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Femmage à Pol Pelletier: d’un livre à venir et deux robes blanches

Par Simon Labrecque

J’ai toujours pris les coïncidences comme un signe, sinon un ordre.

Réjean Ducharme, Dévadé

 

Ce printemps, Pol Pelletier et son École sauvage organisent une grande campagne de socio-financement. Selon un communiqué :

L’objectif est d’amasser des fonds pour la création d’un livre qui rassemblera des archives photographiques, des textes littéraires, des entrevues et des réflexions sur l’œuvre de la femme de théâtre et pédagogue Pol Pelletier. Ce livre, à la fois objet d’art, synthèse et archive, souhaite dresser le portrait d’une artiste dont le travail, depuis près de cinquante ans, consiste à créer des espaces où cohabitent le féminisme et l’art théâtral.

Le public est invité à donner quelque 50 000$ pour souligner 50 ans de carrière. La campagne se terminera le 9 avril 2017 par un spectacle inédit de Pelletier et de la danseuse Rae Bowhay, à partir d’une nouvelle ars poetica écrite par France Théoret. Entre temps, plusieurs événements gratuits ont été organisés : une lecture du texte Les Vaches de nuit de Jovette Marchessault à la librairie le Port-de-tête, le 17 mars à 19 h; des extraits de Joie de Pol Pelletier présentés à la librairie la Flèche rouge, le 24 mars à 19 h; et des extraits de L’Euguélionne de Louky Bersianik présentés à la librairie l’Euguélionne, le 31 mars à 19 h.

La campagne pour le livre POL a été lancée le dimanche 5 mars 2017, à la succursale du Vieux-Montréal de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, au 535 rue Viger Est, par un vibrant hommage rendu à Pelletier par une trentaine de personnes. Des collègues, des élèves, des ami.e.s et aussi des gens moins proches, mais au fait de divers aspects de sa carrière, sont venu.e.s clamer publiquement leur amour, leur admiration et leur gratitude. Plusieurs ont souligné être intimidé.e.s, gêné.e.s par la force de l’artiste, qui était assise avec le public dans le très bel auditorium aux grandes fenêtres dégagées, riant parfois, saluant, encourageant, écoutant attentivement. Je ne sais pas si Pelletier est intervenue sur scène, ce soir-là, car nous avons dû partir avant la fin; la soirée avait commencé plus tard que prévu et le programme s’est avéré plus long que ce qui avait été annoncé.

Le 5 mars est la date anniversaire de la création collective féminine et féministe La nef des sorcières, présentée en première au Théâtre du Nouveau Monde le 5 mars 1976 et revisitée de manière critique par Pelletier le 5 mars 2016 dans En attendant la nef. Parmi les nombreux énoncés mémorables entendus lors de ce 5 mars-ci, je retiens notamment les propos d’Andrée Ferretti, qui a dit admirer mais ne pas envier les pouvoirs de Pelletier, proprement « géniale, c’est-à-dire souffrante sans être anéantie ». Je retiens aussi le texte sérieux et la performance comique de l’écrivaine Pauline Harvey sur le fait qu’« être une femme » intéresse une série incongrue de professions et qu’il semble n’y avoir « rien de mieux ». Enfin, plus personnellement, je retiens le récit de Gilbert David sur ses recherches autour de l’élaboration de la pièce solo de Pelletier intitulée La Robe blanche. Dans ce récit, j’ai trouvé des éléments qui, je crois, me permettent aujourd’hui de relancer une réflexion que j’avais récemment mais très maladroitement entamé à partir de cette œuvre. Ce texte reprend les principales strates de cette réflexion à la lumière du récit de David.

C’est pour moi une façon de rendre un modeste « femhommage » à la femme de théâtre Pol Pelletier que d’énoncer et de montrer comment elle donne à penser certains rapports qui se nouent et se dénouent ici, aujourd’hui, entre art et politique. Assister à la soirée du 5 mars intitulée Célébration m’a redonné quelques forces pour tenter d’approcher à nouveau le difficile propos de La Robe blanche dans toute sa gravité, dans son rapport intime à la violence et son appréhension directe de la souffrance. Que la persistance de maladresses soit le signe d’une urgence de l’adresse, sans dédouanement.

Dernière précaution sous forme d’avertissement : dans un texte publié par Trahir en janvier dernier, je proposais de symboliser la beauté et la laideur en ces contrées par deux cabanes : une lumineuse cabane à sucre de rêve à Mansonville, présentée par Jonathan Livernois dans La route du Pays-Brûlé et par Francis Legault dans Le goût d’un pays, et une sombre cabane de cauchemar abandonnée dans un bois sans nom, présentée par Anne Hébert dans Les enfants du sabbat. Ce texte-ci s’aventure du côté du cauchemar.

*

La Robe blanche est le titre d’une pièce de Pol Pelletier publiée aux Herbes rouges en 2015. La pièce a été créée pour la première fois au Cercle, à Québec, le 3 juin 2011. Elle a été rejouée à l’été et à l’automne 2012 à Val-Morin et à Montréal. Un extrait de communiqué de l’École sauvage, repris dans l’avant-propos du livre, affirme que cette pièce racontant des événements ayant principalement eu lieu dans la région de la Petite-Nation, au nord de Papineauville entre Montréal et Ottawa, « révèle la structure fondamentale du pouvoir dans notre société et les conditions mentales, conscientes et inconscientes, qui expliquent la mainmise absolue du patriarcat sur toute la planète ».

Dans cet ambitieux travail théâtral de révélation de la structure du pouvoir, Pelletier offre quelques remarques sur ce territoire de la Petite-Nation. Elle décrit la région comme un « haut lieu du soulèvement des Patriotes en 1837-1838 dans le Bas-Canada » (« Avant-propos »). Plus loin, elle écrit ceci sur ces lieux où elle passait ses étés, enfant :

La Petite-Nation, au nord, entre Montréal et Ottawa, est connue à cause de Papineauville, où vivait Louis-Joseph Papineau, le patriote, qui a inspiré la Révolte des… Patriotes! Et qui, ensuite, l’a trahie en s’enfuyant aux États-Unis. La Petite-Nation, terre de révolte révolue, se situe en haut de chez Papineau qui est devenu un salaud. (Scène 7)

Par le théâtre, Pelletier approche des dimensions violentes de l’habitation de ce territoire qui sont évacuées d’ouvrages présentés comme objectifs ou historiques. Je pense ici en particulier à une belle monographie publiée la même année que La Robe blanche pour souligner l’anniversaire d’un village au nord de Papineauville : la paroisse de Saint-Casimir-de-Ripon. Dans Ripon. J’ai la couleur d’une rivière, 1865-2015, que je me suis procuré l’été dernier au savoureux marché public de la Petite-Nation, à Ripon, un collectif d’auteurs sous la direction du Comité du patrimoine de Ripon témoigne de la vie dans la Petite-Nation, une région qui abrite plusieurs « poches de pauvreté », sans toutefois aborder directement les traumatismes individuels et collectifs. Ceux-ci sont laissés dans l’ombre ou passés sous silence. On dira que ce n’était pas l’occasion…

Pour sa part, la septième scène de La Robe blanche se poursuit et se termine ainsi :

Par un bel après-midi ensoleillé dans la Petite-Nation, la petite fille se décida à parler. Elle alla trouver sa maman pour lui poser une question : « Maman, pourquoi Monsieur l’Abbé veut toujours baisser ses culottes? »

(Passant de la narratrice à la mère, bouche ouverte et horrifiée. Elle va chercher, cachée quelque part dans le décor, une robe blanche de petite fille de 3 ans, en dentelle, accrochée à un cintre, bien empesée pour qu’elle se tienne bien. Elle la tient devant elle à bout de bras pour symboliser la petite fille à qui elle s’adressera.)

Dans La Robe blanche, il est explicitement question des sévices qu’un abbé d’Ottawa, décédé en 1998 et nommé dans le texte, a commis à l’endroit de l’auteure lorsqu’elle était enfant. Il y est aussi question des réactions et des silences de la famille et de la société, des séquelles physiques et mentales chez l’enfant puis chez l’adulte, d’autres agressions, du mouvement des femmes et du théâtre québécois, et du difficile travail de mémoire entamé par la dramaturge jusqu’à la création de La Robe blanche. Ce travail de mémoire est un travail de guérison par la parole qui se veut à la fois individuel et collectif.

La pièce est écrite « pour une femme qui joue plusieurs personnages : une petite fille de 3 à 5 ans, une mère, un prêtre, une grand-mère, et d’autres ». Dans les notes sur le décor, le costume, les accessoires et le jeu, on lit : « La petite robe blanche permet d’établir un jeu dynamique entre la mère et la petite-fille, celle-ci étant symbolisée par la robe. » Après son introduction dans la scène citée plus haut, l’actrice la porte sur elle, sur son ventre. Cette représentation de l’enfance – plus précisément, de l’enfance fragile, menacée – est archétypale : la robe inhabitée inquiète, elle crée un malaise par sa présence, ou du moins, elle peut le faire pratiquement sans mise en scène. En nommant sa pièce La Robe blanche, Pelletier avertit qu’elle y affrontera sans détour ce symbole, avec tout ce qu’il fait surgir.

Quelques lignes plus haut, dans les mêmes notes introductives, on trouve ces phrases que j’hésite à citer mais qui expriment bien la lourdeur, la gravité et le danger qui semblent avoir marqué les représentations : « Dans un des théâtres, une personne du public a tenté de jeter un sort pour empêcher l’interprète de jouer. Ce théâtre fut désormais hanté par cet acte de sorcellerie et il a fallu écourter le nombre des représentations prévues. Le sacré et le religieux sont interpellés. Les interdits sont puissants : le danger est grand. » L’auteure, qui mentionne de manière élogieuse les travaux de Jean-Jacques Dubois, théoricien du psycho-chamanisme et de la psycho-anthropologie, entend très explicitement briser des tabous. Sur un mode qui se revendique justement du chamanisme, la terrible scène finale décrit minutieusement une agression puis invoque des puissances animalières et telluriques avant de se terminer par cette phrase : « Le premier pas vers la guérison, c’est de prononcer les mots. » La pièce écrite et publiée préserve cette prononciation et encourage à la répéter, à la reprendre, à la faire proliférer.

La Robe blanche de Pol Pelletier est divisée en trois parties et quatorze scènes (les chiffres sont significatifs). Cette pièce concerne de plusieurs manières l’articulation de l’art et de la politique au Québec. Il y est notamment question du mouvement des femmes des années 1970-1980 et du massacre de quatorze femmes à l’École Polytechnique, le 6 décembre 1989. À plusieurs occasions, Pelletier a énoncé publiquement que cet événement constituait un véritable traumatisme collectif qui a mis un terme à une très grande effervescence. Après Polytechnique, en effet,

[l]es créatrices du Québec se taisent ou quittent le pays. Ou meurent. Hélène [Pedneault], où es-tu? Le mouvement des femmes s’arrête. Backlash. Punition. Le patriarcat remet de l’ordre dans sa maison! Si tu prends trop de place, tu seras assassinée, réellement ou symboliquement. C’est clair. Prends ton trou. (Scène 10)

Dans ses considérations sur le théâtre et l’inconscient collectif, Pelletier traite également des « nouveaux prêtres » qui agissent et s’agitent dans le domaine de la culture :

Au Québec, le seul modèle d’homme intellectuel, doué de sensibilité, capable d’apprécier l’ART, est le PRÊTRE! IL N’Y EN A PAS D’AUTRE!

Les hommes québécois ont peu de choix, pauvres eux autres : le modèle du curé, d’une part, ou bedon, le modèle du bucheron, vulgaire, avec sa bière.

– Avez-vous remarqué que Pierre Falardeau, cinéaste et sociologue, jouait au bûcheron grossier pour ne pas passer pour un curé? Il est mort voici peu. –

Avouons que nous avons déjà eu le modèle coureur des bois, un peu sauvage, mais en reste-t-il? Où? (Elle fait des hululements de hibou) Ou-ou-ou…

Voyez-les! L’éventail des prêtres! De Jean-Louis Roux, à la posture ecclésiastique, au puritain et misogyne Robert Gravel, entouré de ses paroissiens dans son Nouveau Théâtre Expérimental, à Claude Saucier avec sa diction de séminariste à Radio-Canada, à Guy A. Lepage avec son fidèle vicaire et sa cour de dévotes… Ah! Monsieur l’Abbé Guy A.! Ah Guy A.! Monsieur l’Abbé Guy A.! Nous avons : soit le style insignifiant, un peu idiot, des Frères des Écoles Chrétiennes – style Jean Charest –, soit la grande assurance des jésuites, cette façon de réfléchir, de discourir, ces gestes… oh ces gestes!…

Notre René Lévesque national, qui faisait un peu prêtre ouvrier, étant quand même René L’ÉVÊQUE! Gaston Miron, Pierre Bourgault, Jacques Parizeau : grands prédicateurs! Bernard Landry, avec son bon visage de chanoine…

Et si nous acceptons un étranger parmi nous et que nous lui donnons des postes d’importance, dans le monde culturel par exemple, cet homme aura l’allure et le langage d’un évêque visqueux et condescendant. Comme Wajdi Mouawad. (Scène 12)

J’ai seulement lu La Robe blanche. Je n’ai assisté à aucune représentation – et après l’avoir lu, je ne sais pas si j’en serais capable. En mai 2011, cependant, j’ai assisté à la mise en scène d’une autre robe blanche sur les planches d’un théâtre montréalais. C’était dans Temps, de Wajdi Mouawad justement. Je n’arrive plus, désormais, à délier ces deux pièces. Pour moi, il est clair qu’elles se répondent, si ce n’est que par cette coïncidence de deux mises en scène d’un symbole qui semble être le même, pratiquement en même temps. Certaines différences entre ces mises en scène suggèrent toutefois que la réponse qui est ici en jeu tient du différend, de l’opposition, de la critique virulente, voire de l’antithèse complète, plutôt que de la complicité ou de l’alliance pacifiée.

La pièce Temps a été présentée au Théâtre d’Aujourd’hui sur la rue Saint-Denis en avril et en mai 2011, après avoir été créée au Trident, à Québec, à l’hiver 2011. Tel qu’indiqué plus haut, La Robe blanche a été créée à Québec en juin 2011. Il est donc tentant de lire la pièce de Pelletier comme une réponse à la pièce de Mouawad. La Robe blanche répondrait à Temps comme un texte en second répond à un original. Cette réponse passerait par cet accessoire crucial qui est aussi un puissant symbole : la robe blanche.

Temps présente une horrible histoire de famille dans le grand mur de Fermont, dressé contre les frigorifiques vents nordiques pour abriter les travailleurs des mines et leurs proches. Une invasion de rats répond dehors au lourd travail de remémoration qui se fait dedans. L’action tourne en effet autour d’une femme adulte rendue muette, lorsqu’elle était enfant, par les agressions répétées de son père, qui souffre désormais de la maladie d’Alzheimer. Or, la maladie du vieil homme lui fait révéler sans filtre ses crimes odieux à sa descendance. À un moment clé, une petite robe blanche est accrochée sur un support devant un amplificateur noir. Le son très fort d’une musique rock – une chanson emportée pendant laquelle on reconnaît la voix de Bertrand Cantat – la fait alors remuer de manière rythmée, les oscillations spasmodiques du tissu symbolisant l’abus violent.

Depuis que nous avons été témoins de cette scène, celle avec qui j’étais allé voir Temps – et avec qui j’avais assisté à la rétrospective du Sang des promesses, avec les pièces Littoral, Incendies et Forêts présentées successivement entre midi et minuit un jour du printemps 2010, au Trident – refuse de voir toute nouvelle création de Mouawad. L’esthétisation de la violence a ici été trop loin, pour de bon. Les accouchements criards du Sang des promesses témoignaient déjà d’une certaine maladresse de l’auteur représentant des actes dont il n’est que le spectateur et l’évocateur, jamais l’agent actif qui peut ressentir dans sa chair de manière précise les gestes et événements mis en scène.

Pour ma part, je suis tout de même allé voir Sœurs, à l’hiver 2015, une pièce pour une seule actrice publiée chez Leméac/Actes Sud avec un titre blanc sur fond rouge; cette couverture me rappelle aujourd’hui celle de La Robe blanche, publiée aux Herbes rouges… Pendant longtemps, j’ai aussi continué à écouter Des visages, des figures, de Noir Désir, un des meilleurs disques que je connaisse – ou connaissais – pour accueillir le printemps, tout comme la longue pièce en spectacle Nous n’avons fait que fuir. Cette prégnance des titres…

Le printemps 2011, c’était très précisément la saison de « l’affaire Cantat-Mouawad », cette vive polémique autour de la présentation à venir du cycle Des femmes au Théâtre du Nouveau Monde, dirigé par Lorraine Pintale, avec Cantat en personne jouant le chœur des tragédies de Sophocle montées par Mouawad. On sait aujourd’hui que ça n’aura finalement pas eu lieu, en 2013, que le cycle Des femmes aura été présenté sans Cantat. Dans La Robe blanche, Pol Pelletier rappelle néanmoins « l’affaire » :

Le Théâtre du Nouveau Monde, notre théâtre national – dirigé par une femme, probablement le seul au monde –, fête son soixantième anniversaire en offrant l’Ancien Monde : Molière, Feydeau – Feydeau, en 2012? –, est-ce vraiment pertinent? Dans des mises en scène de patriarches locaux, toujours les mêmes, et d’un petit roi faisant carrière en France. Aucun texte de femme, aucune metteure en scène femme, et aucune création québécoise! Ce théâtre qui a produit il y a trente-cinq ans la première grande création de femmes du Québec, La Nef des sorcières – dont on ne fait mention nulle part et qui attend impatiemment dans l’ombre – l’ombre –, de réapparaître au grand jour – jour –, ce théâtre a eu l’intention d’accueillir, pour souligner ses soizante [sic] ans, un chanteur français rock qui a battu sa conjointe à mort! (Scène 13)

Ce chanteur français rock, c’est bien entendu Cantat, meurtrier de Marie Trintignant en 2003. Qui est le « petit roi faisant carrière en France »?

Quoi qu’il en soit, ce passage du texte de Pelletier et celui qui dépeint Mouawad en évêque « visqueux et condescendant » me portent à croire que La Robe blanche, mise en scène en juin 2011, constitue au moins en partie une réponse, une réplique directe et puissante à la robe blanche mise en scène dans Temps, la même saison. La lecture la plus simple de cette proposition consiste à voir cette réponse comme une réappropriation du symbole par une dramaturge qui l’utilise pour parler haut et fort de sa propre expérience, de sa propre souffrance, de sa propre enfance, en refusant de laisser un autre récit masculin imaginaire esthétiser des gestes brutaux sans autre réplique que la stupeur.

C’est comme si des coulisses s’élevait une voix disant : « Trop facile, le coup de l’ampli… En vérité, tu n’as aucune idée! » Montant seule sur scène, vêtue de noir, Pelletier porte la petite robe, elle l’attache à son ventre et elle lui parle, elle s’y adresse.

Cette lecture de l’intertextualité selon la chronologie linéaire des premières représentations et des publications n’est ni inintéressante, ni sans doute entièrement fausse. Cette perspective centrée sur la réception fait toutefois l’impasse sur deux dimensions importantes du rapport entre La Robe blanche et la robe blanche de Temps : la chronologie linéaire des créations et des travaux préparatoires, d’une part, et la question du temps et de l’espace informe des archétypes ou des symboles, d’autre part. Selon ces deux dimensions, il me semble que la robe blanche de Pelletier vient avant celle qui est mise en scène par Mouawad. Ici, il ne s’agit pas d’instaurer et de privilégier l’antériorité à tout prix, mais d’éviter de présenter le geste de Pelletier comme uniquement réactif.

Le professeur et chercheur Gilbert David signale, à partir de ses travaux de recherche sur la création des spectacles solos au théâtre québécois résumés lors de la Célébration du 5 mars 2017, que La Robe blanche a été élaborée au cours de deux séries intensives de rencontres de travail à un an d’intervalle, en 2009 et en 2010. Tout porte à croire que le symbole central de la robe blanche est apparu très tôt dans ce processus de création. Pour en être certain, il faudrait toutefois lire les travaux de Gilbert (qui semblent inédits pour l’instant), ou lui demander (en évitant les maladresses), ou encore demander à Pelletier directement (en contournant la gêne). C’est en l’absence à venir d’un accès direct aux personnes de chair qu’un livre comme POL promet d’aider, par l’archive, à entreprendre et à mener à terme de telles recherches, qui restent à faire!

Pour sa part, Temps a d’abord été créée à la Schaubühne de Berlin en mars 2011, à la demande du Théâtre du Trident de Québec qui célébrait alors son 40e anniversaire. Avant les neuf semaines d’improvisations et de répétitions, il n’y avait « rien », selon Mouawad : pas de titre, pas de texte. Les trois dernières scènes auraient été écrites quelques heures avant la première berlinoise. La robe blanche était-elle pour autant un symbole « facile », « accessible », mobilisé dans l’urgence comme une « valeur sûre », à toute vitesse? Sa juxtaposition avec une musique de Cantat était-elle pensée depuis longtemps ou s’est-elle présentée comme un flash à la veille de la première? Surtout, cette seule idée de la robe blanche – qui n’est pas neuve – ne suffit pas à créer une équivalence entre les deux pièces. Il existe en effet plusieurs manières de manier un tel symbole et ses puissances. Or, entre Pelletier et Mouawad, le différend semble précisément tenir à la manière, qui affecte la matière.

Ces questions économiques et ces considérations calculatrices sur les détails et les modalités d’une mise en scène d’un bout de tissu semblent d’emblée exclues, par la teneur et le ton de La Robe blanche, d’une réflexion sur l’œuvre de Pol Pelletier. En tant que femme de théâtre féministe, cependant, Pelletier n’ignore pas l’économie et le calcul qui entrent en jeu dès lors qu’on use (au double sens d’utiliser et d’user, de mobiliser et de ruiner) des puissances d’expression et de symbolisation en public. En dernière analyse, c’est peut-être son choix de la manière ou de la modalité du témoignage qui distingue le plus sa mise en scène et qui explique sa singulière puissance, sensible à même le texte.

Dans La Robe blanche, Pelletier raconte que sa douloureuse remémoration a débuté dans les années 1990 : « Tout a commencé à 47 ans. Lorsque j’ai décidé d’arrêter de boire, définitivement. (Elle soulève son pied droit, puis son genou droit.) Un mois plus tard, j’ai commencé à me souvenir. » (Scène 4) La mise en mots s’est toutefois produite plus tard, à l’occasion d’une invitation du défunt Festival Voix d’Amériques, à Montréal, en 2005. Invitée à parler avec d’autres du « combat contre la langue de bois », Pelletier raconte qu’elle a voulu « écrire sur le rôle de l’artiste dans la société, la relation avec l’État, l’Union des artistes… », mais une « force gigantesque » l’a obligé à écrire « un “autre” texte » (Scène 6). Elle écrit ensuite ceci : « Je décidai de porter pour la soirée une longue robe en dentelle blanche, brodée, longue jusqu’à terre. Comme une première communiante, ou une jeune mariée, virginale. Et sur ma tête, un panache d’orignale. (Tremblements.) » Pelletier n’a pas réussi à porter l’immense panache qu’un ami lui avait fabriqué durant la nuit; elle tremblait trop. Elle se présenta plutôt sur scène avec sa robe, ses feuilles et une branche de bois, qu’elle a cassé à la toute fin de sa performance. Dans la version finale, cependant, Pelletier portait un habit noir, une petite robe blanche sur elle, des souliers rouges, ainsi qu’un grand gant blanc et un grand gant pourpre – ce dernier accessoire symbolisant le costume ecclésiastique.

Pol Pelletier est née en 1947. Si on croit, comme je suis porté à le faire en raison des effets d’authenticité produits sur moi par le texte lui-même, que La Robe blanche est autobiographique au point de mettre en récit sa propre genèse, c’est-à-dire, que la pièce expose les conditions et les aléas de sa propre création en toute franchise, on peut en déduire que c’est très précisément en 1994 que Pelletier a eu 47 ans et s’est souvenu. Elle présentait alors publiquement la troisième version de sa pièce Joie, solo durant lequel elle portait un grand manteau rouge. Le 5 mars 2017, à l’entrée du bel auditorium vitré où a eu lieu sa Célébration, on croisait en entrant la petite robe blanche, suspendue à droite, et le grand manteau rouge, suspendu à gauche. J’aimerais terminer par quelques considérations sur les couleurs, sur l’idée selon laquelle le théâtre est le reflet de l’inconscient collectif et sur la distinction que fait Pelletier entre « le Masculin » et « le Féminin », en appelant de tous ses vœux « la Révolution du Féminin ».

Réfléchissant à La Robe blanche et aux résonances et dissonances qui se tissent entre la robe d’enfant mise en scène par Pelletier et celle mise en scène par Mouawad dans Temps, j’ai bien sûr soupesé le symbolisme classique du blanc, réputé être la couleur de la naissance en Occident et la couleur du deuil en Orient. Songeant que le théâtre est le reflet de l’inconscient collectif, une idée que Pelletier réitère à plusieurs reprises dans La Robe blanche et qui rappelle aussi certains énoncés de Mouawad sur l’art (notamment sur l’artiste comme « scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire des œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables »), il m’a semblé que la mise en scène d’une robe blanche pour mettre en mots des crimes commis par des hommes d’Église québécois renvoyait obliquement à cet autre archétype de l’inconscient collectif d’ici : les robes noires. Il s’agit de celles des jésuites, des missionnaires évangélisateurs et autres « saints martyrs canadiens », bien sûr, qui ont participé à coloniser ce territoire et bien d’autres encore. Il s’agit aussi de la robe des juges, réputés sans lien avec la religion. Mais en retour, méditant ce symbole de la robe noir, il m’a aussi semblé évident que c’était-là l’habit, ou du moins, la couleur par excellence des gens de la scène, des marionnettistes à la chanteuse soliste en passant par les orchestres et les gens de théâtre. Les magistrats et les clercs ne sont-ils pas, eux aussi et de manière fondamentale, des gens de la scène?

Il pourrait sembler évident que le noir touche à ce que Pelletier appelle « le masculin », qui se caractérise par l’usage de la force, la croyance exclusive en la raison et la soif de performance, alors que le blanc touche à ce qu’elle appelle « le féminin », qui se caractérise par l’amour de la fragilité, le corps et l’inconscient (ou le corps qui est l’inconscient), et la compréhension de la souffrance. Il me semble toutefois que les polarités peuvent être inversées, dans la mesure où « le féminin », selon Pelletier, est ce principe qui habite et qui effraie autant les hommes que les femmes et qui est justement ce qui est sombre, ce qu’on préfère garder caché, dans l’ombre des coulisses, « au noir ». Le blanc, couleur totale des aveuglantes lumières du Spectacle et de l’Acclamation césaro-papiste, serait dans ce cas la couleur par excellence du masculin, qui attire et détruit tant les hommes que les femmes.

Ces questions symboliques invitent la spéculation et la recherche de traces porteuses. L’œil à l’affût, les trouvailles peuvent surgir d’un peu partout, des hasards plus ou moins objectifs et des recoins plus ou moins éclairés. Pour ma part, j’ai fait quelques recherches du côté du théâtre de la cruauté, car j’avais un vague souvenir que dans une lettre, Antonin Artaud associait de manière étonnante la mort au vert et au jaune. C’est en fait dans une lettre à Jean Paulhan datée du 4 février 1937, à Paris, écrite au retour de son voyage de 1936 au Mexique – ce long prélude au voyage irlandais de 1937, celui de l’effondrement –, qu’Artaud écrit ceci :

Le vert et le jaune ne sont-ils pas chacun les couleurs opposées de la mort; le vert pour la résurrection, le jaune pour la décomposition, la décadence, et si les coïncidences veulent dire quelque chose vous me permettrez pour finir d’attirer votre attention sur le fait que je vais relater. (Œuvres, Gallimard, Quarto, 2004, p. 762)

Artaud raconte ensuite son passage dans un village des Tarahumaras où il a vu une série de symboles sur les vêtements d’enfants, dont certains étaient très malades. Or, quelques pages plus tôt, dans un des textes qu’il a écrit sur son voyage dans la Sierra Tarahumara et sa recherche des anciens rites chamaniques du peyotl, on retrouve une singulière association du blanc au masculin dans un village semblable.

Dans le texte intitulé « Une Race-Principe », d’abord publié au Mexique en espagnol mais écrit en français, Artaud décrit en effet la vie quotidienne des Tarahumaras, qu’il juge éminemment « philosophiques » car elle est « entourée de symboles » qui relient clairement, selon Artaud, tous les vieux mythes de tous les continents à la nature la plus matérielle et immédiate. Artaud écrit en particulier ceci :

Et le bandeau aux deux pointes dans le dos signifie qu’ils sont d’une race originellement Mâle et Femelle; mais ce bandeau a encore un sens : un sens historique évident. Les Pouranas portent le souvenir d’une guerre que le Mâle et la Femelle de la Nature se sont faite, et les hommes autrefois ont participé à cette guerre où luttaient l’une contre l’autre les forces des deux principes opposés. Et les partisans du Mâle naturel arborèrent la couleur blanche, ceux de la Femelle la couleur rouge; et c’est de ce rouge ésotérique et sacré que les Phéniciens, de race Femelle, ont tiré l’idée de la pourpre qu’ils ont ensuite industrialisée. (Œuvres, pp. 755-756)

Fait intéressant, la couleur pourpre a été considérée « la couleur du sacré » par certains observateurs. Ce fut le cas de l’ethnographe et ami d’Artaud, Michel Leiris, par exemple dans des textes qui ont servi de point de départ au beau livre de l’anthropologue australien Michael Taussig, What Color Is the Sacred? (2009). Je note également que « des Phéniciens », c’était la réponse que Wajdi Mouawad obtenait de sa mère lorsqu’il lui demandait « que sommes-nous? »[1] C’était « le crédo des Libanais chrétiens qui n’avaient plus, pour se définir, qu’une affirmation négative (nous ne sommes par des arabes ni des juifs) ou le souvenir fantasmé d’une civilisation disparue depuis longtemps – ces phéniciens, inventeurs d’alphabet et grands navigateurs – dont il ne subsiste aujourd’hui que des vestiges. » Le pourpre a enfin une place dans les habits rituels de l’Église catholique – c’est en quelque sorte la couleur des évêques, le « violet épiscopal » reprenant le pourpre antique des empereurs romains, qui se distingue du « pourpre cardinalice », en vérité écarlate, mais aussi de la soutane blanche portée par le pape (qui est aussi l’évêque de Rome) et par plusieurs autres membres du clergé. Cette transformation industrielle d’un rouge primordial en pourpre ecclésial pourrait symboliser l’inévitable et répétée « trahison » de la figure révolutionnaire et féminine du Christ (amour de la fragilité, corps/inconscient, compréhension de la souffrance) par l’institution conservatrice et masculine de l’Église (force, raison, performance).

En ces temps de carême, qui calcule comme un pécheur en quête d’indulgences dans l’économie du salut voudra peut-être expier symboliquement les nombreuses pièces de Mouawad vues, appréciées et payées par le passé en contribuant aujourd’hui matériellement à l’héritage de Pelletier. Il s’agit ici d’assurer la transmission d’archives de luttes et de libérations agissantes au moyen de la publication d’un beau et grand livre d’art. Qui s’intéresse « tout simplement » au théâtre qui saisit, mais qui demeure souvent confidentiel, ainsi qu’aux possibilités de sa survie ici-maintenant, voudra peut-être faire l’économie de telles considérations et « juste » participer à la campagne de socio-financement. Quoi qu’il en soit, POL est attendu, pour poursuivre les recherches et ouvrir d’autres pistes!

En conclusion, je soulignerai simplement cette vérité du calendrier : si l’École sauvage parvient à lancer le livre POL à la date symbolique du 5 mars 2018, elle le fera 70 ans jour pour jour après que ce monde ait libéré (ou qu’il ait été libéré de la présence de) Antonin Artaud, mort en vieillard édenté à seulement 51 ans, le 4 mars 1948. On raconte que quelques jours plus tard, le père anti-paternaliste (mais aussi anti-mère, anti-famille) du théâtre de la cruauté, qui n’a peut-être pas « su » être souffrant sans être anéanti, a été entraperçu conduisant son propre corbillard à cheval, au cimetière. J’aime croire que c’était le 8 mars, un peu plus de 150 jours avant le lancement montréalais du Refus global, le 9 août 1948, et un peu plus de 120 jours après la naissance de Nicole Pelletier, le 6 novembre 1947, qui sera connue par le prénom de Pol. La ténacité des ami.e.s d’Artaud a fait que, contrairement aux vœux de la famille, les funérailles n’ont pas été religieuses. Pour moi, cette dernière ténacité à contrer in extremis la reproduction d’un « jugement de Dieu » quand ça compte vraiment fait écho au vif regret exprimé par Pelletier quant au fait que plusieurs écrivaines féministes vieillissantes ont abandonné la plume et la parole publique pour chercher Dieu en privé, à la dernière heure. Pol Pelletier cherche autre chose, sans détour ni compromis.


Note

[1] Wajdi Mouawad, « Une expérience identitaire (cinquième partie) », Relations, no 757, juin 2012, p. 10.

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« Mon coquelicot est plus gros que le vôtre »: la performance de Steven Blaney à Saskatoon

Par Simon Labrecque

Votre acharnement à ériger des phallus factices

Témoigne d’un conformisme anal

À peine camouflé

Les Martyrs de Marde

 

Depuis des décennies, Saskatoon a vu émerger et fleurir une scène punk à la fois modeste et tenace dont l’histoire détaillée n’a cependant pas encore été écrite, tout comme celle de plusieurs villes canadiennes où le slogan « No Future » s’est ancré. Nul doute que les vieux et jeunes punks de la plus grande ville de Saskatchewan ont vécu avec intensité la tenue, dans leur municipalité, du premier débat de la course à la chefferie du Parti conservateur du Canada, le soir du mercredi 9 novembre 2016, c’est-à-dire après qu’on ait annoncé la nuit précédente, ou plutôt le matin même, l’élection fracassante de « The Donald » à la présidence des États-Unis d’Amérique. Ça fait beaucoup en peu de temps pour « des sensibilités de gauche »… Je me dis que ces punks ont au moins pu se réjouir du nombre de candidates et de candidats conservateurs présents à l’unique débat exclusivement en anglais (qui sera suivi de trois débats bilingues et d’un débat exclusivement en français d’ici le mois de mai 2017), soit douze personnes, un nombre qui justifie à lui seul l’usage de l’expression « têtes d’œufs » pour qualifier l’ensemble.

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Les candidates et candidats à la chefferie conservatrice lors du débat de Saskatoon.

Jeudi matin, les médias nous apprenaient que Steven Blaney, député fauconesque de Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis, s’était démarqué du lot à Saskatoon. Outre les comptes-rendus des remarques de Kellie Leitch, avant le débat, sur la possibilité de tirer profit de l’élection de Trump (commentaires qui résonnaient avec ceux de l’ancien chef Stephen Harper, qui en a appelé à la relance du projet de pipeline Keystone XL), on titrait en effet que Blaney avait « attaqué Chong [et] Bernier dans le premier débat des aspirants chefs ». Il a ciblé le premier pour son projet « libéral » de taxe sur les émissions de carbone, et le second, pour son rejet « étroitement idéologique » du système de gestion de l’offre en agriculture. Il s’agit là d’un sujet controversé et apparemment structurant dans la Beauce et dans Bellechasse—Les-Etchemins—Lévis. Cette question de la gestion de l’offre permet en effet à Maxime Bernier de se présenter comme le seul véritable libertarien de la course à la chefferie conservatrice. Elle permet simultanément à Blaney de se présenter comme un conservateur étatiste plus modéré, idéologiquement. Dans l’histoire des idées politiques au Canada, au Québec et dans Bellechasse, Blaney se positionne ainsi près de l’ancien Crédit social qui, par exemple, jugeait nécessaire de soutenir les agriculteurs traditionnels dans une société industrielle, voire postindustrielle (encore en vogue aujourd’hui, ce terme était déjà utilisé par le libéral Jean Lesage au tournant des années 1960). Blaney pourrait peut-être ainsi raviver une vieille série de liens politiques entre les agriculteurs de l’Ouest canadien et ceux des vieilles terres de la Côte-du-Sud, au Québec.

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Maxime Bernier portant le Coquelicot de la Légion canadienne.

Il existe plusieurs façons de se positionner en politique partisane. Les actes sont aussi importants, voire plus importants que les paroles, y compris symboliquement (le symbolique et le matériel s’entremêlant toujours de quelque façon). Si les philosophes du langage ordinaire répètent, depuis les travaux de J. L. Austin sur les énoncés performatifs, que parfois « dire, c’est faire », les sciences sociales soutiennent en principe et en pratique que « faire, c’est dire ». Les concepts de « script normatif » et de « texte social », par exemple, désignent alors la trame d’attentes sédimentées quant à ce qui peut être dit en actes, par qui, où, quand et comment. Qu’en est-il de la performance de Blaney à Saskatoon? Qu’a-t-il dit et comment s’est-il positionné, en actes? Pour cette lecture pragmatique, il est utile de prêter attention à la tenue vestimentaire de l’ancien ministre de la sécurité publique, tenue qu’on supposera raisonnée pour l’occasion.

C’est donc le cou serré par sa bonne vielle cravate carottée rouge, noire et blanche – « bonne vieille » car déjà aperçue dans le passé –, avec une chemise blanche et un veston noir très classiques, que Blaney s’est présenté sur scène à Saskatoon. Le débat ayant lieu le 9 novembre, 48 heures avant le Jour du Souvenir, chaque candidate et chaque candidat portait au revers gauche, « près du cœur », un coquelicot rouge. À mon sens, c’est essentiellement par sa façon de porter le coquelicot que Blaney, qui avait la chance de se retrouver au milieu de la douzaine de candidates et de candidats formant une ligne droite, a tenté et a réussi à se démarquer du lot. En effet, l’ancien ministre des anciens combattants ne portait pas sa fleur du Souvenir avec nonchalance et inattention, comme plusieurs qui le font peut-être simplement par habitude, par un patriotisme que je dirais de basse intensité. Ceteris paribus, Blaney a choisi la flamboyance raisonnée.

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Steven Blaney portant un sâpré gros coquelicot qui semble être la vraie fleur.

D’une part, comme la journaliste de CTV News Laura Payton l’a remarqué quelques minutes après le début de sa couverture du débat, Blaney a choisi de porter un « coquelicot énorme » (enormous poppy). Selon mes recherches, ce coquelicot ne provient pas de la Légion canadienne, qui agit officiellement comme « gardienne du Souvenir » depuis 1948. À tout le moins, la Légion n’en produit pas de semblables à grande échelle. Outre le petit Coquelicot (marque déposée) en plastique, porté par l’ensemble des candidates et candidats à la chefferie conservatrice et apparemment par environ la moitié des citoyennes et citoyens canadiens dans les jours précédant le 11 novembre, ou le 11 novembre même, il semble que la Légion produise seulement deux autres modèles. En effet, dans le Manuel du coquelicot mis à jour en avril 2016, à la question « [e]xiste-t-il d’autres types de coquelicots », on donne cette réponse :

La légion a actuellement une épinglette du coquelicot en métal avec les mots « Nous nous Souvenons » sur une bannière inférieure. Un coquelicot autocollant tout à fait approprié pour les vêtements est aussi offert. (p. 42)

La fleur portée par Blaney à Saskatoon donne en fait l’impression de ne pas être en plastique, mais bien d’être la véritable fleur coupée, papaver rhoeas. Cette possibilité – peu importe la vérité, c’est d’abord cette impression qui compte en contexte médiatique – signale un souci accru du Souvenir, surtout en comparaison avec les autres candidates et candidats qui portent la fleur usuelle, normale, distribuée par la Légion chaque année. Sur la page Wikipédia de Blaney, on peut d’ailleurs le voir portant un coquelicot très similaire à Québec, en 2014. Constance dans l’élégance?

D’autre part, Blaney a confirmé qu’il faisait bel et bien un usage raisonné, ostensible, du coquelicot en y consacrant sa dernière intervention de la soirée. Alors que les candidates et candidats pouvaient dire un dernier mot, Blaney a choisi de pointer directement son gros coquelicot et d’affirmer clairement que « nous sommes tous ici grâce aux gens qui ont servi dans les forces armées ». En choisissant un vrai coquelicot, ou ce qui lui ressemble infiniment plus que les autres coquelicots visibles au même moment, Blaney a peut-être rappelé un ancien usage aux gens d’un certain âge, sinon aux vétérans qui savent peut-être mieux que d’autres l’histoire de ce symbole. Dans la revue militaire canadienne 45e Nord, la journaliste spécialisée Nathalie Corneau rappelait récemment ceci :

À une certaine époque, il était possible de porter sur soi un vrai coquelicot. Mais, avec l’engouement des militaires, vétérans, familles et amis de porter un coquelicot pour commémorer le sacrifice des soldats canadiens, impossible de disposer d’une quantité suffisante de petites fleurs symbole, afin d’accommoder tout le monde. Alors, c’est à ce moment que les militaires de l’armée, de la marine et de l’aviation qui avait été blessés durant la guerre, mirent la main à la pâte afin de confectionner des coquelicots. C’est après la Deuxième Guerre mondiale que les coquelicots que nous portons aujourd’hui furent fabriqués.

À tout le moins, Blaney a fait un effort supplémentaire, un acte symbolique qui s’est désigné lui-même comme tel à la vue du public en ne mettant pas seulement en jeu le symbole ou le signe du coquelicot rouge du Souvenir, mais la matière même de ce signe.

Kellie Leitch portant le rouge canadian qui est aussi la couleur du Souvenir

Blaney a signalé en actes qu’il préfère le produit d’une graine plantée et cultivée avec soin et attention, une délicate fleur qui a vécu et qui retournera bientôt à la terre, plutôt que le plastique industriel indécomposable. En mettant de l’avant cette « matière vive », la vie même dans sa fragilité et sa finitude (vieux trope de la symbolisation florale), Blaney se démarque de surcroit de sa principale adversaire sur le plan de l’« identité » et de la mise de l’avant des « valeurs canadiennes » dans la campagne à la chefferie. Kellie Leitch avait fait le choix audacieux de porter un flamboyant habit rouge en plus d’un coquelicot standard. Ce choix risquait toutefois de donner l’impression qu’elle ne portait pas le coquelicot. Blaney signalait symboliquement qu’il ne prendrait jamais un tel risque symbolique, lui qui est de surcroit constant dans son choix de coquelicot.

Malgré les apparences, il me semble peu probable que la tenue, le geste et les paroles de Blaney à Saskatoon aient eu pour objectif de s’adresser directement aux anciens combattants. Ceux-ci, en effet, ont subi de nombreuses coupures sous les derniers gouvernements du Parti conservateur, y compris lorsqu’il était ministre des anciens combattants. Des groupes ont dénoncé la réduction des services directs offerts aux vétérans (réduction justifiée officiellement en raison d’une « diminution de la demande », elle-même due au vieillissement et au décès de plusieurs anciens combattants), allant parfois jusqu’à parler de trahison conservatrice. Blaney leur tend peut-être la main, signalant qu’avec lui, les choses seraient différentes. Toutefois, il me semble plus plausible de considérer qu’il dit autre chose, ou en fait, qu’il s’adresse en vérité à d’autres : aux membres en règle du Parti conservateur qui voteront en mai 2017 et qui se soucient de la capacité du ou de la prochain(e) chef(fe) à rejoindre, à toucher l’électorat canadien dans son ensemble.

Dans l’imaginaire conservateur 2.0, c’est-à-dire dans le Parti conservateur tel qu’il a été reconstruit par Harper au cours des années 2000, la politique est une activité inextricablement matérielle et symbolique. Une chanson empathique adoptant le point de vue d’un Afghan qui doit faire face à l’armée canadienne envahissant ses terres devient en un instant un éloge des Talibans. Les coupures à l’aide directe aux anciens combattants sont accompagnées d’une augmentation significative des fonds destinés au Souvenir. Plus abstraitement, la logique de la valeur capitaliste, ancrée dans la matérialité, n’est pas l’antithèse de la logique du don et du défi, de l’échange symbolique, comme l’a laissé entendre Jean Baudrillard à une certaine époque, mais bien son envers le plus intime, son double indénouable, comme le même Baudrillard l’a plus tard énoncé. En politique partisane, il faut tenir ensemble ces deux plans, montrer, ou laisser croire à, une maîtrise de ces deux logiques, puisque l’État existe et agit à l’intersection des corps et du langage.

trudeau-coquelicot

« Mon coquelicot est le plus gros au pays. »

Celui qui a le plus gros coquelicot, présentement, même si, ou plutôt précisément parce que c’est une simulation, un simulacre électronique de coquelicot rendu possible par les nouveaux médias sociaux, c’est assurément le premier ministre libéral Justin Trudeau.

En se montrant à Saskatoon avec une délicate fleur véritable (ou un symbole qui en a toutes les apparences), avec un coquelicot du Souvenir plus gros et vivant que les autres, Blaney se montre plus élégant que Trudeau sur sa page Facebook. En traversant le fleuve Saint-Laurent à la nage à plusieurs reprises, en le « prenant d’assaut », Blaney montre également que malgré son âge légèrement plus élevé, il peut relever le défi que Trudeau lance régulièrement à la classe politique sur le plan de l’athlétisme. Reste à voir si cette maîtrise affichée des jeux symboliques saura toucher le Parti conservateur, qui rechignera peut-être aux excessives propositions de Blaney sur la découverture obligatoire des visages à travers le pays.

Si le diable est dans les détails, ne plongeons pas plus longtemps notre regard vivant dans le cœur sombre et rougeoyant de celui qui « aime [s]on lait canadien », car il pourrait nous faire faner comme un coquelicot véritable avant même la fin du Jour du Souvenir.

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Re-rejouer les crimes: supplément à la Parenthèse de Pierre Legendre sur la fonction rituelle de la presse

Par Simon Labrecque

« Est-ce que vous prenez votre pied en l’écoutant parler? », demande le mari d’une des victimes au public fasciné par la tragédie. Et le public écoute mais ne répond pas.

Isabelle Porter[1]

legendre-cabo-lortieDans son livre Leçons VIII. Le crime du caporal Lortie. Traité sur le père, publié en 1989 chez Arthème Fayard puis réédité en 2000 chez Champs – Flammarion (réédition de poche à laquelle je me réfère), l’historien du droit Pierre Legendre – étudiant du champ de « l’anthropologie dogmatique », psychanalyste des « montages institutionnels » dont nos sociétés héritent depuis le droit romain et le droit canon – insère une Parenthèse entre le Chapitre II (« Au cœur du procès Lortie : l’enjeu de raison. Remarques sur le meurtre du fils et la question du père ») et le Chapitre III (« L’attentat du 8 mai 1984, à l’Assemblée nationale du Québec »). La Parenthèse s’intitule « Rejouer les crimes. Note sur une fonction rituelle de la presse » (pp. 95-99). J’aimerais d’abord rendre compte de cette note sur l’après-coup immédiat du crime et des procès, puis la supplémenter d’un inventaire partiel, d’une mise à jour permettant de réfléchir à la fonction commémorative de la presse plusieurs années après le crime et les procès du caporal Denis Lortie. Cette brève étude de la « réception » du cas Lortie dans les médias donne à penser une modulation de plus longue durée de ce que Legendre appelle le « bénéfice de légalité » parfois produit par la mise en récit journalistique ou mythologique.

 

Fonction rituelle dans l’après-coup immédiat

Dans sa Parenthèse, Legendre énonce que la presse « interprète » les crimes en procédant à « l’appropriation du forfait, c’est-à-dire un essai de socialisation de l’acte, en l’occurrence de l’acte maudit et fascinant, le meurtre » (p. 95). Cet acte porte en lui la dimension de « l’imparlable » qui fonde l’ordre légal. Par la mise en récit du meurtre ou de l’inceste, interdits fondamentaux, la presse écrite ou parlée met en scène « ce dont on ne peut parler »; elle lui taille une place dans l’ordre du discours comme ce qui échappe à la représentation exhaustive par les mots (inclusion par exclusion). Dans ce cas-ci, l’imparlable tient du parricide, Legendre insistant sur l’énoncé célèbre de Lortie : « Le gouvernement du Québec avait le visage de mon père. » Le crime pour lequel Lortie a été condamné à la prison à vie avec possibilité de libération conditionnelle consiste à avoir tué trois personnes par balles, en plus d’avoir blessé treize personnes lors de l’assaut délirant de la Citadelle de Québec puis du parlement.

caporal-lortieLe crime de Lortie a d’emblée offert aux médias « un matériau facile à traiter », selon Legendre, puisqu’il s’est déroulé dans un lieu hautement symbolique, codé et médiatisé. Cela a d’ailleurs rendu possible son enregistrement vidéographique (images devenues célèbres, si ce n’est que pour le lancer du dentier dans les teintes contrastantes du treillis militaire et du siège bleu du président de l’assemblée). Ces images seront présentées à l’accusé lors du deuxième procès, au cours duquel Lortie témoigne pour la première fois et au terme duquel il est trouvé coupable et condamné. Par cette projection éprouvante, l’institution judiciaire aura participé à faire de Lortie un sujet non-délirant (pp. 124-131) en lui montrant son délire, sa « sortie du sillon » (p. 105), comme un moment insensé, un geste de déraison.

Legendre s’intéresse surtout à la presse écrite et note

[qu’]à la lecture des journaux, qui récapitulent les faits et suivent les étapes de la procédure judiciaire, on perçoit bientôt, après l’épuisement des stéréotypes (par exemple, l’insécurité), que ce crime théâtral suscite autre chose que la vaine curiosité de badauds et qu’il se joue, pour chacun de ceux auxquels la presse s’adresse, une partie serrée, sa propre partie face à l’irrévocable du meurtre accompli (p. 96).

Pour le Normand, « [t]oute mise en scène du crime est mise en scène du principe de causalité ». Qu’est-ce qui a mené à la transgression de l’interdit, dans ce cas? En vérité, « chaque crime est exemplaire dans une répétition, et cette répétition ne peut être parlée que dans les formes, au sens rituel du terme ». La causalité dont il est question « échappe à la démarche du type scientifique », bien qu’elle puisse être objectivée par le récit, car elle est alors « d’essence légaliste et dogmaticienne ». Cette causalité n’est donc pas une affaire « privée », mais dépend plutôt des « montages de la justice » (p. 97), de la Référence fondatrice en rapport avec les interdits primordiaux.

Même si elle cède parfois aux récits de « privatisation » du crime, la presse procure ce que Legendre nomme un « bénéfice de légalité » homologue au produit des mythologies qui montrent « la scène du meurtre accompli » dans un processus de mise à distance du « sujet » lecteur ou auditeur (p. 98). C’est là la fonction rituelle de la presse et du mythe :

Grâce aux comptes rendus, progressivement plus nuancés et élaborés, le rédacteur travaille à penser l’abîme qui n’a pas eu lieu pour lui, il fait entrer dans un discours ce qui, pour lui-même, se propose comme irreprésentable; autrement dit, la scène mythologique prend pour lui consistance. Socialement, à l’échelle de la communication où la Référence fondatrice du système de légalité est en position de Tiers pour tous les discours, la presse tient un rôle de médiateur, qui, en rendant le crime humainement plausible à chaque sujet, facilite l’exercice de la fonction dévolue à l’institution judiciaire. Alors celle-ci peut être sollicité sur un mode non gestionnaire, ni pour exercer la vengeance primaire (coup contre coup), mais pour faire prévaloir l’interdit comme tel. Si un meurtre a été scéniquement réinscrit dans la parole sans exploitation parodique, la justice a quelque chance d’être autre chose qu’une machine à gérer la peur sociale et subjective. À l’occasion du second procès de Lortie (janvier 1987), la presse du Québec semble avoir franchi le pas (pp. 98-99).

arthur2Legendre avait rappelé, peu avant, que la presse n’était pas tout à fait rendue à ce stade dans l’après-coup immédiat du crime. Il mentionne en effet un « incident scandaleux », aujourd’hui oublié, lorsque la presse a pris au sérieux le contenu propositionnel du délire que Lortie avait enregistré sur cassette et déposé à la station de radio CJRP, à l’intention de l’animateur André Arthur, quelques minutes avant de lancer son assaut. Après une journée de couverture radiophonique en direct et l’arrestation de Lortie, Arthur et son équipe avaient diffusés la cassette sur les ondes et ainsi publicisé le délire de Lortie. On l’y entend, dans des niveaux de langage hétérogènes et d’une voix étouffée, peu assurée, mentionner son désir de détruire le Parti québécois, qui selon lui menace la langue française et favorise le mépris des francophones par les Canadiens anglais, ainsi que sa peine face à la destruction des beautés naturelles du Québec et sa colère jumelée d’incompréhension face au prix « trop élevé » de l’électricité nationalisée en comparaison avec « ce qu’ils paient aux États-Unis ». Selon Legendre,

le Québec, à l’occasion du crime de Lortie, a connu un incident, lui aussi scandaleux, mais vite surmonté. Il a été signalé qu’une station radio anglophone de Montréal s’était imprudemment jetée sur les propos délirants de Lortie, rapportés dans les heures qui suivirent son arrestation. Un sondage maison auprès de mille auditeurs, sur les mobiles ainsi supposés du tueur, donna ce résultat : l’immense majorité se disait d’accord avec les motifs qui avaient poussé Lortie à venir « éliminer » les députés et ministres du gouvernement; le Premier ministre Lévesque déplora ce « climat animal », la station présenta des excuses et la page fut tournée. À la décharge des auteurs d’un tel incident, je note ceci : la précipitation des médias modernes est la réplique d’une demande humaine élémentaire, à savoir que le meurtre – l’acte limite pour la représentation – exige interprétation, une prompte reprise sociale dans la parole (p. 97).

Pour que la fonction rituelle d’interprétation produise un « bénéfice de légalité », cela prend un certain temps. Cela semble aussi requérir l’intervention de l’institution judiciaire comme manifestation de la Loi et de la Raison, couple de notions que Legendre lie à la figure du Père mythique, métaphore ou abstraction qui ne doit pas être confondue avec « le Père de la horde incarné qui ne connaît aucune limite », tyranneau comme le père réel de Lortie, à qui le fils craignait de ressembler une fois devenu père à son tour.

 

Fonction rituelle dans la commémoration médiatisée?

Vingt-sept ans après la rédaction de la note de Legendre, plus de trente ans après le crime lui-même, qu’en est-il de la fonction rituelle de la presse dans le cas Lortie? Rejoue-t-elle le crime, et si oui, de quelle(s) façon(s)? Tenter de répondre à ces questions requiert d’abord de prendre acte des modalités de la présence ou de l’absence du nom de Denis Lortie dans la presse québécoise. Or, c’est principalement d’absence qu’il semble s’agir depuis la fin des procédures judiciaires.

 

Écritures déliées

Il y eut certes le livre de Legendre, publié en 1989. Dans le « Carnet du chercheur » de son livre Le procès Guibord ou l’interprétation des restes (Tryptique, 1992, p. 179), Robert Hébert écrivait la même année : « On annonce la parution de Pierre Legendre, Le crime du caporal Lortie. Traité sur le Père, Paris, Fayard, 1989. Surprise! L’intérêt d’un matériau très local. J’en parle dans mes cours depuis 4 ans. Le dentier de Lortie reviendra-t-il de Paris enrobé dans la grande théorie Psychanalyse-et-Droit? » La crainte était en bonne partie fondée… Les lectures venues après ont souvent reprises celle de Legendre.

Il y eut également la sortie du livre J’étais la femme du tueur : le récit de Lise Levesque, épouse du caporal Denis Lortie, écrit par Dominique Fournier et publié aux Éditions des Nations en 1996, peu après le dixième anniversaire des événements.

25317-henri-chasse-alexis-martin-fontPlus tard, dans un autre registre – et outre les mentions dans des thèses en psychiatrie ou en droit, sans parler des usages du nom Lortie dans des comparaisons avec d’autres crimes plus ou moins similaire –, il y eut l’écriture de la pièce Lortie de Pierre Lefebvre, mise en scène par Daniel Brière et le Nouveau Théâtre expérimental avec Alexis Martin et Henri Chassé en novembre 2008 à l’Espace libre, à Montréal. La pièce a été couverte en détails dans les revues culturelles québécoises, dont Hors Champ et Spirale. Lefebvre a affirmé avoir travaillé dans un rapport étroit avec l’analyse de Legendre.

Entre ce dernier événement et les deux premiers, il y a également eu l’écriture et la présentation de la pièce Meurtre de la française Martine Drai, construite à partir du livre de Legendre et présentée au Théâtre Périscope à Québec à l’automne 2003, à quelques minutes à pied de l’Assemblée nationale. La pièce a été couverte dans les journaux, dont Le Devoir et Voir.

Dans tous ces cas, il s’est agi de re-présenter le crime dans les genres analytique, biographique et théâtral. Il s’est agi d’interpréter, de réinscrire « dans la parole » ce qui serait en principe « imparlable ». Le rythme de ces réinscriptions ne semble obéir qu’au hasard des humeurs.

 

Anniversaires objectifs

8 mai 1984 québecEntre le livre de Legendre et la pièce de Lefebvre, il s’est toutefois tenu un événement intéressant en raison de son objectivité : le vingtième anniversaire du crime, en 2004. Cet événement est intéressant précisément parce qu’il donna lieu à très peu de prises de parole.

La plus remarquable, selon moi, fut celle de l’animateur André Arthur, le 7 mai 2004, sur les ondes de CKNU à Donnacona. Arthur, en effet, a choisi de rediffuser près de quarante minutes d’extraits de la couverture radiophonique dans laquelle il joua un rôle capital le 8 mai 1984. Dans ce montage aujourd’hui archivé en ligne sur le site RadioEgo, Arthur a choisi d’inclure des extraits de la cassette de Lortie, qu’il avait diffusé à CJRP. Cette prise de parole par l’archive est précédée et suivie de commentaires « en direct ». Arthur rappelle, rêveur, que le jour du crime, « pour une journée », l’ensemble du Québec a vibré au son de la radio de Québec, le réseau Radiomutuel basé à Montréal ayant préféré lui céder les ondes après avoir tenté de centraliser la couverture des événements. Arthur insiste par ailleurs sur un oubli dans la commémoration : des agents du Service de police de la ville de Québec se seraient précipités sur la colline parlementaire à partir de la haute et de la basse ville le matin du 8 mai 1984, avant même que les agents de la Sûreté du Québec interviennent et demandent aux premiers de « faire de l’air ». L’animateur invite alors ses auditrices et auditeurs à l’aider à retrouver ces policiers municipaux courageux, pour vérifier s’ils ont été honorés par les autorités – son pressentiment étant qu’ils ont été oubliés pendant vingt ans. Ne s’agit-il pas là d’une tentative de produire un autre « bénéfice de légalité », moins au profit de l’institution judiciaire que de son bras armé?

Lorsqu’il interviendra par téléphone sur les ondes de CIQI, à Montmagny, à l’occasion du trentième anniversaire des événements, le 7 mai 2014, après la rediffusion du montage qu’il aurait préparé « pour le quinzième anniversaire », selon l’animateur, Arthur répétera cette histoire, affirmant ne pas avoir eu de nouvelles de ces policiers municipaux au cours de la dernière décennie. Le lendemain matin, 8 mai 2014, toujours sur les ondes de CIQI, Arthur répondra à la couverture médiatique du trentième anniversaire, ainsi qu’aux questions de quelques auditrices et auditeurs. Dans le Journal de Québec, un certain Pagé de la police de Québec aurait confirmé le récit et insinué que rien n’avait été fait pour honorer les patrouilleurs évincés par la SQ. Arthur insiste par ailleurs pour démentir le récit « péquiste » selon lequel il aurait attendu avant de remettre la cassette aux autorités compétentes, précisant que la Sûreté du Québec leur avait plutôt répondu de contacter la police municipale de Sillery lors de leur appel initial. Enfin, Arthur énonce que pour lui, Lortie est « un malade mental », « correct » s’il prend ses médicaments, « fou » s’il ne les prend pas, qu’il ne lui a jamais parlé et qu’il n’a aucun désir de le rencontrer.

Le 7 mai 2014, Dominic Maurais à CHOI, à Québec, diffuse lui aussi le montage préparé par Arthur et son équipe, en le préfaçant de quelques commentaires sur le « vrai » journalisme de l’époque, « avec des machines à écrire et des annuaires téléphoniques ». Maurais s’est par ailleurs entretenu avec J.-Jacques Samson, du Journal de Québec, qui était dans la salle de presse de la colline parlementaire le 8 mai 1984 et qui est toujours ébranlé par le souvenir des événements. Le 7 mai 2014, l’animateur Yves Landry, sur les ondes de sa radio internet, s’est pour sa part entretenu avec le psychiatrie Pierre (« Doc ») Mailloux, qui a évalué Lortie et témoigné lors de deux procès. Le lendemain, Mailloux a par ailleurs fait quelques commentaires à LCN dans l’émission de Denis Lévesque qui le questionnait sur les critiques d’anciens policiers à l’encontre du travail généralement admiré du sergent d’armes René Jalbert, qui avait engagé le dialogue avec Lortie dans le Salon bleu. Mailloux qualifie plutôt son intervention d’exemplaire, soulignant qu’en tant que « mercenaire », Jalbert avait l’habitude d’interagir avec des hommes armés délirants, des psychotiques à apaiser.

Le discours de la maladie mentale domine assurément l’interprétation du crime de Lortie. Cela a pour effet de réduire l’événement singulier à une répétition passablement familière. Pour Christian Saint-Germain, dans Le nouveau sujet du droit criminel. Effets secondaires de la psychiatrie sur la responsabilité pénale publié chez Liber en 2015, il semble que le cas Lortie a surtout le mérite d’avoir donné lieu à l’analyse de Legendre sur les rapports concrets entre le Tiers symbolique, la Loi et la Raison. Saint-Germain juge nécessaire, trente ans après, de supplémenter cette analyse d’une problématisation de l’aspect « métabolique » de la subjectivation contemporaine par les psychotropes thérapeutiques, nouveau Tiers pharmaceutique.

 

Dogmatique du Québec actuel

En guise de préparation à l’anniversaire du second procès de Lortie (janvier 1987), j’imagine un singulier séminaire : une lecture collective et publique, du Crime du caporal Lortie. Traité sur le père, d’une couverture à l’autre, suivie de discussions critiques. Peut-être que cette lecture saura faire voir les ressorts par lesquels, à leur façon et selon leurs engagements, des intervenants comme Mailloux et Arthur produisent – parfois ensemble – ce qu’il faut sans doute nommer une « anthropologie dogmatique » du Québec actuel. Lire ou relire Legendre sur Lortie pourrait permettre de participer à l’analyse de nos montages institutionnels, en incluant le rôle qu’y jouent des présences médiatiques qui sont plus souvent « dénoncées » que pensées ou réfléchies. Cela est important, précisément parce que ces présences réactivent la commémoration – on ne saurait, par principe, leur laisser l’entièreté du champ de la mémoire et du souvenir.


Note

[1] « Denis Lortie et la prostitution juvénile », Le Devoir, 8 novembre 2003, p. A9.

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Symbolisation et translatio studii: miniature supplémentaire sur Eric Voegelin

Par Simon Labrecque | ce texte est aussi disponible en format pdf

…icelle nostre saincte foy a esté semée & plantee en la Terre saincte qui est en Asye à l’orient de nostre Europe : Et depuis par succession de temps apportee & divulgee jusques à nous, & finalement à l’occident de nostredicte Europe à l’exemple dudict soleil portant sa chaleur & clarté d’orient en occident…

Jacques Cartier, prologue à la deuxième relation, Voyages.

 

À l’occasion d’une miniature récente sur les rapports entre la traduction linguistique et le concept de translatio imperii, j’ai brièvement évoqué l’abandon par Eric Voegelin du projet d’une histoire des idées politiques et sa substitution par une étude de « l’histoire de l’ordre et l’ordre de l’histoire ». Cette réorientation de Voegelin remet moins en cause le trope de la translatio imperii que celui, associé, de la translatio studii, selon lequel le centre mondial ou la somme vivante du savoir (ou de l’étude) d’une époque entière se déplace territorialement avec le temps. Dans ce récit, la connaissance (surtout celle des « choses spirituelles ») progresserait principalement d’est en ouest, à l’image du soleil, comme en témoignent les mots de Cartier cités en exergue. L’historiographie des idées politiques fait généralement débuter cette monumentale translation géographique de la luminosité d’Athènes ou de Jérusalem, voire de Sumer, puis la fait passer par Rome, Paris, Londres, Princeton, Los Angeles… avec quelques détours par Amsterdam, Berlin ou Moscou, selon la perspective. Risquerait-on l’affirmation d’un tour complet, jusqu’à Tokyo ou Beijing? D’aucuns préfèrent affirmer que la translatio studii contemporaine s’est enfoncée dans la profonde vallée californienne pour mieux se projeter dans le cyberespace, alliance verticale entre l’atmosphère et le fond des mers, les satellites et la silice, dont la condition de possibilité matérielle est l’éternel réactivation de la volonté de puissance électrique.

 

1

Dans ses Réflexions autobiographiques enregistrées à Palo Alto en 1973, sur fond de bruits de moteur à deux temps de tondeuse à gazon, Voegelin raconte qu’il a dû renoncer aux idées en tant qu’objets d’une histoire renvoyant à une autre réalité que la réalité vécue[1]. Au cours des années 1940, il est apparu de plus en plus clairement au politologue originaire de Cologne et formé à Vienne qu’il n’y a pas d’autre réalité que celle qui est vécue.

Le centre de mon intérêt se déplaça ainsi des idées aux expériences de la réalité, lesquelles s’exprimaient dans toute une série de symboles. Cela ne signifiait pas pour autant que le problème des idées avait tout simplement disparu : il était bien présent, mais je ne découvris que progressivement en quoi il consistait. Un point important, par exemple, qui se clarifia au cours des années, consistait à comprendre que la transformation des symbolisations des expériences originelles en doctrines avait pour conséquence une déformation de l’existence si le contact avec la réalité vécue était perdu et si l’usage des symboles linguistiques engendrés par les expériences originelles avait dégénéré en un jeu plus ou moins vide. Je ne découvris que relativement tard, dans les années 1950 et 1960, des symboles patents d’une telle déformation. Je n’avais pas clairement pris conscience, par exemple, du fait que le terme de métaphysique n’est pas un terme grec, mais une déformation arabe du titre grec d’Aristote meta ta physica; que Thomas l’avait repris aux Arabes et employé pour la première fois dans une langue occidentale dans l’introduction à son Commentaire de la Métaphysique d’Aristote; et que depuis lors il existait une science étrange nommée métaphysique. En conséquence, la critique pas tout à fait injustifiée qu’avaient adressée les penseurs des Lumières et le premier positivisme à de telles doctrines métaphysiques ne concernait pas du tout les problèmes de la philosophie classique. La philosophie classique n’était pas très connue à l’époque et elle ne l’est toujours pas aujourd’hui du fait que le cliché métaphysique est devenu une formule magique qui permet de jeter une ombre sur toute l’analyse philosophique au sens classique[2].

Ces remarques sont doublement porteuses pour une réflexion sur les rapports entre traduction et pensée politique. D’une part, Voegelin donne l’exemple historique d’une division du travail de la pensée rendue possible par les aléas d’une traduction linguistique. D’autre part, il place une seconde forme de traduction – la symbolisation – au cœur de la pensée politique en énonçant que « la réalité, dont on fait l’expérience et qu’on symbolise comme telle au cours d’un processus croissant de différentiation, est la substance de l’histoire »[3]. (La symbolisation est une traduction, une transformation de signes en d’autres signes, plutôt qu’une mise en signe originelle, car il y a toujours déjà des signes; l’expérience est fondamentalement auto-interprétative, selon Voegelin.) L’affirmation moniste de la réalité peut sembler banale, mais elle contredit radicalement le postulat tenace de « deux réalités » comme fondement de l’histoire des idées, cette « évolution conceptuelle secondaire, qui avait commencé avec les stoïciens pour s’intensifier au cours du haut Moyen Âge et qui s’était déployée de façon radicale depuis le XVIIIe siècle »[4]. C’est la symbolisation comme traduction que j’aborde dans cette miniature, entre autres parce que Voegelin considère la perte du « contact avec la réalité vécue » comme l’élément clé de la problématique qu’il nomme Hitler et les Allemands[5].

 

2

L’histoire des idées telle qu’elle tend à être répétée, oralement et textuellement, se caractérise par ce que Dalie Giroux a décrit comme « une stagnation cognitive formidable qui découle de la prégnance des effets divers de la distinction entre monde-langage et monde-monde, comme s’il n’y avait dans toute l’histoire du vivant de maîtres que Platon, Hume et Marx, et Hegel. Quelques statues attendent encore d’être déboulonnées »[6]. Je compte Voegelin parmi les sapeurs car, bien qu’il admira Platon, il s’attaqua au monolithe hégélien en analysant la création moderne d’une « Seconde Réalité » (celle des « ères de l’Esprit », de l’« Idée », etc.) comme un véritable acte de sorcellerie[7].

Parmi ceux qui ont fabriqué la distinction entre « monde des idées » et « monde réel » dans des textes que nous continuons à lire, à faire lire, à traduire et à discuter, on retrouve assurément les représentants de l’idéalisme allemand. Courant, mouvement, tendance ou école aux ramifications incertaines (le matérialisme n’est-il pas un autre idéalisme?), réputé fort jargonneux dans l’écriture aux tendances impérialistes, le réseau idéaliste est associé au travail d’universitaires ayant vécu le passage du XVIIIe au XIXe siècle et ont pour la plupart affirmé prendre acte de la révolution française en politique et de la révolution kantienne en philosophie. Ils sont les continuateurs auto-désignés du projet critique qui chercha à délimiter les pouvoirs de la raison pour mieux en assurer le libre déploiement.

Parmi l’ensemble poreux de ces « idéalistes allemands », il me semble particulièrement utile d’aborder le travail de Johann Gottlieb Fichte, idéaliste et nationaliste notoire. Pour saisir l’enchevêtrement de ces deux engagements, il suffit de lire les Discours à la nation allemande, prononcés par Fichte à Berlin à l’hiver 1807 et publiés en 1808. La capitale prussienne était alors occupée par la Grande Armée de Napoléon, en route vers la Russie – une translatio imperii qui ratera définitivement quelques années plus tard, après le décès hâtif de Fichte au début de la cinquantaine. Dans son quatrième discours, en particulier, le père du « Moi absolu », penseur du « langage pur », présente la singularité de la nation allemande, ce qui la distingue des autres et d’abord des nations « néo-latines », donc de la française. Cette singularité allemande a trait à la langue comme espace et matière, comme mode de symbolisation de l’expérience. En cela, cette singularité relève d’un processus proche de la translatio studii, bien que Fichte n’emploie pas l’expression latine.

 

3

Tout comme le peuple grec de l’Antiquité, la nation allemande (Fichte utilise bien le mot nation, d’origine latine) se caractériserait par le fait qu’elle parle et possède depuis longtemps une langue qui lui est propre, native ou autochtone, plutôt qu’une langue d’origine étrangère, barbare ou foraine. Plus précisément, la langue allemande telle que Fichte en fait l’expérience « retient » quelque chose de propre ou d’originel, alors que la langue de plusieurs autres nations « adopte » quelque chose d’impropre, venu d’ailleurs. Pour Fichte, il importe donc que les Teutons persistent à parler cette langue qui les forme plus qu’ils ne la forme – c’est même plus elle qui les parle, ou qui parle par leur bouche.

La langue allemande serait, par son caractère idiomatique, une langue vivante : elle maintient un contact constant avec ses « racines vivantes » dans l’expérience sensible, et c’est précisément en cela qu’elle demeure autochtone. C’est, selon la lecture que Derrida fait de Fichte, une langue « animée par un souffle, la langue spirituelle. Quand une langue, dès ses premiers phonèmes, naît de la vie commune et ininterrompue d’un peuple dont elle continue à épouser les intuitions, l’invasion d’un peuple étranger ne change rien »[8]. Malgré cette assurance de la survie, il importe quand même de se garder d’utiliser des mots étrangers trop à la mode, surtout des concepts politiques (Fichte donne en exemple Humanität, Liberalität et Popularität, qui viennent du latin par le français), car l’usage croissant de ces mots « vides », coupés de ce que Voegelin appellera plus tard (et en partie contre l’idéalisme, donc contre Fichte) les sources expérientielles de la symbolisation, menace de détacher le peuple, la culture ou la nation entière de son rapport « immédiat » à sa propre vie. Vivante, une langue peut ainsi mourir – et il n’est pas certain que, pour Fichte, une langue « morte » puisse revivre, être reconnectée à la vie.

L’articulation de cette notion de langue autochtone vivante et son opposition à l’idée de langue étrangère morte s’opère par et grâce à une conceptualisation singulière du langage. Bien que Voegelin n’en dise mot, il me semble que cette conceptualisation fichtéenne peut nourrir un souci critique quant à la préservation ou à la production des conditions de possibilité de symbolisations véritablement vives. La formulation fichtéenne du rapport entre langue et expérience pourrait peut-être aussi contribuer à l’étude des langues autochtones que l’on cherche aujourd’hui à faire revivre ou renaître, après que des États aient conçu l’idée de leur éradication et tenté de la réaliser.

 

4

Selon le quatrième discours de Fichte, deux langages ou deux « étages » dans la langue correspondent à la doublure mondaine du sensible et du suprasensible. Ce qui n’est pas perceptible par les sens « physiques » classiques (la vue, le goût, l’ouïe, le toucher et l’odorat), mais est néanmoins perceptible, appartient au suprasensible – pour Fichte, il s’agit là essentiellement de notion ou d’idée, par exemple la justice, le bien, etc. D’une part, une langue « sensible » sert donc à désigner les objets extérieurs perçus directement par les sens. Cette langue, ou cette partie de la langue, a toutes les allures de l’arbitraire, bien que Fichte affirme tel un Cratyle saxon qu’un seul son déterminé des organes de la parole corresponde avec justesse à une seule perception, en vérité. D’autre part, et dans un second temps (c’est une question de développement historique, pour l’idéaliste),

[l]orsque le peuple s’élève de ce stade de la perception sensible à une saisie du suprasensible, alors, si ce suprasensible doit pouvoir être répété à volonté et éviter d’être confondu avec le sensible par le premier venu, et s’il doit pouvoir être communiqué à d’autres pour leur convenir et les guider, la seule façon de le garder sous une emprise ferme consiste à désigner un Moi comme instrument du monde suprasensible et de le distinguer avec précision du même Moi comme instrument du monde sensible – de contraster une âme, un esprit, etc., avec un corps. Puisque tous les objets divers de ce monde suprasensible apparaissent seulement dans, et n’existent que pour, cet instrument suprasensible, la seule façon de les désigner dans la langue serait de dire que leur relation spéciale à leur instrument est similaire à la relation de tel ou tel objet sensible particulier à l’instrument sensible, et dans cette relation, de comparer une chose suprasensible particulière à une chose sensible particulière, usant de cette comparaison pour indiquer par la langue le lieu de cette chose suprasensible dans l’instrument suprasensible[9].

Fichte donne ensuite l’exemple du mot grec eidos et du mot allemand Idee, qui désignent par un terme oculaire ou optique (idée) ces objets suprasensibles émergeant directement dans la « perception claire », plutôt que dans l’« impression diffuse ». C’est ici qu’il semble être question d’un processus de translatio studii – ou peut-être vaudrait-il mieux parler de translatio experientiæ, puisque c’est l’expérience du suprasensible qui voyagerait :

L’Idée ou la Vision, dans sa signification sensible, serait une chose qui pourrait seulement être perçue par l’œil du corps et par aucun autre sens comme le goût, l’ouïe, etc.; ce serait une chose comme un arc-en-ciel, ou ces formes qui défilent devant nous en rêve. L’Idée ou la Vision, dans sa signification suprasensible, dénoterait premièrement, en conformité avec la sphère dans laquelle le mot doit être valide, quelque chose qui ne peut pas être perçu par le corps, mais seulement par l’esprit; et ensuite, quelque chose qui ne peut pas, contrairement à beaucoup d’autres choses, être perçu par l’impression diffuse de l’esprit, mais seulement par l’œil de l’esprit, par sa perception claire. De surcroît, même si nous étions tentés de prendre pour acquis que, pour les Grecs, la base de cette désignation sensible était assurément l’arc-en-ciel ou des phénomènes similaires, nous devrions admettre que leur perception sensible avait déjà avancée jusqu’au stade de l’observation de cette différence entre les choses, soit que certaines se révèlent à tous les sens, ou à certains sens, alors que d’autres se révèlent seulement à l’œil, et que, par ailleurs, si la conception développée leur était devenue claire, ils auraient eu à la désigner d’une autre façon. Aussi, leur clarté mentale supérieure serait dès lors évidente en comparaison avec, disons, celle d’un autre peuple qui n’était pas capable d’indiquer la différence entre le sensible et le suprasensible par une image prise dans l’état de conscience éveillé, mais qui avait eu recours aux rêves pour trouver une image d’un autre monde. Il serait du même coup indubitable que cette différence n’était pas fondée sur la force plus ou moins grande chez chaque peuple du sens du suprasensible, mais seulement sur la différence entre leur clarté sensible respective au moment où ils ont cherché à désigner des choses suprasensibles.

Sans déplier cette affirmation contestable selon laquelle une perception plus fine du suprasensible est exprimée par le recours à des images sensibles de « l’état de conscience éveillé » que par le recours à des images de l’état de rêve, Fichte poursuit sa réflexion :

Ainsi toute désignation du suprasensible est conditionnée par l’amplitude et la clarté de la perception sensible de celui qui désigne. L’image lui est claire et elle exprime pour lui d’une façon entièrement compréhensible la relation de la chose conçue à l’instrument mental, car cette relation lui est expliquée par une autre relation, directe et vivante, à son instrument sensible. La nouvelle désignation qui émerge ainsi, avec toute la nouvelle clarté que la perception sensible elle-même acquiert par l’usage répété du signe, est désormais déposée dans la langue; et la perception suprasensible possible dans l’avenir est désormais désignée en accord avec sa relation au tout de la perception sensible et suprasensible déposé dans le tout de la langue. Elle persiste ainsi sans interruption, et la clarté et la compréhensibilité immédiates des images ne sont jamais rompues, mais demeurent un flot continu. De plus, puisque la langue n’est pas un moyen arbitraire de communication, mais qu’elle surgit de la vie de l’entendement comme une force immédiate de la nature, la langue continuellement développée selon cette loi a aussi le pouvoir d’affecter et de stimuler la vie immédiatement. Tout comme les choses immédiatement présentes influencent les humains, les mots d’une telle langue influencent ceux qui les comprennent; car eux aussi sont des choses, et non des élucubrations arbitraires[10].

Cette conception de l’efficacité symbolique de la langue vivante et la mise de l’avant de sa capacité à accumuler les expériences perceptives passées et symbolisées en son sein pour créer une sorte de réservoir ou d’archive de résonances activables sous-tendent la confiance que Fichte démontre quant à son propre projet politique énoncé dans et entrepris par les Discours : la préservation de la nation allemande au moyen de la réforme radicale de l’éducation, qui doit devenir philosophique, nationale et universelle[11].

Dans Hitler et les Allemands, Voegelin énonce qu’un ressort essentiel de cette « problématique » récente (l’arrivée et le maintien de Hitler au pouvoir) a été l’idiotie politique des Allemands. Cette dernière aurait été favorisée par l’amplification de la présence de la « Seconde Réalité » idéaliste. La langue allemande aurait ainsi perdu contact avec la réalité, les mots présentés comme des concepts s’étant autonomisés et retournés sur eux-mêmes, effaçant dès lors leur rapport concret à des vies humaines. Bien qu’ils rappellent périodiquement que le langage et la vie, les idées et le monde, ne font qu’un, qu’ils sont intimement liés, Fichte, Hegel et d’autres auraient participé à cette « sorcellerie » moderne, selon Voegelin, en insistant sur le lien entre les deux réalités. Pour « ne faire qu’un » en définitive, il faut bien être deux au départ.

 

5

La vitalité d’une langue, selon Fichte, va de pair avec l’existence consciente d’une nation ou d’un peuple, et ces deux éléments dépendent d’une capacité collective à percevoir le sensible, qui détermine ensuite une capacité collective à percevoir le suprasensible. Il y va d’une sorte de cercle, puisque la langue vivante est à la fois le signe de la puissance perceptive et l’une de ses sources, l’accumulation d’une telle puissance semblant requise pour persister dans le temps et dans son être « langagier ».

Plusieurs tensions s’expriment néanmoins dans les Discours quant au calcul ou à l’évaluation de ces puissances, qui sont des conditions de possibilité de la production d’un savoir politique. Ainsi, il semble possible de hiérarchiser les langues entre elles – l’allemande se retrouvant sans surprise au sommet, au moment d’écrire les Discours en allemand –, mais il semble aussi que les propos de Fichte, qui préfigurent entre autres ceux de Wittgenstein (« les limites de ma langue sont celles de mon monde »), impliquent qu’il est ultimement impossible de saisir la relation précise (continue ou rompue, plus ou moins directe) d’une langue à ses « racines vivantes » sans apprendre, sans parler cette langue depuis toujours, depuis l’enfance. Face à l’énoncé selon lequel certains peuples, en particuliers les « néo-latins », sont en vérité sans langue maternelle, comme l’écrit Fichte, comment ne pas demander en retour sur quelles expériences se fonde ce verdict?

À la difficulté de l’évaluation des puissances symbolisatrices s’ajoute l’ambiguïté du récit nationaliste de Fichte, selon qui la singularité allemande tient à la langue, mais pour qui tous les locuteurs de la langue allemande ne sont pas automatiquement « membres » de la nation – s’ils se passionnent pour « ce qui est étranger », par exemple, ils seraient même éventuellement à exclure du collectif. Inversement, il serait possible d’« être » allemand sans parler la langue. Dans son septième discours, Fichte écrit que « [l]e vrai critère est le suivant : crois-tu en quelque chose d’absolument primaire et original en l’homme, en la liberté, l’amélioration sans fin, le progrès éternel de notre espèce, ou ne crois-tu en rien de tout cela et imagines-tu plutôt que tu perçoives clairement et comprennes que c’est l’opposé de tout cela qui a lieu? » Pour être allemand, selon Fichte, ou tout simplement humain, il faut croire en la première série.

Dans le cinquième et dernier volume de Order and History, texte inachevé publié après sa mort, Voegelin écrit : « Chaque penseur qui prend part à la quête de la vérité résiste toujours à un symbolisme reçu qu’il considère insuffisant pour l’expression véritable de la réalité de son expérience sensible (responsive). »[12] Ces « quêtes » qui se documentent elles-mêmes dans le temps créent une histoire de l’ordre, peu importe l’ordre de l’histoire[13]. Le vocabulaire de Voegelin (ordre, conscience, réflexivité), tout comme celui de Fichte (vie, suprasensible, œil de l’esprit), semblent appartenir à une symbolisation surannée. Il demeure néanmoins intéressant de mettre à l’épreuve la puissance de résonance de leurs mots pour produire de nouvelles symbolisations et rendre compte de celles qui circulent déjà en ces terres où plusieurs langues ont pu entr’apercevoir leur mort, au détour d’un rêve ou d’un « white paper » commandé et implanté en plein jour.


Notes

[1] Le site VoegelinView, qui vise « une restauration de la philosophie politique classique », rend accessible les enregistrements sonores recueillis par Ellis Sandoz. Le passage d’une histoire des idées à une étude de l’histoire de l’ordre et de l’ordre dans l’histoire est évoqué dans les parties 10 à 13.

[2] Eric Voegelin, Réflexions autobiographiques, éd. et intro. Ellis Sandoz, trad., préface et notes Sylvie Courtine-Denamy, Paris, Bayard, 2004, pp. 118-119.

[3] Ibid., p. 119.

[4] Ibid., p. 117.

[5] Eric Voegelin, Hitler et les Allemands, trad. Mira Köller et Dominique Séglard, avant-propos Tilo Schabert, intro. Detlev Clemens et Brendan Purcell, Paris, Seuil, coll. « Traces écrites », 2003. Voegelin fuit l’Autriche lorsque les nazis prennent le pouvoir et se retrouve aux États-Unis à la fin des années 1930. Hitler et les Allemands contient les transcriptions d’un cours donné à l’Université de Munich à l’été 1964, où Voegelin avait participé à fonder le nouvel Institut de science politique en 1958, quittant alors l’Université de la Louisiane à Baton Rouge pour occuper la chaire munichoise qui fut celle de Max Weber. Après ce séjour en Allemagne, Voegelin revint en Amérique s’établir à Stanford en 1969. Notons que le Musée historique allemand à Berlin a récemment repris son titre, Hitler und die Deutschen, pour une exposition sur cette « problématique » (Le Monde, 14 octobre 2010).

[6] Dalie Giroux, « Dieu est-il mort en étude des idées politiques? Sur l’aporie de l’opposition entre les idées et le monde », Revue canadienne de science politique, vol. 37, no 2, juin 2004, p. 293.

[7] Eric Voegelin, « On Hegel : A Study in Sorcery » (1971), dans Published Essays, 1966-1985, éd. et intro. Ellis Sandoz, The Collected Works of Eric Voegelin, vol. 12, Baton Rouge, Louisiana State University, 1990, pp. 213-254.

[8] Jacques Derrida, « La main de Heidegger (Geschlech II) », dans Heidegger et la question. De l’esprit et autres essais, Paris, Flammarion, 1990, p. 179.

[9] J. G. Fichte, Discours à la nation allemande, quatrième discours – mes italiques. Ne maîtrisant par l’allemand, je traduis en français à partir de la traduction anglaise de R. F. Jones et G. H. Turnbull, publiée en 1922 et aujourd’hui disponible gratuitement sur le site WikiSource.

[10] Idem; mes italiques.

[11] Pour une mise en rapport de ce projet politique avec celui que Léon Dion formulait pour le Québec, voir Guy Laforest, « Fichte’s Reden as a Model : Léon Dion’s Addresses to the Quebec Nation », Revue canadienne de science politique, vol. 22, no 1, mars 1989, pp. 49-62. Près de trois décennies après la publication de cet article, il serait intéressant de mettre en rapport le parcours politique et philosophique de Laforest lui-même avec son étude du rôle des intellectuels en temps de crise. Plus généralement, quelle(s) conception(s) de l’efficace du langage caractérise(nt) la pensée politique telle qu’elle se pratique au Québec aujourd’hui? Pédagogue généreux ayant guidé plusieurs jeunes chercheurs, ancien étudiant du « super duo » formé de Charles Taylor et James Tully à McGill dans les années 1980, Laforest vient de lancer un carnet de réflexion en ligne dont le premier billet s’intitule « L’éducation, la liberté et le sens de la vie ». Peut-être y reviendra-t-il sur un certain « fond » fichtéen?

[12] Eric Voegelin, Order and History, vol. V – In Search of Order, éd. et intro. Ellis Sandoz, The Collected Works of Eric Voegelin, vol. 18, Columbia, University of Missouri Press, 1999, p. 53. Je traduis.

[13] Ibid., p. 59.

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Entretien avec Frédéric Neyrat: la démesure des mots justes

Entretien réalisé par Jade Bourdages le vendredi 25 septembre 2015 à Ottawa

Frédéric Neyrat est né en 1968 en France. Philosophe, ancien directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, il enseigne aujourd’hui à l’Université du Wisconsin à Madison, au Département de littérature comparée. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, parmi lesquels Homo Labyrinthus. Humanisme, antihumanisme, posthumanisme, (2015), Atopies. Manifeste pour la philosophie (2014), Le Communisme existentiel de Jean-Luc Nancy (2013), Le terrorisme, un concept piégé (2011), Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental (2009).

 

Jade Bourdages : Frédéric Neyrat, vous êtes professeur au Département de littérature comparée de l’Université de Wisconsin-Madison aux États-Unis, mais vous êtes d’abord un philosophe français. Vous avez notamment fait votre thèse à Strasbourg avec Jean-Luc Nancy sur la communauté politique et vous avez également été directeur de programme au Collège international de philosophie. Vous êtes aujourd’hui de passage à Ottawa à l’occasion de deux évènements. Le premier, une discussion/journée d’étude à l’École d’Études Politiques de l’Université d’Ottawa autour de votre livre Atopies. Manifeste pour la philosophie publié en 2014[1]. Le second, une conférence que vous prononcez dans le cadre du colloque « Perspectives sur le commun, la contre-monumentalité et la décolonisation de la liberté » qui s’inscrit au cœur du vaste programme de Monuments aux victimes de la liberté qui se tient du 24 septembre au 17 octobre 2015. J’aimerais qu’on revienne d’abord sur votre parcours, ce qui vous a mené de la France aux États-Unis pour ensuite vous mener jusqu’à nous aujourd’hui dans le cadre de ces quelques semaines de Contre-propositions au projet de monument aux victimes du communiste du gouvernement conservateur canadien.

Neyrat-AtopiesFrédéric Neyrat : Le terme de parcours m’intéresse, d’autant plus que je suis sensible à l’idée selon laquelle, pour comprendre quelqu’un, il est peut-être utile de considérer ce quelqu’un moins comme un sujet que comme un trajet. Non pas simplement une trajectoire, mais bien un trajet, c’est-à-dire une forme d’existence – ce qui est passé par un certain nombre d’épreuves, pour continuer à être ce qu’il ou elle n’était pas encore. N’étant pas encore mort, je ne suis inévitablement pas capable, maintenant, de synthétiser mon trajet, mais je peux dire effectivement, comme vous l’avez noté, que ça a commencé en France. Et peut-être qu’il serait utile, en effet, de préciser que j’ai fait une thèse, sous la direction de Jean-Luc Nancy, qui portait sur la question de la communauté, de l’essence de la communauté. Le titre de cette thèse était Fantasme de la communauté absolue[2]. Je me rends compte finalement que tout mon travail ces dernières années n’aura consisté, d’une certaine manière, qu’à déplier les mots qui constituent ce titre. Ces mots balisent le champ de mes recherches, aussi bien en termes de pensée qu’en termes d’écriture, et peut-être même aujourd’hui aussi en termes de vidéo. « Fantasme » pour ce qui est de la dimension de l’imaginaire, de la question du rapport entre le désir, les fictions et l’imaginaire inconscient qui sous-tend ces fictions. « Communauté » parce que tel aura été pour moi, un temps, le nom à partir duquel je voulais interroger la politique. Et « absolu » valant sans doute comme la frappe de l’ontologie, c’est-à-dire un questionnement sur l’Être, sur l’Être en tant que le Séparé, même si aujourd’hui je réfuterais complètement cette façon d’envisager la séparation.

Ces trois brins – disons, classiquement, l’esthétique, la politique, et l’ontologie – je les dénoue et les renoue sans cesse, en fonction des évènements, car je suis bien entendu l’effet des évènements qui ont généré ce que je suis. Dans ce contexte, ma venue aux USA est le fruit d’un évènement qui s’appelle l’amour, puisqu’il s’est agi d’abord pour moi d’une question de vie, une question d’existence, et la question de vivre avec quelqu’un, en l’occurrence ma femme qui est américaine. Aller aux USA, c’était aller vers une autre vie.

 

Vous souligniez à l’instant que les dimensions ontologique, politique et esthétique sont intimement liées dans votre travail. Les chantiers ou « biais » à partir desquels vous abordez/questionnez ce triptyque sont fort divers – qu’il s’agisse de littérature, d’imaginaires de crises, de la question de la catastrophe, de l’anthropocène, du concept de terrorisme ou encore de l’écologie politique. J’aimerais qu’on discute d’un certain vocabulaire dont vous faites usage, de quelques termes qui reviennent de manière insistante dans l’ensemble de votre travail d’écriture. Vous en appelez d’abord aujourd’hui à une réflexion qui repose sur un existentialisme radicalisé. Ensuite, il y a de ces termes comme celui de métabolisation, soulignant la nécessité de métaboliser aujourd’hui les forces en présence, que celles-ci soient destructrices ou d’une tout autre nature. Cet exercice de métabolisation n’est peut-être pas sans lien avec ce que vous suggérez d’appeler une politique de l’existence. Tout cela s’accompagne d’un ensemble de termes à caractère politique. J’aimerais que vous reveniez sur cette question de l’existentialisme radicalisé qui mène à celle d’une politique de l’existence jusqu’à sa transformation/matérialisation en forme politique que vous suggérez d’appeler « démocratie nietzschéenne ».

Ce terme d’existence, j’en fais l’élection parce qu’il me semble pouvoir permettre, dans la situation de la pensée contemporaine, d’éviter deux écueils : le premier qui consisterait à penser que l’Être est identifiable comme tel, sous une forme absolument séparée, sous la forme d’une essence intangible, intouchable, hors du temps, comme une définition, une haute définition qui n’aurait strictement rien à faire avec le fait d’être, c’est-à-dire avec l’existence. Le mot « existence » me sert à congédier l’Être, ou du moins à ne penser l’Être que de façon rétroactive, après coup. En deuxième lieu, le mot d’existence me permet aussi de m’opposer à un deuxième écueil, l’écueil discursif, l’écueil de cette pensée qui ramène le réel, à la manière d’un pêcheur à la ligne monotone, à l’ordre du discours humain. Je renvoie donc dos à dos l’empire discursif des sujets et le royaume des essences objectives. L’existence est le terme transversal qui me permet de dire que la théorie, quelle qu’elle soit, est toujours secondaire par rapport au fait d’être, qu’elle doit toujours être en quelque sorte en rappel de l’existence, en dette de celle-ci. Le danger est de se forclore de cette dette. À partir de là, l’existentialisme radicalisé consiste à poser – sans doute plus dans la suite d’un Kierkegaard que celle d’un Sartre – l’idée selon laquelle, d’une part, il n’y a d’existence pensable qu’à partir d’un saut qui lui-même ne relève pas de la théorie et que, d’autre part, cet existentialisme est radicalisé au sens où il ne s’applique pas simplement aux êtres humains : brisant le cadre de pensée sartrien, cet existentialisme a la capacité de prendre en considération toutes les formes d’existence, qu’elles soient humaines ou non-humaines. Il s’agit en ce sens d’un existentialisme écosphérique.

Quant à la démocratie nietzschéenne, rappelons d’abord que c’est une expression de Jean-Luc Nancy. Je crois qu’une telle formule est appropriée à cet existentialisme de l’écosphère. Bien entendu, le terme de « démocratie nietzschéenne » est une espèce de contradiction dans les termes, volontaire, puisqu’au nom de Nietzsche est plutôt associée une esthético-politique de type aristocratique – Nietzsche était furieusement anti-démocratique. Dire « démocratie nietzschéenne », cela signifie que le terme de démocratie, loin de requérir l’équivalence des êtres, part de leur singularité en tant que formes d’existence. La démocratie nietzschéenne considère que toutes les existences, loin d’être équivalentes, ne fondent leurs relations qu’au-dessus des abysses qui les éloignent.

 

Est-ce que cette recherche sur l’existentialisme radicalisé et cette idée que vous développez d’une politique de l’existence sont ce qui vous mène à aborder de front, et sur un plan générique, le problème du vivant? Dans vos ouvrages récents, cette réflexion semble en effet conduire jusqu’à une certaine écologie politique dont nous avons peu l’habitude sur le plan politique. Est-ce que tout ça est lié sur un plan qui relève presque de la nécessité?

Le problème, c’est de savoir articuler le mot « existence » avec celui de « vie ». Le danger du mot existence, c’est son abstraction, sa tendance – que son étymologie indique (ek sistere, c’est-à-dire littéralement être dehors) – à inviter celui qui l’emploie inconsidérément à se-tenir-en-dehors-de-tout, à être résolument et définitivement atopique (sans lieu). Quant au mot vie, son danger se tient à l’opposé : une tendance à la mystique substantialiste, à la non-distance. Je ne considère pas du tout que le vivant soit forcément de l’ordre de la mystique substantialiste, mais disons qu’un vitalisme est toujours en embuscade dès qu’on sollicite la pensée du point de vue de la vie. À mon sens, cela peut être contrebalancé ou tout du moins mis en perspective, par le terme d’existence. Au fond, ce qui aujourd’hui m’intéresse est de réfléchir à la tension qu’il y a entre le mot « existence » et le mot « vivant », de voir comment ces deux mots ne se superposent pas, ne s’identifient pas, mais ne doivent pas non plus s’exclure. La politique des existences n’aurait aucun sens à ne pas interroger les conditions de possibilité du vivant : pour ce qu’il en est de mon trajet d’être humain, il en va dans mon existence du sort fait aux vivants.

La politique de l’existence, pour ces êtres singuliers que sont les êtres humains, implique donc d’être farouchement du côté du vivant. C’est cette liaison contingente entre l’existence et la vie qui fait qu’il n’y a pour moi aujourd’hui de politique que rattachée à la question de l’écologie. Ce n’est donc pas une politique de l’Être, au sens où je ne fonde pas ce que je pense de la politique dans une théorie a priori, je la fonde sur ce qui a lieu sur Terre. C’est sur cette Terre, par rapport à ce qui arrive à cette Terre, que s’oriente ce que j’essaie de penser en termes politiques. Le fait même d’être humain sur cette Terre est une condition absolument contingente, pour parler avec Arendt. Je veux entendre respirer cette contingence dans une politique qui serait celle des existants. Parler ainsi de l’existence, c’est une façon de faire en sorte que l’écologie se fasse entendre dans une dimension qui excèderait la protection du vivant pour lui-même, ou plutôt, il faut que la protection du vivant pour lui-même soit considérée à partir de l’extériorité que rend possible le fait d’exister. Au fond, l’existence est ce qui fait qu’un vivant peut se regarder afin de n’être jamais identifié à lui-même. Existe tout vivant suffisamment séparé de lui-même pour pouvoir songer. En ce sens, existence est un terme séparateur, là où le terme de vie est quant à lui un terme plutôt du côté de l’unification. Il faut conserver cette capacité de penser ce qu’Arne Næss appelait la « communauté écosphérique »[3], si l’on maintient également la séparation grâce à laquelle je peux penser ce qu’est une communauté. C’est en tant qu’existant que je puis prononcer la formule « j’appartiens à une même communauté écosphérique », en tant qu’existant que se dessine une politique, l’opposition entre un Nous et un Eux, une division. La politique ne peut pas se réduire à la question de la production du vivant et du lien entre les vivants, à la biopolitique. Sinon, c’est une question de gestion et de maintenance. Encore une fois, la politique implique à un moment donné que le vivant soit séparé de lui-même, ne serait-ce que pour se défendre. Il n’y a pas de défense du vivant autre que par le biais d’une séparation. C’est vraiment là le cœur de ce que je travaille actuellement : ce que j’appelle une écologie de la séparation, le fait d’argumenter contre ce que j’appelle le principe des principes de l’écologie – qui est le principe selon lequel tout est interconnecté. La seule manière aujourd’hui de pouvoir repenser une écologie politique, une écologie politique attentive aux formes de vie, implique d’introduire contre ce principe des principes de l’écologie un contre-principe de séparation, et d’ajouter que la séparation est ce grâce à quoi il y a relation.

 

Neyrat-InstructionsCe travail d’une écologie de la séparation qui vous permet d’argumenter contre le principe des principes de l’écologie m’amène sur un autre terrain qui ne nous écarte peut-être pas de ces enjeux. Vous avez consacré une étude à l’écrivain et essayiste français Antonin Artaud. Celle-ci a été publiée en 2009 sous le titre évocateur de Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental. Vous y abordez directement la question du colonialisme à travers cette idée d’une forme d’envoûtement occidental. Quel sens peut-on donner à cet usage d’un langage délibérément sorcellaire, un langage qui n’est pas sans évoquer les idées de (dé) possession, de (dé) possédés, de capture, de (mauvais) sorts?

Ce que j’ai proposé dans mon travail sur Artaud, c’est de montrer que fondamentalement les termes comme celui d’envoûtement ou celui de magie ou celui de sort étaient employés par Artaud parce qu’il y avait précisément un manque de mots. Ces termes n’étaient pas descriptifs pour Artaud, ils avaient pour fonction de nommer ce qui ne pouvait trouver aucun mot pour être décrit. Donc je n’ai pas cherché à employer des termes issus d’autres champs lexicaux, et à les appliquer, sans distance, sur un « objet » comme la question du colonialisme – mais j’ai plutôt cherché à comprendre comment, pour Artaud, ces mots étaient les seuls disponibles en quelque sorte pour rendre compte de ce qui excédait toute prise langagière : en l’occurrence, la question coloniale. Magie, envoûtement, lorsqu’Artaud prend ces mots, ce n’est pas pour jouer à l’animiste, c’est pour définir le sort qui lui est fait – dans l’hôpital psychiatrique, dans sa vie courante. Artaud passe son temps à se plaindre du fait qu’on est en train de le sucer, de le vampiriser, de profiter de son corps, de toutes les parties de son corps – son corps est absolument un corps colonisé. C’est une telle horreur qu’il y a de quoi comprendre que des mots comme celui d’envoûtement soient utilisés – car sinon, comment définir ce que c’est que la colonisation totale du corps? Quels mots employer? Artaud a été un précurseur dans la question d’une critique du colonialisme puisque dès les années 1930, il est déjà en train de réfléchir sur la question du colonialisme mexicain. Il était déjà en prise, théoriquement et dans son travail d’artiste, avec ces questions-là. On est quand même à une époque bien avant la question postcoloniale, bien avant la décolonisation, bien avant… la publication des Damnés de la Terre de Franz Fanon. Il y a donc un moment de l’Histoire où les mots ne sont pas là. En ce sens, Artaud fut beaucoup plus que le symptôme de l’Occident : son impensé radical. Il était lui-même, à son corps défendant, la partie non dite de l’Occident. Comme s’il avait incarné cette partie non dite de l’Occident, celle du colonialisme.

 

La question ici de ce qui n’arrive pas à se dire en raison peut-être du manque ou plutôt des limites des ressources – langagières et/ou symboliques – disponibles dans un certain contexte, y a-t-il un lien entre ces conclusions que vous avez tirées de votre travail sur Artaud et votre invitation répétée à la symbolisation? J’essaie de comprendre, alors vous me corrigez si je me trompe, mais dans un contexte comme celui d’aujourd’hui où la situation apparaît si scandaleuse sur tous les plans –politique, économique, éthique, écologique –, les mots nous manquent peut-être pour qualifier/nommer la violence subie. Serait-ce là une des tâches que vous assignez en particulier au philosophe dans la Cité, trouver les mots justes dans un contexte où ceux-ci semblent faire cruellement défaut? Quelle est la part fait à la parole du philosophe dans ce travail général de symbolisation?

Artaud-dessin-colonisation

Antonin Artaud, La Projection du véritable corps, crayon et craies de couleur sur papier, 52,5 x 74 cm, 18 novembre 1946, Paris, Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle, Centre Georges-Pompidou (n° inv. AM 1994-131)

En fait, ce que j’appellerais symbolisation, c’est la manière dont une séparation, et donc une forme de négativité, n’est pas laissée pour elle-même et par conséquent n’est pas mise au service des pulsions de mort, mais sert les pulsions de vie. Ici, la symbolisation, c’est le moyen par lequel un certain nombre d’êtres vivants peuvent utiliser la séparation comme moyen de création. On peut en effet imaginer une séparation qui tourne mal au sens où elle tourne au clivage ravageur, une séparation qui mortifie, qui ne laisse l’espoir d’aucun passage entre les parts clivées. L’exemple de mortification bien connu et largement analysée par la pensée écologiste concerne l’abyme que ledit Occident a produit entre l’être humain et le reste de la Création, l’être humain et les autres formes de vie. Dans ce cas-ci, on n’a pas de symbolisation de la séparation, mais au contraire une fétichisation de la séparation. Et qui dit fétichisation ne dit pas symbolisation, mais emmurement – comme le mur de frontière fabriqué par Israël pour se garder des Palestiniens. Le mur, dans ce cas-ci, est ce qui prend la place de la symbolisation, c’est une forme d’envoûtement matérialisé. Et l’on voit bien que, dans un tel contexte, il n’y a pas de relation. Le mur empêche la relation, parce qu’il empêche l’appel du symbolon. Originairement en grec, le symbolon implique l’idée de deux parties séparées et l’idée que chacune des deux parties conserve une moitié qui peut être transmise, et ces deux parties peuvent être rapprochées, mise en commun. Deux parties séparées, donc, mais qui justement sont rattachées par et avec la séparation. Seulement ainsi la relation est sublime; sinon, elle est massive, compacte, addictive. En ce sens, une symbolisation, c’est l’accueil en langage et la prise en image par lesquels une séparation est vécue comme ce qui permet de relier sous le jeu matériel des métaphores, c’est-à-dire des transports affectifs et cognitifs qui trouvent une issue dans l’autre. C’est pour cela aussi que je dis métabolisation et pas seulement symbolisation afin d’indiquer que la symbolisation est un processus matériel qui implique une sorte de prise dans le corps. La symbolisation, ce n’est donc pas la création d’un domaine de représentations acorporelles, c’est tout au contraire ce qui permet à un certain nombre d’êtres vivants de faire exister leur vie.

 

Si je comprends bien, ce n’est pas une séparation qui procède d’une autojustification de l’aliénation?

Non. D’ailleurs je ne dis jamais « symbole », sauf pour rappeler l’étymologie, mais je ne fais pas la défense, tristement réactionnaire désormais, du « symbolique » ou de l’« Ordre symbolique ». On sait pertinemment, grâce à Foucault puis Butler, que l’ordre du symbolique, ce à quoi l’Ordre intime, c’est de répondre à la normativité sans être un mauvais sujet, c’est-à-dire sans ne jamais s’en séparer. En ce sens, l’Ordre symbolique est incestueux. En revanche, j’emploie le terme de « symbolisation » comme opération, comme opération défaillante qui exige la négation créatrice du sujet afin de se frayer un trajet dans le désordre qu’il aura su tolérer.

 

Ce que vous dites là me fait penser à une formule de Dalie Giroux : « la justice porte la marque de l’échec de la parole, mais elle a toujours été aussi sa plus grande raison »[5].

Je ne connais pas le contexte de cette phrase, mais elle me fait dire que l’on parle et qu’il y a de la symbolisation par défaut, et que ce défaut – tout cela toucherait certaines analyses de Stiegler – est cependant l’appel de la justice, si l’on appelle justice l’approbation par la parole de l’Étranger.

 

Vous avez fait un très long travail autour de la pensée du philosophe allemand Martin Heidegger. On retrouve l’essentiel de vos réflexions dans votre ouvrage L’indemne. Heidegger et la destruction du monde (2008). Ce livre m’a semblé vous placer dans une certaine communauté de préoccupations qui se perpétue à travers un travail partagé sur les enjeux et les questions que recouvrent le problème de la production et la reproduction de l’Occident comme forme de vie. Vous y soulignez qu’il est extrêmement urgent de se remettre à penser en grand(s) format(s). Dans le livre du philosophe allemand Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille[6], il y a aussi cette idée – peut-être en bon nietzschéen – qu’il faut repenser autrement la question de la grande politique. Est-il possible aujourd’hui de penser une Grande Politique autrement que sous la forme Empire, autrement que dans sa traduction coloniale qui va jusqu’au corps?

Il faudrait qu’on se demande ce qu’est le Grand en question. Dans la « grande politique » nietzschéenne, il en va d’une intensité : c’est que pour Nietzsche était en jeu la nécessité de reprendre le processus de civilisation. Grande était cette politique qui devait grandement attenter aux manières de vivre admises, exigeant dès lors de grandement changer. Cependant, il faut aussi se méfier de la folie des grandeurs d’une part et, d’autre part, du grand format seulement pensé en termes d’espace, en termes impériaux. Napoléon voyait les choses en grand, et cela ne me conduit pas plus qu’à grandement le mépriser.

 

Le grand approché et pensé ici en termes de processus et d’intensité comme le suggérait peut-être en son temps Paul Valéry au sujet d’Europe?

Actuellement, la « grandeur » de l’Europe consiste précisément à écraser tout ce qui dit non. La grandeur sert ici de justification, opposée à tout ce qui s’opposerait à son verdict, l’argument étant que si vous dites « non », tout d’abord votre « non » ne sera pas entendu et, deuxièmement, on vous l’assure, il y aura des représailles. C’est d’ailleurs une drôle d’opération puisqu’on dit d’abord : 1) ce que vous dites n’a pas eu lieu; 2) mais ça a tout de même suffisamment lieu pour qu’on tente de vous écraser. Face à cette grandeur écrasante se déclare la petitesse de toutes les réactions nationalistes et racistes. Ces petitesses masquent une folie des grandeurs : toute nation qui, aujourd’hui, dans le cadre de cette Europe sanguinaire, cherche dans ses souches pourries de quoi attenter à la structure européenne, ne vise elle-même qu’un agrandissement consistant à détruire ce qui n’est pas elle. Contre la grandeur écrasante de l’Europe et la petitesse nationale qui se cherche une grandeur, rares sont les scènes populaires qui évitent ces deux schèmes mortifères, qui évitent – pour rester dans le cadre européen – l’Euroland et la droite extrême. La Grèce, à ce titre, fut dernièrement capable d’une scène populaire exemplaire.

 

Si je vous suis bien, on peut avoir des appétits impériaux aussi petits soient-ils? Ces appétits d’Empire peuvent êtres en quelques sortes « locaux » ou « localisés »?

Oui, l’impérialité commence au niveau du narcissisme individuel. Et peut aussi constituer une réalité tout à fait domestique ou exercée sur des étudiants. Pour éviter ces dangereuses grandeurs et ces petitesses ambitieuses, ces napoléonites, il faut penser et promouvoir une forme d’excès – par rapport à soi-même, à son territoire, à son pays. Toute la difficulté aujourd’hui, c’est d’imaginer, réciter, symboliser cet excès. Là, le chantier est ouvert. C’est-à-dire que ce n’est pas moi, tout seul, qui vais proposer cet excès collectif. Mais repenser l’excès sur soi, c’est un travail et une reconnaissance à la portée de chacun. Qu’est-ce que ce qu’on fait de l’excès? On en reconnaît un, ou pas? On le dénie? « Non, il n’y a pas d’excès, je suis l’individu souverain, je ne reconnais aucune autre souveraineté que celle de ma propre production… » Il y a également des excès négatifs, par exemple le capitalisme comme démesure qui produit son propre dérèglement et qui se sert des normes pour maintenir vivace sa démesure. Or la mesure n’est pas désirable, sauf formation réactionnelle – pour le dire avec Freud –, sauf expression surmoïque fondée sur le mutisme du désir. Ce qui sous-tend le désir, c’est la démesure, et la mesure qui ne se réfère pas au démesuré est mortifère. Toute mesure n’est pas mortifère, mais la mesure qui n’est pas référée à plus qu’elle-même devient dogme, et le dogme vise toujours à rejeter quelque chose dans l’inexistence. Aujourd’hui, il devient vital de re-métaboliser, re-symboliser la démesure. La démesure comme forme d’existence. On a là un chantier devant nous et ce chantier passera par l’art, par l’amour.

 

Vous offrez des contributions dans plusieurs revues d’idées – Lignes, Exemple –, vous faites notamment partie du comité éditorial de la revue politique, artistique et philosophique Multitudes. Dans cette cité dévastée, quel rôle pour les revues d’idées et quelle place pour le philosophe alors que, paradoxalement, les départements de philosophie ne semblent pas vouloir de ce type de philosophe du commun?

Si la cité est dévastée, le philosophe, aussi atopique soit-il, est dévasté parmi les dévastés. Partir d’une idée selon laquelle la philosophie est dévastée à l’instar de tout ce qui est, c’est poser bien entendu le philosophe non pas dans une position de maîtrise, mais dans une position d’être démis – d’être démis de ses fonctions quant à une intellectualité qui serait surplombante. La philosophie ainsi pensée est tout sauf superposable avec un département de philosophie quel qu’il soit : dans l’université ou en-dehors de celle-ci. Que les départements de philosophie dans certains pays se garantissent des philosophes du commun dévastés, on les comprendra bien s’ils veulent sécuriser leur capital de savoir. Quant aux collectifs qui sont vivants et pensants, il y en a à foison! Il y a des revues. J’en ai découvert une ici, Les Cahiers de l’idiotie, avant de connaître la vôtre. Je crois beaucoup à la vie des revues, à la vie collective de la pensée au travers des revues, c’est un lieu d’expression privilégié de la pensée, de la pensée pour elle-même sans assignation à une quelconque institution que ce soit. On est là dans le meilleur des cas possibles pour que de la pensée ait lieu – et, si possible, de la pensée démesurée.

 

Bibliographie de Frédéric Neyrat (sélection)

Homo Labyrinthus. Humanisme, antihumanisme, posthumanisme, Éditions Dehors, 2015.

Atopies. Manifeste pour la Philosophie, Éditions Nous, « Antiphilosophique Collection », 2014.

Le Communisme existentiel de Jean-Luc Nancy, Paris, Nouvelles Éditions Lignes 2013.

Clinamen. Flux, absolu et loi spirale, Paris, Éditions Ère, 2011.

Le terrorisme, un concept piégé, Paris, Éditions Ère, 2011. (Nouvelle édition de Le terrorisme. La tentation de l’abyme, Paris, Éditions Larousse, 2009.)

Instructions pour une prise d’âmes. Artaud et l’envoûtement occidental, Strasbourg, Éditions La Phocide, 2009.

Biopolitique des catastrophes. La politique sur le qui-vive, Paris, Éditions MF, 2008.

L’indemne. Heidegger et la destruction du monde, Paris, Sens et Tonka éditeurs, « Collège international de philosophie », 2008.

Surexposés, Paris, Éditions Lignes – Manifeste, 2005.

L’image hors-l’image, Paris, Éditions Leo Scheer, 2003.

Fantasme de la communauté absolue, Paris, Éditions L’Harmattan, 2002.

 


Notes

[1] Atopies. Manifeste pour la philosophie. Éditions Nous, 2014.

[2] Fantasme de la communauté absolue. Lien et déliaison. Paris, Éditions l’Harmattan, 2002.

[3] Pour un aperçu du projet d’écosophie d’Arne Næss, nous renvoyons le lecteur à Ecology, Community and lifestyle [1976], Cambridge University Press, 2009.

[5] N.d.É : Je renvoie le lecteur au texte ici en question : Dalie Giroux, « L’espace et le temps de l’émancipation. Essai sur la parole », in Revue canadienne de science politique, 41(3), 2008.

[6] Peter Sloterdijk, Si l’Europe s’éveille. Réflexions sur le programme d’une puissance mondiale à la fin de l’ère de son absence politique (Mille et une Nuit, 2003).

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Foulard et/ou hijab

Par René Lemieux, Montréal

On apprenait hier la mort accidentelle d’une femme dans un escalier roulant du métro Fabre. Fait divers – triste, certes, mais de l’ordre du contingent, avec peu ou pas de lien avec les grands débats politiques, sociaux, culturels du moment. Jusqu’à ce que QMI et le reste (le Journal de Montréal, Canoë, TVA, alouette…) se chargent de lier cet incident au débat sur la Charte des valeurs du Parti québécois : « Étranglée par son hijab »

Plusieurs textes ce matin ont été publiés pour dénoncer ces insinuations (Rima Elkouri dans La Presse) et ses dérives, par exemple ce florilège du pire des réactions. Je ne veux pas ici simplement ajouter un texte sur cette affaire, mais pointer un enjeu sémiotique que le projet du Parti québécois n’a jamais pu aborder de front, celui de l’incertitude inhérente à l’interprétation des signes qui ne disent jamais leur vérité du premier abord.

Ce sont les commentaires du journaliste Ethan Cox sur Facebook (où il dit qu’un hijab plutôt qu’un foulard aurait sauvé la femme) et sur Twitter où il critique les informations relayées par TVA et cie qui ont réactivé mon intuition initiale sur le projet de Charte, à savoir qu’on ne sait pas de quoi on parle quand on parle de signe. Je cite Cox, à partir de ses propos sur Twitter :

Et par la suite :

Ethan Cox n’a pas tort (même si ses arguments se contredisent, lorsqu’on passe de Twitter à Facebook). L’information selon laquelle le « foulard » (entre guillemets dans les articles de QMI) serait un hijab proviendrait de deux témoins de l’incident. Comment peuvent-ils reconnaître la chose par son signe, si, une fois que le hijab n’est pas porté, il « redevient » un « simple » « foulard »?

Sans entrer dans le détail d’une question évidemment émotive (parce qu’il y a eu mort) d’une certaine éthique du journalisme[1], le problème de l’usage des mots justes et de leurs rapports aux choses, ici explicite, devrait nous inciter à réfléchir davantage sur la question du signe. Deux rapports logiques peuvent être observés. Le premier, définitoire et catégorial, parlerait du hijab comme un foulard avec une signification supplémentaire, celle du religieux : hijab = foulard + sentiment religieux. Conjonction « et ». Le deuxième, structural, utiliserait la conjonction « ou ». On ne parlerait d’un foulard que lorsque l’élément religieux serait absent.

 

Vêtement

Religieux

Foulard

+

Hijab

+

+

Dans les deux cas, un facteur demeure incertain, celui du « religieux » ici compris comme moment d’incertitude dans l’interprétation. Si la question du statut du signe, de sa reconnaissance et de son interprétation devrait être au cœur du projet de Charte des valeurs, on peut aisément affirmer que les instigateurs du projet ne possèdent pas la moindre idée des problèmes que cela implique[2]. Si un signe est ce qui nous apparaît, il faut tout de même l’interpréter, c’est-à-dire y porter un jugement, et dans le cas des signes religieux, reconnaître l’aspect religieux du signe. À qui le gouvernement demandera-t-il de juger ces signes? À partir de quels critères ce jugement sera-t-il posé? Ou pour le dire plus simplement : comment faire la différence (s’il y a différence) entre un foulard et un hijab?

La seule réponse qu’a offert le gouvernement – car il en a offert une, quoique peu réfléchie – est que le jugement se fera par ceux et celles qui se sentiront « embarrassés » par des signes (expression qu’on aura pu entendre au début de la polémique sur les signes ostentatoires). C’est donc dire que chacun pourra exprimer, grâce à la Charte, son « bon goût » en matière de signes.

Les instigateurs de la Charte des valeurs ne proposent aucune démarche spéculative sur la sémiologie, sur la question des signes religieux, comme le montre l’intitulé du projet de loi qui conserve l’expression très relativiste « valeurs » (comme le montrait il y a quelques mois mon collègue Simon Labrecque : « Qu’est-ce qu’une valeur? »). C’est d’abord une question de sociologie du goût, et le « bon goût », comme le disait Bourdieu, c’est d’abord le dégoût du goût des autres.

Foulard et/ou hijab? Votre réponse dépendra de votre goût ou de votre dégoût. Si on peut retenir une chose de ce triste incident – un morceau de vêtement (et/ou le sentiment religieux qu’on veut y mettre) est resté pris dans un escalier roulant, entraînant dans la mort une femme –, c’est bien qu’il deviendra un symptôme du discours social à venir avec l’adoption de la Charte. On parlera moins d’interprétation des signes que des goûts et dégoûts des uns pour ce qu’ils perçoivent chez les autres.


[1] Judith Lussier parle du terme « hijab » comme un détail nécessaire dans l’économie du discours du fait divers, au même titre que le qualificatif « rouge » doit être ajouté à « corvette » lorsqu’il y a accident de la route : « Le jeune loup et le hijab » Je ne répondrai pas spécifiquement à cet argument ou à la question éthique en général. Si ce texte est représentatif de la réflexion sur l’éthique dans les médias aujourd’hui, y participer serait y apporter une caution.

[2] Un intervenant dans le cadre des audiences sur la Charte a notamment cité, sans le nommer, le Cours de linguistique général de Saussure, fondateur de la sémiologie. Un échange avec le ministre Drainville est exemplaire de l’indigence intellectuelle sur la question générale de la reconnaissance des signes dans ce débat, et spécifiquement sur la sémiologie : « M. Baril (André) : Oui, tout à fait. C’est la vie des signes. C’est un débat sur la vie des signes. M. Drainville : Sur la quoi? M. Baril (André) : La vie des signes. M. Drainville : … La vie, v-i-e? M. Baril (André) : La vie, v-i-e, des signes, oui, la vie des signes dans la vie sociale, vos cours de sémiologie. M. Drainville : O.K. M. Baril (André) : Ils sont loins [sic]. M. Drainville : On en reparlera, si vous permettez. » Je me permets de citer Ferdinand de Saussure, Cours de linguistique générale, 1916, p. 33 : « On peut donc concevoir une science qui étudie la vie des signes au sein de la vie sociale; elle formerait une partie de la psychologie sociale, et par conséquent de la psychologie générale; nous la nommerons sémiologie (du grec semeion, ‘signe’). Elle nous apprendrait en quoi consistent les signes, quelles lois les régissent. »

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Un symbole n’est pas tout: impressions d’un carré rouge devant ses semblables londoniens

Par Jean François Bissonnette, Londres, 21 novembre 2012

Deux ans après que le gouvernement de Sa Majesté ait décidé de tripler les frais de scolarité universitaires, faisant passer ceux-ci à un plafond de 9000 livres sterling par année, les étudiants britanniques s’étaient donné rendez-vous, en ce jour, afin de faire entendre à nouveau leur voix. À l’appel de la National Union of Students, une manifestation de grande ampleur devait se tenir au centre de Londres afin de réitérer l’opposition des étudiants aux coupures affectant l’éducation, mais aussi afin de dénoncer le manque de perspectives d’avenir, notamment professionnel, pour cette génération destinée à vivre sous le signe de l’endettement et de l’austérité budgétaire.

Fut-ce la froide pluie de novembre qui découragea les marcheurs, ou le souvenir des manifestations passablement violentes de 2010 qui n’avaient pas su faire reculer le gouvernement? On annonçait des dizaines de milliers de participants pour cette journée nationale d’action, ils ne furent guère que deux ou trois mille à battre le pavé. Pour le carré rouge qu’est l’auteur de ces lignes, encore grisé de l’effervescence du printemps dernier, la faible mobilisation dont témoigne la Demo 2012 londonienne a de quoi étonner, alors qu’il faut se le dire, la situation des étudiants britanniques paraît bien pire que la nôtre.

À l’automne de 2010, une série de manifestations importantes, couplées à quelques occupations de campus, avaient bien tenté, mais sans succès, de bloquer la hausse décidée par le gouvernement de coalition conservateur/libéral-démocrate. Celle-ci suivait les recommandations du rapport Browne que l’ancien gouvernement travailliste avait mandaté, ce même gouvernement dit de la « troisième voie » qui, douze ans plus tôt, avait mis fin à la gratuité des études universitaires. À ceux pour qui une hausse ponctuelle, même modeste, des frais de scolarité évoque une pente glissante, l’exemple du Royaume-Uni apporte une stupéfiante confirmation.

Voilà de quoi se réjouir une nouvelle fois d’avoir réussi, chez nous, à triompher du gouvernement Charest sur cette question de la hausse des frais de scolarité. Or, il appert que notre victoire a eu l’heur d’inspirer un regain de combativité chez les étudiants britanniques, qui, bien que sortis en petit nombre, étaient fort nombreux à arborer ce même carré rouge qui fait encore notre fierté. Deux casseroles étaient même de la partie, c’est tout dire. On ne peut manquer d’être un peu surpris de cette diffusion des symboles de notre lutte, depuis ce coin passablement périphérique du système-monde qu’est le nôtre jusqu’à cette ancienne métropole impériale. C’est sans doute que notre lutte est aussi la leur, et vice-versa.

Notre « printemps érable » paraît exercer ici une véritable fascination. On se souviendra peut-être qu’un article paru dans The Guardian en mai dernier voyait en notre mouvement quelque chose comme le fer de lance de l’opposition au néolibéralisme en Amérique du Nord. Dans la même veine, à la mi-octobre, une conférence intitulée « Lessons from Quebec » s’était tenue à King’s College dans l’idée d’importer l’« esprit » du Maple Spring dans les rues de Londres. Fondée en 2010, une organisation d’étudiants et de travailleurs unis dans la lutte contre l’austérité, la National Campaign Against Fees and Cuts, semble avoir adopté le carré rouge comme symbole officiel, et ponctue son appel à manifester à nouveau le 5 décembre prochain de la désormais classique photo prise du haut du viaduc surplombant Berri sur Sherbrooke. Cette renommée du « printemps érable » en est venue à prendre une tournure carrément légendaire, alors que le Socialist Party appelant lui aussi à manifester, vantait l’« inspirant exemple des 500 000 étudiants et travailleurs marchant ensemble au Québec », ce qui dépasse de loin nos propres estimations déjà surfaites de l’ampleur de nos manifs.

Or, un symbole n’est pas tout. S’ils n’étaient que deux ou trois mille à défiler aujourd’hui, c’est peut-être aussi du fait des conditions tactiques qui rendent possible ou non un soulèvement comme le nôtre. Pour des raisons que l’on s’explique mal, il ne semble pas de tradition, en Angleterre, que les étudiants fassent grève. La manifestation et l’occupation prolongée de locaux ou de bâtiments sur les campus universitaires composent apparemment l’essentiel des moyens dont ceux-ci disposent pour se faire entendre. Alors qu’il est maintenant question, au Québec, d’accorder formellement un droit de grève aux étudiants pour mieux « encadrer » celui-ci, il importe de soupeser l’incomparable effet de levier que cette tactique procure lorsque vient le temps de faire sortir les étudiants dans la rue.

Autre différence non moins importante, le mouvement étudiant québécois, malgré ses divisions internes, a su conserver un front uni face à un gouvernement arrogant et inflexible, et il faut encore ici apprécier l’avantage que ceci nous a donné. À l’inverse, nos confrères et consœurs britanniques semblent en proie à de profondes dissensions. Si la NUS se targue de représenter 95% des étudiants du pays, celle-ci se voit critiquée pour son caractère « bureaucratique » et pour le « carriérisme » dont feraient preuve ses officiers, futurs cadres du Labour, ce qui n’est pas sans rappeler de semblables reproches adressés à nos fédérations universitaire et collégiale.

S’il existe une frange radicale parmi les étudiants britanniques, celle-là même qui avait occupé et saccagé le quartier général du Parti conservateur en marge d’une manifestation organisée en novembre 2010, celle-ci ne paraît pas posséder de véritable relais institutionnel. Au contraire, par son ancrage dans les associations locales, la CLASSE a su, quant à elle, donner au mouvement québécois une impulsion décisive, à laquelle les fédérations plus timorées n’eurent d’autre choix que de se rallier.

La NUS s’est fait vertement fustiger par la NCAFAC pour avoir orienté la manifestation d’aujourd’hui sur un trajet frôlant à peine le Parlement de Westminster, et aboutissant à plusieurs kilomètres des lieux de pouvoir de la capitale, dans un souci délibéré d’éviter de créer trop de « perturbations ». En queue de manifestation, on pouvait entendre des slogans aussi hostiles à l’endroit des « bureaucrates » de la NUS que du Tory scum au pouvoir. Lors du rally clôturant le défilé, à voir le président de la NUS se faire chahuter, lancer des pommes, puis carrément déloger de la scène par une bande d’énervés qui se sont fait huer à leur tour par un parterre d’étudiants transis par la pluie et le vent, on en garde l’impression que les frais de scolarité en Angleterre n’ont pas fini d’augmenter.

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