individuel de qui « consomme » ceux-ci pour mieux « investir » en lui-même. Cette conception fallacieuse, qui dénature complètement ce qu’est censé être le rapport éducatif : don, transmission, appel à la créativité des nouveaux venus à ce monde, imprègne la rhétorique de la « juste part » que l’on ne cesse de nous asséner depuis des semaines, sans avoir jamais pris la peine de définir en quoi consiste la « justice » de cette partition. Autre signe de l’indigence intellectuelle des membres du gouvernement, à travers lequel se trahit leur mépris pour la vie de l’esprit et leur méconnaissance de ses conditions, la justice n’est pour eux qu’une question de pourcentage et de dollars constants.

Historique, le soulèvement des étudiantes et des étudiants québécois était prévisible.  Or, arguant de ce que la discussion avait déjà eu lieu fin 2010, le gouvernement est resté de marbre face à cette vague. Les arguments, nombreux et réfléchis, au nom desquels les étudiants ont pris le risque de la grève, leur appel incessant à une reconsidération profonde des orientations de l’éducation publique, ont tous échoué sur le rivage de l’indifférence gouvernementale. Pire, Charest et ses sbires ont tout fait pour diviser l’opinion publique, pour opposer des étudiants présentés comme des malfaiteurs irresponsables aux « contribuables » que les premiers sont pourtant appelés à devenir, s’abaissant ainsi à susciter au sein de la « classe moyenne » les affects les plus vilement réactionnaires.

Depuis les premiers jours du mouvement, le gouvernement parie sur le pourrissement de la situation. Tout comme il a voulu enfoncer dans la gorge des étudiants une hausse injustifiée, il tente depuis de les acculer au pied du mur, comptant sur d’éventuelles dissensions que la mise en scène des étudiants soi-disant « socialement responsables », puis les récentes injonctions accordées par les tribunaux, sont enfin parvenues à matérialiser. La plus grande manifestation de l’histoire canadienne n’a pas suffi à faire reculer ce gouvernement qui semble escompter on ne sait quels bénéfices partisans à laisser se détériorer le climat social de la province.

Seuls défenseurs du bien public dans toute l’affaire, les grévistes ont eu raison de s’obstiner dans leur mouvement, en suivant les leçons de l’expérience victorieuse de 2005. Pour mémoire, le même gouvernement avait entrepris, à l’époque, de sabrer dans les prêts et bourses, pour finalement reculer devant la colère populaire. C’est dire combien la mesure annoncée aujourd’hui, la tardive et timide « bonification » de ce même régime de prêts et bourses que l’on voulait couper hier, témoigne de la cohérence politique de nos dirigeants. Remarquez que la « logique » sous-jacente est restée la même, cependant : favoriser l’endettement des étudiants, ce que l’on nous présente aujourd’hui comme la preuve d’un souci pour l’accessibilité aux études.

Machiavelli conseillait jadis aux princes « de ne pas trop appréhender le renom d’avare », puisqu’à la longue, ils finiraient bien par acquérir « celui de libéral », la moindre concession apparaissant soudain comme un sommet de prodigalité. Nos « libéraux » à nous s’en inspireraient-ils, eux qui démontrent tant d’ignorance de la valeur des études humanistes? Chose certaine, la « porte ouverte » avec laquelle Line Beauchamp tente de faire illusion pour masquer sa complète intransigeance constitue l’ultime affront fait à un mouvement auquel elle a sans cesse dénié tout sérieux et toute légitimité. Pour avoir attendu la toute dernière minute avant de jeter aux grévistes quelques méprisables miettes, le gouvernement révèle combien peu ses membres ont le sens de l’État. Le fruit a tant pourri au fil des semaines que le fait de le concéder aujourd’hui trahit un désir assassin. Gare à ceux qui, en désespoir de cause, s’aviseraient d’y goûter!

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Classé dans Jean François Bissonnette

Le droit, la grève et la « dissociété »

Par Éric Martin | Collège Édouard-Montpetit

Ces derniers jours, les demandes d’injonctions contre les piquetages étudiants se multiplient : Université Laval, Cégep d’Alma, UQAM, à tel point que Le Devoir titre « La grève se judiciarise ».  Il est préoccupant de voir des gens recourir aux tribunaux pour contourner ce qui devrait faire plutôt l’objet d’un débat politique. Mais surtout, il faut voir là un signe de plus de la mise en place d’une logique contractualiste et marchande proprement libérale au sein du système d’éducation public.

En entrevue, l’étudiant de l’Université Laval qui a obtenu une injonction contre ses camarades explique qu’il a subi un préjudice parce qu’il n’a pas obtenu un « service » pour lequel il a payé et « signé un contrat » avec l’Université, mais aussi parce qu’il a un emploi assuré dans un bureau d’avocat qui serait compromis par la grève étudiante. Ici, le respect du droit de l’individu entre en porte-à-faux avec l’intérêt collectif, c’est-à-dire la préservation du caractère accessible et public du système d’éducation.

Qu’on décrive l’acte d’apprendre comme un rapport contractuel et comme un service commercial témoigne déjà d’une importante perte de sens. Si l’éducation est un bien marchand qu’on se procure par contrat, avec de l’argent, on ne voit pas, effectivement, pourquoi tel ou tel individu devrait être empêché de se le procurer. En adoptant une telle logique libérale, cependant, nous procédons par fausse analogie, en assimilant une institution de culture et de science avec un commerce de détail.

Le philosophe Hegel disait que le droit individuel, l’échange marchand, les contrats, la magistrature, bref, les relations dans la « société civile » ne suffisaient pas à fonder un rapport social éthique. Ce qui évite que la société ne s’autodétruise dans une lutte à mort entre intérêts concurrentiels, c’est justement la reconnaissance qu’il existe un lien social qui dépasse la transaction et le contrat. Ce lien s’incarne notamment dans l’éthique professionnelle et la norme du « travail bien fait » des corporations de métier. Mais c’est ultimement dans la Loi, incarnée dans l’État éthique, et plus largement, dans la culture (Bildung), que la société trouve une règle qui élève son comportement au-delà de l’intérêt étroit.

C’est justement à la transmission de cette culture qu’est sensée être dédiée l’Université. Or, le modèle idéal de Hegel se trouve bien vite renversé dans le développement capitaliste de la modernité. Désormais, c’est l’accumulation infinie de la valeur qui remplace la transcendance de l’éthique et de la « vie bonne ». Mais alors, le rapport d’échange et le rapport contractuels contaminent toute la société, de sorte que les institutions éthiques elles-mêmes sont pénétrées par l’esprit de la concurrence et la recherche du gain.

C’est alors qu’on peut considérer la société comme un agrégat de porteurs de droit atomisés qui déboursent et signent un contrat avec un « fournisseur » pour acheter un savoir-marchandise dans le but d’augmenter la part de richesse collective qu’ils pourront capter en exerçant leur emploi futur dans la société civile, non pas au service quelque éthique professionnelle, mais d’abord au service d’eux-mêmes et de l’argent.

C’est donc dire que la judiciarisation de la grève étudiante est extrêmement cohérente avec la réduction du lien social au Droit et au Marché dans toute la société, suivant le libéralisme juridique, économique et politique. Cette forme de rapport social est celle qui est la plus apte à subordonner tous les rapports sociaux à la « contrainte à la croissance » infinie de la valeur. C’est encore la même logique qui détourne les institutions universitaires de leur mission fondamentale pour les marchandiser. Et au bout, comme disait Thatcher, il n’y a plus de société, il n’y a que des individus, ou plutôt, pour prendre le mot de Jacques Généreux, il n’y a plus qu’une dissociété.

Ce n’est donc pas un hasard que les demandes d’injonctions se multiplient contre les grévistes. Ici, deux esprits s’affrontent. D’un côté, celui qui veut conserver l’idée de l’éducation comme bien commun et institution publique. De l’autre, celui de ceux qui considèrent déjà que l’éducation n’est qu’un investissement individuel carriériste, et qui prendront tous les moyens pour écarter ceux qui voudraient leur barrer le chemin. Ceux là ne parlent plus que de la procédure, des droits individuels, de la forme que prennent les votes étudiants, etc. Dans leur langage formel, il n’y a plus aucune place pour le débat de fond sur le contenu : qu’est-ce que l’éducation, doit-elle être privatisée, la connaissance est-elle une marchandise ? Ce sont les questions les plus importantes, mais ils ne se les posent déjà plus, et refusent que les étudiants en grève et leurs professeurs ne les posent, puisqu’ils sont déjà les enfants de la dissociété libérale.

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Classé dans Éric Martin