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« Folie que d’y vouloir croire entrevoir »

Critique de Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2016, 144 p.

Par Simon Labrecque

Méditations beckettiennes

mal-du-quebecEn octobre 1993, l’écrivaine et théoricienne étatsunienne Susan Sontag publiait dans The New York Review of Books un essai devenu célèbre racontant son récent voyage à Sarajevo, au cours duquel elle avait mis en scène la pièce En attendant Godot de Samuel Beckett. Depuis avril 1992, la capitale bosniaque était assiégée par des forces serbes et elle le demeurerait jusqu’en février 1996. Jouer Godot là, à ce moment, permettait de souligner à gros traits l’absurdité de cette guerre. En mai 1994, l’écrivain français Philippe Sollers publiait pour sa part un texte dans Le Monde soulignant la parution du deuxième tome du Théâtre complet de Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux dans la collection « Bibliothèque de la Pléiade ». Selon Sollers,

[c]’est le Triomphe de l’amour qu’il fallait aller jouer à Sarajevo, et non pas En attendant Godot, comme a cru bon de le faire un écrivain-femme américain, avec autant de perversité inconsciente que d’indécence.

La situation appelait une certaine « légèreté », la représentation de rapports de séduction, plutôt que le dépouillement asséchant. La lecture du texte de Sollers sera par ailleurs l’occasion de la création du très beau film For Ever Mozart de Jean-Luc Godard, terminé en 1996. Lors d’un entretien aux Rencontres du cinéma francophone en Beaujolais, le cinéaste a raconté  que

[d]ans cet article, qui s’appelait Profond Marivaux, où il parlait de Marivaux, à un moment il se moquait d’un écrivain américain que j’ai connu à l’époque où je faisais de la critique de cinéma, Susan Sontag, qui a écrit un beau livre sur la photographie, et qui, elle, montait une pièce de Beckett à Sarajevo. Et Philippe se moquait, ironisait là-dessus, en disant : « Il ne faut pas. Ils sont déjà assez misérables. Il ne faut pas monter du Beckett là-bas. Il faut monter du Marivaux ». Ça m’a donné l’idée de faire un film qui s’appellerait Les Jeux de l’amour et du hasard à Sarajevo. Et je suis allé acheter un Marivaux à la petite librairie de Rolle, là où j’habite en Suisse Romande. Mais ils n’avaient pas, bien sûr, de Marivaux. Par contre il leur restait un Musset qui était On ne badine pas avec l’amour. Et donc le film est devenu On ne badine pas avec l’amour à Sarajevo, qui sonnait beaucoup mieux, je trouve. Et bon, j’ai imaginé que dans ce film, il y aurait deux ou trois jeunes gens qui partiraient pour monter cette pièce à Sarajevo.

C’est à l’aune de ces récits sur la convenance et l’inconvenance de faire entendre les mots de Beckett, Marivaux ou Alfred de Musset à Sarajevo dans un véritable état de siège que m’ont sauté aux yeux les exergues du dernier essai de Christian Saint-Germain, Le mal du Québec. Désir de disparaître et passion de l’ignorance. À l’exception du livre entier, mis sous le patronage de Virgile et de Racine, et de sa conclusion, mise sous le signe de Jacques Lacan, tous les chapitres débutent en effet par un extrait de Cap au pire de Beckett.

Fait à noter, Cap au pire est l’un des rares textes tardifs que le dramaturge irlandais, résidant depuis longtemps en France, ait écrit en anglais (sous le titre Worstward Ho, en 1982), sans le traduire ni le faire traduire en français de son vivant[1]. En contrepoint, j’ai pour ma part choisi comme titre un extrait de « Comment dire », le tout dernier texte de Beckett, qui fut écrit en français. Cette écriture de plus en plus minimaliste, évanescente, se prête fort bien, il est vrai, à l’épigraphie évocatrice.

Dans la première partie du Mal du Québec, intitulée « En finir avec le PQ », on retrouve donc les titres suivants, avec ces exergues beckettiens :

Chapitre 1 – Le pire ennemi de l’indépendance; « Gagner du temps aux fins de perdre. »

Ch. 2 – La sit-com péquiste; « Place au plus mal. En attendant pis encore. »

Ch. 3 – Le retour des Jeunes Talents Catelli; « Moins n’est nul remède. »

Ch. 4 – Changement de la garde; « Seul le vide sans jadis. »

Ch. 5 – Colonoscopie; « Perpétuel agenouillé. »

Dans la deuxième partie, « Le désir de disparaître », on retrouve :

Chapitre 6 – Chez nous c’est comme chez vous; « Forcé à la fin à se mettre et tenir debout. […] Dire un sol. Nul sol mais dire un sol. » [Crochets de Saint-Germain; « sol » traduit ici « ground », qu’on aurait aussi pu rendre pas « fondement ».]

Ch. 7 – Le modèle québécois; « Ouste. »

Ch. 8 – Disparaître par ignorance; « Ainsi cap au moindre encore. »

Ch. 9 – L’éducation, mettons; « Quoi lorsque les mots ont disparu? Aucun alors pour ça. »

Ch. 10 – Soins de mort : la proverbiale injection de morphine; « Un trou d’épingle. Dans l’obscurissime pénombre. »

Ch. 11 – Aidez-nous à mourir; « Un seul remède. Disparaître. Disparaître pour de bon. »

Ch. 12 – Victoires législatives en faveur de la mort; « Pire inempirable. »

La situation du Québec en 2016 serait-elle plus dramatique, plus tragique, ou autrement pire que celle de Sarajevo en 1993, au point où il serait adéquat de nous placer sous le sombre patronage de Beckett? Qui plus est, du Beckett tardif, encore plus proche du néant que celui des années 1950, d’En attendant Godot justement – de ce « théâtre de l’absurde » post-1945 enseigné depuis des années dans le programme de français « tronc commun » de nos cégeps –, qui mettait encore en scène des êtres humains reconnaissables en tant que tels et qui, pour cette raison précise, semblait éminemment pertinent à Sontag à Sarajevo? Malgré l’absence d’immeubles éventrés et de francs-tireurs embusqués sur les toits et les collines, malgré l’absence de sang, je ne peux qu’imaginer Saint-Germain répondant par l’affirmative.

Nature du mal

Au Québec, en effet, il y va d’une sorte de lent suicide collectif, alors que là-bas, à cette date – Sarajevo 1993 –, il s’agissait d’une intense guerre « ethnique » précisément marquée par un refus de disparaître de part et d’autre d’une ligne de front déterminée politiquement. N’est-il pas infiniment plus naturel pour les grégaires représentants d’homo sapiens de s’affronter en bandes historiques que de vouloir s’annihiler avec et au sein de leur propre sous-groupe culturel? C’est du moins ce type de réflexion que Le mal du Québec me semble autoriser, sinon encourager.

Il n’y va assurément pas, ici, du noble et créatif « devenir-imperceptible » conceptualisé par Gilles Deleuze et Félix Guattari dans Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie 2, notamment à la suite de Beckett. Dans le Québec diagnostiqué, voire disséqué par Saint-Germain, il y va plutôt d’un morbide désir collectif d’effacement, que l’auteur juge rigoureusement indigne, ignoble, et qui n’est pas sans rapport avec le pouvoir inouï qui se retrouve entre les mains de la classe des médecins depuis la Révolution tranquille. Plus précisément, il semble que ce pouvoir soit désormais un moyen qui puisse servir cette fin.

En effet, reprenant et approfondissant un motif de son retentissant livre précédent, L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire (Liber, 2015; une analyse de sa réception a été publiée dans Trahir), Saint-Germain voit dans l’expression « soins de fin de vie » et dans les discussions publiques autour de la « mort assistée », ou de l’euthanasie, une puissante allégorie intime et aussi un symptôme sociétal aigu de la pulsion de mort qui travaillerait le Québec d’aujourd’hui. Depuis 2015, on sait que pour Saint-Germain, le Parti québécois (PQ) est un véhicule du maintien des conditions de la colonisation anglo-canadienne et de l’« humiliation ethnique », plutôt qu’un moyen de libération nationale. C’est d’ailleurs surtout pour discuter de cette question du PQ qu’on a parlé du dernier livre de Saint-Germain (moins que du précédent) dans Le Devoir et sur les ondes de Radio VM.

Creusant le chasme – et le chiasme –, Saint-Germain en appelle maintenant très clairement au sabordage, à la mort volontaire, à l’euthanasie rapide du parti de René Lévesque. Comme pièces justificatrices, il nous montre avec humour tout le ridicule, l’absurdité qui a caractérisé les dernières années, voire les dernières décennies de ce parti, en se riant notamment des espoirs investis en Pierre Karl Péladeau (qu’il méprise vertement dans l’ensemble comme dans le détail), puis en Alexandre Cloutier, Martine Ouellet et Jean-François Lisée. Rappelons à cet égard que Saint-Germain considère que les chefs historiques du PQ, notamment les vénérés Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, étaient tous promis d’avance à perdre. Le parti n’aurait jamais eu l’intention de véritablement faire l’indépendance, c’est-à-dire de pratiquer la sécession unilatérale et la création d’un État souverain, geste politique sérieux s’il en est, demandant en quelque sorte des « chefs de guerre ». Les membres du PQ se sont plutôt choisis des « leaders » auxquels ils et elles pouvaient s’identifier, c’est-à-dire, des colonisés typiques.

Si le PQ doit mourir pour laisser place à une forme politique nouvelle, Saint-Germain s’indigne cependant devant le cynisme du grenouillant ministre de la santé, Gaëtan Barrette, qui parle publiquement, à titre de représentant du gouvernement et de la population, d’une « proverbiale injection de morphine » comme d’un geste admis, et qui encourage, avec plusieurs autres, la « trouvaille péquiste » défendue par Véronique Hivon quant à la possibilité d’autoriser les médecins à « donner la mort » aux citoyens d’aujourd’hui et de demain. Que la mort en question soit demandée, consentie, qu’elle réponde au désir d’auto-annihilation d’individus gravement malades n’y change rien, selon l’auteur : nous ouvrons une imprévisible boîte de Pandore en transgressant le tabou fondateur du meurtre, surtout s’il devient un geste sanctionné et rémunéré, autorisé par et répertorié dans un formulaire bureaucratique signé par des individus qui en tirent revenu.

Les élites socio-économiques sont réputées « prendre un pied quand on leur donne un pouce ». Or, la bio- et la thanato-politique ne feront plus qu’une seule et même politique du contrôle des populations au gré de la volonté arbitraire d’une caste de millionnaires, dont les membres ont eu, à un certain âge, d’assez bons résultats scolaires et d’assez grands incitatifs pour « entrer en médecine » et qui, sachant trop bien que le « système de santé » est à maints égards moribond, se graissent la patte en attendant de le voir s’effondrer pour de bon. La radicalité du propos fait toutefois qu’on risque fort de ne pas l’entendre, ni à droite, ni à gauche. On se surprend de ne pas voir Saint-Germain citer cette proposition que le docteur Jacques Ferron mettait dans la bouche du personnage principal de La nuit, en 1966, au sujet des médecins :

Pour les rendre plus intelligents, il faudrait en égorger trois ou quatre, chaque année, sur la place publique. Ça leur mettrait au moins un peu d’angoisse dans le ventre. Du désarroi des malades, ils tirent suffisance. La vue de la souffrance finit par les rendre insensibles[2].

Ferron a ensuite retravaillé le passage dans sa réécriture de La nuit sous le titre Les confitures de coings, invoquant au passage le théâtre français :

Molière n’a pas vieilli en parti parce que ces Messieurs de la Faculté sont restés égaux à eux-mêmes, tels qu’ils [sic] les a décrits. Il faudrait en égorger trois ou quatre par année en grande pompe sur la place publique. Ça leur mettrait un peu d’angoisse au ventre. Ils n’ont jamais eu de cœur. Du désarroi des malades ils tirent suffisance[3].

Les intentions des individus s’engageant dans la vocation médicale n’y changent strictement rien; il y va d’un système d’échange symbolique passant par la mort.

Réécritures, relectures

Ajouter? Jamais.

Samuel Beckett, Cap au pire[4].

Dans L’avenir du bluff québécois, Christian Saint-Germain surprenait en se référant d’abord aux poètes, notamment Gaston Miron et Pierre Perrault, puis en citant ensemble Mao Tsé-Toung et Lionel Groulx, Pierre Vallières et Walter Benjamin. Dans Le mal du Québec, il diversifie encore plus ses sources « à gauche », faisant notamment référence aux travaux de Louis Althusser et de Slavoj Žižek sur l’idéologie, à ceux de Frédéric Lordon sur les affects, au volume de la série L’œil de l’histoire de Georges Didi-Huberman sur la disparition et l’exposition des peuples, et à la série des Homo Sacer de Giorgio Agamben sur l’état d’exception et sur la vie nue (à ne pas confondre avec quelque conception du nudisme ou du naturisme que ce soit…). L’ouvrage se termine d’ailleurs sur une très belle page du « caractère destructeur » de Benjamin, auquel l’auteur semble s’identifier.

Amateur de ferronnerie, j’aurais bien sûr aimé y voir plus de considération pour le bon docteur, en particulier pour ce qu’il a dit à Pierre L’Hérault sur la médecine, et notamment sur le passage du système « privé » d’antan à « la castonguette », suite à la Révolution tranquille. L’année où Beckett écrivait Worstward Ho, Ferron racontait :

Il y a des avantages à la médecine d’État au point de vue du revenu! Ce fut pour moi un grand avantage. À ce moment-là, j’ai pu acheter des chevaux à mes enfants. Ce que je n’aurais pas pu faire autrement. Les désavantages, c’est la mise en tutelle de la population où tout le monde est mis en fiche. Il n’y a plus cette liberté qui existait autrefois, où les gens, que l’on ne surveillait pas, étaient dans leur milieu comme des poissons dans l’eau, pouvant se faire des prouesses d’eux-mêmes[5].

Il prônait un rôle limité de la médecine, pour éviter la médicalisation à outrance :

Aujourd’hui, la santé devient une chose assez emberlificotante et les gens sont soumis, si je puis dire, à une certaine dictature qui n’existait pas autrefois : on avait seulement besoin du médecin pour signer le certificat de décès. Le premier avantage de cette médecine était de rendre normal le concept de mort naturelle. Auparavant, toute mort était arbitraire, était une manière de meurtre qui amenait nécessairement des rites. Quelqu’un mourrait et le médecin proclamait : « Cet homme est mort de mort naturelle », et l’histoire finissait là. Sinon, le médecin ne signe pas, il y a enquête. Il est nécessaire, pour une civilisation pacifique, que la mort soit naturelle et non violente. Il faut donc quelqu’un pour en attester. Le premier rôle du médecin ce n’est pas de guérir, mais de signer un certificat de décès. C’est un rôle assez important, primordial. Ensuite, il peut être guérisseur! Mais ce n’est pas la première fonction du médecin. Si son rôle était de guérir, « guérisseur » n’aurait pas ce sens péjoratif qu’on lui donne[6].

Le seul passage dans lequel Ferron est mentionné dans Le mal du Québec peut ici être cité pour donner un aperçu du style et du propos de Saint-Germain. Il clôt le chapitre « Disparaître par ignorance » :

Sur le plan collectif, un État peu devenir fou même si cette folie est conduite sous les traits du calcul rationnel, de l’austérité budgétaire, ou du renflouement de caisses de retraite. Le travail des castors pour construire des barrages n’assure aux saumons que la misère en aval. L’expérience littéraire du Québec moderne illustre bien qu’on peut se noyer dans des eaux mortes. Il en va de l’oppression insensible comme de la délicate congestion des bronches qui mène à la pneumonie du grand vieillard et finalement à la détresse respiratoire comme celle que l’on entend dans la voix de Gilles Vigneault ou dans les chuintements de Jacques Ferron. Société monstrueusement consensuelle, le Québec est vulgaire dans son vieillissement silencieux, déboussolé depuis la Révolution tranquille. Il s’agirait d’une désintégration identitaire si cette société avait réussi à être davantage qu’un éparpillement improvisé et une tentative de peuplement des rives du Saint-Laurent. Le peuple québécois ne s’aime pas suffisamment lui-même pour être soupçonné de racisme ou d’intolérance. Conquis, ne s’en est-il jamais aperçu, et colonisé encore moins! Incontinent jusqu’à sa maturité politique, il est passé en cinquante ans des langes politiques de Groulx au protège-culotte de la désillusion péquiste.

Le désir de disparaître, jamais admis par le principal intéressé, devient manifeste dans le tâtonnement morbide ou l’expression en usage dans la description des accidents automobiles où l’on « roule à tombeau ouvert » et dans lesquels des malheureux ont « trouvé » la mort. S’ils l’ont trouvée, c’est qu’ils la cherchaient d’une certaine manière, mais sans le savoir; ils n’en étaient pas conscients. En fait, ils s’étaient arrangés pour ne pas le savoir même s’ils dépassaient à droite ou zigzaguaient entre les cônes orange. Ils avaient plutôt organisé leur conduite de telle sorte qu’il n’y aurait plus rien après eux, rien derrière eux. Ils laisseraient des dettes comme des poux souillent la tête des beaux enfants de L’Ancienne-Lorette et de Val-Alain au sortir d’un concert de AC/DC ou dans un tuyau de ponceau après un « bal de graduation » avec des condylomes en prime et un faux diplôme de secondaire V en poche. (Le mal du Québec, pp. 89-91)

Ce passage, comme plusieurs autres dans le livre, semble être une réécriture amplificatrice de formules qui étaient présentées de manière beaucoup plus concentrée dans L’avenir du bluff québécois. Paradoxalement, le Beckett de Cap au pire, patron symbolique de cet ouvrage-ci, exprime dans sa phrase fragmentée une « méthode soustractive », répétant même quelques fois : « Ajouter… Ajouter? Jamais. » Il est en ce sens remarquable que la plume de Saint-Germain soit si généreuse, sans s’essouffler mais sans étonner autant que la dernière fois.

Le passage cité plus haut me rappelle un autre passage de la main de Ferron, cette fois dans une « escarmouche ». À son retour de Pologne, le bon docteur écrivait :

À Varsovie, le Québec ne m’a pas impressionné beaucoup. Je n’avais pas dit son nom qu’après un petit sourire de politesse on faisait déjà la moue, non par antipathie, mais parce qu’avec raison on est très curieux des USA et qu’il représente une nuisance intellectuelle qui impatiente la curiosité. Un collègue hongrois m’a expliqué que nous manquions de massacres, que nous n’avions jamais connu la guerre et que nous disposions d’une liberté qu’on accorde ordinairement aux enfants, celle de tout dire, de tout écrire; qu’on nous pardonnerait un pays importun s’il tenait un discours simple et cohérent, mais que tel n’est pas le cas; que notre littérature était un prolongement des brouillards de Terre-Neuve; qu’habitués d’écrire n’importe quoi, n’importe comment, sans rigueur ni bon sens, à la petit-Vanier sous l’œil complaisait du Bison Ravi, nous concourrions, en devenant nuisance pour nous-mêmes, à la nuisance qu’on reproche à notre pays[7].

Plutôt que Beckett et son vide radicalisé, plongeant d’En attendant Godot à « Comment dire » en passant par Cap au pire, peut-être faudrait-il mettre la réflexion contemporaine sur « le pays » sous le signe du roman le plus abject qu’il m’ait été donné de lire jusqu’ici : Un rêve québécois, de Victor-Lévy Beaulieu.

Publié en 1972 aux Éditions du Jour, dédié « À Madame Rosa Rose, bien respectueusement » (la mère des effelquois Paul et Jacques Rose), et mis sous le patronage épigraphique de Jeanne-D’Arc (« Je fais mes plans avec les rêves de mes soldats endormis ») et de Paul Valéry (« Offense-moi pour me donner la force de te tuer »), le roman se situe à la fin de l’automne 1970 à « Morial-Mort », au carrefour de l’avenue des Récollets et de la rue Monselet, à deux pas du lieu où la cellule Libération du FLQ gardait en otage l’attaché commercial britannique James Richard Cross. Ce roman horrible, dont chaque chapitre (ou « coupe ») est mis entre des parenthèses doubles, raconte en détails le délire sexuel et meurtrier de Joseph-David-Barthélémy Dupuis, alcoolique notoirement violent récemment libéré de « Dorémi », qui assassine sa femme Jeanne-D’Arc à plusieurs reprises, croisant au passage des opérations policières et des hélicoptères militaires qui le laissent dans une ignorance et une incompréhension complète des événements historiques qui se déroulent tout près.

Comme plusieurs ouvrages du jeune VLB, la lecture en est proprement ardue, troublante, irritante et désagréable, étant donné le langage cru et les images horrifiantes qui se succèdent sans répit. Mais si ce cauchemar illustre véritablement la trame de fond psychopolitique de bien des individus et de bien des familles d’ici, avec tout ce que l’expression « misère noire » peut évoquer, peut-être pourrait-on mieux comprendre le choix de chefs perdants, condamnés d’avance, en le travaillant sérieusement? VLB nous dit en quelque sorte que nous sommes trop occupés pour la politique, mais que les horreurs sont de tous les côtés, de toute façon. On pourrait aussi tenter de comprendre ça non comme le refus de vouloir gagner ou même jouer sérieusement, ni comme l’effet d’une lâcheté ou d’une oisiveté nourrie par l’advenue récente d’un confort matériel relatif et toujours précaire, mais bien comme un refus plus radical encore de se choisir des maîtres et des chefs, un refus de la chefferie, point.

Dans une telle perspective, le Québec ressemblerait un peu à ce que Pierre Clastres nommait une société contre l’État, structurée pour empêcher l’émergence de cette forme spécifique de domination qui fonctionne par la concentration de la force matérielle et du pouvoir de la parole en un seul pôle, selon le modèle théologico-politique européen de la souveraineté indivise. Le Québec, il est vrai, ressemble beaucoup plus fréquemment à une société étatique, une société « à État », voire « pour l’État », désirant justement ce Un de la souveraineté, même si – ou, a fortiori, car – on regrette qu’elle ne soit pas, de fait, un État souverain « normal » dans « le grand concert des nations ». Le désir d’État prolifère, y compris lorsqu’on se revendique de la liberté et qu’on s’hallucine en dominant.

Et nous voilà, chacun de nous barricadé dans un petit bunker hypothéqué, roulant dans un petit char d’assaut de location, protégeant ses frontières narcissiques en brandissant son indifférence fiscale et son art méchant, célébrant son droit Facebook d’exister : huit millions de petits États paranoïaques, armés jusqu’aux dents. Chacun de ces petits empires exerçant ses fonctions régaliennes, à dose homéopathique, de manière inconsciente, symbolique, par négligence, par devoir ou par cruauté. Parce qu’il faut tuer pour vivre[8].

Lorsque, pour en sortir, il en appelle à une resymbolisation active du « grand Autre » par la réécriture du récit mystique de la vocation spirituelle exceptionnelle de la nation canadienne-française en Amérique, et surtout lorsqu’il invite la venue d’un chef charismatique, « populiste de gauche » capable de faire l’indépendance et même la guerre pour une décolonisation digne et grandiose, je n’arrive pas à savoir si Saint-Germain, pour sa part, tient vraiment à la vieille forme État, ou si son imaginaire s’accommoderait d’une création politique véritable. Encore faudrait-il la mettre en œuvre, dira-t-on… À tout le moins, si son optimisme affirmé semble une folie pour plusieurs, je le lis une fois de plus comme le signe d’une invitation à l’échange et au dialogue, au travail de pensée, par-delà ou en marge des réseaux polarisés.


Notes

[1] Rappelons au passage qu’à une certaine époque, près de Paris, Beckett allait reconduire à l’école l’enfant exceptionnel qui deviendrait bientôt le célèbre Géant Ferré au Québec, puis André the Giant aux États-Unis.

[2] Jacques Ferron, La nuit [1966], Montréal, Parti pris, coll. « Paroles », 1971, p. 46.

[3] Jacques Ferron, Les confitures de coings et autres textes, suivi du Journal des Confitures de coings, Montréal, Parti pris, coll. « Projections libérantes », 1973, p 46.

[4] Trad. Édith Fournier, Paris, Minuit, 1991 [1983], p. 26.

[5] Jacques Ferron et Pierre L’Hérault, Par la porte d’en-arrière. Entretiens, avec la collaboration de Patrick Poirier et Marcel Olscamp, Montréal, Lanctôt, 1997, pp. 83-84.

[6] Ibid., pp 95-96.

[7] Jacques Ferron, « Un enfirouâpé, pas d’enfirouâpète » [1974], dans Escarmouches [1975], Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, pp. 339-340.

[8] Dalie Giroux, « Des passions tristes. À quoi carbure la droite dans la vallée du Saint-Laurent? », Liberté, n313, automne 2016, p. 25.

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(À qui parler) Du sérieux dans l’enclave

Analyse de la réception de L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2015, 88 pages.

Par Simon Labrecque

[L]e temps est lourd et j’en parle à la légère.

Pierre Perrault (1971)

[Q]uelque chose ne pouvait plus survenir parce qu’ils l’avaient attendu trop longtemps.

Victor-Lévy Beaulieu (1971)

bluff québécoisParu officiellement le 25 août 2015, selon les éditions Liber, le dernier essai de Christian Saint-Germain semble avoir fait l’objet d’une véritable réception dans la sphère médiatique québécoise. Plus précisément, le livre a été remarqué et discuté dans une sous-région de cette sphère qu’on pourrait qualifier à la fois d’intellectuelle et de politique, en précisant de surcroît qu’elle est surtout de tendance indépendantiste. Texte polémique et énergique sur « l’usage véritable de l’illusion nationaliste » (quatrième de couverture), l’ouvrage souvent qualifié de pamphlet et de brûlot par ses lecteurs a été recensé et commenté dans des journaux, des revues et des blogs. Professeur de philosophie à l’UQAM et docteur des facultés de théologie et de sciences des religions (1988) et de droit (2014) de l’Université de Montréal, l’auteur a aussi été invité à en parler publiquement à plusieurs reprises au cours de la dernière année, notamment dans une librairie montréalaise, à la radio communautaire et à la télévision publique.

Il est, ou il semble être assez rare qu’un livre écrit ici à propos d’ici soit véritablement reçu ici, c’est-à-dire qu’il suscite des discussions sérieuses et nuancées sur ce qu’on se répète et se raconte à la fois quotidiennement et lors de moments importants, individuellement et collectivement. À mon sens, être véritablement reçu requiert de ne pas se voir rapidement remisé ou classé dans une ou dans quelques petite(s) boite(s) idéologique(s) préparée(s) à l’avance par des forces sociales fortifiées dans leurs positions. À tout le moins, une telle réception, si c’en est une, serait quasiment sans surprise ni intérêt. Qu’en est-il de la réception de Saint-Germain? Les nombreux échos reçus publiquement par l’auteur sont-ils explicables par le contenu de ses propos, par leur forme, par la conjonction des deux ou par les hasards de la Fortune? Ces échos sont-ils plutôt dus à un savant réseautage? Le texte de Saint-Germain – qui aboutit notamment à un appel au sabordage en règle du Parti québécois (PQ), à l’impératif qu’il disparaisse volontairement de l’échiquier politique comme organisation et qu’il laisse ainsi place à une certaine errance politique qui s’avèrera salvatrice si elle est marquée par la redécouverte de « l’humiliation ethnique » (expression empruntée à Gaston Miron) et la « prise au sérieux » du projet d’indépendance – n’a-t-il pas plutôt été neutralisé par sa réception apparemment généreuse dans les réseaux nationalistes? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord et avant tout se faire une idée de la réception en question. C’est l’objectif de ce texte.

Ma propre rencontre avec le livre tient aux échos de sa réception tenace. Cette analyse cherche à dénouer une suite : devrait-on désirer, rechercher un second souffle, une autre réception de l’ouvrage, de ses questions et de son style? Devrait-on plutôt se hâter de contribuer à la renommée d’autres textes et d’autres auteurs, qui ont eu moins d’échos ou fait moins de bruit peut-être simplement parce qu’on leur a préféré « le brûlot de l’heure », par contagion médiatique dans un champ d’attention qui ressemble souvent à un jeu à somme nulle? Que dire de tous ces silences tenaces et de toutes ces pesantes indifférences qui pullulent dans l’enclave, plus souvent qu’autrement et peut-être plus souvent qu’ailleurs, quant aux textes d’ici qui nous parlent d’ici?

 

Le poids d’une plume

Près d’un mois après sa publication, le 22 septembre 2015, sur le site de la librairie Pantoute, Christian Vachon publie un compte-rendu enthousiaste principalement composé de citations de L’avenir du bluff québécois. Le même jour, Jacques Dufresne publie une critique du livre sur le site de l’Encyclopédie de l’Agora, avec plusieurs citations également. De toute évidence, la plume de Saint-Germain a marqué ses premiers lecteurs qui veulent rendre compte de sa puissance, mélange de dureté et d’humour. L’écriture sera un thème récurrent de la réception, bien sûr aux côtés du propos central de l’ouvrage, qui remet en question des propositions et des pratiques de « l’option souverainiste » que l’auteur juge infiniment trop naïves.

Le nationalisme québécois manquerait donc de sérieux et ses chefs historiques, notamment Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, seraient des « hyper-colonisés » (le rat des villes et le rat des champs : le vieux bourgeois urbain et le nouveau bourgeois de région) inconsciemment choisis comme chefs parce qu’il était certain qu’avec eux, rien d’important n’arriverait. Selon Saint-Germain, le peuple québécois (catégorie ethnique qu’il serait illusoire et contre-productif de vouloir submerger dans un lexique « civique ») s’est volontairement donné la mort politique en 1995, alors que Parizeau, en enfant gâté qui voit son jouet brisé, a quitté en claquant la porte au lendemain de la défaite référendaire d’une option qui était en principe le destin même de son peuple et non un choix de carrière. Nous n’avons pas pris la mesure de 1995, selon l’auteur.

Parmi les nombreuses pratiques historiques jugées naïves et navrantes par Saint-Germain, mentionnons le fait qu’un stratège influent, voire principal de ladite « option indépendantiste » à une époque cruciale de son articulation, Claude Morin, travaillait en vérité pour l’agence fédérale dont l’un des mandats était d’empêcher l’indépendance du Québec, la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui avait d’ailleurs déjà infiltré, mimé et même continué le FLQ après la Crise d’Octobre. Saint-Germain écrit, le plus sérieusement du monde :

Bien que le projet national eût requis, depuis l’invasion militaire de 1970, le développement d’un service d’espionnage et de contre-espionnage, la formation active de milices et de groupes spéciaux d’intervention, rien n’y fit. L’architecte principal de l’« étapisme » avait plutôt décidé d’infiltrer la GRC par les soirs. Personne ne porta attention aux liens entre le contenu de son intuition politique fumeuse, aussi inédite que l’invention de l’eau tiède, et le principal hobby de son promoteur. D’après des témoins, même René Lévesque recevant la nouvelle de la trahison de son bras droit n’en fut aucunement ébaubi; il eut plutôt l’air de quelqu’un qui aurait préféré ne pas le savoir. C’est clair que les membres du Parti québécois ne réagirent pas à l’action de Morin comme le Sinn Fein l’eût sans doute fait. (p. 25)

Plus qu’aux politiques du Sinn Fein, c’est de toute évidence aux exécutions sans appel de l’IRA (son « bras armé » qui, à bien des égards, était d’abord et avant tout la source et la tête dirigeante du parti politique) que Saint-Germain fait ici allusion. Non seulement la survie politique, mais la survie tout court, la vie même de Morin vieillissant témoignerait donc de la naïveté politique des indépendantistes québécois, par opposition au réalisme ou au pragmatisme des Irlandais du nord. Le contraste est d’autant plus remarquable face à l’autre camp, celui des redoutables stratèges fédéralistes que furent « Marc Lalonde, Paul Tellier, Jean Pelletier » (p. 51), Trudeau et Chrétien, les cadres de la GRC et « toute une cohorte de nostalgiques de la Rhodésie (Clifford Lincoln, Reed Scowen, George Springate) et de mange-québécois » (p. 31). Les « maudits bons gars » comme René Lévesque n’ont jamais eu de véritable chance… Autre naïveté : la croyance ferme que l’indépendance aurait effectivement eut lieu, et pacifiquement, si seulement le « Oui » l’avait emporté numériquement en 1995 ou même en 1980. Croire au gentlemen’s agreement et à la bonne foi démocratique du Canada, cela mène par exemple a la création d’un Institut sur la souveraineté, que Saint-Germain considère comme une aberration : on ne réfléchit pas stratégiquement en public, mais en secret, lorsqu’on est en guerre!

Par de telles considérations explicites sur la violence de la décolonisation, notamment à partir des écrits de Frantz Fanon, Christian Saint-Germain fait paraître la plupart des intervenantes et intervenants indépendantistes contemporains comme des enfants de chœur. Fait intéressant mais inaperçu par l’auteur lui-même, ces considérations thymotiques ne vont pas sans rappeler la philosophie de l’action protectrice qui a présidé à la création de la Mohawk Warrior Society à Kahnawà:ke en 1972. Être prêt à une « montée aux extrêmes », selon l’expression de Clausewitz, c’est pour Saint-Germain le prix d’une « entrée dans l’Histoire ». Très peu de gens dans le « réseau » intellectuel et politique nationaliste semblent être prêts à aller aussi loin, préférant la fréquentation des « produits culturels » de Quebecor à la lecture quotidienne de Machiavel ou de Sun Tzu (respectivement, lectures de chevet de Pierre Elliot Trudeau et de Jean Charest). L’apparence « extrémiste » des propos de Saint-Germain pourrait expliquer le temps qui s’est écoulé entre la première et la deuxième vague de réception de son ouvrage.

 

Lecture(s) en mémoire

La première recension vidéographique du livre de Saint-Germain par le libraire montréalais Bruno Lalonde, publiée sur YouTube le 25 septembre, va dans le même sens que les recensions de Vachon et de Dufresne en insistant à la fois sur le style puissant et sur le propos radical de l’opuscule. Lalonde publiera une deuxième recension vidéo qui soulignera les aspects « prophétique et poétique » du livre, le 30 octobre 2015, après la défaite électorale de Stephen Harper, la victoire de Justin Trudeau et l’échec retentissant du Bloc Québécois, le 19 octobre. Entre les deux recensions vidéographiques, le 9 octobre, le propriétaire du Livre voyageur près de l’Université de Montréal parlera brièvement du bouquin sur les ondes de Radio VM, à l’occasion de sa recension de Derniers tabous, remarquable ouvrage de Robert Hébert publié chez Nota Bene le 23 mars 2015 (ouvrage que je ne saurait qu’encenser et que je n’ose donc pas recenser – lisez-le! C’est à Hébert que je dois la difficile désignation de la vallée du Saint-Laurent comme enclave).

Octobre parvient chaque année à susciter quelques textes ou réflexions de type « bilan », « mise au point » ou « rappel aux troupes » quant au devenir de « la question nationale » au Québec. Bien entendu, cela a souvent à voir avec « les évènements » de 1970, leurs conditions, leurs conséquences et leur souvenir. On remet parfois en question leur sens général ou leur déroulement exact. C’est donc l’occasion annuelle de relire Gaston Miron, par exemple, ou de revoir Les Ordres (1974) de Michel Brault, ou Octobre (1995), le huis clos mis en scène par Pierre Falardeau à partir du livre de Francis Simard, mais que le camarade « effelquois » Paul Rose jugeait beaucoup trop décontextualisant.

Tant qu’à reprendre le beau mot de Jacques Ferron, « effelquois », pourquoi ne pas relire des sources moins connues, comme Le salut de l’Irlande (1966-67/1970), ou les quelques « escarmouches » du bon docteur qui, très tôt, a remis en question le récit officialisé par le gouvernement Trudeau et qui fut d’ailleurs appelé à agir comme négociateur lors de l’arrestation des frères Rose et de Francis Simard à la fin décembre 1970?[1] Octobre saura aussi être l’occasion de relire le récit que Louis Hamelin fait des évènements dans son roman La constellation du lynx (2010) ou dans son pamphlet Fabrications. Essai sur la fiction de l’histoire (2014), ou bien de lire pour la toute première fois peut-être En désespoir de cause. Poèmes de circonstances atténuantes, toutes les révolutions sont stupides sauf celles qui réussissent (1971), de Pierre Perrault, que Ferron a qualifié de seul livre qu’il faille lire à propos d’Octobre[2]. Notons, comme plusieurs l’ont remarqué, que Saint-Germain attribue une grande importance aux poèmes de Miron et de Pierre Perrault dans sa réflexion sur le pays. Cette réflexion ressemble d’ailleurs beaucoup aux propos de Pierre Falardeau sur la souffrance des peuples qui meurent lentement. Remarquons au passage l’absence de Ferron du bouquin, lui qui créa le rigolo Parti rhinocéros l’année même où fut créé le très sérieux FLQ. Remarquons enfin qu’en 2015, le mois d’octobre signalait de surcroit le 20e anniversaire du référendum de 1995 sur la souveraineté – ou sur la mise en branle d’un processus de négociation entre Québec et Ottawa quant à une forme à déterminer de souveraineté-partenariat… Fait singulier, cet anniversaire s’est tenu au terme de la plus longue campagne électorale fédérale de l’histoire récente, qui mena au pouvoir le fils ainé de Pierre Elliott Trudeau, Justin, né le 25 décembre 1971 (et donc conçu très peu de temps après la fameuse Crise…). 2015, c’était aussi le 25e anniversaire d’une seconde Crise tenant de l’invasion militaire, celle dite d’Oka, moment peu glorieux de la vie politique au Québec.

Le 17 octobre 2015, Louis Cornellier publie une recension détaillée et admirative dans Le Devoir, mais conclut que « [b]rutal, l’électrochoc risque toutefois d’abîmer le patient », nommément les forces indépendantistes. Deux jours plus tard, au matin de l’élection fédérale, Le Devoir publie une longue entrevue de Stéphane Baillargeon avec Marc Chevrier, politologue à l’UQAM, sous le titre « Le grand bluff », où l’on demande pourquoi les indépendantistes participent aux élections fédérales. Chevrier mentionne l’utilisation de la notion de bluff par Saint-Germain et Baillargeon cite cet extrait :

Le discours nationaliste québécois carbure à la mystification […]. Une classe politique issue de la Révolution tranquille ergote et vitupère depuis cinquante ans contre le fédéralisme canadien. Elle a su dévoyer l’impulsion nationaliste et la faire servir à chacun de ses intérêts ponctuels. L’exercice de cette domination de classe n’a pas conduit à l’exaltation du patriotisme ni à une meilleure connaissance du Québec ou de la langue française [p. 29 – notons que cet extrait est aussi cité par Vachon dans sa recension].

Quelques jours plus tard, le 22 octobre, la professeure retraitée du Département de communication sociale et publique de l’UQAM Simone Landry réagira simultanément aux articles de Cornellier et de Baillargeon dans les pages du Devoir, réaffirmant « l’intégrité des indépendantistes » sur un mode qui se veut pragmatique. Elle accuse alors les deux professeurs de « s’abrite[r] derrière leurs professions respectives pour discréditer l’ensemble des indépendantistes québécois, remettant en cause à la fois leur intégrité personnelle et la sincérité de leur option indépendantiste ». Du coup, à son tour, elle remet en cause l’option desdits professeurs. C’est après cet épisode du Devoir que le livre sera discuté dans une série de médias, donnant l’apparence d’une réception considérable – ou laissant entrevoir l’étendue somme toute assez restreinte du champ dit intellectuel et politique.

 

MBC : tête de pont ou nœud d’un réseau?

Le 27 octobre 2015, Mathieu Bock-Côté publie une longue recension du livre de Saint-Germain dans Le Journal de Montréal, média qu’au passage, l’auteur recensé trouve plutôt abrutissant. « Injuste » comme tous les pamphlétaires vitrioliques, Saint-Germain mettrait néanmoins le doigt sur de véritables questions et blessures – surtout qu’il affirme à sa façon qu’il manque au Québec et aux Québécois un « sens du tragique », ce que MBC répète fort souvent depuis quelques temps sur toutes ses tribunes. Bock-Côté relève sans le citer le passage sur Morin cité plus haut, parlant de « délire grave dans ce pamphlet » sans toutefois arriver à lui donner tord autrement que sur le mode d’une préférence qui semble essentiellement esthétique :

En gros, Saint-Germain nous imagine dans une guerre même pas larvée, où il faudrait s’imaginer de temps en temps en Irlande du nord. Qu’il nous permette d’imaginer un autre destin et de conserver toute la sévérité du monde contre l’aventure felquiste, qui est une page noire de notre histoire. […] Retenons néanmoins ce qui peut être conservé de ce qui relève quelquefois d’une complaisance dans la brutalité : il est vrai que nous sommes incapables de penser la part tragique de l’histoire.

Il termine son article en qualifiant le livre de « samizdat pour notre temps », soit un document de dissidence à faire circuler sous le manteau. Deux jours plus tard, le 29 octobre 2015, Saint-Germain intervient dans l’émission Bazzo.tv diffusée à Télé-Québec pour parler de son pamphlet. Il le fait à partir de la question « les souverainistes ont-ils mené le Québec dans un cul-de-sac? », en compagnie d’un Bernard Drainville plutôt pantois. Une fois de plus, Bazzo et Bock-Côté semblent entretenir un rapport qui tient de la répétition.

Drainville

Notons que Saint-Germain sera ensuite l’invité de Bock-Côté sur l’une de ses plus récentes tribunes, soit lors du cinquième épisode de son émission La vie des idées sur les ondes de Radio VM, le 16 février 2016. À cette occasion Saint-Germain discutera de « L’avenir de la souveraineté » en compagnie de Jacques Beauchemin, sociologue à l’UQAM (d’ailleurs directeur de recherche de MBC pour sa thèse de doctorat) et ancien sous-ministre associé à la langue française sous Pauline Marois, auteur de La souveraineté en héritage (2015). Fait singulier, la présence de Saint-Germain fait apparaître Bock-Côté et Beauchemin comme des interlocuteurs singulièrement modérés et même enthousiastes face à la situation du Québec contemporain! En effet, le premier semble radical, « pur et dur » car il refuse de voir quelque bienfait que ce soit dans la Révolution tranquille, alors que Beauchemin y voit un important moment de « refondation » de l’identité nationale québécoise et, à ce titre, ne peut rejeter la « mythification » d’une certaine social-démocratie ou du « modèle québécois ». Notons enfin que Saint-Germain et Beauchemin seront tous deux invités lors de la sixième saison de l’émission des Publications universitaires animée par Guillaume Lamy sur le Canal Savoir, quoique lors de deux épisodes distincts : le premier pour discuter de la question « Qu’est devenu le Parti québécois? » et le second, pour discuter de la question « Le Québec a-t-il échappé à son destin? ».

On sait que Bock-Côté fréquente la libraire de Bruno Lalonde et que ce dernier a été invité pour le troisième épisode de La vie des idées sur les ondes de Radio VM, après un épisode avec Marc Chevrier, qui aurait aussi lu le bouquin selon Le Devoir. On se doute d’ailleurs que Bock-Côté lit Le Devoir. Est-ce par l’un ou l’autre de ces canaux qu’il a entendu parler du Bluff québécois? Est-ce par l’auteur lui-même, sinon par son éditeur?

À mon sens, il est à la fois plus intéressant et plus improbable de noter que des lecteurs apparemment assidus de Bock-Côté ont mentionné le livre à au moins deux reprises dans leurs commentaires à des billets précédents sur le site du Journal de Montréal. Ainsi, le 25 octobre, commentant l’article de MBC sur la commémoration (ou la non-commémoration) du référendum de 1995, un certain « tonton heydrich » cite la quatrième de couverture et l’entoure de ces deux commentaires : « Un livre que Bock ne citera jamais, qui remet les synapses à leur place et qui décape… mettant en perspective, la comédie des 40 dernières années… ». Puis : « bien au-dela [sic] des gémissements de Mister Bock… une lecture utile vour se vacciner définitivement du ‘modèle québécois’ » [sic]. Ledit « tonton » répliquera ensuite à Bock-Côté lorsque celui-ci publiera sa recension de Saint-Germain deux jours plus tard, le traitant de « réactionnaire » qui exécute le brûlot « sans manière » et qui ne prend pas la mesure des propos de Fanon et de Pierre Vallières.

Près de trois semaines plus tôt, le 6 octobre 2015, Bock-Côté publiait une chronique intitulée « On n’est pas couché ». Le propos était usé : les Français ont une vraie culture du débat animé, et même du débat d’idées; les intellectuels et les livres comptent là-bas; ça fait rêver, car ce n’est pas le cas ici; on devrait changer ça; pourquoi pas une émission de débat? Un internaute, « Jean-Pierre Gascon », répond :

L’absence de débats politiques et philosophiques contradictoires au Québec sur la place publique, une tare chez nos intellectuels des plus abrutissante [sic] pour la société québécoise. À preuve, la parution du pamphlet de Christian Saint-Germain, professeur de philosophie à l’Uqam, en septembre dernier, s’intitulant « L’avenir du bluff québécois, La chute d’un peuple hors de l’Histoire », aurait provoqué une vague importante de débats partout ailleurs et qui est passé sous le radar médiatique québécois.

Deux réponses seront faites à Gascon par d’autres lecteurs : « Louise Sexton » dira « qu’on en a eu plus que marre des outrances de l’UQAM, ces derniers temps. On présume d’avance qu’on connaît la rengaine nihiliste. Dommage pour l’œuvre du prof Saint-Germain, quelle qu’en soit la valeur propre ». Gascon n’appréciera pas, jugeant qu’il faut lire le livre pour en parler. Puis « Stève Michelin » écrira (sans apostrophe) :

Et bien heureuse surprise cette citation de Monsieur Saint-Germain mais qui n est pas passé inaperçus sous le regard de Jacques Dufresne. Vous avez ici au Québec un oasis d eau fraiche, de source et de ressource intellectuelle qui ferait pâlir certains intellectuelles populaire télévisuelle de France qui s appelle; l encyclopédie de l agora et encore une fois, comme votre territoire vous ne savez pas en prendre soin. Dans ce livre je cite; un ordre plus haut que celui du patriotisme veut que nous croyions par dessous tout à la vocation surnaturelle de notre peuple et de notre vie nationale s organise sous l influence de cette pensée régulatrice. Rivarol les nations sont des navires mystérieux ayant ses racines au ciel. Bien à vous [sic – pour la citation].

Le passage qui précède la phrase de Rivarol provient des Mémoires de Lionel Groulx et est citée par Saint-Germain (p. 82) dans sa dernière montée rhétorique, qui gravite autour de l’idée que « [n]aître d’un père colonisé, c’est comme n’en point avoir » (p. 83). Viennent ensuite Miron, bien sûr, puis les Thèses sur l’histoire de Walter Benjamin (la « faible force messianique », la promesse aux générations qui nous précèdent…) et même L’ombilic des limbes d’Antonin Artaud, qui clôt l’ouvrage par un appel à des « adeptes bouleversés » plutôt qu’à des adeptes « actifs ». On sait toutefois que pour Saint-Germain, le bouleversement est préalable à l’action, d’où ses vœux pour une errance humiliée qui pourra mener à autre chose, « l’appel au grand Autre ».

 

Un(e) autre tour

tarot-maison-dieuIl y eut donc les recensions de libraires, de l’Encyclopédie de l’agora, du Devoir, du Journal de Montréal, de Télé-Québec, une invitation au Canal Savoir et plusieurs interventions sur les ondes de Radio VM. En effet, en plus de la mention par Lalonde le 9 octobre et l’épisode de La vie des idées du 16 février, il y eut sur Radio VM une entrevue par France Boisvert pour l’émission Le pays des livres, diffusée le 13 novembre 2015 (malheureusement inaccessible pour l’instant), et la diffusion en deux temps, à l’émission Nouveaux regards sur notre histoire des 12 et 19 janvier 2016, du débat organisé à la librairie Le Port de tête entre Saint-Germain et Éric Bédard le 4 novembre, débat animé par François Charbonneau, politologue à l’Université d’Ottawa et directeur de la revue Argument. Enfin, il faut compter quelques recensions sur des blogs ou des carnets en ligne. Jean-Paul Coupal décrit le livre comme un « antidote » à celui de J. Maurice Arbour, Cessons d’être colonisés!, jugé banal et vide. Sur Le bonnet des patriotes, l’enthousiaste « Juriste Cure » affirme avoir entendu parler du livre à Bazzo.tv et conclut :

Les 87 pages de ce livre sont tellement chargées de sens qu’il me faudrait quelques centaines de pages pour bien décortiquer l’œuvre. Car oui, c’est une œuvre! Je vous assure, même bouleversé dans vos moindres retranchements idéologiques, ça rend de bonne humeur. Enfin, il se passe quelque chose intellectuellement au Québec!

Je suggérerais de commencer par une lecture de la belle couverture de l’ouvrage, qui donne à voir la lame du tarot de Marseille « La maison-Dieu » (Arcane 16), que Saint-Germain associe au PQ en entrevue.

Le 19 octobre 2015, deux jours après la parution de la recension de Cornellier dans Le Devoir, une entrevue de Saint-Germain par Ralph Elawani paraissait dans le magazine Spirale. À ma connaissance, ce texte est demeuré inaperçu, peut-être en raison de l’élection fédérale ce jour-là… Vers la fin du texte, Elawani dit : « Il est à la fois étonnant et pas étonnant du tout que votre livre, paru le 24 août dernier, ne suscite pas des débats, ne soit pas discuté sur les ondes de talkshows ou à la radio. Par exemple, dans un contexte différent, ce genre de livre, en France, aurait suscité de vives réactions. » Saint-Germain (malencontreusement rebaptisé Elawani dans le texte pour cette seule réponse – une coquille dont la persistance signale bien, à mon avis, le caractère inaperçu, non lu de l’entrevue!) remarque :

Ça commence… mais on me cale dans la foulée d’autres livres qui viennent de paraître, par exemple [Éric] Bédard qui vient de faire paraître un livre sur son rapport avec Jacques Parizeau, Lisée va sortir son affaire pour essayer de se défendre. Le sociologue [Jacques] Beauchemin, de l’UQAM, a sorti quelque chose sur la souveraineté, etc. Je suis dilué là-dedans. Les médias ne se cassent pas la tête [les crochets sont du texte].

Médiatiquement, il semble bien que Saint-Germain se soit retrouvé au cœur du réseau plus ou moins informel et étendu que Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture ont décrit dans Les Nouveau visages du nationalisme conservateur au Québec, un livre qui contient notamment des chapitres sur Bédard et Beauchemin. Peut-être Saint-Germain se mériterait-il un chapitre dans une hypothétique deuxième version « mise à jour » de cet autre brûlot qui fit jaser, aux côtés de Mathieu Bock-Côté par exemple? Cette impression fera en sorte que nombre de personnes ne liront pas le livre, croyant savoir à quoi s’en tenir étant donnés les lieux et les acteurs de sa réception.

Quoiqu’il en soit, et même si Saint-Germain acceptait sans problème la qualification de « nationaliste conservateur » (après tout, il parle explicitement de « survivance ethnique », de « folie catholique de l’Amérique française » comme ordre symbolique aboli par la Révolution tranquille, de transmission intergénérationnelle de la situation de colonisé et d’omniprésence de l’État dans la vie des populations d’ici, de la procréation assistée et de l’avortement aux soins de fin de vie dans lesquels il voit une puissante allégorie de la situation nationale), il me semble qu’il serait fort intéressant de l’entendre discuter dans des réseaux inédits, autres. Je pense notamment à une rencontre avec des gens qui se préoccupent explicitement de décolonisation – disons, à partir des luttes autochtones contemporaines. Il faudrait pour cela se casser un peu la tête, mais ça en vaudrait sûrement la peine – ou la chandelle.


Notes

[1] Voir notamment la série de textes « La part de la police » [décembre 1970], « Zorro » [février 1971], « Une mort de trop » [mars 1971], « Épithalame » [avril 1971] et « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [juin 1971], surtout autour de la figure de Trudeau, réunis dans la réédition en un tome écourté des Escarmouches de Ferron, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1998, pp. 60-85. Regrettons au passage que le petit texte de février 1973 intitulé « Rue Armstrong », sur le changement de nom de la rue sur laquelle Pierre Laporte fut gardé (devenue rue Blanchard) et l’évocation de vieux liens entre les familles Elliott et Armstrong, n’ait pas été inclus dans cette réédition. On le trouve dans Jacques Ferron, Escarmouches – La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, pp. 192-195. Je remercie Luc Gauvreau pour cette édition originale.

[2] Jacques Ferron, « Le syndrome de l’éreintement » [juillet 1971], Escarmouches – La longue passe, tome 2, Montréal, Leméac, 1975, p. 159.

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Classé dans Simon Labrecque