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La sécurité publique s’inquiète des mots

Par Dalie Giroux


 

Giroux-Blaney

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8 avril 2015 · 23:16

Figures de l’artiste et imaginaires sécuritaires au Québec

Par Simon Labrecque, Montréal

Mise en contexte : Ce texte a été préparé pour une table ronde sur le thème « Art et sécurité », prévue pour la 7e édition du festival Art Souterrain qui se tiendra du 28 février au 15 mars 2015 à Montréal. Le thème de cette année est La sécurité dans nos sociétés. On m’avait contacté en raison de quelques interventions, commises surtout en complicité avec Trahir, sur les procès de Rémy Couture et David Dulac. On demandait entre autres aux intervenants si l’artiste est essentiellement un saboteur, s’il est soumis aux lois et aux normes sociales comme les autres citoyens, et s’il est possible de critiquer un système tout en y prenant part. J’avais envisagé mon intervention comme une suite donnée à « Accueillir (ce) qui dérange : l’Art saisi par le Droit, dans et autour de l’Université », une communication présentée lors de la table ronde ICI-UQAM du 26 novembre 2014 intitulée L’art de s’exposer… Contenus illicites – Projets controversés. Cependant, j’apprends aujourd’hui que l’activité n’a pas été retenue par l’organisation du festival Art Souterrain. Le texte a du coup immédiatement été transsubstantié en « fond de tiroir ». J’ai néanmoins pensé opportun de le donner à lire. En marge de l’événement, l’intervention pourra être lue comme une réponse anticipant sa tenue.

 

il y a ceux qui s’en sacrent
il y a ceux qui ont oublié
il y a ceux qui serrent encore les dents
il y a ceux qui veulent tuer

Gérald Godin, « J’y suis j’y reste pour ma liberté », Libertés surveillés, 1975

 

Se demander si l’artiste – au singulier, donc « en général » – est un saboteur, c’est en fait poser la question de son rôle comme praticien, de ce qu’il ou elle fait, mais aussi de ce qu’il ou elle pourrait ou même devrait faire, et donc être. Le Saboteur, dans cette perspective, est l’une des figures ou des représentations possibles de l’Artiste. Demander « l’artiste est-il un saboteur? » revient alors à se questionner sur la valeur, la prévalence ou la puissance de cette figure qui se prête à la question en rapport avec d’autres possibilités, la valeur, la prévalence ou la puissance étant des qualités relatives, des attributs différentiels : une entité, semble-t-il, « vaut » toujours plus, moins ou autant qu’une autre… Ce serait une question d’économie de la pensée. En ce sens, une figure n’apparaît jamais seule. C’est avec d’autres figures ou représentations qu’elle peuple un imaginaire singulier, qu’elle (nous) habite.

Ici et maintenant, cet hiver dans la vallée du Saint-Laurent, c’est dans l’imaginaire québécois que semble se poser la question de l’artiste comme saboteur, de l’art comme sabotage et, plus généralement, des rapports entre art et sécurité. Cette dernière formulation rapproche deux imaginaires que l’on suppose souvent distincts ou que l’on croit devoir tenir à distance : l’un qui concerne l’art et l’autre la sécurité, chacun d’eux étant fort probablement déjà et fondamentalement pluriel. L’hypothèse que je veux énoncer, sinon mettre à l’épreuve dans cette intervention, est que les figures de l’artiste et les imaginaires sécuritaires entretiennent des rapports particuliers dans le Québec contemporain, c’est-à-dire qu’ils sont liés selon des modalités qui diffèrent des modalités ayant cours ailleurs, dans l’espace comme dans le temps. En d’autres mots, le nœud art-sécurité a une saveur locale. Quelle est-elle? À mon sens, elle se tient sans surprise quelque part entre le sucré et l’amer.

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Murale mémoriale.

Il me semble que le rôle de premier plan qui est attribué à l’Artiste ou aux artistes dans le « récit des origines » du Québec contemporain est unique. Ce récit qu’on se raconte à répétition mythifie une période historique, un moment somme toute assez récent que l’on nomme généralement « Révolution tranquille ». Cette époque est souvent perçue et racontée (même si, bien sûr, ce récit est aussi contesté, critiqué, voire même rejeté) comme une période d’émancipation par rapport à la « Grande Noirceur » et comme le moment d’un véritable passage à « la Modernité » – moment kantien, si l’on y tient : sortie de la minorité, de la tutelle du dogme de l’Église, courage d’utiliser son propre entendement de manière autonome, voire accès à la « normalité », à laquelle il manquerait encore un État-nation souverain, indépendant. Il me semble éminemment remarquable que ce qui constitue en quelque sorte la « scène primitive » ou l’étincelle de ladite Révolution est le plus souvent racontée, encore aujourd’hui, comme ayant été le fait d’artistes, de cette quinzaine de jeunes gens, surtout des peintres et des écrivains, qui ont signé en 1948 avec Paul-Émile Borduas, révolté de l’École du meuble, ce texte fulgurant connu sous le nom de Refus global.

Ce manifeste fait « récit d’origine » du Québec contemporain précisément parce qu’il est enseigné comme un document important, voire fondateur, dans les écoles secondaires ou à tout le moins dans les cégeps (institutions qui doivent leur existence à ce temps) et les universités. Ce simple fait de la répétition de l’histoire qui veut que Refus global ait été un texte transformateur – un court écrit qui a ouvert un chemin inédit pour tout un territoire, une province, une collectivité, voire une nation qui aurait dès lors (ou un peu avant, un peu après, les origines sont nécessairement nébuleuses) commencé à se reconnaître et à se penser comme telle – a assurément des effets sur les jeunes gens qui songent à ou qui décident de se consacrer aux arts, pour devenir « Artiste » au tournant de l’âge adulte. En effet, on leur et on se raconte à nous-mêmes à répétition que l’Artiste ou les artistes peuvent transformer radicalement une société. En retour, c’est la croyance en un tel pouvoir qui rend l’Artiste menaçant pour l’ordre établi et attrayant pour ses critiques, peut-être au Québec plus qu’ailleurs (c’est mon hypothèse)[1]. Que ce pouvoir soit en vérité surestimé, sous-estimé ou méconnu importe assez peu, en pratique, puisque ce dont il s’agit est la production d’apparences agissantes, d’horizons de sens, de la circulation de rêves pour napper ou masser – the medium is the massage, dixit McLuhan – l’habitation de ces terres colonisées avec violence.

Pour mettre à l’épreuve l’hypothèse d’une perpétuation de ce rapport singulier entre les figures de l’artiste et les imaginaires sécuritaires au Québec, on peut – outre le cas des poètes et des écrivains faisant face à la menace qui pèse sur la langue même en empruntant diverses stratégies pour la « sécuriser » dans son être ou sa survie – réfléchir à deux procès criminels récents, l’un tenu à Montréal et l’autre à Québec, où de jeunes artistes ont été accusés d’avoir mis en danger l’ordre public dans la province. La mise en scène du tort appréhendé dans les procès de Rémy Couture et de David Dulac mobilise l’imaginaire sécuritaire contemporain d’une « déviance » généralisée mais tapie dans l’ombre, en quelque sorte exemplifiée par les vêtements sombres portés par les deux accusés. D’une part, en effet, on craignait que des images stimulent un passage à l’acte de « pervers dérangés » surfant anonymement sur internet, partout sur la planète donc peut-être aussi derrière chez vous. D’autre part, on a craint la dissémination de la crainte que le plus d’enfants possibles soient attirés par des gadgets « style iPod » puis suspendus au plafond dans des poches de patate et battus avec une masse de fer pour qu’un artiste montre comment la société transforme des enfants créatifs en adultes amorphes, requalifiant la parodie de menace de mort réelle.

Ces « affaires » ont soulevé des réactions similaires, bien que leur ampleur ait été fort différente. Rémy Couture a été soutenu par ceux et celles qui défendaient la liberté d’expression, des professionnels du cinéma d’horreur à l’humoriste Mike Ward, en passant par les radios de Québec, la une du Voir et l’accueil sympathique à Tout le monde en parle. David Dulac a été soutenu par beaucoup moins de gens, lesdites radios réclamant plutôt qu’on le blesse et les médias grands publics se contentant d’en parler comme un « fait divers » dans les actualités judiciaires. Quoi qu’il en soit, il s’est trouvé dans les deux cas des gens pour ressentir un profond sentiment de révolte face au fait même de la mise en accusation de ces deux artistes. Attenter aux artistes, n’est-ce pas attenter directement à la liberté? C’est le cas si l’on porte toujours en soi cette vieille idée que « l’art est la fille de la liberté » (Schiller), que Claude Gauvreau a retravaillé sur un mode prescriptif en 1956 dans La charge de l’original épormyable « Il faut poser des actes d’une si complète audace, que même ceux qui les répriment devront admettre qu’un pouce de délivrance a été conquis pour tous »[2]. La formule de Gauvreau rappelle que l’audace suscite la répression, mais le « poète et mythocrate » (dixit Jacques Marchand) s’illusionnait peut-être sur la permanence des conquêtes. Refus global est à répéter, toujours; sa puissance de retentissement persiste, mais elle n’est pas donnée une fois pour toute. Fatikant!

Ces considérations permettent d’expliciter le terme intermédiaire qu’est la liberté dans le nœud « art et sécurité ». Les rapports entre art, liberté et sécurité ne concernent pas seulement le Québec, bien entendu. Nous ne les pensons pas dans le vide. Sous bien des aspects, ces trois notions sont typiquement « européennes », et ce que les spécialistes des relations internationales appellent « la balance entre liberté et sécurité » se trouve au cœur de plusieurs discours politiques en Occident. Cette « balance » est toutefois truquée ou inclinée dès le départ, dans la mesure où la sécurité est comprise comme une condition nécessaire de la liberté. Dans cette perspective, la sécurité doit impérativement venir avant la liberté, pour l’assurer. C’est d’ailleurs ce qu’énonce la Charte canadienne des droits et libertés enchâssée dans la Constitution de 1982, où l’article 2 définissant les libertés fondamentales est précédé de l’article 1 qui réserve à l’État le droit de suspendre ces libertés si la sécurité nationale est menacée. On peut répéter, avec Jean de La Fontaine ou Rousseau, qu’un trop grand désir de sécurité ruine la liberté. Toutefois, l’énoncé inverse semble garder une plus grande force de résonance. Sans sécurité, pas de liberté, ni d’art et de lettres (dixit Hobbes) : c’est l’énoncé qui fonde la légitimité renouvelable consentie à l’État par sa population comme seule institution détenant le monopole de la violence physique légitime sur un territoire réel et imaginaire. Sans État, ce serait la guerre sans fin, et qui penserait alors à faire de l’art? La puissance de retentissement sans cesse réactivée de Refus global, c’est peut-être ce par quoi, tour à tour, les cohortes de jeunes artistes d’ici émergent en se disant que ce type de saturation des possibles, on peut le refuser avec audace.


Notes

[1] Les figures de l’artiste au Canada anglais sont peut-être différentes. Elles entretiennent en tout cas des liens avec le territoire québécois. Dans son livre sur le critique littéraire Northrop Frye, né à Sherbrooke, David Cook écrit par exemple : « The question may be recast in terms of whether one can understand the dynamics of a technological society as the creation of a new series of visions while understanding that the imagination itself has become an imaginaire or ‘fantasy’ in its own right. The solace for many has been to turn towards the world of the artists and to see in the exercise of the artistic imagination the ability to shatter the monolithic grip of power. In Marshall McLuhan, the role of the artist is explicit and, indeed, finds support within a Canadian experience when one looks towards the poets and painters who have depicted our reality. […] In many instances, art can appropriate the technology in ways in which the seeming endless nihilism of technique can be turned inside out to create the values to govern a new social existence. The artist is then cast in the role of the law-breaker, the exposer, the prophet, or revolutionary. The model has the enormous appeal for its long lineage back in the western tradition to Plato’s fear of the artist. It also provides us with the theoretical underpinning to privilege the artist. » David Cook, Northrop Fry: A Vision of the New World, Montréal, New World Perspectives, 1985, p. 11. Dans leur introduction au livre de Michael A. Weinstein sur Fernand Dumont, également publié à Montréal par New World Perspectives, Michael Dorland et Arthur Kroker réservent une place de choix à Paul-Émile Borduas, énonçant par exemple : « Borduas was never more the Quebec painter than in the unrelenting sadness of his visual reflections on the death of society. The ‘cataclysmic event’: the sudden disappearance of Catholicism as the locus of Quebec identity; the ‘matter in expansion’: Quebec society in the modern project; the ‘black hole’: all signify Quebec as disappearing into its own black hole as it substitutes le virage technologique for the dream of the New Jerusalem of the North. ‘The death of signs’ is the ‘decaying society’ of Quebec itself as rupture and transgression against the technological dynamo. » Plus loin, ils ajoutent : « Utopia and fatalism are the main psychological pole of the Quebec mind. This is one culture which is decidedly not static and, for that reason, lives out the tension (in video, dance, literature, politics, and theatre) between the antinomies of political resignation and social utopia. » Michael Dorland et Arthur Kroker, « Culture Critique and New Quebec Sociology », dans Michael A. Weinstein, Culture Critique: Fernand Dumont and New Quebec Sociology », Montréal, New World Perspectives, 1985, p. 19; 24.

[2] Cette formule a récemment servi pour un appel à la réactivation de l’élan contre-culturel qu’on associe à la Révolution tranquille. Cf. Jonathan Lamy, « La charge épormyable de la contre-culture. Un héritage pour fissurer le consensus et réveiller le désir de rébellion », Liberté, no 299, 2013, pp. 10-12.

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Racines nerveuses

Par Simon Labrecque

Addendum : ce texte a été écrit avant les événements qui se déroulent à Ottawa aujourd’hui, le 22 octobre.

Et chaque fois que je tente de résoudre cette nervosité par un peu de rituel ou un peu de science, je réalise que cela peut rendre le Système Nerveux encore plus nerveux. […] Ceux d’entre nous qui ont eu à abandonner ce type de magie [par quoi l’on s’excepte des déterminismes que l’on détecte] se retrouvent aux prises avec cette autre interrogation; nommément, comment écrire le Système Nerveux qui nous passe au travers et fait de nous ce que nous sommes – le problème étant, à mes yeux, que chaque fois que tu tentes de lui donner un remède, il hallucine, ou pire, il contrecarre ton système avec sa nervosité, ta nervosité avec son système.

Michael Taussig, The Nervous System (Routledge, 1992) – je traduis

 

Menace

© Clément de Gaulejac, L’eau tiède

La notion ou le concept – si c’en est un – de radicalisation circule à toute vitesse dans la sphère politico-médiatique de la vallée du Saint-Laurent depuis les déclarations du cabinet du Premier Ministre de la fédération et de la Gendarmerie royale du Canada (GRC), le lundi le 20 octobre 2014, suite à ce que La Presse appelle « Attentat à Saint-Jean-sur-Richelieu ». Le conducteur de la voiture qui a blessé deux membres des Forces armées canadiennes, dont un mortellement, se serait « radicalisé », ou, selon les mots (et la syntaxe) attribués à la GRC : « Cet individu était connu des autorités fédérales, incluant notre équipe intégrée de sécurité nationale à Montréal et d’autres autorités qui étaient concernées qu’il était devenu radicalisé » (LaPresse.ca, 20 octobre). S’en est suivi un déluge hallucinant de petits textes sur la « radicalisation » (qui se mérite une rubrique dans le Journal de Montréal et un titre dans Le Devoir relayant le spin étatiste) et sa surveillance (placée sous le signe de la traque aux « loups solitaires »). Il est toujours entendu, dans ce cas-ci, que le radicalisme en question est « djihadiste » ou « islamiste ». Gilles Duceppe écrit pour sa part :

La décision prise par le Parlement canadien la semaine dernière signifie que le Canada a déclaré la guerre aux fanatiques de l’État islamiste. Or, en situation de guerre, toute personne se livrant à de la propagande en faveur de l’ennemi peut être traduite en justice et éventuellement condamnée.

Les forces de l’ordre devraient donc scruter attentivement les propos tenus sur les réseaux sociaux, ainsi que toutes les déclarations de personnes démontrant de la sympathie à l’égard des fanatiques islamistes. Tout manquement aux règles établies démocratiquement devrait faire l’objet d’accusation. La sévérité dans la situation actuelle est la meilleure garantie de la préservation de nos valeurs fondamentales que sont la sécurité et la liberté (Journal de Montréal, 21 octobre).

J’étais déjà soucieux de la circulation du terme « radicalisation », rencontré dans la couverture et l’analyse de la grève étudiante de 2012, car il exclut en pratique toute discussion posée (non nerveuse) du contenu ou de la substance des « racines » (du radix) vers lesquelles il y aurait tournant ou tournement, détour ou détournement – changement de trajectoire, ou plutôt, modification de la profondeur dans la trajectoire qu’on pose alors souvent comme rectilinéaire et unidirectionnelle. L’appel de Duceppe à ce que certains commentateurs, sur ces «  réseaux sociaux » que l’on devrait « scruter » davantage, ont déjà qualifié de Loi des mesures de guerre a décuplé ma nervosité.

Qu’en est-il de cette nervosité? N’est-elle pas d’emblée le signe d’un esprit reprochable, accusable, condamnable? C’est précisément ce type de saut énervé qui m’inquiète dans le lexique, le registre et même la grammaire de la « radicalisation ». Chaque soupçon devient fondé, en raison d’une hypertrophie de la perception du risque, du danger ou de la menace. Le corolaire de cette hypersensibilité paranoïaque est également un risque, un danger, une menace, possiblement paranoïée elle aussi : la crainte que la dissémination de la peur panique fasse de n’importe qui un suspect, c’est-à-dire un coupable en puissance. Le climat lui-même répand le doute systématiquement – Descartes aurait fui depuis longtemps déjà –, y compris chez ceux et celles qui ne sont pas a priori trop certain-e-s de leur rectitude, c’est-à-dire de leur qualité et donc de leur identité. Tous suspects – et si cela t’inquiète, c’est que tu es déjà plus que suspect : pas de fumée sans feu…

Personnellement, j’ai à quelques reprises regardé quelques documentaires (potentiellement illégaux) sur l’État islamique, que Radio-Canada insiste pour nommer « groupe armé État islamique » pour bien souligner que personne – c’est-à-dire aucun État souverain dans le système mondial des États souverains territoriaux – ne reconnaît ça (quoi? J’y reviens) comme un État, donc comme un semblable et même un égal; ce sont plutôt des « barbares », non seulement dans le lexique d’un Richard Martineau, mais aussi chez des commentateurs plus nuancés et dans les principes mêmes du « système international », qui pour le coup demeure westphalien.

Ce n’est pas tout. J’ai aussi tenté (avant d’abandonner par ennui) de regarder un documentaire produit par « Daesh », ainsi qu’un documentaire (trop long) produit par PressTV, la chaine de télévision anglophone iranienne qui associe fréquemment ledit « État » au financement du Qatar, de l’Arabie Saoudite et même d’Israël et des États-Unis. Devrais-je donc saluer dès maintenant l’Équipe intégrée de sécurité nationale à Montréal? On ne le sait pas, et surtout, on ne peut pas savoir ce qui constitue un critère suffisant pour se mériter une surveillance – voire du concern – de la part du bras armé de l’État : question de sécurité nationale. Devrais-je alors m’inquiéter de ces soirées à écrire au son étrangement prenant des chants de guerre d’Ahangaran, chanteur officiel du régime de l’Ayatollah Khomeiny lors de la guerre entre l’Iran et l’Iraq de Saddam Hussein entre 1980 et 1988? Esthétiquement, je ne peux nier la force des chants perses transformés en élégies pour Karbala et l’imam Husayn (à ne pas confondre avec Saddam). Il y a d’ailleurs dans le chiisme une martyrologie très proche des spectaculaires rituels catholiques, qu’un ami aime à qualifier tous deux de « nihilistes » – moins en raison des religions qu’en raison des Perses et des Latins (peuples ou religions? questions complexes!). Mais on risque alors de me dire que cette appréciation esthétique revient à se laisser séduire par Leni Riefenstahl…

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Le cinéaste Rainer Werner Fassbinder discutant avec sa mère de l’état d’exception, dans «L’Allemagne en automne» (1978).

Ces détails autobiographiques seraient sans intérêt – sauf pour moi, et peut-être pour l’Équipe intégrée – si ce n’était du fait qu’ils signalent les points aveugles, les angles morts du discours de la « radicalisation » qui en se disséminant appelle de ses vœux pieux plus de transparence, de surveillance et de « contre-propagande ». Tout cela montre qu’il est précisément question de l’ordre du mythe et du contre-mythe (en suis-je réduit à en appeler à la Raison? c’est peut-être ce qui m’horripile à la fin…). « Ce n’est pas le temps » de discuter du « fond », la « forme » suffira pour l’instant – ou encore : « qu’essaies-tu de dissimuler sous tes mots bizarres de ‘forme’ et de ‘fond’? » Mais précisément, je crois qu’on ne sait pas de quoi l’on parle lorsque l’on mobilise les termes d’« État islamique », ou d’« État islamiste », « Daesh », « djihad », « islamisation », ou même « Islam » – dans de nerveux sauts d’amalgames – pour nommer et décrier « l’ennemi ». Tout cela est impensé : im-pensé, c’est-à-dire non pensé, mais peut-être aussi dé-pensé, abêti, voire a-bruti.

J’aimerais aujourd’hui donner à relire ma traduction du texte officieux du philosophe Reza Negarestani intitulé « Pour une apocalypse islamique » – pas de panique! – et publié sur le blog de Trahir en août 2013, lors d’un moment intense dans la bulle médiatico-politique mondialisée : la circulation accélérée d’énoncés conspirationnistes contradictoires quant à l’utilisation d’armes chimiques en Syrie. Je regardais alors chaque jour Al-Jazeera (-1 sur la fiche de l’Équipe?) et PressTV (-2 points?) et j’étais fasciné par ces deux esthétiques se mimant l’une l’autre en servant des discours opposés s’accusant mutuellement. Le gaz, complot alawito-russo-chiite, ou sunnito-israélo-américain? Le texte de Negarestani – que je regrette d’avoir à mêler à notre climat trop nerveux – apportait des nuances intéressantes, en particulier parce qu’il datait de plusieurs années avant les événements. En substance, il raconte que « les califats » (avant « Daesh », mais sans nécessairement l’exclure) servent à mettre le bouchon depuis plus d’un millénaire sur un désir hérétique d’apocalypse – la révélation de l’irrévélable – infiniment plus rusé et pervers que le militarisme étatiste nostalgique du revivalisme wahhabite. Peu importe les dogmes scientistes, il y a cette force impersonnelle qui veut le chaos, ou « le Désert », et cette force opère dans et par – ou en vérité, pour – le pétrole, lubrifiant tellurique fait de vies décomposées qui nous domine secrètement par son indifférence, tel un Ancien tiré des textes de H. P. Lovecraft. Mais de telles spéculations qui remettent en cause avec maintes nuances la profondeur de l’horizon contemporain, nous les Anciens habitants « Canucks » du Lovecraft de chair apeuré, peut-on même les entretenir dans une telle balloune hallucinogène, au cœur de ce délire politico-médiatique d’aujourd’hui que Chantale Hébert conçoit sobrement comme étant instrumentalisé à des fins partisanes? Il y va en vérité d’une hyperinflation du bavardage à la fois craintif et sûr de lui qui sert l’étatisme opportuniste que l’on renforce chaque fois par notre peur panique momentanée, comme on le fait en qualifiant le geste qui consiste à se choisir des maîtres à intervalle plus ou moins régulier de privilège et de pratique suffisante de la liberté. Peut-être alors vaut-il mieux répondre par le silence à la nervosité sautillante systématique et à la saturation hallucinée, mais le silence – qui risque toujours d’être perçu comme complicité ou dissimulation, de tous les bords – est un long et radical apprentissage. En même temps, on en appelle aussi à une fin du silence : double bind partout.

 

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