Archives de Tag: Sommet sur l’enseignement supérieur

Des prémisses pour contrer la gouvernance

Critique de Gouvernance. Le management totalitaire, d’Alain Deneault, Montréal: Lux éditeur, 2013.

Par Julie Paquette, Université de Montréal | ce texte est aussi disponible en format pdf

Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire, Montréal: Lux, 2013.

Deneault nous propose ici – en cinquante prémisses – une définition didactique, critique et exhaustive de l’idée de gouvernance; idée qui possède une effectivité manifeste – et on ne peut plus étonnante si l’on regarde sa relative nouveauté – sur tout l’appareil étatique, qui mérite d’être prise en compte.

Ce livre paraît au moment où sort sur les écrans Le prix des mots, documentaire réalisé par Julien Fréchette qui raconte la saga autour de la publication de Noir Canada (dont Deneault est l’un des auteurs) et de la poursuite en diffamation qui s’en est suivie par la société aurifère Barrick Gold. Notons d’emblée que cet ouvrage est teinté du bagage impressionnant de connaissances que Deneault a amassé au fil du temps concernant le secteur minier et pétrolier et les États du Sud, notamment l’Afrique (voir Noir Canada. Pillage corruption et criminalité en Afrique du Sud, 2008, Offshore. Paradis fiscaux et souveraineté criminelle, 2010, et Paradis sous terre, 2012, tous trois parus chez Écosociété). Cela sera d’ailleurs l’objet d’étude des prémisses 24 à 29 où Deneault soutiendra la thèse selon laquelle « le principe de la gouvernance vien[drait] auréoler de la défense de la paix et des droits de l’homme le seul droit qui vaille, celui de la propriété privé » (prémisse 25, p. 105). Voyons comment cela s’inscrit dans un raisonnement plus large.

Un participe présent, récent et passif

Deneault relève qu’étymologiquement, le terme gouvernance est le substantif obtenu à partir du participe présent (gouvernant) et que ce temps de verbe est, dans la langue française, le temps le plus faible, le moins engageant (p. 19). Ce constat sera éloquent pour la suite des choses.

L’entrée de la gouvernance dans l’arène de la politique (elle nous provient des théories managériales) a provoqué ce que Deneault nomme une véritable « révolution » (p. 11) : une révolution « anesthésiante » (p. 20). En fait, sa puissance conceptuelle est si forte qu’elle contamine non seulement le présent, l’avenir, mais s’assure d’une réécriture du passé, c’est à dire qu’elle « invers[e] causes et effets aux vues d’un passé fantasmé » (prémisse 30, p. 121). Ainsi, parlera-t-on de gouvernance chez Foucault, la confondant grossièrement avec la gouvernementalité (prémisse 23, p. 97) ou encore de « gouvernance soviétique » (prémisse 30, p. 121). La gouvernance fige donc le passé, le présent, le futur, sous l’auréole de la fin de l’histoire, elle procure l’illusion d’une paix, d’une stabilité… telle est sa révolution.

There is no alternative

Sur le plan de la politique, la gouvernance se manifeste par un dégagement – un retrait – des institutions traditionnelles du jeu du politique. Celles-ci délaissent une partie de leur souveraineté au profit d’une plus grande stabilité. Ce faisant, le gouvernement devient un partenaire parmi d’autres (prémisse 18, p. 81). La chute du mur de Berlin vient donc sceller le et la politique sous l’affirmation consacrée de Margaret Thatcher : « There is no alternative. »

La structure politique se voit entièrement redéfinie à la lumière de cette idée nouvelle. Désormais, la démocratie « ne se laisse plus médiatiser par des institutions, mais pas un nébuleux ‘système de gouvernance’ qu’aucun référent juridictionnel n’encadre et dans lequel se perdent les quelques garanties constitutionnelles que les peuples ont conquises dans leur histoire » (prémisse 4, p. 33).

Sur les pavés goudronnés de la fin de l’histoire dansent maintenant les agents de l’espace public. On semble croire « qu’une fois [l]e contrat [social] déchiré s’ouvrir[a] l’ère heureuse de la contractualisation plurielle et de la délibération perpétuelle » (p. 18). On assiste alors à la mise en avant d’une logique « participative » qui paraîtrait noble aux yeux de certain(e)s si elle revêtait les habits d’une démocratie radicale et directe au lieu de s’ériger en un impératif de la prise de parole à travers un cadre normatif consensuel pré-établi, ou pour le dire autrement : en une « collaboration horizontale » d’agents « formellement inégaux » à l’intérieur de paramètres toujours déjà fixés d’avance (prémisse 15, p. 70).

En conséquence, dans ce paradigme, indique Deneault, « le citoyen, avalé par ce concept managérial, ne pourra ainsi participer aux cercles de décisions publiques que s’il sait promouvoir des intérêts dignes d’un partenaire » (prémisse 8, p. 41). Il faut donc savoir jouer le jeu de la gouvernance si l’on veut être entendu : investir des lieux de sociabilité, accumuler du capital culturel et social… C’est l’ère des leaders à la petite semaine, de la « créativité » et de l’ « entregent fécond » (prémisse 13, p. 67). L’objectif premier est de faire partie du cercle décisionnel.

Le cercle de la gouvernance

Deneault décrit alors ce que je nommerais le « cercle de la gouvernance » : la gouvernance engendre un conformisme qui, se faisant, crée de l’exclusion. Afin de camoufler cette exclusion, le langage de la subversion et de la critique est intégré au sein de la gouvernance, ce qui provoque au final, cette révolution anesthésiante. Précisons.

L’un des effets de la gouvernance est de « nettoyer l’histoire de ce qui la dépolit » (p. 21) en misant sur le conformisme des différents acteurs participants (prémisse 9, p. 45). Il faut éviter à tout prix le retour des manifestations populaires (prémisse 20, p. 87). Toutes les discussions au « Sommet » (entre partenaires inégaux, prémisse 17, p. 79) doivent se conclure par un consensus qui gommera toute forme de dissidence.

La politique n’est plus « mise en partage », mais privation, pour ne pas dire privatisation (prémisse 10, p. 49). L’exclusion en elle-même n’est pas un phénomène propre à la gouvernance. Cependant, sa spécificité vient du fait de son déni, c’est-à-dire qu’elle « appliqu[e] une logique d’exclusion déguisée en son contraire (prémisses 8 et 11). Qui plus est, celui qui ne participe pas se verra affublé de la « pathologie de gouvernance » (prémisse 36, p. 144-145). On dira que son bagage génétique n’a su s’adapter aux nouvelles réalités. Ainsi l’écrivait, avec le plus grand sérieux, le politologue Gilles Paquet : « L’adoption de conformismes […] par évolution génético-culturelle, devie[nt] une partie de notre ADN » (p. 144-145).

Les non-participants se trouvent exclus de l’équation, ils n’existent pas dans la gouvernance. C’est alors que stratégiquement, il devient utile, voire nécessaire, de rapatrier tout le vocable contestataire à l’intérieur des rangs de la bonne gouvernance. Ainsi parlera-t-on de gouvernance subversive, voire même fera-t-on un appel aux armes (cf. la couverture et sa quatrième du livre de Gilles Paquet, Gouvernance. Une invitation à la subversion, Montréal, Liber, 2005). En bref, résume Deneault, « le théoricien de la gouvernance s’assure de redistribuer les rôles de façon à se donner à lui-même celui du rebelle » en habillant « d’une doublure critique son conformisme intellectuel » (prémisse 34, p. 137). Au final, c’est Francfort avalé par le Capital où le sujet aliéné disparaît devant la grotesque mascarade que met en scène cette époque « tellement corrompue par le bruit qu’elle n’entend pas la dissonance » (Adorno, prémisse 49, p. 186).

Que faire ?

Mais Deneault ne nous laisse pas ainsi, en conclusion, il affirme qu’il y existe bel et bien une alternative et nous invite, lectrices et lecteurs (probablement déjà convaincu(e)s pour la plupart) à cessez de jouer le jeu de la gouvernance. « La gouvernance ? En rire. Et vite passer aux choses sérieuses. » (p. 189) Les phrases s’enchaînent alors comme autant de slogans nécessaires : « [S]e rendre digne, s’indigner » (p. 190); « Comme Simonne Weil, tout soumettre à la critique radicale » (idem); « Ne plus sonner l’heure de l’engagement politique, mais celle du dégagement » (p. 192); « Se saisir des structures, pas l’inverse » (idem); « Afficher un optimisme plus fort que les contingences » (p. 193). Ces phrases sont autant d’appels à la mobilisation qui pourraient, il est vrai, résonner de manière assez creuse si l’on ne savait pas la force qu’il a fallu à Deneault pour affronter cette dite gouvernance. Reste que Deneault est ferme, il faut s’extirper de ces mécanismes et il est difficile de ne pas terminer la lecture de cet ouvrage avec une certaine admiration, sinon une admiration certaine pour son auteur.

Épilogue. « Réflexions » au Sommet

Avec Gouvernance. Management totalitaire on a probablement affaire au meilleur ouvrage (conjointement avec Université Inc. des chercheurs Éric Martin et Maxime Ouellette publié aussi chez Lux, 2011) pour nous permettre de saisir l’impératif d’une critique, d’une part, du modèle universitaire qui regorge de « colporteurs subventionné de la doctrine [de la gouvernance] » (prémisse 32, p. 122; voir aussi prémisse 30) et d’autre part de la manière dont le gouvernement Marois a mené le Sommet sur l’enseignement supérieur et ses conclusions, notamment la mise sur pied d’un chantier « visant à répondre aux demandes pressantes pour la bonification de la gouvernance des universités » (« Cinq chantiers pour autant de réformes », Le Devoir, 27 février 2013). Un exemple parmi tant d’autres du règne de la gouvernance, et dont l’ouvrage de Deneault nous aide à saisir les pourtours.

 

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Julie Paquette

Les retrouvailles

Par Julie Paquette | Université de Montréal

C’était comme des retrouvailles. Tout le monde était là.

Depuis le matin, je recevais des textos : « tu vas à la manif ? », « On se voit à la place du peuple ? », « Ça sent le printemps »… J’ai mis mon plus beau carré rouge. On s’est dirigé métro Joliette. Sur la rame, un esprit joyeux régnait. Regards solidaires. Station Square Victoria, on traverse le long corridor au pas de course, nous sommes plusieurs, les jeunes sont beaux. Les moins jeunes aussi.

Première bouffée d’air. Tout le monde était là. Les vieux amis, Anarchopanda, la banane. Un an après, tout apparaissait devant nous comme si c’était hier.

On se met en marche. La tension monte rapidement. On sent que ce n’est plus tout à fait comme avant. On sait que Martine au Sommet parle de gains. On sait la mascarade péquiste. On sait aussi qu’une grève pour bloquer une indexation de 3% ne soulèvera jamais autant les passions que la hausse à Charest…

Parce que Marois se dit souverainiste, parce qu’à chaque fois on oublie que le PQ n’est pas l’ami des groupes sociaux. Parce qu’on n’a pas de projet affirmatif, collectif. Pourtant, on n’en manque pas : pour la fin de la marchandisation du savoir, pour une autre économie possible… pour une lutte sociale…

Mais on est là, et on marche pareil. Quoi faire d’autre en ce 26 ? Impossible de rester chez soi… même si on se demande où tout ça va nous mener cette fois. Et on marche… et on marche… et on court. Parce que tout le monde court.

On avance, on avance…

Tout le monde était là. Les enfants des garderies nous saluant par les fenêtres, les draps rouges descendant des tours à logements. Tout le monde était là : deux hélicoptères, le SPVM et sa brigade urbaine, les chevaux, même la SQ était venue faire son tour.

Moins de sourires, plus de bousculades, beaucoup de provocation.

On rentre chez soi. On est en colère.

C’était comme des retrouvailles. Des gens qu’on a envie de revoir. D’autres pas du tout. On sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. On ne veut pas être nostalgique… les projets ne manquent pas pourtant. Le printemps s’en vient. De quoi sera-t-il le nom ?

Poster un commentaire

Classé dans Julie Paquette

Vidéo de la brigade urbaine du SPVM, 26 février 2013

Par Moïse Marcoux-Chabot | Ce texte a précédemment été publié sur le site web personnel de l’auteur.

Brigade urbaine du SPVM, 26 février 2013 de Moïse Marcoux-Chabot sur Vimeo.

Opérations de la brigade urbaine du SPVM pendant la manifestation étudiante du 26 février 2013 (vidéo de 21 minutes). Montage chronologique et son d’ambiance.

Pour plus de détails, voir le billet original sur le site web personnel de l’auteur.

Poster un commentaire

Classé dans Moïse Marcoux-Chabot

Usage des mots-clés reliés à la grève étudiante sur Trahir: méta-analyse objectivée d’un métadiscours subjectif

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Le blog de Trahir fêtera le 1er mars son premier anniversaire. La revue, fondé en 2008 qui a commencé à publier des textes sur le Web en janvier 2010, en était à sa quatrième année de publication lorsqu’elle a décidé de se donner un blog pour faciliter les échanges avec son public. Même s’il n’avait pas été conçu pour la grève étudiante, les premiers mois de son activité ont été presque entièrement occupés à publier les textes qui porteront sur la grève.

J’ai été le responsable de la mise en ligne des textes, et c’est à ce titre que je voudrais participer au dossier « penser en grève ». Ce « titre » est celui d’une certaine subjectivité, celle qui a le rôle de catégoriser les textes à publier en leur apposant des « mots-clés » (ou tags) qui permettront à la fois un archivage efficace pour le curateur et une recherche rapide pour le lecteur. Afin de répondre à la question formulée par le dossier, à savoir qu’est-ce que c’est, penser en grève?, je tenterai d’examiner l’hypothèse suivante : les enjeux de la grève étudiante ne furent pas les mêmes au début et à la fin – ce qui relève d’une évidence –, mais plus encore, que ce que nous avons pu concevoir comme ce qu’était la « grève » est historiquement déterminé. C’est dire : 1) que le concept de ce qu’était objectivement la grève ne s’est pas formé dès le premier jour, 2) que les catégories permettant de comprendre la grève ont pris du temps à se former, et 3) que faire le bilan de la grève – ou penser en grève –, c’est d’abord revenir à la conscience qu’on en avait au moment où on la vivait.

Afin de démontrer ces trois propositions, je propose de revoir diachroniquement l’utilisation des « mots-clés » sur le blog de la revue Trahir durant la grève étudiante. Comme j’ai été le principal responsable de la mise en ligne des textes sur le blog, je sais qu’aucun travail d’uniformisation des mots-clés n’a été entrepris depuis (par manque de temps, disons…), ainsi donc, les données sont suffisamment objectives, même s’il s’agit de l’objectivation d’une subjectivité (celle, en l’occurrence, du responsable du blog, c’est-à-dire la mienne).

D’abord, quelques données statistiques sur les billets concernant la grève (la mesure de la « variable indépendante », le temps, est découpé selon les mois, chaque mois est divisé du 1er au 15, et du 16 à la fin du mois).

Graphique 1

Graphique 1

Dans le graphique ci-dessus, on constate qu’une grande partie de ces textes ont été publiés entre les mois de mars et juin 2012. Au début mai 2012, 50% des 80 textes qui seront publiés durant l’année 2012, relatifs à la grève, avait déjà été publié. À la fin juin, c’est 90% des textes qui seront publiés – je m’intéresserais donc aux 73 textes relatifs à la grève publiés entre le 1er mars et le 30 juin 2012.

Voici un deuxième graphique qui montre l’ampleur des textes sur la grève étudiante entre mars et juin :

Graphique 2

Graphique 2

On constate qu’au moins la grande majorité des textes portaient sur la grève, jusqu’à 100% au plus fort (de quoi? on le verra bientôt).

Le premier texte publié sur la « grève étudiante » (par Marie-Ève Bélanger) donne le ton à la série des mots-clés utilisés sur Trahir. Il s’agit du premier texte à utiliser « hausse des droits de scolarité » et « politique de l’université » (ce deuxième mot-clé faisait référence à une vieille thématique de Trahir qui n’a jamais vraiment abouti, mais qui était la question principielle du projet de Trahir à ses débuts, dès 2008). Des 16 textes publiés au mois de mars, plus de la moitié avait un rapport à la grève.

La deuxième moitié du mois de mars, on verra une première série de photos de manifestation (et le premier « portfolio » sur Trahir, par Mathieu Gagnon, pour la manifestation du 22 mars), et on lira le texte le plus lu sur Trahir jusqu’à ce jour, par Olivier Roy. Un troisième mot-clé « métacatégoriel » sera utilisé pendant le mois de mars, « université », tout simplement.

Dans la première moitié du mois d’avril, un nouveau mot-clé apparaît : « judiciarisation » et « endettement », et on commence à s’intéresser aux médiasà Twitter et à Richard Martineau – il est la première « personnalité » associée à la grève à être mentionnée par un mot-clé (ce n’était toutefois pas la première référence à Martineau, il avait déjà été mentionné auparavant –, aux sophismes et à la rhétorique. On y verra aussi le débat épique entre Frédéric Mercure-Jolette et Éric Martin sur la gauche, et la première pétition partagée sur Trahir. Les mots-clés « droite » et « fascisme » feront aussi leur apparition dans une lettre de Martin Parrot adressée au journal Le Soleil.

La deuxième moitié du mois d’avril voit apparaître les mots-clés « démocratie »« mobilisation internationale » (avec une série de photos de Belgique), mais aussi « violence » (qui sera de plus en plus utilisé, surtout pendant le mois de mai) et « brutalité policière » avec l’« événement » du Plan Nord. À cet égard, il est intéressant de constater la personnification et l’événementialisation accrues de la grève (qu’on peut repérer à l’usage des majuscules dans les mots-clés). Au total, huit personnalités seront mentionnées en mots-clés, en ordre d’apparition après Richard Martineau : Gabriel Nadeau-Dubois et Jean Charest (fin avril), Alain Dubuc et Maxence Valade (début mai), Anarchopanda et Éric Martin (fin mai), et Christine Saint-Pierre (début juin); et quatre événements majeurs : le Plan Nord en avril, Victoriaville et la Loi spéciale 78 en mai, et finalement le Grand Prix en juin. Voici un graphique récapitulatif de cette tendance, en comparant les textes portant sur la grève comportant dans ses mots-clés une personnalité et/ou un événement et ceux qui n’en avaient pas :

Graphique 3

Graphique 3

Ce graphique montre qu’à partir de mai 2012, les textes s’intéresseront majoritairement à des personnes, mais surtout à des événements marquant. « Victoriaville » est à cet égard un moment charnière de la grève étudiante.

Le début du mois de mai sera de loin le plus occupé, notamment avec les textes sur la manifestation à Victoriaville. C’est aussi la première fois qu’on voit un genre nouveau de textes, les témoignages et les récits (alors qu’auparavant, il s’agissait majoritairement de lettres d’opinion et de lettres ouvertes). On voit aussi apparaître les mots-clés « infantilisation », « désobéissance civile », mais surtout ce « méta »-mot-clé : « grève étudiante ». Durant les mois de mars et d’avril, on parlait encore de « hausse des droits de scolarité » ou même d’« université », à partir de mai, on parlera métadiscurssivement de « grève étudiante » :

Graphique 4

Graphique 4

Qu’est-ce que ça veut dire? Eh bien, que le syntagme « grève étudiante » compris comme formule métadiscursive n’est pas apparue dès le début de la grève. Au départ, l’enjeu premier de la grève étudiante était la hausse des droits de scolarité ou encore le financement des universités, mais à partir de mai, l’enjeu de la grève, c’est la « grève ». Ça ne signifie pas que la grève n’était pas énoncée avant mai – bien évidemment –, mais c’est à ce moment qu’elle porte en elle la nécessité de parler d’elle-même. Autrement dit, je suggérerais que c’est à partir de ce moment qu’il y a volonté d’archiver la grève, qu’on sent qu’elle ne pourra pas durer. Et en effet, c’est à ce moment-là que des initiatives d’archivage ont lieu, par exemple ses images, dans une multitude de blogs.

La fin du mois de mai verra de nouveau mots-clés souvent reliés à la violence et à la Loi spéciale 78, comme « État », « résistance », « casseroles », « dictature ». Avec le grand événement du mois de juin, le Grand Prix, on pourra voir apparaître « merde », « manufestation » (notamment avec le portfolio le plus consulté sur Trahir, de Mathieu Gagnon), et « carré rouge » pour la première fois avec une lettre collective dénonçant Christine Saint-Pierre.

Au-delà de la simple constatation d’une subjectivité qui tente de proposer un classement à une multiplicité qui n’était pas toujours cohérente, il est intéressant de constater qu’il se forme des liens souvent inconscients entre des séries de méta-termes qui se voulaient classificatoires (donc neutres). Par exemple, il est fascinant que « fascisme » précède « démocratie », et que « État » suit de peu « violence ». Il y a aussi des effets du hasard qui prennent après coup le sens d’une nécessité, par exemple, le seul poème relié à la grève étudiante sera publié au même moment où la violence devient un enjeu dans les textes publiés, ce qui n’est peut-être pas si anodin.

En relisant les 80 textes de la grève, je me suis rendu compte qu’à aucun moment j’ai pensé ajouter – pour ne donner qu’un exemple – le mot-clé « gratuité scolaire », expression qui a pourtant été énoncée à quelques reprises dans les textes sur la grève. Comment se fait-il que je n’ai pas été conscient de sa présence? Est-ce là un effet subjectif du discours dont je serais le seul responsable? Certes, peut-être n’ai-je pas été assez attentif au discours, mais qu’est-ce qu’un discours – c’est-à-dire ce lieu où peut avoir lieu une parole –, sinon justement un effet de subjectivité qui se montre objectivement. Toute parole nécessite des conditions de possibilités – sociales, politiques, etc. – qui lui permettent non seulement d’être énoncée, mais d’être entendue. Le mot-clé catégorisant est, je pense, le reflet de ce que je pouvais écouter structurellement lors de la grève, et je n’ai probablement pas été le seul dans cette situation. On parlait de la grève étudiante depuis le début, mais l’écoutait-on? Est-ce si étonnant, en ce début de la deuxième journée du Sommet sur l’enseignement supérieur du ministre Pierre Duchesne, que la « gratuité scolaire » devienne un de ces énoncés qui se font de plus en plus phoniques, désormais rendus articulables dans la structure du discours?

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux