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Lettre ouverte à la ministre Hélène David pour la défense du site patrimonial du Mont-Royal

Par les Ami·e·s du parc Rutherford | Montréal, le 20 juillet 2015

Chère Madame la Ministre David,

Nous venons par la présente solliciter de votre bienveillance une attention particulière et diligente au projet du parc Rutherford bénéficiant d’une subvention du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports. Comme groupe de citoyen·ne·s, nous avons plusieurs raisons de contester l’usage des deniers publics pour un tel projet. Il viole de façon flagrante les normes environnementales, patrimoniales et l’accès citoyen à l’espace public. Nous avons interpellé en vain les élus et souhaitons en appeler à votre jugement et au principe de précaution à titre de ministre de tutelle de cet espace.

Entre 2009 et 2010, l’ancienne administration municipale a adopté, sans consultation publique, un projet d’aménagement d’un terrain synthétique multisports, pour le moins nébuleux, dans un parc de quartier de Ville-Marie, le parc Rutherford. Ce parc public est, conformément à la déclaration de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, un « site patrimonial protégé » soit : « un territoire qui présente un intérêt pour sa valeur archéologique, architecturale, artistique, emblématique, ethnologique, historique, identitaire, paysagère, scientifique, urbanistique ou technologique »[1].

Notre parc est donc situé dans le Site patrimonial du Mont-Royal entre les rues Dr Penfield, des Pins et McTavish, en surface du réservoir d’eau McTavish. La mairie avait en 2009 décidé de fermer ce parc alléguant la sécurité antiterroriste, suscitant une mobilisation citoyenne qui a rouvert le parc. C’est le même élan qui anime les citoyen·ne·s constitué·e·s en association, les Ami·e s du parc Rutherford, alarmé·e·s par des dimensions inquiétantes de ce projet.

Le 21 décembre 2010, proposé par Sammy Forcillo et appuyé par Jocelyn Ann Campbell, est adopté d’appuyer le dépôt d’une demande de « financement au Programme d’infrastructures Québec-Municipalités du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire et à tout autre programme de subvention provincial et fédéral, dans les mêmes termes financiers, pour le projet d’aménagement d’un terrain multisport [sic] avec surface synthétique au parc Rutherford »[2].

Il est troublant de noter que l’étude de faisabilité de 2011 sur l’aménagement du parc Rutherford est effectuée par un fonctionnaire de la Ville qui devient, quelques semaines plus tard, président de la compagnie qu’il a fondée, Expertise Sports Design LG. Elle a préalablement obtenu de la Ville de Montréal plusieurs contrats d’aménagement de terrains sportifs.

La nouvelle administration, qui dit se démarquer de pratiques peu transparentes, a relancé le projet en profitant de la réfection de la membrane du réservoir d’eau situé sous ce parc, et des travaux de raclage de la façade de la falaise attenante. Ces travaux ont exposé les racines de nombreux arbres et certains ont désormais disparu. Pour ne pas perdre la subvention, l’administration municipale accélère la cadence des travaux au mépris des consultations, des avertissements et du principe de précaution en alléguant des faits distordus.

L’aménagement du terrain multisports en gazon synthétique et à l’éclairage intempestif répondrait à une demande sportive grandissante. En réalité, il est réservé en priorité à l’Université McGill qui participe au financement de l’aménagement. Ceci restreint l’accès du parc Rutherford aux Montréalais·es et résident·e·s du Plateau Mont-Royal et de Ville-Marie qui l’utilisent depuis des décennies. Cet endroit de sérénité est un espace récréatif, sportif, familial et de détente. McGill dispose de 4 terrains de sports, dont 3 en gazon synthétique dans un rayon de 1 km. Il lui est loisible d’aménager le terrain à l’entrée de son campus sur la rue Sherbrooke. Interpellé en vain pour qu’il reconsidère le projet, le maire Coderre a déclaré qu’il a pris lui-même cette décision.

Les fragments SBRr (Styrene-butadiene rubber recyclé) des terrains synthétiques comporteraient des risques à long terme sur la santé des usagers, mais aussi sur les installations d’eau. Le déversement de produits organiques de la montagne exige un assainissement onéreux des terrains synthétiques sans lequel la désagrégation des fragments s’accélère. Si le parc est interdit aux chiens en raison de leurs déjections, comment cette membrane empêcherait-elle les infiltrations des produits toxiques, fongicides, herbicides et autres bactéricides? Nous demandons la divulgation de l’étude d’impact environnementale notamment sur les risques de contamination de l’eau.

La détérioration de la qualité de l’air et l’augmentation significative de la température intensifieront les îlots de chaleurs au centre-ville (voir aussi une présentation par un étudiant de l’UQAM) en proie au smog. Ce projet d’aménagement va à l’encontre des initiatives environnementales de lutte aux îlots de chaleur et de ses effets sur la santé publique.

Le terrain synthétique occupe l’immense portion praticable du parc et les 26 % allégués de sa surface par rapport à l’aire totale incluent les versants abrupts, la station météorologique d’Environnement Canada, les installations du système des eaux ou de sécurité, tous inaccessibles. Les résident·e·s et les Montréalais·es n’auront accès à leur parc de quartier et à leur espace patrimonial que les fins de semaine, McGill ayant l’usage exclusif le reste du temps. Ceci est une privatisation de l’espace public où le contribuable est ponctionné de 2 250 000$ pour se voir privé de l’accès au parc, quasiment réservé aux étudiant·e·s de McGill. Ceux-ci ont d’ailleurs refusé en référendum de contribuer aux 260 000$ des 750 000$ correspondant à l’apport de McGill. Ces montages pour le moins occultes sont conséquents avec d’autres pratiques douteuses au sein de l’administration municipale quant à l’octroi des études de faisabilité, des contrats et des aménagements des terrains sportifs.

La Table de concertation du Mont-Royal a émis des réserves à ce projet. Suite à nos pressions, vous auriez reçu de plusieurs organismes des objections à ce réaménagement. En contradiction avec le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal, le Plan de conservation du site patrimonial du Mont-Royal et la Promenade « Fleuve-Montagne » du 375e de Montréal, ce projet doit impérativement être arrêté et votre autorité et jugement pourraient aider à y sursoir.

En lieu et place, et au mépris des divisions internes de fonctionnaires sur ce projet, a été modifiée la résolution CA12 240466 afin d’annuler le mandat accordé au Bureau Expertise Parcs de la Direction des grands parcs et du verdissement, pour la réalisation des services professionnels requis au projet de réaménagement d’un terrain multisports au parc Rutherford. L’appel d’offres a été émis et une compagnie retenue. Il n’est pas surprenant que, pour se disculper des agissements que nous avons divulgués sur la scène publique, la ville s’empresse de préciser que « la firme Expertise Sports Design LG a donc été déclarée non conforme ».

Madame la ministre David, au lieu de gazon synthétique, il faut rétablir l’espace herbacé naturel et réhabiliter la végétation ainsi que le milieu humide. En consultant notre page Facebook, vous pourriez vous enquérir d’autres alternatives, plus conformes avec votre mandat, réalisées par les étudiant·e·s finissant·e·s de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, ainsi qu’une série d’études et de réactions pour préserver un des plus vieux réservoirs patrimoniaux d’Amérique du Nord. En ces temps d’austérité, les sommes à dépenser sans consultations publiques pourraient être utilisées à des fins plus écologiques et sociales. Nous vous demandons, à l’instar de divers organismes déjà interpellés [3], de maintenir le caractère multiusager et multifonctionnel en tout temps du parc Rutherford pour que les Montréalais·es puissent pleinement bénéficier de cet espace patrimonial et de son aire naturelle et donc de sursoir à cette subvention publique ou en tous cas à la conditionner à une étude environnementale.

En espérant que vous porterez une attention spéciale à cette missive, nous vous prions d’agréer l’expression de nos salutations distinguées.

Ami·e·s du parc Rutherford


 

Notes

[1] Gouvernement du Québec, Loi sur le patrimoine culturel, chap. 1, art. 2, alinéa 9.

[2] Ville de Montréal/Ville-Marie. Procès-verbal de la séance ordinaire du conseil d’arrondissement, mardi 21 décembre 2010.

[3] Les amis de la montagne, Héritage Montréal, CRE-Montréal, Centre d’écologie urbaine de Montréal, CCMP, CMP, etc.

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Photo tirée du site District Montréal.

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Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

Critique de La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), Montréal, Éditions MultiMondes, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

La gouvernance montréalaiseIssu d’un colloque tenu en avril 2012, La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, dirigé par Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson, représente bien la fertilité actuelle des études sur Montréal. Ce livre contient des contributions de neuf chercheurs qui, étonnamment, n’avaient pas participé au volumineux Histoire de Montréal et de sa région publié deux ans plus tôt. De ce groupe, on compte trois jeunes historiens, Harold Bérubé, Nicolas Kenny et Mathieu Lapointe qui ont fait paraître en 2014 une version remaniée de leur thèse de doctorat[i]. C’est donc dire que la communauté des chercheurs travaillant sur Montréal s’élargit. Tentant de dresser le portrait de l’évolution historique de la gouvernance montréalaise, ce livre s’inscrit « dans le renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’études et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Sans contredit, il saura plaire à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à l’histoire politique de Montréal.

Dans un premier temps, Léon Robichaud analyse les ordonnances des intendants pendant le régime français. Il expose la gouvernance judiciaire et militaire de l’époque centrée sur l’activité commerciale et revient sur le sens initial de l’activité de « police » qui se donne comme objectif d’assurer aux habitants « une vie commode & tranquille » comme le disent les philosophes de l’époque (p. 13). Il traite aussi des enjeux liés à la participation populaire qui se réduit à une série de demandes formelles ou informelles venant d’individus ou de corps de métiers et que les autorités jugent en fonction des ressources et de leur conception de l’intérêt général. Utilisant une approche similaire, Donald Fyson écrit contre une histoire rétrospective qui analyse le passé de Montréal en fonction des critères actuels définissant la municipalité et tente de revenir à un sens ancien, plus large et plus près du sens anglais. La littérature sur le gouvernement local est traversée par une tendance forte qui réduit cet objet à l’activité d’une corporation municipale. Or, selon Fyson, cette perspective dans laquelle l’incorporation définitive de Montréal en 1840 marquerait le début de la gouvernance locale a contribué à occulter les spécificités de la gouvernance montréalaise entre 1760 et 1840. Selon lui, l’étude de l’institution des juges de paix permet de faire apparaître cette incorporation comme une transition plutôt qu’une rupture.

Développant une approche différente, Michèle Dagenais poursuit ses travaux sur l’histoire environnementale et tente ici de saisir les ressorts de la gouvernance urbaine par sa matérialité en se concentrant sur la mise en place du réseau d’eau potable et d’eaux usées dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle montre les écueils et les conséquences de la mise en place de telles infrastructures, que ce soit sur le plan de la quotidienneté des habitants ou sur celui de la gouvernance. Cette analyse fait apparaître la gouvernance comme un travail inachevé en perpétuel changement : ce réseau technique complexe non seulement nécessite un travail constant d’entretien, d’extension et de mise à jour, mais il est aussi corollaire d’une évolution des normes sanitaires et des comportements individuels et collectifs. Reprenant certains thèmes évoqués par Dagenais, Nicolas Kenny se concentre sur l’histoire des sens et des perceptions et tente de montrer comment une telle approche peut jeter un éclairage nouveau sur l’histoire de la gouvernance. Dans cette histoire, le corps est à la fois l’origine et la cible du gouvernement. L’expérience subjective du dégoût, principalement olfactif et visuel, est le point de départ, et l’assainissement de l’espace et des comportements le point d’arrivée d’une activité gouvernementale en perpétuel mouvement. La thèse de Kenny est qu’au XIXe les stratégies politiques des autorités municipales se caractérisent par « une volonté marquée de réduire l’intensité et la conscience qu’ont les individus du contact entre leur corps et le milieu urbain » (p. 60). Mathieu Lapointe, quant à lui, traite d’un « nettoyage » assez différent, plus métaphorique, c’est-à-dire du nettoyage de la « ville ouverte » et de la politique dans les années 1940 et 1950. Il analyse les enquêtes sur la moralité publique dans la première moitié du XXe siècle qui débouchent sur l’élection de Jean Drapeau, quelques semaines après le dépôt du fracassant rapport Caron en 1954. Cette épopée politique tortueuse décrite par Lapointe est un véritable « dialogue de sourds, ponctué de nombreuses intrusions du pouvoir provincial […] entre les représentants des citoyens mécontents et un gouvernement municipal dont la légitimité est radicalement mise en question » (p. 102). Cela dit, peut-être faudrait-il analyser davantage ce passage d’une gouvernance qui assainit au sens propre à une gouvernance qui assainit au sens figuré et voir de quelle façon cette volonté d’assainissement est un thème transversal dans l’histoire de la gouvernance montréalaise.

Intéressé par l’histoire de la planification urbaine, Raphaël Fischler décrit une série de règlements de zonage ayant été mis en place entre 1840 et 1910, soit bien avant que la Ville de Montréal se dote d’un Service d’urbanisme en 1941 et adopte finalement un plan d’urbanisme et un règlement de zonage pour l’ensemble de son territoire en 1992. Selon lui, il est clair que le zonage moderne ou « comprehensive zoning » existe déjà en 1913 quand la Ville adopte un nouveau règlement pour l’ensemble du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Dans son analyse, Fischler cherche à montrer que l’élaboration des politiques urbaines répond à des impératifs divers souvent liés avec des demandes émanant de groupes de pression, qu’elle ne suit pas un processus linéaire simple et qu’elle laisse très souvent un certain pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires chargés de les appliquer (p. 83). Fischler soutient que « de règlement en règlement se constitue un dispositif de savoir et de pouvoir qui, dans le cas qui nous concerne, vise à gérer les actions des acteurs privés dans l’utilisation du sol et la construction d’immeubles » (p. 82). Ce dispositif règlementaire est « le produit de plusieurs siècles de “bricolage”, mais sa forme actuelle a été, en grande partie, créée entre 1840 et 1914 pour faire face aux défis de la ville industrielle » (p. 84). Si Fischler se garde bien de faire le bilan de cette règlementation, la tonalité du texte portant sur la patrimonialisation et signé par Gérard Beaudet est fortement différente. Fidèle à son habitude, ce dernier se fait revendicateur et ne cache pas son insatisfaction quant aux actions des 50 dernières années dans le domaine de la protection du patrimoine. Beaudet revient sur plusieurs cas importants, notamment la démolition de la maison Van Horne, le projet de cité Concordia dans Milton Parc, le projet du Vieux-Port, l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal et les résultats mitigés du bien intentionné Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), et termine en affirmant que la gouvernance municipale n’a pas su intégrer de manière significative la patrimonialisation. Ainsi, la mobilisation citoyenne demeure d’une importance cruciale. En ce sens, gageons que le professeur Beaudet est plutôt inquiet du sort qui sera réservé au 1420 Mont-Royal, autrefois propriété de son Université et dont un promoteur immobilier vient de se porter acquéreur.

Signant deux textes, Harold Bérubé étudie tout d’abord l’action politique des banlieues au XXe siècle et montre comment celles-ci sont des actrices à part entière de l’histoire de Montréal comme ville-région. Certaines, notamment Westmount et Outremont, ont tenté de favoriser l’avènement d’une gouvernance métropolitaine souple durant l’entre-deux-guerres afin de résister à l’annexion et ainsi conserver leur autonomie et leur identité particulière. Cependant, les velléités annexionnistes de la ville centre sont rapidement venues refroidir le dialogue. Dans un second texte qui se trouve à être la conclusion de l’ouvrage, Bérubé plaide pour une historicisation de la « révolution métropolitaine » à Montréal. Bérubé enjoint les historiens à analyser le chemin parcouru entre la Corporation du Montréal métropolitain datant de 1957 et la Communauté métropolitaine de Montréal de 2001. Le territoire, le découpage municipal, les compétences des différentes structures ainsi que leur fonctionnement ont beaucoup changé.

Cela nous amène identifier ce qui unit les contributions qui forment ce collectif. Toutes, d’une certaine manière, mettent en lumière la complexité et la mobilité de la gouvernance montréalaise. N’ayant pas de statut constitutionnel, ses frontières et ses structures changent constamment et, très souvent, elles semblent à la remorque du développement des infrastructures, de la croissance de l’urbanisation et de l’évolution des sensibilités. En outre, on remarque moins des tendances évolutives qui permettraient une lecture rétrospective que des thèmes récurrents, tels l’occupation du sol, l’assainissement ou la métropolisation, qui s’expriment différemment selon les contextes. Finalement, on pourrait aussi se questionner sur le choix du terme de gouvernance. Les trois directeurs affirment : « nous le préférons au terme gouvernement en ce qu’il met l’accent sur les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer et de gérer » (p. 2). Cette justification est, avouons-le, un peu mince, surtout dans le cas d’un concept aussi controversé qui, selon certains, est le fuit d’une attaque contre les institutions démocratiques au profit d’un modèle de partenariat entre parties intéressées (voir par exemple le livre d’Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire). Certains contributeurs comme Dagenais et Kenny lui préfèrent même le terme de « gouvernementalité » forgé par Michel Foucault, et seul Fyson accorde une importance particulière à l’expression « gouvernement local » quand, pourtant, elle occupe une place importante dans l’historiographie politique. Ce problème de terminologie est, peut-on penser, une autre manifestation de la difficulté de penser l’activité politique à l’échelle de la ville.


 

Note

[i] Voir Harold Bérubé, Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880-1939, Montréal et Kingston, McGill – Queen’s University Press, 2014; Nicolas Kenny, The Feel of the City: Experiences of Urban Transformation, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, 2014; et Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014.

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Témoignages et restes photographiques cherchant mise en forme

Critique du livre Quartiers disparus de Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Montréal, Éditions Cardinal, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

qd-coverLe livre Quartiers disparus, lancé le 4 novembre dernier, est inspiré de l’exposition du même nom qui a eu lieu du 15 juin 2011 au 1er septembre 2013 au Centre d’histoire de Montréal. Les historiens et muséologues Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, directeurs de l’ouvrage, affirment avoir répondu à une demande de plusieurs visiteurs fascinés par cette exposition relatant la disparition de trois quartiers, le Red Light, le Faubourg à m’lasse et Goose Village, tombés sous les pics de la modernisation de Montréal durant les années 1950 et 1960. L’expertise technique de la maison d’Éditions Cardinal en livres illustrés – les dernières publications comprennent une histoire de Saint-Tite en photographies et la revue de l’année du Navet – a été mise à profit afin de réaliser un livre imagé très réussi qui, aux dires de Charlebois et Linteau, n’est pas un catalogue de l’exposition, mais une œuvre en soi. À mon sens, non seulement ce livre donne une deuxième vie à l’exposition, mais il réalise l’ambition de celle-ci d’une manière encore plus réussie. L’exposition, entrecoupée de stations vidéo, avait un rythme un peu trop saccadé. Le rythme du livre me semble beaucoup plus fluide. À la fois sobre et d’une grande beauté, il réunit des témoignages d’anciens résidents et d’experts, des photographies d’archives et des textes de présentation courts et instructifs. La superposition des témoignages, dans la page de gauche, et des photographies dans la page de droite accentue le caractère onirique du livre; parfois le lien entre ces deux éléments apparaît évident, d’autre fois, c’est plus ténu, mais toujours le lecteur est amené à imaginer ce que pouvait être la vie dans ces quartiers disparus.

Les trois premiers chapitres portent successivement sur les trois quartiers disparus, dans l’ordre chronologique de leur démolition : tout d’abord, le Red Light, détruit en 1957 afin de faire place aux Habitations Jeanne-Mance, le Faubourg à m’lmasse, dépecé une première fois en 1953 et 1954 pour l’élargissement du boulevard Dorchester, devenu le boulevard René-Lévesque en 1987, puis complètement rasé en 1963 et 1964 pour la construction de la Place Radio-Canada, et finalement Goose Village, anéanti en 1964 pour faire place à l’autoroute Bonaventure et l’Autostade construit pour Expo67. Il est important de préciser que l’Autostade n’aura finalement été utilisé qu’une dizaine d’années; il a été démoli dès la fin des années 1970 et une grande partie du site est encore actuellement déserte. En ce qui a trait à la Place Radio-Canada, non seulement une grande partie de la zone démolie a été transformée en stationnement à ciel ouvert, mais l’édifice comme tel est devenu trop vaste pour les besoins de plus en plus réduits de la société d’État et on peut penser que celle-ci sera relocalisée dans un avenir rapproché. Il n’y a donc que les Habitations Jeanne-Mance qui de nos jours sont encore pleinement habitées et utilisées.

Faisant partie d’un vaste programme d’éradication des taudis, tous ces bâtiments jugés vétustes, insalubres et irrécupérables selon les critères de l’époque ont été expropriés et détruits afin de construire des infrastructures collectives modernes. Et la Ville de Montréal, avant de procédé à l’expropriation et la démolition, prenait soin d’envoyer un fonctionnaire photographier les lieux. C’est la redécouverte de ces archives photographiques qui a rendu l’exposition Quartiers disparus – et le livre qui en est tiré – si riche et fascinante. Les photos, extrêmement variées – intérieur et extérieur des immeubles, appartement, épicerie de quartier, rue, cour arrière, escalier, manufacture, etc. – sont de véritables croquis de la vie quotidienne de l’époque. Si, sur certains clichés, les habitants sourient en regardant la caméra, sur d’autres, ils poursuivent, sans se soucier de la présence du photographe, leur train-train quotidien. Étaient-ils au courant de ce pourquoi ils étaient pris en photo? Cette question reste en suspens. Plus énigmatique encore, sur chaque instantané se trouve un tableau avec des chiffres dont la signification exacte s’est perdue dans les interstices de l’histoire. Un employé de la Direction des immeubles du Service des finances accompagnait le photographe de la Ville et plaçait, à l’intérieur de chaque photo, des indicateurs sous forme de chiffre afin, peut-on penser, de faciliter sa classification. Or, plus de cinquante ans plus tard, cela a produit une situation pour le moins inusitée : cet employé et les chiffres qu’il a placés dans les photographies sont maintenant immortalisés, et cela, sans signification précise apparente. Sur certaines photos, l’employé sourit, sur d’autres, il tient son tableau devant son visage, tandis que parfois, il est tout simplement absent ou, nous faisant dos, on le voit à peine. Tout indique que si la Ville de Montréal a ordonné de photographier les bâtiments à exproprier – pas moins de 30 000 photographies auraient été prises entre 1961 et 1963 –, ce n’est pas pour contribuer à la mémoire collective, mais bien pour documenter les rapports d’expropriation et appuyer les causes soumises à la Régie des services publics. Probablement que l’idée qu’un jour l’employé de la Direction des immeubles du Service des finances ferait partie d’une exposition et d’un livre ne lui a jamais traversé la tête. Ici les photos ne servent plus à défendre des estimés d’indemnisation. À la manière de Siegfried Kracauer, on pourrait dire qu’on ignore encore quelle organisation valable présidera à la mise en place des restes photographiques de ces quartiers disparus (voir Sur le seuil du temps. Essais sur la photographie, PUM, 2013). Leur mise en forme dans ce livre est provisoire et incomplète. Il existe, aux archives de la Ville de Montréal, un nombre incomparablement plus élevé de photographies que celui que l’on trouve dans ce livre. Pour Kracauer, aucun déterminisme naturel ne nous contraint à organiser et utiliser des photographies; seule une activité libre et ludique peut redonner une signification à des clichés en les disposant dans une mosaïque indéterminée. La photographie est toujours déjà dans une conscience de l’éphémérité et du déclin; personne ne peut, avec certitude, affirmer connaître l’organisation qui présidera à la mise en forme de ces restes captés par l’appareil photographique, une fois que le monde aura cessé d’être fuyant et éphémère.

Les deux derniers chapitres renforcent cette image d’un monde en perpétuel changement. Dans un premier temps, des photographies de démolition et de ruines sont rassemblées, tandis qu’ensuite sont réunies des photos des imposants chantiers de l’époque et des grandes réalisations représentant la modernisation de Montréal, comme les places Ville Marie et Radio-Canada. On trouve aussi des clichés de ceux qui sont considérés comme les principaux responsables de cette modernisation destructrice, soit le maire Drapeau, immortalisé sur le tablier de la nouvelle autoroute Bonaventure, et les urbanistes de la Ville, photographiés en train de travailler à une maquette du Centre-ville; comme si, le destin de quelques quartiers s’était joué en partie dans des bureaux où la ville est réduite à une maquette d’une grande plasticité, avec laquelle on joue comme avec des Playmobil. On trouve aussi une photo de la réception du Service de l’urbanisme de la Ville de Montréal datant de 1963, qui, je me souviens, m’avait beaucoup marqué quand je l’avais vu lors de l’exposition. Sur un mur, derrière une réceptionniste au téléphone, regard candide levé au ciel, est inscrit le slogan des Congrès internationaux d’Architecture moderne : Urbanisme habiter, travailler, se récréer, circuler. Cette dernière section donne à l’ensemble un caractère d’hantologie, pour parler comme Derrida (dans Spectres de Marx, Galilée, 1993). Les anciennes ambitions semblent revenir du passé sous forme de traces, ressurgissant sous de nouvelles formes, hantant toujours le présent. Qui, en effet, encore aujourd’hui ne rêve pas d’une ville mieux aménagée, plus en phase avec ses désirs et ses besoins? Ce n’est pas parce que le présent est différent de ce que le passé se projetait comme futur que ces projections ont cessé d’exister. Dans les images du passé se trouvent aussi des images du futur. Quartiers disparus porte ainsi autant sur le passé que sur le futur de Montréal.

 

 

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La figure de l’urbaniste en polémiste érudit: l’œuvre montréalaise de Jean-Claude Marsan

Critique du livre Montréal et son aménagement. Vivre la ville, de Jean-Claude Marsan, Presses de l’Université du Québec, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Montréal et son aménagement. Vivre la ville, par Jean-Claude Marsan

Montréal et son aménagement est une collection de textes de Jean-Claude Marsan, urbaniste, architecte et professeur émérite de l’Université de Montréal. Ce livre, contenant à la fois des extraits de la thèse de doctorat de Marsan, publiée en 1974, des articles scientifiques et des textes d’opinion publiés dans des quotidiens québécois dont les plus récents datent du début des années 2000, offre un portrait accessible, concis et représentatif de l’œuvre écrite de l’auteur. Marsan est un des urbanistes les plus connus du paysage intellectuel et politique québécois. Cet ouvrage est ainsi tout désigné pour les lecteurs désirant s’introduire aux problèmes relatifs à l’urbanisme et à l’histoire de Montréal.

L’œuvre de Marsan est marquée par le contexte dans lequel celui-ci est formé, soit la fin des Trente Glorieuses. Dans Montréal et son aménagement, plusieurs textes dénoncent, accusent, ou même constatent l’échec de l’urbaniste technocratique à la solde des grands promoteurs qui a régné sans partage après la Deuxième Guerre. Or, malgré un passé trouble dont les résultats sont pour le moins insatisfaisants, Marsan ne perd pas confiance dans la planification urbaine, bien au contraire. Il fait plutôt la promotion d’une autre forme d’urbanisme, plus participatif et plus sensible au patrimoine et à la culture. D’un côté, il interpelle sa profession, afin que celle-ci se défasse de la vision technocratique et fonctionnaliste d’une ville planifiée d’une manière top-down. De l’autre, il affirme que la responsabilité des échecs de l’urbanisme moderniste ne revient pas entièrement aux urbanistes, loin de là. L’urbaniste est un facilitateur et ne peut se substituer entièrement aux forces sociales qui président à l’aménagement de l’espace; il ne peut que tenter de les orienter. L’échec de l’urbanisme d’après-guerre s’explique d’abord, pour Marsan, par un contexte socio-économique dans lequel certains promoteurs et propriétaires fonciers ont orienté indument le développement de Montréal. Il existe, chez Marsan, une proximité forte avec les mouvements sociaux de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

Cela dit, Marsan ne s’est pas lancé dans de grandes analyses socio-politiques du pouvoir municipal comme d’autres ont pu le faire[1]. Son objectif fut plutôt d’exercer de la manière la plus probe possible la profession d’urbaniste. Or, faute d’avoir été placé dans des conditions favorables, chez Marsan, l’urbaniste devient fréquemment polémiste[2]. La lecture de l’œuvre de Marsan laisse penser que, dans les conditions actuelles, l’urbaniste ne peut exercer tout bonnement son métier dans une sphère réservée aux professionnels. Au contraire, tel que le demandait Kant dans sa réponse à la question « Qu’est-ce que les Lumières? », il doit faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire prendre la parole dans l’espace public afin d’éveiller les citadins aux problèmes touchant l’aménagement de l’espace. Il doit remettre en question les illusions des technophiles et des idéologues de la croissance. Pour Marsan, il en va de la mission même de l’urbaniste : il doit faire de l’aménagement de l’espace urbain un enjeu de débat public, et non simplement tracer des plans de zonage, comme certains pourraient le penser. Comme le mentionne le collègue de Marsan, Gérard Beaudet : « Les décisions d’urbanisme appartiennent aux collectivités territoriales et sont l’objet de délibérations et de décisions qui relèvent du politique. »[3] Les textes de Marsan sont, en ce sens, autant de positions dans des débats plus larges. Montréal et son aménagement retrace le parcours d’une voix courageuse ayant pris part à plusieurs débats importants pour Montréal.

Les textes dans la troisième partie, intitulée « Urbanisme et aménagement », sont les plus polémiques. C’est dans cette section que le travail d’intellectuel public effectué par l’urbaniste Marsan est le plus clair. Il fait entendre sa voix dans des débats, anciens et récents, comme ceux des fusions municipales, de la construction de la nouvelle salle de l’OSM et des dépenses excédentaires dans le dossier de la construction de l’édifice de la Caisse de dépôt et placement. Il saisit ses occasions pour argumenter en faveur d’un renouvellement de l’urbanisme, position qu’il a tenue tout au long de sa carrière. Comme le mentionnent Lucie K. Morisset et Luc Noppen dans leur préface : « Il argue contre l’arrogance de l’ici-maintenant et des décisions à la va-vite jetées inconsidérément sur un substrat urbain dont on sait pourtant la temporalité bien plus longue que la nôtre. » (xi) Dans tout le livre, Marsan poursuit un questionnement qui l’a suivi toute sa vie : « Les changements d’ordre démographique, économique et philosophique nous font passer d’une idéologie de croissance à une idéologie de réappropriation. Comment, dans ce contexte, le cadre de vie de Montréalais évolue-t-il? » (228)

Les deux premières parties, intitulées « Situation et site géographique de Montréal » et « Patrimoine et caractère urbain montréalais », sont plus « scientifiques », on y retrouve notamment des extraits de Montréal en évolution, la thèse de doctorat de Marsan. Dans ces sections, il problématise la forme spécifique de Montréal ainsi que les processus physiques et politiques qui président à la mise en forme d’une ville. Un urbaniste, pour Marsan, doit éclairer le débat public en mettant en lumière ce qui est déjà là et en informant les citoyens. Marsan retrace donc l’histoire des modes d’établissement et du bâti à Montréal; cela, selon lui, nous permet de mieux réfléchir aux orientations à prendre pour le futur. La pensée urbanistique de Marsan, toujours en mouvement, est au point de jonction de trois niveaux : la forme préexistante (ce qui est déjà fait), la forme produite (ce qui se fait) et la forme souhaitée (ce qui devrait être fait). Aucun de ces trois moments de la réflexion n’est complètement indépendant : penser une ville, c’est penser son passé, son présent et son futur[4].

Par exemple, selon Marsan, le fleuve et le mont Royal sont des contraintes naturelles qui orientent l’avenir de la ville autant qu’elles en expliquent le passé. Le point de départ de la pensée urbanistique est le site géographique, et à Montréal, le fleuve et le mont Royal en sont les deux éléments essentiels. Tous les Montréalais ont interagi, interagissent et interagiront, d’une manière ou d’une autre, avec le fleuve et le mont Royal. Marsan accorde une importance déterminante à ces deux éléments dans sa réflexion sur Montréal. Tout d’abord, en ce qui a trait au mont Royal, il en retrace l’histoire, et se montre particulièrement admiratif devant le travail de Frederick Law Olstead, architecte paysagiste visionnaire qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a œuvré à faire du mont Royal le parc public que l’on connaît aujourd’hui. Reprenant le flambeau, Marsan milite pour sa conservation, prenant notamment position contre la vente du 1420 Mont-Royal par l’Université de Montréal et pour la densification du campus actuel. Selon lui, il faut élargir et non rétrécir la vocation du mont Royal, soit celle d’être un paysage patrimonial et un espace récréatif pour tous. Pour ce qui est du fleuve, Marsan est d’avis que Montréal devrait y aller d’ingéniosité afin de réaménager ses berges. Le réaménagement du Vieux-Port fut un succès relatif. Il est temps d’aller plus loin. Il appuie donc cette idée, pour le moins audacieuse, de transformer la digue de la voie maritime en parc-plage pour le 375e de la ville.

Par ailleurs, Marsan a aussi beaucoup réfléchi à la notion de patrimoine. Par exemple, un des textes de Montréal et son aménagement porte exclusivement sur les églises de Montréal, il en dresse un portrait de la situation et émet des suggestions pour la conservation de celles-ci. Il accorde une importance particulière à l’église St. James, se faisant un ardent défenseur du dévoilement et de la mise en valeur de sa façade, ce qui fut réalisé en 2005. De plus, loin d’être naïf, prenant acte d’un changement de perspective dans le dernier tiers du siècle dernier, il se demande si nous assistons à un élargissement ou à une banalisation de la notion de patrimoine (163). La vigilance n’est jamais acquise.

Dans la perspective de Marsan, le travail de l’urbaniste n’est jamais achevé et nécessite un travail constant : « La meilleure assurance pour l’avenir réside, à notre avis, dans un investissement intellectuel serein et constant visant à assurer au patrimoine urbain sa légitimité et dans le développement à tous les niveaux de la société, d’une conscience critique susceptible d’orienter les interventions de sauvegarde et de mise en valeur. » (167)


 

[1] Voir les travaux de Jacques Léveillée et Pierre Hamel.

[2] Cela rappelle la perspective de Gérard Beaudet dans Le pays réel sacrifié. La mise en tutelle de l’urbanisme au Québec, Éditions Nota bene, 2000.

[3] Gérard Beaudet, Profession urbaniste, PUM, 2007, p. 60.

[4] Le titre du livre de Marsan, Montréal une esquisse du futur, publié en 1983, est, à ce propos, plutôt évocateur.

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« La place Émilie-Gamelin hésite entre le zoo et l’aire de combat » Sur les méditations urbaines de Simon Harel

Critique du livre Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin de Simon Harel, Presses de l’Université Laval, 2013, 186 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin, par Simon Harel, PUL, 2013.

Quel intérêt peut porter un littéraire à la place Émilie-Gamelin? Que lui offre-t-elle? Des récits. La place Émilie-Gamelin grouille d’histoires, voilà pourquoi Simon Harel, professeur de littérature comparée, lui consacre un livre en entier. Écrire sur un tel espace urbain lui permet de réfléchir à la condition d’artiste et à l’itinérance, mais surtout au lien entre la littérature et le génie du lieu. Cette expression, énigmatique, qui traverse l’ensemble des méditations haréliennes, sert à nommer la manière singulière par laquelle un espace est habité. « En fin de compte, le génie du lieu est un être inflexible, […] la volonté de recréer un espace de toutes pièces est en butte à des obstacles de taille. » (38) Loin d’exposer le génie de la place Émilie-Gamelin – ce qui serait en quelque sorte un geste à la fois réducteur et prétentieux – Harel présente comment des élites bien-pensantes ont tenté d’aménager ce lieu à partir d’une vue de surplomb et comment, à l’opposé, des artistes ont tenté de s’imprégner de celui-ci et d’y participer.

Harel refuse de faire une étude de cas de type sciences sociales. Il choisit plutôt une forme libre, qu’il nomme « méditations urbaines ». Le propos de l’auteur dévie ainsi fréquemment et le sort de la place Émilie-Gamelin est parfois éclipsé au profit de considérations plus générales sur la mobilité, la culture et la littérature. Le livre comporte malgré tout plusieurs éléments intéressants d’analyse sociohistoriques, notamment à propos du réaménagement de la place au début des années 1990. Il cite par exemple Mario Masson, une des architectes paysagistes ayant travaillé à ce projet, qui explique ainsi les idées derrière la simplicité de l’aménagement du parc : l’esplanade rappelle la montagne plantée, le plan incliné reprend l’idée d’un flanc du mont Royal, tandis que la place minéralisée, au bas, suggère la ville quadrillée qui a effacé les traces de son passé et rappelle la dureté du quartier Centre-Sud (22). Harel critique moins ces idées délirantes que la manière par laquelle elles furent mises en place. Rapidement le projet est passé de l’embellissement au nettoyage. Tout d’abord, le 30 avril 1996 la place acquiert le statut officiel de parc, ce qui resserre les règlements municipaux restrictifs s’appliquant à celle-ci, notamment en ce qui a trait à la fermeture durant la nuit. Plusieurs arrestations ont alors lieu durant l’été 1996 afin de satisfaire les commerçants du secteur et faire cesser le prétendu climat d’anarchie qui y règne. Point culminant de la campagne d’assainissement, 78 personnes sont arrêtées dans la nuit du 29 juillet lors d’une occupation pacifique qui visait justement à dénoncer le traitement réservé aux jeunes et aux itinérants qui habitent la place (31).

Ces événements rappellent à Harel un autre incident trouble enfoui dans les profondeurs de la mémoire collective montréalaise. Quelques jours avant le début des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau fait démanteler sauvagement, en pleine nuit, les installations créées par une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke. Corrid’art voulait prendre le contrepied des murs de carton et de bois placés par l’administration Drapeau devant les affreux terrains vagues, les maisons incendiées et les zones peu fréquentables, et montrer, à l’aide de sculptures et de montages photographiques, l’envers du décor (127). L’idéologie éco-sanitaire et l’exaltation d’une festivité exclusive ne datent pas d’hier.

Selon Harel, grâce à un ensemble de pratiques, l’espace public est de plus en plus saturé d’injonctions qui rendent difficile d’y bouger sans but précis. Où règne la circulation affairée, la mobilité sans but, qu’elle soit celle de l’artiste ou du sans-abri, est radicalement refoulée dans les marges. La créativité, tout comme l’itinérance, côtoie constamment la violence. Harel n’est cependant pas sans savoir qu’il existe d’énormes différences entre l’errance imposée, celle que subit une personne sans ressources, et celle, plus ou moins choisi, de l’artiste vagabond. Or, selon lui, la créativité implique de se placer, non pas dans une situation confortable de bohème petite-bourgeoise, mais dans une situation de tension, de remise en question, de choc et, ultimement, d’être en porte-à-faux des injonctions des bien-pensants. Ainsi, la création peut participer au génie du lieu.

ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

« Hécatombe sur la place Émilie-Gamelin », ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

À l’opposé, l’hyperfestivité et ses corollaires, le branding et l’évaluation marchande de la créativité, sont les ennemis numéro un d’Harel. L’espace montréalais – le nouveau Quartier des spectacles en premier lieu – ordonne à ses citoyens d’être festifs, en suivants des tracés et des horaires bien délimités. L’hyperfestivité est la forme la plus récente de cette attitude, constamment reproduite, qui consiste à repousser à la marge les indésirables. Harel donne l’exemple de l’ATSA, l’action terroriste socialement acceptable, afin d’illustrer ce qu’il a en tête quand il parle d’artistes qui participent au génie du lieu. Il faut aller en deçà de la culture lettrée, à la rencontre de la culture d’en bas. Il faut, dit Harel de manière un peu caricaturale, aller se promener sur la Main (le boulevard Saint-Laurent) d’en bas, celle au sud de la rue Sherbrooke – « il y a là un génie du lieu qui possède tous les traits de la malfaisance » (132) – plutôt que la Main d’en haut, celle du luxe et du clinquant, là ou la culture se consomme confortablement entre deux discussions d’affaires. L’ATSA, en organisant État d’urgence, cherche la rencontre entre l’art et la culture souterraine montréalaise qui prend place dans des endroits comme la place Émilie-Gamelin. Selon Harel, « l’ATSA est un théâtre de l’ordinaire, de la rue, des marges qui sont laissées, à ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent même plus habiter la rue, parce qu’ils sont arrêtés, condamnés, assujettis à des règles de séjour au cœur de nos villes. » (148) Le temps carnavalesque n’est pas ici le produit de l’arasement illusoire des petites et grandes violences de la ville, au contraire, il est produit par le sentiment d’urgence qui nous assaille quand ces violences deviennent visibles. Le participant est alors amené à se demander : qu’est-ce qui se produit dans la place Émilie-Gamelin? Quelle vie l’habite? Quels types de liens sociaux s’y tissent et s’y désagrègent?

Ceci étant dit, la forme « méditations » permet beaucoup de liberté à Harel. L’auteur se met de l’avant, il raconte par exemple son passage récent à Tokyo, et discute de références littéraires qui le touchent et lui font penser à la place Émilie-Gamelin, comme l’œuvre d’Hubert Aquin ou le groupe de création littéraire Vice Versa. Ce jeu de références est parfois productif, il attire, fait penser ou choque. Cependant, en contrepartie, le propos devient parfois plutôt trivial. Harel parle de l’épouvantail Richard Florida avec sa classe créative comme enjeu de la compétition entre les grandes villes, du quadrillage de l’espace disciplinaire exposé par Foucault, de la ville globale de Saskia Sassen, tout cela sans réelle profondeur. Ce qui intéresse Harel, c’est moins l’évolution de Montréal du point de vue de l’économie politique, que de celui de la condition de la culture. Et il semble faire preuve d’une profonde ambivalence face à l’avenir culturel de Montréal. La tertiarisation de l’économie est une opportunité qui pourrait se transformer en boîte de Pandore. Montréal est déjà bien placé sur la scène internationale. Elle est un pôle de créativité dans des domaines comme la musique ou le multimédia. Or, comment relier cette créativité au génie du lieu, c’est-à-dire à l’aménagement et l’habitation de l’espace? Plusieurs grands projets ont animé Montréal dans les dernières années. Si Harel semble assez favorable au projet de la cité Angus, il l’est beaucoup moins face à celui du Quartier des spectacles. Il discute aussi du projet avorté de casino dans Pointe-Saint-Charles. Loin d’être foncièrement contre, il croit au contraire que celui-ci aurait pu être une opportunité de créativité et de rencontre. Cette position est pour le moins surprenante, quand on sait que ce projet a été bloqué en partie grâce à l’action de plusieurs groupes communautaires et mouvements sociaux du Sud-Ouest de Montréal.

En somme, les méditations haréliennes se butent à une série de questions abyssales, voire un paradoxe insoluble : comment relier les récits d’en bas et les grands projets culturels ambitieux? Comment ancrer les événements culturels d’envergure dans le génie du lieu? Comment faire de la tertiarisation de l’économie, non pas le triomphe de l’hyperfestif, mais la multiplication des espaces de création? Comment faire de Montréal un espace de rêveries, de mobilité sans but et de créativité? Est-ce même possible? Probablement pas, pas complètement. Car, pour Harel, la culture est essentiellement un espace de tension : « Il s’agit d’envisager la culture comme l’expression pluraliste d’un rapport de forces, d’une zone de tension positive. » (108) En ce sens, la place Émilie-Gamelin est un espace culturel, car elle est n’est pas qu’un espace de représentation pétrifiée elle est aussi « une aire de combat où se joue l’essentiel d’une prise de parole qui n’est pas du semblant. Car quelqu’un perdra, quelqu’un gagnera » (65). L’inaccomplissement, l’inassouvissement, le dysfonctionnement et l’affrontement apparaissent ainsi, dans la perspective harélienne, comme les sources de la narrativité de la vie.

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L’histoire urbaine montréalaise: l’état des savoirs

Critique d’ouvrage collectif Histoire de Montréal et de sa région, dirigé par Dany Fougères, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette | Université de Montréal

Histoire de Montréal et de sa région

Depuis quelques années, les recherches en histoire urbaine à Montréal s’intensifient et se diversifient. Contenant 35 chapitres, plus de 30 contributeurs et près de 1600 pages, l’immense collectif dirigé par Dany Fougères, Histoire de Montréal et de sa région, offre un large portrait des recherches actuelles. La première caractéristique de cet ouvrage n’est ni le renouvellement ni la rupture qu’il produirait dans l’étude de l’histoire montréalaise, mais bien son inscription dans la continuité des recherches antérieures dont il se veut à la fois un panorama et un approfondissement.

Les thèmes et les périodisations organisant ce collectif correspondent aux tendances dominantes établies par Claire Poitras dans ses recherches sur l’histoire urbaine au Québec et au Canada[1]. Au début des années 2000, Poitras écrivait que l’histoire urbaine canadienne et québécoise s’intéressait surtout au processus de suburbanisation, à la question de l’ethnicité et des classes sociales, à la redéfinition des rapports hommes/femmes, à la question de la gouverne et du pouvoir et à la constitution d’une culture proprement urbaine. Ces cinq thèmes sont omniprésents dans le second tome. Cependant, la question des rapports hommes/femmes est plutôt secondaire, tandis que les mutations de l’économie montréalaise – entendons ici le passage de l’économie industrielle à l’économie du savoir – occupent une place centrale. De plus, Poitras affirmait que la période qui va de 1850 à 1950 est la plus étudiée en histoire urbaine québécoise. Histoire de Montréal et de sa région ne fait pas exception à cette règle, quoique l’on pourrait étirer cette période jusqu’aux années 1970. En effet, juste en regardant la table des matières, on remarque des disproportions : seulement trois chercheurs ont contribué à la première partie qui porte sur la période allant des origines à 1796. Roland Viau, par exemple, a écrit cinq des sept chapitres de cette section, ce qui montre la rareté des spécialistes de cette période. Les deux autres parties, plus proportionnelles, s’attardent successivement à la naissance de la métropole moderne entre 1796 et 1930 et à la multiplication des territoires allant de l’ouverture du pont Jacques-Cartier à nos jours.

L’insistance sur la période allant de 1850 à 1970 s’explique assez simplement : c’est à cette époque que se construit et se consolide la ville moderne telle que nous la connaissons. La modernisation à la fois sociale, politique, économique, technologique et culturelle est, durant cette période, particulièrement visible. « C’est le mouvement, écrit Fougères, son intensité et ses particularités qui révèlent le pouls et la vitalité d’une région. L’histoire de la région de Montréal est un récit du mouvement, dans le temps et dans l’espace. » (p. 12) Conséquemment, l’histoire urbaine montréalaise s’intéresse plus particulièrement aux moments où le paysage de la ville est en mouvement. En outre, Fougères souligne que « ce découpage du temps historique de Montréal et de sa région tient de notre approche à la jonction de la géographie historique et de l’histoire environnementale et se distingue donc d’une périodisation politique plus usuelle » (p. 15).

Ainsi, ce livre permet de réfléchir à la fertilité heuristique du point de vue urbain. Écrire l’histoire de la ville n’est pas la même chose que d’écrire l’histoire de l’État-nation. La ville est un objet aux frontières floues. Si le Québec et le Canada ont des frontières territoriales claires, on ne peut en dire autant de Montréal. Le territoire couvert par l’administration municipale montréalaise est certes bien défini, or, l’utilisation du terme Montréal est très ambiguë, car il réfère la plupart du temps à un territoire mal défini, soit la région de Montréal. De même, l’histoire urbaine est très rarement une histoire municipale : elle ne se restreint pas aux frontières institutionnelles et juridiques des municipalités, bien au contraire. En ce sens, il est intéressant de noter le nombre restreint de textes dans Histoire de Montréal et de sa région portant précisément sur l’administration municipale de la Ville de Montréal et on n’en trouvera aucun sur l’évolution de celle-ci au XXe siècle. Dany Fougères, qui signe trois articles sur le XIXe siècle montréalais, expose la naissance et la consolidation de l’administration municipale, de la Loi sur les chemins en 1796 qui institue pour la première fois une administration territoriale, à la création permanente de la corporation municipale en 1840. Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin, quant à eux, consacrent un chapitre à relater l’histoire pleine de controverses de l’idée, plus vieille que l’on pourrait penser, d’un gouvernement insulaire et métropolitain.

En somme, l’histoire urbaine, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ne s’écrit pas à partir d’un sujet aux frontières territoriales clairement établies. Le sujet ville ne semble pas se définir facilement. Le lecteur d’Histoire de Montréal et de sa région sera même parfois confondu : qu’est-ce que Montréal? La réponse n’est pas évidente. « De fait, il n’existe pas encore aujourd’hui de définition de la région montréalaise qui fasse consensus, affirme Fougères » (p. 13). Par exemple, Gilles Sénécal et Nathalie Vachon montrent que dans la deuxième moitié du XXe siècle le schéma urbain traditionnel fait de cercles concentriques allant de la ville-centre vers les banlieues-dortoirs périphériques s’est grandement complexifié. Montréal est devenu une région polycentrique dans laquelle les voix de navettage ne sont plus unidirectionnelles, car certains pôles d’activité économique et culturelle se sont constitués dans ce qui était auparavant considéré comme la périphérie. De même, Claire Poitras, qui étudie trois villes de banlieue planifiées, Brossard, Candiac et Lorraine, introduit de la complexité dans la conception traditionnelle et stéréotypée des banlieues en montrant qu’elles ne sont pas toutes aussi homogènes que l’on pourrait le penser.

L’histoire urbaine fait aussi généralement une place particulière à la perspective du quotidien. Plusieurs textes d’Histoire de Montréal et de sa région tentent de reconstruire ce que fut la vie quotidienne montréalaise du passé : Laurent Turcot s’intéresse à la rue et la sociabilité au XVIIIe siècle, Danielle Gauvreau aux identités sociales et à la vie familiale au tournant du XXe siècle et Magda Fahrni à la vie quotidienne durant la Deuxième Guerre mondiale. La perspective du quotidien se surajoute aussi fréquemment à la question sociale. La thématique de la pauvreté urbaine, de l’immigration, de la mobilisation sociale et de l’assistance sociale est très importante dans ce collectif. Martin Petitclerc signe un texte sur la constitution de la classe ouvrière au XIXe siècle; Jean-Marie Fecteau et Janice Harvey s’intéressent au réseau charitable de la même époque; Sylvie Taschereau étudie les années de la crise et les débats entourant la mise en place de politiques d’assistance sociales; Anick Germain, Damaris Rose et Myriam Richard étudient l’immigration dans les banlieues; Anne-Marie Séguin, Paula Negron-Paublette et Philippe Apparicio analysent l’évolution de la distribution géographique de la pauvreté et de la richesse dans la seconde moitié du XXe siècle; tandis que Laurence Bherer et Jean-Pierre Collin s’intéressent à l’institutionnalisation de la participation publique durant cette même période. Le collectif se termine avec trois textes portant sur l’émergence de la culture urbaine moderne, avec une focalisation particulière sur les années 1960, ces dernières étant considérées par Guy Bellavance et Christian Poirier comme un moment de basculement.

Le livre accorde aussi une place au problème du bilinguisme, sans toutefois faire de celui-ci l’enjeu ultime de l’histoire montréalaise. Deux textes traitent en détail de cette question : Yvan Lamonde analyse la cohabitation et les échanges entre les cultures francophone et anglophone au XIXe siècle, tandis que Normand Perron étudie le difficile partage de l’espace au XXe siècle et les luttes politiques qui ont entouré celui-ci. Par ailleurs, un seul texte traite précisément des institutions religieuses montréalaises, ce qui montre le peu d’intérêt que reçoit actuellement cette question en histoire urbaine montréalaise.

Le livre est donc organisé tout d’abord de manière chronologique et ensuite de manière thématique. Ainsi, il existe quelques recoupements entre les textes, surtout dans la seconde et la troisième partie. L’ouvrage est plutôt lourd, dans tous les sens du terme; il est, cependant, extrêmement instructif. Ce n’est pas exactement le genre de bouquin que l’on lit de carton à carton, quoique les textes sont pour la plupart très intéressants. Ce livre se lit plutôt d’une manière oblique. Le lecteur aura tendance à aller directement aux thèmes qui le passionnent davantage. Fait important, les textes sont ponctués de nombreuses images, ce qui rend la lecture beaucoup plus captivante. Plusieurs dessins et photos d’archives, de cartes historiques, de publicités d’époque et de tableaux de données démographiques sont contenus dans cet ouvrage, ce qui en rehausse grandement la valeur.

Finalement, ce livre, désirant synthétiser l’histoire de Montréal des origines à nos jours, est-il trop ambitieux? Pas vraiment, car l’objectif n’est pas d’épuiser l’histoire de Montréal, mais bien de montrer l’état des savoirs. Ainsi, il fait apparaître la ville comme un objet à la fois extrêmement fascinant, quoique toujours insaisissable. En ce sens, peut-être aurait-il fallu, pour le titre, mettre le terme « histoires » au pluriel.


[1] Cf. Claire Poitras, « L’histoire urbaine au Québec durant les années 1990 : de nouvelles tendances? », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 54, no 2, 2000, p. 219-245, et « L’histoire urbaine au Canada : l’espace, les citadins et les gouvernants », Revue d’histoire urbaine, vol. 32, no 1, 2003, p. 43-53.

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La grève du zèle du SPVM

Par Jean-François Marquis | Université de Montréal

À voir en boucle et à lire mes amis débattre, et c’est un euphémisme, avec les policiers, il me revient en mémoire cet extrait d’un sketch de Monty Python. L’extrait provient de Monty Python and the Holy Grail (l’extrait est disponible ici).

Un chevalier en maraude vient s’enquérir auprès d’un paysan de l’entité ou du leader qui les représente. « Qui vous représente, ami, comme force de travail? » Le paysan, communiste, trouve bien sûr la question abjecte : « Notre travail n’appartient qu’à nous. Nous n’avons de leader que notre propre volonté, et n’avons de compte à rendre à personne. » Colère et surprise du chevalier, qui exige une réponse. Indignation en retour du paysan, qui se refuse à céder sur la forme. Le chevalier, à la fin, s’empare du paysan pour le battre, exigeant qu’il réponde de ses actes. Le paysan s’insurge en retour, hurlant et crachant, accusateur, à la face de son agresseur, prenant la foule indifférente à témoin : « Regardez! Je vous l’avais bien dit, amis : Je refuse de répondre au pouvoir et me voilà victime de répression! » Le sketch est hilarant; la situation actuelle, qui criminalise les manifestants montréalais, l’est beaucoup moins. Il ne s’agit ici que d’une illustration, et encore, pas même d’une histoire, mais d’une fable sur le pouvoir.

Le bref dialogue de Grand-Guignol que je rapporte ici semble conforter, en fait, chacun des acteurs de la farce dans son propre schéma idéologique. Pour l’un, représentant dégouté de l’ordre, un objet semble sans cesse se dérober à son emprise, et lui filer entre les doigts; pour l’autre, le gouverné, un pouvoir illégitime, inquisitorial et usurpé est sans cesse en mesure de se manifester sous forme de contrainte.

Ici, pour chacun des protagonistes, la parole ou la non-parole de l’autre est perçue comme une agression ou comme une menace. Pour le paysan, la question adressée par le pouvoir même est illégitime, la menace fut-elle passagère; pour le chevalier en armes, l’absence de réponse est, d’emblée, suspecte.

Ce sketch, s’il est quoi que ce soit, demeure pour moi emblématique d’un malentendu persistant entre d’une part le pouvoir, et d’autre part l’objet sur lequel s’exerce son emprise. La répression, il va sans dire, surgit non pas comme attribut immanent du pouvoir, mais entre certaines entités, et comme une forme de mirage. La répression (et l’effet comique) surgit ici du malentendu entre celui qui veut tenir responsable à tout prix, se saisir et s’emparer de son objet (ici, le bras armé), et le penseur du système comme totalité, pour qui l’inquisition est toujours manifestation du pouvoir de l’État, reconduction de l’inégalité, et violence intrinsèque (ici, le paysan).

Plus sérieusement, il n’aura échappé à personne que l’administration de la Ville de Montréal est, en ce moment, quasi inexistante. Les partis tombent en lambeaux et sentent de plus en plus la charogne. Le DG de la Ville vient d’ailleurs de démissionner après avoir voulu se débarrasser, sans trop que l’affaire s’ébruite, du chef de police de la Ville de Montréal, Marc Parent. La police (SQ-Marteau, SPVM-EPIM) est intouchable. Au fil des diverses commissions d’enquête, son pouvoir et son expertise se sont partout manifestés. Cette expertise empiète même, bien souvent, sur le politique et le judiciaire. En apparence, du moins.

Sur les chaînes spécialisées, les entrevues avec les représentants du pouvoir policier se multiplient. On questionne alors moins l’ordre ou les ordres, comme il serait de mise, que la « gestion policière ». Cette gestion relève moins de la démocratie parlementaire que de la « gouvernance », gouvernance dont il faut rendre compte, à défaut de dirigeant, devant les médias − le gérant de plancher Claude Poirier en tête −, et autres commerçants dont le chiffre d’affaires périclite, semble-t-il, moins à cause des manifestants et de la gauche qu’en raison de la crise économique mondiale.

La question qui resurgit aujourd’hui, et qui se pose, est l’une de celles qui pourtant a déjà hanté le « printemps érable », pour reprendre le syntagme consacré par les journalistes. Cette question concerne moins le droit de manifester que le droit du travail. Il est entendu qu’au vu des dernières arrestations de masse, souricières et autres tactiques de dispersion mises en œuvre au cours des dernières semaines, on peut légitimement se demander ce qui, au juste, s’est drastiquement modifié dans le rapport pourtant familier établi entre policiers et manifestants. Il semble en effet que les policiers répondent aujourd’hui au « printemps érable » en renversant la proposition, offrant, avec une singulière ironie, un retournement formel de la question rhétorique chère aux manifestants : « À qui la rue? À nous la rue. »

La rue, le fait n’aura échappé à personne, appartient aujourd’hui et désormais aux policiers.

Dans la foulée des événements de la dernière année, on a vu se dresser, à Montréal, le spectre d’un état livré tout entier à l’arbitrage (discret) du pouvoir policier. Ce pouvoir, n’en déplaise à certains de mes amis, fervents anarchistes, n’a que très peu à voir avec la répression. S’il est quoi que ce soit, il relève beaucoup plus de la « capacitation », ou de la démonstration de force. Le terme, en anglais, est assez joli, d’ailleurs : empowerment.

Quelques notions théoriques permettront à présent de mieux définir cette notion de « travail policier ». À qui appartient le travail? Qui réclame, aujourd’hui, le droit de faire valoir son travail dans l’espace public?

Mon bon ami, Moïse Marcoux-Chabot, journaliste indépendant, relevait encore récemment que les arrestations de masse lors de la manifestation contre la brutalité policière du 15 mars avaient eu, en tout état de cause, valeur de démonstration sur le vaste théâtre médiatique :

L’ensemble de l’opération policière [où furent présents des policiers de Toronto, Ottawa, Gatineau et plusieurs autres villes en observation des techniques de contrôle de foule] peut être analysée comme une triple démonstration de force : démonstration d’abord face à la population, à savoir que la contestation de l’impunité policière n’est pas tolérée; démonstration face aux manifestants et manifestantes du déséquilibre des forces en jeu; ainsi que démonstration face aux spécialistes du maintien de l’ordre des techniques répressives raffinées depuis un an à Montréal.

La rue serait ainsi devenue, par l’effet même des manifestations répétées du printemps dernier, un théâtre pour l’exercice du pouvoir policier.

Dans son livre le plus récent, La Domination policière. Une violence industrielle (2012), le chercheur Mathieu Rigouste présente, chiffres à l’appui, la forme moderne de la violence policière technocratique. Cette violence serait d’abord, selon l’auteur, non pas colonialiste, comme le prétendent certains manifestants du printemps érable, mais bien endo-coloniale. La domination policière s’est en effet générée, selon Rigouste, par « effet de retour » opérant à partir des colonies; la domination policière vise d’abord les « damnés de l’intérieur » du Capital, toujours selon la belle expression de Rigouste. Certes, la violence policière moderne est non seulement économique, mais également technique, spatiale, militarisante, urbaine, ghettoïsante.

La violence policière fonctionne encore par ségrégation sociale. Elle est guerre de terrain fonctionnant par quadrillage. Elle est guerre de basse intensité. Elle table sur des stratégies de choc. Elle se construit et se légitimise à l’intérieur d’un schéma narratif de type dramatique, consolidé à travers les médias (méfaits, arrestations, procès); et dans une rhétorique proche de celle de la chasse en milieu urbain, avec ses captures, ses tactiques, ses stratégies, ses encerclements, ses métaphores naturalisantes (« le chat et la souris »), mais aussi, comme autrefois les aristocrates à cheval pratiquaient la chasse à courre, à travers d’autres figures, telles le rabattage des proies, et la mise en portefeuille à l’intérieur d’un dispositif que l’ancien français désigne par un terme charmant et bucolique, en ce qu’il permet d’enfermer la proie entre diverses surfaces (les « panneaux ») se refermant sur leur objet. On dit encore aujourd’hui, pour désigner la capture de la proie, qu’elle « tombe dans le panneau ».

Pire, nous dit encore Rigouste, la violence moderne est une violence productiviste et essentiellement industrielle. Que peut-on entendre par là? Qu’elle se construit sur des techniques de gestion et à travers des technologies de contrôle. Elle doit être en mesure de produire des résultats quantifiables pour prétendre à une certaine objectivité permettant, de façon toute scientifique, sa reproduction. Elle accouche de bilans, et comme une entreprise, elle construit des états financiers. Elle circonscrit. Gère. Encercle. Accumule. Traite. Elle produit, en un mot, son objet.

D’où, aujourd’hui, ces quelques questions, auxquelles je ne trouve pas de réponse.

Car enfin il serait étonnant, et je frémis à cette pensée, que dans la foulée des diverses enquêtes en cours dans cette province, le pouvoir policier ait acquis une telle expertise que son pouvoir de surveillance soit sans précédent, et sans contrepartie : et qu’enfin le pouvoir policier se place à présent, et en quelque sorte − non pas tout à la fois, certes, mais virtuellement et par petites unités discrètes − en porte-à-faux sur le politique. Une sorte de mort du politique abdiquant aux mains de la « transparence » administrative et de la « saine » gestion.

On peut craindre aussi que suite aux manifestations du printemps dernier, l’expertise des forces de contre-insurrection soit, elle, devenue telle qu’elle tourne à présent à vide. Et que les dernières démonstrations de force au centre-ville de Montréal ne soient que la formidable pantomime d’un appareil policier caricatural qui, hoquetant et aboyant, ne trouve plus d’objet.

Paradoxalement, il serait également consternant que les grévistes du printemps ait permis de consolider, qu’ils aient anticipé et permis, en quelque sorte, l’apparition de ce même pouvoir policier dont ils opèrent aujourd’hui la dénonciation à grands cris : complicité obscène, s’il en est. Et qu’enfin, les dernières manifestations de force de la part du SPVM ne soient qu’une sorte de « grève du zèle » dans le cadre de tractations syndicalisantes avec la Ville de Montréal, centre colonial au surplus largement dépassé par les événements.

S’il brandit aujourd’hui l’appareil de répression comme mesure de zèle, le pouvoir policier fera certainement rapidement ce triste constat. Il a déjà été celui des grévistes étudiants au moment où leurs efforts de lutte se sont essoufflés. Une fois le spectacle médiatique terminé et les caméras de télévision rangées apparaît en retour un autre pouvoir historique qui, lui, sévit, endigue, punit et tranche.

Pour le SPVM, une enquête publique et des coupes drastiques dans ses effectifs seront certainement, une fois les enquêtes en cours terminées, un excellent moyen de rappeler aux fonctionnaires de l’ordre que leur mandat vise d’abord et avant tout la population; que leur devoir est d’abord de servir les citoyens, et non les médias; et que leur tâche consiste à arbitrer enfin les conflits sociaux en maintenant, au meilleur de leurs capacités, sinon la justice, du moins l’apparence de justice.

Le pouvoir policier, en dernier lieu – triste méprise! – ne consiste aucunement, et comme on pourrait le croire au vu des dernières arrestations de masse, bavures et autres dérives, à renflouer les coffres de la Ville ou à tester matériel et expertise en temps réel. Le pouvoir policier ne devrait jamais plus consister, enfin, à tendre artificiellement un tableau de chasse destiné à engraisser l’appareil technocratique à coups d’arrestations, par milliers, pour le plaisir des nombres.

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