Archives de Tag: science

Psilocybe quebecensis: esquisse d’un myco-mythe

Par Simon Labrecque

Tous les témoins sont de faux témoins.

Paule Thévenin[1]

Là, on va s’administrer nos deux sacrements : prendre un café et lire la Flore laurentienne.

André Ferron[2]

Avec les grands vents du printemps qui annoncent le solstice d’été et la Saint-Jean-Baptiste attenante – ce carnaval païen qu’on aura tenté de dompter par la captation d’un nationalisme étatisé de chars allégoriques puis de spectacles dans les parcs –, il convient de songer aux voyages à faire pour s’éventer. Du même coup, on peut aussi se pencher sur ce qu’il sera possible de cueillir ou de récolter l’automne venu, peut-être pour le garder tout l’hiver prochain jusqu’au solstice, ou encore pour passer au travers de cet hiver sans trop que ça ressente le renfermé, à une époque où la prise quotidienne de microdoses de drogues psychédéliques est envisagée comme un traitement plausible de la dépression. Voici donc une esquisse de recherche sociale sur un champignon hallucinogène local dont l’existence est mal connue et parfois même niée.

 

Rumeurs

Étonnement initial, thaumazein mineur mais tenace : dans l’encyclopédie électronique amatrice la plus populaire au monde, la page dédiée au champignon indigène réputé « modérément hallucinogène » Psilocybe quebecensis existe en langue anglaise, en asturien, en espagnol, en suédois, en cebuano et en winaray (deux langues bisayas parlées aux Philippines), mais pas en français! J’ai découvert ce fait alors que j’entendais moi-même ce beau nom pour la première fois, assez tardivement. Une enquête sommaire alentour m’a révélé que mon ignorance était généralement partagée. Pourquoi donc ne connaît-on pas ce champignon, icitte?

Dans leur petit manuel d’initiation à la mycologie, Champignons du Québec et de l’Est du Canada, Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau mentionnent pourtant ce psilocybe en toutes lettres. Il est vrai qu’ils le font très rapidement. Dans leur introduction, seule une courte section traite des champignons hallucinogènes (notamment de la très puissante amanite tue-mouche, amanita muscaria, décrite et imagée plus loin). Ils écrivent ceci :

Roger Heim, grand spécialiste des champignons hallucinogènes, dénombre, au Mexique seulement, une douzaine de Psilocybes, un Strophaire et deux Panéoles qui produisent des effets hallucinogènes. Ces champignons renferment de la psilocybine, une substance qui, par sa composition chimique se rapproche du fameux L.S.D. 25. La psilocybine produit chez les individus des sensations d’euphorie et d’extase, donne l’impression d’être un grand personnage et de posséder beaucoup de connaissances, entraîne finalement des hallucinations colorées.

Au Québec, il semble que les Amérindiens connaissaient l’Amanite tue-mouche. On a aussi identifié récemment un Psilocybe, le Psilocybe quebequensis (très rare), présentant une concentration en psilocybine aussi forte que celles des champignons mexicains. Il s’ajoute aux quelques petites espèces, Panéoles et Strophaires, qui contiennent, à des degrés moindres, des principes hallucinogènes[3].

Peut-être en raison du fait qu’il est réputé « très rare », le Psilocybe quebecensis (ou quebequensis) ne se trouve toutefois pas parmi les champignons décrits et imagés dans le guide. Pour en savoir plus, il faut consulter d’autres documents. Une recherche rapide permet de découvrir que le nom complet du champignon contient, comme c’est l’usage, le nom des responsables de sa découverte, c’est-à-dire de sa description initiale. Ce filon nominal mène à une sorte d’histoire de notre champignon. Cette histoire se construit, elle s’écrit à partir d’archives aujourd’hui disponibles en ligne.

 

Psilocybe quebecensis Ola’h & Heim

Le petit champignon connu (ou méconnu) sous le nom de Psilocybe quebecensis a été découvert par les mycologues György-Miklós Ola’h (ou Oláh) et Roger Heim près de Québec, à l’automne 1966. Leur découverte a été publiée pour la première fois à Paris, en mars 1967, dans les Comptes rendus hebdomadaires des séances de l’Académie des sciences. Série D, Sciences naturelles. Les deux premiers paragraphes de ce texte offrent un récit d’origine qui met en scène cette volonté de savoir qui mène à ce que le marin Jacques Cartier appelait jadis descouverture :

Dans la vallée de la rivière Jacques Cartier, comté de Québec, région régulièrement inondée par les crues de ce cours d’eau, notre attention fut attirée lors d’une excursion faite ensemble, le 28 septembre 1966, par un Agaric du genre Psilocybe dont le carpophore bleuissait au toucher [un signe de présence de psilocybine]. Quelques jours plus tard, en un endroit plus sablonneux, peuplé d’arbres feuillus, dominé par des aulnes et des bouleaux, l’un de nous (G. O.) récoltait une vingtaine d’autres spécimens de la même espèce.

L’examen de ces échantillons (no 092 Que.) révélait qu’ils appartenaient à la stripe silvatica et n’étaient pas sans ressemblance avec les Psilocybe silvatica (Peck) et surtout pelliculosa Smith, ce dernier propre aux États-Unis, renfermant de la psilocybine d’après Tyler. L’intérêt tout particulier qui s’attachait à la présence d’une espèce hallucinogène septentrionale dans l’Est du Canada nous a incités à en entreprendre l’étude approfondie[4].

Suivent des descriptions des caractères macroscopiques, des caractères microscopiques et de l’habitat du champignon, puis une caractérisation de la psilocybine et de la psilocine.

La même année, Ola’h a publié seul un article dans Naturaliste canadien précisant la description de Psilocybe quebecensis, donnant la diagnose latine et indiquant « les méthodes biochimiques utilisées en vue de mettre en évidence la présence des corps indoliques psychotropes isolés de ce champignon[5] ». Ola’h insiste dès l’introduction :

Nos investigations nous ont conduit à la conclusion que notre échantillon (no. 092 Que.) appartenait à la stripe Silvatica et marquait le plus de ressemblance avec les Psilocybe silvatica (Peck) Comb. nov. et P. pelliculosa (Smith) Comb. nov.

Toutefois, il possède suffisamment de critères différentiels spécifiques à la fois d’ordre macro- et microscopique, en même temps que chimique, pour que nous puissions le décrire comme une nouvelle espèce[6].

Ces caractéristiques distinctives sont précisées dans l’article. Heim est remercié à la toute fin pour sa révision et pour ses « nombreux conseils pratiques quant à la description de cette nouvelle espèce[7] ».

Enfin, en 1973, Ola’h a publié seul un article en anglais dans Mycopathologia et Mycologia applicata sur la « structure fine » de Psilocybe quebecensis. L’article présente un grand nombre d’images de l’« ultrastructure » du champignon prises avec un microscope électronique à l’Université Laval. En introduction, le mycologue dit avoir été capable de retrouver le psilocybe à plusieurs reprises après les cueillettes initiales :

Psilocybe quebecensis Ola’h & Heim investigated is growing in the vicinity of Quebec City. Since the first collection in 1966, we found it regularly every year at the same spot or in a similar habitat at a different area[8].

Dans les quelques écrits ultérieurs qui portent sur Psilocybe quebecensis, cependant, la rareté du champignon sera soulignée à répétition, comme c’est le cas dans le guide de Lebrun et Guérineau. Comment expliquer que Ola’h, lui, en trouvait régulièrement? A-t-il révélé le lieu précis de ses trouvailles initiales à qui que ce soit, outre Heim? Pour répondre, il semble qu’il faille d’abord en savoir plus sur le principal intéressé.

 

Ola’h

György-Miklós Ola’h est né est Hongrie en 1935. Diplômé à Paris, professeur-chercheur au Laboratoire de mycologie du Département de phytotechnie de la Faculté d’agriculture à l’Université Laval, à Québec, il s’est éteint le 24 mai 2008. Son ouvrage le plus connu est un court traité populaire, Le pleurote québécois : comment cultiver ce champignon et comment le cuisiner, publié aux presses de l’Université Laval en 1975. Une seconde édition a été publiée en 1981[9]. La même année, l’ouvrage est paru en traduction anglaise aux mêmes presses, sous le titre A new way to grow edible mushrooms: white Pleurotus.

Dans le monde savant, il semble que Ola’h était surtout connu pour ses travaux au niveau intermédiaire de l’« ultrastructural », visible à l’aide de microscopes électroniques. En 1978, avec Oto Reisigner et Gérard Kilbertus, il publia d’ailleurs Biodégradation et humification : atlas ultrastructural, aux presses de l’Université Laval.

Ola’h était aussi connu pour ses travaux sur les champignons hallucinogènes. En plus de ses articles sur Psilocybe quebecensis, découvert avec Heim, il publia un traité intitulé Le genre Panaeolus : essai taxinomique et physiologique, en 1969, un mémoire hors-série de la Revue de mycologie du Laboratoire de cryptogamie du Museum national d’histoire naturelle, à Paris. Roger Heim (1900-1979) fut d’ailleurs professeur au Museum, qu’il dirigea de 1951 à 1965, l’année précédant la découverte de Psilocybe quebecensis.

Comme le rappellent Lebrun et Guérineau dans leur petit guide d’identification, c’est en fait Heim qui est mondialement reconnu comme le « grand spécialiste des champignons hallucinogènes », notamment en raison de son livre Les champignons toxiques et hallucinogènes, publié une première fois en 1963 puis réédité dans une seconde version « entièrement revue et augmentée » en 1978, chez Boubée, à Paris. En 1958 Heim et l’ethnologue Robert Gordon Wasson publiaient par ailleurs Les champignons hallucinogènes du Mexique. Études ethnologiques, taxinomiques, biologiques, physiologiques et chimiques aux éditions du Muséum national d’histoire naturelle. Ce livre reprend notamment le célèbre récit de la rencontre entre les savants et la guérisseuse mazatèque Maria Sabina, au Mexique, d’abord publié dans Life Magazine. Ce récit a donné lieu à une grande vague de « tourisme psychotrope », plusieurs jeunes cherchant à rencontrer Maria Sabina et, surtout, à utiliser pour leur compte les psilocybes mexicains.

L’ombre de Heim, flanquée des ombres de Wasson et de Maria Sabina, est peut-être trop grande pour que nous puissions éclairer plus précisément le caractère de son jeune collègue d’origine hongroise. Les informations détaillées sur la vie et les pratiques de Ola’h sont loin de pulluler. Seules des généralités semblent énonçables. Autrement, c’est la spéculation qui envahit rapidement tout l’horizon.

Au cours des années 1960 et 1970, Ola’h n’est assurément pas devenu le Timothy Leary de la vallée du Saint-Laurent, malgré sa découverte d’un psilocybe local dont le nom même (sans parler de sa propension à bleuir!) aurait eu de quoi séduire la jeunesse québécoise en quête de voyages et d’expérimentations. Celles et ceux qui prêchaient une « révolution psychédélique » ont néanmoins reconnu son travail et fait circuler son nom, entre autres à Montréal. La présence répétée du nom de Ola’h dans Mainmise, par exemple, n’a pas suffit à faire connaître Psilocybe quebecensis à grande échelle. Il semble que celles et ceux qui consomment des champignons hallucinogènes se soucient peu de l’espèce précise qu’elles et ils ingèrent, et que celle-ci est rarement quebecensis.

 

Mainmise sur les champignons

Quelques traces du travail de Ola’h sur Psilocybe quebecensis se retrouvent dans la revue contre-culturelle « kébékoise » Mainmise. Ces traces sont liées à l’intérêt de « la contre-culture » pour les champignons, les hallucinogènes et les drogues de manière générale.

Le premier grand article illustré sur les champignons paru dans la revue (fondée en octobre 1970) date de l’automne 1972 et est signé par Jean Basile. L’article ne mentionne par Ola’h et porte presqu’exclusivement sur l’amanite tue-mouche, ce très beau champignon vénéneux qui cause des hallucinations, des troubles nerveux et gastriques, et qui était utilisé dans plusieurs pratiques chamaniques, notamment en Sibérie.

Basile prend acte de la publication récente de deux ouvrages qui plaçaient la civilisation occidentale « dans son entier sous le chapeau rutilan [sic] du “champignon soleil égal de l’or” » et de la muscarine qu’il contient : Le champignon sacré et la croix. Étude de la nature et des origines du christianisme dans les cultes de la fécondité du Proche Orient ancien, de John M. Allegro (1969, trad. 1971), et Soma, Divine Mushroom of Immortality, de R. G. Wasson (1968)[10]. Fait intéressant, lorsqu’il présente la distribution planétaire de l’amanite tue-mouche, Basile écrit :

[Il est] largement répandu en Eurasie et en Amérique. On en signale partout au Canada, dans le Wisconsin et même en Californie. Il est donc probable que vous ayez tous vu, au moins une fois dans un bois de pins, ce champignon beaucoup moins rare, beaucoup moins connu que les fameux psilocybes de l’Amérique centrale[11].

Par cette dernière indication, le co-fondateur de Mainmise démontre bien son ignorance exemplaire de l’existence même d’un champignon local, Psilocybe quebecensis, proche parent des « fameux psilocybes de l’Amérique centrale ». Les autres mentions de psilocybes dans l’article vont dans le même sens. Dans sa conclusion intitulée « Où en sommes-nous? », Basile écrit ceci :

Il n’existe pas, dans nos universités, de chaire de drogues comparées et c’est dommage. On pourrait, par exemple, tenter d’analyser les rapports qui existent entre le psilocybe mexicain et l’Amanita muscaria. On pourrait comparer évolution sociale et légende. On pourrait aussi placer quelque part notre Québec entre les Chamanes de Sibérie qui dansaient, tragiques en frappant sur leurs tambours divinatoires et les curanderos mexicains qui, dans leurs cabanes, bourrées de psilocybe tentaient de mettre face à face les dieux et l’homme. Il faudrait relire nos vieilles légendes, nos vieilles chansons. Il faudrait ne pas faire comme Robert-Lionel Séguin dans sa « Sorcellerie au Québec du 17e au 19e siècle », excellente compilation historique mais linéaire et vidée de toutes visions un peu modernes. Ainsi, nous passerions moins vite que lui sur la légende du moissonneur qui moissonne si vite qu’on le soupçonne de magie; on lui vole sa faucille; on découvre un bouchon au bout du manche; on l’ouvre et une mouche s’en échappe. Une mouche? Cela ne rappelle-t-il pas le surnom de l’Amanite Muscarie : Amanie tue-mouche. Cette fameuse mouche que l’on rencontre encore dans un commentaire de Marie de l’Incarnation qui soupçonne les « divagations mystiques » d’une de ses filles d’avoir été provoquée par les « mouches de l’enfer »; nous ne conclurions pas si vite, avec M. Séguin, que ces « mouches de l’enfer » sont les « ancêtres de nos feux-follets ». De même, nous ne passerions pas trop vite devant cette légende québécoise qui veut que l’aiguillette, cette maladie de l’impuissance, soit guérie par l’urine. De quelle impuissance s’agit-il et de quelle urine? Car, inutile de se le cacher, il existe une drogue majeure québécoise. Ce pourrait être le tabac ou le chanvre qui poussent ici très bien. Je crois cependant qu’il faudrait aller chercher du côté de l’Amanita muscaria.

Nous aurions alors un portrait de nous-même [sic], une identité magique qui n’est pas encore prévue par le parti québécois[12].

Trois ans plus tard, à l’automne 1975, Mainmise publia un « mini-dossier portatif » en deux parties intitulé « Champignons hallucinogènes du Kébek » dans le numéro d’automne marquant son cinquième anniversaire. La découverte de Psilocybe quebecensis avait fait son chemin, depuis l’article de Basile, et le champignon figurait à la une du dossier. Tenait-on là la « drogue majeure québécoise », la clé d’une « identité magique » du « Kébek », appropriable chaque automne en montant dans le bois?

 

Mainmise et p. quebecensis

Le « mini-dossier portatif » automnal de Mainmise est introduit ainsi :

Septembre et octobre sont la période d’abondance des champignons hallucinogènes du Kébek. Avec l’équinoxe d’automne au milieu de tout ça, le moment correspond à la grande fête de la Récolte et de la Corne d’abondance. Bin sûr, on en trouve aussi en juillet et en août, mais il faut pour cela un été assez humide. Ce dernier été, par exemple, fut très chaud et avec pas trop de pluie; résultat : presque personne n’a trouvé d’amanites. Mais dès la mi-septembre, les téléphones n’arrêtaient pas pour annoncer qu’on venait d’en trouver plein un champ ou un sous bois.

Le mini-dossier est en deux parties : a) un texte de Pierre et Louis, deux trippeux consciencieux de Kébek-city, sur deux psilocybes locaux et l’amanite tue-mouche; b) une autre divagation (sous forme de récitatif) de Georges sur le message des champignons[13].

La présentation de Psilocybe quebecensis par Pierre et Louis résume d’abord l’article de Ola’h dans Naturaliste canadien puis donne les caractéristiques permettant d’identifier le champignon. Vient ensuite ce paragraphe sur leur expérience :

Il y a maintenant presque 10 ans que ce champignon a été découvert, mais très peu d’informations sont parvenus jusqu’au public. Lorsque nous avons enfin découvert l’article de Ola’h, ce fut l’allégresse! Nous sommes allés sur les bords de la Jacques-Cartier, à la mi-septembre, au début du parc des Laurentides. Les conditions semblaient idéales, il y avait beaucoup beaucoup de champignons, mais nous n’avons pas trouvé de psilocybe quebecensis. Certains lui ressemblaient, mais aucun ne bleuissait lorsqu’on cassait la tige près du chapeau. On était un peu découragés, mais la journée fut si belle, et les montagnes si majestueuses, qu’on va retrouver [sic] à la fin de septembre. Peut-être serons-nous plus chanceux![14]

Quant au Panéolus Spinctrinus, également étudié par Ola’h, ses propriétés hallucinogènes sont inconstantes et Pierre et Louis n’ont ressenti aucun effet suite à l’ingestion d’une quinzaine de champignons frais. Enfin, ils ont essayé l’amanite tue-mouche de quatre manières différentes. Ils ont été malades à plusieurs reprises, « sans jamais halluciner ».

Le texte de Georges, « À quoi rêvent les champignons hallucinogènes », se concentre sur l’amanite tue-mouche et n’évoque qu’à la toute fin Psilocybe quebecensis, en passant.

L’année suivante, Mainmise publie une traduction libre d’une entrevue accordée par R. Gordon Wasson à la revue High Times, avec des extraits d’autres textes[15]. Le traducteur ajoute une note dans le texte lorsque Wasson mentionne Heim, indiquant « co-découvreur avec G.M. Ola’h, du Psilocybe quebecensis », et il publie un court extrait de l’article de Ola’h dans Naturaliste canadien, en encadré.

Enfin, en 1977, un an avant la fin de Mainmise, la Mère Michel a publié un entretien avec René Pomerleau, autre mycologue de l’Université Laval qui était cité pour son grand guide d’identification dans l’article de Basile, en 1972. Dans l’entretien, le psychopathologiste forestier, fondateur du Cercle des mycologues amateurs de Québec, se présente comme le premier à avoir trouvé la maladie hollandaise de l’orme au Canada, à Saint-Ours et à Berthier en 1944[16]. Pomerleau déclare également avoir peu d’intérêt pour les expérimentations de « la contre-culture » avec les champignons hallucinogènes.

Surtout, il y a ce court échange autour du livre à venir de Pomerleau :

MM : Parlez-nous donc encore du livre que vous êtes en train d’écrire…

RP : Donc, ce ne sera pas un livre de vulgarisation. Ça va être un gros bouquin scientifique qui coûtera une quarantaine de dollars ou plus. Il sera cependant axé sur l’utilisation par les gens des espèces comestibles.

MM : Ce sera quand même la flore complète des champignons charnus québécois?

RP : Oui, mais faite d’après mes connaissances à moi.

MM : Il y a combien de temps que vous travaillez à ce livre?

RP : On peut dire que ça fait maintenant deux ans. C’est-à-dire que j’avais décidé, il y a trois ans – je suis retraité depuis 1970 – de faire un nouveau livre de vulgarisation avec cent, cent cinquante espèces. Il y a alors des jeunes qui m’ont dit : « C’est très beau ça, mais pourquoi ne laissez-vous pas tout ce que vous savez sur les champignons? » Ça m’a frappé. Moi, je reprochais justement aux autres, notamment à des types comme Jacques Rousseau qui ne nous a pas laissé sa flore du Nord, de ne pas avoir laissé un certain nombre de choses qu’ils savaient très bien. C’est un peu ce qui m’a décidé.

MM : Incluez-vous, dans votre flore, le psilocybe quebecensis?

RP : Non. Je suis contre. Ce n’est pas une espèce nouvelle. D’ailleurs c’est moi qui ai le premier cueilli ce champignon, avec mon ami Roger Heim. C’est une espèce déjà découverte aux États-Unis par Peck et qu’il a décrite sous le nom de psilocybe caerulipes, c’est-à-dire « à pied bleu ». En outre, ce champignon est extrêmement rare au Québec.

MM : La question peut paraître bizarre, mais, quand vous en trouvez une, comment faites-vous pour vous rendre compte que vous avez découvert une espèce nouvelle?

RP : Il faut connaître tout ce qui s’est publié, tout ce qui s’est fait dans le domaine là-dessus et savoir que ça n’existe pas, que c’est différent de tout ce qui a été trouvé[17].

À demi-mots, Pomerleau ne traite-t-il pas Ola’h d’incompétent, voire de mystificateur, dans cet entretien? En plus de nier l’existence même de psilocybe quebecensis comme espèce distincte, séparée, Pomerleau affirme ici avoir été le premier à cueillir, avec Heim, ce champignon mal identifié! Un conflit au sein de la petite communauté des mycologues de la ville de Québec saurait-il expliquer que Ola’h et psilocybe quebecensis soient pratiquement tombés dans l’oubli?

 

Une époque mêlée

Lorsque Agriculture Canada republie, en 1981, Champignons comestibles et vénéneux du Canada, de J. Walton Groves, d’abord publié en 1962, S. A. Redhead de l’Institut de recherches biosystématiques de la Direction générale de la recherche ajoute un addenda daté de 1979. Ce court texte contient un commentaire sur la réédition du livre et la seule description d’un psilocybe contenue dans l’ouvrage. Fait intéressant : en couverture de l’ouvrage on trouve une morille et une amanite tue-mouche!

Dans son addenda, Redhead indique qu’à l’époque de la première publication, en 1962,

un vaste redécoupage des genres en fonction de critères microscopiques était en cours, donnant naissance à une foule de nouveaux noms et de nouvelles acceptions. Leur reconnaissance par l’ensemble des mycologues était loin d’être garantie; pour cette raison, J. Walton Groves a choisi des noms de genre bien établis, qu’il a utilisés dans leur acception conventionnelle. Toutefois, bon nombre des modifications mentionnées dans l’édition de 1962 sont aujourd’hui acceptées, et quelques nouveaux noms de genres ont été proposés depuis. Comme certains d’entre eux ont fait leur apparition dans les ouvrages de vulgarisation, une mise à jour de la nomenclature s’imposait. Le recours à des caractères microscopiques pour la définition d’un grand nombre de genres est inévitable, ce qui malheureusement complique la tâche du mycologue amateur[18].

Les pages suivantes contiennent ladite « mise à jour de la nomenclature et de la taxonomie ». Avant, Redhead ajoute ce commentaire spécifique sur les psilocybes :

Depuis 1974, la possession de champignons d’origine canadienne ou étrangère renfermant les drogues réglementées psilocine et psilocybine est illégale au Canada. Un certain nombre d’espèces canadiennes des genres Psilocybe, Panaeolus et Conocybe renferment ces hallucinogènes. Certaines d’entre elles sont mal caractérisées et ont une aire de répartition peu connue. Il s’agit dans tous les cas de petites espèces peu visibles et peu susceptibles d’attirer l’attention des mycophages. L’espèce la plus fréquemment récoltée est décrite ci-après[19].

Cette espèce est nommée Psilocybe semilanceata (Fr.) ex Kummer, et elle est qualifiée de vénéneuse. Voici ce que Redhead inscrit sur sa répartition :

De septembre à novembre : seul ou en groupes dans les pâturages ou les autres endroits herbeux dans les régions maritimes de l’Est et de l’Ouest.

Le Psilocybe silvatica (Pk.) Singer et Smith et le P. pelliculosa (Smith) Singer et Smith lui ressemblent mais viennent plutôt dans les régions boisées et possèdent des spores plus petites. Un certain nombre d’autres espèces hallucinogènes caractérisées par un port de collybie, avec parfois un anneau bien défini, se rencontrent aussi au Canada[20].

Aucune mention nominale de Psilocybe quebecensis, cependant. Aucune mention non plus de Psilocybe caerulipes, que Pomerleau favorise aux dépens du premier. Du côté des mycologues amateurs contemporains du Québec, cependant, on énonce une différence entre quebecensis et caerulipes. Du second, on dit :

Le bleuissement de toutes les parties de ce psilocybe au froissement ou avec l’âge aide à le reconnaître, mais bleuit surtout à la base du pied.

Le très rare P. quebecensis, semblable à l’œil nu, bleuit beaucoup plus.

 

Hongrie et agarics

L’auteur, comédien et animateur britannique Stephen Fry raconte que son grand-père maternel, Juif originaire d’Europe orientale, disait qu’un Hongrois, c’est le seul type au monde qui peut entrer derrière quelqu’un dans des portes tournantes et ressortir devant.

C’est pratiquement tout ce que je sais des Hongrois (s’il s’agit d’un savoir), à part le fait qu’ils parlent une langue finno-ougrienne, qu’ils furent liés à deux empires au siècle dernier (avec l’Autriche des Habsbourg et la Russie soviétique), et qu’une caméraman hongroise a récemment fait trébucher un immigrant pendant qu’elle filmait sa course. Les années 2010, en Hongrie, seraient marquées par le populisme de droite de Viktor Orban.

J’ai aussi quelques vagues souvenirs d’une analyse par Hannah Arendt de la résurgence de la tradition souterraine des conseils ouvriers et de l’importance des pratiques narratives de mise en récit de l’histoire lors de l’Insurrection de Budapest, en 1956. Je sais aussi que la Hongrie est le pays du cinéaste Belá Tarr et le décor de ses films splendides. Enfin, il y avait bien tous ces timbres avec l’inscription Magyar posta qui circulaient parmi les philatélistes amateurs, lorsque j’étais enfant, et qui provenaient justement de Hongrie. Parmi ces timbres, notons qu’il en existe un à l’effigie de l’amanite tue-mouche, un champignon qui aurait joué un rôle important dans le chamanisme hongrois, mais dont on a oublié les usages précis. Seules demeurent des traces obliques dans les légendes et les récits, comme par exemple ce fait que le sorcier vagabond des vieilles histoires hongroises est réputé demander du lait à chaque habitation qu’il croise – or, le lait, comme on le sait peut-être, permet par ses propriétés de limiter les effets des champignons hallucinogènes (un truc utile en cas de dérapage)[21].

Le philosophe-artisan Robert Hébert m’a posé une question intéressante, qui m’a fait remarquer une possibilité, lorsque je lui ai fait part de mes recherches autour de Ola’h et de psilocybe quebecensis. La venue de György-Miklós Ola’h dans la vallée du Saint-Laurent serait-elle liée à la Révolution hongroise de 1956? Cette possibilité de lien inaperçue m’a tout de suite paru plausible, du moins chronologiquement, puisque notre mycologue est né en 1935. Il avait donc 20 ou 21 ans lors de l’insurrection dans laquelle les jeunes, et surtout les étudiantes et les étudiants, jouèrent un rôle de premier plan! Ola’h était-il un réfugié politique ayant trouvé un sauf-conduit par la mycologie?

Au moins deux avenues s’offrent aux recherches suivant cette esquisse. Une première trajectoire serait documentaire et se soucierait, par exemple, de réaliser des entretiens avec des personnes qui ont connu Ola’h, Pomerleau, voire Heim, Peik et d’autres mycologues impliqués dans la détermination de l’existence de Psilocybe quebecencis. Une seconde trajectoire serait fictionnelle et se soucierait, par exemple, de rendre vivants par un roman ou une nouvelle les rapports qui ont pu exister entre les mycologues et la contre-culture lors de la Révolution tranquille « kébékoise ». Une troisième trajectoire pourrait peut-être aussi être envisagée : repartir à la chasse dans la vallée de la Jacques-Cartier et tout centrer sur l’objet, c’est-à-dire sur le champignon lui-même, de préférence à l’automne. Il faut sans doute rappeler ici que la possession de ce champignon est illégale. Aux philosophes et aux juristes, demandons si on peut manger sans posséder.


Notes

[1] Dans Jérôme Prieur et Gérard Mordillat, La véritable histoire d’Artaud le Mômo, France, 1992, 85 min.

[2] Narrateur, originaire (comme sa compagne Nicole) du comté de Maskinongé, dans Réjean Ducharme, L’hiver de force [1973], Paris, Gallimard, coll. Folio, 1984, p. 48.

[3] Denis Lebrun et Anne-Marie Guérineau, Champignons du Québec et de l’Est du Canada, Québec, éditions Nuit Blanche, 1988, pp. 22-23.

[4] György-Miklos Ola’h et Roger Heim, « Une nouvelle espèce nord-américaine de Psilocybe hallucinogène : Psilocybe quebecensis G. Ola’h et R. Heim », C. R. Acad. Sc. Paris, t. 264 (20 mars 1967), Série D, p. 1601.

[5] György-Miklos Ola’h, « Nouvelle espèce de la flore mycologique canadienne », Naturaliste canadien, t. 94, 1976, p. 573.

[6] Ibid., p. 574.

[7] Ibid., p. 587.

[8] György-Miklós Oláh, « The Fine Structure of Psilocybe Quebecensis », Mycopathologia et Mycologia applicata, vol. 49, n4, 1973, p. 321.

[9] Ralph H. Estey, « A history of mycology in Canada », Canadian Journal of Botany, vol. 72, n6, 1994, p. 758.

[10] Jean Basile, « L’amanite tue-mouche », Mainmise, n16, septembre 1972, pp. 72-97. Pour une raison qui m’échappe (et qui échappa sans doute aux correcteurs de Mainmise, s’il y en avait), Basile désigne l’auteur du premier livre comme John D. Allegro tout au long de son texte, mais écrit la bonne initiale, M., dans sa bibliographie en fin de texte.

[11] Ibid., pp. 76-77.

[12] Ibid., pp. 95-96.

[13] Collectif, « Champignons hallucinogènes du Kébec. Un mini-dossier portatif », Mainmise, n52, troisième trimestre 1975, p. 6.

[14] Ibid., p. 7.

[15] Mère Michel, « Les champignons hallucinogènes d’Amérique », Mainmise, n65, décembre 1976, pp. 26-29.

[16] Mère Michel, « René Pomerleau. Rencontre avec le plus grand spécialiste des champignons québécois », Mainmise, n69, deuxième trimestre 1977, p. 43.

[17] Ibid., p. 44.

[18] Dans J. Walton Groves, Champignons comestibles et vénéneux du Canada, Direction générale de la recherche, Agriculture Canada, Ottawa, 1981, p. 323.

[19] Ibid.

[20] Ibid., p. 324.

[21] Mihály Hoppál, « Le chamanisme dans la culture hongroise », Ethnologie française, vol. 36, n2, 2006, pp. 218-219.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque