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Une politique de la fixation

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Peut-on être deux choses à la fois ? Des philosophes tels Jean-Luc Nancy, Philippe Lacoue-Labarthe et Jacques Rancière, entre autres, ont lu l’exclusion, voire l’expulsion inaugurale par le Socrate de Platon des poètes – ou des artistes – de sa polis idéale comme l’expression de l’opinion selon laquelle lesdits praticiens ne détiennent aucune place qui leur est propre dans la distribution (dans le compte idéalement sans reste) des places et des parts qu’est la polis. Cette idée maintes fois réitérée depuis Platon est, par exemple, reprise par Diderot dans Le Paradoxe sur le comédien (1777). Celui-ci assure que c’est même le fait de n’avoir aucun caractère, aucune nature ou qualité en propre, donc aucune propriété ou aucune propreté, qui permet au comédien de les mimer toutes, de les incarner selon son bon vouloir et son talent. Toutefois, ce fait, la capacité de mimer, d’incarner, d’imiter ou de représenter, demeure toujours impropre, secondaire ou parasitaire, car il faut toujours mimer quelque chose. En principe, ce quelque chose doit venir avant.

Les artistes ne tiendrait donc aucune place légitime – ils ne tiennent pas en place et ne savent pas se tenir, si l’on veut, précisément parce qu’ils sont capables d’être ou de se faire mimes de rien, selon le mot de Lacoue-Labarthe. C’est pour cela qu’ils sont dangereux. Ils apportent le désordre – ou ils rapportent un chaos premier, originaire, qui est l’absence même d’origine et d’identité stable – contre les tentatives toujours instables d’ordonner, de fixer, de faire tenir en place. Selon le Socrate de Platon dans La République, que chacun occupe sa place, seule et unique – « to mind one’s own business », selon les traductions anglaises –, est une définition adéquate de la justice, et la justice est la fin la plus haute de la polis.

On peut croire qu’il ne s’agit là que de vieilles idées de philosophes surannés, de descriptions qui ne correspondent en rien à la place dévolue à l’art et aux artistes dans « notre société ». Aujourd’hui, ici, l’art a même une place réservée dans les budgets de construction des bâtiments publics. Une petite place, certes, mais une place quand même : précisément 1%.

La plaidoirie du Ministère public au procès de Rémy Couture laisse une toute autre impression. Comme mon collègue René Lemieux et moi l’avons mentionné dans plusieurs de nos billets récents, la question du caractère, de la qualité, sinon de la valeur artistique du matériel en litige dans ce procès est cruciale. C’est même une défense légitime contre les accusations d’obscénité qui est inscrite au sein des lois. Si le jury conclut que le matériel est obscène et peut causer préjudice mais qu’il y a un doute raisonnable que ce matériel soit justifié par les besoins internes de l’œuvre, il doit déclarer Couture non coupable.

En un mot, la défense nous dit : innerdepravity.com, c’est de l’art, Rémy Couture est un artiste. L’accusation nous dit plutôt : ce n’est pas de l’art, ce n’est pas un artiste. Ou plus précisément : c’est bien un maquilleur en effets spéciaux, un artisan ou même un artiste maquilleur si l’on veut, mais ce n’est pas un cinéaste, donc ce n’est pas un artiste au sens où les séries d’images et les vidéos du site seraient de l’art. Innerdepravity.com a été fait en amateur. Le travail professionnel de Couture n’est même pas en cause, selon l’accusation. On peut déduire que, selon la poursuite, l’art doit être une profession – et non seulement une vocation –, sinon « tout est de l’art », ce qui impliquerait que tout fout le camp. Il serait artisan mais pas artiste – pas un vrai artiste au sens où le matériel en litige serait une œuvre d’art.

Mais qu’est-ce qu’un vrai artiste, qui fait du faux une vocation ou une profession ? Qu’est-ce qu’un artiste, vraiment – un artiste vrai ? Qu’est-ce, en vrai, un artiste ? Qui peut dire la vérité de l’art et de l’artiste, la vérité sur l’art et l’artiste et sur l’art de l’artiste ?

N’importe qui, semble-t-il, c’est-à-dire les 12 membres du jury, d’abord tirés au hasard puis sélectionnés par les parties. Ou bien le juge, peut-être. La teneur artistique – ou son absence –, est-ce une question de fait ou une question de droit ? En pratique et en principe, en fait et en droit, appartient-elle en propre au juge du droit ou aux juges des faits ? Qui tranchera ? Le juge, dans ses directives interprétant le droit, que les jurés sont obligés de prendre en compte, ou bien les jurés dans leur verdict, que le juge est tenu de respecter ? Je crois qu’il appartient aux juges des faits de décider de la facticité ou de la factualité de l’auto-présentation de l’accusé comme artiste et du matériel en litige comme art. Ce pouvoir de n’importe qui inquiète beaucoup la Couronne, je crois.

Dans sa plaidoirie, le Ministère public a donc tenté d’insister sur le fait que Couture n’avait « pas de démarche », que ses films avaient « à peine un scénario, qui se résume à ‘on attrape une fille, on la viole et on la tue’ ». Comme le juge l’a rappelé dans son interprétation de la preuve lors de ses directives spécifiques au jury, cependant, Couture a bien parlé, dans son témoignage, de sa démarche et de son art comme art. Il décrit son site innerdepravity.com comme un « faux journal visuel d’un tueur en série » et il le situe quelque part entre le « cinéma d’horreur extrême » et le « photo-roman ». Que faut-il de plus ?

La poursuite voudrait une « histoire », une « narration », c’est-à-dire une trame qui raconte le sens de ce que l’on voit et justifie le mélange de sexualité et de violence. J’ai quant à moi noté que dans ses directives, le juge a plutôt insisté sur la notion de thème que sur celle de récit – en ce sens, le droit semble moins pris dans un modèle narratif de l’art que l’est l’accusation… De plus, les discours entendus tout au long du procès sur les « dissonances cognitives » qui seraient le fait des « délinquants », des « détraqués » et autres « déviants » – ces mêmes dissonances qui, selon la poursuite, pourraient être accentuées par l’exposition aux images de Couture – laissent l’impression qu’aucun psychopathe véritable qui entreprendrait de publier son « journal visuel » ne serait capable d’une telle réflexivité sur le sens de ses propres gestes. En mimer un sérieusement requiert donc, à mon sens, de ne rien raconter de tel – si on mime bien.

À mon sens, toujours, la poursuite n’est pas parvenue à fixer Couture à une place qui lui serait propre, « maquilleur, pas cinéaste ». Dans le cas du matériel en litige, il a été cinéaste. N’est-ce pas le propre-impropre de l’artiste de ne pas tenir en place ?

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Comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Ce titre, je l’emprunte au philosophe allemand Peter Sloterdijk qui, en 1999, déclarait dans une entrevue :

Le penseur contemporain, c’est ce multitoxicomane, fort d’une longue série de petites morts et de réactions immunitaires, qui échappe à la définition classique et universitaire du logicien discursif. Je rapprocherai cela de la poésie actuelle qui tend aussi à devenir une réaction d’un système immunitaire qui libère la capacité d’halluciner de son auteur. Halluciner : et non pas simplement rêver : c’est créer un espace authentiquement vivable pour les êtres humains. Et la question fondamentale de toute politique est de savoir comment faire halluciner des populations à un rythme plus ou moins synchronisé.

Arnaud Spire, « Peter Sloterdijk, la révolution ‘pluralisée’ »,
Regards, 1er décembre 1999.

Ce sont ces lignes qui me sont d’abord venues à l’esprit lorsque j’ai entrepris de déplier quelque peu ce qui se déroule ces jours-ci autour de L’attente, une chanson—et surtout, un vidéoclip—du rappeur québécois Manu Militari. Il y va en effet, à mon sens, de différentiels hallucinatoires peu réjouissants en cette saison de répit où la mobilisation se relâche, peut-être pour mieux reprendre en août.

L’ « affaire »

L’artiste a donc retiré le court film d’Internet suite aux vives réactions qu’il a suscité. De surcroît, il semble que contrairement à ce qui était prévu, la chanson ne sera pas sur son prochain album, Marée humaine, censé sortir le 11 septembre prochain.

Les réactions en question ont pour l’instant principalement été le fait de membres du personnel politique du Gouvernement-Harper™, d’agences médiatiques et de militaires. On a parlé d’une œuvre « pro-Taliban », et on (en l’occurrence, un ministre fédéral : The Honourable James Moore) a soutenu qu’il était inacceptable qu’une telle œuvre soit financée par les contribuables du pays de Canada, via les subventions accordées à l’artiste et à son équipe. En conséquence, ledit ministre a recommandé à mots couverts aux agences subventionnaires de refaire leurs devoirs et d’avoir à l’œil le détail de ce qui se fait avec les fonds qu’elles distribuent. Cela a principalement été entendu comme : « Coupez les fonds à Manu Militari! », un mot d’ordre qui rappelle la décision du premier gouvernement Harper (qui à l’époque n’était pas encore tout à fait « ™ ») de couper les vivres aux artistes « radicaux et marginaux ». Du côté des militaires, on déplore surtout la dernière scène du vidéoclip, qui montrerait une « exécution sommaire ».

Avant de commenter ces commentaires, il est crucial de faire voir et entendre l’œuvre en jeu. Aujourd’hui, celle-ci n’est accessible qu’obliquement — ici, sur YouTube, sur un canal non-officiel (on pourra aussi trouver un lien via Sun News):

Je donne en annexe une transcription des paroles de la chanson. Si les images en viennent à disparaître, resteront donc les mots.

Autour de cette singularité audiovisuelle, je détecte quatre foyers de sens hallucinatoires :

  1. d’abord et avant tout, il y a l’œuvre, dans, par et pour laquelle l’artiste hallucine le point de vue d’un « Afghan » (selon le texte, celui qui parle n’est pas un « Taliban » à proprement parler, soit un membre d’un groupement politique singulier, mais un Afghan « générique »; la radicalisation des « gens normaux » est — analyse politologique du poète — un effet certain de la guerre d’invasion);
  2. ensuite, la constellation conservatrice canadienne hallucine dans et par la réception de l’œuvre une série d’affects obscènes, voire traîtres à la nation, ou à tout le moins une utilisation condamnable du nerf de la guerre électoraliste, « l’argent des contribuables »;
  3. la corporation des Forces Armées, ou la soldatesque comme forme de vie, se sent visée directement, critiquée sans fondement, et a exprimé son « choc » (que l’on voudra dire post-traumatique) face aux images;
  4. enfin, le commentariat (ici présent) trouvant dans les vecteurs de forces conjugués de l’œuvre et des réactions qu’elle suscite un site porteur pour penser le déploiement de facteurs de stress psychopolitiques tramant le vivre-ensemble contemporain en pays de Canada.

Je commenterai surtout les deux foyers centraux.

Bulles de stress canadian autour des politiques culturelles

Sun News présente « L’Attente » comme un « Pro-Taliban Rap Video ». Vendredi le 29 juin 2012, Manu Militari affirme sur sa page Facebook : « Puisque la situation est devenue disproportionnée je n’ai d’autre choix que de retirer la vidéo ‘L’Attente’. Le but n’a jamais été d’offusquer qui que se soit mais de dénoncer la guerre et d’humaniser un afghan qu’on nous diabolise. Nulle part il a été mention d’un taliban, groupe que je ne supporte pas. » Qu’en est-il de cette disproportion? Et qu’en est-il de l’offuscation, conséquence déclarée inattendue, collatérale, unintended?

Il est de notoriété publique que Sun News ne fait pas dans la subtilité. La préconisation des amalgames provocateurs s’explique par une auto-compréhension fondamentalement économique du milieu médiatique en termes de parts de marché, de cotes d’écoute, de copies vendues, de visites web et de revenus publicitaires engendrés par la mise en forme statistique de ces occurrences. C’est le potentiel économique indéniable de la provocation qui, à mon sens, explique en bonne partie les succès du talk radio et autres émissions d’opinion. Sur ce point, les acteurs concernés sont généralement transparents.

On pourrait s’attendre à ce que les partisans du « libertarisme » de droite « à l’américaine » défendent la liberté d’expression avec acharnement, et ce au point de tolérer ce qu’ils et elles peuvent personnellement trouver intolérable — un discours « Pro-Taliban », par exemple, s’il y en avait un. Mais le problème n’est pas tant celui de la liberté d’expression et de ses limites (l’insulte, l’obscène, etc.) que celui du rôle de l’État dans le maintien de ladite liberté de dire. Plus précisément, il y va du rôle économique de l’État. On évoquera ainsi le « modèle américain », en remarquant par exemple que le célèbre Fuck tha Police de N.W.A. n’est pas condamnable en soi, qu’il a le droit de se faire entendre, mais qu’il n’y a aucune raison pour que l’État ait une quelconque obligation de financer une telle subversion. Ce serait, après tout, scier lentement mais sûrement la branche parfois bien mince sur laquelle il trône.

Toutefois, du côté conservateur canadian, on voit au même moment comme une nécessité pour l’État-nation (au singulier) de financer une relecture militariste de la mémoire collective autour de la guerre oubliée (et aisément oubliable) de 1812, qui concerne précisément la possibilité pour l’Amérique du Nord britannique, aux prises avec son auto-affirmation et ses dissensions internes, de se distinguer tous-ensemble de ce gênant voisin géant. L’État est instrument économique du nation-building, compris comme processus bénéficiant à l’ensemble de la communauté politique canadian comme telle. Il y a donc un bon usage (et une infinité de mauvais usages) des politiques culturelles. Si l’« on » a aujourd’hui un ennemi commun avec les voisins du sud, « Le Taliban », c’est bien parce que le nous canadian a su se maintenir, autrefois, face aux tentatives d’annexion et d’invasion. Il faudrait, entend-on dire à Ottawa, que nos poètes nous le rappellent.

Or voilà qu’un rappeur vient nous dire que l’Afghan d’aujourd’hui c’est, si vous le voulez bien, le canadian prenant les armes en 1812 pour défendre l’empire britannique face à l’hubris phagocytaire de la jeune république american. Soit un défendeur légitime de sa terre. Et les francophones entendront également, sinon plus, que l’Afghan qui a « déjà botté le cul de l’empire britannique », c’est peut-être bien l’idéal échoué de 1837-38, sinon l’envers du traumatisme « 1759 », toujours au cœur — ou au fond du fond, raison dernière — du nationalisme fleurdelisé bleu royal, qui lui a bien trouvé un repère crucial, historiquement, dans les politiques culturelles — un pays bâti, au moins en partie, sur l’Office National du Film.

Qu’est-ce qui est insupportable dans ces énoncés politologico-esthétiques? À mon sens, c’est du côté de la forme de vie « soldat » qu’il faut pousser l’interrogation. Car prôner le militarisme, si ce n’est que pour « le bien de la nation », c’est à terme produire plus de vétérans, et c’est la parole des vétérans contemporains qui me semble la plus touchante dans l’ « affaire » de L’attente.

Quand sort-il, « celui qui aurait dû rester chez lui »?

Malgré les poussées militaristes actuelles, on entend peu les soldats au Canada. Il y a bien ce général Dallaire, Roméo, qui a « serré la main du Diable », mais il est une intensité maligne et dérangeante dans l’étoffe même des Forces. En effet, n’oublions pas qu’il est apparu définitivement au grand jour (avant d’être remisé dans la Chambre Haute) sur le bord du suicide post-traumatique, tenant plus du clochard que du digne galonné. Or les affects auto-destructeurs sont le spectre terriblement effrayant qui ronge toujours de l’intérieur ceux qui reviennent. Et aujourd’hui, nombre d’entre eux, souvent jeunes hommes, sont revenus (physiquement) d’où l’on ne revient jamais véritablement (autrement). Peut-on imaginer une image plus contraire à l’esthétique de jeu vidéo et de film d’action qui prévaut dans les publicités des campagnes de recrutement?

Le choc ressenti face aux images de Manu Militari témoigne à mon sens de la puissance de l’œuvre. Après tout, dans les films de guerre, on meurt à la tonne, d’un côté comme de l’autre, et on ne se souci guère de la nationalité de ceux qui tombent au combat. Combien de petits gars du Canada morts dans Saving Private Ryan, par exemple? De l’autre côté des mêmes plages historique, a-t-on déjà entendu les enfants de l’Allemagne demander qu’on arrête de « tuer du nazi » comme dans Inglorious Basterds, c’est-à-dire en nombre et cruellement? Cette esthétique filmique compte, car en réalité, l’accueil réservé aux revenants en fait des spectres : les vétérans sont inquiétants. C’est Rambo qui le montre peut-être le mieux, puisque dès le début du premier film, il se fait dire par un sheriff « on ne veut pas de gens comme toi ici » — de gens comme toi, c’est-à-dire de gens qui savent tuer, si ce n’est de « machines-à-tuer ». Il y va d’une déshumanisation qui n’affecte pas que « l’ennemi », mais également celui qui doit se défendre contre lui. Il semble qu’on ne tue pas en toute impunité (psychologique), même lorsqu’on tue légalement.

Rambo pointe aussi vers la menace (réductible, mais indéracinable) que représentent ceux qui ont déjà tué et qui pourraient bien un jour se retourner contre leurs anciens chefs. Cette crainte civile face à la puissance de frappe potentielle des militaires rentrés au pays et menacés par l’ennui est devenu un tantinet plus vivante ces derniers mois, au cours du « printemps érable » — et ici, l’analogie avec le « printemps arabe » pointe aussi, on l’a peut-être trop peu remarqué, vers les rôles politiques possibles des membres des forces armées. On a parlé, par exemple, de « faire appel à l’armée », de « loi martiale », même d’Octobre 1970 et de la tristement célèbre « insurrection appréhendée », ou hallucinée.

La hiérarchie, la ligne de commande s’est tenue tranquille, comme elle le fait généralement en ces contrées. Mais l’existence nouvelle des médias sociaux a permis de montrer que ça bouillonne d’une manière parfois troublante chez les hommes de troupe. Pas de John Rambo, pour l’instant (et la nécessité ressentie d’ajouter cette dernière précision pointe certainement vers l’existence d’un problème), et pas (encore) de colonel affirmant sa rectitude morale unique face à une société fondamentalement corrompue, décadente, et à redresser (les coups d’État sont bien le fait de colonels, non de généraux). Néanmoins, de telles affirmations de rectitude et des énoncés du type « si moi j’y étais, je serais beaucoup moins doux que la police » ont bel et bien vu le jour en réponse aux « enfants gâtés » que seraient les « carrés rouges », qui n’ont bien évidemment pas connu « la vraie misère, la vraie dictature, la vraie rébellion ». Ces phrases sont souvent venu avec un mot d’ordre (explicite ou implicite) adressé aux civils : « taisez vous, vous ne savez pas ». Manu Militari, quand à lui, est allé trop loin en ramenant ici un type de stress qu’il aurait bien fallu pouvoir laisser là-bas. Un stress accompagné d’une conviction inébranlable d’un côté, et d’une défaite assurée de l’autre—défaite annoncée, du moins, et ce dès le départ de la guerre en Afghanistan, par tout le commentariat informé, si ce n’est que parce qu’il s’agit de soldats payés affrontant une nébuleuse de volontaires, « soldats de cœur » de génération en génération…

Lorsqu’une militante a été blessée à la bouche à Victoriaville et qu’une photographie s’est mise à circuler, on a pu lire, sur les réseaux sociaux, des militaires rigoler de son sort et affirmer que c’était bien de sa faute, qu’elle n’avait qu’à « rester chez elle ». Il est tentant de répondre à la soldatesque s’opposant à ce qu’un rappeur ramène ici les affects de la guerre, dans ce qui me semble être une œuvre puissante de vérité, qu’ils n’avaient qu’à « rester chez eux » s’ils ne voulaient pas avoir à tuer, puis avoir à s’occuper de ce que cela fait à une personne d’avoir eu à tuer, ce qui inclut le plus souvent le fait d’avoir à être exclu tel un fantôme de la « communauté politique » qui, elle, pour se sentir pure, tend à teinter ses marges du sang de quelques personnes. Mais ce serait trop simple. Car si d’un côté, pour évoquer le « modèle américain » une fois de plus, il semble que nos militaires aient moins qu’au sud « l’excuse » ou la raison de la pauvreté pour expliquer leur engagement dans les Forces, il serait par ailleurs présomptueux d’avancer qu’il ne s’agit là que d’une question de choix individuel, simple et simpliste : s’engager ou pas. Historiquement, par exemple, être dans les Forces Canadiennes ce fut, du moins en principes, être casque bleu et venir en aide à des populations menacées. Noble tâche.

Il y a, il me semble, dans la volonté un peu surprenante de Manu Militari de ne pas vouloir choquer les militaires, de ne pas vouloir leur manquer de respect, des traces d’une compréhension de la complexité de leurs situations—situations que je ne prétends pas comprendre de mon côté; n’ayant « pas vu », « je ne sais pas », mais ce n’est pas une raison pour ne rien dire… Mais si on s’oppose à la guerre par principes, et qu’on respecte les militaires également par principes (parce qu’ils sont des « frères et des sœurs humaines », dans la logique humanitaire contemporaine), et qu’on se voit placé dans l’obligation de « choisir » entre ces deux pôles, qu’est-ce que cela signifie, choisir les militaires? Et cela au dépend de son propre art? Pragmatiquement, cela signifie au moins tenter de sauver sa peau—sur le plan financier, mais peut-être pas uniquement.

À mon sens, en tous les cas, L’attente doit circuler et faire parler.

Annexe

À ma connaissance, ce texte est signé du nom de plume Manu Militari. Je l’ai transcrit et mis en forme aux fins de cet essai. Toute erreur m’est donc attribuable.

L’attente

14 31 Pachtounistan

Avant l’heure de la première prière de la journée
Je sors de mon repère, un foulard autour de ma gorge noué
Mes yeux balaient le ciel à la recherche d’un drone
Comme si j’avais le temps de courir avant qu’un missile tombe

En marchant je me questionne sur mille affaires à la fois
Mais si je poursuis ma route c’est que le doute raffermit la foi
Je traverse les rivières, les ravins de mon pays tribal
Après des heures j’arrive enfin au bord de la route principale

Je sors ma pelle je me dépêche à faire un trou dans le sol
Pour y mettre une charge explosive d’engrais agricole
Comme dedans il n’y a pas de métal le piège est indétectable
J’ai juste à effacer mes traces avant de prendre la montagne

Je me positionne de manière stratégique
J’espère juste que personne ne m’a repéré par satellite
J’essaie de calmer ma peur, prêt pour le guet-apens
Le doigt sur le détonateur, je ne suis pas pressé fait que j’attends

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

Depuis des heures déjà la lumière a chassé l’obscurité
Je me rends compte à quel point la route est à proximité
Les yeux plissés j’ai peut-être l’air stressé
Mais je réfléchis comme le soleil sur mon RPG

Je suis conscient que si jamais on m’attrape
On me torture ou on me photographie à poil à quatre pattes
Comme si je n’étais rien qu’un cloporte
On m’accuse à tort et à travers d’être issu d’une race à part

Comme si le port de la barbe allait s’étendre comme un virus cancéreux
Comme si je n’avais pas d’enfants ou pas de tendresse envers eux
Comme si je balayais le creux de ma grotte avec les cheveux de ma femme
Puis que le soir je me réchauffais au bord d’un feu de napalm

Comme si j’étais un malade mental extrémiste
Il y a des signes pour les gens qui réfléchissent
On m’a défiguré, jeté de l’acide dans le visage
On a rayé mon image pour mieux raser mon village

Je ne suis pas le genre qui panique quand ça tire
J’ai déjà botté le cul de l’empire britannique
Je suis prêt à faire la même chose, je me bas pour la même cause
Depuis toujours je refuse la paix que l’occupant m’impose

Je suis loin d’être un débutant, je n’ai pas peur de perdre du temps
Je suis prêt, j’ai des armes, fait que des arguments percutants
Je veux libérer ma terre, ce n’est pas une question de religion
Fait que éteignez vos télés j’ai jamais détourné d’avion

Puis j’ai lutté contre la culture du pavot, maintenant si j’en fais pousser
C’est pour vivre, c’est vous qui m’y avez poussé
Je ne suis pas parfait, ma vision de la vie a fait des victimes
Mais l’agression de mon pays m’a rendu légitime

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Eux ils ont peut-être des montres mais nous on a le temps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends
Puis comme dit un vieux proverbe afghan
Ils peuvent tuer les hirondelles ils n’empêcheront pas le printemps

J’attends celui qui aurait dû rester chez lui
J’attends

J’allais presque m’endormir, quand je capte un bruit de moteur
Qui paralyse mes jambes et fait courir mon cœur

Je m’écrase contre un rocher, j’ai peur d’être mal caché
Je regarde une dernière fois si mon arme est prête à cracher

La mort est si proche que je récite déjà la chahada
L’ennemi approche je reconnais les couleurs du Canada
Comme une centaine de pays l’adrénaline m’envahit
Dans quelques secondes ils vont comprendre à quel point je les haïs

L’attente est rendue presque interminable
Mais je ne suis prêt à laisser personne filer sous ma barbe
Finalement l’envahisseur arrive à ma hauteur
Je ressens tellement de stress, j’en ai mal au cœur

Je laisse passer un premier humvee, même un deuxième s’évapore
Mais le troisième : dites bonjour au Diable de ma part

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