Archives de Tag: théâtre

Ultime ressassion – cinq, dix, quinze, vingt ans après

Critique de Claude Gauvreau – L’asile de la pureté et quelques fragments, spectacle présenté par les finissantes et finissants de la section française de l’École nationale de théâtre du Canada, textes de Claude Gauvreau, dramaturgie et collage d’Alex Bergeron, mise en scène d’Alice Ronfard, à la salle Ludger-Duvernay du Monument-National, Montréal, du 19 au 23 novembre 2019.

Par Simon Labrecque

Les écoles de souffrance n’ont pas affiché de programmes uniformisés. On apprend à souffrir, comme on peut. Souvent on apprend mal.

Claude Gauvreau, Beauté baroque (1952)

 

La recension a à voir avec le ressassement. C’est du moins ainsi que je conçois le genre, et c’est cet énoncé qui me permettra d’articuler la présente critique.

Écrire une critique, c’est risquer la redite. Cela est évidemment vrai lorsque l’écriture est une pratique récurrente, peu importe l’intervalle de la récurrence. Il y a alors un risque de redire, de réécrire ce que nous avons déjà dit ou écrit, sous la forme d’une répétition qui serait sans différence notable ou significative, outre la différence de la répétition elle-même. Les mêmes thèmes, les mêmes angles, les mêmes enjeux risquent de revenir sous notre plume, si nos préoccupations demeurent en grande partie les mêmes, ou si elles reviennent de façon cyclique. Dans le meilleur des cas, cela pourra constituer une sorte de signature. Dans tous les autres, cela pourra rapidement devenir lassant, si nous, en tant que lectorat, ne partageons pas les soucis de la personne qui écrit. Peut-être remarquerons-nous alors surtout les contradictions – les dédires – et les lacunes – les médires.

Mais il est également vrai que la recension a à voir avec le ressassement dès l’écriture d’une toute première critique, comme par essence ou par définition. Il existe en effet d’emblée (et il reste toujours) le risque de redire, de réécrire sans différence notable ou significative, non pas la critique, mais l’œuvre recensée. Ce risque rejoint la distinction scolaire entre le résumé et la synthèse, le premier reprenant l’ensemble d’un propos alors que la seconde distille sa substantifique moelle. Selon certaines catégorisations, le résumé relève de l’analyse, comprise comme coupure ou comme taille qui, surtout, n’ajoute rien. La synthèse, pour sa part, crée du nouveau par une sorte de reconfiguration et d’intensification, et elle ouvre sur la critique, cette façon de traduire un propos qui met de l’avant les conditions mêmes de l’opération interprétative. Cet aspect critique viendrait en droit comme un supplément de la synthèse, mais l’interprétation réflexive est en fait toujours inévitable – est-ce cela qu’on nomma « supplément d’origine »? Quoi qu’il en soit, il reste question de ressasser en recensant.

Je n’ai jamais publié ni écrit de critique d’une pièce de Claude Gauvreau (1925-1971) mais j’ai déjà écrit et publié une critique d’un texte de Yohann Rose sur le dramaturge, en juin 2016. Je reprenais pour titre une description de Gauvreau par Rose : « L’auteur le plus pieux qu’on puisse trouver en ville », le mot « pieux » traduisant l’hébreu hassid, dans les travaux Rose. Je venais alors de découvrir un texte récent de Rose, qui reprenait et synthétisait son mémoire de maîtrise, soumis à l’Université de Montréal en 2007 : Le Défi « Gauvreau ». Le procès éditorial (ou la naissance d’un peuple) sous la pierre tombale des Occ : un mémoire pour l’oubli en forme d’écran paranoïaque; un silence-manifeste. J’étais surpris par la ténacité ou la persistance de Rose, qui lit et relit les Entrailles, qui ouvrent les Œuvres créatrices complètes, et qui se concentre toujours plus intensément sur le premier « objet dramatique » des Entrailles, où il trouve l’ensemble du sens de l’œuvre, un peu comme un rabbin ou « un homme de l’étude » qui relit la Genèse, et plus particulièrement le premier chapitre du premier livre de la Torah, qui va du commencement au sixième jour. On sait que le septième jour fut celui du repos du Créateur. Mais Gauvreau, lui, quand se reposa-t-il? À l’asile? Cette suggestion réveille le grand mythe du « poète assassiné », que Jacques Marchand dénonçait avec verve un an après la parution posthume des « Occ », dans son essai Claude Gauvreau, poète et mythocrate (VLB, 1978).

L’asile de la pureté (1953) est une pièce singulière. Dans les Œuvres créatrices complètes, elle suit immédiatement Beauté baroque. Roman moniste (1952), et les deux œuvres font clairement référence au suicide de Muriel Guilbault, le 3 janvier 1952. On imagine le poète écrivant fiévreusement les deux textes, coup sur coup, pour entamer un deuil qui n’aura peut-être jamais eu de terme. Il y a beaucoup de projections romantiques dans tout cela, et à la lecture des mots ciselés du poète et dramaturge, on constate avec surprise que c’est peut-être dans le texte même des Œuvres créatrices complètes qu’il y en a le moins, le lectorat étant parfois plus sentimental que l’auteur, dont la fine perception étonne.

L’asile de la pureté détonne, cependant, par rapport à Beauté baroque, car il s’agit d’un appel à l’ascèse, à l’arrêt de l’écriture. Quelque chose comme un trop-plein qui énonce son propre débordement et la nécessité d’une clôture, une ressaisie, un colmatage de ce qui n’est plus une simple brèche, mais bien un torrent, les digues ayant été rompues. Donatien Marcassillar entreprend un jeûne, une grève de la faim, et son entourage cherche activement à le contrer, à le détourner de son objectif, à l’empêcher de s’empêcher. L’asile de la pureté est donc le récit d’une ascèse difficile, sinon impossible, qui échoue, ultimement, au 89e jour.

J’ai vu une production de cette pièce au théâtre du Trident, à Québec, au printemps 2009. Cela me ramenait déjà à ma lecture bouleversée/bouleversante de Beauté baroque, presque cinq printemps auparavant, en marge de quelques coulisses théâtrales fidéennes. Quelques mois après avoir assisté à cette production, qui débutait, il y a dix ans, par une lecture du poème Speak White de Michèle Lalonde, je quittais pour une île de la côte du Pacifique, poursuivre des études doctorales. Il y a un peu plus de cinq ans maintenant que j’ai obtenu le grade académique de Philosophæ Doctor.

Durant la période d’un peu plus de dix ans qui sépare mes deux rencontres avec L’asile de la pureté – pièce qu’on ne semble pas pouvoir monter sans y adjoindre d’autres textes, puisque cette fois-ci, on parle également d’« autres fragments » (voir ci-dessous le dépliant remis aux spectateurs) –, j’ai, d’une certaine façon, principalement fait une seule et unique chose : écrire. Chaque fois unique… mais quand même! J’écrivais avant, et j’écrirai sans doute après (à preuve, le présent texte), mais le contenu le plus évident de la pièce, qui m’avait échappé jusqu’ici au bénéfice de tout le reste – le mythe du poète, la folie, l’entourage –, cette évidence qu’est le problème ou l’enjeu du jeûne, de l’ascèse, se présente cette fois sous la forme d’une question pressante, urgente, car j’y rencontre ma propre limite, mon incapacité : n’est-il pas le temps de cesser d’écrire, du moins pour un temps? Pour 89 jours, s’il s’agit de mimer l’exploit?

L’écriture semble être une production ou une excrétion plutôt qu’une consommation ou une ingestion, une dépense plutôt qu’un revenu, une sortie plutôt qu’une entrée, mais j’y associe malgré tout des notions comme la voracité ou même la boulimie, sans toutefois prétendre savoir ce que ce dernier terme peut signifier pour qui a reçu un diagnostic proprement médical. Il y a évidemment un lien entre l’ingestion et l’excrétion, entre la lecture et l’écriture, la voracité se manifestant des deux côtés de la gueule, de l’estomac, des tripes, du côlon et du reste. Pour ce qui est de ma petite histoire, j’ai développé une sorte de réflexe, qui fait que mon rapport à la lecture est devenu un rapport direct à l’écriture, et que ce que je lis est automatiquement métabolisé dans l’optique de servir à un texte à venir, idéalement sans trop attendre, pour ne pas s’alourdir en chemin. Est-il possible de ralentir, sinon de reconfigurer ce métabolisme?

Dans l’impression de devoir et de ne pas pouvoir arrêter de fonctionner ainsi, je retrouve Gauvreau, en particulier sous la forme du gros volume rouge posthume des Œuvres créatrices complètes, dont l’édition et l’impression auront coulé les éditions Parti pris. Je retrouve le jeune Gauvreau/Marcassilar du jeûne impossible, celui de L’asile de la pureté – joué par Loïc McIntyre dans la production de l’École nationale de théâtre –, tout comme le vieux Gauvreau sortant de l’asile une dernière fois – magnifiquement incarné par Pierre-Alexis St-Georges – et se retrouvant à manger des saucisses à hot-dog crues sur son toit brûlant ou sa chambre humide, comme le rappelait Denis Vanier à Gilles Groulx en dénonçant l’entreprise de « récupération » de Ronfard (père, Jean-Pierre) qui montait Gauvreau après sa mort – une association que j’aime ressasser : Gauvreau et les saucisses à hot-dog. C’est à cette remarque de Vanier que m’a immédiatement fait penser la rencontre du nom de Ronfard (fille, Alice) dans la production de L’asile de la pureté présentée par les finissantes et finissants de l’École nationale de théâtre du Canada, cet automne, au Monument-National.

Yohann Rose, lorsqu’il dit qu’on ne lit pas Gauvreau, mais qu’on le déclame et l’interprète nécessairement, insiste sur l’étymologie du mot « éditer », edere, qui signifie à la fois « manger » et « faire sortir ». C’est sur ces deux sens qu’il construit sa notion de « procès éditorial », qui est à la fois le procès de l’auteur et du lecteur. Dans la section intitulée « Un traitement symbolique choc en guise de libération “nationale” » de la préface de sa thèse (p. 22), Rose écrit :

La pratique foncièrement maïeutique de la poétique exploréenne apparaît dès lors jouer un rôle nécessairement libérateur (décolonisateur) en ce qu’elle permet d’orienter le chercheur exploréen dans le sens le plus pragmatique du terme : la méthode consistant à « éditer » (edere : ici « manger ») soi-même la matière indigeste du texte exploréen de façon à ce que cette assimilation en vienne à produire une forme toute spirituelle d’indigestion à partir de laquelle il devient urgent de tout « évacuer » – de tout « faire sortir » (sens second de edere) comme si un tel « exercice spirituel » d’indigestion symbolique était propre à susciter une hallucination – voisinant la psychose de l’homme entravé dans son être (colonisé – voire le blasphémateur invétéré) – qui puisse trouver là une forme tout artificielle, mais néanmoins dynamique, de renaissance ou de réintégration à un ordre social qui, dès lors, ne l’accule plus à l’unique solution du suicide; celui-là étant forcé de s’ouvrir pour faire accueil à ce type d’expérience qui, m’est avis, pourra servir dorénavant à guérir plusieurs aspects de la dépression suicidaire (si typiquement québécoise) ou encore bien d’autres aspects des troubles psychiques tels, par exemple, la schizophrénie. Et peut-être, tant qu’à y être, est-ce que ce type de simulation paranoïde pourrait-elle permettre d’envisager que de telles affections seraient le fait d’un défaut tout « national » auquel les Occ [Œuvres créatrices complètes] offriraient, aujourd’hui, de porter quelque assistance.

Je n’ai jamais réussi à rester entièrement immergé dans les Œuvres créatrices complètes – exception faite de ma première lecture de Beauté baroque, et déjà là, la lecture a nourri une forme d’écriture, si ma mémoire ne fait pas défaut (une courte pièce interminable). C’est sans doute une chance, car l’immersion rapproche de la noyade. Il me semble toutefois que l’« herménautique » promue par Rose n’est pas une pratique facile et aisée, et qu’elle peut avoir des effets bénéfiques en permettant de se concentrer sur le procès éditorial lui-même. Il faut plonger. Pour ce faire, il m’apparaît moins important de cesser d’écrire que de cesser de publier. C’est donc ce que je tenterai, pour un temps – 89 jours –, suite à cette dernière production de L’asile de la pureté. La parole est d’argent et le silence est d’or, dit-on. Pour l’écriture, il reste le bronze.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Clameurs et rideau

Critique de Henri de ses décors, de Laurance Ouellet Tremblay, Chicoutimi, La Peuplade, 2018, 41 p. (édition électronique).

Par Simon Labrecque

Chamade n.f. (italien chiamada, appel, de chiamare, appeler, du latin clamare) Dans une ville assiégée, batterie de tambour ou sonnerie qui annonçait l’intention de capituler.

 

Théâtres de papier

Henri de ses décors (La Peuplade, 2018) est un roman sur le théâtre. Il met en scène un scénographe original qui travaille exclusivement avec du papier journal. J’ai dévoré le livre en une soirée, au son des chansons les plus connues de Boris Vian. L’ouvrage m’a séduit de loin, par les premiers échos lus ou entendus dès sa sortie, l’an dernier, précisément parce qu’il parle de théâtre et, plus particulièrement, de l’envers du décor, des arrière-scènes, des feux de la rampe, des régies obscures et des planches où l’on répète, de la production scénique à la célébration suivant une première. Or, je suis fasciné par ce monde depuis l’adolescence, c’est-à-dire depuis ma fréquentation formatrice de l’Enfer de mon école secondaire, lors des cours optionnels d’art dramatique, préférés aux cours optionnels de « sciences de la nature ». Préférant d’emblée les arts au couple « chimie/physique » (alors que ce dernier était perçu par plusieurs comme augmentant les chances d’un avenir radieux), j’ai rapidement découvert que la scène a une gravité qui lui est propre et qu’elle produit d’étonnantes réactions en chaîne. Ainsi, chaque fois que j’approche des coulisses d’un théâtre, devant le lourd rideau long, les battements de mon cœur accélèrent. Je me rends, je succombe, au théâtre. Il s’agit moins, pour moi, d’une expérience du trac que d’une véritable chamade, au sens propre comme au figuré : chaque fois, ça me vainc.

Si j’avais beaucoup d’argent, je louerais un théâtre et j’y passerais une bonne partie de mon temps. Par nostalgie et curiosité, je louerais sans doute l’auditorium du cégep François-Xavier-Garneau, ainsi que les espaces attenants : coulisses, loges, local de scénographie, où j’ai passé quelques soirées et après-midi, au tournant de l’âge adulte. Pour ne pas empêcher les étudiantes et étudiants d’aujourd’hui de se servir des lieux pour faire leur théâtre durant l’année scolaire, je louerais les lieux durant l’été, de juin à août. La chaleur me causerait assurément des problèmes, mais je pourrais financer une climatisation, étant riche… Je ne sais pas exactement ce que j’y ferais, mais j’aime imaginer que la simple fréquentation des coulisses théâtrales me permettrait de replonger dans cet art fascinant auquel j’ai longtemps cru ne pas avoir eu l’audace de consacrer ma vie – c’était avant de comprendre ma forte propension à installer des scènes un peu partout. Il demeure néanmoins qu’un charme particulier se loge, pour moi, dans les lieux théâtraux, dans les théâtres comme lieux.

Je sais que la solitude en un lieu public vide serait un enjeu crucial de mon séjour, le théâtre ne se pratiquant jamais seul, par définition. (À la limite, une pièce solitaire, sans public, serait plus aisément qualifiée d’art performance que de théâtre, c’est-à-dire d’art de la scène.) Dans les conditions actuelles de location de l’auditorium en question, on précise d’ailleurs le nombre maximum de personnes assises (385) et debout (20), mais aussi le nombre minimum, fixé à deux! Par-delà cette contrainte formelle que l’argent pourrait aussi neutraliser, et sans parler du public désiré, il me faudrait de toute évidence réunir une équipe, surtout s’il s’agit de monter une pièce – une autre façon de dire : faire du théâtre. Je ne sais si je serais capable de le faire, mais cela constituerait déjà un défi de taille, capable d’occuper, pendant un bon moment, mes réflexions et mes pérégrinations sur les planches, parmi les sièges vides, dans les passages étroits qui mènent à l’extérieur de la salle, par derrière, et ainsi de suite. Rien qu’à penser à ce collectif à faire, des silhouettes, des visages, et même quelques prénoms risquent un passage sur l’écran cérébral qu’est ma rétine pinéale. Puisque ce serait l’été, y jouerait-on quelque tragédie grecque? Une comédie d’Aristophane, plutôt? Les sons et les odeurs des plus belles soirées d’été de Sainte-Foy s’invitent déjà dans mes méninges et mes synapses… mais trêve de fabulations odorantes!

Henri de ses décors invite tout à la fois à de telles divagations et à leur orientation vers la sensibilité, ou plutôt, vers la sensation tactile, vers le sens du toucher, et ce, dès ses premières pages. Un éros étonnant y affleure. Si j’avais tenu le livre, je l’aurais sans doute parcouru de mes doigts sous toutes ses coutures à plusieurs reprises, longeant sa tranche, soupesant sa totalité, feuilletant ses pages que j’aurais sans doute écornées, comme je le fais pour la plupart des livres que je touche. Cette fois, n’ayant à disposition qu’une copie électronique, c’est en écrivant le présent texte que la tactilité s’est dénouée, au clavier.

 

Façons de parler

Henri avait le don du plieur de papier avant de connaître le théâtre. On l’y a emmené avec audace, pour utiliser son don, et ça l’a enthousiasmé d’une façon gênante. Il s’en confesse :

Je feignais l’agacement mais au fond de ma tête gisait le souhait inavouable : j’espérais une mue totale, un blast. J’espérais le sauveur telle une tortue mal tombée qu’une main inconnue retourne sur ses pattes. […] Je me souviens être entré au théâtre et avoir souhaité ne plus quitter cette alcôve, pressentant là un endroit où bricoler, à chaque fois arraché au noir de la scène, un petit nouveau monde pour contracter mon être, le déployer (p. 10).

S’il parle des tonnes de journaux qu’il glane, pour faire ses décors, Henri passe sous silence la recette de sa colle. De la farine et de l’eau? Il n’en dit mot. J’ai attendu et guetté une longue scène d’un méticuleux lavage des mains à l’eau froide, coulant avec fracas à bas débit dans un grand évier d’atelier, mais elle n’est jamais venue. Un choix d’autrice, assurément, qui n’entache en rien la puissance du livre, sa capacité à captiver.

Henri est un angoissé qui s’adresse, dans le roman, au monde qui l’entoure, incarné dans des gens anonymes qu’il conçoit comme des commères passablement persécutrices. On sent son cœur s’accélérer lorsque s’empilent et se mêlent ses réponses à des questions qu’il imagine provenir d’ailleurs, d’hors de lui. Sa relation avec son angoisse est elle-même tactile, même si – ou précisément, car – il dit ne pas pouvoir la toucher. À l’inverse, c’est elle qui le frôle sans cesse :

Mon angoisse se languit, impatiente, elle n’a besoin que d’un léger soulèvement du monde pour ressurgir, vos commérages, entre autres, la font se gonfler, voluptueuse. Sa caresse, toujours pressante, m’asservit et voilà que je contemple mon reflet le plus convaincant, celui que je ne reconnais pas. Mon angoisse me coupe du monde et me contraint à y souffrir. Impitoyable, elle m’enlace pour ensuite m’abandonner seul sur le parvis. Seul et hirsute (p. 13).

Sa mère morte, « partie les ganglions enflés », Henri a grandi dans la solitude de l’attente de son père, contrôleur de train toujours parti. Avant de mourir à son tour, loin de la maison, ledit père laissait seulement une mince ration à son enfant goinfre, qui s’est usé et qui, depuis, a « l’âme mincie » (p. 15). C’est en travaillant sur la ferme voisine, une fois devenu orphelin, qu’Henri a commencé à tresser la paille et le fil de fer. Suivirent plusieurs mois d’errance solitaire et libre, alors « [q]ue se cristallisait là la part farouche de mon être, que je ne quitterais plus, comme une peau, une surcharge » (p. 16).

Henri sait créer les décors qu’il faut pour des pièces difficiles et sérieuses, que Laurance Ouellet Tremblay invente, avec un plaisir évident, en quelques phrases remarquablement précises et évocatrices. Les Auréoles de Pontechiov, Les vélos de Mariatti, L’iniquité de Cartou, Fragments d’une lettre d’adieu lus par tout le monde de Carignan, autant de créations du théâtre de l’imaginaire, dont Henri parle avec des mots et un ton d’une surprenante authenticité, pour quiconque sait un peu ce qui se raconte parmi les gens de théâtre à propos de l’injouable et de l’incontournable. L’impression que Ouellet Tremblay a trouvé le ton juste est également nourrie par l’économie des mots. En effet, en plus de ces titres et de ces auteurs créés de toutes pièces, d’étonnants dispositifs scéniques nous sont proposés par l’autrice en à peine quelques mots, via son personnage dont la critique a surtout remarqué la paranoïa. Pour ma part, je retiens son rapport de littéralité avec les mots et les choses, les personnes et les idées, la fin du roman renvoyant au début dans une sorte de spirale à recommencer. Henri est, en vérité, un littéraliste : au sens strict, il prend tout au pied de la lettre, comme le veut l’expression à l’écoute de laquelle il jetterait sans doute un regard vers ses deux souliers. Cette caractéristique en fait un marginal, mais elle le singularise aussi positivement. De ce littéralisme viendra sa chute, mais c’est sans doute de lui aussi que vient son don, son talent de fabricateur de décors de papier, dont on se surprend qu’il ne les mâche pas, littéralement.

 

De profundis clamavi

Olivier-le-chef-du-théâtre fait confiance à Henri, malgré un épisode de trahison, sept ans avant le récit. Il n’est pas surprenant d’apprendre qu’Henri, qui valorise le décorum et l’obéissance comme moyens de contrer la panique, est amoureux silencieux et obsessif d’une grande actrice, Catherine, dont on apprend, toujours sans surprise, qu’elle est alcoolique et parasuicidaire, aux tendances autodestructrices. Ces éléments reprennent un motif classique du quotidien théâtral, du moins tel qu’on se l’imagine. Il y a un rapport fortement noué, intriqué, à la fois pesant de clichés et fort de singularités affectives, entre la scène et les coulisses, les ombres et la lumière, l’incarnation et la création, l’actrice, l’auteur et le technicien, le masculin et le féminin, qui est reconnaissable comme théâtral, comme appartenant au milieu ou au monde du théâtre, microcosme du théâtre du monde. Le roman met en scène ce rapport, ce motif, par l’angle négligé du troisième terme, du technicien, qui n’est ni l’angle de l’actrice, ni l’angle de l’auteur, ni même l’angle du metteur en scène. D’ailleurs, ces trois dernières positions sont parfois occupées par la même personne, mais il est exceptionnel que la position du technicien s’ajoute à la triade. Le technicien, le scénographe, le fabricant de décors est pratiquement toujours en supplément – ce qui ne signifie pas qu’il ne soit pas crucial, bien au contraire.

Suite à la fureur de Catherine, un soir de première, Henri en vient à se creuser la tête, très littéralement, avec un ustensile à portée de main. Cachant sa plaie avec un pansement pour pouvoir continuer à se creuser les méninges, comme Catherine l’a invité à le faire, il formule une réplique enfantine et mimétique au rejet féminin, se rendant matériellement à un ordre qui était uniquement symbolique. N’est-ce pas là sa spécialité, son domaine d’expertise : traduire en signe visible, manifester ce qui était uniquement entendu, ou sous-entendu? Malgré tout, ce geste répugnant signale bien que ça ne tourne pas rond, chez Henri. En une heure à peine, c’est donc là qu’on se rend par le texte : au vrai creux de la tête d’Henri, dans sa tête, littéralement, lui qui n’arrête pas de s’excuser d’exister tout en se curetant le crâne, pour la beauté du geste. On s’est rendu dans ce creux grâce à un roman qui pourrait lui-même être traduit en une pièce d’au moins deux heures, dont la mise en scène et les décors pourraient être fantastiques – surtout qu’il faudrait laisser voir quelques choses des cent décors créés par Henri pour toutes ces pièces réputées injouables ou in-montables. Le défi sera-t-il relevé par quelque troupe audacieuse, sachant que l’adaptation de romans récents semble une voie envisageable, au Québec, ces temps-ci? Après l’adaptation théâtrale de La déesse des mouches à feu, de Genevière Pettersen, et celle, à venir, d’Une affection rare, de Catherine Lemieux, souhaitons qu’Henri de ses décors, de Laurance Ouellet Tremblay, connaisse aussi le frisson fébrile des feux de la rampe.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Manifeste – Sur l’art et les artistes

Par Pol Pelletier

Note introductive

Dans une lettre généreuse écrite en réponse au texte « Femmage à Pol Pelletier », publié dans Trahir, Pol Pelletier nous remercie de réfléchir et nous indique qu’Artaud est un de ses rares héros. Elle nous précise surtout qu’elle n’a jamais vu l’œuvre de Mouawad dont il est question dans le texte et qu’il ne saurait y avoir de lien entre La Robe blanche et cette œuvre. Elle confirme avoir écrit La Robe blanche sur une période de 22 ans, dans un long et rigoureux travail avec l’inconscient personnel, l’inconscient ethnique et l’inconscient collectif. Le concept de la robe blanche était présent dès le Festival Voix d’Amériques, en 2005, et la vraie petite robe antique a été trouvée, ou « appelée », dès 2008. Elle a été portée pendant les répétitions auxquelles a assisté Gilbert David en 2009 et ne saurait être réduite à un accessoire ou un élément de décor. Enfin, Pol Pelletier nous annonce que son collègue Colin, qui est responsable du livre POL, fera état dans ce livre de son analyse des liens entre La Lumière blanche, écrite en 1981 et publiée aux Herbes rouges, et La Robe blanche. Elle ajoute : « Mon lien avec le blanc date de très, très longtemps. » Sur sa prise de distance avec l’art et les artistes, elle nous donne à lire le manifeste qui suit, qu’elle a écrit en mai 2012.

Simon Labrecque, pour le comité de rédaction de Trahir

 

SUR L’ART ET LES ARTISTES

Texte lu par Pol Pelletier lors de la présentation de la programmation 2012 du Festival TransAmériques, FTA, le jeudi 9 mai 2012 dans le Café d’Usine C pour un 5 à 7.

 

Je suis auteure, metteure en scène, acteure, de théâtre.

Je suis aussi pédagogue.

J’ai passé une grande partie de ma vie à réfléchir sur ce qu’est la véritable Présence. Ce qui m’a amené à m’interroger sur la VÉRITÉ.

Comment reconnaît-on la VÉRITÉ?

 

Comme vous le voyez, je suis dans la programmation du FTA qui commence bientôt.

Ma présence ici au 5 à 7 est paradoxale, car je suis venue pour me désolidariser de l’institution qu’est devenue l’« art » et les « artistes ».

 

L’« art » et les « artistes » dans notre monde moderne sont au service du statu quo et du pouvoir.

L’« art » et les « artistes » servent à donner bonne conscience.

Qui peut être contre la consommation de l’« art »?

Consommer de l’« art » encourage le confort, moral, intellectuel, physique.

 

Vivre dans une ville où le théâtre le plus important présente le spectacle Des femmes mis en scène par Wajdi Mouawad provoque en moi beaucoup de honte.

 

Je me désolidarise de l’institution de l’« art ».

 

Si Wajdi Mouawad est considéré comme un « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si Lorraine Pintal, directrice du Théâtre du nouveau monde, qui a invité M. Mouawad à présenter son spectacle chez elle, est une « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si Marie-Thérèse Fortin, directrice du Théâtre d’aujourd’hui, qui est garante de la transformation des Belles-sœurs en comédie musicale, lequel spectacle, dans son traitement, présente une image hystérique et humiliante des femmes, lequel spectacle remporte un immense succès ici et en France – Pourquoi? Pourquoi? Qu’est-ce que mon peuple veut montrer de lui? – si Marie-Thérèse Fortin est une « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

Si Lars von Trier, cinéaste danois qui a gagné des premiers prix à Cannes, avec des films qui sont des démonstrations spectaculaires des habiletés « artistiques » d’un psychopathe, si Lars von Trier est un « artiste », alors moi je ne suis pas une « artiste ».

 

Si le Cirque du Soleil est un organisme « artistique » – ce qu’il affirme en parlant sans cesse de ses « artistes » – alors qu’il est en fait une entreprise capitaliste multinationale spécialisée en divertissement, ce qu’il a parfaitement le droit d’être, mais alors moi, je ne veux pas être une « artiste ».

Je pourrais continuer ainsi longtemps.

 

DES FEMMES ET LES BELLES SŒURS

 

Aujourd’hui, je veux surtout saisir le sens, pour l’« art » québécois, du succès que remporte Des femmes de Wajdi Mouawad et Les Belles-sœurs, en comédie musicale.

 

Les deux spectacles sont une insulte aux femmes du Québec.

 

Lorsque Wajdi Mouawad monte des tragédies grecques sous le titre « Des femmes » – c’est son titre à lui, ce n’est pas le titre des tragédies elles-mêmes –, c’est qu’il prétend me faire réfléchir sur les « femmes », lui qui est un homme, relativement jeune, d’origine libanaise, donc ignorant tout de la plus importante révolution de femmes au monde, celle qui s’est déroulée ici au Québec aujourd’hui balayée de la mémoire collective. Lorsque Wajdi Mouawad, ignorant et inconscient de tout cela, affirme qu’il a eu une « idée » d’« artiste » pour soutenir sa vision « des femmes » des tragédies grecques : qu’il lui semble que seule la musique rock a aujourd’hui la puissance et la violence apte à soutenir les histoires de « femmes » des tragédies grecques, et que pour faire passer sa vision d’« artiste », il fait appel à un « artiste » musicien rock et que parmi les milliers d’« artistes » rock au monde, il choisi un « artiste » qui a assassiné sa femme, il me crache dessus.

 

Cette histoire est connue.

Il y a eu une controverse.

Finalement, le musicien rock a été interdit de séjour au Québec.

C’est déjà ça.

Mais cela n’empêche pas Wajdi Mouawad de présenter son spectacle à Montréal avec la caution de l’intelligentsia et de la bourgeoisie québécoise grande consommatrice d’« art ».

Je pense que les « artistes » sont devenus pareils aux politiciens, avides de prestige, de pouvoir, de notoriété, et comme les politiciens, ils utilisent les mots de façon perverse.

 

Je tiens à dire que Wajdi Mouawad est un homme de talent, capable d’une invention surprenante, et qu’il est aussi fort confus dans sa vision des femmes comme des milliards d’autres hommes sur la planète, rien de très original. Mais à cause de sa notoriété, il est dangereux. Il défend, excuse et cautionne le meurtre des femmes.

 

A quoi sert le « talent »?

 

Le « talent », pour moi, n’est pas la définition d’un artiste.

 

 

UN DÉBAT SUR L’ART

 

Je suis venue ici aujourd’hui pour lancer un débat sur la définition de l’« art ».

 

Sur les liens qui doivent exister, selon moi, entre l’art et l’éthique.

 

Sur la responsabilité, sur les devoirs éthiques des artistes.

 

Sur la nécessité de se poser des questions avant de parler de nos « idées » :

 

Pourquoi monter telle ou telle chose?

Jouer dans telle ou telle chose?

Quelles sont les multiples voix intérieures qui ont mené à notre choix?

Quel est le rôle de l’avidité, de la vanité, de la compétition, du désir d’être aimé, de la peur, de la souffrance?

Le lien entre la souffrance et la création artistique est fondamental, déterminant.

L’« art » a une capacité infinie de refouler la souffrance collective au lieu de la révéler.

Qui entend les multiples voix intérieures?

Qui les nomme?

Avec quelles personnes choisissons-nous de travailler?

Avec quel argent?

Avec quelles banques?

Avec quelles conseils d’administration, quels hommes ou femmes d’affaires, quels politiciens, politiciennes?

Pourquoi?

Pour le profit de qui?

 

Qu’est-ce que mes choix disent véritablement à ma collectivité?

 

Ai-je l’honnêteté de regarder mes choix d’« artiste » et l’ombre qui les entoure?

 

 

LA RÉVOLTE DES ÉTUDIANTS

 

Pour moi, le seul bon théâtre au Québec en ce moment est dans les rues avec les étudiants.

Ce sont eux qui portent courageusement l’inconscient collectif québécois.

Je suis avec eux, humblement.

 

J’ai accepté de jouer au FTA parce que après la présentation de La Pérégrin chérubinique de Jovette Marchessault,

qui est un texte très courageux qu’il faut entendre,

je ferai des actes révolutionnaires gratuits pour les gens qui voudront rester,

en solidarité avec les étudiants

et tous les processus de transformation véritable au Québec et ailleurs.

 

Je ne veux plus être connue comme une « artiste » tel qu’on l’entend aujourd’hui.

 

Je veux être connue comme :

 

une révolutionnaire

 

une héroïne prête à donner sa vie pour ce en quoi elle croit

 

une guérisseuse primitive qui obéit à des lois anciennes.

 

J’ai placé ma présence au FTA

sous trois signes :

 

Héroïsme

Générosité

VÉRITÉ

 

J’ai obtenu du FTA,

et je les remercie,

pour les soirs où je jouerai, les 6, 7, 8, 9 juin,

5 billets gratuits par soir à donner à des étudiants grévistes,

et 5 billets gratis à donner à des démuni.e.s qui ne vont jamais au théâtre faute de moyens.

 

Il faut écrire à www.polpelletier.com

et dire qui vous êtes.

Poster un commentaire

Classé dans Pol Pelletier

Ducharme-Indigène, Good Riddance et Bons débarras

Critique de la pièce Les bons débarras, scénario original de Réjean Ducharme, adaptation et mise en scène de Frédéric Dubois, coproduction avec le théâtre des Fonds de Tiroirs, présentée au théâtre Le Trident, 2016.

Par Dalie Giroux

Le théâtre Le Trident et le théâtre des Fonds de Tiroirs ont choisi cette année de monter Les bons débarras de Réjean Ducharme à partir d’une adaptation du scénario original que l’écrivain caché a pondu dans les années 1970, et que Francis Mankiewicz a porté à l’écran en 1980 – réalisant ce qui allait devenir comme on dit un « film phare », une « œuvre majeure » de la cinématographie québécoise.

 

Un film

bd-1Les Bons débarras, c’est ce film dont on ne revient jamais tant il parle de l’enfoui-tout-près. C’est une scène secrète au bord d’une forêt à moitié rasée, une scène comme il y en a au fond de soi… Charlotte Laurier y est inoubliable, irremplaçable en Manon douze-ans-tyrannique-assoiffée-d’amour; Marie Tifo est fabuleusement juste dans le rôle de Michelle, la mère-source-épuisée-qui-donne-donne-donne; et comment oublier l’ambiance des vraies Laurentides, les Laurentides des pauvres qui habitent dans des petites maisons de plywood placées le long des chemins noirs, pas loin des châteaux de plastiques qui ont beaucoup de toilettes-à-laver-et-de foyer-à-allumer; la bouette, le foin séché, les feuilles mortes et les anxieux délires de boisson de Ti-Guy/Germain-Houde devant la maison chic de Madame Viau-Vachon pleine-de-livres-inaccessible-qui-sent-bon.

On se dit, tout le monde a dit : le film est trop bon, la pièce va nécessairement être décevante. On va nécessairement comparer. Mais ce n’est pas vrai.

 

Une mise en scène

Frédéric Dubois, qui a adapté le scénario pour sa mise en scène, a choisi de transposer l’action à Val-Bélair – au nord de Québec, là où la capitale se perd dans le sapinage et où s’étirent les routes austères au bord desquelles on se chauffe au bois pour regarder la télévision l’hiver. Il campe par là très franchement son territoire, et y installe une distribution toute québécoise-de-Québec, avec en poupe Erika Gagnon et Lise Castonguay – fameuses. Il choisit aussi de ressusciter les passages à l’époque laissés de côté par Mankiewicz, qui évoquent les comportements séducteurs de la petite Manon – qui se passe la patte entre les jambes de Maurice quand il la reconduit chez elle, qui flirte avec Gaétan qui flirte avec elle. Cette charge tellurique .

Le scénographe a fait livrer une chiée de bois de poêle sur la scène, quelque chose comme cinq cordes de bois franc, en poids et en senteur, et on a installé à côté une chienne vivante dans sa niche – et l’animal sur scène fait exploser la représentation : 500 humains dans le noir dévorent la bête des yeux, les acteurs n’existent plus (ils sont trop acteurs pour le chien, et c’est chien pour les acteurs) – c’est un peu rejouer la magie du monde sauvage, oubliée mais vraie-de-vraie, et on s’étonne de se voir comme ça, de vouloir se connecter avec les animaux, de vouloir qu’ils nous aiment.

 

Un texte

bd-2Ce n’est pas vrai que la pellicule de Val-des-Vals obstrue la scène de Val-Bélair, et ce n’est pas vrai que c’est le film qui est inoubliable, imbattable – parce qu’il y a ce texte, texte-territoire qui a sa propre vie, et Dubois-ducharmophile le sait, qui le chamanise en quelque sorte pour nous en faire apercevoir la moelle.

La langue de Ducharme est une langue confidentielle, langue de bois, de boisson, de bottes-trempes, langue maganée et pleine d’images, croquante et cassante, avaleuse, une langue improbable qui touche la cible à chaque fois qu’elle frappe et qui nous jette dans un intime désarroi. Une langue de grand-mère!, comprise entre tous les humains de la terre par les noyés de la vallée du Saint-Laurent et ceux qui leur survivent tant bien que mal, cachés dans les terres ou cachés dans le haut des tours.

Avec cette langue, Ducharme déploie un regard sur l’enfance, depuis l’enfance, et il ouvre le dream-box d’un monde indigène qu’on connaît étrangement par cœur. Manon saoule du « pouvoir de la jeune fille », qui manipule, charme, boude, ment, fugue, cajole, détruit – qui sait tout ce qu’il faut savoir faire, déjà, pour survivre, qui s’accroche à l’amour comme une criminelle. Le crime de vouloir être aimé. Manon-moi-toi-ta-sœur-ta-voisine qui est en manque et qui passe à l’acte, et que la naissance même révolte. Ducharme raconte les histoires de gens qui survivent en secret, juste au nord des villes, dans l’intelligence et la détresse.

_35La grande-petite-fille fait la lecture à sa mère épuisée-qu’elle-détruit-et-qu’elle-adore, le soir, au bout de ces guerres de la tendresse et des bons débarras (de ti-Guy, de Maurice, de Gaétan) : « C’est comme ça qu’elles s’endorment les reines. Pis les reines, elles ont autrement plus de problèmes que toé. » Qui a dit qu’il ne se parlait pas d’une poésie totale dans ce territoire-là? Dans cette plaine d’ingratitude? Qui a dit que l’on ne s’aimait pas, même que bien mal, dans les déserts de l’Amérique du frette?

 

Poster un commentaire

Classé dans Dalie Giroux

La performance artistique autochtone atteint la masse critique – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Peuples invisibles

ou invisibilisés, à qui est demandée

de la quantité à la qualité, une masse critique?

massecritiqueOrganisée par la Indigenous Performing Arts Alliance (IPAA), un regroupement dont un des objectifs est le recensement des événements artistiques associés aux peuples autochtones, la table ronde « La performance artistique autochtone atteint la masse critique » réunissait quatre artistes d’origine autochtone maintenant basés à Montréal : Yves Sioui-Durand, Lara Kramer, Émilie Monet et Leticia Vera. Pendant près de deux heures, les quatre participants raconteront leur histoire personnelle – celle d’une migration vers Montréal, de Québec ou d’aussi loin que le Mexique – et parfois l’histoire de leur peuple – Wendat, Oji-Cri ou Anishinabe. L’événement était aussi l’occasion de faire le point sur la place des Autochtones sur la scène artistique contemporaine à Montréal.

Montréal est un lieu diversifié, la ville est, dit-on, celle où la proportion de trilingues (personnes parlant trois langues) est la plus importante dans le monde. Pourtant, force est d’admettre que les autochtones servent souvent de token dans les événements artistiques. Il n’y a pas un seul lieu à Montréal, aura-t-on entendu lors de la table ronde, qui soit dédié à son histoire autochtone vieille de plus de 5000 ans, soit plus de dix fois la durée de l’établissement colonial français. Devant cette réalité, de nombreux artistes autochtones participent à la vie culturelle montréalaise en apportant leur perspective singulière, même s’ils font souvent face à de grandes difficultés en ce qui a trait à leur reconnaissance.

Il faut toutefois se garder d’attribuer aux artistes autochtones une essence quelconque : il n’y a pas de culture homogène qui les subsumerait tous, ni ne doit-on réclamer d’eux qu’ils s’identifient à un modèle qu’on fantasmerait à leur égard. Il s’agit plutôt, dans un travail collectif de décolonisation, de laisser la place à ces artistes provenant de peuples non seulement « invisibles » (comme on l’a rappelé, empruntant l’adjectif à Richard Desjardins), mais aussi, pourrait-on ajouter, « invisibilisés » tant la disparition de ces peuples semblent encore à l’ordre du jour de nos pouvoirs politiques. On fêtera l’an prochain le 375e anniversaire de Montréal, plusieurs activités incluront des éléments autochtones, mais jamais n’est-on allé chercher des producteurs autochtones. On subventionnera un film au montant de près de 14 millions du cinéaste François Girard pour nous raconter une histoire sur 750 ans, alors qu’on aurait pu financer plusieurs projets cinématographiques plus petits qui rendraient compte de la réelle diversité des créateurs montréalais. Sioui-Durand commente, et je paraphrase : « On préfère encore la verticalité à la multiplicité. »

Cette question de la verticalité, de l’unique ou de l’Un est revenue à plusieurs reprises, notamment sur la question de l’« excellence » en art, une question qui avait été abordée, nous apprend-t-on, lors de la précédente table ronde. Si la présence autochtone est si peu manifeste, ne serait-ce pas tout simplement parce qu’elle n’est pas « de taille »? C’est une vieille question qui affecte toutes les minorités : doit-on subventionner d’abord les arts autochtones pour qu’ils puissent ainsi se faire connaître et se faire apprécier, ou doit-on attendre qu’un artiste particulièrement talentueux surgisse de lui-même afin d’obtenir enfin les subventions qu’il mérite? Les participants de la table ronde semblent privilégier la première option, ce qui permet de mieux comprendre l’expression « masse critique » dans le titre de l’événement. Brièvement évoquée par les organisateurs, cette notion scientifique désignerait la quantité de matière nécessaire pour déclencher une réaction nucléaire. On pourrait ainsi y voir une réponse à l’exigence d’« excellence » (qui est très ou trop souvent associée à la « performance » au sens de « rendement »). Si, comme dans n’importe quel milieu, il faut d’abord de la quantité pour que d’elle surgisse de la qualité – et chacun, dans son travail personnel, n’a-t-il pas le même sentiment? – comment peut-on alors exiger de l’« excellence » de la part des artistes autochtones alors qu’une opacité bien réelle est jetée sur cette scène? Pour qu’il y ait « excellence », il faut d’abord rendre visible et promouvoir activement les artistes autochtones qui sont déjà là et qu’on refuse souvent de révéler. La scène autochtone ne demande rien d’autre : reconnaître la présence des artistes, les aider, les encourager, et ce, sans relâche – ce que Montréal ne sait pas encore faire.

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Untied tales (the vanished power of the usual reign) – OFF.T.A. 2016

Monument-National, lundi 6 juin 2016

Par Charles Deslandes, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

Sur le qui vive. Qui sait?

Les portes s’ouvrent. Comme tout le monde, je fais la file et franchis le seuil. Ils sont deux, au sol, allongés, mais non inertes. Ce sont nos hôtes? Je suis le mouvement des autres et enfile les marches jusqu’à une place qui sera la mienne. La performance est peut-être déjà commencée? Je regarde ces deux corps presque endormis, engourdis, côte à côte. Ils bougent à peine. Devant eux, le public, bruyant, prend ses aises. J’observe le public et les deux corps. Des inconnus se parlent : « cette place est-elle libre? » me demande-t-on. Je me range. J’écoute. Et sans qu’on ne sache pourquoi, ni comment, les voix multiples ont fait silence. Comme par magie? Aucun signal apparent n’a annoncé le début. Si ce n’est l’ouverture des portes. Le silence. Les corps, alors seulement, ce meuvent un peu plus. Des doigts tressaillent. La lumière s’affaiblit, un peu. Les portes se sont sans doute refermées derrière nous.

untiedtales

Crédit photo © Maxim Paré-Fortin

Untied tales est une narration sans voix (mais avec des silences) sur la rencontre de l’autre. Une narration qui génère de la multiplicité. Ce sont des corps qui racontent, ceux de nos hôtes. Leur mouvement, leur geste, leur déplacement sur scène rappellent qu’aller vers l’autre est un geste ponctué de césures, de replis convulsifs. Mais aussi un geste qui répond d’une force attractive résonnant comme un appel vers l’autre. Les corps nous parlent. Ils nous racontent l’anxiété et la peur, et le souhait et l’envie de l’autre, aussi. C’est depuis cet entre-deux (aller vers l’autre, mais en gardant une distance; être-avec-l’autre mais en s’aménageant des distances) que les corps se meuvent et narrent l’in-quiétude de la rencontre. Je dis « rencontre », mais devrais-je plutôt dire « rencontrer »? J’éviterais alors de sous-entendre qu’au-delà d’un seuil, d’une limite, il y a eu rencontre. Que la rencontre, une fois faite, est définitive. Le mouvement des corps nous dit pourtant autre chose : la rencontre est toujours à re-faire. Elle suit des lignes imperceptibles qui se déplacent même lorsqu’on y prend appui.

La multiplicité de Untied tales se comprend, peut-être aussi, par la participation du public. Son silence qui amorce comme par magie une performance (de laquelle il serait exclu?) est peut-être une piste à suivre pour comprendre se que racontent nos hôtes. Peut-être? Ce n’est pas im-possible. Alors ce qui serait encore plus fascinant – magique – c’est ce qui nous reste en tête après coup. Ces images qui restent familières et troublantes. L’ambiance affective, connue et étrangère, que suscite la mise en scène de la rencontre de l’autre. Le pluriel du récit ne reposerait alors pas seulement sur les multiples facettes qu’expose la performance (attraction/répulsion, peur/joie issues de la rencontre). Quelque chose m’amène à croire (sans l’arsenal du savoir véridictif) que chacun est repassé par les portes de la salle en produisant son interprétation de ce conte dé-fait. Chacun en a gardé souvenir. Untied tales laisse des traces. Il ne s’arrête pas une fois (re)franchi le seuil des portes. Il continue de jouer en tête, même en silence.

Poster un commentaire

Classé dans Charles Deslandes

Landline: De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake – OFF.T.A. 2016

Monument-National, dimanche 5 juin 2016

Par René Lemieux, en collaboration avec Trahir

Note de la rédaction : Ce texte est d’abord paru dans les Cahiers Philo de l’OFF.T.A.

En attente/stand by

CANT TALK IM IN A SHOW

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Salut Sarah,

Je me permets de t’écrire par l’entremise de l’OFF.T.A., comme ils me permettront peut-être de m’adresser directement à toi, même si c’est à eux que ce texte est envoyé, et même si on sait tous les deux que notre relation ne peut passer que par ce tiers, et même si je doute que tu pourras me lire.

Landline 1On s’est écrit hier, dans le cadre d’un événement intitulé « Landline : De Mashteuiatsh à Montréal à Wendake ». Je n’ai pas réussi à te répondre une dernière fois, alors j’en profite pour t’écrire. Parce qu’on est sur écoute – ou plus précisément sous surveillance – il faut bien évidemment expliquer : toi et moi, Sarah, on a été en relation par texto pendant une heure, toi à Wendake, moi à Montréal. On m’avait donné ton numéro de cellulaire, on t’avait donné le mien. Avant de nous demander de marcher dans le quartier aux alentours – de mon côté, au Monument-National –, on nous a remis chacun un petit iPod déclenché au même moment. On nous a aussi remis une cocarde où est écrit en majuscule : « CANT TALK IM IN A SHOW » (sans les apostrophes). Étrange, ironique : assurez-vous de ne pas avoir à communiquer avec personne autour de vous afin de mieux vous concentrez pour communiquer avec quelqu’un que vous ne voyez pas ailleurs…

L’idée était bonne, ce n’était pas la première fois que l’expérience était faite (on en retrouve d’autres sur le web, entre Ottawa, Halifax et Whitehorse – on pourrait se demander pourquoi avoir insisté sur la relation Montréal-Premières nations cette fois, peut-être pour être dans le thème de l’OFF.T.A. de cette année, mais c’était bien commode d’avoir du monde d’assez loin pour pouvoir faire dire à l’enregistrement « à des centaines de kilomètres, quelqu’un comme vous… » et qui parle français, la chose aurait été plus délicate à Manawan, disons, où on parle très majoritairement atikamekw, ou même Kahnawake, où là c’est la très courte distance qui pose problème… mais passons –). Tout l’enjeu était donc de mettre en relation deux inconnus, mais la seule manière de le faire est de passer par un tiers – il faudra s’en souvenir.

Ainsi, c’est un enregistrement qui nous parle, entre nous, on ne se parle pas – on s’écrit, mais à la demande de la voix. Cette voix nous enjoint de prendre conscience de notre environnement, de repérer des lieux, de nous souvenir d’un ami et de la dernière conversation qu’on a eu avec lui. Et il faut se dévoiler, se raconter, s’exposer à l’inconnu à l’autre bout des ondes. La voix commande, elle donne des injonctions – bien évidemment, on n’est pas obligé de la suivre, mais si on ne la suit pas, on n’est plus dans le jeu – et on veut rester dans le jeu, on est là pour ça. Si je me souviens bien, une des premières injonctions, c’était à propos de faire un geste de la main, et la voix disait que tu avais fait le même geste, mais que si je ne faisais pas confiance à la voix, alors je pouvais t’écrire pour m’en assurer. Spontanément, je t’ai texté : « J’ai confiance. » Tu m’as simplement répondu : « Aussi. » En qui avions-nous confiance, dans la voix, ou l’un pour l’autre? Ce fut le premier texto envoyé – à part le « stand by » devenu plus tard « en attente » qu’on nous avait demandé de nous envoyer l’un l’autre avant le départ.

Comment ça se passait entre Halifax et Ottawa, je ne sais pas, l’accent était peut-être mis sur la mise en relation des solitudes individuelles, quelque chose comme une performance spéculative sur notre société, un constat sur ce monde plein de communication rapide et inutile dans lequel on vit, quelque chose pour nous faire réfléchir à notre condition actuelle. Entre une réserve amérindienne et Montréal, cela ne peut prendre que d’autres significations : une nouvelle solitude, cette fois entre deux civilisations, une cohabitation quatre fois centenaire en terre d’Amérique à ne pas s’écouter.

On nous a ensuite demandé de nous promener, d’explorer les environs, à chaque fois pour nous rappeler que quelqu’un quelque part qu’on ne connait pas faisait la même chose, mais à chaque fois, il fallait faire confiance à la voix, car entre nous, c’est elle qui nous liait par ses interpellations répétées. On nous a aussi demandé de raconter des histoires plus personnelles, ce qui me met toujours un peu mal à l’aise, mais je peux imaginer que pour certains, savoir que la personne à qui on s’adresse est loin, qu’on ne la voit pas et qu’on ne la verra probablement jamais, cela peut avoir un effet désinhibant, libérateur : se raconter – se confesser peut-être – en sachant que l’autre là-bas n’est pas en position de pouvoir profiter de ces aveux.

Tu le sais, un moment donné, à peu près à une quinzaine de minutes de la fin, j’ai cliqué par accident sur le petit iPod, ce qui a fait revenir. J’aurais pu texter « aide » à l’opérateur, mais je t’ai fait confiance. Je t’ai demandé de me dire ce qu’il fallait faire. D’abord un jeu de ping-pong avec des mots, puis il fallait revenir, c’est la voix qui te le disait à toi, mais cette fois, c’est toi qui me transmettait ses ordres, car il fallait rester dans le jeu. On a réussi à garder le rythme toi et moi, on est probablement entrés dans nos lieux de départ respectifs au même moment. Alors que je remettais mon iPod à la personne responsable, et que je voulais raconter mon expérience d’avoir perdu le fil, mais de l’avoir retrouvé grâce à toi, on m’a arrêté et on m’a dit qu’il y avait une suite, qu’il fallait passer de l’autre côté du rideau (j’avais l’image du Magicien d’Oz en tête), car une « surprise » nous attendait. Une femme était là en train de filmer avec une caméra, elle me suivait, j’essayais de me cacher, mais voilà qu’elle me suit, moi et une autre participante, derrière le rideau. On m’invite à m’assoir à une table où se tient un iPad, on nous apporte un morceau de bannique et un thé du Labrador, on s’assoit, on voit dans le iPad en face de nous deux étrangères, une jeune fille et une femme : « C’est René? » dit la femme. « Oui, Sarah? » Mais oui, c’était bien toi, avec ta fille, vous étiez parties en même temps, vous vous êtes retrouvées à la toute fin. On se parle un peu, je raconte rapidement mes mésaventures avec le petit iPod, et puis on nous dit qu’il faut partir, pas le temps de terminer le thé – et de votre côté, à peine aviez-vous commencé votre bagel (pour faire Montréal, évidemment) –, car d’autres arrivent qui prendront notre place avec leurs propres partenaires. Et pendant ce court moment, j’avais en tête et à l’œil cette caméra qui nous suivait et qui maintenant observait et enregistrait nos réactions. Surprise! Surprise? Après avoir quitté la table, je suis directement allé voir le concepteur « are you gonna use that? », lui ai-je demandé – il m’a amené vers les responsables de l’OFF.T.A. qui m’ont assuré que les enregistrements seront archivés, mais pas diffusés, mais je te le dit, Sarah, je me suis senti trahi. Les gags « juste pour rire », très peu pour moi.

Tu me disais par texto qu’une des dernières demandes de la voix était d’écrire ce qui nous avait marqué, ce dont on allait se souvenir. Tu m’as écrit que, pour toi, c’était la première chose que je t’avais écrit : « J’ai confiance. » Tu me l’as répété « en personne ». Je n’ai pas eu le temps de répondre à cette demande de la voix, j’étais pressé pour retourner au Monument-National. Mais j’y pense, de quoi je vais me souvenir de cette expérience? N’est-ce pas cette perte de confiance, ce sentiment de trahison que je ressens – et suis-je le seul à avoir cette impression? Mais j’aimerais me souvenir d’autre chose, j’aimerais me souvenir des échanges qu’on a eus, même si ça n’a pas duré très longtemps, de ton visage aussi, peut-être.

Landline 2CANT TALK IM IN A SHOW – et on nous dit qu’on n’aime pas Shakespeare? Que le monde n’est pas qu’une scène? Alors qu’on nous a vu tous deux comme les acteurs de leur pièce à eux!

Art interactif, ils disent. Moi, je n’avais pas signé pour ça. Je me suis senti trahi, pas par toi, Sarah, évidemment, mais par eux. Je jalouse mon image, on ne retrouvera pas sur le web ma photo ni le son de ma voix, à peine quelques mots écrits, et voilà qu’ils osent me filmer, m’enregistrer pour leur propre profit! J’étais et je suis toujours content de t’avoir vue, mais je pensais à ceux qui, plus ouverts et en même temps moins, auraient écrit sur eux-mêmes pendant cet événement en sachant – en espérant, peut-être – que cette personne à qui ils s’adressaient, ils ne la verraient jamais. Mais pouvait-on s’attendre à autre chose de ce tiers qui nous surveillait? Quel naïf, je fais!

Dis, Sarah, avions-nous vraiment besoin de cette voix pour s’écrire? Quand aurions-nous dû arrêter l’enregistrement pour commencer à se parler vraiment? Autrement dit, et puisqu’il faut élever à son concept ce nouvel échange que j’entame avec toi : a-t-on vraiment besoin d’un tiers pour que les peuples autochtones et non autochtones se parlent? À quel moment pourrons-nous nous dire quelque chose sans passer par un État qui, plus souvent qu’autrement, se contente de la continuation de la colonisation? À quand une rencontre? Plus « authentique », celle-là?

Tu me fais toujours confiance, Sarah?

Tu as mon numéro de cellulaire.

Poster un commentaire

Classé dans René Lemieux

Att.: Robert Lepage, 887, rue Murray, Québec, PQ; Re: «Sont pas dans mon sac, sont dans ma tête, les bombes, épais.»

Par Dalie Giroux

Je me faisais une fête d’assister à cette représentation de « 887 » de Robert Lepage au CNA à Ottawa la semaine dernière. Son enfance! À Québec! Une réflexion sur la mémoire! Depuis cette perspective tellement ample qui est la sienne – ce regard tendre, tout en hauteur sur la vallée du Saint-Laurent. Cette légèreté et cette intelligence – j’ai toujours été fascinée par le côté assumé de Robert Lepage, son attitude dégagée et engageante par rapport au fait du Québec. J’ai toujours apprécié sa manière d’être aussi franchement enraciné, de créer sans inhibition à partir de son matériau intime, et en même temps d’étendre sans frontière son ambition et la portée de son art. Un Québec qui est Québec, sans complexe, gorgé de tout ce qu’il est, et qui ne se voit pas en train d’être vu (honteux, imitateur, envieux), empêtré dans ce qu’il n’est pas et ce qu’il pourrait être, autant qu’il arrive, ce Québec, à la chose même de l’art – au don total. Ce qu’est l’art de Robert Lepage, qui fait sa force et sa beauté.

887-bonlieu-115-2Quelque part, je pense même que je me suis convaincue que le dramaturge qui est aussi un assez bon penseur, un penseur de Québec comme je m’enorgueillis de le dire, allait me transmettre par le biais de sa proposition théâtrale ayant pour titre un numéro de porte le secret, la voie de sortie du problème existentiel qu’est le Québec. J’ai cru qu’il existait une posture dont Robert Lepage connaissait le chiffre qui pouvait réconcilier en un seul être le fait d’être paria et parvenu, colonisateur et colonisé, cousin français et sujet britannique, accent en anglais et accent en français, sauvage et pur laine, Claude Gauvreau et la duchesse du Carnaval, toujours un peu Classels sur les bords, une posture permettant de réconcilier mentalement le fait de cette existence en un lieu qui ne sait pas tout à fait quel lieu au juste, ni à quelle fin – cette matière d’hésitation.

Le Docteur Ferron a formulé ce malaise d’une manière si précise, alors qu’il écrit, dans « La confiance au croque-mort » : « Le Québec, qu’on le prenne de tous bords, tous côtés, c’est une difficulté intellectuelle, une entité qu’on ne retrouve pas dans les livres de définitions. Si l’on cherche à l’en revêtir de force chez les grands tailleurs reconnus, tels Maurras, tels Memmi et Fanon, il est mal fagoté et nos célèbres intellectuels, ses habilleurs, ont des comportements bizarres. » Nous sommes, dit Ferron, des demi-colonisés.

J’ai cru que Robert le frère de Linda et de Dave et de Anne de la rue Murray à Québec, juste à côté de la Pente douce, Robert dont le père a commencé à fumer à l’âge de huit ans à l’Anse-aux-Foulons, Robert qui livrait le Soleil aux portes des maisons de la haute ville, qu’entre tous, lui, pourrait m’indiquer les coordonnées d’une voie de sortie de cette situation d’enrayage mental chronique. J’ai cru que Robert était l’homme de la situation, celui qui allait résoudre la quadrature du cercle, trancher dans matière ambigüe, faire la barbe à Memmi et à Fanon et même peut-être à Ferron.

Et pourtant.

L’histoire que nous raconte l’auteur de « Les aiguilles et l’opium » est celle d’un homme de théâtre nommé Robert Lepage à qui l’on demande de lire le « Speak White » de Michèle Lalonde sur scène à Montréal à l’occasion du 40e anniversaire de la Nuit de la poésie.

« Speak White » est une bombe littéraire, sans doute le texte le plus politique ayant vu le jour en nos contrées (mis à part le Manifeste du FLQ, que Lepage nous donne également à entendre dans « 887 »). C’est une mise en demeure de l’impérialisme et du capitalisme, texte anticolonial, érudit, pervers, qui en un geste péremptoire et d’une grande fragilité range nos parents parmi les exploités, les racisés, les gagne-petits, dans l’ordre des « boîtes à lunch » et des « Nègres blancs » et de la « moulée pour Donald Duck ». Un cri de rage et de dignité, qui lance à la face du conquérant anglo-américain que nous nous savons drus, crus, mal embouchés, illettrés, que nous nous savons la bouche épaisse, mais aussi que nous comprenons que ce qui nous manque et qu’ils possèdent, la civilisation, le raffinement, l’art, dépend simplement de ce qu’ils sont les maitres, simplement de ce que nous sommes les esclaves.

Lire « Speak White » en 2016 : imagine-t-on plus difficile commande? Le texte est terriblement inactuel. Cette révolte, cette géographie, cette souffrance, sont-elles les nôtres? Les mots de Michèle Lalonde, sonnant si justes à l’époque, nous semblent aujourd’hui incroyables, enflammés, peut-être même obscènes, en tous cas beaucoup trop puissants pour se les approprier. Des mots à conjurer.

Comment alors assumer ce texte? se demande un Robert Lepage qui se met en scène en dramaturge fat, obsédé par son image et sa postérité, jetant l’argent par les fenêtres. Notre personnage en perd la mémoire : il n’arrive pas à apprendre le poème par cœur. « Nous sommes un peuple… Nous sommes un peuple… Nous sommes un peuple… inculte et bègue… »

Et c’est en plongeant dans les souvenirs de son enfance, en ce « palais de la mémoire » du 887 rue Murray qu’il retrouvera le fil d’une histoire qui lui permettra de trouver le ton juste, la voix, la situation de parole qui rend possible ce poème. Cette voix, c’est celle de son père.

Son père esclave, souterrain, beau garçon, ambitieux et brisé qui a travaillé sans répit et sans récompense pour offrir à sa famille un appartement près des beaux quartiers, pour offrir cette vue, depuis la terrasse du parc des Braves, sur les quartiers populaires, son père à qui il a fallu cacher que le petit Robert s’est vu refuser l’admission au collège privé que son oncle riche lui avait recommandé s’il voulait avoir une belle maison et une belle vie non pas à cause de ses résultats académiques, excellents, mais parce que le métier de chauffeur de taxi de son père rendait le paiement des frais de scolarité incertain, son père qui se fâche contre Charles de Gaulle qui ne se mêle pas de ses affaires lorsqu’il crie « Vive le Québec libre » et qui fait regarder la télévision en anglais à ses enfants, son père dont la mère est morte des suites de la maladie d’Alzheimer le jour de l’enlèvement de Pierre Laporte, son père qui explique que les felquistes ont tort de faire ce qu’ils font, mais qu’ils ont raison, son père qui pleure la mort de sa mère caché dans son taxi.

Le personnage de Lepage, Robert, est tout croche, il est en colère. Il est à la fois le fils des classes populaires et le saint patron des artistes bourgeois. À la fois pauvre et riche, vaincu et conquérant. Il porte la rage de « Speak White » et n’a pas la légitimité de s’en revendiquer.

Sur scène, il crie à la tête du public qui l’adore que nous n’avons pas de mémoire, que nous ne cessons d’oublier les mots de ce poème de révolte que nous ne méritons pas et qui nous rend ridicules. Et il se laisse aller à ce pathos, il s’imbibe de la rage des ancêtres, elle ouvre en lui un canal. Il déclame « Speak White », en parlant trop vite. On perd des mots, le sens nous échappe.

Mais le pathos ne nous échappe pas. Ce bafouillage, je ne crois pas qu’il s’agisse de théâtre ni de la fatigue d’une quatrième représentation en quatre soirs. Robert Lepage a, comme il le dit, des bombes dans la tête.

(Et encore Ferron : « Prendre conscience de soi, ce n’était pas nécessairement se comprendre. Comme nous ne laisserons pas grand-chose au monde, qu’au moins le croque-mort sache qui il préparera pour sa dernière parade. »)

Je l’ai trouvé courageux, Robert de la rue Murray, même si ou plutôt précisément parce qu’il me gène un peu quand il se fâche, quand il revendique cette rage que je partage et que je ne peux pas, pas plus que lui, revendiquer.

Je l’ai trouvé courageux parce qu’il faut beaucoup d’amour pour ouvrir le canal de la rage ancestrale, faire don de cela, se voir tel que l’on est – prisonnier d’une âme exploitée dans une société d’abondance. Robert est, comme son père avant lui, comme moi, un demi-colonisé. Il faut sans doute un surcroit d’art pour survivre à cette condition… ne serait-ce que pour savoir qui on prépare pour sa dernière parade.

 

 

Il nous reste encore à méditer la sentence de Sainte-Marie-Chapdelaine dans le grand film tragique de Gilles Carle, La mort d’un bucheron : « Papa, maman, je sais bien que c’est pas de votre faute, mais je ne veux plus de votre humiliation, ni de votre héroïsme. »

Poster un commentaire

Classé dans Dalie Giroux

Je n’aime pas Hydro, m’aimez-vous quand même?

Par Dalie Giroux, philosophe en résidence au OFF.T.A. | texte publié une première fois sur le site du OFF.T.A.

Art

(1) Je trippe sur la méthode du théâtre documentaire proposée par Porte Parole et Annabel Soutar [dramaturge participant à la pièce « J’aime Hydro »]. Alléluia, alléluia, alléluia.

(2) Je suis ravie, réconfortée, inspirée de voir Christine Beaulieu [comédienne, enquêteuse pour la pièce « J’aime Hydro »] se lancer, forces vives, dans cette enquête démocratique-candide sur la politique d’Hydro-Québec.

(3) Dans « J’aime Hydro », l’art ne cède pas au politique. Lâchez pas la patate, c’est très fort.

Préjugés

(a) Je suis née à l’hôpital public, j’ai été éduquée par les enseignants de l’école publique, j’ai obtenu un doctorat d’une université publique, et je reçois depuis douze ans mon salaire d’une institution majoritairement financée par le trésor public. Je n’ai rien connu d’autre, jamais de ma vie.

(b) En avril 1980, j’avais six ans, et j’ai le souvenir, un matin de semaine (nous habitions avec mes parents l’appartement d’en haut), d’être dans la chambre à coucher de ma grand-mère, baignée par l’odeur des produits de beauté et entourée de ses trop nombreux gros meubles de bois cirés, et elle me pine un gros macaron du OUI mauve comme une gomme au savon sur mon chandail rayé, avant de m’envoyer à ma classe de maternelle. C’est pour expliquer mon éducation civique.

(c) J’ai grandi à Lévis, PQ, et dans le démoniaque comté de Bellechasse où j’ai appris à boire et à prendre de la drogue, mon père est un ouvrier de la construction qui parle très fort et qui change beaucoup d’idée, et j’ai mangé du poivre de Cayenne au sommet des Amériques à Québec en 2001.

Politique

etalon(sexe) Hugo Latulippe est bien impressionnant, on se sent bien insignifiante devant lui (Bacon, toute ça, le sérieux vs. le juste-pour-le-phonne), Hugo le théoricien de « l’État fort » au Québec (sans doute un bon père de famille); Nicolas-et-Alexis, Nicolas-et-Alexis, Nicolas-et-Alexis, mais Roy surtout – qui se colle sur les filles quand il leur parle, qui a une chemise de chasse (il est viril), qui est bien impressionnant, devant qui on se sent donc bien insignifiante, Roy à qui on a pogné la poche dans un film, et on se rejoue l’extrait (c’est un peu comme notre relation avec le capitalisme, il nous donne des fleurs, on lui pogne la poche), Roy à qui on ne refuse rien, Roy qui était là dans la salle, Roy-ci, Roy-ça (rien de personnel, on s’entend). Puis le gros Monsieur qui vient faire la leçon à Christine : « tu penses vraiment qu’ils sont incompétents, à Hydro-Québec? », ah oui, c’est vrai, on est tellement nounounes. Et il y a encore Jean Lesage, René Lévesque, Jacques Parizeau – nos grands-papas, nos bâtisseurs, nos visionnaires, ceux qui nous ont mis au monde (sans madames, comment ont-ils donc fait?). Nos pères et leurs drapeaux du Québec au-dessus des bécosses de chalet, nos pères, leur fierté, nos pères, leurs âmes indépendantistes. Ceux qui ont dit : « Maîtres chez nous ». « Maîtres », pour vrai? « Maîtres »? On veut-tu vraiment s’identifier à ça? Les maîtres et les esclaves? Bof – ma grand-mère serait pas contente, elle a été le principal agent de la reproduction du patriarcat dans ma famille – mais je le dit vraiment, vraiment : bof.

(race) « Nous », « Nous », « Nous », « On », « On », « On », « les Québécois », « les Québécois », « le Québec », « ce qui bouille au fond de nos gènes paternels », la croix blanche anglaise et la fleur de lys, la mélasse des caraïbes et le déjeuner œuf-bacon, « nos rivières vierges », le peuple de voyageurs, « l’empreinte ». Notre héritage est à tous égards colonial, à la croisée de deux empires dont les débris culturels s’empilent là où le fleuve se rétrécit, dans une confusion génético-politique typique de la violence de conquête. « Maîtres chez nous » : celui qui réclame le titre de maître était donc l’esclave. L’esclave de qui, demandera-t-on? Ben l’esclave des Anglais, l’esclave impérial, le nègre blanc (quand on dit « Anglais », amis, on veut dire l’empire, pas les personnes – c’est comme quand les Indiens parlent des Blancs). Juste une affaire. La solution de nos pères esclaves, c’est drôle, n’a pas été d’abolir l’esclavage, mais de remplacer le maître. Mais le remplaçant, il devient le maître de qui? On découvre, posant cette question, que la mise en place de notre politique de maîtrise, la conquête hydro-électrique de la baie James, correspond au moment historique où les Québécois ont remplacé les Anglais dans l’entreprise continentale de colonisation des peuples autochtones. « Maître chez nous », le Québec signe la Convention de la Baie-James, « nous » devenons « Hydro-Québec ». Maître de qui? Maître des Indiens, propriétaires des rivières, responsables de la violence impériale sur un territoire qui n’est pas le « Québec » sinon que dans la paperasse britannique, décideurs unilatéraux de la manière de vivre des autres. On veut-tu s’identifier à ça? Pour vrai? Pis quand la question autochtone se pose, on dit : « oui, oui, c’est certain, c’est important, on veut y aller, on aime les Indiens! ». Je trouve qu’il va falloir pis vite passer mentalement de la grammaire de la domination (« maître chez nous ») à quelque chose qu’on ne connaît pas encore qui s’appellerait l’indépendance, et ça va impliquer de commencer à se relaxer le papa pis le monsieur pis l’État fort pis le nous pis la leçon de sérieux, question de ne pas comme des caves aller dire aux Innus qui se font passer des lignes à haute tension dans la face que c’est « eux » Hydro-Québec.

ligne haute tension(classe) Faike. Il me semble que l’affaire qui marche pas dans « J’aime Hydro », si « J’aime Hydro » veut atteindre son objectif d’inclure tout le monde dans la conversation, si « J’aime Hydro » souhaite ne pas tomber dans le panneau bien réel de faire l’affaire de la stratégie de communication de la société d’État, si « J’aime Hydro » ne veut pas se retrouver le bec à l’eau si Hydro-Québec se fait vendre à des intérêts privés, si « J’aime Hydro » ne veut pas porter de manière naïve des biais de sexe, de race, de classe, si « J’aime Hydro » veut découvrir un « nous » plutôt que d’en infliger un, si « J’aime Hydro » veut éviter d’insulter les nations autochtones, si « J’aime Hydro » ne veut pas se leurrer en pensant que de se faire entendre par Hydro-Québec va changer quelque chose, l’affaire qui ne marche pas dans « J’aime Hydro », c’est d’aimer Hydro. On veut-tu pour vrai s’identifier à une compagnie d’électricité? On veut-tu s’identifier au fait de produire du power?

Je vous dit ça en vraie petite fille de Lucienne : Je me demande pour vrai pourquoi on voudrait être des maîtres, et si l’amour des maîtres va jamais vraiment nous mener quelque part. Je me demande pour vrai c’est quoi, l’indépendance.

L’ensemble des contributions de Dalie Giroux au OFF.T.A sont disponible en format pdf.

Poster un commentaire

Classé dans Dalie Giroux

Trahir avec Charlie: Le Journal d’Anne Frank

Entretien préparé par Jade Bourdages et Simon Labrecque, propos recueillis par ce dernier le 24 février 2015.

« Est-ce que c’est correct que je ne dise pas des mots compliqués, comme “idéologie”, des trucs comme ça? Des gros mots? »

— Charlie Flamand

 

La pièce Le Journal d’Anne Frank, un texte d’Éric-Emmanuel Schmitt mis en scène par Lorraine Pintal, a été présentée du 13 janvier au 7 février 2015, avec des supplémentaires du 10 au 14 février, au Théâtre du Nouveau Monde à Montréal. Charlie a vu la pièce deux fois et elle a accepté de raconter à Trahir ce qu’elle en a pensé. Elle connaît bien l’histoire d’Anne Frank. Sa parole nous a interpellé et intéressé car elle se démarque du monotone éloge consensuel qui a accueilli la pièce présentée au TNM cet hiver.

 

École Saint-Louis 2

L’École secondaire Saint-Louis se nomme l’École Robert-Gravel depuis 2014.

Pour commencer et mettre la discussion en contexte, j’aimerais en savoir plus sur ton rapport au théâtre, sur ce que tu en connais. Est-ce que tu vas souvent au théâtre? Je crois que tu es en première secondaire dans une école de théâtre? Est-ce que ça signifie que tu fais du théâtre tous les jours?

L’école, c’est Robert-Gravel. Il y a sept périodes de théâtre sur neuf jours. On va au théâtre au moins cinq fois par année, je crois. Sinon, j’y vais beaucoup avec ma mère et tout ça. Je connais le théâtre depuis que je suis bébé, et j’ai commencé à faire de l’impro, puis des jeux, comme s’inventer des personnages… on faisait comme des petits sketchs, je devais avoir quatre ans. J’ai vu des pièces quand j’étais petite, des pièces dans la rue. J’ai toujours aimé ça.

 

Avec l’école, comment ça fonctionne quand vous allez voir une pièce? Tout le monde y va en même temps? Est-ce que vous avez des cours sur la pièce?

Tout de suite après la pièce – généralement, c’est fait pour que, quand on revient, c’est notre dernière période d’art dramatique –, on a un examen d’appréciation sur le texte, avec des mots compliqués dedans.

 

Comme « idéologie »?

Non! Comme « côté cour », « côté jardin », « texte dramatique », « didascalie ». On a un cours au complet pour parler de la pièce et parler du jeu, des décors, puis de l’interprétation. C’est un de mes cours préférés, quand on parle des pièces, parce que tout le monde peut exprimer son mécontentement, ses attentes, puis ce qu’ils ont aimé, puis… personne ne juge personne parce qu’on n’a pas le droit. Tout le monde a son tour pour donner son avis, puis tout le monde est obligé d’écouter les autres. On est tous en cercle, puis on se pose des questions, on se dit ce qu’on a apprécié, ce qu’on a moins apprécié, ce qui pourrait… aller mieux, puis notre prof prend des notes. Ensuite, elle nous fait des notes sur nos commentaires, s’ils sont constructifs ou non, parce que dans le théâtre, ils veulent qu’on soit juste constructifs, pas qu’on dise seulement « ah c’était poche, pis c’est ça ». Il faut qu’on soit vraiment constructifs. Il faut qu’on appuie d’éléments. Si on fait des projets, puis qu’une équipe a été moins forte que l’autre dans certaines choses, on doit les encourager à ce qu’ils s’améliorent, pour ne pas qu’ils se découragent parce qu’on a été méchants. Aussi, on a des critiques sur papier. C’est quand même dur, parce qu’il faut vraiment mettre des bons mots. Il faut vraiment développer. C’est dur parce que, normalement, les gens n’apprennent pas ce métier au secondaire. Mais là, on apprend un métier d’adultes au secondaire. C’est un milieu, aussi… c’est un petit peu un milieu de compétition, même au secondaire : il y a toujours quelqu’un qui veut faire une meilleure pièce que l’autre, tout le monde veut surpasser les autres. Des fois on se décourage, mais il ne faut pas lâcher, puis continuer.

 

Est-ce que tu penses que c’est comme ça avec les adultes aussi?

Oui! Bien, je le sais… parce que si tu veux réussir dans ce métier-là, il ne faut pas montrer que tu es faible. Il y a du monde méchants, qui sont tout le temps en compétition, donc toi, ça te rend en compétition avec le monde méchants, donc ça rend aussi les autres… on dirait que t’es méchant, donc là les autres veulent être en compétition contre toi, donc là ça les rend méchants, puis en tout cas…

 

Lentement, tu trouves tes repères dans ça, un peu?

J’en ai déjà beaucoup, mais beaucoup de monde n’en ont pas du tout. Moi je suis dans un groupe mixte, je fais de la production et de l’interprétation – production et interprétation, ça veut dire, en arrière des scènes, éclairages, costumes, maquillages, puis le jeu sur scène. Moi je fais les deux. Il y en a beaucoup qui n’ont jamais fait ça, donc ils ne prennent pas ça au sérieux. Ils pensent que c’est juste un jeu.

 

Anne_Frank

Anne Frank.

Puis quand vous allez voir une pièce, tout le monde ensemble, comme celle d’Anne Frank, est-ce que les professeurs vous préparent? Est-ce qu’ils vous racontent un peu ce que vous allez voir?

Ils nous font une mise en contexte, ensuite on va s’asseoir, puis ils nous expliquent s’il y a un entracte ou non, puis après ils écoutent nos attentes. Je ne sais pas si c’est vrai, mais il paraît que les professeurs, quand on fait nos commentaires, ils les envoient au théâtre. Mais je ne sais pas si c’est vrai.

 

Pour Anne Frank, tu es allée voir la pièce avec l’école, c’est ça?

Une fois avec l’école, une fois avec ma mère et ma grand-mère.

 

On va parler un peu de la pièce, tu veux bien? Est-ce que tu connaissais Anne Frank? Tu as lu son journal?

Depuis que je suis bébé! Parce que j’ai lu les livres dès que j’étais enfant. Ma mère étudie dans ça, l’histoire des Juifs, je pense. Depuis que je suis petite, j’ai comme grandi autour de cette histoire-là, j’étais déjà mise en contexte puis je connaissais déjà son histoire. Peut-être que j’en ai comme une plus grande connaissance que des enfants qui vont voir la pièce, mais qui ne savent pas c’est qui et ce qui s’est passé pendant la Deuxième Guerre mondiale. Alors je trouve ça bien. J’ai trois versions du Journal à la maison. Je n’ai pas lu les trois versions au complet. Je lisais un petit bout dans l’un, un petit bout dans l’autre, puis j’ai fait des présentations sur Anne Frank et sur le Deuxième Guerre mondiale dans des écoles différentes. Je prenais beaucoup de mes informations là-dedans. J’aime mieux lire ce livre comme un document. Pas comme lire une page à la fois, j’aime ça fouiller partout.

 

Tu veux dire que tu n’es pas obligée de lire du début à la fin d’un coup?

Il y a du monde qui aime mieux ça. Moi j’aime ça genre faire comme un document : aller chercher mes informations, savoir par exemple que sa sœur, Margo, elle jouait au tennis et des trucs comme ça. Elle écrit dans un journal que son père lui a offert pour sa fête de 13 ans ou 14 ans. Elle s’est mise à écrire un peu avant la guerre, mais plus quand elle était dans une cave avec une autre famille. Anne Frank c’est une jeune fille, qui a une famille. Quand la guerre arrive, ils commencent toutes les coupures. Les Juifs ne peuvent plus prendre l’autobus, ne peuvent plus marcher après telle heure dehors. Ils commencent à entendre des légendes, que les camions des nazis viennent chercher les Juifs pour les emmener dans des camps où ils vont mourir. Les nazis leur faisaient croire qu’ils allaient être en sécurité dans les camps, qu’ils allaient juste travailler un peu pour que la guerre se finisse. Mais non là! Mais la famille a déménagé chez leur amie secrétaire de l’industrie de confiture où le père travaillait. La secrétaire les a accueillie chez eux. Ils ont commencé à vivre là, c’était vraiment, vraiment petit, et une autre famille de leurs amis est venue habiter avec eux. Je ne me souviens plus de leurs noms, c’est vraiment des noms compliqués mais c’est des beaux noms… Ils étaient vraiment beaucoup là, la famille d’Anne Frank qui était quatre, et eux qui étaient trois. En tout, ils étaient sept dans un petit grenier à deux chambres. Est-ce que je dis la fin? Comment ils sont… Quelqu’un les a dénoncé, ils n’ont jamais su… Ils ont été pris dans le grenier et les nazis les ont emmenés. La mère de l’autre famille est morte dans le train pour aller à Auschwitz. Un garçon est mort de malnutrition. Margot Frank est morte du typhus. Anne Frank est morte du typhus quatre jours après, elle a succombé… Trois mois plus tard c’était la fin de la guerre, la Libération. Le père d’Anne Frank, je ne sais pas de quoi il est mort, mais il est mort après la guerre.

 

On a retrouvé son journal?

Un maire ou un président avait promis qu’après la guerre il allait récupérer toutes les archives, puis le père a donné le journal d’Anne Frank à ces gens-là. Ils l’ont publié en plein de langues. Il y a plein d’autres journaux d’enfants et d’adultes qui ont été publiés, mais ils ne sont pas très connus. Ils méritent d’être connus aussi.

 

Est-ce que tu sais pourquoi c’est celui-là qu’on connaît et pas les autres?

Je pense parce qu’il y a eu plus de marketing autour et aussi parce que c’était une jeune fille de 13 ans, qui a vécu avec deux familles, qui était très appréciée et qui menait une bonne vie.

 

Et pourquoi penses-tu que c’est important de lire ce type de journal?

Je trouve que Anne Frank a vécu une chose, mais sûrement que d’autres personnes ont vécu différentes choses. Des gens dans des camps de concentration ont écrit des journaux, ça s’est retrouvé… Anne Frank, son journal s’arrête au moment où elle va dans le camp de concentration. Elle a caché son journal. Plein de monde ont fait des recherches, son père a témoigné et tout ça. On a su… mais je pense qu’on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. On peut regarder des documentaires sur des gens qui ont survécu, qui ont leur numéro tatoué, des anciens qui sont allés dans les camps de concentration, mais c’est autre chose de le raconter quand tu es plus vieux que de le raconter quand tu es dans le truc. C’est comme une autre vision des choses et je pense que ça aiderait les gens à comprendre si on lisait ces journaux-là.

 

Pour comprendre ce qui s’est passé?

Ouais… D’après moi, ce devait être autre chose complètement à l’intérieur et à l’extérieur des camps de concentration. Quand tu étais à l’extérieur, personne ne savait ce qui se passait à l’intérieur. Des fois, il y avait des rescapés qui venaient raconter, mais c’étaient comme des légendes… Les gens ne croyaient pas tout à ça, ils ne croyaient pas nécessairement tout le monde, même si le monde avait les cheveux rasés et leur numéro tatoué. Les gens ne se faisaient pas vraiment confiance, parce que le monde dénonçait pour pas qu’on les dénonce, donc c’était vraiment un univers tendu. Moi, je pense qu’on ne pourra jamais savoir ce que c’était vraiment, parce qu’on n’est jamais allé dans cette époque, on n’a jamais vécu ça, alors personne ne peut affirmer connaître le climat au complet. C’est sûr, tout le monde pense que c’était tendu parce que des anciens l’ont dit, parce qu’il fallait que tout le monde te fasse confiance et que tout le monde t’aime, sinon tu risquais de te faire dénoncer par quelqu’un. Si tu avais quelqu’un dans ta maison, tu pouvais te faire emmener. Il y avait des châtiments, comme si tu gardais un Juif tu pouvais te faire abattre sur le coup. S’ils le découvraient, le Juif se faisait emmener dans les camps de concentration. Il pouvait y mourir du typhus, de malnutrition, du trop de travail, tu pouvais mourir aussi dans des chambres à gaz avec beaucoup de monde.

 

entete_concours

Le Journal d’Anne Frank au TNM.

Qu’est-ce que tu penses de cette pièce du Journal d’Anne Frank que tu es allée voir au TNM?

C’est beaucoup changé. On voit bien la vision d’Anne Frank dans le journal. Dans la pièce aussi, mais… C’est vraiment différent parce qu’ils ont dû adapter le journal pour en faire un texte de théâtre. Elle ne pouvait pas être la seule à parler, ils ont dû faire des répliques pour les autres membres de la famille. Ils étaient huit, en fait, parce qu’un dentiste est venu habiter avec eux.

 

Ce que tu me dis, c’est que dans la pièce ils ont inventé des répliques? Qu’est-ce qu’on y voit?

Il y a plein de scènes qu’Anne Frank décrivait dans son livre, mais elle n’y disait pas toutes les répliques, donc ils ont dû les inventer en fonction de ce qu’elle disait. La pièce commence après la guerre, avec le père qui la cherche sur les quais après la Libération. Il apprend que sa fille est morte trois mois plus tôt, donc il a un gros choc. La secrétaire a découvert le journal d’Anne Frank dans le grenier et elle l’a donné à son père. Quand il le lit, on voit les scènes. Parfois il arrête de lire et c’est la scène qui se déroule puis on les entend parler. Des fois on voit juste Anne Frank qui parle au public, en nous disant ce qu’elle dit dans son livre pour vrai. C’est vraiment bon! C’est une bonne mise en scène.

 

Comment est construite la scène? C’est le grenier ou sa chambre?

Il y avait un bureau qui sortait de la scène, avec un petit escalier, et un étage en arrière, c’était le grenier. Il y avait un défaut dans la scène, parce que normalement, ils habitaient dans un tout petit, tout petit endroit, vraiment tout petit. Là c’était vraiment vaste [bras ouverts] et ça donnait vraiment l’impression qu’ils avaient de l’espace. C’est sûr que sur une scène, il faut utiliser l’espace, mais là c’était trop, trop, trop d’espace. Ce n’était pas adapté pour la sorte de pièce. C’est un peu moins intéressant. Il y avait des portes et des paravents pour montrer que c’était là, les chambres, mais… Les comédiens se déplaçaient tout le temps, alors des fois c’était la chambre, des fois c’était la cuisine. Ça avait l’air trop grand, c’était un peu agaçant.

 

Est-ce que tu penses qu’ils auraient pu faire en sorte que ça ait l’air plus petit?

Oui! Parce que la mise en scène était bonne, mais la scène était trop vaste. Les comédiens auraient pu toujours être dans leur corps, repliés sur soi, toujours se sentir vraiment mal, mais là ils prenaient le temps, ils faisaient des grands mouvements. Ils auraient pu aussi rétrécir l’espace de scène, les déplacements auraient pu être plus durs pour les acteurs, plus réalistes. Mais tu sais, en même temps, c’est une pièce, ce n’est pas non plus la réalité. Mais ça, c’était un défaut.

 

anne-frank-annexe

Entrée de l’annexe.

Pourquoi tu dis que c’est un défaut?

Parce que les gens qui ne connaissent pas l’histoire, qui ne savent pas comment c’était dans l’annexe – c’est comme ça que s’appelait le grenier –, comme ils ne savaient pas, ça ne dérangeait pas. Mais pour des gens comme moi qui connaissent l’histoire, on sait clairement que c’était petit et c’est dérangeant. Tu écoutes moins, tu es moins concentré.

 

Est-ce que tu crois que, pour les gens qui ne connaissent pas l’histoire, ça aurait été mieux de comprendre que c’était tout petit, l’annexe?

Ça le dit souvent, c’est juste dérangeant pour ceux qui connaissent la pensée d’Anne Frank, comment c’était petit, comment c’était vraiment dur de vivre là-dedans. Dans le journal, ça dit souvent qu’ils sont affamés et qu’ils n’ont pas beaucoup de nourriture. Dans la pièce aussi, mais à des moments, la secrétaire arrive avec des gros sacs de patates, de choux, elle les met là et elle dit « tenez! ». Dans ma tête, ce n’est pas représentatif d’Anne Frank. Je trouve que ça salie un peu cette histoire-là. C’est certain qu’Anne Frank avait de l’humour, mais dans la pièce il y a trop, trop d’humour et à peine des moments tristes, où les gens pensent à ce qui se passe à l’extérieur de l’annexe. C’est dérangeant. Pour des gens qui connaissent cette histoire-là, c’est vraiment irréaliste et je trouve que ça salie un peu l’histoire. Je ne trouve pas ça assez réaliste. Je trouve que ce n’est pas respectueux envers de ces gens-là, parce que c’est, tout au long, joyeux tout le temps. Bien sûr qu’ils essayaient d’être joyeux pour se changer les idées, mais là dans la pièce, c’était comme… trop. C’était un peu exagéré. Des fois tu décrochais un peu, parce que trop de blagues, trop d’humour. Ils avaient tous l’air aisés, un peu comme si « ah, il ne se passe rien à l’extérieur », alors qu’ils étaient tous au courant.

 

Mais dans l’histoire, les gens dans l’annexe ne savaient peut-être pas qu’il y avait des camps de concentration?

Oui mais ils savaient qu’il se passait quelque chose à l’extérieur, ils avaient entendu des « légendes ». Anne Frank avait beaucoup d’humour, mais elle dit dans le livre qu’elle savait, elle l’avait cru, elle avait entendu, elle savait. Elle était sûr que c’était vrai le truc des gaz, des douches à gaz. Le monde n’y croyait pas, sa famille n’y croyait pas, ils étaient comme « mais non, ils ne nous feront jamais ça là, c’est trop cruel gazer du monde ». Elle, elle disait « non, non, non, ils sont capables ». Mais dans la pièce, il y a trop d’humour, c’est ça le problème.

 

Même s’ils ne savaient pas qu’il y avait des chambres à gaz, c’était quand même la guerre. Ce n’était pas joyeux! Si je te comprends bien, il y a avait une grande différence entre l’ambiance dans le livre et l’ambiance dans la pièce.

Oui c’est ça. Dans l’annexe, ils écoutaient la radio en famille, ils espéraient tout le temps la Libération et l’arrivée des Anglais. Il n’y avait pas assez de moments comme ça, il y avait trop de moments de rigolade, où tout le monde fêtent. Il y a des moments, où ils fêtaient et se disaient « ah, on s’imagine que l’eau, c’est du champagne ». Tout de suite après ils se mettaient à rire, ils étaient comme : « Ah! les Anglais arrivent! » Mais tu sais, non c’est encore en 43, deux ans avant… Ils savaient, la secrétaire leur disait ce qui se passait à l’extérieur.

 

La secrétaire pouvait sortir de l’annexe?

La secrétaire n’était pas juive. Elle pouvait circuler, elle allait chercher au marché pour pas cher des fruits et légumes. Pas des fruits, juste des légumes, des patates, des choux, je pense. Elle leur disait. Ils savaient, mais ça ne prend pas ça au sérieux dans la pièce. C’est un peu dérangeant.

 

Penses-tu qu’ils auraient pu faire mieux?

Non. Parce que c’était déjà vraiment compliqué comme histoire. Le jeu est très compliqué – ils ont pris des bons acteurs, mais d’autres personnes auraient pu faire mieux. C’est dur interpréter ça pour que ce soit réaliste et bien fait. Je ne peux pas dire qu’ils auraient fait mieux. C’est trop sensible comme question pour donner un avis. Dans ma tête non, c’est trop sensible en logique. La mise en scène aurait été vraiment intense, il aurait fallu deux ans de plus pour faire ça. Mais c’était comme pour le 75e anniversaire de la fin de la guerre, il me semble? Ils n’avaient pas le temps… Pour le temps qu’ils avaient, c’était vraiment bien.

 

Est-ce que tu penses que c’est un peu la faute au théâtre comme forme d’art? Je veux dire par là, est-ce que tu penses que le cinéma, par exemple, serait mieux à même de raconter ce type d’histoire?

Je pense que le cinéma est mieux capable, mais c’est qu’au théâtre c’est live… Il n’y a pas de coupure. Il y a des éclairages, mais c’est plus sensible, le théâtre. C’est live, tu n’as pas de reprise. Si tu le moffes une fois, tu l’as moffé point final, et tu continues. Dans le cinéma ils peuvent capturer, avec… plus de sons, plus d’éclairages, ils peuvent aussi faire plus de changements de costumes – là, Anne Frank est tout le temps là, donc elle ne peut pas changer de costume.

 

Alors dans le contexte du théâtre, tu ne penses pas qu’ils auraient pu faire mieux, vu toutes ces contraintes.

C’est que c’est beaucoup plus dur.

 

Et si le texte ou la mise en scène avait été différent?

Non, parce que si la mise en scène avait été différente et plus petite dans l’espace, ça aurait été plus dur. Ça aurait peut-être été moins bon. Le texte était… Moi j’aurais eu de la misère à le mémoriser. C’est vraiment une bonne pièce pour le théâtre. Je pense que ça compte. Mais il y a des pièces que j’ai vues, faites par mon école, que je trouvais vachement mieux. Les pièces qui sont passées dans l’histoire de Robert-Gravel, c’était des chefs-d’œuvre.

 

Est-ce que tu penses que ça fait un bon travail pour raconter l’histoire d’Anne Frank aux gens qui n’avaient pas lu le journal?

Ouais… Mais ils vont prendre l’histoire dans le mauvais sens. Ils vont apprendre cette histoire comme si tout le monde était joyeux, comme si tout le monde avait un sens de l’humour, comme si tout le monde avait de l’espoir. Mais non là! C’est ça qui est un défaut. C’est dommage pour les gens parce qu’ils vont dire « ah! j’ai vu la pièce, je n’ai plus besoin de lire le livre », tu sais, « c’est la même chose, c’est sûr c’est la bonne source d’information ». Mais non là, la seule source fiable, c’est vraiment son livre.

 

Alors est-ce que tu recommandes aux gens de lire le livre, même s’ils ont vu la pièce?

Je dis : lisez le livre avant de voir la pièce, comme, ce sera un petit peu un massacre du livre, mais pas un massacre extrême… Si ton budget est mieux adapté pour un livre, va pour le livre. Si t’as un budget pour la pièce, va pour la pièce, mais tout de suite après achète le livre et lis-le.

 

Tu es allée voir la pièce deux fois. Une fois avec l’école et une avec ta mère et ta grand-mère. Est-ce que vous en avez débattu à l’école?

Oui, mais les autres trouvaient ça tout bien, à part moi.

 

Est-ce que les autres avaient lu le journal?

Certains oui, mais ils ne prenaient pas ça au sérieux. Pour eux c’était un roman comme un autre, ils trouvaient ça vraiment bon comme histoire, mais ils parlaient de ça comme si c’était une histoire inventée!

 

Tu penses qu’ils n’ont pas saisi le contexte, que c’était une histoire vécue? Est-ce que tu la leur as racontée?

Oui, mais je ne voulais pas tout raconter parce que je préfère que le monde… Ce n’est pas le même message si tu apprends les choses par toi-même, en lisant le livre sérieusement, que si tu connais l’histoire par quelqu’un d’autre.

 

Est-ce que vous en avez parlé la deuxième fois où tu es allée avec ta mère et ta grand-mère? Est-ce qu’elles avaient aimé la pièce?

J’en ai parlé dans l’auto avec ma mère. Moi un moment donné, je pleurais parce qu’il y a avait une scène que je trouvais émouvante. Mais ma mère, elle n’a pas pleuré, elle n’a pas été touchée par la pièce. Moi c’est juste une scène et c’est parce que c’est vraiment bon à la fin, comment ils disent qu’ils sont morts. Le père est là, en fait ils descendent tous l’escalier et ils ont tous les mains en l’air avec leur manteau et l’étoile de David. Ils ont les mains en l’air. Le père les nomme un par un et dit leur mort, comment ils sont morts. En dessous de la grosse scène, il y a un espace avec des lumières rouges, et quand leur père dit leur mort, ils arrivent, ils arrachent l’étoile de David de leur manteau, ils la lancent en avant puis ils partent en dessous de la scène. C’est ce moment là, il y a de la bonne musique. Un compositeur a fait la musique pour ce truc là, et elle est vraiment bonne! À la fin, ils reviennent tous mettre leurs mains comme si c’était des grillages de camp de concentration, leurs mains qui bougent sur les grillages en dessous de la scène, et ça ressemble vraiment aux photos du camp d’Auschwitz.

 

Donc c’était émouvant!

Une bonne fin.

 

KeithKouna-leVoyagedHiver-Carré

Le voyage d’hiver de Keith Kouna.

Dans la même semaine ou presque, tu es allée voir une autre adaptation au théâtre. Tu es allée voir « Voyage d’hiver » de Keith Kouna le 7 février?

Oui!

 

Ça aussi, c’est une adaptation d’une œuvre ancienne. « Voyage d’hiver » c’est une adaptation de Schubert, c’est de la musique et des poèmes qui ont été écrits en Allemagne ou en Autriche. C’est une adaptation vraiment libre.

Je pense qu’il en a inventé aussi, Keith Kouna, je ne sais pas… Mais c’était vraiment génial! Ça, c’était vraiment, vraiment génial. Moi j’ai pleuré à pleins de moments – c’était vraiment génial parce qu’il y avait de la danse contemporaine, et tous les textes étaient vraiment beaux. Il y a avait une touche d’humour à des moments. Il y avait un orchestre, des pianos, une batterie. C’était vraiment intéressant parce qu’il y avait le jeu du chanteur, il y avait des textes vraiment drôles, des textes vraiment tristes, il était tout le temps dans son personnage. La mise en scène était incroyable; il y avait un frigo complètement détruit qui était là, dedans il y avait tout le temps des bières. Il y avait aussi une trappe en dessous. Le monde pouvait entrer dans le frigo. La scène était en pente vers le public et il y avait un lit, un petit bureau avec une petite lampe. Tu sais un petit bureau où il faut que tu sois à genoux. Trente centimètres de hauteur. Il avait son cahier et son crayon. Sur le côté de la scène, il y avait des longs bambous. C’était vraiment intéressant parce que des fois, quand il ouvrait le frigo, il y avait de la fumée. Il avait son manteau, ses bottes sur scène. C’était vraiment incroyable. Surtout les textes, qui étaient vraiment, vraiment beaux. Puis il y avait une danseuse contemporaine qui était là presque tout le temps avec lui. Il y avait des choristes en arrière qui arrivaient, aucun rapport, on ne savait pas, on ne s’y attendait pas. Fait que c’était vraiment drôle. C’était un des meilleurs spectacles que j’ai vus.

 

École Saint-Louis 1

École Robert-Gravel, entrée des artistes.

Meilleur qu’Anne Frank au TNM?

Bien… J’aime beaucoup Anne Frank, mais je n’ai pas vraiment aimé la façon dont ils ont pris l’histoire d’Anne Frank. Alors oui, je trouvais ça meilleur. Mais ça ne battra jamais la pièce que mon frère a joué, Vol au dessus d’un nid de coucou. Ça, c’était incroyable, c’est une des pièces dont je parlais tout à l’heure. Et aussi une autre pièce qui s’appelle Pacamambo. C’est une pièce incroyable! Il faut lire ces textes parce que c’est vraiment bon.

 

Alors au fond, dans la pièce d’Anne Frank, c’est ce qui a été fait avec l’histoire qui t’as dérangé?

Comment ça n’a pas été pris au sérieux… J’ai l’impression que quand ils ont écrit les textes pour le théâtre, ils se sont trop laissés aller.

 

Est-ce que tu as lu des critiques, est-ce que tu as entendu d’autres critiques, dans le journal ou sur internet?

Oui mais tout était positif. Je sais que ça va souvent être positif[1].

 

Pourquoi?

Sûrement parce que c’est dans le grand théâtre, le Théâtre du Nouveau Monde, le TNM. Quand tu sors de la pièce à la fin, ils demandaient des notes. Tout le monde mettait quatre. Quatre bonhommes c’était le summum, un bonhomme c’était le moins. Tout le monde mettait quatre bonhommes, sans hésiter. Je pense que tout le monde a aimé ça. Tu sais, tout le monde pense que tout le monde connaît Anne Frank, mais le monde la connaissent de nom, sûrement, mais très peu de personnes lisent son livre. Même si c’est un des livres les plus vendus au monde, il y a beaucoup de monde qui l’achètent et qui le laissent sur le bord d’un bureau.

 

Est-ce qu’il y aurait eu des façons de faire afin que les gens comprennent mieux l’histoire, ou en fait il s’agit vraiment de lire le livre?

Ils auraient pu faire ça plus dramatique. Mais c’est parce que, dans le théâtre, quand ça arrive pour être plus dramatique, des fois, c’est trop dramatique pour l’histoire.

 

Moi ça me donne le goût de lire le livre!

Lis-le!

 

As-tu quelque chose à ajouter sur la pièce?

J’ai comme tout dit… Allez à Robert-Gravel, allez au théâtre!

 


 

Note de l’édition

[1] Pour une idée de la couverture et de la critique médiatique de la pièce du TNM, voir « Le Journal d’Anne Frank présenté au TNM » (Radio-Canada), « Le Journal d’Anne Frank au TNM » (Bible urbaine), « Anne Frank ou le culte de la joie » (Le Devoir), « Le Journal d’Anne Frank » (Sors-tu?).

Poster un commentaire

Classé dans Charlie Flamand, Jade Bourdages, Simon Labrecque