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Autochtones/immigrants: quelques notes sur la critique d’une remarque du Gouverneur général

Par René Lemieux

Le 17 juin, lors d’un entretien à l’émission The House, le Gouverneur général du Canada, Son Excellence le très honorable David Johnston, a affirmé ceci à la veille de la Journée nationale des Autochtones :

We are a people who looks beyond the individual to the collectivity, and have as one of our very fundamental tenants [sic] that life should be better not only for ourselves and our immediate family but for others.

We’re a country based on immigration, going right back to our, quote, Indigenous people, unquote, who were immigrants as well, 10, 12, 14,000 years ago.

And almost all who’ve come here have come with a firm determination that life shall be better for their children and their grandchildren, and that’s expanded beyond their immediate family[1].

L’équation entre les Autochtones et les immigrants a vite fait le tour du web dans le Canada anglais, moins rapidement en français. Pour de bonnes raisons, la remarque du Gouverneur général choque : affirmer que les Autochtones sont, comme tout le monde, des immigrants, ce n’est pas seulement éliminer une différence essentielle du droit canadien – ce qui est particulièrement inquiétant de la part d’un ancien professeur de droit qui se prétend spécialiste du droit constitutionnel –, c’est en outre s’attaquer au fondement de la relation de nation-à-nation.

Or, la remarque n’était pas nouvelle. Il y a environ un an, Jason Kenney, alors député conservateur à la Chambre des communes, avait eu des propos comparables :

Si plusieurs ont déjà très bien répondu au Gouverneur général – comme on l’avait fait il y a un an à Jason Kenney –, un article de Vice, « The colonial history behind the Governor General’s “quote-Indigenous-people-unquote” comments » par Justin Ling, me semble, dans sa critique de la remarque, erroné à plusieurs égards. À travers une défense de la singularité des peuples autochtones, l’article vient compliquer l’interprétation de leurs droits sans véritablement les défendre. Il s’aventure dans une lecture archéologique qu’il ne maîtrise pas et, ce faisant, en arrive, sans s’en apercevoir, à soutenir la thèse selon laquelle « nous sommes tous des immigrants ». Je me propose de répondre à cet article à partir d’une idée très simple : le droit des Autochtones ne s’appuie pas d’abord sur l’archéologie, mais sur un système colonial qui définit une différence à travers la reconnaissance. S’il y a différence entre Autochtones et immigrants, cette différence se situe sur le plan du droit et doit se penser dans ses termes.

  1. L’archéologie ne répond pas au problème de classification du droit

Après avoir décrit la remarque du Gouverneur général et les réponses qu’il a obtenu, l’auteur de l’article, reprenant des travaux récents en archéologie, tente d’expliquer la thèse de l’arrivée des Amérindiens en Amérique à partir de la mer plutôt que de la terre (par le détroit de Béring). Il écrit :

It’s possible that those early settlers travelled down the coast by boat.

That idea blows apart the existing narrative that Indigenous people walked across a land bridge fairly recently (at least in terms of ancient history) because they were incapable of sailing – which has always fit into a particularly colonialist historical perspective.

L’auteur semble penser que la découverte de la route par la mer est récente, et que ce nouveau « récit » (narrative) vient complètement remettre en question la « perspective historique colonialiste ». Mettons d’abord au clair un point essentiel : la thèse d’une arrivée des Amérindiens par la mer n’est pas du tout récente. À ma connaissance, on la retrouvait déjà dans les années 1970. Dans Les premières nations du Canada d’Olive Dickason (qui date un peu, mais c’est justement ce qui importe), on retrouve cette thèse :

Pour revenir à la façon dont sont arrivés les hommes dans les Amériques, notons que, même si la Béringie permet une traversée commode à pied, rien ne nous autorise à conclure qu’elle constitue la seule voie praticable ou utilisée. Pas plus qu’il n’y en a de croire que les habitants de Béringie sont confinés à terre et se désintéressent de la riche vie marine côtière ou hauturière. La mer aussi offre des choix; dans le Pacifique le Kuro-Shio (ou fleuve Noir), courant qui remonte la côte asiatique vers l’est en direction des Amériques, fournit une voie navigable et naturelle qui ne présente pas des difficultés insurmontables. L’argument selon lequel les humains de cette lointaine période n’ont pas encore mis au point des techniques leur permettant d’entreprendre une traversée sous des cieux arctiques incléments est, en mettant les choses au mieux, ténu, tout particulièrement à la lumière des voyages en mer qui ont eu lieu sous d’autres latitudes. On peut aussi faire valoir que la navigation en haute mer est à maints égards moins périlleuse que le cabotage, et que l’une et l’autre sont moins fatigants que la marche![2].

L’auteur de l’article de Vice n’a évidemment pas tort sur la question archéologique, mais il ne fait que répéter du connu en s’imaginant lui-même très anticolonialiste. L’originalité de l’article qu’il cite[3] est moins d’affirmer la thèse d’une arrivée par la mer qu’elle est d’infirmer celle du passage par la Béringie. Certaines des interventions de Ling, qui parsèment son texte, sont toutefois simplement erronés pour quiconque connaît un peu l’histoire du peuplement des Amériques. Par exemple, il écrit, se basant sur un archéologue :

The belief that Indigenous peoples couldn’t have figured out how to cross an ocean underpins a core fallacy in a bulk of academia: Western superiority. After all, Europeans didn’t cross an ocean until the 16th century, writes Ewen.

Pardon? Sans parler du peuplement des îles du Pacifique par les peuples polynésiens, fait qui me semble quand même assez connu, y a-t-il seulement quelqu’un quelque part qui ne connaît pas encore l’histoire de l’établissement temporaire vikings à l’Anse-aux-Meadows?[4] On pourrait simplement voir là le texte d’un journaliste un peu trop pressé qui s’y prend mal dans sa tentative d’être un allié anticolonialiste. La chose me semble plus grave lorsqu’on prend en considération les conséquences de son discours, aussi erroné soit-il.

On ne peut pas comprendre la situation des peuples autochtones au Canada ou ailleurs si on la pense simplement en termes de chronologie (ou même de qui est arrivé avant l’autre[5]). Ce qu’il faut prendre en compte, c’est comment le droit nous définit. À cet égard la question à se poser ne devrait pas être quand êtes-vous arrivés?, mais comment êtes-vous catégorisés par l’État?

  1. Un enjeu de définition juridique

L’archéologie en tant que telle apporte peu à la discussion juridique, sinon lorsqu’elle est elle-même reprise par le droit (par exemple dans des causes de revendication territoriale). Être « là » ne serait-ce qu’une année avant l’établissement (settlement) de l’État suffirait à une revendication de droit autochtone[6].

Dans ce qui semble être, selon lui, le point fort de son article, Ling écrit, citant un autre anthropologue :

MacEachern notes that the new research doesn’t necessarily destroy the Bering Strait theory, but instead improves it – reconciling the theory with evidence the continent may have been populated anywhere from 14,500 to 20,000 years ago.

Not, exactly, the Governor General’s “10, 12, 14,000 years ago.”

Pour 500 ans de décalage entre le terminus post quem de l’un et le terminus ante quem de l’autre, ça ne valait peut-être pas la peine d’aller chercher un commentaire d’un archéologue et d’écrire un texte sur le sujet. Le problème de la remarque du Gouverneur général, ce n’est pas les années mentionnées, mais le terme « immigrant » utilisé. « Autochtones » (ou en anglais « Aboriginal » et maintenant « Indigenous ») est un nom donné à des nations qui possèdent des droits qui diffèrent des autres (parfois appelés « Allochtones »). Cette reconnaissance des droits est faite par l’État à travers son système juridique (constitution, lois, règlements). Je cite un article scientifique fort connu qui donne, dans le cas américain, une très bonne définition préliminaire de la différence :

Settlers are not immigrants. Immigrants are beholden to the Indigenous laws and epistemologies of the lands they migrate to. Settlers become the law, supplanting Indigenous laws and epistemologies. Therefore, settlers nations are not immigrant nations[7].

Plus loin, dans un contexte plus étatsunien, Tuck et Wayne Wang mentionnent les « people of color » amenés de force pour fournir une main d’œuvre à l’État colonial. Ce ne sont pas des immigrants eux non plus. La situation canadienne est quelque peu différente, même si l’esclavage a existé ici également. Une autre triade s’est formée avec une certaine reconnaissance progressive du fait français. Il n’est qu’à regarder comment l’ordre juridique canadien catégorise ses « types ». Les « Indiens » sont une compétence fédérale au même titre que le divorce, la poste ou les poids et mesure (Loi constitutionnelle de 1867, art. 91(24)). Les « Autochtones » – autre dénomination, plus récente –, comprenant les Indiens, les Inuits et les Métis, sont aussi reconnus constitutionnellement, mais depuis 1982 (art. 35). La reconnaissance du bilinguisme canadien est postérieure à l’établissement de la confédération, avec la Loi sur les langues officielles de 1969, mais constitutionnalisée dans la Loi constitutionnelle de 1982 (art. 16 à 22; art. 23 pour le droit à l’éducation dans une langue minoritaire). Les immigrants sont une autre catégorie qui possède ses propres lois et règlements (Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, Loi sur le multiculturalisme canadien de 1985, reconnaissance du multiculturalisme dans la Charte, art. 27). La « triade » canadienne a ceci de particulier qu’elle reconnaît deux types de « settlers » (les Francophones et les Anglophones, selon la théorie des deux peuples fondateurs). Dans l’état actuel du droit constitutionnel, les peuples autochtones ne sont donc pas 1) des peuples fondateurs de l’État; ni 2) des immigrants[8].

Ainsi, la terminologie compliquée suit le développement de l’État colonial. Au sens du droit, « Autochtones » n’est pas plus respectueux qu’« Indiens » ou « Sauvages » (la première traduction officielle de Indians), ces mots ne sont que l’interprétation d’une reconnaissance plus ou moins officielle de l’État. Cela signifie aussi que cette terminologie est temporaire et qu’elle changera forcément pour suivre le droit constitutionnel[9].

  1. Remettre en question l’idéologie coloniale

L’auteur de l’article du Vice suggérait qu’une idéologie occidentale était à l’œuvre lorsque des représentants de l’État comme le Gouverneur général parlaient des Autochtones. Si je peux convenir qu’une telle idéologie est à l’œuvre, il faut savoir bien la situer. Elle ne se trouve pas dans l’archéologie ou le nombre d’années qui se sont écoulées depuis l’arrivée des premiers peuples en Amérique (et les découvertes récentes changent peu de choses quant au droit), mais dans la structure politique et juridique qui catégorise ces peuples. À cet égard, l’auteur de l’article passe un peu trop rapidement sur les excuses du Gouverneur général :

En réponse à ce tweet, l’auteur ne mentionne qu’un tweet de Chelsea Vowel.

Il y a là, je pense, un nouveau débat, beaucoup plus problématique à bien des égards, mais qui est la conséquence de la première remarque du Gouverneur général. Effacer la différence entre les catégories de reconnaissance, c’est faire le jeu de l’État colonial dont la perpétuation passe par un nivellement des droits individuels. Malgré tout, répéter la différence entre les catégories, si elles sont dictées par l’État, maintient la hiérarchisation des pouvoirs entre colonisateurs et colonisés[10]. Voilà le catch 22, le double bind dans lequel nous nous trouvons tous et qui se trouve cristallisé dans ce tweet d’excuse du Gouverneur général. Dans ce « nos »/« our » possessif se situe tout le problème d’avoir une reconnaissance de la différence dictée par l’État. Si une décolonisation doit passer par une nouvelle relation de nation-à-nation, c’est d’abord le possessif qu’il faut remettre en question.


Notes

[1] « Justin Trudeau’s neighbour says goodbye », The House, à partir de 3 min 35 s, en ligne.

[2] Olive Patricia Dickason, Les premières nations du Canada [1992], trad. par Jude Des Chênes (Québec: Septentrion, 1996), 25‑27; Dickason réfère à Knut R. Fladmark, « The Feasibility of the Northwest Coast as a Migration Route for Early Man », dans Early Man in America, from a Circum-Pacific Perspective, éd. par Alan Lyle Bryan, Occasional papers of the Department of Anthropology, University of Alberta (Archaeological Researches International, 1978), 119‑28; et Knut R. Fladmark, « Times and Places: Environmental Correlates of Mid-to-Late Wisconsinan Human Population Expansion to North America », dans Early Man in the New World, éd. par Richard Shutler (Sage, 1983), 27.

[3] Mikkel W. Pedersen et al., « Postglacial viability and colonization in North America’s ice-free corridor », Nature 537 (2016). En ligne.

[4] De multiples contacts ont eu lieu entre l’Europe et l’Amérique avant le XVIe siècle – à commencer à par Christophe Colomb… Un texte de Simon Labrecque sur cette question est à paraître sous peu dans Trahir.

[5] Qu’un exemple : les Vikings atteignent (ou découvrent) le Groenland au Xe siècle avant les Inuits de culture thuléenne, mais après les peuples de culture dorsétienne. Tout indique que des interactions existaient et ont existé longtemps entre ces peuples « européen » et « américain ». On sait par ailleurs que les kayaks des Inuits pouvaient faire le voyage jusqu’en Europe – des Inuits sont aperçus dans les îles orcadiennes en Écosse en 1682 –, mais il est fort probable que d’autres expéditions inuites aient eu lieu avant. Une histoire de ces rencontres souvent oubliées reste à faire. À propos des échanges qu’ont pu avoir l’Amérique avec des peuples en Asie et même en Afrique, on peut aussi lire le chapitre 3 dans Dickason, op. cit., et Norman Spirad, « Territoires des Amériques or Other Americas », Les Cahiers de l’idiotie 1, no 1 (2008): 11-22. En ligne.

[6] C’est le cas avec les Métis qui sont reconnus en tant que peuple autochtone par la Loi constitutionnelle de 1982, mais ne prétendent évidemment pas habiter le territoire depuis des temps immémoriaux.

[7] Eve Tuck et K. Wayne Yang, « Decolonization is not a metaphor », Decolonization: Indigeneity, Education & Society 1, no 1 (2012): 6‑7; Tuck et Yang réfère à Adam J. Barker, « The contemporary reality of Canadian imperialism, settler colonialism, and the hybrid colonial state », American Indian Quarterly 33, no 3 (2009): 325‑51.

[8] On peut consulter ce texte pour un aperçu de cette « triade »: Will Kymlicka, « Ethnocultural Diversity in a Liberal State: Making Sense of the Canadian Model(s) », dans Belonging? Diversity, Recognition and Shared Citizenship in Canada, par Keith Banting, Thomas J. Courchene, et F. Leslie Seidle, vol. III, The art of the state (Montréal: IRPP, 2007), 39‑86.

[9] Pour plus d’information sur la terminologie, voir Kelly Oliel, « Indigenous Identity Terminology in Canada », Trahir 7 (septembre 2016), en ligne; et Chelsea Vowel, Indigenous Writes: A Guide to First Nations, Métis & Inuit Issues in Canada (Winnipeg: Highwater Press, 2016), chap. 1‑2; pour un court texte, voir le billet de Chelsea Vowel, « A rose by any other name is a mihkokwaniy », Âpihtawikosisân. Law, language, life: A Plains Cree speaking Métis woman in Montreal, 16 janvier 2012, en ligne.

[10] Pour une critique de la notion de reconnaissance par l’État, voir Glen Sean Coulthard, Red Skin, White Masks: Rejecting the Colonial Politics of Recognition (Minneapolis: University of Minnesota Press, 2014).

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Imprimer tout internet

Par Simon Labrecque, au nom du Comité de rédaction de Trahir, Montréal

La galerie mexicaine LABOR, le site d’archivage UbuWeb et le poète américain Kenneth Goldsmith organisent un projet d’externalisation ouverte (de crowdsourcing) dont l’énoncé tient dans cette invitation : imprimer tout internet. Printing out the Internet est dédié à la mémoire d’Aaron Swartz, « activiste du Web et cofondateur de Creative Commons » qui s’est donné la mort en janvier dernier. Le projet est simple et ouvert à tous et toutes. Il suffit d’imprimer une partie d’internet, que ce soit une page ou l’ensemble des documents publiés par WikiLeaks, par exemple, et de la faire parvenir à la galerie LABOR, à Mexico, avant le 26 juillet prochain. Tout le papier reçu sera exposé dans la galerie du 26 juillet au 30 août 2013. Quiconque enverra un document sera reconnu « artiste participant ».

Il est intéressant de noter que le site Tumblr du projet répertorie toutes les contributions, en plus des critiques qui lui sont adressées sur internet (via Twitter, des blogs, etc.). On peut prévoir que le tout sera imprimé… Ces critiques semblent principalement articulées autour de la quantité de papier potentiellement requise par le projet (voir, par exemple, le billet du City Lights Blog). Goldsmith déclare que l’ensemble de l’œuvre sera confié aux services de recyclage après l’exposition. Cela ne semble toutefois pas satisfaire les critiques, dont voici quelques réactions tirés de Twitter :

Trahir s’intéresse à ce projet dans la mesure où il se présente comme une occasion de questionner « la peur de l’information et la terreur d’avoir à faire face à la monstrueuse quantité de données que nous produisons inconsciemment chaque jour ». C’est pour cela que le blog de Trahir s’imprimera et enverra très bientôt le résultat à l’adresse suivante :

LABOR
Francisco Ramírez #5
Col. Daniel Garza
Del. Miguel Hidalgo 11830
México D.F.

Mise à jour du 30 juin 2013, par René Lemieux

  • Chronologie :
      27 juin 2013 : mise en ligne du texte de Simon Labrecque et impression du blog.
      29 juin 2013 : envoi postal du blog imprimé au Mexique.
      30 juin 2013 : publication de la présente mise à jour.
  • Photographies :
Impression du blog

Impression du blog, papier et encre, 386 pages recto-verso (ou 193 feuilles).
Dimension : 216 x 279 x 19,3 mm; poids : 0,932 kg.
Date de production : 27 juin 2013.

Colis

Colis et facture, enveloppe à bulles, autocollants, matériaux divers.
Inscription: « Pochette #4 / Mailer #4 — 1 @ $2.10, Petit paquet-Avion / Sm Pkt Air Int’l — 1 @ $36.81, Poids réel / Actual Weight 0.932 kg, À destination du code / To MX »
Date de production : 29 juin 2013.

  • Ajout de réactions au projet :

  • Remerciements :
      Au CELAT-UQAM pour son aimable assistance technique.

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Contraction et décontraction – 140 caractères pour écrire une histoire

Critique du livre numérique 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par Fabien Deglise, 2013.

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Fabien Deglise (dir.), 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, 2013.

Publié sur le site Web du Devoir la semaine dernière, le livre 25 histoires, 25 auteurs en 140 caractères, dirigé par le chroniqueur et blogueur Fabien Deglise relevait du pari : écrire un récit qui pourrait s’installer dans les quelques lignes permises par le site de microblogage Twitter. 25 auteurs ont relevé le pari, dont Fanny Britt, Olga Duhamel-Noyer, Fabien Cloutier et Patrick Nicol.

La formule est intéressante, moins par la forme de la contrainte – l’histoire de littérature fourmille d’exemples de contraintes souvent plus difficiles –, que parce qu’elle montre que toute littérature fonctionne toujours dans des rapports de contraction narrative : le récit est le nom qu’on pourrait donner au déploiement du sens par le travail du lecteur. Ce déploiement (ou décontraction) du temps dans la temporalité du récit se fait aussi dans la temporalité de la lecture, car le livre (ou le tweet…) nous oblige parfois à cesser la lecture, question de bien prendre la mesure de ce que nous lisons. Certains textes ont ceci de particulier qu’ils nous font « lever la tête » (Le Plaisir du texte, Roland Barthes) parce qu’ils jouent sur des effets d’interruptions. En d’autres mots : une écriture réussie, c’est celle qui ne se lit pas aisément, mais au contraire, parvient à forcer le lecteur à briser la cohérence de sa lecture.

Il ne s’agit pas nécessairement d’une intention de l’auteur. Deglise écrit dans son introduction que Yann Martel lui avait demandé, à la lecture de sa nouvelle, de ne pas cligner des yeux : « Ça va aller très vite. » (introduction, p. 3, alors que la nouvelle de Martel laisse pourtant longuement à réfléchir). Non, il ne faut pas que ça aille vite : l’écriture doit savoir s’interrompre, se décontracter. Ce que nous pourrions nommer un lever-du-regard était peut-être l’exigence la plus intéressante du projet, que Jacques Godbout n’a pas pris au sérieux (« cruel », écrira Deglise). Interrompre la lecture lorsque le texte ne tient qu’à une ligne ou deux, voilà sans doute ce qu’était le défi implicite. Sans vouloir bêtement faire un palmarès des nouvelles proposées par le livre selon un ordre du nombre de fois où j’ai levé les yeux – manifestement un peu trop subjectif –, je me permets quand même d’en citer une dont la force de décontraction narrative m’ a particulièrement frappée :

Je me souviens de la fin. Tu as demandé : « Où est le lait? » Cinq ans sans toi plus tard, je me dis que j’aurais dû répondre : « Dans le frigo! »

India Desjardins – 15 janvier 2013 15:28:30 HNE

La littérature est affaire de contraction (il n’y a jamais assez de mots pour raconter une histoire) et de décontraction (il y a toujours trop de temps pour l’imaginer). 140 caractères est arbitraire, certes, mais c’est suffisant pour questionner le mystère au cœur de l’écriture : la finitude du pouvoir du langage et l’infini du vouloir imaginaire.

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Épars – encore un effort! Essai de dépliage polémologique trop rapide (car toujours le temps se pousse)

Par Simon Labrecque | Montréal, le vendredi 24 août 2012

Vu

Je reviens tout juste de la 123e manifestation de soir à Montréal, partie de la place Émilie-Gamelin comme toujours. « Manif chaque soir, jusqu’à la victoire » était le mot d’ordre initial. La simple continuation de ces marches nocturnes devrait donc introduire un doute chez qui croit que le déclenchement d’élections provinciales au Québec signifie la victoire des luttes étudiantes (entre autres) contre la hausse des frais de scolarité (entre autres), c’est-à-dire contre la liquidation de ce qu’il reste de l’État « social » (qui ne fut jamais providentiel, mais bien le fruit timide de chaudes luttes), liquidation qui se fait au profit, précisément, du profit. Mais voilà, très peu de gens célèbrent. Peu d’étudiantEs semblent trouver satisfaisant d’avoir joué un rôle crucial dans la décision du gouvernement de Jean Charest de déclencher des élections. Mais il n’y a pas non plus de triomphalisme « carré vert », ou si peu, quant au fait que la grève générale illimitée a trouvé une limite qui signerait son échec.

Signe des temps – de la saison, mais aussi de la fatigue accumulée –, cela fait quelques semaines qu’il y a moins de 50 personnes dans les manifestations de soir. (On compte avant de chanter « on est plus/moins que 50! », en faisant allusion à la loi 12/projet de loi 78). Elles se déroulent principalement sur les trottoirs, pour minimiser leur impact sur la circulation – directive policière. Surtout, on dit que les protestataires qui y retournent jour après jour sont de plus en plus vulnérables. C’est un des aspects les plus troublants de ce qui se passe ces jours-ci. C’est ce qui presse.

Depuis quelques temps déjà, @frogsarelovely, qui a participé à la majorité des manifestations en faisant un travail remarquable de relais (du verbe « relater ») via Twitter, énonçait cette vulnérabilité. Elle a déclaré, aujourd’hui :

“It’s a pattern of harrasment, and the rules have changed since the election call. In the last two weeks things have gotten much, much worse. The police really seem to be losing it, they think they can do whatever they want. They scare people, they scare me.” She quotes a cop telling her during her arrest, “that’s your last manif.”

Cité par Ethan Cox, « Student strike stalwart and citizen journalist arrested, held for nine hours ».

Je suis donc allé y voir, à notre Bastille à ciel ouvert, pour la première fois en plusieurs semaines. Ma raison suffisante : hier soir, @frogsarelovely a été arrêtée lors de la 122e manifestation. Elle a été détenue toute la nuit. On allègue qu’elle a proféré des menaces à un « poussin » (c’est le nom que les marchants donnent à ceux qui les suivent à vélo, vu leur dossard jaune fluo).

Je n’y étais pas, je ne sais donc rien du bien fondé de cette accusation, mais je sais qu’elle est jugée infondée par de nombreuses personnes qui elles y étaient. Hier dans la nuit, #freefrogsarelovely a trendé sur Twitter au Québec. Déjà, des textes remarquables ont été produits autour de l’événement, insistant sur le caractère politique de ce que fait présentement le SPVM. Par exemple celui-ci, qui essaie simultanément de calmer les troupes qui pourraient vouloir manifester violemment leur hargne contre les gestes du SPVM.

Politique? À tout le moins, même si les accusations tombent, @frogsarelovely aura été écartée des manifestations de soir. Ce qui signifie entre autres que moins d’informations circuleront sur le travail des policiers lors de ces déambulations – à moins que d’autres s’en charge. Autre signe du changement des règles du jeu : presque chaque soir, une personne se voit donner une contravention pour des comportements du type « avoir jeté un mégot de cigarette sur la chaussée » (pollution), ou « avoir traversé sur une lumière rouge » (après 30 autres…). Ce zèle, on le voit habituellement dans le comportement des policiers face aux « gens de la rue », et après tout, même le premier ministre dit qu’il s’agit ici de « la rue ».

Je n’ai pas fait la marche au complet. Raison : inconfort. Je ne comprenais pas comment les policiers agissaient. Pourquoi ne pas nous laisser continuer sur ce trottoir-ci? Vous nous dirigez où? Et ce van blanc avec une lumière de police qui nous suit de loin, près de la Place des Arts? Je suis rentré. Sans pratique, on perd rapidement l’habileté à jongler en souriant avec les incertitudes manifestantes.

Je me suis dis que je devais écrire quelque chose. Sur le stress psychopolitique. J’y pense beaucoup, depuis que le stress retombe du côté estudiantin, tout autour.

En écrivant ces lignes, j’ai reçu un article via Twitter, rédigé au même moment, sur la guerre psychologique qui se tient aujourd’hui et qui traversa en fait toute la grève.

Question d’atmosphère, on le sent bien! J’y reviens.

Entendu, ou pas de côté digressionnaire

En quittant d’un pas incertain (partir ou rester?), j’ai croisé un couple. Un homme et une femme. Disons la cinquantaine. Disons bien habillés. 65 000$ de revenu annuel par personne? Aucune idée.

L’homme dit, faisant signe vers la marche : « C’est quoi ? Qu’est-ce qu’ils veulent encore? »

Sous-entendu : « Qu’est-ce qu’ils veulent de plus? » De plus que quoi? Qu’une élection, pardi! Car ce qu’ils et elles demandaient, ils et elles ne l’ont pas eu… Me voilà donc à espérer que cette question, « quoi de plus? Quoi d’autre? », fasse son petit bout de chemin, qu’elle creuse de sa masse jusqu’à la moelle.

Car en pratique, le spectacle déplorable et largement déploré qui se tient présentement dans la bulle médiatique québécoise, après quatre « débats » robotiques et tant d’autres événements chargés d’une puissance de fatigue remarquable (« on es-tu tanné! »), ce n’est vraisemblablement pas assez, ou « pas ça », pour nombre gens de cette contrée. Y compris quant aux « petits partis », soit dit en passant – petit parti deviendra grand, jeune parti deviendra vieux, si tout va selon les plans; or ce sont précisément ces plans qu’il faudrait peut-être changer.

Donc, la classe politique québécoise, comme elle se nomme elle-même, a la chance de montrer son incompétence au mieux loufoque et sa prétention toujours pugnace. Des débats d’idées, il n’y en aura pas. Etc. Selon moi, jusqu’à ce qu’on instaure le tirage au sort pour l’ « élection » des responsables politiques de l’État – votez pour moi! Si je fondais un parti, le tirage au sort serait sa seule proposition; ce n’est donc pas contre l’incompétence que j’en ai, mais précisément contre la prétention exclusive à la compétence politique, au mépris de ceux et celles qu’on nomme « simples citoyennes » –, une campagne électorale ressemblera à un concours de popularité traversé de pathétiques demandes d’amour (peu capitalisables) et d’infinis trafics de ressentiment (ressource culturelle éminemment renouvelable).

« Qu’est-ce que tu proposes d’autre, alors? Quelles sont les alternatives? » est la question qui se manifeste toujours à ce moment, que ce soit dans une discussion de café, de trottoir, de bouquinerie ou de chaire. Le « Que faire? » de Lénine, mais en version tu-vois-bien-qu’on-est-pris-avec-ce-qu’on-a-sinon-c’est-le-communisme-donc-les-goulags-et-la-faillite.

Il me semble que ce qui s’est produit ce printemps « à l’intérieur » des nébuleuses constellations contestataires est un bon exemple de ce que peut vouloir dire « faire de la politique autrement ». Mais peut-être faut-il changer cela aussi, puisque cet « autrement » exemplifié date déjà, et que ça n’a, dit-on, rien « transformé radicalement »? Mais a-t-on cru un instant que le gouvernement annulerait sa politique exemplaire? Tout, pour lui, valait mieux que cela. Mais il est allé à la limite de son pouvoir, c’est-à-dire, dans ce système : déclencher des élections, se remettre en jeu lui-même (après avoir tout fait, on s’entend, et avec une violence dégoûtante).

Senti polémologique

L’heure des bilans et de la réflexivité semble donc avoir sonnée. Un livre d’images et de commentaires est déjà paru cette semaine : Carré Rouge de Jacques Nadeau, photographe pour Le Devoir.

Qu’en est-il de ce fait – se retrouver après, épars?

Un des traits intéressants de cette série d’événements, « printemps érable », « #ggi », etc., est la rapidité et la constance avec laquelle les auto-observations et auto-descriptions se sont accumulées et en sont venues à jouer un rôle constitutif de relance et de réarticulation au cœur de l’action. Depuis le départ, on réfléchit, on narre et on commente, à gauche comme à droite. L’archive du blogue de Trahir en témoigne. Mais ce fut partout. Pendant longtemps, La Presse (c’est dire!) offrait une couverture en direct des manifestations de soir avec commentaires live. On se devait de regarder les images circulantes, si ce n’est que pour s’assurer que l’on ne s’était pas retrouvé à tout hasard sur la couverture du Journal de Montréal.

Je lis l’habitude prise de regarder ce que disent les média d’une manifestation de laquelle on revient, ou à laquelle on aurait voulu participer, à partir de ces énoncés de Peter Sloterdijk dans son livre sur l’incapacité de la gauche contemporaine à servir de « banque de colère » et à canaliser les énergies révoltées :

Dans la mesure où les insatisfaits du postmoderne ne peuvent pas défouler leurs affects sur d’autres théâtres d’opération, il ne leur reste que la fuite vers leur propre reflet dans le miroir, tel que le livrent les médias, dès que des scènes de violence tirent à elles une partie de l’intérêt public. Le reflet rapide des excès qu’on a commis dans les images de la presse et de la télévision peut apporter une satisfaction momentanée; dans certains cas il peut même représenter une sorte de preuve satisfaisante de sa propre existence. Mais dans de tels épisodes, justement, la loi du média s’impose face aux contenus. On voit ici, une fois de plus, que les instrument de l’ « opinion publique » bourgeoise ne peuvent pas fonctionner comme des collecteurs ou comme des médias de collecte et de formation pour des sujets thymothiques [du grec thumos, ou thymos, duquel on tire également tumeur] en germe (c’est-à-dire qu’ils ne sont pas en état de surveiller la conversion de la colère en fierté et en espoir). Les mass média se voient indubitablement pourvus du potentiel de déclencher des épidémies affectives – tous les thèmes capables de faire les grands titres se déploient, on le sait, selon le principe de l’infection virale. Dans le même temps, ils neutralisent leurs matériaux pour soumettre tous les événements à la loi de l’égalisation. Leur mission démocratique est de produire de l’indifférence en éliminant la distinction entre les causes principales et les causes secondaires.

Peter Sloterdijk, Colère et temps. Essai politico-psychologique, trad. de l’allemand par O. Mannoni, Paris, Hachette, p. 284.

Lorsqu’on n’entend plus parler de ce qu’on fait, lorsqu’on ne se voit plus, cela veut-il dire que l’on n’existe plus? Être invisible peut être une chance, ne l’oublions pas, quoi qu’en dise l’appareil médiatico-étatique qui force à apparaître pour être jugé digne d’être écouté – c’est entendu.

Ces considérations font signe vers un mode d’analyse polémologique de type « psychopolitique » que j’apprécie de plus en plus. La notion de « stress », en particulier, me semble porteuse pour faire sens de ce qui se déroule.

Ce mode d’analyse s’appuie sur les recherches formalistes de la cybernétique, qui ont tenté de penser le fonctionnement des systèmes dans le sens le plus large possible. Elles travaillent ce que j’appellerais « l’hypothèse du continu » (pour faire signe aux mathématiques), soit l’idée qu’il n’y a pas rupture entre « nature » et « culture », mais une forme de continuité dans les modes de fonctionnement – continuité qui ne saurait, cependant, être totalement indifférente aux contenus et qui, en ce sens, n’est pas celle du biologisme naïf dans les sciences sociales.

Dans un court livre, Heiner Mühlmann s’intéresse aux « collectifs de combat » et à leur capacité à endurer le stress. Il part du stress comme fait biologique et se concentre sur ses effets :

Sous l’influence du stress, la sécrétion de non-adrénaline, d’adrénaline et de cortisol est augmentée. L’effet est le suivant : les fonctions cardiaque et circulatoire sont intensifiées, cependant que le métabolisme, l’immunité et l’activité sexuelle sont affaiblies. De cette façon, toutes les énergies de l’organisme sont canalisées dans les muscles squelettiques pour optimiser leurs habiletés motrices. Elles sont utilisées pour combattre ou fuir (fight or flight). De surcroît, les aires neurales chargées de la perception et de la réaction rapides sont également renforcées. La physiologie du stress est donc un processus cognitif par lequel une perception est transformée en un flux d’énergie.

MSC – Maximal Stress Cooperation: The Driving Force of Cultures, New York, Springer Wein, p. 10, traduction libre.

Il ajoute immédiatement que « la fin heureuse de la phase de stress est d’une importance plus grande encore que le stress lui-même ». Cela vaut pour toute entité soumise au stress, humaine ou non, individuelle ou collective. Par exemple, Sloterdijk fait de cet énoncé le cœur de sa Théorie des après-guerres, sur les relations entre la France et l’Allemagne après 1945.

Une décision doit intervenir quant à l’aspect sain ou morbide de l’ensemble du processus de stress. Mühlmann écrit : « C’est uniquement lorsque l’individu [ou le groupe] en arrive à une évaluation non-négative de l’action du stress qu’il peut alors entrer dans la phase de relaxation post-stressale. » (p. 13) Sur le plan des « cultures », il considère que :

Puisque les actions à haut stress ont une plus grande influence sur la balance du pouvoir, et donc sur les destins de l’homme et des animaux, que les actions à faible stress ou sans stress, l’achèvement et le travail d’évaluation de la phase de relaxation sont les préalables (prerequisites) décisifs pour la création de systèmes sociaux d’ordre. Les systèmes d’ordre qui émergent de cette façon son hautement importants parce qu’ils contiennent un ordre émotionnel. La phase de relaxation post-stressale génère le phénomène d’ajustement émotionnel régulé.

MSC – Maximal Stress Cooperation: The Driving Force of Cultures, New York, Springer Wein, pp. 13-14, traduction libre.

Cela signifie que celui qui a été vaincu est poussé à transformer ses comportements (à « ajuster son décorum »), sous peine d’avoir à revivre la même expérience malheureuse, alors que celui qui a vaincu est poussé à renforcer ses habitudes, puisqu’elles se sont montrées viables. Dans les deux cas, cependant, il n’y a aucune nécessité. Ces transformations ou ces renforcement peuvent ne pas se produire.

Maintenir un organisme ou une entité en état de mobilisation émousse les énergies. C’est pour cette raison, je crois, que ce printemps ne pouvait que finir. Ce n’est probablement pas la pire des fins, bien au contraire. Mais bien sûr, les actions politiques de lutte contre les impératifs capitalistes de l’austérité néolibérale autoritaire, qui semblent promis à tenter de s’imposer d’une manière grandissante, peuvent reprendre. Pour l’instant, il s’agit de récupérer, de se refaire des forces – surtout parce que les forces opposées font de même!

Je considère que ce qui s’écrit de plus à propos ces jours-ci participe d’un tel travail d’évaluation « post-stressal ». Un mot d’ordre exemplaire : « Stand Strong and Do Not Despair ».

De bons apprentissages peuvent être fait auprès de ces collectifs en lutte depuis des années, voire des décennies déjà.

Un problème pour la #ggi resterait toutefois de départager vainqueurs et vaincus. Peut-on faire l’économie de cette conversation?

Le SPVM semble tenter de se refaire des forces à utilisant ceux et celles qui s’engagent dans la continuation de leur manifestation dans les rues comme des punching bags d’entraînement. Alors, une marche par semaine, comme on le propose ici?

En tous les cas, je crois qu’il ne faut pas oublier que les forces policières sont le bras armé de l’État, et que c’est le cerveau et le système nerveux (ce qui communique) qui vivent le stress de la façon la plus intense. Le bras ne pense pas – ou si peu.

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Classé dans Simon Labrecque

« Les filles attachent moins d’importance au salaire que les garçons. »

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Les abonnés de Twitter au Québec se sont réveillés ce matin avec une drôle de nouvelle. François Legault, chef de la CAQ, aurait affirmé que « les filles attachent moins d’importance au salaire que les garçons ». On l’aura peut-être lu comme un retweet (un gazouillis répété par un deuxième abonné avec la mention RT), ce qui laisse toujours l’impression que ce qu’on lit a la possibilité d’être faux, à tout le moins modifié, manipulé ou carrément fabriqué par celui qui l’envoie. Ce n’était pas le cas, ce matin, car le tweet avait bien été envoyé hier soir, très tard…

On pourra dire ce qu’on veut de François Legault, on ne peut pas lui reprocher de n’être pas à l’écoute de la population. C’est plein de candeur, et avec beaucoup de naïveté, qu’il répond sur Twitter à toute personne lui écrivant. Mais l’envers de cette « écoute de la population », c’est aussi de se faire le canal de tout ce qu’il y a de plus ridicule en matière d’opinion (dans ce cas-ci, machiste). Donc les « filles » attacheraient « moins d’importance au salaire que les garçons », c’est bien évidemment une opinion risible qui laisse de côté la plus petite tentative d’un début d’argumentation raisonnée.

François Legault ne pourra pas prétendre qu’il a été cité « hors-contexte ». Je me suis permis de fabriquer ce matin un petit Storify de la discussion qu’il avait eu avec Vincent Marissal, journaliste à La Presse, à laquelle j’ai ajouté les quelques réactions que j’ai pu trouver sur Twitter. Le contexte est assez simple: à vouloir plaire à tout le monde, on dit les pires banalités. François Legault avait sans doute voulu bien faire en affirmant simplement que les enseignants méritaient d’être mieux rémunérés. Mais voilà, pour faire de telles promesses, il faut aussi avoir un argumentaire adéquat, des chiffres, une vision d’ensemble, que sais-je… c’est à un spécialiste des communications qu’il faut demander! François Legault agit comme s’il n’avait personne derrière lui pour le soutenir. À la limite, c’est héroïquement qu’il s’élance dans l’océan des médias sociaux. Et pourtant, l’envers de la langue de bois généralisée de nos politiques plus blancs que blancs, stérilisés à coup de campagne de marketing, c’est l’amateurisme du newbie qui veut plaire à tout le monde, la face obscène et vulgaire d’une même médaille, celle des politiciens de carrière.

Triste temps pour la politique.

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Chronologie sur Twitter de l’offre gouvernementale du 5 mai 2012

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

J’ai tenté – je l’avoue de manière un peu humoristique par moments – de faire un compte-rendu des débats sur Twitter hier soir concernant l’offre gouvernementale, quelque chose comme un récit d’espoirs, de doutes, de rumeurs, de confusions et de sarcasmes. Le voici: sur Storify.

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Jean Charest le bullshitteur

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Hier, Yves-Thomas Dorval du Conseil du Patronat du Québec (CPQ) faisait une sortie publique contre les médias sociaux. La sortie n’est pas passé inaperçue, et la réponse fut rapide, notamment, on se l’imagine, dans les médias sociaux (Jean-François Lisée en a aussi fait une critique sur son blogue). Outre ce qui ressemble fort à une menace d’intervention de la part du CPQ dans les débats politiques actuelles (en fin d’article – assez inquiétant qu’on se permette une telle menace…), la critique contre les médias sociaux s’articule ainsi :

Il n’y a pas si longtemps, tous les grands débats de société se tenaient principalement dans des journaux, des postes de radio et des chaînes de télévision, a rappelé M. Dorval. Ces médias étaient soumis à des règles professionnelles et juridiques visant à assurer la rigueur, l’équilibre et la véracité des informations rapportées.

L’arrivée d’Internet a amené l’explosion de médias sociaux où l’information se fait plus personnalisée, mais aussi beaucoup moins objective, rigoureuse et fiable, estime-t-il. Or une proportion grandissante de la population — particulièrement chez les 35 ans et moins — s’informe désormais principalement auprès de ces médias. Cette évolution pose un problème particulier aux gouvernements et aux entreprises qui sont soumis à des règles très strictes de communication.

Depuis ce matin, on peut retrouver une nouvelle application sur le Web, Le bullshitteur, qui vous permet, à condition d’être inscrit sur Twitter, de faire parler à la manière d’un ventriloque un automate à l’image de Jean Charest et à la voix mécanisée :

En entrant une phrase quelconque, vous faites bullshitter Jean Charest. Outre l’effet comique de l’esthétique robotisée (image parodique de la langue de bois de la politique?), le fond de l’humour est bien évidemment de montrer que Jean Charest est une « marionnette », critique contre les politiciens un peu facile, on l’admettra. On voit donc depuis ce matin quelques adeptes de Twitter s’en donner à cœur joie, d’abord en faisant dire à Jean Charest ce qu’il pourrait voir dit comme bullshit :

Ou encore, ce qu’on aimerait peut-être qu’il dise :

On doit célébrer la très grande imagination de ces développeurs Web pour l’usage de leur technique dans un objectif politique. On avait déjà vu Angry Grévistes, un jeu vidéo à la Mario Bros., qui, lorsque vous aviez accumulé les 1625 pièces d’or, vous permettait d’affronter Robeauchamp. Ou Richardmartineau.ca qui vous permettait de répéter une opinion de Richard Martineau avec un choix de mots préétabli, manière de montrer que toutes les opinions (redondantes) de Martineau sont formulées à partir de préjugés.

Ces petites applications Web permettent, pourrait-on dire, un défoulement humoristique en ce qui a trait aux enjeux politiques – mais n’est-ce pas justement la critique du CPQ? Le phénomène des médias sociaux ne nous détourneraient-ils pas de la vérité du dialogue nécessaire dans les débats politiques? En fait, dans le cas du Bullshitteur, l’humour est à son comble non pas quand on fait dire à Jean Charest quelque chose qu’il n’aurait pas dit, ni quand on lui prête des paroles qu’on désirerait entendre, mais à ce point précis où on lui fait répéter ce qu’il a déjà dit – dans l’adéquation de la phrase dite autrefois avec celle qui est dit à nouveau :

On pourrait appeler cela l’effet « Tina Fey ». S’il y a un « détournement » de la vérité, ce n’est pas parce qu’on lui préfère autre chose (un mensonge, une contre-vérité), mais parce qu’on lui redonne un espace, un contexte, pour qu’elle soit performée à nouveau : la vérité de Jean Charest, une fois répétée, ne peut que devenir ce qu’elle a toujours été, et paraître telle une parodie.

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Classé dans René Lemieux