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Le rôle de la morale dans Bruker c. Marcovitz: analyse narratologique d’un arrêt de la Cour suprême

Par René Lemieux | cet article est aussi disponible en format pdf

Dans l’arrêt Bruker c. Marcovitz, la Cour suprême a rendu une décision que plusieurs ont jugé importante quant aux relations entre le droit civil privé et le droit religieux, en l’espèce le droit hébreu. Y a-t-il une place pour le religieux dans notre droit séculier et, si c’est le cas, quelle place doit-il prendre? Même si le litige concerne d’abord une entente de divorce entre deux pratiquants juifs orthodoxes, il va au-delà de l’affaire privée, car il sollicite l’intervention des tribunaux sur une question précise relative au droit juif, celui du get (parfois orthographié geth, ghet ou guett), le divorce prononcé par un tribunal juif. Je me propose dans ce court billet de revoir l’affaire afin d’en donner une lecture renouvelée. Ma thèse est que la relation entre le droit et la religion (plus précisément la morale) est plus compliquée que ne le laisse entendre le texte de l’arrêt et les commentaires de juristes sur l’affaire : un sous-texte à l’arrêt peut être appréhendé et, pour ce faire, il nous faut nous éloigner quelque peu d’une lecture juridique habituelle pour en employer une autre, plus littéraire, qui vise à comprendre la narration faite par les juges de la Cour suprême. Un jugement donné par un tribunal est aussi une histoire qu’on raconte et, comme toute histoire, elle implique un récit composé de faits rapportés, de propos cités, d’images évoquées, etc. C’est par la mise en relation de ce récit et de l’argument principal de l’affaire que je pense pouvoir montrer qu’entre l’opinion majoritaire et l’opinion dissidente, une inversion se produit dans le cas présent : là où on inclut la morale, on l’exclut; là où on tente de s’en distancer, on l’intègre. Dans les prochaines lignes, j’analyserai rapidement les différentes implications de l’arrêt en expliquant notamment les arguments sur la morale entre l’opinion majoritaire et l’opinion dissidente, puis je me pencherai plus directement sur le rôle de la morale dans le récit de l’arrêt.

 

 

Tous deux de confession juive, Mme Bruker et M. Marcovitz se sont mariés en 1968 et ont divorcé en 1981. Dans les mots de l’entente de divorce, il est stipulé que les parties devaient, suite au jugement du divorce devant les instances civiles, « se présenter devant les autorités rabbiniques de la ville et du district de Montréal en vue d’obtenir le get [divorce] religieux traditionnel »[1]. Je me permets de citer une longue note explicative sur le get afin de bien le définir :

Selon la religion juive, lorsque deux époux désirent se séparer, une procédure spéciale doit être respectée devant les tribunaux rabbiniques : en présence d’un rabbin, l’époux, par un acte volontaire, doit remettre à son épouse le get, acte de divorce religieux manifestant la rupture effective et définitive du mariage au regard de la communauté juive. Si un époux refuse de remettre le get à son épouse au moment de leur séparation, cette abstention est lourde de conséquences pour l’épouse juive. En premier lieu, l’épouse qui n’a pas reçu le get de la main de son époux ne peut se remarier selon les rites et les pratiques de sa religion puisque le couple, même divorcé civilement, est encore marié au regard de la religion juive. En outre, si elle décide de se remarier civilement, les relations qu’elle entretient avec son nouveau mari sont considérées comme des relations adultérines au regard de la religion juive. Enfin, les enfants qui peuvent naître de cette union civile sont des enfants adultérins ou mamzerim. La religion juive ne peut leur être transmise, quand bien même le second mari de l’épouse qui n’a pas reçu le get est lui-même juif[2].

Le divorce juif, ou get, est donc une procédure religieuse qui ne peut être accordé que par l’époux envers l’épouse[3]. L’époux n’est ainsi aucunement restreint par l’absence de get accordé[4] alors que l’épouse, sans le consentement de l’époux, n’a aucun recours devant le beth din ou tribunal rabbinique. Si l’époux n’accorde pas le get, on qualifie l’épouse d’agunah (au pluriel agunot), une femme « enchaînée » :

An agunah (sing.) is a woman who cannot remarry because her husband is unable or unwilling to give her a get (Jewish divorce). The term actually means anchored or tied down and is first found in verb form in the biblical story of Ruth (1:13)[5].

Dans le cas de l’affaire Bruker c. Marcovitz, l’intimé a toujours refusé d’accorder le get à l’appelante. C’est sur ce point que les tribunaux, québécois d’abord, la Cour suprême ensuite, ont dû se prononcer. En 1989, Mme Bruker a intenté une action en dommages-intérêts contre M. Marcovitz devant la Cour supérieure en réclamant la somme de 1 350 000 $. Cette cour a reconnu les arguments de l’appelante et lui a accordé la somme de 47 500 $, soit 2500 $ par année où le get n’a pas été accordé (ce qui l’empêchait de se remarier), et 10 000 $ pour l’impossibilité d’avoir un enfant légitime au regard de la religion juive[6]. Ce jugement a été infirmé par la Cour d’appel du Québec qui a plutôt reconnu les arguments de l’intimé selon qui les tribunaux séculiers n’ont pas à interpréter les préceptes d’une religion[7].

Cette affaire s’est rendu jusqu’en Cour suprême qui, par une décision majoritaire, a infirmé la décision de la Cour d’appel et a restauré les dommages-intérêts dus à l’appelante. Quoique l’arrêt lui-même soit assez long, l’argument principal peut, je pense, être réduit à une question : la cour a-t-elle l’autorité de juger une affaire qui a trait à la religion (ou à la morale)? On pourrait affirmer que l’opinion majoritaire et l’opinion dissidente s’accordent pour dire que non, mais pour différentes raisons. L’opinion majoritaire rendue par la juge Rosalie Abella (en accord avec la juge en chef Beverley McLachlin et les juges Michel Bastarache, Ian Binnie, Louis LeBel, Morris Fish et Marshall Rothstein) soutient que dans l’affaire en cause, la question du get n’est pas que religieuse. En effet, par son incorporation dans une entente civile de divorce (clause 12 citée ci-dessus), les parties ont accepté implicitement que cette question, bien que d’abord religieuse, puisse être comprise comme un engagement séculier :

Je ne considère pas l’aspect religieux de l’obligation contenue au paragraphe 12 de l’entente comme un obstacle à sa validité civile. Certes, une personne ne peut être forcée à exécuter une obligation morale, mais le Code civil n’empêche nullement une personne de transformer ses obligations morales en obligations juridiquement valides et exécutoires[8].

La suite du paragraphe donne une analogie à partir de la morale :

Le devoir de faire la charité, par exemple, pourrait être qualifié d’obligation morale et, par conséquent, juridiquement non exécutoire. Mais si une personne s’engage par contrat envers un organisme de charité à faire un don, l’obligation peut très bien devenir une obligation valide et exécutoire si elle satisfait aux exigences du [Code civil du Québec] relatives à la formation du contrat. Dans ce cas, l’obligation morale est transformée en une obligation civile exécutoire en justice[9].

L’opinion dissidente rendue par la juge Marie Deschamps (en accord avec la juge Louise Charron) soutient plutôt qu’il est nécessaire de séparer ce qui relève du religieux et ce qui relève du droit civil. Bien que par sa forme, la clause 12 puisse apparaître comme un élément de droit civil (par son incorporation dans une entente civile), sa substance en l’espèce demeure religieuse. L’opinion dissidente l’explique en utilisant également une analogie morale :

L’engagement à comparaître devant les autorités religieuses ne constitue donc pas un contrat comme le prétend l’appelante et comme l’acceptent les juges de la majorité. Mais, si cet engagement ne découle pas d’un contrat, qu’est-ce que les parties ont fait en convenant de la clause 12? Quelle est la nature juridique de cet engagement? En l’espèce, au même titre que l’engagement à aller régulièrement à l’église, à la synagogue ou à la mosquée, l’engagement à se présenter devant les autorités rabbiniques pour le divorce religieux relève uniquement d’un devoir de conscience. La Cour d’appel a donc eu raison de considérer que l’engagement prévu à la clause 12 est purement moral et n’est pas susceptible d’exécution civile[10].

Fondamentalement, la différence entre les deux opinions n’a donc pas trait à la place de la religion (ou de la morale) dans le droit positif, mais plutôt à sa possible transformation. L’opinion majoritaire soutient que l’obligation religieuse d’aller au tribunal pour obtenir le get s’est transformée en obligation civile au moment où les parties l’ont inclus dans l’entente alors que l’opinion dissidente refuse net la transsubstantiation et suggère plutôt que l’inclusion dans l’entente d’une obligation morale n’entraîne pas nécessairement d’obligation civile. Dans les deux cas, pourrait-on ajouter, il y a tout de même étanchéité entre le séculier et le religieux, le juridique et le moral.

 

 

Peu de recherches en droit se font sur la base d’une réflexion sur la narration dans les textes de nature juridique. Les grandes questions posées par les hard cases sont très souvent vues comme des problèmes de définition ou de catégorisation. À cet égard, le droit positif se pense très souvent à l’image de l’arbre de Porphyre où des divisions sont créées pour assurer une cohérence interne au droit positif. Or, il y a toute une rhétorique employée par les différentes instances du droit qui mérite qu’on s’y attarde afin de comprendre comment s’articulent les arguments employés. À la mimèsis du texte juridique, à savoir sa fonction de représentation des faits extérieurs, il faut également ajouter sa diégèse, l’organisation syntagmatique du récit, à savoir sa narration[11]. Alors que la mimèsis fait appel à la métaphore (comme présentification ou évocation d’un élément absent), la diégèse doit se penser en termes métonymiques, comme organisation hiérarchique d’éléments déjà présents. La juriste Marie-Claude Prémont indique l’importance de la métonymie dans l’analyse du discours du droit :

Si la métaphore agit à partir d’images étrangères à la cotopie juridique (la source, la branche, la pyramide) pour ordonnancer et ranger le droit par rapport à lui-même, la métonymie procède plutôt par glissement et concentration cotopiques. En d’autres termes, alors que la métaphore utilise des images extérieures à la cotopie juridique pour consolider l’intérieur du droit, la métonymie demeure essentiellement tournée vers l’intérieur de l’univers juridique pour mieux jeter des ponts vers l’extérieur, c’est-à-dire la société dans son ensemble[12].

C’est le sémioticien Roman Jakobson qui, dans son texte « Deux aspects du langage et deux types d’aphasie »[13], fait de la différence entre métaphore et métonymie le point de divergence des deux axes fondamentaux de la pensée : alors que la métaphore opère comme « sélection et substitution », la métonymie permet l’organisation narrative par « combinaison et contexture »[14]. Le philosophe Ernesto Laclau reprend cette distinction en démontrant que, malgré l’effet rhétorique plus important de la métaphore sur le destinataire du message, la métonymie est souvent la condition essentielle de la formation de la métaphore. Si la métaphore permet l’évocation présentificatrice d’un élément absent, c’est souvent qu’une opération préliminaire de coordination syntagmatique de la métonymie a eu lieu :

En un sens, on peut dire que la métaphore est le télos de la métonymie. Le moment dans lequel la transgression des règles de combinaison a atteint son point de non-retour : une nouvelle entité est venue à l’existence qui nous fait oublier les pratiques transgressives sur lesquelles elle est fondée. Mais sans ces pratiques transgressives, qui sont essentiellement métonymiques, la nouvelle entité métaphorique ne pourrait pas avoir émergé[15].

Pour comprendre comment une certaine « morale » travaille le texte de l’arrêt Bruker c. Marcovitz, il faut prendre d’abord en compte la coexistence d’éléments formant la diégèse, à savoir le récit tel qu’il est raconté. Ainsi, à la question apparente qui occupe l’affaire, celle des rapports entre religion (ou morale) et droit, on peut adjoindre une sous-question se trouvant dans son angle mort.

Si on fait une analyse juridique de cette affaire à partir des arguments textuels, il semble bien que le droit s’efforce là de tout faire pour empêcher l’introduction d’une question morale dans son processus. Le droit, à cet égard, est ce discours qui d’abord et avant tout trace des frontières pour se protéger (c’est le sens étymologique du directus de rectus[16]). Il ne parle de la morale ou de la religion qu’à ses propres conditions. Pourtant, il me semble que la question morale est présente dans Bruker c. Marcovitz, même qu’elle fait un retour, disons, par la porte d’en arrière, à un moment assez imprévu. Alors que l’ensemble des analyses de l’arrêt se sont intéressées aux rapports entre la religion et le droit dans une perspective essentiellement de pluralisme juridique, la question invisible de cet arrêt, et c’est ce que je vais tenter d’argumenter, est celle de la moralité des individus en cause, et précisément celle de Mme Bruker L’arrêt peut être ainsi lu comme un jugement moral, plutôt qu’un jugement en droit, sur la personne de l’appelante (plutôt qu’une réponse à une question dépersonnalisée sur les relations entre différents ordres juridiques). À cette question, l’opinion majoritaire prend parti pour l’appelante, non pas en répondant « oui » à la question si un tribunal peut juger sur une question religieuse, mais plutôt en répondant que la moralité de l’individu dans cette affaire n’a pas à être prise en compte par le droit positif.

Étrangement, c’est l’opinion dissidente qui ramène la morale avec la moralité douteuse de Mme Bruker à l’avant-scène. Même si on s’accorde pour dire qu’un arrêt de la Cour suprême ne doit pas se lire comme un roman, on peut tout de même admettre que des rebondissements sur l’affaire peuvent se présenter comme tels aux lecteurs au cours de leur lecture. C’est bien ce qui arrive dans cette affaire, car au deux tiers du jugement on apprend la « vraie nature » de Mme Bruker. En effet, comme un coup de théâtre, on apprend au paragraphe 113 de l’opinion dissidente que Mme Bruker n’est peut-être pas si « pratiquante » qu’elle le prétendait. Les juges dissidentes citent le premier jugement au moment où le juge du procès explique son refus de juger le « degré » de religiosité de la plaignante. Je donne à lire le paragraphe qui contient essentiellement une citation tirée du premier jugement :

Faisant un lien avec ce qu’il dit être l’adhésion de l’appelante aux préceptes de la communauté orthodoxe juive, le juge accorde 2500 $ pour chacune des 15 années pendant lesquelles celle-ci n’a pu se remarier :

[TRADUCTION] Bien qu’il n’existe aucune preuve établissant qu’un prétendant ait mis fin à sa relation avec la demanderesse à cause de l’incapacité de celle-ci de se marier avec lui devant un rabbin de la communauté orthodoxe – d’ailleurs rien n’indique qu’elle ait jamais reçu une demande en mariage –, la demanderesse avait néanmoins le droit d’exercer sa liberté de religion comme elle seule l’entendait. Il n’appartient pas au défendeur de lui imposer un degré de « religiosité », de dire qu’elle aurait pu se remarier à la Synagogue réformée ou demander une annulation, etc.

Les questions de conscience religieuse doivent être laissées aux parties adultes qui les invoquent et non leur être imposées par autrui. La demanderesse a convaincu la cour que malgré ses nombreux accrocs aux doctrines et préceptes préconisés par la communauté juive orthodoxe – son avortement, ses relations extraconjugales, son usage de contraceptifs, etc. –, elle a été et est demeurée membre de la branche orthodoxe de la communauté juive, qu’elle avait donc le droit de se remarier devant un rabbin de cette communauté et que, pour ce faire, elle aurait eu besoin d’un get accordé par un Beth Din reconnu par celle-ci. [par. 46-47][17]

Ce paragraphe dans l’arrêt de la Cour suprême, comme celui qui suit, ne fait que décrire la décision du premier juge (accorder la somme de 2500 $ par année plus la somme de 10 000 $ « pour le motif qu’elle ne pouvait pas, pendant cette période, avoir d’enfant légitime selon les préceptes de la communauté juive orthodoxe »[18]). Aucun retour n’est fait sur l’avortement ou les relations extraconjugales de la plaignante. En fait, dans le premier jugement assez court (12 pages), il n’y a qu’une seule autre mention de l’avortement dans la description des faits[19]. C’est plutôt dans la décision de la Cour d’appel du Québec en 2003 (favorable à l’époux) qu’on retrouve à nouveau cette question, cette fois dans la description de l’argumentaire du mari :

[T]here was no evidence that the absence of a ghet was the direct cause of the failure of Ms. Bruker to remarry an eligible Jewish man since she never presented a « flesh and blood suitor » willing to marry her, and that in any event, Ms. Bruker’s sexual conduct with another man during the marriage, including an abortion, and with other men after the civil divorce, is incompatible with someone who contends to be an observant practitioner of her faith, since such conduct is proscribed by the precepts of that faith[20].

Des commentaires consultés sur l’affaire, aucun ne mentionne l’avortement ou les relations extraconjugales de Mme Bruker[21], et pour cause, on pourrait arguer que cela ne relève pas de l’affaire en soi. Alors pourquoi en fait-on mention dans la partie dissidente de l’arrêt de la Cour suprême? Il me semble que c’est justement là, dans une citation presque anodine ayant peu rapport à l’argumentaire général, qu’une analyse de la diégèse devient importante. Si l’opinion dissidente dit explicitement s’opposer à l’inclusion de toute question de nature religieuse dans le droit positif, elle accepte implicitement l’argumentaire de l’époux selon lequel Mme Bruker ne peut pas du même coup réclamer d’une part le get qui relève du droit religieux juif et d’autre part ne pas pratiquer cette religion selon l’ensemble de ses préceptes[22]. L’un doit aller avec l’autre. Les dissocier implique de ne pas respecter les convictions religieuses profondes de M. Marcovitz qui se présente tout au long des jugements comme la seule véritable personne religieuse de cette affaire[23]. En acceptant le point de vue de l’époux, on porte tacitement un jugement moral sur l’épouse. Le sous-texte de cette affaire est ainsi moins une problématique sur les rapports entre le religieux et le séculier qu’une question sur l’individu qui se présente au tribunal : connaissant son histoire, Mme Bruker peut-elle toujours être qualifiée de juive orthodoxe pratiquante?

 

 

À partir d’une analyse diégétique des sous-entendus de l’affaire Bruker c. Macovitz, on peut assister à un véritable chiasme entre les discours explicite et implicite du texte. Le propos évident des juges en l’instance est une décision basée sur la validité d’un argument relatif à la religion (ou à la morale) lorsqu’on discute du droit (privé, civil), mais le propos caché des juges (« caché » peut-être à eux-mêmes) peut se comprendre comme un jugement de valeur sur la personne de Mme Bruker : méritait-elle son get?[24] Les juges qui conçoivent l’incorporation de la question religieuse aux conditions de sa transmutation en droit civil répondent implicitement que oui. Les deux juges de l’opinion dissidente qui affirment net la séparation de l’Église et de l’État en viennent, paradoxalement, à porter un jugement de valeur de nature morale. Or, il ne s’agit pas ici d’affirmer que l’opinion dissidente de l’arrêt de la Cour suprême est basée sur des préjugés contre l’individu en cause, mais plutôt de voir comment le droit positif, malgré toutes les précautions qu’il peut prendre, n’est pas si étanche qu’il veut le faire croire. Étudier le récit qui se développe à l’intérieur du jugement d’un tribunal permet ainsi de comprendre les stratégies qu’utilise le droit positif pour s’instituer comme une intériorité fermée sur elle-même.


Notes

[1] Il s’agit de la clause 12 de l’entente citée en traduction dans Bruker v. Marcovitz, [2007] SCC 54 au para 107.

[2] Louise Langevin et al, « L’affaire Bruker c. Marcovitz: variations sur un thème » (2008) 49:4 Les Cahiers du droit 655‑708, n 3 à la p 658.

[3] Il faut ajouter qu’il s’agit là du judaïsme orthodoxe. Il y a plusieurs courants dans le judaïsme et tous les courants n’interprètent pas le divorce religieux de la même manière, voir à ce propos Encyclopedia of Women and Religion in North America, volume 2, Bloomington & Indianapolis, Indiana University Press, 556‑588 « Jewish law and gender » par Norma Baumel Joseph.

[4] Voir notamment Pascale Fournier, « Halacha, the “Jewish State” and the Canadian Agunah: Comparative Law at the Intersection of Religious and Secular Orders » (2012) 65 Journal of Legal Pluralism 165‑204, n 3 à la p 167; Fournier réfère à Joel A Nichols, « Multi-Tiered Marriage: Ideas and Influences from New York and Louisiana to the International Community » (2007) 40:1 Vanderbilt Journal of Translational Law 135‑196 à la p 155.

[5] Baumel Joseph, supra note 3 à la p 586.

[6] B. (S.-B.) v. M. (J.-Be.), [2003] RJQ 1189.

[7] Marcovitz v. Bruker, [2005] QCCA 835.

[8] Bruker v Marcovitz, supra note 1 au para 51.

[9] Ibid.

[10] Ibid au para 175.

[11] Pour une approche sémiotique de la narration en droit, voir notamment Éric Landowski, « Towards a Semiotic and Narrative Approach to Law » (1988) 1:1 International Journal for the Semiotics of Law 79‑105.

[12] Marie-Claude Prémont, Tropismes du droit: logique métaphorique et logique métonymique du langage juridique, coll Le droit aussi., Montréal, Liber/Thémis, 2003 à la p 82.

[13] Roman Jakobson, « Deux aspects du langage et deux types d’aphasie » dans Problèmes de linguistique générale, trad par Nicolas Ruwet, Paris, Seuil, 1963.

[14] Ernesto Laclau, « L’articulation du sens et les limites de la métaphore » (2007) 70:4 Archives de philosophie 599‑624 à la p 604.

[15] Ibid aux pp 607‑608.

[16] Voir Émile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes. Tome 2: pouvoir, droit, religion, Éditions de Minuit, coll Le sens commun, Paris, 1969 à la p 14: « On interprétera pareillement l’adjectif rectus comme « droit à la manière de cette ligne qu’on trace ». Notion matérielle et aussi morale : la « droite » représente la norme; regula, c’est « l’instrument à tracer la droite » qui fixe la règle. Ce qui est droit est opposé dans l’ordre moral à ce qui est tordu, courbé; or comme droit équivaut à juste, honnête, son contraire tordu, courbé, sera identifié avec perfide, menteur, etc. » Benveniste explique plus loin le rituel religieux du regere lines, c’est-à-dire littéralement « tracer en lignes droites les frontières », et qui vise à délimiter l’intérieur et l’extérieur, le sacré et le profane, le national et l’étranger. C’est le pouvoir du rex, le « prêtre » avant d’être le « roi ».

[17] Bruker v Marcovitz, supra note 1 au para 113; l’arrêt cite B (S-B) v M (J-Be), supra note 6 aux paras 46‑47.

[18] Bruker v Marcovitz, supra note 1 au para 114.

[19] B (S-B) v M (J-Be), supra note 6 au para 7.

[20] Marcovitz v Bruker, supra note 7 au para 34; une autre mention est faite au para 11 dans la description des faits.

[21] Langevin et al, supra note 2; Francesca Astengo, « Liberté de religion ou égalité entre les sexes? La Cour suprême du Canada se prononce sur un cas de divorce » (2008) 39 Revue de droit de l’Université de Sherbrooke 507‑529; Benoît Moore, « À la volonté de Dieu ou des contractants? Commentaires sur l’affaire Marcovitz c. Bruker » (2009) 43:1 Revue juridique Thémis 219‑241; Joanna Lindenberg, « (Un)Chained Wives: Understanding the Bruker v. Markovitz Decision, and Possible Alternative Legal Claims for Jewish Women Who Are Denied a Get » (2010) 1 InfraRead: Dalhousie Journal of Legal Studies Online Supplement 1‑25; Norma Baumel Joseph, « Civil Jurisdiction and Religious Accord: Bruker v. Marcovitz in the Supreme Court of Canada » (2011) 40:3 Studies in Religion 318‑336.

[22] À cet égard, le jugement de la Cour d’appel laisse une grande place à l’explication des obligations religieuses demandées par le droit juif, voir notamment Marcovitz v Bruker, supra note 7 au para 46.

[23] Il faut toutefois relativiser l’usage du degré de religiosité d’un individu dans un cas de divorce. La religion peut aussi servir les stratégies de l’une ou l’autre des parties et servir d’argument dans une telle cause. Voir à ce propos, dans le cas du mahr musulman, Pascale Fournier, « Courtiser Dieu devant les tribunaux occidentaux » (2010) 25:2 Canadian Journal of Law and Society 167‑193.

[24] En rétroaction, on pourrait aussi retrouver un jugement moral dans l’opinion majoritaire, cette fois, sur M. Marcovitz et en ce qui a trait à la possibilité d’un « chantage » de la part du mari. En effet, l’opinion majoritaire entrevoit dès le début de l’arrêt que le get puisse être accordé par le mari qu’à ses propres conditions. Le jugement cite longuement une intervention de la ministre de la Justice, Kim Campbell, lors des modifications en troisième lecture du projet de loi C-61 visant à modifier la Loi sur le divorce, L.R.C. 1985, ch. 3 (2e suppl.). Je cite un extrait :

Les répercussions sont très sérieuses pour les femmes fidèles à leur religion à qui le Get est refusé. Elles ne peuvent se marier avec un coreligionnaire, même si elles ont obtenu un divorce civil. Si elles se remarient, les enfants d’un deuxième mariage civil sont considérés comme illégitimes et ils ne peuvent pratiquer leur religion. Pareilles conséquences exposent les femmes religieuses au chantage que peut faire le conjoint en refusant le Get. Le conjoint pourrait dire, par exemple: « si tu renonces à la pension alimentaire ou à la garde des enfants, je consentirai au divorce. » Même ceux qui ne songent pas à se remarier trouve[nt] gênant d’être considérés comme mariés religieusement à quelqu’un dont ils sont divorcés civilement.

La grande majorité de ceux qui adhèrent à la foi juive trouve inacceptable cette façon de marchander le consentement. Ils sont cependant incapables de modifier la situation. L’intervention des rabbins est souvent sans effet.

Voir Bruker v Marcovitz, supra note 1 au para 8; l’arrêt réfère aux Débats de la Chambre des communes, Vol VIII, 2e sess, 34e lég 4 mai 1990 aux pp 11033‑11034. Cette question est absente des jugements des instances inférieures.


Bibliographie

Arrêts

(S.-B.) v. M. (J.-Be.), [2003] RJQ 1189.
Bruker v. Marcovitz, [2007] SCC 54.
Marcovitz v. Bruker, [2005] QCCA 835.

Lois et règlements

Débats de la Chambre des communes, Vol VIII, 2e sess, 34e lég 4 mai 1990.
Loi sur le divorce, LRC 1985, ch 3 (3e suppl).

Livres

Benveniste, Émile. Le vocabulaire des institutions indo-européennes. Tome 2: pouvoir, droit, religion, Éditions de Minuit, coll Le sens commun, Paris, 1969.
Prémont, Marie-Claude. Tropismes du droit: logique métaphorique et logique métonymique du langage juridique, coll Le droit aussi., Montréal, Liber/Thémis, 2003.

Articles

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Fournier, Pascale. « Courtiser Dieu devant les tribunaux occidentaux » (2010) 25:2 Canadian Journal of Law and Society 167‑193.
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Laclau, Ernesto. « L’articulation du sens et les limites de la métaphore » (2007) 70:4 Archives de philosophie 599‑624.
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Treize thèses d’Irlande

Par Simon Labrecque, Montréal

En cette saison où les bibliothèques et les librairies regorgent de gens de passage à la recherche d’un ou de plusieurs « guides de voyages », je propose quelques énoncés sur un double territoire devenu destination touristique : l’Irlande et surtout l’Irlande du Nord.

I

Penser les Troubles, leurs conditions et leurs effets, leur intensification et leur apaisement, c’est penser un mode de composition, une manière de vivre – toujours déjà plurielle ou multiple – des legs coloniaux au plus près du cœur d’un empire que l’on croit généralement déchu.

II

La singulière manière de vivre les legs coloniaux qui s’est écrite dans et par les Troubles en Irlande du Nord des années 1960 aux années 1990 met en jeu des rapports particuliers à la violence, et plus précisément, à la violence armée, incarnée par des organisations policières, militaires et paramilitaires.

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Patrouilleur de l’Irish Republican Army à Belfast en 1987.

III

Il découle de ces rapports particuliers et quotidiens à la violence armée d’État et de « la société civile » l’attribution d’un sens strict au concept de politisation, qui se distingue d’abord et avant tout de la militarisation, processus conçu comme forme de dépolitisation, comme passage d’une administration civile à une gestion militaire.

IV

La repolitisation de la vie quotidienne, entre autres suite à l’Accord du Vendredi saint, symbole du désarmement des forces paramilitaires (et ce, nonobstant les groupes dissidents), a favorisé dans le jeu électoral de style du parlementarisme britannique la représentation des partis extrêmes ou radicaux (ceux qui étaient les plus proches des paramilitaires), aux dépens des partis « modérés » qui ont refusé le recours aux armes et ont joué un rôle crucial dans la fin officielle des violences de type « communautaires » et étatiques.

V

Le rapport enkysté aux violences passées refait régulièrement surface en unes des journaux selon les développements dans plusieurs enquêtes judiciaires ou historiques sur les responsabilités partagées, sur qui a fait quoi, qui savait quoi, et qui n’a rien dit, sur les silences complices entre oubli salutaire et souvenance insistante.

VI

La polarisation « interne » de la société nord-irlandaise selon une ligne de partage « sectaire » ou « communautaire » (catholiques contre protestants) s’est accrue en raison des Troubles, du moins sous certains aspects qui ont trait à l’expérience vécue des membres de chaque communauté, ceux-ci restant, dans plusieurs quartiers « pauvres » en particulier, quotidiennement isolés les uns des autres.

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« Peace Wall » à Derry/Londonderry, construit assez haut pour empêcher qu’on lance des objets d’un côté vers l’autre.

VII

Le regard touristique peut saisir une part de cette polarisation par l’observation des peace walls, de la fortification des postes de police et d’autres édifices de la Couronne, des célèbres murales qui sont devenues des attractions, des graffitis et de la prolifération persistante de drapeaux de toutes sortes, des Union Jack au drapeau de la République d’Irlande en passant par les insignes de divers groupes paramilitaires supposément inactifs maintenant.

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Drapeau des Ulster Freedom Fighters, faction armée de l’Uslter Defense Association, sur un lampadaire dans la ville de Bushmills, années 2010.

VIII

Dans les conversations accessibles aux oreilles touristiques se fait jour une insatisfaction générale face aux gouvernements dans leur ensemble, des mairies des villes à Downing Street, en passant par Stormont et Dublin, et face aux partis politiques, avec quelques nuances selon les dispositions, bien entendu.

IX

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Signalisation devenue classique d’un sniper at work de l’Armée républicaine irlandaise sur une route près d’Armagh.

Le développement de « l’industrie touristique » est présenté comme un facteur de croissance économique qui requiert, d’une part, de répéter la fin consommée des Troubles, et d’autre part, de procéder à une certaine commercialisation des traces historiques des Troubles, et donc de les conserver et de les représenter comme une particularité locale, voire comme un avantage comparatif face à d’autres régions ou destinations, y compris, face à la République, au sud, dont les « troubles » sont plus anciens, datant de la guerre civile d’indépendance au tournant des années 1920.

X

Le corps touristique visitant l’Irlande du Nord est sommé, en pratique, de clarifier ou de déterminer pour soi son rapport habitable avec l’héritage visitable des Troubles, héritage souvent troublant, si ce n’est qu’en raison du fait qu’on lui proposera différents tours ou différentes expositions à visiter, le plus souvent en échange d’un peu d’argent, pour un temps qui est par définition limité, une expérience temporaire offerte au corps de passage par ceux qui sont restés.

XI

L’inconfort en principe temporaire du corps touristique face aux traces ou aux survivances de la violence armée tout près du cœur de l’ancien empire, sur l’un des territoires où il règne encore en tant que tel, ou du moins en tant que royaume, est précisément ce qui est vendu, à la fois aux touristes, à qui l’on vend aussi la « nature » spectaculaire (parcs, montagnes, rivages océaniques), et aux gens de la place, à qui l’on promet une relève qui se fait toujours attendre.

XII

La persistance de ce qui est parfois appelé « inégalité sociale », ou la division entre riches et pauvres, qui est l’une des principales sources reconnues des Troubles, est en définitive ce avec quoi le corps touristique cherchera à composer un rapport qui se voudra plus ou moins véritablement éthique durant son séjour et, potentiellement, selon ses dispositions à la joie, à l’oubli, aux remords, aux regrets et à la réflexivité, après son retour d’Irlande, terre que ce corps a peut-être d’abord désiré arpenter en raison même de la singulière mêlée de « nature » et de « culture » qu’il semble receler.

XIII

Que l’Irlande soit une île n’empêchera pas le corps en revenant de chercher à établir des ponts, à s’y lier avec insistance, par exemple en se faisant songeur face aux cartes géologiques qui laissent imaginer une continuité atlantique entre les montagnes insulaires et les Appalaches qui participent ici à former la vallée du Saint-Laurent.

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De Je suis Charlie à Je suis 3143: la grève étudiante de 2015 à partir de la pensée de Pier Paolo Pasolini

Par Julie Paquette, Montréal[1]

La critique du politique faite par Pier Paolo Pasolini s’articule autour de la notion du nouveau fascisme; cette forme inédite qui se consolide dans l’Italie des années 1970. Ce nouveau fascisme met en scène une société basée sur une contestation permanente mais superficielle qui, en trame de fond, engendre un conformisme plus pernicieux que ne l’avait fait le fascisme d’un Benito Mussolini. Le nouveau fascisme, sous couvert d’une contestation de l’ancienne élite, uniformise le citoyen et l’enracine dans une société de contrôle de laquelle il ne sait plus se méfier. C’est le mariage consacré entre le progrès et l’autoritarisme qui met en place une tolérance fallacieuse parce que concédée d’en haut.

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Crédit photo © Guillaume Leroux

La résistance contre cette uniformisation, Pasolini la retrouvait dans le tiers monde. Là où il tourne par exemple, son Carnet pour une Orestie africaine… Sa résistance à lui, il la pratiquait par le pouvoir de scandaliser. Il exhortait aussi la jeunesse italienne à en faire tout autant. Dans son intervention au Parti radical quelques jours avant sa mort, Pasolini, s’adressant à la relève en tant que « marxiste qui vote pour le PCI, et qui espère beaucoup de la nouvelle génération de communistes », exhorte cette jeunesse à demeurer authentique, à ne pas se laisser absorber par le nouveau conformisme de anticonformisme : il faut disait-il « oublier immédiatement les grands succès, et continuer imperturbables, obstinés, éternellement contraires, à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre; à scandaliser; à blasphémer »; à défaut de quoi la logique invisible et implacable du capital aura raison de toute dissidence. « Oubliez immédiatement les grands succès », en nos mots : Oubliez le grand soir. Ou encore : prenez garde à la corruption qui nous attend lorsque l’on cherche trop à se rapprocher du pouvoir.

Mais cette force scandaleuse et ce blasphème auquel fait appel Pasolini possède un revers, un double négatif… et cette thématique de la double potentialité du scandale et du blasphème (à la fois contre le pouvoir, mais potentiellement aussi, participant de sa logique), on la retrouve à plusieurs endroits dans l’œuvre de Pasolini… Il était bien conscient du risque de la récupération possible d’un mouvement, d’un film, d’une poésie ou d’une insurrection, par les autorités… Il était conscient du fait de la capacité de digestion des forces scandaleuses par le pouvoir qui était, et qui est toujours d’ailleurs, sans limite. Le blasphème et le scandale peuvent aussi, parfois, s’avérer être les meilleurs alliés du pouvoir… et c’est à cela qu’il faut échapper, et c’est en cela que la Grève de 2015 est intéressante, et c’est pour cela que Pasolini semble tout à fait à propos.

Mais avant de parler de la Grève, j’aimerais opérer un léger détour afin de mettre la table pour ma démonstration. J’aimerais revenir sur un événement qui a grandement marqué la France cette année. Puisqu’il est question de blasphème, puisqu’il est question du droit de scandaliser, puisqu’il est question aussi, c’est mon hypothèse, d’une transgression qui, au final, parait davantage servir les intérêts du pouvoir capitaliste que d’en ébranler la structure… Je parle de l’attaque contre Charlie Hebdo. On s’en rappelle, il a fallu peu de temps pour que sur les cadavres des caricaturistes, dansent les dirigeants de ce monde. Peut-être d’ailleurs, y avait-il déjà, dans ce journal, quelque chose qui laissait préfigurer une alliance entre les caricaturistes et les autorités, on se souvient notamment du fait que Sarkozy avait défendu Charlie Hebdo lors de l’affaire des caricatures… Ce « Je suis Charlie », scandé dès le premier soir, était d’ailleurs fort intéressant sur le plan de la « stratégie discursive ». N’y avait-il pas là une résonnance singulière avec le « Nous sommes tous américains » que titrait le journal Le Monde aux lendemains des attentats du 11 septembre…?

Je soutiendrai ici qu’il y a un lien entre la réaction orchestrée suite à l’attentat contre Charlie Hebdo et la situation politique au Québec. J’aimerais d’abord porter à votre mémoire que dans la foulée des attentats, Denis Coderre avait « autorisé » les manifestations pro-Charlie en affirmant que le règlement P-6 (règlement issu de la grève de 2012) ne s’appliquerait pas. Exemple éloquent s’il en est un de la fausse tolérance concédée d’en haut (parente du nouveau fascisme). Une manifestation pour la liberté d’expression, autorisée par les autorités. On nageait en pleine dissonance cognitive, mais passons… puisque l’analogie ne s’arrête pas là. Je veux vous parler, bien sûr, puisque cela est le centre de notre propos aujourd’hui, de la grève étudiante de 2015 en l’abordant d’abord sous l’angle de sa répression.

La répression exercée sur les étudiants et étudiantes depuis le début du conflit est sidérante. Si les étudiants semblent avoir appris de la grève de 2012 (je reviendrai sur ses enseignements plus tard), la réaction, elle, est encore mieux organisée… Le gouvernement est plus intransigeant, la police plus répressive et les dirigeants des institutions universitaires frappent à coup d’injonctions, usant du juridique contre le politique, en empêchant toute levée de cours, toute occupation, en criminalisant le mouvement de contestation.

En 2015, la police frappe avec plus de vigueur, et ce depuis les premiers balbutiements de la grève. Cette même police qui, ironiquement, avait apposé le carré rouge sur ses voitures, en signe de protestation contre les politiques d’austérité qui venaient menacer leur fonds de pension et leur retraite. Même si certains y ont vu une opportunité d’alliance entre l’appareil répressif et les étudiants, contre le gouvernement, force est de constater que cela est peu probable (et même peu souhaitable selon moi, mais passons). Or le scénario ridicule auquel nous assistons est le suivant : la police frappe les manifestants anti-austérité avec une matraque où est apposé un autocollant anti-austérité…

Je disais donc, la répression politique s’exerce encore plus férocement qu’en 2012. On se rappelle que dès la première semaine de grève, Naomi Tremblay-Trudeau a reçu une canette de gaz lacrymogène tirée par un policier en plein visage lors d’une manifestation jusque là pacifique dans la ville de Québec. À moins d’un mètre du visage! Si la scène est scandaleuse, la réaction est bien pire. S’est affiché sur les réseaux sociaux le « slogan » « Je suis 3143 », soit le numéro de matricule dudit policier, en solidarité avec ce policier qui « n’a fait que son devoir ». La jeune manifestante n’avait (dit-on) qu’à ne pas aller manifester si elle n’était pas prête à en subir les conséquences.

Et s’il y avait quelque chose en puissance dans le « Je suis Charlie » qui n’avait qu’été déployé dans le « Je suis 3143 »? Et si les forces scandaleuses (en puissance dans Charlie) avaient été récupérées par le pouvoir de manière à ce que la défense de la liberté d’expression soit la liberté d’expression des dirigeants, la liberté d’expression des forces de l’ordre? Le capital déploie une telle capacité de digestion des forces scandaleuses que le mouvement d’appui à la liberté d’expression devient un mouvement de soutien aux forces répressives… On assiste à un reversement complet du sens des mots… Il n’en fallait pas plus pour que l’équation suivante s’impose dans les médias :

Nous sommes tous américains = Je suis Charlie = Je suis 3143

Ou plus précisément :

11 SEPTEMBRE = ATTENTAT CONTRE CHARLIE HEBDO

= MANIFESTATION (OU OCCUPATION)

CONTRE

ISLAM = TERRORISTES = ÉTUDIANTS

S’en était fait : les étudiants furent comparés à l’État islamique et s’est déchainée toute une stratégie discursive visant à disqualifier le mouvement. Quand TERRORISME = action directe = briser une machine distributrice, c’est signe que notre seuil de tolérance à la dissidence est bien faible et qu’il y a lieu de s’inquiéter… Or, tout ce discours ne vise rien d’autre que de légitimer une forme de violence, celle exercée par le haut, par l’appareil répressif, par l’administration de l’Université. Monopole légitime qu’ils disaient… dont on use et abuse… On assiste à un véritable fétichisme de l’ordre.

Un autre fétichisme est aussi présent dans les médias : celui de la Grève étudiante de 2012. On lit dans les journaux des phrases étonnantes du type : « Le mouvement étudiant en 2012 était irréprochable dans son ensemble »; « les étudiants avaient des revendications justes en 2012 »; ou encore, une de mes préférées : « il nous manque un Gabriel Nadeau-Dubois, lui au moins était articulé ». Sérieusement, c’est à se demander si le Québec ne souffre pas d’amnésie collective… Non seulement GND était peint sous les traits d’Oussama Ben Laden (cf. un texte sur Trahir à ce propos), et on lui reprochait de toutes parts de monopoliser l’attention médiatique, non seulement on traitait les étudiants de nombrilistes en leur disant que leurs revendications ne concernaient que leur porte-monnaie, mais on semble aussi avoir oublié les fâcheuses dérives à l’intérieur même du mouvement, où des mécanismes de domination étaient reproduits au sein de la classe militante (et je parle, notamment, des cas d’agressions qui ont été dénoncées par la suite).

Outre les rivalités insipides où j’ai parfois l’impression que certains se complaisent dans un « ma grève est plus grosse que la tienne », j’ai la sincère conviction que la grève de 2015 a beaucoup appris de celle de 2012… La grève de 2015 a une spécificité que je dirais double :

  1. Elle met tout en œuvre pour que ne s’institutionnalise pas un pouvoir autour d’une figure de leader. Elle destitue ses dirigeants sitôt qu’ils tentent de contrôler le mouvement par le haut. En ce sens, elle se méfie du pouvoir autant interne qu’externe.
  2. Son objectif n’est pas circonscrit de la même manière. Là où les étudiants avaient des demandes spécifiques à leur statut en 2012 (contre la hausse des frais de scolarité, pour la gratuité scolaire), en 2015 les revendications concernent l’ensemble de la société québécoise : lutte contre les politiques d’austérité, lutte contre les hydrocarbures, etc. Cette crise étudiante ne vise pas la défense de la condition d’étudiant, elle a la prétention de remettre radicalement en cause le modèle sociétal dans lequel elle prend place.

Cette grève n’a pas de visage.

Sa stratégie est celle de la brèche.

Son expérience est plébéienne.

Pier Paolo Pasolini, la veille de sa mort, affirmait : « [L]e refus a toujours joué un rôle essentiel [dans l’histoire]. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les assistants cardinaux. Cependant, pour être efficace le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel ». Ce refus semble être la seule alternative devant ce nouveau fascisme, devant Chronos, le dieu du capital chronométré qui nous assomme à coups de redditions de comptes et qui dévore ses propres enfants…

Au Québec, historiquement, ce refus avait un nom : le Refus global, aujourd’hui, il prend un visage impétueux tout droit inspiré de cet esprit pasolinien : FUCK TOUTE. Nous ne serons pas les collaborateurs d’un système qui cherche à nous récupérer. Nous préférerions ne pas.

I would prefer not to.

Bien sûr ce FUCK TOUTE peut lui aussi être récupéré par le pouvoir. Ce n’est pas d’hier que les échos libertaires servent le jeu du Capital. Mais cela ne vient aucunement disqualifier le geste en lui-même. Il faut se méfier de notre propre instrumentalisation, mais cela ne veut pas dire de collaborer plutôt que de refuser radicalement. Pasolini avait développé une éthique à ce sujet : l’éthique de l’abjuration. Il écrivait dans son Abjuration de la Trilogie de la vie :

Je pense que, avant de s’exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et la culture. […] Mais je pense aussi qu’après il faut saisir clairement, jusqu’à quel point on a été instrumentalisé, éventuellement, par le pouvoir intégrateur. Et alors, si notre sincérité ou notre nécessité ont été asservies ou manipulées, je pense qu’il faut avoir carrément le courage d’abjurer.

Pasolini, « Abjuration de la Trilogie de la vie », 1975

11198839_10155545076875074_768275026_nLe FUCK TOUTE n’en est pas encore là. Quand les casseroles se sont transformées en BBQ des voisins, convoqués par le gouvernement libéral, nous étions oui, en pleine récupération (cf. un texte sur Trahir à ce propos). Le FUCK TOUTE n’en est pas là. Il ne fédère pas autant, il est vrai. Mais il est chargé d’un sens auquel il faudrait prêter l’oreille. Et pour ce faire, il faut passer par-dessus le premier scandale bourgeois d’un usage vernaculaire de la langue et se rappeler que l’utilisation des sacres comme rhétorique dénonciatrice n’est pas chose nouvelle au Québec (cf. « Un coup de matraque, ça frappe en tabarnak » (1971)). Ensuite, il faudrait écouter l’absence d’alternatives qu’offrent les politiques néolibérales et comprendre comment ce FUCK TOUTE est un pied de nez à la TINA (There is no alternative) de Tatcher. Devant l’indécence du gouvernement qui s’octroie des hausses de salaires, devant la caste grassement rémunérée, devant cette stabilité d’emploi qui n’est que fausse promesse, devant cette retraite qui ne sera que mirage demain, on s’étonne que la génération de précaires en devenir s’indigne, s’insurge… Pourtant, c’est dans la rue qu’elle crie FUCK TOUTE et non pas chez elle, dans son salon devant la télé. Et pourtant, elle lutte.

Plusieurs auraient voulu que le récit de la grève porte le titre de Chronique d’une mort annoncée… On fut prompt à affirmer que la grève sociale n’aura pas lieu. Mais demain, c’est le premier mai et aux dernières nouvelles, plus de 800 groupes communautaires seront en grève, partout à travers le Québec, et pas seulement dans les grands centres urbains. 800! Et ce, sans mot d’ordre des grandes centrales syndicales. Il faut croire que l’autonomie, dans ce cas, semble porter fruit.


Note

[1] Ce texte est une version légèrement remaniée d’une conférence qui a été prononcée le 29 avril à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre de la table ronde « La grève étudiante : stratégies discursives et discours politiques » organisée par le CRIDAQ à laquelle ont participé aussi Marc-André Cyr, Dominique Leydet, Ricardo Peñafiel et Joseph-Yvon Thériault.

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Commentaire sur un chapitre de Louis Marin: la force justifiée

Par René Lemieux, Montréal

Publié il y a maintenant près de quatre ans, ce qui va suivre est un court commentaire sur un chapitre d’un livre de Louis Marin qui participait d’une lecture collaborative avec Myriam Faraj dans le cadre d’un groupe de lecture en ligne qui s’est arrêté peu de temps après[1]. Il m’a semblé que les questions alors posées étaient toujours actuelles, qu’une continuation des intentions premières de ce groupe de lecture pouvaient se continuer ailleurs, sous d’autres modes.


Commentaire sur l’Ouverture du Portrait du roi

Dans l’Ouverture, Louis Marin se pose la question : « Comment la force devient-elle pouvoir? » Le pouvoir n’est pas la force, ou plutôt, il l’est, mais en tant que son imaginaire, d’où le deux propositions de Marin (p. 23) :

  • Le discours est le mode d’existence d’un imaginaire de la force, imaginaire dont le nom est pouvoir.
  • Le pouvoir est l’imaginaire de la force lorsqu’elle s’énonce comme discours de justice.

Dans le rapport entre la « force » et le « pouvoir », Marin distingue trois modalités (variations sur le verbe tenir – ce qui n’est pas innocent) :

  • La force se survit comme pouvoir en tenant le discours de justice.
  • Le discours de justice devient pouvoir en tenant lieu des effets de force.
  • Le discours en général opère des effets de force qui sont tenus pour justes, pour la justice même.

Le texte de Marin se présente d’abord en trois parties (I. La force et la justice/ II. L’habile et la pensée de derrière/ III. Discours-pouvoir-discours: les signes de la force), chacune associée à une série de citations tirées de Blaise Pascal. Une partie finale au chapitre, intitulé « Le discours du respect », semble posséder un statut particulier.

Marin se base donc, pour la première partie (La force et la justice), sur le passage bien connu des Pensées de Blaise Pascal sur les rapports entre force et justice, le voici :

Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste (103-298).

Autre citation, pour la même partie :

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité; car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant. Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît; les uns la remettent à l’élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc. Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc… Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier, sont des cordes d’imagination (828-304).

On y comprend que la justice est indépendante, qu’elle ne fonctionne que par elle-même, sans adjuvant. Il y a justice, ou elle n’est pas : il n’y a pas de demi-mesure avec elle, elle n’est pas de l’ordre de la gradation. La force est différente, elle se constitue par l’histoire, comme histoire; comme résultat d’un conflit de forces, sans plus. Contrairement à la justice, le fort n’est pas obligatoire, il n’est pas impératif. La question de Marin : mais comment obliger, voire comment s’obliger dans le geste de l’autonomie à suivre le juste, puisque la prescription juste n’a d’autre titre à prescrire que sa propre justice? (p. 24)

Ou encore, comment concilier les deux? Car il faut la force, pour que la justice existe. C’est la fiction du corps politique qui répondra à ces questions, en faisant que la force se donne l’image de la justice. Entre le degré zéro-force de la justice, et le désir absolu de la tyrannie, la fiction politique opèrera par le discours, un discours « sans dispute », univoque, non-ambigu :

La force s’empare des signes, du langage, du discours par ce désir universel de domination infinie hors de son ordre (les corps, les actions extérieures) qui constitue son essence tyrannique de force. Se saisissant du langage, la force se réfléchit en discours, se représente en signes (Marin, p. 29).

Deuxième série de citations de Pascal :

Raison des effets. – Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple (91-336).

Rapprochement par Pascal de l’opinion ordinaire et de la véritable pensée : celle qui préfère l’erreur commune à la vérité d’une chose. D’où l’esprit d’ironie nécessaire pour que la pensée soit sans repos :

Géométrie. Finesse. – La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale. C’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit qui est sans règles. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit. Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher (513-4).

Troisième série de citations de Pascal :

Opinions du peuple saines. – Être brave n’est pas trop vain, car c’est montrer qu’un grand nombre de gens travaillent pour soi. C’est montrer par ses cheveux qu’on a un valet de chambre, un parfumeur, etc., par son rabat, le fil, le passement, etc. Or ce n’est pas une simple superficie, ni un simple harnais d’avoir plusieurs bras. Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave c’est montrer sa force (95-316).

Ici, c’est l’importance de la parure, du paraître, de l’image : le brave doit se montrer brave, il doit montrer sa vaillance, car « en se montrant, montre qu’il a plusieurs bras et plus on a de bras, plus on est fort ».

Je pose dès à présent trois questions sur cette première partie du chapitre, qui seront partiellement résolu dans le reste du chapitre.

Pourquoi la force prend-elle la peine de parler, de faire discours? Je pensais à la fable « Le loup et l’agneau » de La Fontaine, écrite à peu près à la même époque. On a là un « procès » entre un loup « à jeun, qui cherchait aventure » et un agneau se désaltérant. Le loup veut manger l’agneau, et pour l’en convaincre, usera d’arguments. L’agneau, en habile rhéteur, réussit à répondre à chaque accusation du loup, jusqu’à la plus absurde, quelqu’un aurait médit sur lui, peu importe qui. Sur ce, le loup déclare « il faut que je me venge » : « Là-dessus, au fond des forêts, le loup l’emporte et puis le mange, sans autre forme de procès. » La littérature est pleine de ces exemples où, lorsque la discussion sur la justice devient inutile, la force prend le relais de la plaidoirie. Pourquoi donc, la force ne reste-elle pas silencieuse? Qu’aurait-elle à souffrir, qu’on la prenne pour tyrannie?

Deuxième commentaire, à propos de la « pensée de derrière » de Pascal, pourrait-on voir chez Marin, une réflexion semblable à Gilles Deleuze à propos de l’humour? Je cite au long deux passages de La présentation de Sacher-Masoch (Minuit, 1967) :

Mais voilà que, avec la pensée moderne, s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second (p. 75).

Et il continue, sur l’humour, qui n’est plus un dépassement de la loi, mais un asservissement jouissif :

Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences. Or, chaque fois que l’on considère un phantasme ou un rite masochistes, on est frappé par ceci : la plus stricte application de la loi y a l’effet opposé à celui qu’on aurait normalement attendu (par exemple, les coups de fouet, loin de punir ou de prévenir une érection, la provoquent, l’assurent). C’est une démonstration d’absurdité. Envisageant la loi comme processus punitif, le masochiste commence par se faire appliquer la punition ; et dans cette punition subie, il trouve paradoxalement une raison qui l’autorise, et même qui lui commande d’éprouver le plaisir que la loi était censée lui interdire. L’humour masochiste est le suivant : la même loi qui m’interdit de réaliser un désir sous peine d’une punition conséquente est maintenant une loi qui met la punition d’abord, et m’ordonne en conséquence de satisfaire le désir (p. 77-78).

Sans faire de Marin (ou de Pascal) un masochiste, je veux simplement montrer la similitude entre l’attitude masochiste-humoristique envers la Loi et une pensée de derrière chez Pascal. Deleuze opposait à cette attitude l’ironie et le sadisme, chez Pascal, ce sera les « demi-habile » :

Raison des effets. – Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par un(e) autre lumière supérieure (90-337).

Marin la qualifie d’ironique, mais je pense que le terme humour lui sied mieux. C’est justement ce que je voyais dans un texte lu précédemment dans le cadre du groupe de recherche, Le récit est un piège (Minuit, 1978), où Marin définissait ce que sera pour lui la « critique » :

Le pouvoir est la justice que la force se donne parce qu’elle est la force « très reconnaissable et sans dispute » : loi, institution, coutume avec toutes les médiations, rationalisations ou justifications imaginaires que l’on voudra. Dévoiler ce secret, tenir ce discours sur le discours du pouvoir se nomme critique. Il n’empêchera pas le piège par simulacre de fonctionner et la pouvoir de s’exercer. Mais qu’un jour, en un moment et pour un moment seulement, un faible, un assujetti, parce qu’il est malin et rusé, trouve le moyen de retourner la force du pouvoir contre le pouvoir, de la détourner contre lui, alors quel intense plaisir! (p.10)

Je poserai donc une deuxième question au texte (que je posais la fois dernière) : la critique, l’humour, la pensée de derrière, etc., quel rôle joue-t-elle dans le cadre de l’analyse de Marin, est-ce que c’est ce que le critique devrait rechercher (l’humour contre le pouvoir), où devra-t-il lui-même « performer » cet humour à l’intérieur de l’espace discursif qui est le sien (et pourquoi pas, sa discipline)?

Troisième question-commentaire que je pose au texte : Qu’en est-il du regard du non-pouvoir sur le pouvoir? Il est souvent question chez Marin de ce pouvoir qui se montre (sa représentation), mais peu de la réception de ce spectacle, qui, et c’est bien souvent le cas avec Louis XIV, se transformera vite en mimétisme, chacun voulant imiter le Roi dans sa parure. Le film La prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini (1966) montre assez bien le processus de mimésis à l’œuvre à la cour de Versailles. Voici un extrait assez explicite (les costumes sont authentiques, la scène se termine à 1:11:35) :

 

Rossellini a voulu montrer avec son film que Louis XIV était un être absolument ordinaire. Pour son rôle principal, il a choisi un petit trapu sans formation d’acteur (Jean-Marie Patte). Sans scénario, on lui faisait lire un teleprompter en le filmant en direct, ce qui donne l’impression qu’il est le seul qui ne connaît pas son scénario (en effet, il ne le connaissait pas…) tout en donnant l’impression d’être ailleurs, mais à force d’être mauvais. Pourtant, ce Louis XIV deviendra ce qu’il est en agissant comme un miroir pour les désirs des autres, chacun se renvoyant l’image déformante de l’autre, nourrissant son ego en alimentant celui de l’autre, nourrissant son pouvoir en alimentant celui de l’autre. D’où ma troisième question, que fait Marin de ce phénomène particulièrement présent à l’époque de la monarchie absolue, de ce mélange de regards où chacun investit le narcissisme de l’autre, dans une circularité plutôt que par le mouvement du haut vers le bas de la représentation du roi?

Les deux derniers sous-titres viennent peut-être répondre à certaines des questions formulées ci-dessus. Louis Marin attribue au « respect » la propriété de rendre réel l’imaginaire populaire. Le respect est réflexif, il dit « causez-vous à vous-même de la gêne, un malaise » (p. 37), sans que cette prescription soit prononcée par qui que ce soit. Il est réflexif, prescriptif, mais aussi gratuit, autosuffisant, sans cause ni fin – le respect est inconscient :

Toutefois, le comportement de respect recèle une implicature finale : « Je m’incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je m’incommode sans que cela vous serve. » […] Je m’incommode parce que le respect est : « Incommodez-vous. » « La loi est loi et rien davantage. La coutume fait toute l’équité par cette seule raison qu’elle est reçue, c’est le fondement mystique de son autorité » (108-294) (Marin, p. 37).

Je ne suis pas certain ici de comprendre le rôle de l’habile et de la pensée de derrière, qui semble, chez Pascal tel qu’interprété par Marin, être le seul capable de sentir la fiction du politique. L’habile agit comme le peuple et respecte l’ordre, et Marin dira tout à coup, après avoir mentionné ces moments où la fiction se défait dans les éclats de rire (par exemple si le prédicateur se fait mal raser par son barbier…),

[qu’]il faudrait s’interroger sur ce rire-là, et sur ce pari fait par l’habile que le rire secouera le grave personnage. Mais, ce qui nous importe ici, c’est seulement de marquer le fonctionnement du dispositif « expérimental » qu’a construit le discours habile de l’habile : si les effets « négatifs » et singuliers de la nature, de l’art et du hasard défont, dans et par l’imagination, et en un seul instant, la chaîne des respects du peuple pour la vieillesse vénérable, de la raison pure qui juge de la nature des choses et de l’ardeur de la charité pour la parole divine, c’est donc que vieillesse, raison, charité ne sont que des effets « positifs » de la puissance imaginante (p. 39).

Il faudra peut-être être attentif aux « dispositifs expérimentaux » de l’habile dans le reste du livre. Dans la seconde section, « ‘Genèse’ de l’institution », Marin explique la finalité du pouvoir dans sa genèse imaginée : le respect est l’effet d’un système de signes – une force encore, en représentation cette fois. Le respect est le passage d’une série hétérogène à une autre, l’« immaculée conception » d’un Sens monstrueux, à partir d’un état statique et stérile (pour reprendre les termes de Gilles Deleuze, dans la 17e série de Logique du sens, 1969). Ces « cordes » qui attachent le respect montrent, dira Marin, « la relation entre l’imagination (la représentation comme imaginaire de la force) et l’arbitraire du discours de la force (le pouvoir), mais aussi bien entre la diversification de l’institution de la force comme pouvoir (les divers types de Constitutions et d’appareils d’État) et l’auto-légitimation de la représentation où la force s’institue (le pouvoir politique) » (p. 42). Dès lors le pouvoir (l’État) ne pourra plus tolérer tout autre pouvoir que le sien.

Mais pourquoi, désirant l’absolu, l’État ne se constitue-t-il pas en tyrannie (la question de tout à l’heure)? C’est peut-être par économie : une fois le respect promu comme fonction sociale originaire – plutôt que l’amitié ou la pitié –, la « physique mécaniste » des forces peut se mettre à l’œuvre. De la lutte à mort qui pouvait faire advenir le premier Prince, l’imagination et le respect permettront la succession des princes grâce à l’institution :

Les maîtres se posent en instituteurs de continuité par une double volonté. Une volonté négative, d’abord; ils ne veulent pas la répétition du moment violent d’affrontement des forces : ils ne veulent pas, par une lâcheté tout aussi fondamentale que leur valeur et son désir de gloire, risquer à nouveau la mort; une volonté positive ensuite : « ils ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît », discours de la prescription instituant un ordre définitif, vouloir ou désir réalisé, mais dans le discours, qui est l’endroit de la lâcheté à ne pas risquer à nouveau la puissance. Dès lors, la continuité toujours possible, aléatoire, empirique, de la guerre est transformée en succession institutionnelle, obligatoire, légitimante (p. 44).

C’est à ce moment précis que la force se manifeste dans l’apparence de la justice, en « énon[çant] une règle de succession de la force comme juste règle, loi équitable, quelle que soit cette règle, quelle que soit cette loi » (p. 45 – c’est donc dire que nos sociétés démocratiques ne sont pas si différentes sémiotiquement de l’absolutisme monarchique).

Question : en termes plus contemporains, est-ce la possibilité de puiser la force dans la réserve du « respect » (corps policier, armée), qui soutient la fiction de l’État? En ce sens, Marin exprimerait pour le XVIIe siècle la sentence de Carl Schmitt dans Théologie politique : « Est souverain celui qui décrète l’état d’exception. » Dans ce cas, le loup de la fable épargne l’agneau pour le garder en réserve. Mais un passage pourrait nous faire douter :

Le peuple dit vrai lorsqu’il dit qu’il faut honorer les gentilshommes, mais ils se trompent en prenant l’imaginaire pour le réel, l’effet pour la raison de l’effet : que la naissance est un avantage effectif. La naissance n’est pas un avantage réel naturel, mais elle est un avantage effectif, elle est l’effet réel d’une institution, un pouvoir et une croyance liés par étayage réciproque. C’est l’oubli, par le discours du peuple, de l’imaginaire institutionnel qui très exactement fait la réalité de l’effet de l’institution (p. 46).

Question : contrairement à ce qui fut dit plus tôt, sommes-nous plutôt en présence d’une fiction pure, sans attache au réel? Dans ce cas, avec son discours, l’agneau de la fable gagne son procès, et gouverne les loups.


Note

[1] Le groupe de lecture « estival » faisait suite au groupe de recherche Sémiotique et politique de Lawrence Olivier. Un blogue avait été mis en ligne pour l’occasion.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Lettre ouverte à nos collègues du doctorat en sémiologie de l’UQAM

Cette lettre est aussi disponible en format pdf.

Une grève étudiante est en cours au Québec depuis le 16 mars 2015. Au plus fort du débrayage jusqu’ici, plus de 150 000 étudiant·e·s issu·e·s de multiples établissements d’enseignement dans la province ont joint leur voix à la contestation. À l’UQAM, plusieurs associations étudiantes demeurent à ce jour en grève, la plupart ont même voté des mandats de grève générale illimitée ou reconductible à long terme face à l’absence d’ouverture au dialogue de la part de nos dirigeants, au premier chef le ministre de l’éducation François Blais, qui favorise la répression.

Mardi le 7 avril, le recteur de l’UQAM, Robert Proulx, a décidé unilatéralement de ne pas prolonger la session malgré la grève qui a eu lieu et se poursuit au sein de l’UQAM. Ce faisant, le recteur fait fi du règlement interne, car la fixation du calendrier et les règles en matière d’évaluation relèvent de la Commission des études. Dans un mémo interne, le recteur oblige les professeur·e·s à donner leur cours, même devant une classe vide, même s’il y a des agents anti-émeute dans les corridors, même si leurs étudiant·e·s se font battre sous leurs yeux. Cette décision du recteur va à l’encontre du droit des professeur·e·s inscrit dans leur convention collective, c’est-à-dire le droit d’avoir un environnement de travail sain et de ne dispenser des cours que lorsque la situation le permet, dans le respect de leur profession aussi bien que dans le respect des étudiant·e·s à qui ils ou elles enseignent. (Aussi, la convention collective des professeur·e·s est échue depuis deux ans et la direction de l’UQAM propose une baisse de salaire générale de 2% et une détérioration des conditions de travail, l’augmentation de la tâche, etc., cela alors que les professeur·e·s de l’UQAM ont déjà les conditions d’emploi les moins favorables des quatre universités montréalaises).

Mercredi le 8 avril, vers 16h, le Service de police de la ville de Montréal (SPVM) est entré à l’intérieur de l’UQAM pour la deuxième fois depuis le début de la grève à la demande du recteur Robert Proulx dans le but d’arrêter les levées de cours (votées démocratiquement en assemblées générales). Vingt-deux arrestations ont eu lieu au niveau métro du pavillon J.-A.-DeSève (DS). Vingt-deux étudiant·e·s ont été mis à terre par les agents de sécurité (l’équipe courante de Garda et l’équipe temporaire de Gardium) de l’UQAM ainsi que par les forces de police anti-émeute. Ces étudiant·e·s ont été amenés dans une salle de cours vide. Alerté·e·s, plusieurs professeur·e·s de l’UQAM se sont dépêchés de rejoindre la foule étudiante, qui protestait contre la présence du SPVM et contre la violence exercée par les agents, et se sont mis en première ligne face à la barrière policière qui protégeait l’accès à la salle de cours. Certain·e·s ont voulu négocier avec les policiers pour se rendre dans la salle où étaient arrêtés les étudiant·e·s. Le vice-recteur Marc Turgeon s’est présenté pour tenter d’apaiser la foule, nous laissant croire qu’une négociation serait possible. Entre temps, les policiers sont partis au poste avec les étudiant·e·s arrêté·e·s, alors qu’on nous affirmait qu’une négociation allait pouvoir s’effectuer. Quarante minutes plus tard, nous avons compris qu’aucune négociation n’aurait véritablement lieu : nous avons été trompés. Les étudiant·e·s arrêté·e·s font face à des accusations criminelles et risquent jusqu’à cinq ans de prison. Leur seul crime est d’avoir tenté de faire respecter le droit de grève voté démocratiquement. Or, le gouvernement actuellement au pouvoir nie formellement qu’un tel droit existe. Devons-nous rappeler que le droit de grève s’exerce depuis le 13e siècle au sein de l’Université?

Vers 17h, une occupation du rez-de-chaussée du Pavillon J.-A-DeSève a commencé en vue de contester les mesures drastiques prises par la direction de l’UQAM. Plus de 300 personnes étaient réunies, autant des chargé·e·s de cours et des professeur·e·s que des étudiant·e·s. En parallèle, un groupe formé de professeur·e·s, de chargé·e·s de cours et d’étudiant·e·s est parti négocier avec le recteur. Ils et elles avaient trois revendications :

  1. le retrait de l’injonction obtenue par la Direction de l’UQAM auprès de la Cour supérieure de Montréal (lui permettant de faire appel à la police aussi souvent que souhaité) ;
  2. l’annulation des expulsions politiques des neuf étudiant·e·s (expliquée ci-après) ;
  3. l’assurance que le SPVM ne revienne jamais dans l’UQAM.

Vers 20h, les professeur·e·s, chargé·e·s de cours et étudiant·e·s en négociation ont essuyé une fin de non recevoir de la part de Robert Proulx. Le recteur est resté campé sur ses positions et n’a pas voulu engager de dialogue, ni faire de compromis. Il a d’ailleurs admis qu’il assumait pleinement la situation.

Vers 00h15, Proulx a donné l’autorisation au SPVM d’entrer dans l’UQAM par tous les moyens (des policiers ont fracassé les portes vitrées du pavillon donnant sur la rue Ste-Catherine) afin de pénétrer dans l’établissement, munis de masques à gaz, pour briser l’occupation. De nouvelles arrestations s’en sont suivies.

Suite à ces événements, il est de notre devoir de réaffirmer notre droit de grève ainsi que de dénoncer la désinformation et la rhétorique médiatique qui défend le pouvoir et fait fi des enjeux réels du conflit. Il est aussi de notre devoir de prendre position à l’égard de la direction de l’UQAM.

 

Réaffirmons notre droit de grève!

L’UQAM a investi un demi-million de dollars pour engager la nouvelle équipe de sécurité (Gardium) et ce, sans appel d’offre, ce qui est contraire aux règles d’éthique de la fonction publique. Un demi-million de dollars que l’administration met là-dedans, pour ficher, battre et « arrêter préventivement » les étudiant·e·s au lieu de l’investir dans l’enseignement et la recherche. Et on nous dit qu’on manque d’argent, ce qui justifie la politique d’austérité contre laquelle cette grève a été engagée. Plusieurs millions de dollars ont aussi été investis au cours des deux dernières années dans un système de caméras de sécurité à la fine pointe, pour être sûr de pouvoir scruter tous nos faits et gestes au nom de la sécurité. Et on nous parle de rigueur budgétaire, de couper dans le salaire des professeur·e·s, de réduire l’offre de cours. On nous dit que l’austérité est nécessaire, qu’il n’existe pas d’autre solution.

Le profilage politique (fichage, espionnage) de la part de l’administration de l’UQAM, à travers leur corps de gardien·ne·s, a déjà mené à des avis d’expulsion officiels pour neuf étudiant·e·s. Parfois pour un an, parfois à vie. Les faits qui sont reprochés à ces étudiant·e·s remontent dans certains cas à plusieurs mois. Or, ces menaces d’expulsion ont été émises en bloc en tout début de grève et tout porte à croire qu’elles ont pour principal objectif de casser le mouvement. Elles participent d’une stratégie d’intimidation de la part de la Direction visant à dissuader toute personne de s’engager politiquement au sein de l’université (par exemple, le seul fait d’être élu·e au sein d’une association étudiante devient suspect). Les personnes sur qui planent ces menaces d’expulsion ont pour la plupart été élues démocratiquement par le corps étudiant lors d’Assemblées générales souveraines. Les Associations étudiantes sont reconnues par l’UQAM en vertu d’un règlement interne officiel, la politique 32, qui reconnaît le droit d’association et de représentation des étudiant·e·s. Les étudiant·e·s élu·e·s sont donc nos représentant·e·s légitimes, qui siègent sur des comités de l’université en accord avec le règlement interne. Or, ils et elles sont menacé·e·s d’expulsion, et dans la foulée de la répression actuelle plus aucun·e étudiant·e ne siège aux comités les plus importants de l’UQAM, ni au CA, ni à la Commission des études, ni au « comité de discipline » chargé de renvoyer ces mêmes étudiant·e·s. Donc on refuse le droit aux étudiant·e·s d’être représenté·e·s en les expulsant sur une base politique. Il s’agit, encore une fois, de répression politique fondée sur le déni du droit à la dissidence. Ce droit à la dissidence, nous le répétons, est fondamental en démocratie. Des voix s’élèvent pour dénoncer le fait que certains individus sont masqués, mais les raisons en sont pourtant simples : ils et elles se prémunissent contre un éventuel fichage politique et se protègent face à la judiciarisation excessive menée par l’UQAM.

De nombreuses personnes dénoncent « l’escalade des moyens de pression ». N’est-ce pas cela faire grève? Trouver des moyens de déranger et de troubler l’ordre établi? L’histoire nous montre que c’est ainsi qu’on obtient gain de cause. Permettez-nous de citer le professeur Jean-François Hamel du département d’études littéraires de l’UQAM :

À ceux [et celles] qui n’ont pas le sens de l’histoire, il faudrait peut-être rappeler que l’UQAM n’est pas seulement issue du rapport Parent et de son parti pris pour le « droit à l’éducation », dont nos gouvernants ont perverti la signification. L’UQAM est née des émeutes de McGill français et de la vague d’occupations des cégeps de l’automne précédent. Depuis 1969, l’UQAM est indissociable de l’histoire des mouvements sociaux, qu’elle nourrit de ses forces vives, et dont elle relaie la pensée critique dans l’espace public. Ceux [et celles] qui, aujourd’hui, défendent l’UQAM et incarnent son histoire, ce sont les étudiants.

 

Dénonçons la rhétorique et la désinformation médiatique!

En tant que sémiologues, nous devons faire montre de recul quant à la rhétorique du gouvernement et des médias de presse. Des termes tels que « vandalisme », « intimidation » ou encore « violence », servant à qualifier (et disqualifier) les diverses formes de manifestations étudiantes, doivent être déconstruits. La représentativité, la justesse, la pertinence et les sources des informations, de même que le cadrage médiatique et les foyers d’énonciation doivent être impérativement questionnés. Nous sommes dans une guerre des signes en plus d’une guerre des corps (étudiant, policier, professoral, administratif). On entend dire que les revendications des étudiant·e·s ne sont pas claires et que le terme « austérité » lui-même est vague. Ne jouons pas le jeu de certains médias qui consiste à rendre floues des propositions réelles et évidentes : ceux-là noient les signes jusqu’à les rendre inintelligibles.

 

Demandons la démission des dirigeants de l’UQAM!

Pour l’ensemble des arguments apportés dans cette lettre, nous dénonçons la dérive autoritaire et sécuritaire de la direction de l’UQAM et, à l’instar d’un front commun de professeur·e·s, de chargé·e·s de cours et d’étudiant·e·s, nous exigeons sur le champ la démission du recteur Robert Proulx ainsi que du vice-recteur à la vie universitaire Marc Turgeon et ce, sans prime de départ. D’autre part, depuis le début de la grève, Louise Poissant, doyenne de la Faculté des arts, a fait preuve d’un manque de réactivité flagrant. Nous déplorons son silence qui semble cautionner la répression politique.

Puisque l’Université appartient à la communauté, il n’est pas du ressort d’une oligarchie répressive et autoritaire de décider de son avenir, c’est à la collectivité de débattre et de déterminer le chemin à suivre.

Sachez enfin que le comité de programme (composé de manière paritaire de délégué·e·s étudiant·e·s élu·e·s démocratiquement en assemblée générale de l’Association des étudiantes et étudiants en sémiologie de l’UQAM et de professeur·e·s rattaché·e·s à notre programme) s’est clairement positionné, le 9 avril 2015, de manière à dénoncer la décision de l’administration quant au non prolongement de la session et exige fermement la réhabilitation de la Commission des études dans son rôle qui est de fixer le calendrier et de valider l’enseignement dispensé au sein de l’UQAM. En solidarité avec les professeur·e·s qui subissent le contrecoup de cette grève, il est de première importance de continuer à se battre pour la défense d’une pleine liberté pédagogique et politique au sein de notre université.

 

Signataires

Emmanuelle Caccamo
Simon Levesque
Yan St-Onge
Lucile Crémier
Karina Chagnon
Bruno Laprade
Joséane Beaulieu-April
Fabien Richert
René Lemieux
Meriam Ouertani
Nizar Haj Ayed

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La tonalité des philosophes: Kant, Hegel, Derrida

Par Maxime Plante, Montréal[1]

Dans le cadre de ma présentation sur le ton et l’accent dans la philosophie hégélienne, je voudrais aborder un point très précis du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, en isoler un motif apparemment latéral et marginal pour en montrer l’importance et la pertinence au sein du corpus derridien.

Je partirai d’un constat assez simple : Derrida dit parfois des choses qui semblent, à la première lecture, exorbitantes, grossières, voire même apocalyptiques – puisqu’il s’agit de notre thème aujourd’hui –, à condition d’entendre la parole apocalyptique non seulement comme celle qui annonce la fin, la conclusion de quelque chose, mais aussi comme celle qui annonce la fin, cette fois comme la finalité, le but, l’idéal de quelque chose.

Derrida semble souvent se prêter à ce jeu en ce qui concerne la philosophie. On peut avoir l’impression qu’il réduit souvent la philosophie à un bloc monolithique dont il serait aisé de déceler la fin ou l’idéal qui la commanderait dans son ensemble et comme telle. Un exemple de cette « pratique » – d’ailleurs souvent décriée par ses adversaires – peut être trouvé à la page 18 de D’un ton apocalyptique… (Galilée, 1983), autour de la notion de l’idéal de la philosophie, et très précisément dans son rapport avec le ton. Je cite le passage :

Le rêve ou l’idéal du discours philosophique, de l’allocution philosophique et de l’écrit qui est censé la représenter, n’est-ce pas de rendre la différence tonale inaudible, et avec elle tout un désir, un affect ou une scène qui travaillent le concept en contrebande? La neutralité ou du moins la sérénité imperturbable qui doit accompagner le rapport au vrai et à l’universel, le discours philosophique doit les garantir aussi par ce qu’on appelle la neutralité du ton.

Le but de mon exposé sera d’expliciter cette dernière affirmation. J’aimerais montrer que la conception qui la porte n’est pas arbitraire, hâtive, provocatrice ou même apocalyptique comme on a pu le penser. Je pense pour ma part qu’elle est justifiée par tout un travail de lecture de la tradition philosophique, et notamment de ses moments peut-être les plus « forts » pour Derrida; je veux ici parler de Husserl et de Hegel.

Pour les besoins de la cause, je ne parlerai pas aujourd’hui de Husserl et je me limiterai à mettre en parallèle ce que Derrida dit du ton avec ce qui s’exprime dans la philosophie hégélienne à ce sujet. Avec un peu plus de temps et d’efforts, on aurait pu produire, je crois, la même démonstration avec Husserl.

Mon fil conducteur sera le suivant : ce que Hegel exprime à propos du ton ou de l’accent en philosophie est profondément solidaire de l’idéal philosophique que Derrida essaie de décrire, de l’idée même de philosophie. C’est-à-dire non pas un des idéaux que la philosophie pourrait s’être fixée, mais de l’idéal qui constitue la philosophie comme telle. Le propos hégélien révèlerait l’ambition philosophique par excellence si celle-ci est bien, comme Derrida nous l’indique, de réduire la différence tonale.

Commençons par noter deux choses : d’abord, que le ton et l’accent se meuvent dans le domaine du langage en général; cela nous indique un champ d’investigation possible. Ensuite, que ce champ d’investigation, il a déjà été labouré puisque Derrida a écrit un texte (parmi d’autres) sur Hegel, et plus précisément sur ce qu’il a appelé « la sémiologie hégélienne ». Il s’agit de « Le puits et la pyramide », texte dans lequel il passait d’ailleurs, sans insister trop longuement, sur la question du ton dans la philosophie de Hegel.

Comme vous le savez peut-être, le troisième tome de l’Encyclopédie, qui s’intitule Philosophie de l’esprit, développe un passage assez substantiel sur la théorie du signe. Un des motifs qui, je pense, a intéressé Derrida dans l’écriture de « Le puits et la pyramide », c’est que Hegel y dit de façon inattendue que le signe et le langage ont un rôle non pas accessoire, mais privilégié à jouer dans le système de l’intelligence. Comme si l’esprit avait, à un certain moment bien déterminé de son processus d’élévation vers le savoir absolu, besoin du signe et du langage.

Ce sur quoi je voudrais insister maintenant, c’est néanmoins le caractère capricieux de Hegel à ce sujet. Ce qu’il avait concédé d’une main, il va en effet rapidement tenter de le reprendre de l’autre; s’il est vrai que le langage est important et même essentiel à l’esprit, toutes les langues ne sont pas égales quant à leur capacité de jouer leur rôle privilégié. Certaines langues sont même tellement imparfaites qu’elles nuisent au système de l’esprit. Ce n’est pas une coïncidence et vous ne serez malheureusement pas surpris de savoir que cette ligne de partage entre langues développées et langues imparfaites se divise assez précisément entre les langues occidentales et les langues non-occidentales. Voici un passage du texte hégélien qui illustre cette différenciation des langues. On va y voir surgir le ton à un moment qui me semble décisif :

L’imperfection de la langue parlée chinoise est bien connue; une foule de ses paroles ont plusieurs significations tout à fait diverses […], de sorte que, dans le parler, la différence n’est rendue perceptible que par l’accentuation, l’intensité, le parler à voix basse ou le crier. […] La perfection consiste [au contraire dans le] « parler sans accent » qui est réclamé à bon droit, en Europe, pour un parler cultivé (§459).

Quel est le problème au fond? Je voudrais suggérer que le ton est un scandale pour la philosophie hégélienne en particulier, mais aussi pour la pensée philosophique en général, parce qu’il brouille ou remet en question le rapport univoque que la pensée entretient ou devrait pouvoir entretenir avec ses signes. Le langage idéal, pour Hegel, est un langage dans lequel la pensée est en mesure de passer dans ses signes sans déformation ou sans altération. Il doit pouvoir en être ainsi parce que le langage, après tout, est la création de l’esprit. Il serait donc absurde qu’il ne puisse pas contrôler ses productions.

Or, le ton semble être ce qui précisément rend difficile un tel contrôle sur le sens du langage que nous mettons en jeu, car dans les langues tonales chaque mot peut avoir plusieurs significations et ce sera la hauteur du ton sur telle ou telle syllabe qui déterminera le sens à donner au mot. En ce sens, l’objectivité et l’universalité des langues qui utilisent la différence tonale sont grandement diminuées ou susceptibles d’être suspectées. C’est pour cette raison d’ailleurs que le langage le plus « intelligent » est « notre » langue alphabétique : en lui, chaque phonème a une seule signification. Le sens est donc clair, précis, certain; en bref, univoque. C’est cela, je pense, l’idéal philosophique que Derrida tente de décrire : la possession d’un langage dans lequel la pensée est là, disponible, et que l’on peut suivre facilement dans une seule direction. Si la langue alphabétique est l’autoroute du sens, les langues tonales, de leur côté, sont des carrefours où le mot est à chaque fois susceptible de nous entraîner dans plus d’une direction et, ainsi, de nous égarer.

Ce thème derridien d’un idéal de la philosophie n’est pas propre à D’un ton apocalyptique… On le retrouve dans plusieurs textes largement antérieurs dont « La mythologie blanche », paru pour la première fois en 1971. Dans ce texte plus qu’ailleurs peut-être, Derrida nous résumait ce thème de façon exemplaire et sans appel : « L’univocité est l’essence, ou mieux, le telos du langage. Cet idéal aristotélicien, aucune philosophie, en tant que telle, n’y a jamais renoncé. Il est la philosophie. » (Marges de la philosophie, Minuit, 1972, p. 295.) C’est en ce sens que la réduction du ton qui a cours dans la philosophie hégélienne n’est pas que l’expression d’un ethnocentrisme dédaigneux. Elle est aussi guidée par un idéal d’univocité dans lequel la philosophie, comme science philosophique, a toujours voulu trouver sa possibilité et sa fin dernière.

Je crois que l’on pourrait mettre en parallèle l’idéal d’univocité que nous avons fait émerger avec une distinction kantienne que Derrida mobilise dans D’un ton apocalyptique… Cette distinction, il s’agit de la distinction entre la voix de la raison et la voix de l’oracle. Si la voix de la raison, on s’en doute, était la difficile voie de la philosophie, la voix de l’oracle, elle, était celle qui, pour Kant, « se prête à toute sorte d’interprétations. » (D’un ton apocalyptique…, p. 33). Est-ce un hasard si, du point de vue de Kant, cette voix oraculaire a la caractéristique d’être marquée par le ton – celui grand seigneur, par exemple?

Mais ce qui intéresse ici Derrida n’est pas tout à fait cette nouvelle occurrence du ton en philosophie, car – et il le note lui-même – Kant n’en a pas contre le ton en général, ni contre ce ton particulier qui est celui « grand seigneur », mais bien contre l’usage illicite du ton, c’est-à-dire contre le ton de ceux qui utilisent un ton qui ne leur appartient pas. Il y a donc un écart entre Hegel et Kant puisqu’on pourrait dire que chez le premier le ton était apocalyptique en lui-même et qu’il initiait la déchéance de la philosophie ou, à tout le moins, de l’esprit. Ce qui intéresse Derrida, c’est qu’il n’y a rien de tel chez Kant. Pour lui en effet, ce n’est pas le ton qui soit « la mort de la philosophie » ou le début de la fin de la philosophie, mais plutôt la possibilité qu’il puisse être usurpé.

Pourquoi? Parce que le fait que le ton puisse être usurpé signifie l’ouverture toujours possible de la mystification, thème récurrent dans D’un ton apocalyptique… La mystification, ce n’est pas tellement l’absence de savoir ou l’absence de sens de quelque chose, mais, plus grave encore, la possibilité que le non-vrai prenne l’apparence et se glisse sous l’apparence du vrai, qu’il se fasse passer pour la vérité comme ceux qui prennent le ton grand seigneur se font passer pour ce qu’ils ne sont pas, c’est-à-dire des personnes d’un rang supérieur. La possibilité de cette mystification, Derrida la dirait redoutable pour la philosophie parce qu’à défaut de pouvoir neutraliser le ton, cela signifie que la philosophie n’est plus en mesure de contrôler qui parle en toute certitude, et hors de tout doute raisonnable; est-ce la voix de la raison… ou la voix de l’oracle?

Il y aurait ainsi deux plans. Le plan idéal, où la philosophie rêve d’un langage atonal et se rêve comme langage atonal, c’est-à-dire comme langage dans lequel le sens vrai serait immédiatement disponible et totalement transparent à lui-même. De l’autre, le plan « réel » ou « effectif », où la vérité apparaît comme un jeu policé et comme un certain effet de ton; d’un ton passé maître dans l’art de dissimuler sa propre tonalité.


Note

[1] Communication prononcée le 23 mars 2015 à la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie dans le cadre de l’atelier de discussion autour du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie de Jacques Derrida, « L’apocalypse toujours-déjà », organisé par François Gagnon.

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Vulnérabilité – courte note sur la souveraineté dans Requiem(s) King Lear

Critique de la pièce Requiem(s) – King Lear : Hygiène sociale – Désobéissance civile – Charte des raisons communes – Vodka pour tous, mise en scène par Hanna Abd El Nour, production URD (Québec) et Volte 21 (Montréa), du 13 au 17 janvier 2015 à l’Espace libre.

Par René Lemieux, Montréal

profil_lear_fbPrésentée cette semaine, la pièce Requiem(s) – King Lear : Hygiène sociale… du metteur en scène Hanna Abd El Nour saura sans doute provoquer le spectateur et la spectatrice par l’éclectisme de sa dramaturgie. Mixte parfois étrange entre l’adaptation shakespearienne et la performance-happening, la pièce de théâtre se présente comme une suite de scénettes plus ou moins bien articulées les unes aux autres, s’entrecoupant constamment, dont l’action se déroule autour – et quelques fois au travers – de deux grands « tunnels » de bois placé au centre d’une salle (voir la photo ci-dessous; à la fin de la pièce, une spectatrice suggérait d’y voir de grands squelettes de baleines comme on les présente dans les musées, évoquant à la fois le lourd et le léger – l’image était particulièrement intéressante). Moi qui ne connais rien au théâtre et n’apprécie pas vraiment la maladie mentale, je dois avouer m’être senti mal à l’aise devant les prestations hétéroclites des interprètes : cris, danses délurées, on se met tout nu en chantant le Ô Canada ou on bouffe des fleurs. Étrange impression aussi de voir les interprètes faire ça très, très près du public, en fait là où nous nous trouvions. Car la distinction entre la scène et le public est pratiquement abolie : alors que les interprètes interviennent très souvent dans l’assistance, notamment en nous interpelant ou encore en nous offrant des shooters de vodka, en contrepartie, si on peut dire, on donne la possibilité au spectateur ou à la spectatrice de s’immiscer dans la pièce. D’abord assis-e sur de petit tabouret fait de piles de journaux (voir la deuxième photo), le spectateur ou la spectatrice possède la « souveraineté » de vivre le spectacle comme il ou elle l’entend. C’est ce qu’indiquait le « Guide du spectateur » distribué à l’entrée :

Avertissement

Dans notre théâtre, le spectateur est souverain. Il est libre de vivre son expérience comme il veut, de voyager à sa guise. Il met les lois, dessine les cartes et choisit les itinéraires de son regard et de son écoute. Il est à la fois paysagiste et paysage.

J’avoue ne pas avoir été entièrement séduit par le « concept », mais cet élément de la pièce, la souveraineté, m’a fait penser. La question que je me suis posé tout au long de la pièce est celle-ci : mais où donc est le roi Lear? Je ne suis certainement pas le seul à me l’avoir posé (c’est aussi le cas Marie-Christiane Hellot dans une critique publiée dans la Revue Jeu, ou encore d’Émilie Martz-Kuhn qui donna une courte réflexion sur la pièce après la représentation), c’est peut-être l’intention de la pièce de nous faire chercher le substrat dramatique de Shakespeare dans l’hypertexte présenté. Le metteur en scène s’était proposé de faire de King Lear l’amorce d’un processus créatif de superposition en strates (d’où les accumulations dans le titre), à la manière de plateaux (potentiellement un millier…), et tour à tour les interprètes ont pris en charge certains éléments de King Lear, les personnages, quelques passages du dialogue, etc. – de manière plutôt subtile, toutefois.

Je pose néanmoins une hypothèse interprétative différente de celle du metteur en scène. Cet élément somme toute banal qui m’a fait penser, c’est un moment précis dans la pièce : une jeune femme a pour « rôle » de reculer à tâtons dans le noir, sans regarder derrière elle, passant à travers les spectateurs et les spectatrices. Elle donne de petits coups de pied par derrière comme le ferait un aveugle avec son bâton : elle cherche à sentir si un obstacle (une personne ou une pile de journaux) se trouve derrière elle afin de l’éviter en le contournant. Se produit alors un événement tout à fait exceptionnel : les gens se trouvant sur son chemin, anticipant sa venue, se déplaçaient ou encore écartaient du pied les obstacles pour l’aider à continuer son chemin. (Question de civilité? bien sûr que non, on est dans une pièce de théâtre.)

L’affirmation du « Guide du spectateur » selon laquelle « le spectateur est souverain », je n’y croyais pas vraiment au départ, jusqu’à cette « scène ». Ce que faisait l’interprète – et ce qu’ont fait plusieurs autres tout au long de la pièce –, c’est se mettre en état de vulnérabilité. C’est là la révélation d’un thème de King Lear beaucoup plus intéressant que l’usage des personnages ou des répliques. King Lear, c’est avant tout la mise en scène d’une vulnérabilité inconsciemment voulue, résultat de la donation d’une souveraineté d’une entité à une autre. À travers cette donation, chez Shakespeare comme chez cette interprète qui reculait, c’est l’histoire de l’Occident qui nous est montrée. Donner/accorder une souveraineté, la sienne en l’occurrence, c’est se rendre vulnérable, mais aussi se rendre sensible, réceptif, accueillant, c’est donner l’hospitalité à l’autre, et là, précisément à ce moment-là, aux spectateurs et aux spectatrices.

Au cœur de son problème théologico-politique, l’histoire de l’Occident s’est aussi constituée comme une « donation » de souveraineté : certes fictive  mais la fiction, c’est toujours très effectif , la donation de Constantin qui conféra la souveraineté du territoire italien et les insignes impériaux romains (signum) à l’évêque de Rome fut le moteur d’un questionnement qui perdure encore sur le rôle du spirituel dans la chose publique[1]. Ce questionnement pourrait se formuler comme suit : où se trouve le lieu, s’il y en a un, du monde céleste, de sa représentation, de son pouvoir aussi, dans le monde qui nous est le plus tangible, le monde terrestre, séculier? Vieux débat entre l’idéal et le sensible, l’abstrait et le concret, ou pour parler le langage de la fiction : la représentation – métaphore ou autre – et la chose elle-même. La pièce Requiem(s) – King Lear : Hygiène sociale… joue continuellement sur les frontières rendues floues entre ces mondes, comme si, au final, leurs limites n’étaient jamais assurées. La scène dans laquelle le spectateur ou la spectatrice se trouve immergé-e se présente alors comme processus et produit de la représentation, et le public y prend part, à son corps défendant. Nature naturante et nature naturée, le « Guide du spectateur » nous avait pourtant mis en garde : le public est autant paysagiste que paysage. Ne pourrait-on pas dès lors interpréter le spectacle lui-même comme une donation de souveraineté, dans laquelle Requiem(s) – King Lear… comme entité constituée est en elle-même le roi Lear, et nous, le public comme corps se constituant, ses filles? N’avons-nous pas été aussi les interprètes de cette pièce? Nous incomberait alors, comme c’était le cas des filles de Lear, la responsabilité de l’accueil – à tout le moins la possibilité de sa réalisation.

Qui au final investit dans la créance de l’autre dans cette histoire de passage, d’héritage, mais aussi de perte de la souveraineté? Il y aurait à se demander encore qui, au sortir du spectacle, est encore prêt à faire crédit de la représentation. Comme si le dernier mot avait été donné à un Shakespeare spectral veillant de près la postérité de son œuvre :

All the world’s a stage,
And all the men and women, meerely Players;
They haue their Exits and their Entrances,
And one man in his time playes many parts… (As You Like It, 1599)

Dernière représentation : ce soir, 17 janvier 2015, à l’Espace libre, 1945 rue Fullum, Montréal.

 

Mise en scène : Hanna Abd El Nour
Distribution : Jérémie Aubry, Angie Cheng, Sarah Chouinard-Poirier, Ève Gadouas, Nora Guerch, Karina Iraola et Julien Thibeault
Conception : Jean-François Blouin (conception sonore), Mazen Chamseddine (installation et espace), Fruzsina Lanyi (costumes), Martin Sirois (lumières)
Dramaturgie : Ali Youssof
Direction de production : Laurence Croteau-Langevin
Régie et assistance à la mise en scène : Camille Robillard

[1] Je ne veux pas alourdir le texte qui est déjà trop long – ce ne devait être pourtant qu’une courte note –, mais sur cette question de la donation de la souveraineté dans King Lear, il faut absolument voir une des adaptations les plus fidèles de Shakespeare, à force peut-être d’être infidèle, celle de Ran d’Akira Kurosawa (1985) où le rôle symbolique des insignes de la maison du père (Hidetora Ichimonji) devient l’élément déclencheur du récit qui se soldera par la ruine d’une famille. La révolte de Taro, le fils aîné contre son père, découle de son orgueil : certes il possède le château principal, mais il lui manque encore la bannière et le titre du père qui voulait les conserver jusqu’à sa mort (voir la scène du fou Kyoami qui s’empare de l’étendard).

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