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Remarques sur le concept d’incystence: un cas d’auto-traduction

Par Simon Labrecque

Dans une recherche politologique récente, écrite et principalement pensée en langue anglaise, j’ai été amené à forger (to coin) le terme – voire à créer le concept – d’« incystence ». Lorsque j’essaie de parler de ce terme ou de ce concept en langue française, je dois maintenant faire un choix d’auto-traduction. J’aimerais ici formuler quelques remarques quant aux enjeux de cette décision à prendre. J’aimerais du même coup témoigner du fait que le souci pour les problèmes qui se posent dans la pratique de la traduction des sciences humaines et sociales a été éveillé par ma participation au chantier de recherche Traduire les humanités au cours de l’année 2013-2014.

Sur un plan pratique, l’alternative qui d’emblée s’offre à moi est ou bien d’utiliser le même mot, « incystence », dans une forme francisée, « incystance », dont seule la graphie est nouvelle, ou bien d’utiliser le néologisme « inkystance », dont la prononciation est également inouïe.

Le premier terme, « incystance », a l’avantage d’opérer dans la parole sur un mode similaire au terme anglais « incystence », c’est-à-dire qu’il répète la sonorité du terme familier « insistance », « insistence ». Ce mode d’opération du concept dans la parole est aussi celui du désormais célèbre terme de « différance », créé par Jacques Derrida, qui répète le terme familier de « différence » dont il ne diffère perceptiblement qu’à l’écrit. À l’oral, le terme doit être supplémenté par la précision « différance “avec un A” » si l’on veut faire entendre sa différence. Dans ce cas-ci, il faudrait donc envisager de toujours avoir à supplémenter le terme à l’oral par la précision « incystance “avec un Y” ». Notons que cette possibilité marque également l’usage éventuel du terme anglais « incystence with a Y ».

Contrairement au terme de Derrida, cependant, où le « A » de la conceptualisation ne peut se trouver qu’à un seul endroit dans le mot « différance » pour maintenir la sonorité du terme « différence » (le « A » ne peut remplacer que le deuxième « E »), le « Y » dans le terme « incystance » pourrait également se retrouver au début du mot (« yncistance »), voire même remplacer les deux « I » à la fois (« yncystance “avec deux Y” »). Dans ce cas-ci, la supplémentarité de la précision orale n’a donc pas aussi aisément l’effet de donner à entendre, ou de donner à voir par l’oreille, la graphie du concept. D’une part, l’emplacement de la différence (ou de la différance?) conceptualisante opérée par le « Y » demeure indécidable sans l’écriture, ou sans un double supplément, un supplément supplémentaire ou sur-supplément à l’oral (« incystance “avec un Y ‘au milieu’” »). D’autre part, cette insistance sur le « Y » passe sous silence la présence du « C » qui est également inséré, voire activement enkysté dans le terme « insistance » (et « insistence ») pour le métamorphoser en « incystance » (et « incystence »).

Sur un plan théorique, le second terme de l’alternative d’auto-traduction présentée ici, « inkystance », est plus près du geste de conceptualisation qui m’a mené au choix du terme « incystence » en anglais. « Inkystance » opère sur un mode similaire dans la langue car le terme « incystence » a été forgé pour rendre compte d’un processus qui relève de ou qui fait écho à la forme organique du kyste, « cyst » en anglais. C’est d’ailleurs cette insistance sur l’importance de la processualité à l’œuvre dans la formation, la déformation et la reformation d’un kyste qui fait que le terme « incystance » se présente comme une hypothèse vivante de traduction, alors que la graphie « insystance » (ou « insystence ») semble d’emblée inenvisageable, hors d’ordre, ou simplement inintéressante.

Le mot « kyste » est effectivement présent dans le néologisme « inkystance ». Ce mot garde en français sa sonorité grecque. Étymologiquement, en effet, « kyste » vient du grec ancien kystis, qui veut dire « sac » et, par extension, « vessie ». Le mot anglais « cyst », pour sa part, provient également du grec ancien kystis, mais via le latin tardif cystis. Il est intéressant de noter que, dans ce cas comme dans bien d’autres, la langue anglaise est en un sens plus latine que la langue française. Il est par ailleurs remarquable qu’une seconde étymologie du mot « cyst », en anglais, permet de faire travailler le concept d’« incystence » de l’intérieur. En effet, en vieil anglais (Old English), le terme « cyst » avait le sens de « choix », de « meilleur », voire d’« excellence ». Ce terme viendrait du proto-germanique *kustuz (« choix », « trial », soit « procès » ou « épreuve »), qui viendrait lui-même du proto-indo-européen *ǵéwstus, de *ǵéws (« goût »). Il est en ce sens un proche parent du terme « coût », au sens de « valeur ». Est-ce à dire qu’en définitive, le choix ou le test de la traduction valide ou valable d’« incystence » sera une question de goût?

Quoi qu’il en soit, le terme « inkystance » a le désavantage de ne pas répéter aussi directement dans la parole le terme commun d’« insistance ». Or, le concept d’« incystence » a beaucoup, sinon tout à voir avec ce qui insiste, avec l’insistance comme phénomène. Pour le dire brièvement, le concept cherche à énoncer que ce qui insiste le fait souvent d’une manière qui rappelle le mode d’existence du kyste. Dans la recherche politologique au cours de et pour laquelle le concept a été créé, il permet par exemple de rendre compte du fonctionnement de ce que Michel Foucault, dans la séance du 4 février 1976 de son cours Il faut défendre la société, a nommé l’« historicisme politique », cette posture que Thomas Hobbes aurait cherché à éliminer et selon laquelle la politique est la continuation de la guerre par d’autres moyens[1]. La guerre dont la politique serait l’expression ou la continuation peut être une guerre coloniale, une guerre de classes, etc. Son expression politique est « pacifiante », mais la guerre, elle, gronde toujours sous la surface, lovée, nichée, enkystée dans le tissu ou la chair historique, menaçant de ressurgir intensifiée, sous une forme violente et meurtrière, chaque fois unique la même guerre, ou une autre-même guerre. Alors que certains cherchent à hériter de Hobbes et travaillent à éliminer la possibilité de réactiver une telle guerre, d’interdire le retour « en deçà » de « la politique », des institutions, etc., d’autres cherchent à la réactiver, à « crever l’abcès » ou à irriter le kyste pour qu’il émerge à nouveaux, ou pour qu’il s’étende d’abord sous la surface en creusant sourdement des canaux ou des tunnels anormaux, des fistules, qui menaceront mieux l’intégrité et de la surface et du fondement, du « ground », la prochaine fois. L’historicisme politique considère ainsi que la guerre larvée dont la politique est l’expression est proprement inéradicable, qu’il existe toujours une possibilité qu’elle ressurgisse, revienne hanter la surface, l’irriter suite à un choc ou une friction. Cette possibilité est analogue dans sa forme à la possibilité de résurgence d’un kyste sébacé, dont l’extraction risque toujours de laisser en place un petit morceau de la paroi qui se reformera, de manière imprévisible, dans un procès de ré-enkystage. L’inkystance, ou l’incystance, c’est le nom du mode opératoire général de ces possibilités d’un retour plus ou moins irritant d’une bataille souterraine aux limites du propre et de l’impropre, bataille peut-être interminable, infinie, mais à laquelle on ne porte plus attention lorsqu’elle s’est calmée, lorsque l’irritation a été apaisée – et cet apaisement, rendu nécessaire par le fait qu’une extraction frontale ou directe peut faire plus de mal que de bien, lui donne précisément et inévitablement une chance de se refaire, de se reformer, de revenir et de recommencer encore.

Tora Bora.

Tora Bora.

Ce que Reza Negarestani appelle la « loi archéologique » formulée par les praticiens politiques et militaires constatant « une asymétrie entre la consistance du sol [ground] et la consistance des entités poro-mécaniques ou de la terre poreuse » affirme que « pour chaque inconsistance à la surface, il existe une consistance souterraine »[2]. Cette « loi » est à l’œuvre dans plusieurs de nos modes de pensée, qu’ils soient critiques, psychanalytiques, structuralistes ou autres. Cette « loi » est elle-même inkystante, ou incystante, dans la mesure où elle tend à revenir (éternellement?) même lorsqu’elle s’est vue radicalement remise en cause par une expérience ou une série d’expériences ayant montré que certaines inconsistances à la surface ne renvoient pas à une consistance souterraine, mais à tout autre chose[3]. Par cette dernière remarque, selon laquelle la « théorie » de l’inkystance ou de l’incystance est peut-être elle-même inkystante, on en arrive à mon sens à ce point où émerge avec insistance et récurrence – avec incystance – la singularité des sciences humaines et sociales ou des humanités, et donc des problèmes spécifiques liés à leur traduction : il s’agit en effet de pratiques créant des concepts qui s’appliquent en principe à ces pratiques elles-mêmes. Ce qui importe, au fond, ce n’est peut-être pas de décider de « la bonne traduction », puisque celle-ci s’imposera avec le temps et les usages, avec la répétition insistante, si elle a à s’imposer – si des gens ont quelque chose à faire du ou avec le terme ou le concept d’inc/kystance. Ce qui importe, c’est l’épreuve de penser notre pratique de la pensée. L’auto-traduction est le lieu d’une telle épreuve.

 

[1] On peut aujourd’hui non seulement lire le cours de Foucault, publié il y a quelques années déjà, mais aussi l’entendre en ligne. C’est à l’occasion de ma thèse de doctorat en science politique et en cultural, social, and political thought à l’Université de Victoria, disponible en ligne, que j’ai été amené à créer le concept d’« incystence ». Il est principalement développé dans une sous-section, « Diagrams of incystence », du chapitre IV, « Aesthetics of Friction: the Politics of Touch », pp. 324-332.

[2] Reza Negarestani, « Bacterial Archeology », dans Cyclonopedia. Complicity with Anonymous Materials, Melbourne, re.press, 2008, p. 53, traduction libre.

[3] Selon Negarestani, par exemple, c’est ce qui s’est produit durant la bataille de Tora Bora en décembre 2001, alors qu’Oussama Ben Laden était pressenti caché dans un réseau de grottes mais avait déjà fuit la région. Les forces occidentales coalisées se sont acharnées à bombarder le terrain, actualisant une sorte de complexe paranoïaque qui refuse de croire qu’il n’y a rien de caché.

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Imaginer la violence: le point de vue des sciences humaines françaises

Critique du Dictionnaire de la violence, dirigé par Michela Marzano, PUF, 2011, 1538 p.

Par Emmanuelle Caccamo | Université du Québec à Montréal

Dictionnaire de la violence, Michela Marzano (dir.)

Dirigé par la philosophe Michela Marzano, le Dictionnaire de la violence réunit 200 auteures et auteurs autour du concept difficile de violence. Le lecteur cultivé, auquel s’adresse l’ouvrage, ne se trouvera pas devant un inventaire des formes historiques de violence ni face à un état des lieux épistémologique. Au contraire, le dictionnaire prétend à une contemporanéité et propose d’isoler certains champs, théories et notions, plus ou moins récents, qui permettent de penser une actualité de la violence. Il est intéressant pour l’analyste de voir se déployer, à travers les différentes entrées du dictionnaire, les représentations que se font les sciences humaines et sociales du XXIe siècle de la violence. En d’autres termes, au-delà de fournir au chercheur un grand nombre d’articles qui produisent chacun un point de vue sur l’un des aspects de l’objet violence, la lecture de l’ouvrage invite à la réflexion : comment imagine-t-on la violence en sciences humaines, quels grands auteurs, domaines et idées privilégie-t-on – et incidemment, mettons-nous de côté – pour la penser? C’est par cette interrogation que la présente recension est motivée. Bien sûr, il ne s’agit pas de circonscrire ni de définir un imaginaire scientifique à partir de l’ouvrage mais plutôt de repérer les perspectives vers lesquelles tendent les explorations définitoires sur la violence. Remarquons également toute la difficulté de l’audacieux projet qui consiste à produire un dictionnaire sur un concept aussi large. La violence, ou plutôt les violences se logent dans de multiples strates, et vouloir les rassembler en un ouvrage de 1500 pages est un puits sans fond, un projet voué à une déception systématique. Le processus éditorial semble inéluctablement assujetti à des questions épineuses et à une aporie qui se résumerait comme suit : « faire violence » aux violences en occultant certaines d’entre elles et de fait les sphères et les acteurs avec ou contre lesquels elles agissent.

En recoupant les entrées du dictionnaire, il est possible de dresser de grandes typologies de pensée. On pourrait par exemple faire émerger trois pôles : violences perpétrées, violences subies et violences représentées. Si l’on veut être plus précis, on se tournera vers les quatre grandes catégories qui semblent se dessiner à la lecture à savoir les grands domaines de violence, les formes de violence, les agents de violence et les représentations théoriques et artistiques de la violence. Dans un premier temps, la violence se pense selon de grands domaines. La religion, la guerre, le droit, la politique, l’économie, le sport et le vivre-ensemble constituent les principaux univers porteurs de violence. À cela viennent s’ajouter des formes de violence d’ordre historique (ex. « apartheid », « colonialisme », « desaparecidos »), quotidien, corporel, sexuel, comportemental, émotionnel et psychologique. Ces formes vont de la violence dite « banale » (« mensonge », « conduite à risque ») aux formes de la mort individuelle et collective (« meurtre », « infanticide », « peine de mort », « génocide »).

On peut également considérer quatre types d’agents dans le phénomène violent : les figures humaines de violence (ex. « tortionnaire », « tueur en série », « mafia »), les objets engendrant la violence (ex. « argent », « catastrophes naturelles », « armes »), les victimes de violence (ex : « survivant », « femme », « étranger », « animal ») et, enfin, les violences infligées à soi-même dont font partie les entrées « addiction » et « troubles alimentaires ». Les figures traitées par la fiction ont également quelques entrées telles que « gladiateur », « sorcière » et encore « mort-vivant ».

Du côté des représentations théoriques, on trouvera un certain nombre de penseurs de la violence allant de « Platon » à « Johan Galtung » en passant par « Walter Benjamin ». Dans un ordre décroissant d’occurrences, les disciplines privilégiées sont la philosophie, la sociologie, la psychanalyse et les sciences politiques. Quant aux représentations de la violence dans les arts littéraires, picturaux et filmiques, on trouve quelques entrées limitées à « Kafka », « Dostoïevski », « Picasso », « Goya », « Georges Bataille », « Francis Bacon », « Antonin Artaud » ainsi qu’aux genres : « expressionnisme », « western », « cinéma noir », « horreur » et « gore ».

Il est à noter que certaines occurrences sont priorisées telles que par exemple « traumatisme » qui comporte trois entrées ou « justice » qui en comporte quatre : « Justice », « justice internationale », « justice post-conflit », « justice sociale ». Enfin, le terme « guerre » est développé en sept articles et est décliné selon « guerre », « guérilla », « art de la guerre », « guerre asymétrique », « guerre civile », « guerre juste » et « guerre religieuse ».

On appréciera de voir se côtoyer des préoccupations contemporaines telles qu’entre autres « vitesse », « excellence », « fragilité », « eau » ou encore « kitsch ». On s’étonnera à l’inverse de certains renvois critiquables tels que, par exemple, « humanitaire » directement reporté à « ingérence ».

Pour leur part, certaines catégories restent bien évidemment à explorer. J’en donnerai deux exemples : les lieux et les médias. Les lieux de violence sont ici représentés par les entrées « banlieue », « showbiz », « prison », « ghetto », « école », « entreprise », « camp de concentration » et « goulag ». De multiples lieux mériteraient leurs entrées, je pense notamment à « rue », « campagne », « université » ou encore « frontières ». À propos des médias, les articles présents dans l’ouvrage sont limités mais très actuels et visent à une certaine déconstruction des idées reçues : « jeux vidéo », « snuff movie », « internet » et « vidéo amateur ». En revanche « image », qui comporte pourtant deux entrées, traite seulement d’un rapport de violence des images avec la jeunesse. Au vu du vaste sujet, la seconde entrée aurait mérité un thème différent.

Enfin, on pourra remarquer que certaines entrées que l’on considèrera pourtant très contemporaines sont absentes. Outre l’entrée « injure », « langage » aurait requis un article – ou plusieurs articles – tourné par exemple vers les rapports de domination par le langage ou par la langue. On s’interrogera aussi sur l’absence des entrées suivantes : « mémoire », « technologie » (on en retrouve quelques lignes dans « raison ») ou encore « genre » (du côté des études féministes et queer).

Suite à une lecture d’ensemble du dictionnaire, il est évident que pour répondre à son grand projet de « dessiner une solide cartographie des notions et concepts clés », le dictionnaire devrait muter en encyclopédie et se fragmenter en de multiples tomes distincts regroupant des ouvrages allant par exemple de la violence politique aux théories de la violence. Certes, Le dictionnaire de la violence amène le chercheur à l’orée de multiples chemins et fournit une idée générale du concept ainsi que de la pléthore de significations qu’il peut abriter, mais il se trouve inévitablement lacunaire. L’autre risque auquel s’est confronté l’ouvrage n’est-il pas de mélanger en ces pages des formes de violences incomparables et ainsi de procéder involontairement à un nivellement? Le dictionnaire a néanmoins le mérite d’inviter la réflexion au grand chantier qu’est la pensée de ce concept polymorphe, en perpétuelle mutation et sans cesse actualisé qu’est la violence. Il en constitue une première synthèse courageuse, si l’on peut dire.

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