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Penser les langues autochtones avec les outils méthodologiques de Pierre Bourdieu

Par Anne-Marie Rivard, Université Concordia | cet article est disponible en format pdf

Résumé

Les langues autochtones sont couramment évoquées au moyen de termes empruntés à la biologie et à l’écologie. Cependant, l’usage d’une telle métaphore pose problème, notamment en raison des a priori qu’elle admet d’emblée, principalement la notion d’« évolution ». Une alternative viable à la métaphore biologique devrait pouvoir s’imposer et, à cette fin, nous proposons l’utilisation des concepts mis de l’avant par le sociologue français Pierre Bourdieu. Les outils méthodologiques bourdieusiens évoquent explicitement les relations de pouvoir inhérentes à la question des langues autochtones, notamment au moyen du concept d’« économie de la langue ». De plus, la sociologie réflexive de Bourdieu vise à favoriser un rapprochement entre la théorie et l’empirisme, entre l’observateur et l’observé. Une telle manière d’aborder le sujet et de nommer les choses peut potentiellement autoriser les locuteurs autochtones à passer outre, ou du moins à nuancer, les dichotomies qui prévalent dans le champ.

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L’Épreuve kitsch

Critique de Voir le monde avec un chapeau, de Carl Bergeron, Montréal, Boréal, 2016, 360 pages (version numérique : 284 pages).

Par Simon Labrecque

Carl Bergeron écrit bien, mais il écrit trop des phrases comme « détachées [sic] de ses fondements moraux, la raison occidentale s’est laissée contaminer par les métastases de l’inertie et de l’indifférence ».

Nathalie Petrowski, critique de Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (2012)

Quand la chaine de nécessité existe par elle-même, quand la chanson qui la mettait en scène n’est plus un espace vivant, mais plutôt un puits où les expérimentateurs peuvent plonger pour faire jouer les puissances, le kitsch advient. C’est ce moment politique d’une très haute intensité et d’une très grande volatilité où la possession, le récit et la chanson sont subsumés dans le langage.

Dalie Giroux, « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou » (2015)

 

L97827646241591Le livre de Carl Bergeron Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman autobiographique qui reprend en quelque sorte où l’auteur nous avait laissé avec son essai Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (Boréal, 2012) et qui prend la forme d’un journal de l’année 201X, a été bien reçu au Québec. Il a été l’objet de recensions critiques dans Le Devoir, le blogue de Voir et celui de Jean-François Lisée, d’éloges détaillés dans L’encyclopédie de l’Agora et L’Action nationale, d’encensements dans Le Devoir (« un livre qui exprime l’âme d’une génération ») par Christian Rioux à Paris et dans Le Journal de Montréal (un ouvrage qui « change des vies », « le livre à lire cet été ») par Mathieu Bock-Côté sur son blogue, et enfin, il fut l’occasion pour l’auteur d’être invité à La vie des idées sur Radio VM pour discuter de la question « La culture québécoise est-elle émancipatrice? » en compagnie du libraire Bruno Lalonde. Sur ce thème, Bergeron écrit : « La culture québécoise (au sens sociologique) ne libère pas, elle est une culture dont on se libère […] mais la modestie de nos origines ne nous donne pas le droit de la renier. » (9 avril – je citerai les dates du journal plutôt que les pages, pour réduire l’écart entre versions papier et numérique) Il propose par ailleurs plusieurs remarques sur les conditions matérielles et symboliques de la vie intellectuelle au Québec, dont celle-ci sur un article rédigé pour une revue dite confidentielle : « Je n’aurai aucune idée de qui, au Québec, aura lu mon texte et s’il aura seulement pu avoir un impact auprès de ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle. Douze heures de travail, vingt minutes de lecture, cinq réactions, zéro dollar. Le travail de l’esprit, par ici, est une grande solitude. Mais je ne me vois pas faire autre chose. Je fais ce pour quoi je suis né. » (10 septembre) Ce langage de la vocation n’est sans doute pas sans lien avec la réception favorable du bouquin dans des réseaux qui s’en accommodent, voire qui s’en revendiquent.

Bock-Côté, l’animateur de La vie des idées, est de toute évidence le M*** du roman, grand ami de l’auteur dont les apparitions rythment le journal du début à la fin et qui aurait justement réussi à se libérer de « la culture québécoise (au sens sociologique) ». En tant qu’« intellectuel décomplexé » et « héritier heureux » qui serait, en vérité, « plus » qu’un intellectuel – le porteur d’un « destin », ou du moins, d’une « potentialité » autre, d’ampleur collective (24 août) –, M*** ferait l’expérience et donnerait gracieusement à toutes et tous l’exemple de « l’atavisme surmonté ». Ses critiques éprouveraient essentiellement une jalousie honteuse face à sa hauteur « souveraine »… C’est que M*** n’aurait même pas eu à vivre l’Épreuve dont parle Bergeron à maintes reprises – et qui est sans doute son concept central, que toutes les recensions ont relevé. L’Épreuve, c’est

[…] le processus psychique douloureux, voire dangereux, par lequel un Québécois qui n’appartient pas à la médiocrité commune se fait violence pour s’élever, contre l’atavisme de son peuple, à la dignité de la culture et de l’histoire. […] La filiation dont il est le légataire inconscient et malheureux lui interdit de se croire autorisé à toucher les trésors de la civilisation et, plus encore, se les approprier pour en proposer une interprétation personnelle. […] On ne devient pas impunément soi-même quand on naît de la plaie infectée d’une petite nation sans destin, qui se nourrit de son échec et de son insignifiance. Pas un intellectuel québécois, vous m’entendez, dont la psychologie ne puisse être démystifiée à l’aune de l’Épreuve. Pas un livre sérieux qui ne soit une réponse, même allusive, à l’Épreuve – ou une vengeance larvée, comme ceux qui font semblant de ne pas être concernés (leur jeu ne trompe personne). (1er mai)

Or, le père de M***, professeur d’histoire, bibliomane et cinéphile habitant près de Montréal, aurait traversé l’Épreuve avec succès avant et, en quelque sorte, pour son fils, lors de la Révolution tranquille, lui léguant une véritable émancipation intellectuelle qui se manifesterait dans sa notoire aisance avec le langage (24 août). Pour sa part, le père de Bergeron demeurerait un colonisé qui n’entrevoit même pas l’existence de l’Épreuve. Le caractère représentatif ou typique du dernier homme et la rareté du premier témoigneraient ensemble de l’échec de ladite révolution à décoloniser le Québec.

Ancien cadre peu éduqué mais bien rémunéré à Postes Canada, divorcé, déménagé d’une banlieue à bungalows de la rive sud de Québec pour un condo sécurisé à Sainte-Foy puis une maison à Loretteville (avec une nouvelle blonde) avant de s’installer pour la retraite autarcique dans un confortable chalet quatre-saisons en Beauce, sur la Chaudière, le père de Bergeron peut discuter raisonnablement de presque tout, sauf de son ex-femme, du Parti québécois, de Montréal, des « étudiants » et de la France (1er avril). Cela serait dû à une profonde et inconsciente « haine de soi » qui serait typiquement québécoise et qui constituerait la matière même de l’Épreuve, qui est le sujet principal du roman y compris lorsqu’il y est question de drague, de littérature et de cinéma. Ce père (qui se révèlera comme un véritable avare, un Séraphin aux yeux de son fils) placerait son héritier malheureux devant la nécessité de surmonter l’Épreuve pour et par lui-même, c’est-à-dire par ses propres moyens et pour sa propre santé, voire sa survie, car ce fils a entraperçu la Beauté malgré tout. Carl Bergeron cherche dès lors la vie transfigurée par la littérature et donne à lire sa propre prose comme une mesure du chemin parcouru, un témoignage de sa métamorphose commencée à l’adolescence et achevée au tournant de la trentaine. Pour Bergeron, cette écriture travaillée est à la fois un effet et le moyen crucial du dépassement de la honte héréditaire. Bien sûr, ce dépassement laisse des traces, des cicatrices, et son accomplissement n’est jamais assuré, mais l’auteur énonce tout de même y être parvenu. Le chapeau du titre témoignerait dans l’habillement de ce qui serait un véritable passage à l’âge adulte, une sortie de la minorité intellectuelle grâce au style, une accession à l’élégance par le délaissement du mou.

Qui suis-je pour nier que cet écrivain soit arrivé à devenir lui-même, ou qu’il soit parvenu à se penser et à se vivre, se concevoir et se sentir, à l’instar de son truculent ami médiatique, comme un homme libre et civilisé, bouleversé et élégant, sensible et spirituel? Je m’intéresse beaucoup moins au livre de Bergeron pour sa réponse exemplaire – du type : j’y suis parvenu avec difficulté, comme peu l’ont fait, peut-être le pourrez-vous également, sait-on jamais – que pour le problème qu’il pose et qu’il incite à réfléchir. Ce problème concerne la mise en récit des origines, de leur caractère déterminant et des possibilités d’émancipation qui peuvent en être dégagées. C’est un problème inextricablement esthétique et politique. À mon sens, sur le plan de l’écriture, il rappelle un différend insistant quant à la pertinence de représenter et de parler de la laideur et du mépris comme trame du Québec – dans les termes cinématographiques de Bernard Gosselin et Pierre Falardeau : filmer ou pas « le gars avec des souliers blancs et des pantalons mauves », ou « les milliers de gars en souliers blancs et pantalons mauves », colons dans les deux sens du terme.

Habitant du Plateau Mont-Royal à Montréal, Bergeron serait né sur la rive sud de Québec en 1980. Plus précisément, il aurait grandi dans « un bungalow certes modeste mais très honorable en banlieue de Lévis » (1er décembre), banlieue qu’il rebaptise étrangement Conifères-les-Bains (1er avril, 22 août, 27 octobre, 29 octobre, 30 octobre, 24 décembre). Pourquoi ce pseudonyme dans un ouvrage qui oscille entre littérature et sociologie en se souciant justement de ce que Gaston Miron appelait le natal? Résidu de pudeur généalogique de l’auteur face à sa provenance et à la mise en récit de ses conditions d’émergence, alors qu’il est par ailleurs prolixe à ce propos? Suite logique de l’anonymisation de certains amis et certaines amies (mais pas tous et toutes) qui ne gardent souvent que la première lettre de leur nom, suivie d’astérisques (ou parfois aucune lettre)? Clin d’œil à Marcel Proust, auteur admiré qui a donné le nom de Combray à l’Illiers de son enfance, une commune française qui a depuis ajouté le nom fictif à son nom pour désormais se présenter au monde (surtout aux touristes proustiens) comme Illiers-Combray? Inversion du geste d’abjection répété de Victor-Lévy Beaulieu qui parle avec perversité du « Morial-Mort » de son adolescence, qui n’était justement pas natal?

À ma connaissance, aucune recension de l’ouvrage n’a noté cette singulière pratique de la dénomination mise en œuvre par Bergeron. C’est précisément sa renommaison du lieu de l’enfance que j’aimerais débroussailler, en reprenant quelques sillons récemment entamés dans Trahir à l’occasion d’une double recension des ouvrages du sociologue Frédéric Parent et du romancier Gabriel Marcoux-Chabot, « Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée », qui poursuivait un travail autour du comté et de la rue de Bellechasse – or, la famille maternelle de Bergeron proviendrait de Honfleur, dans Bellechasse (10 juin). En questionnant les usages toponymiques créatifs, il s’agit de penser à nouveaux frais certains modes d’habitation du Québec contemporain. Alors que Marcoux-Chabot utilisait de vrais noms dans sa fiction Tas-d’roches, Parent utilisait un nom de village inventé pour faire sa science dans Un Québec invisible. Qu’en est-il de Bergeron, qui n’hésitait pas, dans Un cynique chez les lyriques, à nommer Deschambault (Boréal, 2012, pp. 58 et 87), la ville de l’enfance de Denys Arcand?

À mon sens, pour comprendre la renommaison du terreau de l’auteur, il faut d’emblée imaginer l’irritation, sinon le désarroi sensible éprouvé par celui que les médias ont volontiers décrit comme un « dandy » (suivant en cela son autodescription) face aux résonances du nom de son village natal. Pensons au paysage et à la mise en mots d’une très similaire, sinon identique « banlieue de Lévis » : Pintendre. Selon Wikipédia, réservoir numérique du sens commun contemporain,

Pintendre est reconnue pour :

Le Lac Baie d’or, réhabilité en 2006 pour permettre un meilleur écosystème aquatique;

Le Site des Pins, un parc municipal situé à l’extrémité de la route Monseigneur-Lagueux. Le Lac, une ancienne fosse septique, a été réaménagé et possède maintenant sa propre éolienne afin d’être oxygéné. Le Site des Pins est maintenant régis par le 118e groupe scout de Pintendre;

Sa spécialité dans l’élevage et l’accouplement de chevaux, de lamas et de chèvres;

Pintendre Autos Inc., le leader mondial dans le secteur du recyclage automobile.

Or, et voici le frisson qui surgira chez « le bel esprit » ou « l’homme de lettres », qui se détourne déjà à l’évocation de la fosse septique réaménagée et de Pintendre Autos :

Selon les sondages d’Indice du Bonheur Relatif (IBR), Pintendre serait la première municipalité dans la région de Lévis, faisant sa place dans les 25 premières villes de la province de Québec.

L’esthétique de la joyeuse cour à scrap est l’antithèse de la lancinante mélancolie de celui qui se pense comme un chercheur de beauté et de valeur pure, comme un esthète, justement, qui est pris dans la laideur et la quétainerie encombrantes d’un pays inachevé, un Québec rempli de vieille scrap matérielle et symbolique – et qui doit donc s’élever seul, par exemple en se réfugiant les jours d’été dans la vénérable bibliothèque du Collège de Lévis, dans une allégorie du passage du Kébac vers l’Universel (édité à Paris).

Prenons toutefois garde au ton de nos énoncés et aux tournures de nos caricatures, en accusant réception de ce second paragraphe de la deuxième entrée du « journal » :

Petite remarque stylistique : il n’est pas rare, chez les universitaires les plus radicaux, quel que soit leur clan, que la surenchère conceptuelle côtoie la véhémence et la vindicte. Quand un polémiste universitaire veut faire du style, il n’élague pas, il ne reformule pas. Ou il recourt aux néologismes et à l’enflure, ou il s’encanaille et prend ce qu’il croit être le contrepied de la norme universitaire : le langage cru. (2 janvier)

Soit. Sur le plan matériel, je noterai sobrement que ma version numérique de Voir le monde avec un chapeau, achetée un soir au coût de 19,99$ (plus taxes) à partir du site internet de Boréal et lue grâce à un logiciel étatsunien gratuit – renonçant pour le coup à l’odeur du papier, source réputée de nostalgie immédiate pour qui feuillette au grès du vent depuis longtemps –, remplace curieusement chaque espace insécable dans le texte par un point d’interrogation. Cela a pour effet de singulièrement intensifier l’aspect questionnant du bouquin, faisant proliférer les signes doubles « ?? », « ?! » et « ?; ».

Je lis donc l’auteur hésiter lorsqu’il répète un lieu commun sur « la pauvreté de [notre] peuple », par exemple, lors d’une excursion au dépanneur : « Loto-Québec est une de nos sociétés d’État les plus lucratives mais aussi une des moins honorables?; sous prétexte d’occuper un marché qui tomberait sinon sous la coupe du crime organisé, elle prospère sur la misère des gens et les entretient dans la pauvreté culturelle et morale. » (13 janvier) Ou encore, à partir de Miron, cette autre hésitation accidentelle qui vient ramollir une affirmation tragique : « Le noir de ce qui nous précède finit toujours, un jour ou l’autre, par entrer en nous?; à la culpabilité succède, chez le poète, le désir d’écrire et de témoigner. » (20 février) L’impression de rectitude morale et de jugement assuré censée émaner de la plume incisive, du style recherché de l’auteur, rate donc à répétition sur mon écran en raison d’une infinitésimale catastrophe typographique répétée à satiété! Dans ces conditions sans doute attribuables à la société technologique « postmoderne » (mot repoussoir pour l’auteur, né un an après la publication du Rapport sur le savoir commandé à Jean-François Lyotard par le gouvernement du Québec), conditions « bassement matérielles » et donc néanmoins essentielles à la structuration de la sensibilité et du sens, les flâneries du dandy autonommé n’arrivent pas à peindre avec constance une figure spirituelle décisive – ce qui semble avoir été une bonne part du projet de l’écrivain, qui se présente en grand lecteur, en ami de Bernanos et Machiavel. Conifères-les-Bains, dans un tel travail de mise en scène d’un soi éprouvé surmontant des ruines héritées, ce serait tout simplement une tournure forgée pour embellir Pintendre?!

 

Centre-ville de Pintendre

« Autour de la cour de récréation déserte, l’église et le presbytère, le bureau de poste, le terrain de jeu et le terrain de baseball, la 4e Avenue que j’empruntais chaque jour : une petite municipalité sans histoire ni attrait, que j’aimais de tout mon cœur et que j’étais prêt à défendre à mains nues contre le monde entier pour cette simple raison que j’y étais né. » (26 janvier)

Pour Bergeron, l’embellissement n’a toutefois rien d’un simple tour : c’est une question de survie. Le style, la beauté, l’harmonie et la mise à distance de la laideur, tout cela concerne précisément l’habitabilité d’un milieu, l’hospitalité d’un climat tout entier (d’où un souci très littéral de l’auteur quant à l’hiver québécois, qui est longuement décrit comme une saison terriblement inélégante et cruelle). L’écrivain énonce se soucier principalement de décrire et d’interpréter « la réalité profonde des choses » (7 décembre), un plan où il se sent chez lui. Le style, donc la surface et les conditions de l’apparence, sont précisément, pour ce lecteur de Machiavel et de Proust, la réalité la plus profonde. « Découvrir le monde, c’était découvrir la beauté, et découvrir la beauté, c’était découvrir le style, qui est la loi du beau et du vrai, de la forme et du fond. » (22 août)

Selon moi, le nom pourtant très beau de Pintendre ne peut agir comme un repoussoir esthétique, comme une tache à effacer ou à transformer, que pour quelqu’un qui connaît bien le paysage physique singulier qu’on peut y voir, et peut-être le paysage mental qu’on peut y parcourir – quelqu’un qui connaît plus que le nom, qui ne peut oublier, par exemple, la multiplicité de vieux bazous en ruine qui forme la longue devanture de Pintendre Autos. Cette impossibilité de l’oubli concerne à la fois la laideur et l’origine; elle concerne une certaine laideur d’une certaine origine qui, en tant que telle, laisse des traces. Or, il n’est pas question pour Bergeron de poétiser (ou de laisser se poétiser) le paysage industriel ou post-industriel de la cour à scrap, par exemple en touchant sensuellement du métal rongé par la rouille ou en humant avec délectation les relents d’huile à moteur dans la poussière de gravelle estivale. Une telle transsubstantiation de la laideur en beauté (si ce n’est que pour survivre) est inadmissible, chez lui, précisément parce qu’elle masquerait la vérité, une laideur objective qu’il faut apprendre à reconnaître comme telle si on veut s’élever sur le plan de la civilisation et de la civilité.

Pour Bergeron, en effet, trouver subjectivement beau ce qui est véritablement laid ne peut être qu’un produit de l’aliénation historique. À cet égard, sa position sur l’usage de la langue est exemplaire. En un mot, il refuse le joual comme une langue déchue – et il refuse aussi les tentatives « exploréennes » à la Gauvreau, qu’on pourrait croire opposées aux écritures joualisantes car les premières tentent de créer du nouveau et du singulier alors que les secondes tentent de rassembler et valoriser du commun. Selon l’auteur, qui a complété une maîtrise en littérature française à l’Université de Montréal, écrire et traverser l‘Épreuve, écrire pour surmonter la haine de soi héritée des suites de pères et de mères, cela implique d’abord d’apprendre à maîtriser la langue française plutôt que de chercher à lui « faire mal », à la « tordre » ou à la « désarticuler », comme plusieurs littéraires affirment encore vouloir le faire sur un mode avant-gardiste depuis longtemps suranné. La parlure locale en colonie n’est pas pittoresque (« épargnons-nous, si vous le voulez bien, le pénible argument de l’accent du Poitou du XVIe siècle » (11 juin)), mais objectivement corrompue, selon le dandy qui désire la métropole/mère-patrie.

Pour un Canadien français, traverser l’Épreuve requiert d’apprendre à parler et à écrire sa propre langue maternelle dont il est dépossédé à répétition depuis l’enfance, et depuis avant sa naissance. Cet apprentissage est une élévation, une libération. C’est le chemin le plus droit vers la souveraineté individuelle – notion qu’on aurait aimé voir conceptualisée plus finement par celui qui aurait fait des études en science politique et qui affirme être « un drogué des rituels régaliens »; or, la souveraineté, comme la référence française et la nation, sont réifiées par l’auteur, qui prend ainsi ses distances face au chantre florentin de la contingence renommée Fortuna. Sur le plan de la langue, l’auteur se veut exemplaire :

Je suis de ces héritiers maudits, plus nombreux qu’on le croit, pour qui naître québécois, c’est faire deux fois l’expérience de la Chute, deux fois l’expérience de l’amputation. Je proviens de cette couche de la tribu qui n’était pas censée, jamais, apprendre à écrire et qui devait servir, pour l’éternité, de repoussoir pour les collabos de l’intérieur et les ennemis de l’extérieur. Mais voilà : l’improbable est arrivé et je suis là. Né de la honte, j’ai à vous parler, amis infâmes québécois, de la honte dans un langage qui n’est pas celui de la honte. » (24 juillet)

C’est pour indiquer la source de ce langage « qui n’est pas celui de la honte » que Bergeron (se) construit « la référence française » comme un objet stable.

Quoi de plus français qu’un toponyme du type X-les-Bains? Au Québec, seul le village de Saint-Irénée-les-Bains, dans Charlevoix, est aujourd’hui désigné selon cette formule choronymique généralement réservée aux lieux de guérison ou de villégiature près d’une source thermale. L’auteur, par ce nom, semble donc exprimer son désir de France à partir d’un lieu qui a bel et bien son lac (réaménagé), son Site des Pins qui a, cependant, une origine littéralement merdique… S’il s’agit de recouvrir le tout d’un voile fantasmatique, la tentative ne sera donc pas sans évoquer la célèbre définition du kitsch proposée par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être (Gallimard, 1989, p. 357) : « Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde, au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. »

Bergeron répondrait peut-être que sa « négation de la merde » est seulement relative, puisqu’il énonce à plusieurs reprises l’importance, à ses yeux, de faire preuve d’une fidélité supérieure face à ses origines (9 avril, 11 juillet, 22 août, 29 octobre), précisément en raison de leur modestie et de la part de honte qui leur est liée. Le mépris et la honte ont leur utilité pour l’écrivain qui y trouve, comme dans toute occasion, une chance amorale d’écrire – un peu à l’image de ceux et celles que Carl Schmitt, au tournant des années 1920, qualifiait de « romantiques politiques » et qui pratiquent un « occasionalisme subjectivé » qui fait du monde entier l’occasion sans cesse renouvelée de leur production d’un roman ou d’un poème infini.

À plusieurs reprises, Bergeron tente de parer aux objections qu’il anticipe quant à son élévation de « la mère patrie » hexagonale au titre de « référence ». Cette élévation risque en effet d’être perçue comme un effet supplémentaire de la colonisation – celle de Paris, qui précéda celle de Londres et de Rome. Faire l’éloge de la France, plutôt que de l’Angleterre, du Vatican, voire des États-Unis, n’est-ce pas un produit de l’aliénation profonde, de la situation coloniale historique du Québec ou du Canada français? Une autre forme du complexe du colonisé? Selon Bergeron, de telles questions couvent souvent une valorisation de l’américanité et cherchent principalement à contourner l’essentiel, soit le rattachement initial et profond de la nation québécois à la civilisation française, qui fait précisément que cette nation existerait en tant que telle. Or, c’est justement ce que son père, par exemple, n’accepte pas de reconnaître, comme plusieurs compatriotes qui trahissent ainsi leur propre peuple. Selon Bergeron,

Il n’y a pas de limite au déni ratiocineur et aux stratégies d’évitement du Québécois vaguement joualisant qui prétend avec morgue être délivré de l’influence de la France. Qui est le plus complexé?? Le Québécois qui n’hésite pas à s’appuyer sur la référence française pour mieux comprendre sa condition?? Ou celui qui refuse toute comparaison avec la mère patrie pour ne pas avoir à subir le rétrécissement douloureux de l’image qu’il se fait de lui-même et des siens?? » (22 avril, note 4).

De sa France (qui est assurément partielle et partiale, imaginée ou rêvée), Bergeron importe l’image du dandy comme « sage, un des derniers représentants de l’héroïsme dans un monde borné qui a renoncé à l’exception et au salut. » (16 août) Il trouve sa place à Montréal plutôt qu’à Pintendre ou à Lévis, après un séjour d’étudiant dans une mansarde du Vieux-Québec. C’est dans la métropole québécoise, par exemple, qu’il se procure le chapeau mentionné dans son titre, entre divers emplois alimentaires mis au service de sa vocation d’écrivain. Je cite (toujours à partir de la version électronique) :

C’était un jour triste d’automne, comme aujourd’hui. Je m’étais levé avec cette certitude aussi étrange qu’inattendue : il me faut un chapeau. Idée gratuite qui m’était venue sans s’annoncer et à laquelle j’ai cédé sans opposé de résistance. J’ai pris une douche?; je me suis habillé avec élégance, comme pour une activité spéciale?; puis je me suis dirigé chez Henri Henri. Je déambulais entre les présentoirs, aérien et vaguement concupiscent, en laissant traîner ma main sur les étoffes, quand un vendeur septuagénaire s’est approché. Il a compris mon désir et, dans la minute, a sélectionné pour moi un chapeau, que j’ai adopté sans discuter?; il m’allait comme un charme. Ce chapeau épousait ma forme, comme l’eût fait une robe chez une femme.

La loi de l’élégance est partout la même. La beauté naît du sens de la forme. C’est vrai du vêtement, de la littérature, de la peinture. L’âme parle alors à l’entendement et lui transmet une certitude qui ne se réduit pas à la raison. Ce chapeau, c’est moi, se dit l’homme?; cette phrase, c’est moi, se dit l’écrivain. C’est quand l’âme se reconnaît dans la forme choisie qu’elle transmet son précieux assentiment et que tout devient clair pour la raison.

En sortant sur le trottoir cradingue (dans ce secteur de la rue Sainte-Catherine, tout est en déréliction), je me sens protégé, comme après la lecture d’un grand livre. Je me sens pacifié au milieu de la décadence. (18 novembre)

Suit un passage sur « l’antiélégance revendiquée » des « squeegees, des punks, des toxicos ». Il est bien entendu impertinent de qualifier Bergeron d’hautain ou de pédant à la suite d’un tel passage, puisqu’il revendique une conception de la hauteur basée sur l’élégance classique et le style aristocratique (marqué du mépris artiste pour « le bourgeois » et d’une certaine admiration pour « le paysan »). Il m’apparaît plus intéressant de faire entendre comment le chapeau de Bergeron est l’envers de celui d’un personnage qui hante ses écrits, Maurice Duplessis, tel qu’il fut mis en scène par Denys Arcand.

À la fin du sixième des sept épisodes de sa série Duplessis, diffusée à la télévision de Radio-Canada en 1978, Arcand place Duplessis (Jean Lapointe) en compagnie d’un jeune Daniel Johnson (père) (Raymond Cloutier), dans la chambre du premier ministre au château Frontenac, en 1958. Il est d’abord question de la grève du textile à Louiseville, de ce secteur entier comme d’une « industrie de pauvres » et de la nécessité de rapidement « crever l’abcès ». Cette discussion est mentionnée par Bergeron dans son livre sur Arcand, avant qu’il qualifie Séraphin Poudrier et Duplessis de « deux pères imparfaits et souvent détestables de la “Grande Noirceur” [qui] ont été les indispensables repoussoirs de la nouvelle mythologie lyrique qui se mettait en place avec la Révolution tranquille » (Boréal, 2012, pp. 38-39). Suit une discussion sur l’exercice silencieux du pouvoir et sur la politique comme ce qui précède et entoure l’usage des revolvers. Enfin, parlant du besoin d’illusion comme aspect de « la nature humaine », le Duplessis d’Arcand raconte (je transcris à partir de YouTube) :

Mes premiers discours, je portais un vieux chapeau, tout défait. Pour avoir l’air un peu habitant… Qu’est-ce que tu veux, le monde n’avait pas une cenne! Fait que le temps qu’ils regardaient mon chapeau, ils ne voyaient pas mon bel habit en woolen anglais. Je me déguisais comme j’ai déguisé mes discours. Quand tu commences comme ça, bien, tu ne peux plus être arrêté. Puis quand ton monde écoute la Bolduc puis la famille Soucy, bien, tu ne leur mentionne pas Beethoven trop souvent! Pour mes tableaux, il ne faut pas que j’en parle trop, trop, ça me nuirait. Le monde est habitué, ils ont vécu avec des calendriers du Cap-de-la-Madeleine. Quand je parle de tableaux, je pense à Renoir. Auguste Renoir… Quand je vois un Renoir, moi, les larmes me viennent aux yeux.

Bergeron ne commente pas directement cet épisode du chapeau, mais il parle d’un « cynisme machiavélien du pauvre » à l’œuvre dans Duplessis en citant la conversation qui précède sur la grève de Louiseville. Dans Voir le monde avec un chapeau, il revient à quelques reprises sur Arcand, au sujet de son roman Euchariste Moisan qui adapte le Trente arpents de Ringuet (3 février), de son article sur « l’héritage de la pauvreté » paru dans L’inconvénient en réponse à VLB qui l’aurait qualifié d’« artiste déliquescent » (21 mai) et pour raconter leur rencontre à l’occasion de la rédaction de Un cynique chez les lyriques, dans lequel Arcand a écrit des commentaires en note (1er juillet). Là encore, il n’est pas directement question du chapeau de Duplessis.

L’usage politique déclaré du couvre-cheuf mis en scène par Arcand soulève toutefois la question de la politique qui serait liée à la mise en scène du chapeau de Bergeron. Quel rôle joue cet éloge de l’élégance, de la littérature, de l’État régalien, de la différence sexuelle et de la référence française dans le paysage politique contemporain au Québec? Si Bergeron affirme ne pas être un idéologue, s’il se revendique d’un certain patriotisme aristocratique plus proche de l’esthétisme que du travail de terrain, il raconte tout de même conseiller son grand ami M*** quant à ses prises de position et ses déclarations (24 août). Quelle puissance de recodage ou de métamorphose du passé s’est accumulée dans la tête de celui qui porte ledit chapeau pour qu’il se souvienne de Pintendre comme de Conifères-les-Bains – tant qu’il n’y retourne pas en personne, car alors, il est uniquement frappé par la singulière largeur des rues de banlieue (29 octobre)? Je sens que je devrai aller faire un tour dans mon Saint-Jean-Chrysostome natal pour le savoir.

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Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée

Critique de l’ouvrage Un Québec invisible. Enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec de Frédéric Parent, Québec, Presses de l’Université Laval, 2015, 281 p., et du roman Tas-d’roches de Gabriel Marcoux-Chabot, Montréal, Éditions Druide, 2015, 502 p.

Par Simon Labrecque

C’est à Saint-Aimé et Saint-Jean Chrysostome qu’il opérait, depuis plusieurs années sans doute, dans ces villages pauvres de la Beauce, ouverts par erreur à la colonisation. On avait rasé des forêts dures d’épinettes pour découvrir une terre ingrate et rocheuse qui n’arrivait pas à nourrir son maître.

Madeleine Ferron[1]

 

En arpentant les routes dites régionales ou secondaires situées sur la rive sud du fleuve Saint-Laurent, chemins sinueux numérotés dans les 200, on prendrait vingt heures (sans neige ni froid) pour marcher la centaine de kilomètres qui, à la fois, lie et sépare les villages de Lancaster, dans l’Érable, et de Saint-Nérée, dans Bellechasse, face à Québec.

Lancaster - Saint-Nérée modAujourd’hui, GoogleMapsTM et d’autres outils similaires permettent d’envisager rapidement quelques trajectoires distinctes pour cette traversée quasi complète de Chaudière-Appalaches d’ouest en est, le long des champs et des forêts, sans mettre le pied sur l’autoroute (auto-rut) 20 – traversée quasi complète car la région s’étend à l’est de Saint-Nérée et que Lancaster se situe à l’ouest de Lotbinière, donc dans la région Centre-du-Québec. Le trajet direct le plus méridional donné à voir par le Cartographe californien part du bureau de poste de Lancaster, traverse les villages de Sainte-Agathe, Saint-Patrice-de-Beaurivage, Scott, porte de la Beauce sur la rivière Chaudière, puis Sainte-Claire, sur l’Etchemin, et Saint-Lazarre-de-Bellechasse, pour arriver à Saint-Nérée par le 5e rang ouest. Au terme de ce voyage l’ayant mené d’un lieu isomorphe au hameau dénommé « Lancaster » par le sociologue Frédéric Parent dans Un Québec invisible, la pèlerine ou le pèlerin pourra rejoindre le 5e rang est pour y rendre ses hommages aux terres néréennes de Tas-d’roches, de l’écrivain, éditeur et chercheur Gabriel Marcoux-Chabot.

L’objet idoine de cette randonnée pensante pourrait être le faisceau des modes d’écriture permettant de rendre compte de manière non triviale de l’habitation des lieux. C’est du moins l’idée qui a émergé et insisté chez moi au fil de ma lecture syncopée des deux livres depuis l’automne[2]. S’ils relèvent en principe des champs distincts de la sociologie et de la littérature, un certain territoire et un souci du vivre- lient en effet ces deux ouvrages. S’y agitent des histoires de rangs, de villages et de ruralité qui demeurent irréductibles au graphe de type autoroutes-banlieues qui pèse lourd dans la trame du pays en périphérie des « centres urbains »[3].

La lecture conjointe d’Un Québec invisible (ci-dessous, U) et de Tas-d’roches (T) me pousse à formuler cette proposition sur la différence entre littérature et sociologie comme pratiques d’écriture : la littérature préserve les noms pour mieux imaginer des relations significatives, alors que la sociologie conserve les relations qu’elle formule au prix des noms. Ici, Marcoux Chabot situe très précisément les aventures de son personnage entre Saint-Nérée et la ville de Québec, alors que Parent forge le nom fictif de Lancaster pour analyser les rapports sociaux qui façonnent la vie quotidienne d’un village exemplaire.

 

Relations > Noms : le pari sociographique

details_L97827637250861Professeur de sociologie de l’Université du Québec à Montréal, Frédéric Parent écrit dans une note de la section méthodologique de sa monographie : « Nous avons changé le nom réel de la plupart des lieux géographiques, ainsi que celui des habitantes et habitants du village pour des raisons juridiques. » (U, p. 21, note 40) Ces raisons ne sont toutefois pas explicitées et leur caractère « juridique » demeure énigmatique. Dans sa thèse de doctorat à l’origine du livre, Parent écrivait déjà que « [t]ous les noms pouvant faciliter l’identification du village étudié ont été changé »[4], sans discuter des détails de cette transformation. Dans un entretien à la radio de Radio-Canada le dimanche 7 juin 2015, l’animateur Michel Désautels a toutefois mentionné deux raisons plausibles pour l’anonymisation sociologique : le « souci de la confidentialité » et le désir de faire réfléchir à l’« exemplarité » des observations présentées.

Parent, spécialiste de la tradition monographique en sol québécois, a exprimé son accord et ajouté qu’il n’avait « pas le choix », lui, de respecter la confidentialité. Les chercheurs n’ont en effet pas le « privilège journalistique » de pouvoir choisir d’exposer ou de protéger leurs sources. Ils sont tenus de promettre et de produire un anonymat sécurisant, sanctionné par un « accord » signé avec les participantes et participants aux entretiens et à la collecte des données. On suppose que les comités d’éthique de la recherche universitaires sont les institutions qui imposent cette norme afin de protéger les sujets/objets d’étude. Dans un cas comme celui-ci, l’anonymat individuel ne suffisait pas pour objectiver et exemplariser « Lancaster ». Il fallait garder secret le lieu même, vu sa petite taille. En pratique, cette norme sociologique sert également à favoriser la continuité de l’approche mono- ou ethnographique elle-même, qui requiert d’établir des relations de confiance à répétition. Cette approche et la recherche dans son ensemble bénéficient de la promesse et de la production d’anonymat.

Un tel secret peut cependant avoir un effet pervers sur l’attention du lectorat (à moins que l’attention lectrice soit elle-même déjà pervertie?), si elle affectionne les jeux de pistes, la traque aux signes ou la chasse aux indices. Le camouflage ou le codage annoncé comme tel peut en effet être reçu comme une invitation à tenter de percer le mystère – et le verbe « percer » laisse entendre qu’une violence certaine peut être à l’œuvre dans la foulée de l’impression prenante d’être invité à essayer de démonter un dispositif de protection (le désir du hacker est de cet ordre). La note agit alors comme un défi, un appel à soumettre l’art d’écrire sociologique à l’art de lire critique. Et c’est ainsi que j’en suis venu à développer la fierté quelque peu adolescente d’avoir (selon moi) réussi à décrypter le vrai nom de Lancaster[5]… Lister les avantages et les inconvénients de l’exposition du résultat me fait toutefois croire qu’il vaut mieux ne pas insister, car un nom mènerait à d’autres, voire à tous. Plutôt rejouer La lettre volée.

Qu’en est-il du rôle de l’anonymisation pour favoriser la réflexion sur l’exemplarité des observations sociologiques? Le village analysé en profondeur, monographié par Parent, exposé comme la somme des relations sociales qui s’y jouent, pourrait-il être n’importe où? Tout sujet est-il réductible à l’ensemble des liens qui le traversent – tout point est-il strictement défini par son voisinage? En pratique, devrait-on alors simplement passer sous silence le fait que, à la fin de sa préface, le sociologue Marcel Fournier rebaptise l’auteur du livre qu’il présente depuis plusieurs pages « Frédéric Dion » (U, p. xii), plutôt que Frédéric Parent, sachant que l’erreur est humaine et qu’il est ici question de la fonction ou de la relation « auteur », qu’importe le nom réel de l’individu louangé?

Une réponse strictement positive à ces questions serait en accord avec plusieurs courants « relationnels » ou « relationnistes » de la pensée contemporaine, mais, pour sa part, Parent semble inviter à répondre par la négative. En effet, la région spécifique où se situe le village étudié est inscrite dans le sous-titre du livre : « enquête ethnographique dans un village de la grande région de Québec ». Les noms comptent malgré tout et les conclusions promises sont à saveur locale. La généralisation la plus pertinente serait à l’échelle de cette « grande région », sinon de la province (mais alors, sans compter les « régions éloignées », « ressources », etc.).

Dans la promotion et la réception médiatiques de l’ouvrage de Parent, la mention de la ville de Québec comme « centre » aura permis de lier la publication à ce qui circule depuis plusieurs années déjà, voire depuis Arthur Buies, sous le nom de « mystère de Québec ». Dans l’entretien radio de juin 2015, Parent a affirmé que cet angle était surtout celui de son éditeur, même s’il en traite dans son introduction et sa postface. Le « mystère Québec », ce serait donc surtout du marketing…

Ce n’est cependant pas que du marketing, puisque les faisceaux de relations singulières qui composent un village comme « Lancaster » sont liés à son histoire nécessairement unique, qui est enchevêtrée dans d’autres histoires uniques. Ici, il s’agit d’un village « ouvert » au milieu du XIXe siècle, à l’époque de la construction des chemins de fer du Grand Tronc et du National Transcontinental Railway. Il existe une série de villages semblables qui furent aussi des « stations » (Laurier-Station en préserve clairement le souvenir nominal), souvent adjointes de bureaux de poste, au sud du Saint-Laurent et des terres qui bordent immédiatement le fleuve, colonisées dans un premier temps.

Ces terres-ci ont surtout été colonisées à partir des terres longeant la Chaudière. Il y va donc d’une colonisation de deuxième ou de troisième vague, centrée sur le méridien liant « l’Europe de l’Amérique » aux États-Unis par l’ancien comté de Dorchester et se déportant progressivement vers l’ouest par le défunt tronçon Charny-Sherbrooke. Les « familles souches » identifiées par Parent comme des forces déterminantes dans la vie religieuse, économique et politique de « Lancaster » proviennent donc surtout de la Beauce, « ouverte » quelques décennies plus tôt, au milieu du XIXe siècle. Pour le sociologue, ces « familles souches » gardent encore aujourd’hui un pouvoir important, bien qu’elles doivent composer avec de nombreuses familles « anciennes », établies après elles (à l’époque où « le village » et « la station », entités distinctes, s’engagèrent dans des rivalités promises à l’incystance des « guerres de clochers »), ainsi qu’avec des familles « nouvelles », surtout liées au « développement local » et à d’autres initiatives technocratiques de l’administration provinciale ou régionale.

Pour Parent, la famille demeure en vérité le groupement ou le réseau le plus significatif en ces contrées. Ceux et celles qui vivent à « Lancaster » ou autour n’auront donc pas besoin qu’on leur donne « les vrais noms » pour reconnaître les réseaux qui dominent, que ce soit dans la sphère religieuse, l’économie régionale ou la politique municipale. Le lectorat pourra placer ses propres noms dans les structures et les dynamiques sociographiées et pourra traduire les variations de son histoire locale, selon les familles « souches », « anciennes » et « nouvelles » de son coin de pays. Comme en témoignent depuis longtemps la littérature et la télévision québécoises – disons, le Bouscotte de VLB –, ces configurations familiales en sol rural trament le pays incertain de ses coins les plus solides et francs à ses recoins les plus tristes et sombres, « la ville » pouvant dès lors y être perçue comme l’émettrice rayonnante d’un anonymat ou d’une déliaison salutaire – ou comme le terreau des miasmes du dérangement perpétuel et de la solitude massifiée, selon sa position dans l’antagonisme ville-campagne.

 

Noms > Relations : l’inscription romanesque

1C-tas-drochesLe village de Saint-Nérée fut fondé au milieu des années 1880, à la fin de la vague de colonisation durant laquelle Lancaster émergea. Le personnage central et éponyme du roman Tas-d’roches se prénomme en vérité Josélito. Né au Chili, sa vie en « bellechassoise contrée » est due à son adoption par un couple issu de ces familles que Parent qualifie de « souches », les Chabot et les Goulet. Après un prologue recommandant entre autres au lecteur de profiter de la longueur des chapitres pour les lire sur la toilette, le livre choral s’ouvre par une présentation des lieux et des généalogies marquées par un rapport hyperbolique à la quantité de roches du sol néréen.

Par les trois voix narratives qui s’enchevêtrent progressivement selon un marquage typographique original, l’auteur brode donc des relations et des péripéties fictives sur des noms réels qui ancrent l’acte de conter et enracinent l’objet-livre dans le territoire vécu. Il s’agit d’un processus littéraire classique. Le fait que Tasderoches (surnom à l’orthographe variable) se mette lentement à distinguer ces voix en lui, à les entendre et s’y adresser (frôlant la folie), complique le dispositif d’un tour (post)moderniste. Les trois voix, en effet, ne se soucient pas des mêmes noms.

Dans sa critique publiée dans Le Devoir en octobre dernier, Christian Desmeules a parlé de Tas-d’roches comme d’un « derby littéraire » et une « expérience de métissage extrême ». Il résume et commente ainsi l’enchevêtrement des trois voix narratives :

Au premier plan, un narrateur qui entend rapporter les faits au mieux de ses capacités, auquel s’ajoute une fable médiévale « donjon-et-dragonnesque » et, dans les marges, une série d’incantations en innu exaltant le territoire.

Des passages en innu? Écrire dans une langue qu’on ne parle pas soi-même? Bravo, oui. Mais dans le cadre d’un roman qui a pour épicentre le Cinquième Rang Est à Saint-Nérée, on peine à comprendre quelle est la fonction de cette acrobatie linguistique dans le cadre du récit, sinon celle de jeter un peu de poudre aux yeux du lecteur – qui était déjà en train de se les frotter.

Il aurait pourtant suffi de donner au protagoniste des parents biologiques montagnais pour que l’artifice poétique devienne tout à coup légitime dans le cadre du roman.

L’usage de la langue innue ruinerait donc le réalisme littéraire? Sans présumer des compétences linguistiques du critique, me fiant uniquement à ma propre incompétence en la matière (que je crois cependant représentative), il me semble plus juste de dire que c’est le nom « innu » qui dérange Desmeules, puisqu’il semble soucieux de faire remarquer à l’écrivain que Bellechasse n’est pas, selon ce qu’on peut en savoir, un territoire innu. Desmeules fait comme si Marcoux Chabot, néréen de naissance, s’était fourvoyé, ou comme s’il cherchait à leurrer son lecteur qui risque fort de mal connaître la répartition des nations premières dans la province – mais qui risque toutefois de se demander si les Innus ne sont pas plutôt sur la rive nord du fleuve…? Pour ma part, si je crois savoir que la troisième voix narrative est en « innu » (elle qui inclut souvent du français), c’est uniquement parce que l’auteur l’a écrit ainsi dans ses remerciements et que l’éditeur le mentionne en quatrième de couverture – parce qu’il est fait usage du nom « innu » (mais pas innu-aimun). En vérité, je ne saurais dire si la langue utilisée est celle des Abénakis, des Malécites ou des Hurons-Wendats, voire si c’est une langue autochtone ou une langue inventée. Je ne sais pas ça.

À mon sens, le fait le plus intéressant lié à cet usage d’une langue dont la présence même laisse songeur me semble précisément son caractère dépaysant, étrangeant ou forainisant. On y perçoit une altérité qui ne se réduit que partiellement par la traduction, car on ne saurait dire, lorsque des mots français sont inclus, s’il s’agit bien de traductions ou si la troisième voix est bilingue et dit des choses différentes dans chaque langue. L’effet réel de la présence de cette altérité pressentie comme originelle, comme étrangeté initiale du territoire autochtone à une langue venue d’Europe, est de donner à voir au lectorat sa propre pratique de l’ignorance et de l’évitement. Dans mon cas, du moins, j’ai souvent passé très rapidement sur ces passages, ne sachant les lire avec aisance et cherchant des repères familiers aux alentours, m’accrochant au mieux à la présomption d’une traduction qui n’est peut-être qu’illusoire. Ce regard évitant, je n’ai pu m’empêcher d’en reconnaître la semblance, le pratiquant presque chaque jour sans y songer en marge des transports collectifs : il est très proche du regard fuyant du passant dans la rue qui ignore intentionnellement, avec maints efforts, ceux et celles qui y vivent.

Marcoux-Chabot a donc le mérite de nommer, parfois à mi-mot, certains aspects négligés de la vie en ces latitudes. Outre la question des langues autochtones, il nomme parmi la culture quotidienne des jeux et des divertissements dont la présence manque, selon moi, à la monographie de Parent – à quoi joue-t-on à « Lancaster »? Songeons ainsi à la passion persistante de certains adolescents buveurs-de-bière pour Donjon & Dragons – c’était avant le speed et les écrans plats –, ou à l’importance des courses de démolition automobile (« la démol », le derby) dans la rivalité entre les villages et dans la structuration du temps libre passé à préparer des carcasses vouées à une rencontre entre-fracassante parfumée à l’essence un doux soir d’été.

En supplémentant son roman d’une bière artisanale produite par la microbrasserie Bellechasse, en documentant avec son frère Moïse ce geste d’une rare matérialité et en organisant un lancement néréen, Marcoux-Chabot affirme en actes son rapport nourrissant et apaisé au terrain mis en mots. Si la comparaison avec Fred Pellerin et Saint-Élie-de-Caxton s’impose d’elle-même (ou plutôt, avec l’aide de l’éditeur en quatrième de couverture), il faudrait aussi comparer ce rapport à celui apparemment plus trouble que Samuel Archibald dit entretenir avec Arvida, par exemple, lui qui se refuse à une littérature qui deviendrait outils du « développement régional », ou encore avec le rapport à la cartographie des expérimentations adolescentes travaillé par Geneviève Pettersen dans La déesse des mouches à feu. Avec son « lyrisme tellurique » (expression d’Archibald désignant une des tendances formant le « néoterroir »[6]), Marcoux Chabot devient sans doute avec ce roman le représentant le plus typique de ce que Benoît Melançon de L’Oreille tendue a surnommé joyeusement « l’école de la tchén’ssâ » en littérature québécoise, expression qui a connu un certain succès : « Cette école est composée de jeunes écrivains contemporains caractérisés par une présence forte de la forêt, la représentation de la masculinité, le refus de l’idéalisation et une langue marquée par l’oralité. » Si la production de colostrum par le héros néréen qui se relève à la toute fin déjouera assurément les prédictions quant à « la représentation de la masculinité » dans Tas-d’roches, peut-être faut-il souligner que la production de « lait paternel » est parfois un symptôme de la cirrhose. La forêt, quant à elle, est belle et bien présente, elle appelle en plusieurs langues et sait se faire entendre à qui de droit.

 

Ni sociologie, ni littérature?

À la fin de son introduction, Parent affirme : « Il semble urgent de constituer un observatoire de la ruralité contemporaine par des études ethnographiques qui dépassent les simples inventaires statistiques, lesquels ne permettent pas de nous faire connaître de façon approfondie le Québec des régions. » (U, p. 8) Des initiatives comme le numéro 295 de la revue montréalaise Liberté, « Les régions à nos portes », signalent que la littérature peut contribuer à une intelligence collective des modes d’habitation d’ici. La fiction se présente parfois comme une forme d’ethnographie et des sociologues savent déjà en reconnaître les mérites. Une forme réactivée d’études culturelles (expression que littéraires et sociologues semblent s’entendre pour détester) pourrait donner lieu et nourrir des liens entre ces multiples initiatives cherchant à produire un savoir du singulier.

Penser le singulier n’est peut-être possible qu’en combinant le savoir des noms et celui des relations, même s’il faut, dans la recherche, privilégier les uns au prix des autres. Dans une perspective conciliante, « libérale » ou « aristotélicienne », ce serait justement par leurs différences de point de vue que les écrits de Parent et de Marcoux-Chabot peuvent ensemble nous aider à penser les conditions et les conséquences de la vie en ces lieux mitoyens que sont les campagnes proches. À ces modes d’écritures, il faudrait sans doute ajouter des tentatives plus radicales, soit par leur intensité plongeant dans l’obscurité locale (un roman d’horreur à écrire sur une cabane abandonnée), soit par leur ampleur s’échappant jusqu’au confins d’un continent (les écrits de Jean Morisset, originaire de Saint-Michel-de-Bellechasse). Il s’agit de rendre compte de plusieurs hameaux liés aux centres urbains par des autoroutes offrant la promesse quotidienne d’une échappée dans la wilderness lointaine, mais qui débouche quotidiennement sur une municipalité domestiquée. Celle-ci n’est ni la ville, ni la banlieue, ni l’éloignement véritable, car contrairement aux régions « ressources », l’Érable, Lotbinière ou Bellechasse semblent immunisées contre la menace de la fermeture littérale, sinon contre la fermeture symbolique dont on les accuse en tant que foyers du Crédit social et d’autres forces « autonomistes ». Pour un bon moment encore, entre Québec et Montréal, ou Québec et ailleurs, il faudra bien pouvoir s’arrêter pour faire le plein d’essence.


 

Notes

[1] « Le Don de Dieu », dans Cœur de sucre. Contes, Montréal, Éditions HMH, coll. « L’Arbre » (vol. 9), 1966, p. 28 – livre achevé d’imprimé il y a cinquante ans, le 25 février 1966.

[2] J’ai acheté Tas-d’roches parce que la publicité mentionnait Bellechasse et une écriture héritant de Rabelais, Jacques Ferron et Victor-Lévy Beaulieu. J’ai demandé qu’on commande Un Québec invisible pour recension dans Trahir, afin de découvrir le village dont il y était question. Le livre m’a été envoyé gratuitement par l’éditeur mais, suite à un contretemps, j’ai dû le récupérer dans un lointain centre postal du parc industriel de l’arrondissement d’Anjou, à Montréal. Revenant en transport collectif, j’y ai découvert que le nom du village dont il est question est gardé secret. Cette péripétie a d’emblée marqué ma lecture; je ne suis pas certain d’en être revenu.

[3] Un signe distinctif de la banlieue récente par rapport au village plus ancien : le nombre d’églises par rapport au nombre d’habitants (1 pour 18 000 à Saint-Jean-Chrysostome, 1 pour 1600 à Lancaster; le premier « village » s’est assurément transformé en banlieue depuis la Deuxième Guerre mondiale).

[4] Frédéric Parent, Dieu, le capitalisme et le développement local : conflits sociaux et enracinement territorial. Étude monographique d’un village québécois, thèse de doctorat, Université de Montréal, 2009, disponible en ligne, p. 75, note 118.

[5] Quelques recherches électroniques ont suffi, ce qui peut semer le doute quant à la constance du dispositif de protection. Je suis d’abord parti du fait que le village décrit par Parent est situé à proximité de la fictive Rivardville (sic) et que cet endroit, selon les Propos rustiques publiés par l’abbé Camille Roy en 1913 et cités par Parent dans sa thèse (op. cit., p. 77, note 10), était autrefois surnommée « la métropole des Bois-Francs » (référence qui a disparu du livre). Cette dernière expression se retrouve mot pour mot dans un autre livre rendu disponible par GoogleBooksTM. Ensuite, le nom véritable de l’imprimeur de la monographie publiée à « Rivardville » pour le centenaire de la paroisse, inclus dans la thèse mais absent du livre, a permis de confirmer le nom du lieu repéré. Il aura ensuite fallu trouver un village à proximité dont les dates de fondation correspondent à celles de « Lancaster » et qui est également présenté comme ayant été nommé par un important colon capitaliste selon le nom de son village natal en Angleterre (U, p. 33) pour retrouver le nom original. À rebours, j’ai alors pu remarquer que le véritable nom de « Lancaster » apparaît une fois dans une note de la thèse, qui reproduit un extrait d’entretien avec un jeune producteur de gorets. C’est sans doute un oubli. Ce vrai nom n’apparaît pas dans le livre.

[6] Samuel Archibald, « Le néoterroir et moi », Liberté, vol. 53, no 3 (295), 2012, p. 17.

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La sociologie historique de la statistique: la troisième voie d’Alain Desrosières

Critique du livre Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques d’Alain Desrosières, Paris, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette

9782707182494

Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques, d’Alain Desrosières.

Alain Desrosières est encore peu connu dans le monde de la sociologie mainstream. Plusieurs raisons expliquent cette situation : Desrosières n’est pas un académique proprement dit, son travail principal fut plutôt dans la fonction publique française à l’INSEE et son œuvre, essentiellement tournée vers la sociologie et l’histoire de la statistique, n’a pas l’amplitude et la diversité de certaines autres plus connues. Cependant, dans son domaine, Desrosières fut un pionnier et est maintenant pleinement reconnu, comme en fait foi le doctorat honoris causa qu’il a reçu en 2011 de l’UQAM où il a fortement influencé le travail du Groupe de recherche sur les pratiques et les politiques statistiques de Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost. Le livre posthume Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (PG) contribuera, espérons-le, à faire connaître davantage le travail de Desrosières. Moins volumineux que son opus magnum de 1993, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, (Paris, La Découverte, réédition 2010) (PGN), et touchant à des problématiques davantage d’actualité, comme la « gouvernementalité néolibérale », Prouver et gouverner rebutera moins le néophyte et permettra à certains de s’initier à la sociologie de la statistique. Ce livre est un recueil d’articles et de communications sur lequel travaillait Desrosières avant de mourir en 2013. Certains passages ont été coupés et des titres changés, afin d’harmoniser l’ouvrage qui contient une préface de l’éditeur Emmanuel Didier et onze chapitres de Desrosières regroupés en trois parties : « Du rôle de la statistique à l’ère néolibérale », « Scènes statistiques internationales » et « Du rôle de la quantification dans les sciences sociales ».

Dans la postface ajoutée à La politique des grands nombres en 2000, Desrosières précise ses ambitions méthodologiques. Son objectif est de dépasser la distinction entre une histoire internaliste et une histoire externaliste de la statistique, ou, autrement dit, entre une histoire des progrès du savoir qui étudie ce que fait la statistique et ce qu’elle permet de connaître, et une histoire du pouvoir qui étudie ce qu’elle fait faire et à quels objectifs politiques elle répond (PGN, p. 438). De même, sur le plan ontologique, Desrosières considère que l’objet de la statistique est « construit et réel » : la statistique est un langage conventionnel qui permet de décrire la réalité et de débattre, mais elle est une « rhétorique de la réalité » parmi plusieurs possibles (PGN, p. 447). En bref, on pourrait dire que l’ensemble de l’œuvre de Desrosières est motivé par cet impératif ontologique et méthodologique, ce que montre assez bien le titre de Prouver et gouverner.

Dans ce livre, Desrosières précise la théorie de la « quantification » qui préside à ses recherches. Selon lui, les statistiques ne sont pas de simples mesures de la réalité; la mesure n’est qu’une des deux étapes qui constituent la quantification statistique. Avant de mesurer, il faut s’entendre sur ce qui est à mesurer et sur comment le mesurer. Toute quantification est donc, pour Desrosières, une mesure faite à partir de « conventions d’équivalences » qui permet d’« exprimer et faire exister sous une forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots et non des nombres » (PG, p. 38-39). De plus, ce passage au langage chiffré produit des effets de rétroaction : « la quantification façonne et reconfigure la société, elle ne se contente pas de la mesurer ou de la refléter. » (PG, p. 179)

Pour étudier la quantification, Desrosières utilise une approche à mi-chemin entre une science positive de la mesure, la métrologie, et une science critique de la convention, la sociologie. À plusieurs reprises, Desrosières tient à rappeler que son approche n’est pas relativiste. La statistique contribue « à faire de la réalité et non pas simplement à la “refléter” […] Cette idée n’est pas relativiste, en ce qu’elle ne nie pas l’existence de l’inflation ou du chômage. Mais elle attire l’attention sur le fait qu’inflation et chômage peuvent être pensés, exprimés, définis et quantifiés de multiples façons; et que les façons de faire ne sont pas de simples détails techniques, mais ont toujours une signification historique, politique, sociologique. » (PG, p. 75) Ce qui intéresse Desrosières, c’est le point de jonction entre la justesse sur le plan cognitif et un réseautage social fort, point de jonction qui rend possibles à la fois l’institution du langage statistique et une critique crédible et saillante de celui-ci.

Prouver et gouverner offre un panorama des différentes formes actuelles que peut prendre le débat sur la statistique. Par exemple, Desrosières analyse l’ambiguïté des sciences sociales face à la quantification et se demande si la statistique est un outil de libération ou un outil de pouvoir. Majoritairement aporétiques, les réflexions érudites de Desrosières n’offrent pas de solutions tranchées. Il montre que l’utilisation des statistiques est diverse et que la conscience critique en science sociale face à ceux-ci est à degré variable. Il soutient aussi que « la tension entre description et induction est au cœur de l’histoire de l’utilisation des statistiques en sciences sociales. » (PG, p. 211) La statistique a notamment été abondamment utilisée afin de produire une cartographie de la société. Cependant, le problème de la montée en généralité et surtout celui de l’usage des différentes cartographies sociales restent entiers.

Dans le premier chapitre, Desrosières analyse les effets de rétroaction de la quantification comptable contemporaine, qu’il rattache à ce que Foucault et ses successeurs comme Peter Miller ont appelé la « gouvernementalité néolibérale ». Desrosières montre que les pratiques comme le benchmarking incarnent une nouvelle étape dans l’histoire de la statistique et de l’État. Desrosières note surtout ici l’importance grandissante de la prise en compte d’effets de rétroaction de la quantification, que ce soit chez les défenseurs du benchmarking qui arguent qu’elle a pour effet d’augmenter la performance des entreprises et des individus grâce à leur mise en comparaison compétitive, ou chez ceux qui dénoncent dans ces effets la colonisation de la subjectivité par un « soi calculateur ». Le débat se fait alors à plusieurs niveaux difficilement conciliables : certains critiquent la mise en équivalence d’actions incommensurables, tandis que d’autres interrogent les indicateurs issus du « new public management » en laissant entendre que d’autres indicateurs prenant en compte des éléments comme l’environnement, l’épanouissement personnel et les inégalités seraient préférables. Sans penser qu’il est possible de rallier toutes les différentes positions, Desrosières soutient qu’une formation minimale en sociologie permettrait aux statisticiens professionnels de mieux comprendre les différents débats dans lesquels ils s’inscrivent de facto (PG, p. 59).

Le chapitre sur le rôle de la statistique dans la construction européenne est particulièrement intéressant, car il illustre très bien l’idée de convention d’équivalence et d’espace de commensurabilité développée par Desrosières. Il expose la portée des débats qui ont eu lieu depuis 1990 entre les statisticiens européens à propos de l’harmonisation, de l’intégration et de la qualité de la statistique sociale. Comment répondre à un cadre comptable commun à partir de sources hétérogènes? Selon Desrosières, l’harmonisation des usages semble beaucoup plus réaliste que l’harmonisation des méthodes, car cette dernière « suppose que le statisticien a la maîtrise complète de la chaîne de production de l’information » (PG, p. 133). Mais plus fondamentalement, Desrosières se demande si cette harmonisation est gage de la qualité des statistiques. Cela lui permet de préciser ce qu’il faut comprendre par statistiques de « qualité » : ce sont des statistiques qui répondent à une demande sociale et en lesquelles les utilisateurs peuvent avoir confiance. En ce sens, interroger la qualité des statistiques européennes implique un questionnement à la fois technique et politique sur la construction d’un espace européen de commensurabilité de réalités comme la pauvreté, la délinquance, le chômage, etc.

Desrosières soulève un autre élément intéressant dans le chapitre sur les innovations conceptuelles et les pays en voie de développement. Desrosières montre que les pays en voie de développement sont souvent le théâtre d’innovations, car on n’y trouve pas une lourde bureaucratie durablement investie dans ses propres indicateurs. La faiblesse de l’organisation bureaucratique dans certains pays facilite le changement dans les techniques statistiques. Ce chapitre ouvre la voie à une recherche plus poussée. On peut par exemple se demander si ces innovations sont plus fréquemment le fait d’expérimentations locales, comme le plan de comptabilité des États de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), ou d’expérimentations produites par des programmes internationaux, comme les expérimentations aléatoires d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux chercheurs issus de la Banque mondiale. Mais surtout, une analyse historique plus en profondeur pourrait interroger les effets de rétroaction de ces expérimentations sur les bureaucraties occidentales et leurs systèmes statistiques.

En résumé, la statistique est pour Desrosières « un langage conventionnel de référence, dont l’existence permet à un certain type d’espace public de se déployer, mais dont le vocabulaire et la syntaxe peuvent eux-mêmes être débattus : le débat sur le référentiel du débat, sur les mots employés pour mener celui-ci, est un aspect essentiel de toute controverse » (PGN, p. 413). Or, l’investissement financier ou politique de certaines personnes ou de certains groupes fixe le langage statistique et rend très coûteuse toute modification. Pour quiconque veut débattre sur la place publique, il est impossible de ne pas investir un certain langage, et ainsi de durcir et stabiliser celui-ci. Desrosières termine La politique des grands nombres sur cette belle formule : « [C]es espaces de formes durablement solidifiées doivent à la fois être indiscutées pour que la vie suive son cours, et néanmoins discutables pour que la vie puisse changer de cours. » (PGN, p. 413)

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L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

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En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

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Le broyage des institutions: notes de lecture sur la réception académique de The Wire

Critique des ouvrages The Wire: Reconstitutions collectives, dir. par Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, Les Prairies ordinaires, 2011, et The Wire: L’Amérique sur écoute, dir. Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris et Julien Talpin, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Dr. David Parenti : When we get the grant, we study the problem, we propose solutions. If they listen, they listen. If they don’t, it still makes for great research. What we publish on this is gonna get a lot of attention.

Colvin : From who?

Parenti : From other researchers, academics.

Colvin : Academics? What, they gonna study your study. Hahahaha!

The Wire, saison 4, épisode 13

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The Wire: Reconstitutions collectives, Les Prairies ordinaires, 2011.

L’engouement intellectuel pour la série The Wire, diffusée sur cinq saisons de 2002 à 2008, ne fait aucun doute. Les chercheurs ne semblent donc pas avoir été très offensés par le rire de l’ex-policier Bunny Colvin et l’impression de vacuité qui en ressort. Au contraire, on a fait peu de cas de celui-ci. Selon les auteurs de L’Amérique sur écoute, The Wire est devenu une véritable « référence universitaire » (AE : 7) et cela pour un ensemble de raisons que j’entends exposer ici. À partir de la lecture de deux ouvrages, The Wire : Reconstitution collective (RC) publiée en 2011 et The Wire : L’Amérique sur écoute (AE) publiée en 2014, je poserai la question suivante : qu’est-ce que font les académiques avec The Wire, ou, autrement dit, qu’est-ce que The Wire fait faire aux académiques? Ainsi, je compte exposer la manière dont on étudie la télésérie. Le présent texte est donc moins une recension classique qu’une série de notes de lecture qui, faute de tisser les divers fils dans une toile cohérente, sera parfois un peu décousue. Tout d’abord, je rapporterai les idées principales que l’on trouve dans la réception académique de The Wire, à savoir : 1) la réception sociologique, celle des chercheurs en sciences sociales qui problématisent le portrait de la société américaine que l’on trouve dans The Wire; 2) la réception esthétique celle des chercheurs en art, en cinéma, en littérature et en études de la culture qui réfléchissent à la forme, aux procédés narratifs et cinématographiques, et aux représentations; et 3) la réception politique, celle qui analyse la portée politique de la série. Cela me permettra de dresser un panorama de ce que les académiques disent de The Wire. Ensuite, en conclusion, j’énoncerai une hypothèse sur ce qui explique l’engouement intellectuel pour The Wire.

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The Wire: L’Amérique sur écoute, La Découverte, 2014.

Quelques mots sur les deux livres analysés. Ce sont des ouvrages collectifs, les premiers en langue française portant spécifiquement sur la série The Wire. Le premier, Reconstitution collective, dirigé par Emmanuel Burdeau et Nicolas Vieillescazes, publié aux éditions Les Prairies ordinaires en 2011, se veut un guide d’accompagnement. Il contient six textes, un sur chacune des saisons ainsi qu’un bonus, à la manière d’un coffret DVD. Chaque texte présente l’intrigue d’une saison, les personnages principaux et pointe vers des questionnements de différents ordres. Même si les textes sont parfois un peu inégaux et le vocabulaire quelque peu enflé, le livre, dans l’ensemble, est d’une grande qualité et contient plusieurs intuitions interprétatives stimulantes. Le deuxième, L’Amérique sur écoute, dirigé par Marie-Hélène Bacqué, Amélie Flamand, Anne-Marie Paquet-Deyris et Julien Talpin, publié aux éditions de La Découverte en 2014, est issu d’un séminaire et d’un colloque et compte treize contributions et une introduction. Cela dit, il n’a pas la même cohésion que son devancier; les redites rendent difficile de distinguer la contribution précise de chacun de textes. Cependant, ce livre contient des récits d’universitaires concernant leur utilisation de The Wire dans le cadre de leurs recherches et de leur enseignement, ce qui lui donne un intérêt particulier.

 

1. La réception sociologique

Les disciplines les plus sollicitées par la réception de The Wire sont les sciences sociales et plus spécifiquement la sociologie. Didier Fassin affirme qu’il existe une « fascination mutuelle et une légitimation réciproque » (AE : 131) entre The Wire et la sociologie états-unienne. Il y voit un effort semblable d’imagination sociologique telle que l’a définie C. Wright Mills (AE : 145). Les deux premières parties de L’Amérique sur écoute, qui en compte quatre, sont consacrées à cette réception sociologique, qui se retrouve aussi disséminée un peu partout dans Reconstitution collective. Anmol Chaddha et William Julius Wilson[1], qui ont utilisé The Wire dans leur enseignement de la sociologie, affirment que leur cours ne portait pas sur The Wire comme tel, mais utilisait cette série comme un moyen pour introduire les différents thèmes de la sociologie de la ville et des ghettos et, surtout, lier ceux-ci entre eux. Selon eux, The Wire n’est pas une œuvre universitaire, mais peut servir et accompagner le sociologue dans son travail et son enseignement (AE : 48). Pour Fabien Truong, qui a aussi enseigné avec cette série, c’est l’ambition totalisante de celle-ci qui explique son attraction pour les sociologues : les cinq saisons visent une représentation globale du vivre ensemble à Baltimore (AE : 208). De plus, la série permet de discuter d’expérimentations sociales. La fiction permet « d’envisager ce qui pourrait se passer si on changeait les règles du jeu social », affirme Truong (AE : 217). Ainsi, The Wire peut être utilisé comme un laboratoire pour la pensée sociologique.

Pour les directeurs de L’Amérique sur écoute, la singularité de The Wire vient de son réalisme et, surtout, du fait que le « portrait d’une ville en pleine désintégration et le combat désespéré des individus contre le système » prennent le dessus sur la « trame narrative policière classique » (AE : 12). Au fil des cinq saisons, cette série s’éloigne du récit univoque d’une enquête policière au profit d’un récit choral, complexe et paradoxal, d’une société en décomposition. Voilà qui explique son intérêt pour les sociologues. L’idée centrale de la réception sociologique est que la thèse de The Wire est « l’échec de la société américaine et de son système économique et social » (AE : 15). Selon Jean-Marie Samocki, « la série diagnostique la mort clinique de la société industrielle » (RC : 38). L’histoire prend alors une tournure post-apocalyptique : « La catastrophe a déjà eu lieu. Les scénaristes observent les décombres pour retrouver les forces de vie entre témoignage et historiographie. » (RC : 42) L’environnement urbain post-industriel est marqué par un traumatisme extrêmement difficile à surmonter : l’échec du mode d’organisation sociale l’ayant précédé.

Partant de ce point de départ, The Wire pose une question sociologique classique, soit celle du rapport entre les individus et les institutions. Selon plusieurs, et de l’aveu même du producteur David Simon, la série porte d’abord et avant tout sur ce sujet (AE : 208). Selon Chaddha et Wilson, le principal tour de force de The Wire est d’avoir réussi à déconstruire les clichés faisant des pauvres des parasites fainéants et immoraux, seuls responsables de leur sort :

Plus précisément, grâce à la plongée dans le fonctionnement des gangs qui vivent du trafic de la drogue, dans celui de la police, du système politique, des syndicats, de l’école publique et de la presse écrite, les spectateurs se rendent compte que les décisions individuelles et les comportements sont souvent façonnés, et surtout contraints, par des forces économiques, politiques et sociales qui échappent au contrôle des individus. […] En montrant les interactions entre les institutions économiques, sociales et politiques qui se combinent pour limiter les perspectives des pauvres, The Wire illustre le caractère fondamentalement systémique de la production des inégalités sociales. Ce faisant, la série enrichit notre compréhension de la façon dont, aux États-Unis, certains ont tout pour réussir alors que d’autres, confrontés à de nombreux obstacles, n’ont jamais la chance de montrer de quoi ils sont capables. (AE : 51 et 63)

Dans The Wire, les êtres humains déclassés et sans travail n’ont d’autre recours que l’économie alternative de la drogue. Des quartiers entiers sont jetés dans ce délabrement et les institutions se montrent incapables d’offrir des solutions. Les individus travaillant dans des institutions incapables de remplir leur fonction – police, syndicat, école, presse – sont alors dans une situation très difficile, voire intenable. Fabien Desage, dans sa contribution à L’Amérique sur écoute, soutient que le problème central de The Wire est celui des « rapports critiques et insatisfaits aux institutions » (AE : 86). Reprenant la typologie d’Albert O. Hirschman, Desage expose les tensions et les luttes entre les personnages qui sont les gardiens de l’institution, ceux qui tentent des contestations légitimistes, et ceux qui pratiquent une subversion en douce (AE : 97). Or, loin de réussir, dans The Wire, les individus réformistes font face à une adversité qui les détruit. Kieran Aarons et Grégoire Chamayou écrivent, à propos de cette série, dans Reconstitution collective :

Le propre du réformisme, dont la contradiction est ici exposée, est l’illusion que les institutions peuvent être combattues et radicalement transformée par la volonté pure des agents qu’elles enserrent, sans rupture collective avec elles, sans sujet collectif, avec cette idée que les institutions peuvent se laisser transformer de l’intérieur, par la bonne volonté d’individus dévoués à la cause. The Wire est en ce sens une puissante série sur la tragédie structurelle du réformisme politique. (RC : 86)

Les institutions qui ne remplissent pas leur fonction donnent une tâche, voire une vocation, à des individus sans leur offrir les moyens de l’accomplir. Certains tentent alors, par leurs actions individuelles, de réformer l’institution dans laquelle il se trouve; or, non seulement, isolément, ils en sont incapables et risquent ainsi d’être rongés par l’insatisfaction, la déception et l’amertume, mais ils s’exposent aussi à des réprimandes de leurs supérieurs qui doivent, afin de conserver leur poste, défendre l’image de l’institution. Plusieurs textes des deux ouvrages reviennent sur cette idée : le problème du monde de The Wire est l’absence de collectif. Sans sujet collectif, les problèmes à l’origine de la condition des pauvres ne peuvent être réglés et les individus aux ambitions réformistes ne peuvent qu’être broyés.

Cela dit, qui est responsable de ce broyage? Vient-il des individus ou des institutions? Qui broie qui? Il apparaît un peu trop facile d’affirmer que The Wire, défaisant le mythe de la responsabilité individuelle, expose des institutions qui broient les individus. Ce vocabulaire n’est-il pas aussi illusoire que le précédent? Plusieurs textes analysant The Wire portent sur les rapports entre individus et institutions et tentent de dépasser l’idée simpliste d’une séparation étanche, comme s’il y avait d’un côté les individus et, de l’autre, les institutions. L’univers social est beaucoup plus complexe : si des individus semblent broyés par les institutions, est-ce que les institutions ne sont pas aussi broyées par les individus, cupides et narcissiques, désirant assurer leur réussite au détriment du bien-être collectif? Ainsi, on peut se demander : qu’est-ce qui fait que les institutions sont inefficaces? Probablement plusieurs choses et probablement est-ce autant la faute des exigences et des formations institutionnelles, que celle des individus qui en ont la charge. Par exemple, The Wire est extrêmement critique du rôle de la statistique dans les institutions publiques. Cette série nous montre un corps de police et des écoles rongés par des seuils statistiques considérés comme des gages absolus de qualité. Afin d’assurer leur survie, les fonctionnaires sont amenés à tronquer les chiffres. Le réel est alors constamment manipulé, ce qui, selon Julien Achemchame, produit un « système politique gangréné qui sécrète sa propre impuissance à réguler le monde » (AE : 124).

En parallèle de ce questionnement sur le rapport entre individu et institution, Nicolas Vieillescazes pose une question intrigante : qui est un individu, au sens d’une singularité agissante, dans The Wire? Y a-t-il différents degrés d’individualité? Selon lui, une des grandes qualités de cette série est d’opposer des individus probes, qui se forgent une marge de manœuvre faces aux exigences sociales, comme Gus, éditeur au Baltimore Sun, à des êtres génériques sans contenu, dont la volonté semble entièrement soumise au succès et à la reconnaissance, comme le vénal journaliste Scott (RC : 131-135). Et que dire du politicien Carcetti, personnage qui vit entièrement au conditionnel. Toutes ses actions étant soumises à l’hypothèse de l’action future, il incarne l’absurdité de la hiérarchie sociale et de l’ambition. Tout d’abord, n’ayant pas assez de pouvoir comme conseiller municipal afin de régler les problèmes de sécurité publique à Baltimore, il soumet ses actions à l’atteinte du poste de maire; ensuite, devenu maire, n’ayant pas encore assez de pouvoir pour réaliser ses ambitions de réforme, il agit en fonction d’atteindre le poste de gouverneur, ce qui laisse présager que s’il obtient ce poste, il lorgnera celui de président et finalement n’agira jamais que pour acquérir plus de pouvoir, sans jamais réaliser les réformes tant attendues (RC : 136-137).

Cela dit, malgré toutes les ambiguïtés de la série, une chose semble apparaît clairement : la guerre contre la drogue lancée par Richard Nixon au début des années 1970 est un échec. Non seulement le trafic de drogue n’a pas été annihilé, mais cette guerre s’est transformée en lutte contre le sous-prolétariat : « A battle against dangerous substances long ago transformed itself into venal war on our underclass », écrivent les producteurs de la série. Selon Aarons et Chamayou, « telle est la leçon à retenir : que « le problème de la drogue » n’est pas réductible à un problème de police ou de sécurité, que l’abandonner à ce cadre est le plus sûr moyen de ne pas le résoudre » (RC : 73). Cette piste est intéressante, mais elle est probablement un peu trop dichotomique. En fait, aucun des textes ne se concentre directement sur les conséquences de la guerre à la drogue. Ainsi, plusieurs questions restent en suspens : à qui profite celle-ci? (Le dernier épisode de The Wire offre pourtant une piste intéressante : celle-ci profite à des avocats comme Lévy, personnage malheureusement peu étudié.) Comment a-t-elle fait évoluer le « problème de la drogue »? Est-ce que la prohibition est encore le paradigme dominant ou a-t-elle été remplacée par la politique de la réduction des méfaits?

D’autres questionnements, plus marginaux, sont aussi soulevés dans Reconstitution collective. Tout d’abord, dans l’excellent texte sur la saison 2, Jean-Marie Samocki, soutient que « face aux statistiques qui découragent de traiter des affaires trop épineuses, le moteur réel des enquêtes est la haine et le ressentiment » (RC : 50). En effet, le détective McNulty, qui est à l’origine des enquêtes principales, que ce soit la première, sur le gang d’Avon Barksdale ou celle, de la deuxième saison, sur les treize corps des prostituées découverts dans un conteneur du port, semble essentiellement motivé par le narcissisme et le ressentiment. Dans le même livre, Philippe Mangeot souligne que les sphères d’autonomie temporaire et d’expérimentation sociale, que ce soit la zone franche, Hamsterdam, orchestrée par le Major Colvin ou les expériences d’enseignement alternatif menées par ce dernier et Prez, sont possibles seulement grâce à une invisibilité relative, c’est-à-dire une invisibilité pour les autorités et le reste de la société (RC : 114). Peut-être, ainsi, The Wire, nous rappelle-t-elle que dans l’invisibilité de la quotidienneté prosaïque des fonctionnaires se trouvent en fait une grande marge de manœuvre.

Dans un autre ordre d’idées, dans L’Amérique sur écoute, Marie Hélène Bacqué et Lamence Madzou rapportent leur expérience pédagogique très intéressante. Ils ont organisé une projection devant des jeunes contrevenants à la prison de Nanterre et ont discuté avec ceux-ci sur leur réception de cette série. Ils remarquent que l’Amérique joue le rôle d’un contre-modèle en France. À peu près tous les jeunes s’entendent pour dire que la situation est moins critique en France : les criminels sont moins jeunes, les quantités de drogues sont moins grandes et il y moins d’armes dans la rue. Plusieurs ont affirmé que la libre possession d’arme leur apparaît un problème aux États-Unis. Certains ont été bouleversés par le meurtre de Wallace par ses compagnons au terme de la saison 1. Bacqué et Madzou discutent aussi de la place qu’a prise The Wire dans la culture du rap en France. Le personnage d’Omar, par exemple, est devenu une référence. En somme, selon eux, The Wire peut être considéré comme une contribution fertile à la culture et au débat public, car la série facilite la discussion autour d’enjeux comme la pauvreté, la criminalité et la drogue. Je reviendrai sur ce constat en conclusion.

 

2. La réception esthétique

La deuxième manière de recevoir The Wire est de considérer celle-ci comme une œuvre d’abord esthétique et incidemment de questionner son statut et ses spécificités. Bizarrement, cette approche et les questionnements qui en découlent occupent beaucoup moins d’espace que les questions sociologiques dans les deux livres analysés. On voit disséminées un peu partout des affirmations sur la qualité et la singularité de l’œuvre, mais très souvent celles-ci demeurent superficielles. On dira alors que cette série contourne les codes du genre : elle contient peu de cliffhangers (RC : 91), elle est une des seules séries à se passer de la figure centrale du héros individuel (RC : 28) et l’intrigue est tellement complexe qu’un épisode peut difficilement être visionné isolément. De plus, cette série mélange les styles. Mathieu Potte-Bonneville parle d’un sitdrama, en référence au terme sitcom (RC : 152). Le divan placé au centre de la cour intérieure des tours d’habitation dans la première saison rappelle la mise en scène traditionnelle des comédies de situation, et la série, bien que dramatique, n’est pas complètement dénuée d’humour. Certaines scènes rappellent aussi le style western, comme la fameuse rencontre entre Brother Mouzone et Omar, dans la troisième saison. D’autres évoquent de vagues comparaisons entre The Wire et le roman réaliste du XIXe siècle : Balzac, Dickens, Zola, etc. (RC : 39). Cependant, aucun texte n’explore en profondeur cette piste qui mènerait à problématiser la forme narrative de The Wire et surtout le chemin qui mène du roman du XIXe à la télésérie contemporaine. En ce qui a trait à la comparaison entre les téléséries, ce thème est l’objet central d’un seul texte, soit celui d’Amélie Flamand et Valérie Faucher Dufoix dans L’Amérique sur écoute qui compare The Wire avec La Commune,la seule série française à prendre pour objet la banlieue et les jeunes des cités.

Dans ce contexte, l’article d’Ariane Hudelet sur les procédés filmiques de The Wire est comme un vent de fraicheur. C’est le seul à analyser la forme cinématographique de la série. Ce texte est d’autant plus intéressant qu’il tente de répondre à la question : comment filmer le rapport entre individus et institutions? Existe-t-il des procédés particulièrement adaptés à cette ambition? Hudelet soutient que oui, et tente d’exposer ceux-ci. Tout d’abord, elle affirme que The Wire « témoigne d’un goût particulier pour les gros plans ou très gros plans des visages et pour l’utilisation du téléobjectif qui permet de séparer le visage du reste du cadre et de le magnifier dans toute sa particularité, et souvent son impénétrabilité » (AE : 149). De plus, sur le plan de la mise en scène, The Wire utilise souvent des espaces confinés et encombrés afin de renforcer l’impression d’enfermement. Barreaux, grilles et grillages sont en outre très présents, comme dans la plupart des séries policières. Les plans en plongée servent aussi, habituellement, à suggérer des idées; ainsi, les housses blanches des treize corps de prostituées au début de la saison 2 sont-elles filmées de manière à renforcer l’idée que ceux-ci représentent un tas de paperasserie. En outre, le mouvement quasi constant caractérise les plans de la série; des mouvements « le plus souvent lents et fluides, parfois imperceptibles, qui participent à insuffler dynamisme et respiration dans cet univers » (AE : 159). Dernier élément essentiel, le montage vient relier les différents univers sociaux. Celui-ci est ponctué par une série de connexions et de mises en parallèle qui produisent des effets de miroir : par exemple, dans la première saison, entre la police et les gangs, deux organisations ordonnées selon une chaîne de commandement; dans la quatrième saison, entre la police et les enseignants, deux institutions qui doivent atteindre des objectifs chiffrables qui altèrent leurs missions respectives; ou, dans la cinquième saison, entre la police et les journalistes qui doivent gérer des coupures budgétaires. Ce type de montage fait apparaître une certaine homologie entre les différents univers institués.

Cela dit, la grande coupure que montre The Wire, est entre le monde des pauvres et celui des riches. En mettant délibérément l’accent sur le premier, The Wire, met en lumière l’opulence du second. Ainsi, Bubbles, un itinérant toxicomane jouant les informateurs se demande où il se trouve lorsque le détective McNulty l’amène voir jouer ses enfants au soccer. Rien ne ressemble au Baltimore qu’il connaît. « Thin line between heaven and here », déclare-t-il quand McNulty le ramène dans son quartier (AE : 162). Le parti prix de The Wire de filmer les quartiers pauvres et la vie près des row-houses désaffectées a aussi cette conséquence bien évidente : on y retrouve une majorité d’acteurs noirs, ce qui n’est pas commun dans la télévision américaine, comme plusieurs commentateurs l’ont noté. Anne-Marie Paquet-Deyris va cependant un peu plus loin et se demande : quelles représentations des Afro-Américains propose The Wire? Elle remarque, tout comme Mathieu Potte-Bonneville, que cette représentation est double. Si d’un côté une grande partie des Afro-Américains apparaissent abandonnés à l’économie parallèle, plusieurs travaillent dans les institutions publiques et entretiennent des rapports complexes avec leurs origines (RC : 152; AE : 190). De plus, The Wire met en scène une pluralité de couples noir-blanc improbables : Burrel-Rawls, Herc-Carv, Bubbles-Johnny qui complexifient notre compréhension des rapports raciaux. Selon Paquet-Deyris, la situation des plus démunies apparaît cependant sans issus. La réussite de certains et l’arrestation ou la mort d’autres ne changent rien à l’injustice systémique : les joueurs changent, mais le jeu reste le même. La vie des Afro-Américains demeure prise entre la famille et la rue. Or, quelque chose, peut-être, change : « Notre regard à nous, téléspectateurs, ne sera plus jamais le même, ni sur la ville, ni sur le médium sériel », conclut Paquet-Deyris (AE : 99).

Par ailleurs, la question du genre est aussi présente dans The Wire, quoique de manière beaucoup moins marquée que la question raciale. Certains commentateurs se permettent un petit reproche aux producteurs, celui d’avoir fait peu de place aux personnages féminins (RC : 102; AE 179). D’autres saluent quant à eux une certaine audace queer. Minica Michelin analyse les représentations queer dans The Wire notamment au travers de trois personnages : le fameux Omar, une espèce de Robin des bois homosexuel connu dans tout Baltimore, Kima, une détective lesbienne, probe et efficace, et Snoop, un personnage androgyne, une tueuse au sang froid, seule femme dans le monde masculin des gangs.

Finalement, sur le plan des représentations, Emmanuel Burdeau rappelle ce détail important : « Fans de The Wire, merci d’éviter le pèlerinage dans le Maryland : vous vous y perdriez avant même de risquer votre peau. » (RC : 23) Selon lui, ce serait une erreur de croire que la carte de Baltimore dressée par The Wire est effectivement praticable. Aucun spectateur ne peut situer un coin de rue par rapport à un autre, ou le port par rapport à la mairie : « Les lieux de la série valent par leur histoire, leur profondeur […] non par leurs coordonnées géographiques. » (RC : 23) The Wire ne porte donc pas un regard physique ou géographique sur la ville de Baltimore, mais un regard narratif : ce sont les histoires et non les lieux comme tels qui sont représentés dans cette série.

 

3. La réception politique

La dernière manière d’analyser la réception de cette série est de regarder la réception politique, c’est-à-dire les effets de celle-ci dans le discours public. Selon Marc V. Levine, le premier effet de la série est de déconstruire le discours néolibéral. Dans le monde contemporain, l’image des villes est essentielle. Celles-ci doivent se positionner sur le marché mondial afin d’attirer chez eux des capitaux et des gens créatifs. La compétition entre les villes fait apparaître une pratique de branding et de lissage de l’image. Ainsi, depuis les années 1970, époque où a commencé le réaménagement du Inner Harbor, on tente de vendre le mythe de la renaissance de Baltimore. The Wire, il va sans dire, fait voler en éclat cette image d’une ville renaissante. Il n’est dès lors pas surprenant que plusieurs dirigeants de la ville défendant ce discours néolibéral ont violemment protesté contre la série. Le maire de 1999 à 2007, Martin O’Malley, maintenant gouverneur du Maryland, aurait même essayé de nuire à la production de la série durant les premières années, tandis que, récemment, le commissaire de police qualifiait celle-ci de « programme de souillure qu’il faudra des années pour effacer » (AE : 44).

Si ces protestations n’ont pas surpris, ni embêté outre mesure les producteurs, il y en a eu une autre un peu plus inattendue, qui est venue du militantisme communautaire. En 2008, dans les pages de la revue Dissent, Peter Dreier et John Atlas ont dénoncé ce qu’ils appellent le cynisme de The Wire. Une version remaniée de ce texte a été traduite dans L’Amérique sur écoute. Selon eux, « The Wire est tout sauf radicale, c’est une série nihiliste » (AE : 67). Le portrait de Baltimore que dresse cette série est non seulement déprimant, mais frauduleux. Les producteurs ont volontairement escamoté une partie de la réalité : le militantisme et la vie communautaire. Dreier et Atlas affirment que certains acteurs communautaires travaillant avec les populations défavorisées des ghettos furent scandalisés par la série parce que celle-ci ne fait aucune place à l’activité des mouvements sociaux et des organismes communautaires (AE : 76). Et, sans ces groupes, « notre vision de la pauvreté à Baltimore est celle d’une pathologie sociale, d’une peine à perpétuité dans une prison immuable. En fait, c’est ainsi que The Wire voit les pauvres », écrivent Dreier et Atlas (AE : 80). Selon eux, The Wire n’offre pas un véritable contre-discours au néolibéralisme et à l’ère du second Bush. Bien au contraire, pour reprendre Thatcher, dans The Wire, il n’y pas de société et c’est chacun pour soi. De montrer que notre monde est merdique, ce n’est pas être radical, selon Dreier et Atlas. Être radical c’est montrer qu’il peut être changé. En résumé, selon eux, « The Wire n’a pas su montrer aux téléspectateurs que les problèmes rencontrés par la ville et par ses pauvres étaient solubles » (AE : 70).

En prenant une position marquée et offensive, l’article de Dreier et Atlas a le mérite de provoquer la réflexion et le débat. Plusieurs autres textes évoquent des idées semblables concernant l’absence de sujet collectif, sans cependant aller aussi en profondeur. Par exemple, dans Reconstitution collective, les textes sur les saisons 3 et 5 soulignent l’absence de perspective révolutionnaire dans The Wire. Nicolas Vieillescazes termine en commentant la rédemption du toxicomane Bubbles et du détective McNulty à la fin de la série. Dans les deux cas, cette rédemption se résume à un retour à une petite vie rangée, sans aucune perspective de changement social : « Ainsi la série se fait-elle, contre toute attente, le porte-parole du « système » qu’elle s’était employée à reconstruire et à dénoncer : rentrez chez vous, bonnes gens et tenez-vous tranquilles, « on » s’occupe de tout. L’apocalypse continue. » (RC : 142)

Cela dit, l’intervention de Dreier et Atlas a porté fruit. Plusieurs ont senti le besoin de défendre la série. Ainsi, dans L’Amérique sur écoute, les textes de Levine, de Chaddha et Wilson, et de Julien Tulpin offrent des répliques. Tulpin est probablement celui qui énonce le plus clairement une réponse. Selon lui, The Wire dépolitise le ghetto pour mieux ouvrir la possibilité de sa repolitisation : « Le dévoilement des logiques de domination, pour cette série comme pour les sciences sociales, constitue la première étape dans leur dépassement. » (AE : 114)

Qui plus est, la popularité de The Wire chez les intellectuels et les débats que cette série a produits eut un effet inattendu : David Simon, le producteur principal de la série, est devenu un intellectuel public. Ainsi, on peut le voir en conférence à l’Université Berkeley, en entrevue avec Bill Moyers commentant l’actualité politique américaine, ou encore en conférence à l’opéra de Sydney au Festival of Dangerous Ideas[2]. Il se présente comme un « libéral américain », nostalgique du New Deal et amer par rapport au triomphe sans partage du capital depuis 30 ans. Il affirme être ni libertarien, ni communiste, ni anarchiste, mais keynésien. Il soutient qu’il faut un bon gouvernement. Il croit qu’une saine société, une société juste, naît d’un compromis entre le capital et le travail. Il croit que Marx a établi un diagnostic juste concernant un monde dans lequel le capital a triomphé, cela sans exposer un remède clair et praticable. Selon lui, la première chose qui devrait être changée aux États-Unis est le système de financement des campagnes électorales; c’est le seul moyen, affirme-t-il que des réformes sociales puissent être menées, parce que le remède ne peut être que législatif. Ainsi, il affirme, malgré sa grande désillusion, voter à chaque élection. Il apparaît alors très loin d’être de la figure du cynique dépeinte par Dreier et Atlas et assez proche de l’option politique que défendent ces derniers. N’en demeure pas moins qu’il croit à l’importance de la honte, de la honte de soi, et qu’il croit aussi à la fertilité du désespoir et de la colère. Selon lui, il est grand temps que cesse la complaisance aux États-Unis. Les gens doivent être conscients qu’une grande partie de la population souffre d’injustice systémique qui profite à l’autre partie. S’ouvrir les yeux devant cette situation risque d’impliquer la colère et le désespoir. Or, le désespoir n’est pas un obstacle à l’engagement. Au contraire, en réponse à la critique de Dreier et Atlas, Simon aime rappeler le pari pascalien de l’engagement politique selon Camus. Devant une situation apparemment absurde, nous pouvons choisir de nous engager ou non. Or, seule la première option rend possible la dignité humaine.

En conclusion, soulignons qu’un aspect reste peu abordé dans les deux livres, soit la question du journalisme. David Simon se présente comme un journaliste déchu. Il a été reporter au Baltimore Sun de 1982 à 1995, avant de quitter celui-ci, amer par rapport à l’évolution du journalisme aux États-Unis. Selon lui, le journalisme devrait être un rempart de la démocratie. Il affirme que la cinquième saison de The Wire pose la question suivante : comment se fait-il que le journalisme ne couvre pas cette réalité de la ville? Tout ce qui a été montré durant les quatre premières saisons, comment se fait-il que le journalisme ne le montre pas? Ce questionnement, certains textes des livres analysés en parlent, mais aucun ne va en profondeur. En général, dans les textes étudiés, le problème se pose ainsi : comment se fait-il qu’une fiction dise la réalité? Par exemple, Chaddha et Wilson affirment : « Il est en effet remarquable que, à l’heure de la soi-disant « télé-réalité », ce soit une œuvre de fiction qui nous pousse à regarder la réalité sociale en face. » (AE : 52) Didier Fassin, quant à lui, affirme qu’une œuvre de fiction, aussi réaliste soit-elle, n’a pas le même impact public et médiatique qu’un reportage, un documentaire ou une enquête sociologique : « Le réalisme s’appuie non pas sur un réel factuel, mais sur un réel vraisemblable. » (AE : 141) Selon lui, le discours public ne peut faire l’économie du factuel. Le réalisme de The Wire n’est donc pas autosuffisant, il doit être appuyé pas un discours factuel afin de porter dans l’espace public. La série The Wire doit alors être comprise comme une invitation à la science sociale publique, selon Fassin (AE : 146)[3].

Reste que la question du journalisme est en suspens. Seul le texte sur la saison 5 dans Reconstitution collective traite directement de cette question. Selon Vieillescazes, la critique du journalisme se canalise autour du personnage de Scott, avide de gloire, inventant des histoires, afin de plaire à ses patrons et d’obtenir le prix Pulitzer. L’adjectif « dickensien » dans la bouche de Scott et de ses patrons, vient aussi jouer un rôle important. Faute de rechercher les causes systémiques de la misère humaine, le journalisme ne réussit qu’à faire du sensationnalisme : « « Dickens » désigne par conséquent les plus répugnantes pulsions de la société spectaculaire dissimulées sous le vernis de la bonne conscience progressiste. » (RC : 134)

Cela dit, l’opposition entre le travail de la série et celui de Scott n’est pas si évidente. En effet, est-ce que l’ambition réaliste de David Simon s’oppose réellement au travail journalistique mensonger de Scott? Que fait David Simon sinon s’inspirer de faits divers et les transformer en fiction afin de divertir et épater la galerie avec une fiction plus réelle que le réel? D’un côté, il dénonce l’information devenue spectacle et, de l’autre, il tente de faire de l’information avec du spectacle. Mark Bowden a posé cette dérangeante question en 2008 dans un article intitulé « The Angriest Man In Television ». Ce texte revient sur le départ de Simon du Baltimore Sun et contient quelques références plus personnelles à la vie de ce dernier; probablement est-ce pour cela que ce dernier n’a pas été utilisé par les académiques n’aimant pas côtoyer les attaques ad hominem. Cependant, au-delà de la question de ce qui a bien pu se passer au Baltimore Sun et des motifs personnels de David Simon, ce texte pose des questions essentielles concernant les différences entre le journalisme et la fiction :

Being surprised is the essence of good reporting. But it’s also the moment when a dishonest writer is tempted to fudge, for the sake of commercial success – and a more honest writer like Simon, whose passion is political and personal, is tempted to shift his energies to fiction. Which is precisely what he’s done. Simon is the reporter who knows enough about Baltimore to have his story all figured out, but instead of risking the coherence of his vision by doing what reporters do, heading back out day after day to observe, to ask more questions, to take more notes, he has stopped reporting and started inventing. He says, I have figured this thing out. He offers up his undisturbed vision, leaving out the things that don’t fit, adding things that emphasize its fundamentals, and then using the trappings of realism to dress it up and bring it to life onscreen.

The essential difference between writing nonfiction and writing fiction is that the artist owns his vision, while the journalist can never really claim one, or at least not a complete one—because the real world is infinitely complex and ever changing. […]

Fiction can explain things that journalism cannot. It allows you to enter the lives and motivations of characters with far more intimacy than is typically possible in nonfiction. In the case of The Wire, fiction allows you to wander around inside a violent, criminal subculture, and inside an entrenched official bureaucracy, in a way that most reporters can only dream about.

Cette critique me semble extrêmement pertinente. Elle touche au cœur des limites d’une fiction et nous amène à remettre en question la manière par laquelle sont conçus le réalisme et le potentiel critique de The Wire. Bowden soutient que la fiction permet de dire et d’exposer des choses qui ne pourraient l’être par le journalisme et l’enquête sociologique. La fiction permet d’aplanir les aspérités du réel afin d’ordonner celui-ci en fonction d’une ou de plusieurs convictions. En ce sens, même si Simon prend le contre-pied des discours néolibéraux qui se concentrent sur la responsabilité individuelle des pauvres et sur l’importance du positionnement et du branding des villes, il est difficile d’affirmer que sa représentation est plus réaliste et qu’elle accorde davantage de voix aux habitants des ghettos. Contrairement à ce que plusieurs soutiennent, Bowden laisse entendre que le crédit accordé à The Wire est moins un enjeu de réalisme, que de convictions.

Ainsi, l’engouement intellectuel pour The Wire s’expliquerait par une affinité de convictions entre certains spectateurs éduqués et les producteurs. La série dresse un portrait de la vie urbaine contemporaine qui est cohérent avec les convictions de plusieurs sociologues. De plus, en dépassant les limites de l’enquête, elle satisfait une soif de critique toujours plus totalisante. La fiction permet une maîtrise beaucoup plus grande dans l’exposition de pathologies sociales produisant de la cruauté; et, on peut se demander si cette maîtrise n’est pas une espèce de fantasme pour l’intellectuel critique. Fantasme de critique totalisante, mais aussi, fantasme de dévoilement de la cruauté. Pour un journaliste ou un chercheur en sciences sociales, la capacité de rapporter la cruauté est limitée non seulement par la concrétude et la réactivité de l’objet et par le média utilisé, mais aussi par sa sensibilité. La fiction, favorisant la distanciation, permet un regard quasiment pornographique sur la cruauté de notre monde; regard insoutenable pour le journaliste ou le chercheur, mais pour lequel ceux-ci manifestent une grande curiosité.

[1] Il est important de noter que les concepteurs de la série se seraient inspirés du livre de ce dernier The Truly Disadvantaged afin d’exposer la mort du travail dans la saison 2.

[2] Respectivement : « The Audacity of Despair », « David Simon on America as a Horror Show » et « Festival on Dangerous Ideas 2013 ». Voir aussi « There are now two Americas. My country is a horror show ».

[3] D’où, pourrait-on dire, l’inspiration mutuelle entre la sociologie de William Julius Wilson et les fictions de David Simon.

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Gisèle Sapiro sur la traduction

Par René Lemieux, Montréal

Dans une conférence, Gisèle Sapiro fait un compte-rendu de ses recherches sociologiques sur la traduction, cette dernière entendue notamment comme importations et exportations de biens symboliques[1]. Dans les trois dernières minutes de l’enregistrement, une question est posée à propos de la condition du traducteur aux États-Unis (la réponse commence à 99 min). Je retranscris une partie de la réponse, qui s’intéresse spécifiquement au problème de la professionnalisation (impossible) de la traduction en sciences humaines:

Je milite, en tout cas j’aimerais militer pour une réflexion collective sur les traductions des sciences humaines, parce que je pense que le problème est très différent de la traduction littéraire et il est trop facilement assimilé aux traductions littéraires. De fait, la condition des traducteurs de sciences humaines, elle est adossée, dans les organisations et les associations professionnelles, à celle des traducteurs littéraires, alors que les problèmes ne sont pas du tout les mêmes. Par exemple, il y a un problème de professionnalisation quasi impossible dans le secteur des sciences humaines parce que la professionnalisation, elle impliquerait une forme de capacité généraliste qui rend très difficile la spécialisation requise pour traduire les sciences humaines. Il y a des tensions comme ça. Moi, je serais pour développer une réflexion, même d’inscrire la traduction parmi les pratiques, dans les masters de différentes disciplines comme exercice intellectuel. Cela permettrait aussi la professionnalisation de certains dans la traduction, comme une des activités intellectuelles parmi d’autres, ce que la traduction a très longtemps été, avant sa professionnalisation assez récente.


Référence

Sapiro, Gisèle, «La place du français dans le marché de la traduction à l’heure de la mondialisation. Déclin ou renouveau?», conférence dans le cadre du Séminaire Créer et diffuser en Francophonie organisé par l’association Francophonie-ENS, 13 avril 2012, 103 min 42 s.


Note

[1] Pour les recherches de Gisèle Sapiro, voir les ouvrages collectifs qu’elle a dirigés: Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, CNRS-éditions, 2008, et Traduire la littérature et les sciences humaines: conditions et obstacles, Paris, Éditions du Ministère de la Culture et de la Communication, 2012, sur lequel Sapiro a accordé un court entretien à «La Suite dans les idées» sur France Culture.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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