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Gratton, colon au cube

Par Simon Labrecque

Ce court texte est une note généalogique qui s’inscrit aux abords d’un « débat » annoncé sur « le Québec et les riches », moins de deux ans après les vagues, sinon le déluge de réactions soulevées en marge de la programmation du festival OFF.T.A. sur le thème « être riche ». Cette fois, le déclencheur est un documentaire diffusé à Canal D le dimanche 12 mars 2017 à 20 heures. Le prix du paradis, réalisé par Guillaume Sylvestre et narré par Denys Arcand, présente un terrain de camping pour véhicules récréatifs en Floride qui est la création, la propriété et le lieu de résidence hivernal de millionnaires québécois. Je n’ai pas encore vu le film. Ce texte s’intéresse moins au film lui-même qu’à deux articles auxquels il a donné lieu dans des journaux montréalais.

Dans Le Devoir, Jean-François Nadeau intitule sa recension « Grandeur et misère de l’argent » et il inscrit Le prix du paradis dans une lignée de documentaires québécois politisés, voyant notamment dans la présence auditive d’Arcand, réalisateur du film Le confort et l’indifférence (ONF, 1981), un signe évident de filiation critique. Par ailleurs, Nadeau commence son texte en évoquant l’héritage de Pierre Falardeau : « On se croirait au milieu d’un mauvais rêve, au milieu d’un Temps des bouffons tourné dans une Floride de composition. » On sait que ce violent court-métrage dénonce sans détour le colonialisme mis en scène sans complexe par l’élite politique, économique et culturelle héritière de « la gang d’la fourrure », réunie au sein du Beaver Club de Montréal. Le prix du paradis montre le présent décomplexé de Québécois francophones devenus millionaires, héritiers émancipés des pauvres Canadiens français colonisés. Nadeau, via les noms d’Arcand et de Falardeau, nous dit que cette émancipation est une illusion.

Dans Le Journal de Montréal, Sophie Durocher propose une lecture fort différente dans son texte intitulé « Les Québécois, ils l’ont l’affaire! ». Selon elle, le documentaire a le mérite de ne pas juger les « snowbirds ». Elle termine ainsi :

Un réalisateur de gauche, donneur de leçons, qui crache sur le capitalisme, aurait présenté les Québécois qui fréquentent le camping Aztec comme des « nouveaux riches ». Il aurait interviewé une chercheuse en sociologie de l’UQAM qui aurait péroré sur le néo-libéralisme.

Alors que Le prix du paradis nous laisse décider par nous-mêmes ce qu’on pense. Pour une fois qu’au cinéma on parle de gens riches sans les montrer comme des Séraphin, obsédés par leur or!

Durocher dit avoir beaucoup apprécié les gens filmés, notamment Jean-Guy Sylvain, le propriétaire du camping Aztec originaire de Saint-Georges de Beauce. Elle voit dans son entreprise un récit d’émancipation véritable et écrit ces lignes :

On entend souvent les Québécois dire : « Les Américains, eux autres, ils l’ont l’affaire ». Mais dans ce cas-ci, ce sont des Québécois qui font l’envie des Américains. Des millionnaires, des retraités de luxe, qui ont fondé leur entreprise, ou fait beaucoup d’argent en travaillant comme des fous, qui profitent de jours heureux. On ne va quand même pas aller leur reprocher d’avoir travaillé fort toute leur vie!

À mon avis, en titrant « Les Québécois, ils l’ont l’affaire! » et en écrivant « On entend souvent les Québécois dire : “Les Américains, eux autres, ils l’ont l’affaire” », Durocher ne peut pas ignorer que cette dernière réplique est l’une des plus célèbres du plus célèbre personnage de Falardeau, qui est aussi un des personnages les plus célèbres du cinéma québécois, du moins au Québec : Elvis Gratton!

Tout se passe comme si Nadeau et Durocher voulaient tous les deux faire signe vers Gratton, un mon’oncle propriétaire d’un garage – « un gros garage! » – que le Réjean Ducharme de L’hiver de force aurait sans doute classé parmi les types « graséviskeux » (sa traduction pour heavy). Nadeau évite le « point Gratton » en parlant plutôt du Temps des bouffons, alors que Durocher évite ce même point en le citant sans le nommer et en renversant sa proposition. Pour Nadeau, ce renversement signifie simplement que les Québécois en question sont devenus dans Amaricains (ou un certain type d’Américains).

Les textes de Nadeau et Durocher se redoublent également par leur insistance sur le récit historique présenté par Jean-Guy Sylvain, qui raconte dans Le prix du paradis que les Québécois se sont émancipés collectivement en s’enrichissant individuellement après et grâce à l’épisode mythique de la Révolution tranquille. En somme, Durocher accepte et Nadeau rejette ce récit simplificateur.

Pour ma part, j’énonce que réfléchir aux origines du personnage d’Elvis Gratton peut permettre de nuancer et de réévaluer certains aspects du récit progressiste d’une émancipation par l’accumulation de capital, récit répété par le père du camping Aztec.

Quasiment tout le monde, au Québec, connaît Elvis Gratton, grotesque personnage créé par Pierre Falardeau et son ami Julien Poulin, qui l’incarne depuis 1981. Les gens qui connaissent un peu le cinéma de Falardeau savent peut-être aussi qu’il se revendiquait haut et fort de l’héritage des « gars de l’ONF », en particulier de Gilles Groulx, Pierre Perrault et Bernard Gosselin. Falardeau classait ces cinéastes parmi les meilleurs au monde. Ces derniers ne semblent toutefois pas avoir particulièrement apprécié son humour « graséviskeux ». Quoi qu’il en soit, on a jusqu’ici ignoré que le nom même d’Elvis Gratton signale et clame le lignage « oènéfien » du réalisateur de Pea Soup, du Party et d’Octobre. C’est du moins mon hypothèse interprétative, ma proposition de lecture.

Dans Voir Miami (ONF, 1963), film de Gilles Groulx dont les images floridiennes sont dues à Bernard Gosselin (qui avait tout juste terminé, littéralement la veille, le tournage de Bûcherons de la Manouane (ONF, 1962) avec Arthur Lamothe dans le rude hiver du Haut-Saint-Maurice), on retrouve un couple de Québécois sur un yacht. Or, un sous-titre les désigne ainsi : « Lise et Gilbert Gratton de Montréal »!

Selon moi, c’est là l’origine précise – mais peut-être inconsciente, peut-être perdue de vue par Falardeau lui-même – du patronyme de Bob « Elvis » Gratton. Je me risquerais même à énoncer que Lise et Gilbert Gratton sont en vérité, c’est-à-dire, pour nous, à la jonction des plans matériel et symbolique, les parents de notre Elvis national, ce colonisé par excellence doublé d’un colonisateur sans gêne, caricature du gros colon invétéré – ce colon au cube, donc.

Que nous disent nos deux « snowbirds »? Du pur Gratton, selon ce que ce nom en est venu à symboliser après les films de Falardeau? Pas tout à fait, mais on s’en approche… Sur son yacht, le décontracté Gilbert, la houppe relevée à la Elvis, sert torse nu un verre de rhum à l’équipe de tournage dans ses culottes (très) courtes blanches :

GILBERT GRATTON. – À la vôtre!

GILLES GROULX, hors champ. – OK, à ta santé! À la santé de Lise, puis du bateau. Comment il s’appelle ton bateau, effectivement?

LISE GRATTON, hors champ. – Le Baladin.

GILBERT GRATTON. – Le Baladin.

[BERNARD GOSSELIN, ou peut-être GILLES GROULX, hors champ]. – Comme ça toi, Gratton, tu penses que c’est la vraie vie ça, ’stie?

GILBERT GRATTON. – Grand Dieu! Il n’y en a pas de plus belle. On fait ce qui nous plaît quand ça nous plaît. On ne le fait pas parce qu’on est obligés de le faire. On le fait parce qu’on veut le faire. On a des amis un peu comme nous, qui font la même vie que nous autres, qui vont dans le nord l’été et puis qui reviennent dans leur bateau l’hiver.

LISE GRATTON. – Un amiral, un chauffeur de camion…

GILBERT GRATTON. – Un écrivain.

LISE GRATTON. – Oui.

GILBERT GRATTON. – Très près d’Hemingway, qu’on a connu dernièrement. En somme, c’est comme des… c’est comme les gens qui… C’est les oiseaux migrateurs, qui suivent le soleil. L’été ils vont au nord et puis l’hiver ils descendent au sud.

LISE GRATTON. – Il y a beaucoup de gens évidemment qui vivent de leur pension et tout ça. Il y en a qui sont à leur pension et qui ont 38 ans, 39 ans, 40 ans…

GILBERT GRATTON. – Nous autres on a remarqué dans nos voyages – comme à Nassau, aux îles Vierges, à Saint Thomas, au Mexique où on est allés l’hiver passé, ici aux États-Unis –, quand on mentionne qu’on est Canadiens, en général on est très bien reçus, puis… On dirait qu’il y a un espèce d’attrait : pays lointain, ou…

LISE GRATTON. – Ils ne connaissent pas tellement… Ici à Miami…

GILBERT GRATTON. – Ils ne connaissent pas beaucoup le Canada, les Américains.

LISE GRATTON. – Non. Ils ne connaissent surtout pas la province de Québec. Ils n’ont aucune idée de ce qui… par exemple, ils sont très étonnés que dans… dans les écoles, que le français soit parlé, que ce ne soit pas l’anglais.

GILBERT GRATTON. – Ils ne savent même pas qu’on existe, dans le fond. Ils nous demandent souvent si on parle le même français qu’à Paris, mais…

LISE GRATTON. – Ah, ça c’est la grande question!

GILBERT GRATTON. – À notre grand désavantage, on est obligés de dire non, qu’on ne parle pas exactement le même français qu’à Paris, mais… L’impression, pour nous, vivre sur un bateau c’est être libéré d’une obligation. Ce qu’on fait, on le fait parce qu’on l’aime. En somme, on est sur la Terre pour quoi? On est sur la Terre pour une soixantaine d’années? Nous autres, il nous reste quoi? Une quarantaine d’années à vivre? La Terre, c’est un petit jardin qu’il faut visiter! On n’emportera rien au Paradis…

C’était le tournant des années 1960. La Révolution cubaine venait tout juste d’avoir lieu – le film de Groulx sera d’ailleurs censuré : des images du Cuba révolutionnaire en seront retirées, puis, plusieurs années plus tard, l’ONF les y remettra en douce. C’était également l’époque de la Révolution tranquille, de la nationalisation de l’électricité et des élections générales anticipées qui ont reporté au pouvoir un gouvernement libéral majoritaire dirigé par Jean Lesage. Au fédéral, 1962 est l’année de la percée du Crédit social au Québec. Voir Miami nous montre que la Révolution tranquille ne pave donc pas le chemin au mythe de la retraite floridienne des Québécois; la Révolution tranquille suit ce mythe, ou à tout le moins, elle évolue parallèlement à ce mythe.

La conversation de Groulx et Gosselin avec les Gratton est montée, bien entendu. On aimerait tant avoir les bobines originales, sans les multiples coupures effectuées par l’équipe de l’ONF! Aujourd’hui, après Elvis Gratton, on voudrait surtout en entendre plus sur la langue, sur l’« identité québécoise », ou bien « canadienne-française », « canadienne-française française »… L’attitude du personnage joué par Poulin, en particulier lorsqu’il voyage – Elvis Gratton, touriste – est une sorte d’intensification de l’attitude « relaxe » documentée par Groulx et Bergeron à bord du Baladin.

Il me semble judicieux de voir là, dans ce couple montréalais émancipé qui nous dit de Miami agir uniquement selon ses propres désirs, souverainement, par amour, une source et un complément au personnage du graséviskeux mari de Linda, cet archétype bien québécois (ou peut-être, bien nord-américain) du vendeur de chars usagés qui se rêvera en Elvis de banlieue une vingtaine d’années plus tard. En 1962, Bob Gratton aurait d’ailleurs eu une quinzaine d’années, si on lui donne l’âge de l’acteur qui l’incarne. À la frontière de la fiction et de la réalité, il aurait pu être le véritable enfant de Gilbert et Lise.

De Gilbert à Robert (Bob), de Lise à Linda, l’usage par Falardeau du nom Gratton me semble être un hommage ou du moins un clin d’œil à Gilles Groulx, qui a su dénicher cette parole de Québécois en Floride au moment précis où s’intensifiait l’attrait pour l’« American way of life », comme disent les Français. Cette référence intertextuelle fait principalement sourire – il resterait à fouiller les archives pour voir si Falardeau la mentionne quelque part, dans un texte ou un entretien. Il faudrait aussi analyser comment Falardeau fait surgir et intensifie une tristesse, un tragique sous-jacent dans son Gratton, qui parvient à susciter une certaine pitié chez certains spectateurs.

Dans tous les cas, s’il s’agit de penser sérieusement au rapport des Québécois à l’argent et aux États-Unis, Séraphin Poudrier et les fanatiques des vans avec du chrome et des tapis « shag » filmés dans Le confort et l’indifférence ne sont pas les seuls archétypes à prendre en compte. Celui qui s’impose le plus prestement malgré les tentatives de conjurer sa présence a été créé la même année que le film d’Arcand, en 1981. Elvis Gratton est toujours vivant.

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Les riches

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA | texte publié une première fois sur le site du OFFTA

Propos composé à partir de l’analyse d’un ensemble d’interventions souvent anonymes dans un débat en ligne sur la question du droit, ou non, qu’ont les pauvres de critiquer les riches – les citations des intervenants sont citées textuellement, sans corriger ni la langue ni la syntaxe.

 

Premièrement : de l’entre-possession des riches et des pauvres

les richesLe riche est un personnage éternel, une « figure ». Et, toujours, il est la chose des pauvres. Comme la princesse qui accouche, comme le pape qui va aux toilettes, et comme le yabe qui séduit les tites filles, le riche fait partie de l’univers des gens d’en bas.

Ainsi, quand les pauvres s’adressent aux riches, ils le font toujours sous le mode de l’interpellation publique (« eille, l’gros, pour qui tu te prends? », ou, à haute voix, à la ronde : « l’as-tu vu, l’cochon, dans l’beurre? »). Toujours sous le mode de l’interpellation, c’est normal, puisque les riches ne se tiennent pas aux mêmes places que les pauvres. Comme disait un gars qui en a plein le cul, « Avez-vous pensé qu’il a peut-être acheté une île pour avoir la paix des gens comme vous? ». Il faut crier pour qu’un riche nous entende.

Et peut-être que c’est pour cette raison que nous ont été proposés les parlements et la télévision et les zones d’interactivité – des scènes publiques où l’on fait, comme on dit, « société ». Pour faire croire aux pauvres qu’ils parlent avec les riches, pour faire croire aux riches qu’ils doivent quelque chose aux pauvres.

Et on veut bien y croire, que les gens d’en bas sont avec les gens d’en haut, et que les gens d’en haut appartiennent aux gens d’en bas. Certains veulent y croire. Ils leur demandent de payer de l’impôt, ils disent aux riches, à « leurs » riches, de rendre ce qu’ils ont reçu, de partager, de ne pas dilapider leur fortune en jouissance personnelle comme les tyranneaux de La Boétie, avec des filles livrées dans des gâteaux géants, de la drogue chimique à volonté, des potlatch de gazoline, et des travailleurs qui gagnent juste assez pour maintenir leur marge de crédit, et ce, pendant que le pauvre monde fait la file à la banque alimentaire et va dans les cocktails faire le beau pour les producteurs.

Nous sommes convaincus, nous les pauvres, et nous voulons les convaincre, eux les riches, que nous sommes ENSEMBLE. Un individu qui se présente sous le pseudonyme de Pour la collectivité demande : « et qu’arrive-t-il si, pendant l’apocalypse que s’imagine M. Laliberté, alors qu’il se retrouve sur son île sécuritaire avec sa famille, un bateau de migrants se pointe? ».

Le bateau de migrants, c’est nous, les pauvres. On veut accoster sur les rives de la richesse et les riches font semblant qu’ils ne nous connaissent pas. Ben voyons, tu nous reconnais pas? C’est nous! On est nés dans le même hôpital! On est allés à l’école ensemble! T’as minouché plusieurs de nos petites sœurs! On a servi le canard pis les pommes de terre duchesse à tes noces! Nos enfants travaillent pour toé!

Les pauvres s’estiment en quelque sorte riches de leurs riches. Les pauvres, la fois qu’on a signé le contrat social (tsé, cette fois-là…), ils avaient compris que les riches étaient du monde comme eux-autres, avec eux-autres – c’est pourquoi ils se permettent de les interpeller, parfois, dans l’espace public : eille, l’gros…

Et parfois, on dirait que les pauvres sont exaspérés – parce que les riches n’écoutent pas. Alors les pauvres portent des jugements sur les riches, comme, parfois, on juge nos amis, nos parents, nos collègues, nos concitoyens et les actrices à la télé. Logixca dit : « On ne peut que souhaiter du bien à Guy Laliberté et ceux qui le côtoient. C’est un Québécois qui a le goût que les choses bougent et pour ça, il a un certain capital de sympathie mais ses actions, au plan fiscal, en disent long sur son opinion de ses concitoyens. »

Il reste que, des fois, les pauvres sont tannés de se faire charrier – ils ont le sentiment que les riches sont riches sur leur dos, et qu’ils doivent quelque chose de leur richesse aux pauvres.

Les riches font leurs affaires, ils leur parlent de leurs affaires, ils les embarquent dans leurs affaires, ils leurs demandent de voter des lois en faveur de leurs affaires et d’acheter leurs patentes à gosse, et leurs affaires, constamment, les concernent, les impliquent, les réquisitionnent, les bousculent, les organisent, les ébahissent, leur demandent participation, approbation et admiration. Non pas : qui m’aime me suive, mais bien : tu vas me suivre pis c’est toute.

 

Deuxièmement : des mauvais affects

Comme les riches ne répondent jamais aux pauvres quand les pauvres interpellent les riches, il y a toujours quelques hordes de pauvres pour venir à leur défense – « ces pauvres qui aiment trop » – un bon vieux sujet de sociologie politique.

Les pauvres qui aiment les riches sont très fâchés contre les pauvres qui critiquent les riches – ils trouvent que les pauvres sont juste des jaloux et des incapables (d’être riches). Marco Polo demande à la ronde : « tout le monde envie les milliardaire et les juges pourquoi??? Parcequils peuvent vous acheter à crédit? Cela vous insulte? », et Les tartistes, devant l’argument que les riches dans le mauvais usage de leur richesse finissent par voler la richesse publique, s’écrient : « Un vol??? Encore un qui veut sa place au soleil mais ne peut l’atteindre … Qcois mou attitude molle , je me souviens .. De rien ….tel est la devise ». (Notons ici le glissement entre pauvres et Québécois.)

Ils trouvent que les pauvres sont vraiment pauvres (il n’y a pas, pour eux, de pauvres riches) et ne peuvent parler qu’à partir d’une situation fondamentale, la leur, de manque. Les pauvres qui aiment les riches se trouvent vraiment, vraiment pauvres, et ils trouvent que c’est de leur propre faute s’ils sont vraiment pauvres, et ils trouvent que si tu t’en plains, c’est que tu ne te sens pas suffisamment coupable d’être pauvre – ils trouvent même souvent que les pauvres qui ne se trouvent pas si pauvres puisqu’ils prennent la parole, puisqu’ils trouvent que les riches sont un peu pauvres dans leurs manières, puisqu’ils se permettent d’interpeler publiquement les riches sur leur pauvreté, ils trouvent que ces pauvres-là méritent d’être punis. Alors ces pauvres pénitents traitent les pauvres insolents de jaloux, de mous, ils leurs offrent leur pitié, ils leurs disent, en gros, de fermer leur gueule, parce qu’ils ne sont après tout que des pauvres.

Ils ont l’air de trouver qu’il n’y a pas assez de souffrance dans le monde, et ils se donnent la mission purificatrice d’en exercer un petit montant personnel. Les pauvres pénitents sont au moins, on peut le dire, riches de ressentiment.

Ils trouvent même que les riches, encore plus qu’eux-mêmes, ont le droit d’exercer de la violence sur les pauvres. François, un pauvre, dit à un autre pauvre : « Combien d’emploi as tu créé toi. Guy 5000 dans le monde entier. Pas si mal Guy. Quand tu aura créé autant d’emploi […] tu pourra cracher sur Guy. » La création d’emploi donne le droit de cracher sur les autres – les pauvres eux, n’ont pas le droit. La contribution économique est récompensée, dans ce système symbolique, par un droit d’exercer la cruauté.

Nous existons, de toutes façons, nous les pauvres, à travers nos riches – sans eux nous ne sommes rien, et pour cela, ils ne doivent jamais être inquiétés de leur richesse : « si une personne comme Guy Laliberté réussi et créer des milliers d’emplois et au québec et fait briller notre province….bien il mérite l’argent qu’il a » (Alexandre). Encore une fois : fermez vos gueules, les pauvres.

À celui qui veut s’en prendre à un de « nos riches », eux qui nous font exister, eux qui ont droit de nous cracher dessus pour cette raison, Johanne R. rappelle ceci : « Il a fait sa fortune tranquillement, souvenez-vous du début […], s’était pas facile. Et maintenant qu’IL a réussi on lui tombe dessus…. franchement, laissons donc vivre les riches à leur manière. À moins que l’on devienne communiste/socialliste… comme à Cuba ou l’ancienne URSS. Nous sommes un pays qui permet à tous de devenir riche ou presque, et bien vivre. Lâchez les obligations de faire çi et ça parce que l’on est chanceux dans la vie. »

Les riches (les « chanceux dans la vie ») atteignent même un statut d’impunité tellement nous leur sommes redevables, c’est la marque, du point de vue du manque et de l’autoflagellation des pauvres, des sociétés libres : « D’ailleurs il vous doit quoi Guy…. Sweet f$@:$ all! Only the strong survive and fight for your fight … » C’est la version hallucinatoire du contrat social : chacun pour soi. Les riches sont intoxiqués et les pauvres au bord de l’inanition – ils divaguent ENSEMBLE.

Les riches, on pourrait même dire, sont comme les Monsieurs, et les pauvres qui critiquent les riches, les pauvres insolents, sont comme les Madames. Les pauvres pénitents, eux, sont les enfants de ce couple. Triade freudienne, dimension sexuelle des rapports entre le haut et le bas. Ainsi, apeuré, bébé Marco Polo dit à Maman l’insolente : « Continue à vouloir dénigrer Mr et un jour tes enfants vont s’en rendre compte que vous êtes de mauvaise foi. Mme et que Mr a une limite tout de même à vouloir donner sa montagne d or (et c’est comprenable). » Bébé pauvre prend pour papa riche et rapporte maman insolente à la Gestapo. Pipi, lolo, dodo.

Et finale de cette moralité du manque : il y a quand même un échappatoire à l’enfer du manque – c’est la Bonne Nouvelle qui est répandue parmi les pauvres (et c’est vraiment une bonne nouvelle, parce que c’est les riches qui nous l’ont dit au parlement et à la télévision et dans la zone interactive). Parole de l’évangile selon Stéphanie : « Personne n’est obligé à être à quelque part. Y’en a d’autre cirque ou y’en a d’autres emploies. » Parole de l’évangile selon Jean P. : « … nous sommes sur une planète ou tous a droit faire ce qui veux de son argent si tu veux patager ton argent libre a toi mais écoeuré pas les autres et pour être riche c est a la portée de tous suffit de s enlevé les doigts du nez et du cul […]. »

 

Post-scriptum

J’ai essayé d’enlever mes doigts de mon nez et de mon cul, et je me suis retrouvée assise sur une montagne d’or. Vous penserez à ça pour le financement de la culture…

 

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Lettre à Guy Laliberté

Par Sarah Berthiaume, présentée lors de la kermesse du OFFTA sous le thème « être riche », le 14 mai 2015 aux Jardins Gamelin.

Montréal, le 14 mai 2015

 

Cher Guy Laliberté,

 

Je t’envoie cette lettre roulée dans une bouteille de liqueur, en espérant que la houle du Pacifique, par je ne sais quel miracle, l’amènera jusqu’à toi. Je sais qu’elle a sans doute plus de chance de finir dans l’estomac d’une baleine ou d’aller grossir le septième continent de plastique, mais je prends quand même une chance parce que ce que j’ai à te dire est important.

Sache d’abord que je ne suis pas ta plus grande fan. Je peux même dire que je questionne chacun des éléments qui jalonnent ton parcours et qui font de toi le multimilliardaire que tu es.

Ta grosse baraque et tes terrains de tennis flanqués au beau milieu du parc national du mont Saint-Bruno où j’allais marcher, adolescente.

Tes partys légendaires de la F1, genre de délires orgiaques avec, entre autres fantaisies, des filles livrées comme des pizzas pour satisfaire les plus gourmands de tes invités.

Le cash de ton cirque dans les paradis fiscaux du Luxembourg.

Ton apolitisme décomplexé. Tes déclarations chocs: « Je n’ai jamais voté de ma vie, sauf pour moi-même! » « Je suis citoyen de la planète! »

Et ton fameux voyage dans l’espace, qui est, on peut se le dire, un gros fantasme mégalomane patiné en entreprise humanitaire. Aller se crosser dans l’espace est une chose. Prétendre le faire pour sensibiliser les gens à la saine gestion de l’eau potable en est une autre.

Bref, toutes ces petites choses qui faisaient grandir mon mépris pour toi n’étaient qu’un avant-goût de ce que j’allais ressentir en lisant cet entrefilet dans le journal, un beau jour de 2012 :

laliberteGuy Laliberté, disait l’article, a acheté une petite île à l’est de Tahiti, en Polynésie française. Baptisée Nukutepipi, l’île sera transformée en refuge sécuritaire pour lui, sa famille et ses amis. « À cause de tout ce qui se passe dans le monde, je me suis dit que ça pourrait peut-être être l’endroit –si jamais – il y a une épidémie, une guerre globale, où je puisse emmener ceux que j’aime, ma famille »

Je te savais déjà pas trop porté sur le collectif. Mais là, franchement, c’est à un autre niveau.

Comprends-moi bien : ça n’est pas tant le fait que tu achètes une île qui me fâche. Tu n’es ni le premier, ni le dernier, à faire ça. À pousser la logique débile qui veut que l’argent permette de tout acheter, même un bout d’océan, de terre, avec ses arbres, ses fleurs, ses animaux, qui, après tout, n’appartiennent à personne et donc ne sont pas à vendre.

Non, c’est ta logique survivaliste qui m’écœure.

Rien ne me déprime plus que cette manière que tu as de t’extraire du monde comme si, déjà, tout était voué à l’échec. Comme s’il ne valait même pas la peine d’essayer de faire quelque chose, pour ne pas que cette guerre globale ou cette épidémie dont tu parles, survienne. Ni voter, ni militer, ni réfléchir, ni investir dans quoi que ce soit d’autre que toi-même. Comme si tu avais pilé assez de cash pour, en fin de compte, ne plus appartenir à ça. Ne plus dépendre de ça. Ne plus faire partie de la société.

Comme si finalement, tu étais assez riche pour être au-dessus de la vie.

Et tu en rajoutes une couche en soulignant que sur ton île, « tout sera entièrement écologique ».

C’est vraiment rassurant de savoir que lorsque la planète sera déchirée par une guerre globale ou que tout le monde sera contaminé par une mutation de l’Ebola, ton empreinte écologique sera maintenue à zéro, grâce à ton vermicompost et à tes panneaux solaires.

Tout le monde peut crever! Toi et ton nombril, au moins, aurez la conscience tranquille.

Et le plus beau, c’est que malgré toute la complaisance et la supériorité dont tu fais preuve, tu réussis quand même à être un « modèle de réussite québécoise » et à susciter l’admiration, voire la sympathie. Non seulement tu repousses les limites de la décence en justifiant chacune des manifestations ostentatoires de ton indécente richesse par un prétexte humanitaire à cinq cennes, mais en plus, tu incarnes quelque chose comme une fierté nationale.

Vraiment, c’est malhonnête. Vraiment, ça m’écœure.

Mais je t’écris quand même, parce que je dois parler de la richesse et que tu m’apparais comme quelqu’un avec qui il est bon de régler des comptes.

Je ne te servirai pas des maximes hippies « d’argent qui ne fait pas le bonheur ». Je ne suis pas naïve à ce point. Je sais bien, que cet argent fait ton bonheur à toi. Mais cet argent, pour moi, n’est pas de la richesse. C’est un magot. Un pactole. Un gros sac en jute avec un signe de piastre dessus. Une montagne d’or sur lequel tu es assis et dont tu fais profiter ta cour. Tu es un genre de néo-Séraphin bling bling (Tu seras content, d’ailleurs, d’apprendre qu’ils sont en train d’en tourner le 60e remake qui devrait sortir l’hiver prochain sur les ondes de Radio-Can.)

Ce qui m’apparaît en t’écrivant cette lettre, c’est que si l’argent donne du pouvoir et de la liberté, la richesse, elle, devrait s’inscrire dans quelque chose de plus large et de collectif. Ainsi, nous ne devrions pouvoir dire que nous sommes riches que si nous sommes ensemble.

Et quand je parle d’être ensemble, je ne parle pas seulement d’être avec notre famille et nos amis. Je ne parle pas de profiter en gang d’un tout inclus à l’écart du monde où on peut siroter des pina colada bio-équitables. Je parle d’être ensemble comme peuple, comme collectivité, comme société.

Je parle d’unir nos forces pour construire quelque chose. Quelque chose comme un projet dans lequel on pourrait se reconnaître et qui donnerait aux gens l’envie de participer. Pas d’aller se crisser sur une île déserte avec des panneaux solaires.

Je parle de contribuer. D’y mettre un peu du sien. À la mesure de ses moyens.

Ce que, visiblement, tu n’as pas du tout l’intention de faire.

Donc sur ce, Guy, je te souhaite de profiter de ton île, et pourquoi pas, de pogner un crisse de gros coup de soleil sur le coco.

Bien à toi,

 

Sarah Berthiaume

 

Sarah Berthiaume est comédienne, elle est aussi l’auteure des pièces Disparitions (Dramaturgies en Dialogue 2009, Théâtre du Double signe de Sherbrooke 2012), Villes Mortes (salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui 2011, finaliste pour le prix Michel Tremblay 2011), P@ndora (production du Youtheatre, printemps 2012) et Les Orphelins de Madrid (production du Petit Théâtre du Nord, été 2012). Sa pièce Yukonstyle a été présentée en France pour la première fois en lecture à Limoges, sous la direction d’Armel Roussel, dans le cadre de l’Imparfait du Présent, lors du Festival des Francophonies 2011, et reprise au Théâtre du Rond-Point à Paris en février 2012.

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Être riche

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFFTA

Texte rédigé dans le cadre d’une résidence au OFFTA autour du thème du festival – un débat aura lieu le 14 mai à l’occasion du lancement de la programmation.

kermesseQuand j’entends « être riche », il y a toujours cette maxime un peu plate qui me vient en tête : cultiver l’être plutôt que l’avoir. Être riche alors voudrait ne pas vouloir dire « avoir », mais dire « être » – et ainsi on pourra se dire riche sans avoir une cenne. Mais c’est une morale frugale, peut-être celle de ceux qui aimeraient donc, finalement, avoir, et qui se fortifient par dépit d’être et de ne pas avoir. Notre cher ressentiment. C’est sans doute une maxime à la frontière du catholicisme et du new age – certainement pas de notre temps, certainement pas à cette époque-ci – où l’on cherche plutôt une forme de vie qui déchire le réel (miam). De toute façon, l’être se vend comme n’importe quel avoir, et donc on s’en torche.

Il y a l’autre côté de cette même médaille, qui dit que c’est beau l’argent, que c’est noble d’être riche, qui dit même qu’il faut être riche, qu’il faut créer de la richesse, et qu’en étant riche on contribue au bien-être de l’humanité. Selon cette vision, les riches font vivre les autres, les caves qui ne sont pas capables de créer leur propre emploi. Ricardo Larrivée qui pleurniche à la télé : « Au Québec, nous n’aimons pas l’argent, nous nous méfions des gens qui font de l’argent, nous n’aimons pas nos entrepreneurs. » Canoë qui me dit : « Vous voulez être riche? Quittez votre emploi! » Le héros culturel, l’être moral par excellence, c’est le riche. Mentalité esclavagiste, s’il en est. Cela ne nous intéresse guère. Nous ne voulons pas choisir d’être maître ou esclave, nous ne voulons pas jouer à 50 Shades of Grey – fuck les gros males européens friqués du XVIIIe siècle qui se sont inventés une universalité juste pour eux et dont les descendants nous racontent qu’on est trop pauvres pour être égaux, et qui nous racontent qu’on aime ça se faire taper les fesses.

Il y a aussi dans l’idée d’être riche une sorte d’affirmation : ben c’est ça, finalement, on est riche. On l’est! Christian Bégin fait une crise à Bazzo.tv : « Mais arrêtez de nous dire qu’il n’y a pas d’argent – il n’y a jamais eu autant d’argent dans le monde, on n’a jamais été aussi riche qu’aujourd’hui. » Il s’agirait d’affirmer ce qui est : la richesse réelle, comptable, de l’humanité. Tout ce qu’il y a qu’il n’y avait pas avant, tout ce qui apparaît, le paysage qui évolue, les inventions, les nouveautés, la surproduction de tout, l’argent virtuel, notre connectivité, l’art, la vitesse, toute, toute, toute. Riches de marchandises, c’est déjà une chose que l’on peut voir même si la célébration des bébelles et du progrès nous laisse un peu sur notre faim – le moderne, c’est surtout un beau souvenir pour ma grand-mère, qui trouvait avec raison que la machine à laver était une révolution du quotidien. Ça reste un bon argument didactique pour exiger des programmes sociaux, de l’aide à la culture, du chauffage pas cher, pis la paix dans le potte pour les pauvres. Ben correct. Mais c’est toujours ben pas ça « être riche » : prendre l’avion, avoir un téléphone de 700$ dans sa poche, des belles tours à condo, des jets privés, des collections de chaussures, du linge de saison. Moi, en tous cas, ça me gêne de penser que c’est riche d’être affublé de cette vie-là –qui n’a jamais fait l’objet d’un choix, d’un goût politique, d’une idée de justice, d’une décision, d’un projet.

La version contemplative ou hippie d’être riche, elle, n’est pas pour tous, et comporte sa dose de providence un peu difficile à avaler pour les renégats de notre génération, mais elle dit au moins : c’est-tu beau ce qu’il y a, parce que c’est, parce que c’est là, et on en jouit, infiniment, et que cela nous est donné sans rien demander en retour – tout ce qu’il y a était là avant nous et sera là après, nous arrivons dans le monde, et nous sommes riches de ce monde, sans même n’en avoir rien fait. L’aubaine d’être sur terre, en quelque sorte. Un aphorisme de Fernando Pessoa dit tout, et nous apaise, et nous fait sentir riche (mais aussi peut-être plutôt faible que riche, c’est le principal problème de cette approche) : « Un homme peut, s’il est vraiment sage, jouir, sur une chaise, de tout le spectacle du monde, sans savoir lire, sans parler à personne, en n’utilisant que ses sens, à la condition que son âme ne soit jamais triste. »

Une version athée de cette idée de la richesse du monde et de notre participation à celle-ci par le seul fait d’exister, nous fait entrevoir ceci que nous sommes riches de ce qui est possible. Chaque moment, chaque action, chaque situation est toujours gorgée de toutes les possibilités – agir n’est pas seulement le fait plate de « faire des choix », comme dans « tu as fait des choix », ou « assume tes choix », ou « j’ai fait le mauvais choix ». Seule la culpabilité empêche de voir. Agir, c’est se mettre la face dans le plat de bonbon, mordre dans tout, prendre la plus grosse bouchée qu’on peut – advienne que pourra. Agir c’est se repaître du monde dans l’activation des possibles indéfinis et infinis qu’il recèle. C’est pas bête. C’est encourageant. Mais n’est-ce pas aussi épeurant, de penser que l’on peut jouir de tout? Le grand potlatch est porteur à notre époque d’acier et d’écritures électroniques de grandes destructions.

La version punk de la richesse est pas si pire non plus. Ça nous dit quelque chose comme : on a le droit de tout faire, et on a la capacité de le faire soi-même. Fais tes choses, n’attends pas de recevoir de la formation, ne t’achète pas de diplômes, ne fait pas une carrière – il n’y a pas de médiations institutionnelles qui tienne entre nous et la jouissance de la richesse de tout. Tout peut s’apprendre, tout se pratique, tout se donne pour autant qu’on suscite la rencontre avec tout. Parce qu’on est riche de tout son temps. Le « do it yourself » implique un gros décrochage du besoin de reconnaissance sociale (le gros moteur pétaradant de l’histoire selon Hegel), ça demande une certaine modestie : tes affaires risquent de faire amateur, tu vas être riche, mais ça paraitra pas. C’est dur ça. Affaire de style aussi sans doute. C’est quand même rassurant de savoir, après tout, que si on voulait être riche, on pourrait.

Nous arrivons ainsi à la proposition communiste contemporaine – qui est une proposition ontologique plutôt que politique. Elle nous parle de ce que Christian Bégin montre à Philippe Couillard par la fenêtre de l’avion, mais en version sociale : toute cette richesse qui est là, elle est le fruit d’une nécessaire coopération générale entre les humains. C’est la forme matérialisée de l’intelligence collective. Elle nous dit : on peut tout faire, d’ailleurs on l’a fait et on continue de le faire, et en plus, imagine, tout ça est à nous tous, à n’importe qui, parce que tout ça est le fruit de la coopération humaine, c’est notre affaire, ensemble. Tout ce qu’il nous reste à faire, pour être riche, c’est de savoir ça – que tout est à nous. Grosse séduction, gros démons.

Il y a même une version libérale de ce communisme ontologique, qui évoque quelque chose comme une possession mutuelle de tous par tous, possession qui fait cette interaction et cette production diverse et variée que nous appelons, faute d’une meilleure intelligence des choses, société. On en appelle alors à une philosophie des possessions, de tout ce qui possède et est possédé, incluant toutes les entités, les animaux, les rêves, les étoiles, les bactéries, les souvenirs, la violence et le plaisir, l’art, les amis, les bagnoles et les autres, et qui fait la trame de la vie commune. Être riche en possessions croisées, dès lors. Posséder et être possédé, de manière infinie et indéfiniment variée. Un monde qui s’ouvre à l’imagination politique.

 

 

Au final, j’aimerais dire qu’être riche, c’est, ou ça doit être quelque chose qu’on active. Qu’on activerait. Parce que l’ambiance existentielle (sans parler de l’économie) est plutôt à la pauvreté – ne pas savoir, ne pas valoir, ne pas être au top, se battre pour être le meilleur, gagner, décrocher, survivre, se dépasser, changer, s’améliorer, trouver les autres plus talentueux que nous, cacher ses échecs, se blanchir les dents, avoir des dettes, être en retard. Tout ce qu’il nous manque – cela semble infini.

Or, activer l’être riche, arrêter la pauvreté (ou la généraliser, si on parle en termes économiques plutôt qu’existentiels), ça implique une prémisse obligatoire, celle de la gratuité de tout – et en conséquence l’impossibilité du manque. C’est la prémisse obligatoire d’un passage à l’acte. Ne manquer de rien, le savoir.

Ma question de philosophe en résidence : est-ce que tout est gratuit? À mon avis, notre être riche, le passage à l’acte, dépend de la réponse que nous donnons à cette question.

Manifestation artistique annuelle créée aux abords du Festival TransAmériques (FTA), le OFFTA tient sa neuvième édition du 27 mai au 4 juin 2015.

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