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L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

en-rachachant

En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

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La société contre-attaque

Critique de l’ouvrage collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), Athéna, 2012.

Par Blaise Guillotte, Montréal

Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert (dir.), La Fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique, Athéna, 2012.

La fin de la société : voilà un débat qui passionne sociologues et penseurs tous azimuts depuis quelques années déjà. Les auteurs Jonathan Roberge, Yan Sénéchal et Stéphane Vibert dressent dans le collectif La fin de la société. Débats contemporains autour d’un concept classique un portrait des positions entourant ce débat. Du moins, c’est ce qu’on annonce d’entrée de jeu et on se doute que l’aventure est colossale. Cependant, à la lecture de cet ouvrage, mieux vaut aviser tout de suite le lecteur qu’il se trouvera plutôt devant un collectif d’auteurs qui refusent cette fin de la société. Il s’agit ici d’un collectif critique sur la critique du concept de société. Petit bémol qu’il m’apparaît important de souligner vis-à-vis du titre et de l’introduction de l’ouvrage. Cela étant dit, il faut quand même souligner la rigueur et la générosité de la grande majorité des auteurs. Même si l’objectif semble bien de restituer au concept de « société » ses lettres de noblesse, on ne tourne pas les coins ronds face aux critiques. Les auteurs les abordent avec intelligence, finesse, respect et ouverture, allant même jusqu’à remettre en question, par moment, leurs propres théories.

Qu’on soit d’accord ou non avec les propos et l’entreprise de ce collectif, force est d’admettre qu’il est rigoureusement écrit, étoffé, structuré et accessible à ceux qui, comme moi, ne sont pas des sociologues de formation, mais qui en connaissent certaines bases. En dépit de toute ma bonne volonté, il m’est impossible de résumer ici dans les détails tous les textes qui comportent chacun leurs nuances et subtilités. Je ferai donc un survol des trois parties telles que divisées par les initiateurs du collectif.

La première partie de l’ouvrage dresse un portrait des critiques du concept de « société ». Le seul texte écrit de la plume propre aux critiques est celui, inédit, de Bruno Latour et de Michel Callon : « Pour une sociologie relativement exacte ». Ce texte, écrit en 1983, porte sur les problèmes que posent l’utilisation du concept de « société » dans une sociologie des sciences et techniques, distinguant ainsi une étude du « social » et de l’« association » :

Le lecteur comprend enfin pourquoi nous choisissons l’étude des sciences et des techniques ou, par définition, sont toujours recomposées, redéfinies, réassociées, les entités sociales ou naturelles par lesquelles les acteurs peuplent le monde (p. 66).

Malheureusement il s’agit là du seul texte écrit de la main propre d’un critique du concept de société, les autres textes étant plutôt des critiques des critiques, même si ces dernières sont très bien amenées et construites. De la critique de la « sociologie de l’ordre » de Touraine en passant par Bauman et les problèmes que posent la mondialisation, la remise en cause de l’État et de la Nation, les écueils du concept de « société » sont fort bien explicités dans les textes de Jonathan Roberge, de Simon Lavoie et de Jean-Sébastien Guy.

La deuxième partie est consacrée à un retour en arrière, aux classiques, détour nous permettant de mieux situer le concept de « société » dans son histoire et de voir sa pertinence aujourd’hui. Pour ceux qui, comme moi, ne sont pas des experts de la sociologie, ce passage par les Durkeim, Weber et Dewey est le bienvenu. Par contre, on reste un peu surpris devant la tentative de Dominique Morin de réhabiliter une science positive universelle de la société dans son article « Penser la liberté humaine en société » :

Puisque l’animal humain le devient toujours par une vie psychique associée à celle des hommes, et dans le monde formé par leurs associations, le projet individualiste d’une réalisation de soi et de son bonheur doit être repensé en sociétés, nous dit sa sociologie [celle de Durkheim]; et son accomplissement ne peut tendre l’universel que par un travail des sociétés sur elles-mêmes ralliant les volontés de leurs membres (p. 143).

Malgré tout ce qu’on a pu écrire sur le nationalisme depuis quelques années, force est de constater qu’il est loin d’être mort et qu’on aperçoit même un regain de vie de ce dernier un peu partout dans le monde, et ce, même dans notre propre cour au Québec. À l’aide de Weber, Elke Winter (« Une sociologie sans société ») tente d’analyser « les termes de ‘communauté’ et de ‘société’, dans leur construction sociale et leur historicité propre, [puisqu’ils] permettent de mieux saisir l’oscillation entre les perspectives organiques ou ethniques, d’une part, et les tendances pluralistes ou dynamiques, d’autre part » (p. 13).

La troisième partie a pour objectif de redonner au concept de « société » ses lettres de noblesse tout en nous mettant en garde contre les dérives d’une critique de celui-ci, en s’appuyant notamment sur les thèses de Freitag, Habermas, Mauss et Castoriadis. Une des critiques les plus fortes d’une possible fin de la société vient de la plume de Joseph Yvon Thériault (« Fin de la société, cosmopolitisme et démocratie? »). En effet, cette fin de la société ne signifierait rien de moins que la fin de la démocratie : « Peut-être est-il vrai que la société soit largement une construction des Modernes. Mais cette construction est quelque part intimement liée au déploiement de la démocratie moderne. » (p.237) Le sujet autonome et créateur tel que décrit par Touraine d’un côté et les théories du cosmopolitisme et de la mondialisation de l’autre sont tous deux des menaces à la démocratie et la société. Stéphane Vibert, quant à lui, dans son texte « Une sociologie sans société est-elle possible? » tente d’allier sociologie et anthropologie dans le cadre d’un programme holistique structuré pour penser le concept de « société » :

Le concept de « société » ne saurait pourtant disparaître aussi facilement à cause du volontarisme épistémologique de ses contradicteurs : pour preuve, ils doivent aussi – tout critiques soient-ils – se débattre avec la question de l’appartenance irréductiblement culturelle et politique des acteurs à des mondes de sens, qui ne forment pas uniquement des arrière-plans neutres et interchangeables, mais structurent de façon intrinsèque les perceptions, cognitions et évaluations sous-jacentes quotidiennes (p. 275).

Nulle question de remettre en doute ici la pertinence et la force théorique de ce collectif. Que l’on soit d’accord ou non avec les propos énoncés dans les quelque 275 pages de l’ouvrage, il faut reconnaître qu’il n’y a ici aucune place à la paresse intellectuelle ou la complaisance. C’est ainsi qu’on peut mettre à la table d’essai des idées et des arguments et les inscrire dans une question plus large et profonde. Cependant, on aurait aimé plus de textes provenant d’auteurs qui critiquent directement le concept de « société », plutôt que des résumés d’auteurs qui, malgré leur générosité, ne s’accordent pas avec cette même critique. Ainsi aurions-nous été plus près d’un réel débat, pourtant annoncé dans le titre.

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