Archives de Tag: université

L’étude à venir: penser hors-les-murs

Par Simon Labrecque, Montréal

Penser signifie se souvenir de la page blanche pendant qu’on écrit ou qu’on lit. Penser – mais lire aussi – signifie se souvenir de la matière. Et tout comme les livres de Manganelli et de Mallarmé n’étaient peut-être rien d’autre qu’un essai de restituer le livre à la pure matérialité de la page blanche, de la même manière, qui utilise un ordinateur devrait se montrer capable de neutraliser la fiction de l’immatérialité, qui naît de ce que l’écran, l’« obstacle » matériel, le sans forme dont toutes les formes ne sont que la trace, lui reste obstinément invisible.

Giorgio Agamben[1]

 

Maîtres et étudiants à Bologne, par Laurentius de Voltolina après 1350.

Dans plusieurs milieux, on raconte que la présente pandémie est le moment d’une remise en cause des usages établis. Certains discours insistent sur l’aspect objectif de cette remise en cause – « les choses ont changées/changent/changeront » – alors que d’autres insistent sur l’aspect subjectif – « je sens que je ne pourrai pas revenir à mon ancienne vie ». Une dimension descriptive, accordée au présent ou au futur – « il n’est/il ne sera plus possible de faire comme avant » –, s’articule aussi de différentes façons à une dimension normative – « il faut/il ne faut pas tenter de retrouver les anciens usages ». Dans beaucoup de cas, ces discours sont lourds, pesants, lassants. Je tâcherai donc d’être bref!

Dans ce texte, j’aimerais proposer quelques réflexions contextuelles sur la possible transformation des cours et séminaires qui sont généralement associés aux études supérieures. Ce faisant, je laisserai de côté l’école primaire et l’école secondaire, en prenant pour acquis que la dimension obligatoire de l’instruction de 6 à 16 ans met en jeu des problèmes spécifiques qui ne sont pas ceux qui m’intéressent ici. J’aborderai brièvement les cours des cégeps et des cycles universitaires dans leur ensemble, mais je m’intéresserai surtout aux cours et séminaires des deuxièmes et troisièmes cycles, qui mènent en principe aux diplômes de maîtrise et de doctorat, sous condition de la rédaction et de la soutenance publique d’un essai, d’un mémoire ou d’une thèse.

Enfin, je le ferai d’une extériorité relative. En effet, je ne suis pas rémunéré par une école, un cégep ou une université, que ce soit comme membre du corps professoral ou comme cellule de cet appendice enflé devenu organe vital qu’est la précaire légion des personnes engagées sur une base contractuelle pour une charge de cours. Je crois aussi être parvenu, lentement mais sûrement, à me délester du désir que cela change pour moi, après avoir brièvement fait partie de ladite légion. Cela dit, je n’ai renoncé ni à l’étude, ni à la recherche, comme en témoigne une pratique passablement assidue de la lecture, de l’écriture et de la publication électronique, commencée avant et continuée après.

Tout cela colorera mes propos puisque d’emblée, il me semble que l’un des principaux enjeux mis en lumière par la présente pandémie est la question des lieux, ou plutôt, des espaces-temps du travail de la pensée.

Avec joie ou avec peine, avec espoir ou désespoir, on raconte donc que l’ensemble des cours offerts par les institutions collégiales et universitaires deviendront principalement virtuels, et ce, à une vitesse accélérée. Il n’échappe à personne que cela puisse représenter un avantage monétaire important pour les institutions, dans la mesure où les lieux physiques seront moins utilisés. Il est ainsi possible d’envisager la diminution du nombre de contrats de chargé·e·s de cours au profit d’auxiliaires d’enseignement, la taille des locaux n’étant plus une limite à la taille de l’auditoire d’un·e professeur·e. Je laisse à d’autres la question de la taille adéquate d’un groupe, ainsi que la question de savoir si un même cours pourra désormais être donné à l’identique avec un même enregistrement vidéo. Sur ce point, nous savons toutefois que certain·es professeur·es ont enseigné pendant des décennies sans changer leurs cours, y compris leurs blagues, en évitant tout dialogue, alors que des professeur·es enseignent déjà « à distance » par des moyens audiovisuels depuis plusieurs années tout en créant fréquemment de nouveaux contenus et en facilitant les échanges constructifs.

Des séminaires indépendants ont lieu depuis plusieurs années déjà, et la pandémie semble avoir donné un élan à de telles initiatives. Quiconque a un ordinateur peut en principe se lancer, bien qu’un bon équipement aide assurément l’audience à écouter. Le séminaire devient alors une forme de « balladodiffusion ». Selon la plateforme, il peut être écouté non seulement dans une chambre, mais aussi en faisant la vaisselle, en prenant une marche, en travaillant, etc. D’ailleurs, mieux vaut ne pas oublier de se lever, car les problèmes de dos bien connus des étudiant·es ne sauront épargner les étudiant·es à venir, c’est entendu[2].

Récemment, l’écrivain et peintre Stéphane Zagdanski, par exemple, s’est lancé dans un ambitieux séminaire intitulé La Gestion Génocidaire du Globe, sur YouTube. Aux 15 jours environ, il diffuse en direct une réflexion d’environ trois heures sur ce thème. Il a commencé par une archéologie de la gestion, a passé quatre heures à interpréter un passage du Talmud de Babylone (lui qui connaît bien la pensée juive), et cela fait maintenant trois ou quatre cours qu’il déplie patiemment des passages du Parménide de Martin Heidegger, un cours de 1942 qui permet à Zagdanski de se questionner notamment sur la traduction, l’imperium, l’aveuglement et le génie, sans perdre de vue son thème principal qui est l’état du monde contemporain. Il serait bénéfique que le séminaire soit accessible en version audio, pour les déplacements. Il est possible de suivre le séminaire gratuitement, mais il est désormais nécessaire de payer pour y assister en direct, Zagdanski s’étant notamment aperçu de l’ampleur du travail demandé pour écrire son séminaire à un rythme régulier. Il demande donc dix euros par mois.

N’est-ce pas là une forme de retour des « professeurs privés », véritables « chercheurs indépendants » qui vendent leurs cours à l’unité? D’aucuns y verront une chance, bien que la logique de marché qui risque de réguler ce domaine soit passablement inquiétante. Le grand nombre de diplômés qui n’ont pas de « poste » dans l’institution risque d’ailleurs de faire baisser les prix, si l’offre excède amplement la demande.

Parmi les « professeur·es en ligne », il me semble aussi important de mentionner celles et ceux qui sont affilié·es à des institutions qu’on peut qualifier de « para-académiques », en ce sens que ce ne sont ni des collèges, ni des universités au sens propre, ou du moins, au sens « diplômant » du terme. Il s’agit de centres et de réseaux de toutes sortes, qui ont la particularité d’être d’emblée internationaux, l’inscription et la participation aux cours ou séminaires pouvant se faire de partout dans le monde, sous condition d’un accès suffisamment stable et rapide à internet.

Je pense notamment au New Centre for Research and Practice, qui offre des séminaires de philosophie depuis 2014. En plus d’offrir un programme public gratuit, qui inclut la première séance de chaque séminaire, en ligne sur YouTube, le Centre offre des séminaires payants de plusieurs séances. Il est possible de s’abonner pour un mois (15$ US) ou un an (150$ US, ou 50$ US lorsqu’il y a réduction). Une option « Amis du Centre » est également disponible au coût de 750$ US. L’inscription donne accès aux séminaires courants, animés par de jeunes philosophes comme Reza Negarestani ou Jason Mohaghegh. Les cours se donnent par Zoom, avec possibilité de visionner les vidéos privés sur YouTube. Zoom permet des présentations d’étudiant·es et des discussions de groupe. Un « espace disque Google » est également créé pour chaque séminaire. Enfin, l’inscription donne aussi accès aux archives du Centre. Cela permet notamment de revoir des cours d’un professeur décédé ou tombé en disgrâce, comme Nick Land par exemple, qui a été exclu du Centre après des publications racistes. Du point de vue de l’histoire des idées, cet accès aux archives est remarquable.

Aucun prérequis n’est exigé et les normes sociales du débat (para)académique sont gérées par la communauté qui forme l’institution (en témoigne l’expulsion susmentionnée d’un professeur raciste). Les sujets des cours sont déterminés par les professeur·es selon leurs intérêts du moment et les étudiant·es y assistent selon leurs propres intérêts d’étude et de recherche. En ce sens, ce centre ressemble moins à une université qu’à une institution comme le Collège de France, fondé en 1530. Le prestige évoqué par le nom de cette dernière institution est certainement mis en jeu par la virtualisation des cours. Le spectre des démagogues hante ici l’esprit des philosophes. La compétition est forte du côté des « influenceurs », notamment, qui ont leur propre podcast sur tout et n’importe quoi, souvent beaucoup plus populaires que les divers « modules d’apprentissage » créés par des institutions universitaires reconnues. Mais en a-t-il déjà été véritablement autrement? Pas si l’on en croit Platon.

J’inscris volontiers le présent texte à la suite d’un billet récent de Giorgio Agamben, dans lequel le philosophe italien, qui a écrit plusieurs courts textes ayant suscité maintes polémiques de basse intensité depuis le début de la pandémie, compose un « Requiem pour les étudiants ». Soulignant l’importance des amitiés parfois frivoles, parfois profondes, nouées en classe et en marge de la vie académique officielle, et notamment des petits groupes d’étude et de recherche qui se poursuivent longtemps après la fin des cours, Agamben écrit :

Tout cela, qui a duré près de dix siècles, à présent finit pour toujours. Les étudiants ne vivront plus dans la ville où se trouve l’université, mais chacun écoutera les cours enfermé dans sa chambre, séparé parfois par des centaines de kilomètres de ceux qui étaient autrefois ses camarades d’étude. Les petites villes, sièges d’universités autrefois prestigieuses, verront disparaître de leur rues ces communautés d’étudiants qui constituaient souvent la partie la plus vivante du lieu.

Admettant qu’il est possible à la fois de pleurer cette forme de vie qui disparaît et de reconnaître qu’elle s’était déjà immensément appauvrie, Agamben termine son texte en déplorant que peu de professeur·es refuseront « la nouvelle dictature télématique » et en implorant « les étudiants qui aiment vraiment l’étude » de

refuser de s’inscrire à l’université ainsi transformée et, comme à l’origine, [de] se constituer en nouvelles universitates, à l’intérieur desquelles seulement, face à la barbarie technologique, pourra rester vivante la parole du passé et naître – si elle vient à naître – quelque chose comme une nouvelle culture.

Cette invitation m’évoque le « néo-médiévalisme » que certains observateurs voient dans notre présent, que ce soit dans la redécouverte des gloses et des liturgies anciennes par des gens comme Agamben, dans la fascination pour l’étude juive de la Torah et du Talmud dans les yechivot, dans l’émergence de nouvelles formes de servage et de pouvoirs locaux armés un peu partout sur la planète, ou encore dans la réinvention des modes d’habitation en commun par les jeunes qui n’ont accès ni à la propriété, ni à des logements décents. Ces derniers pourraient bien envisager d’investir en commun les monastères et les abbayes que les communautés religieuses vieillissantes doivent laisser derrière elle, en cherchant souvent à ce qu’une nouvelle vie puisse y trouver son compte dans le sillon de la leur. Ne seraient-ce pas là des lieux tout désignés pour mener une vie à la fois communautaire et contemplative, autonome et dévote? Autour du feu, les soirs d’été, beaucoup en rêvent!

Cela se discute depuis des années, mais la conjoncture actuelle pourrait offrir une occasion unique de mettre à exécution ces projets rêveurs et utopiques – ces projets d’étudiant·es, justement. Le temps presse sans doute plus qu’on le pense, car en plus de l’état problématique de plusieurs bâtiments, il faut savoir que des universités instituées ont déjà recours à des locaux ecclésiaux, comme l’Université de Sherbrooke, par exemple, qui annonce qu’elle donnera des cours dans un ancien couvent et dans trois églises à l’automne 2020. Enfin, n’oublions pas les projets populistes de droite, comme celui de Steve Bannon et de l’institut Dignitatis Humanae, qui cherche à s’établir dans un ancien monastère, dans les montagnes italiennes, et qui rencontre plusieurs résistances, tant du point de vue social que du point de vue patrimonial. L’habitation est aussi un terrain d’affrontement des forces en présence.


Notes

[1] « Du livre à l’écran », dans Le feu et le récit, trad. Martin Rueff, Paris, Payot & Rivages, 2015, pp. 123-124 (italiques dans l’original).

[2] En plus de renvoyer à ma critique récente du livre Spinal Catastrophism, j’aimerais faire mémoire d’une présentation qui a eu lieu au pub Saint-Patrick, à Québec en mai 2008, lors du premier (et, à ce jour, unique) colloque off-Acfas de l’histoire. Lors de l’événement intitulé Politique de l’université, Tina Lafrance, une étudiante de maîtrise, présenta un important projet de recherche sur ce que l’étude, l’université et, plus particulièrement, l’écriture font au corps. Plus tard, elle a abandonné le projet et les études. Cela n’est pas anodin.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Lettre ouverte au directeur général du Collège Rosemont

Par Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal

Le 6 mai 2015

Stéphane Godbout
Directeur général
Collège Rosemont

 

Monsieur Godbout,

J’ai appris dans les journaux que votre collège avait procédé à la suspension de six professeur-e-s.

J’estime que c’est une démarche qui ne se justifie d’aucune façon, quel que soit l’angle d’approche.

Sur le fond, vous comprendrez que les professeur-e-s protestent contre des coupes de 41 millions de dollars au niveau collégial. Vous devriez être à leur côté pour contester ces compressions au lieu de leur imposer des suspensions.

Ensuite, les professeur-e-s ont décidé comme des centaines d’autres organisations au Québec de faire une grève sociale. À ma connaissance, votre collège est le seul endroit où des personnes ont été suspendues pour avoir posé ce geste.

Ensuite, la demande d’injonction demandée par le gouvernement à la dernière minute servait à casser le mouvement d’opposition à sa politique d’austérité. Cette démarche s’inscrit dans un contexte plus large où la contestation et la dissidence sont de plus en plus réprimées.

Une société qui ne tolère plus la contestation et la dissidence est une société autoritaire.

Les directions collégiales et universitaires ont beaucoup à se faire pardonner depuis qu’elles ont appuyé la loi 12 (le projet de loi 78 ) du gouvernement Charest. C’était de l’avis de tous (Ligue des droits et libertés, Commission des droits de la personne, Amnistie internationale, Nations Unies, juristes québécois, Barreau du Québec, etc.) une loi qui brimait le droit à la liberté d’expression, de manifestation et d’association, pour ne pas mentionner en plus l’atteinte à la liberté académique des professeur-e-s.

Les directions collégiales et universitaires se sont quand même rangées aux côtés du gouvernement Charest dans cette aventure périlleuse. Cette posture idéologique trahit le fossé qui ne cesse de se creuser entre, d’une part, les directions collégiales et universitaires et, d’autre part, les forces créatrices des collèges et universités, à savoir les professeur-e-s, les étudiant-e-s et les chargé-e-s de cours.

Or, cette distance heurte de plein fouet l’idée même de collégialité qui devrait être au cœur du fonctionnement des collèges et des universités. Les directions universitaires et collégiales ne sont pas des patronats, mais des administrations au service des forces créatrices qui œuvrent au sein de ces établissements.

La seule chose honorable à faire dans les circonstances est de mettre fin immédiatement aux suspensions de ces six professeur-e-s.

Sincèrement,

 

Michel Seymour
Professeur de philosophie à l’Université de Montréal

 

Poster un commentaire

Classé dans Michel Seymour

Des symptômes de fantômes: écologie des signes et généalogie de nos pratiques militantes

Par Simon Levesque, Montréal

Ce texte a d’abord été présenté devant public, le 28 avril 2015, à l’Espace d’éducation populaire de l’UQAM, une initiative lancée dans le cadre de la grève étudiante de 2015.

Hermann Foersterling

Crédit photo © Hermann Foersterling

Je prends pour acquis que je m’adresse à des universitaires qui sont aussi des militantes et des militants. Ce que je souhaite faire aujourd’hui, c’est critiquer la reproduction des formes, aborder le problème de la généalogie militante. Toute mon intervention est à comprendre en relation avec cette pensée de Bergson : avoir des habitudes est naturel, mais les habitudes que nous contractons ne sont pas naturelles. Il sera question de ces habitudes qui informent nos pratiques militantes, qui se transmettent et qui, donc, font généalogie. Il sera question de les critiquer, et de critiquer la reproduction des milieux qu’elles engendrent.

Cette grève étudiante de 2015 nous aura permis d’observer qu’une élite militante s’installe, dans un double mouvement de professionnalisation et de dilettantisme. Beaucoup de celles et ceux qui étaient à la CLASSE en 2012 sont passés à la CSN aujourd’hui ou ont intégré différentes institutions ou partis politiques. Ceux qui ont investis le véhicule de l’ASSÉ à leur suite ont hérité de modes de fonctionnement, de pratiques, de théories, d’idées politiques qui n’étaient pas nécessairement les leurs, mais qui ont été institués en habitudes. Et le propre de l’habitude, c’est évidemment de n’être pas remise en cause. Cette dynamique d’ascension sociale, institutionnelle, et de remplissage des sièges libérés – une sorte de jeu de chaise musicale – s’observe à tous les niveaux de gouvernementalité. On crée des structures, puis on les fuit (pour en intégrer d’autres), et d’autres individus à notre suite viennent agiter les structures fuies. On agite des fantômes. J’y reviendrai.

J’ai dit professionnalisation de nos pratiques, c’est-à-dire que les habitudes sont rodées : on applique des formes, des recettes, on les applique de manière très carrée. On vise l’efficacité, on veut crédibiliser sa participation dans l’institution de la grève dont on a hérité. Dilettantisme en revanche, comment est-ce à comprendre? – Il y a, parmi nous, des militantes et des militants qui sont en bonne position, qui mangent à leur faim, boivent à leur soif, dorment plutôt paisiblement. Je parle de moi au premier chef, par exemple : je suis boursier, je réalise un doctorat, j’arrive même à la fin de mon parcours. On pourrait croire que j’ai plus à perdre qu’une étudiante de bac qui vient d’arriver à l’UQAM et qui, par conséquent, peut monter aux barricades sans craindre de perdre ce qu’elle n’a pas encore accumulé. Dilettantisme, donc, au sens d’une certaine prise de distance par rapport au terrain des affrontements. Dans cette logique de stratège, on se figure envoyer à sa place la plèbe au front, mais on ne se rend pas compte que croire avoir plus à perdre dans sa situation privilégiée qui est celle de boursier-e (je pourrais aussi bien dire de professeur-e, ou de tout autre professionnel-le bien installé); croire avoir plus à perdre qu’un « simple étudiant », cela revient à peu près à croire être passé vraiment très près d’obtenir un six quand, aux dés, on a roulé un cinq. C’est une croyance qui permet de justifier une logique de classes et un dilettantisme de stratège, d’idéateur.

Cette logique influence nos pratiques et nous amène à reconnaître aujourd’hui une sorte de « gratin » de la grève – le mot n’est sans doute pas juste, ne rend pas justice au travail effectué, mais tout de même, gratin au sens d’une élite qui se distingue par son ethos, par son expression sur la situation et par l’attention qui lui est accordée. C’est un problème extrêmement complexe, qui est lié à la reproduction sociale au sens le plus large. Vous savez que Bourdieu et Passeron, en sociologie, ont théorisé la question de la reproduction sociale. Je ne vous parlerai pas d’eux aujourd’hui. Je prendrai plutôt le parti de fournir des exemples de situations militantes qui peuvent nous amener à réévaluer nos pratiques, à comprendre à quel point la ligne qui sépare la transmission de la reproduction sociale est mince – et c’est un problème qui dépasse largement le domaine du militantisme d’ailleurs.

 

 

Dans La sorcellerie capitaliste (2005), Philippe Pignarre et Isabelle Stengers proposent cette réflexion :

La création politique appelle une culture des recettes, inassimilables à des théories. Des recettes qui pourraient bien être ce qu’un groupe qui expérimente devrait se rendre capable de raconter, sur un mode pragmatique, intéressé tant par le succès que par les échecs, afin qu’elles catalysent les imaginations et fabriquent une expérience de « milieu » qui évite que chaque groupe ait à « tout réinventer »[1].

Pour transmettre un savoir, une expérience historique, il s’agirait donc de créer des recettes qui pourront être reproduites, comme peuvent être reproduites en laboratoire des expériences. Cela paraît intéressant, à condition de considérer l’espace social et politique comme un laboratoire. Mais il n’en est pas un : pour qu’une expérience soit reproduite avec succès en laboratoire, il faut que les conditions environnantes – le milieu d’origine – soient reproduites également. Or, la société – là où sont expérimentées les dynamiques de groupe à partir desquelles des recettes sont créées – est en constant changement. 2015 échoue là où 2012 avait réussi (jusqu’à un certain point[2]), tout simplement parce que la recette qui a été appliquée n’a pas été réalisée dans les mêmes conditions.

Dans un livre paru en 2011 aux Prairies ordinaires, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, David Vercauteren livre une série de « recettes militantes », précisément pour nous mettre en garde contre leur reproduction. Il s’appuie sur sa propre expérience, notamment au sein du Collectif Sans Nom à Bruxelles à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Vercauteren identifie trois dangers fondamentaux qui participent de l’institutionnalisation de nos formes politiques : le formalisme, le moralisme et le méthodisme[3]. Les structures étudiantes sont déjà embourbées, à mon sens, dans chacun de ces trois modes. Formalisme d’abord, c’est-à-dire la valorisation du code, de la procédure, plus que de la cause, que du devenir; moralisme ensuite, soit la valorisation d’artifices de procédure, tours de parole rigides par exemple, qui finissent par produire plus de parole que de pensée; méthodisme enfin, qui s’observe notamment dans cette croyance que la structure militante en place est la bonne, qu’il n’y aurait point de salut en dehors de celle-ci.

Formalisme, moralisme et méthodisme sont trois aspects par lesquels on peut commencer à critiquer nos pratiques militantes. Ces trois aspects permettent d’éclairer les dynamiques de professionnalisation et de dilettantisme qui figent nos pratiques, nos modes d’organisation et d’action. Je reviens à Vercauteren pour vous faire part d’un autre passage, où l’auteur prend le parti, justement, de critiquer la figure du militant, de la militante. Il écrit :

D’un côté, elle nous fait peur, cette attitude froide et hautaine du « militant professionnel », véritable machine à encaisser les coups, sans paraître le moins du monde en être affecté. Maintenir le cap, maîtriser ses émotions, sa fragilité, l’ambivalence du désir et continuer, encore et toujours, droit devant. Le corps, la sexualité, l’amitié, tout est affaire de politique. Rien n’existe, publiquement du moins, en dehors de ce signifiant royal. D’un autre côté, notre critique se porte sur la sérialité ou le découpage du quotidien militant. On ne comprend pas cette contradiction entre une pratique quotidienne où l’on milite généralement après six heures du soir et un projet politique dont l’une des ambitions est de briser les différentes formes de sérialité qui découpent en petites tranches notre quotidien : l’espace, avec ses lieux de travail, de loisir, de consommation… et le temps, avec celui qui est consacré à l’utile et au nécessaire, et puis l’autre, réservé aux activités futiles et agréables…

Ce que nous voulons, c’est lier le geste à l’acte, la parole à la pratique; créer du commun, une culture qui réinvente et qui retisse des passerelles dans toutes ces découpes.

Enfin, nous trouvons là un des paradoxes qui traversent les pratiques collectives : un groupe peut être composé d’intelligences qui s’avèrent capable d’agir ensemble sous le mode de la soustraction de leurs potentialités, donc de diminuer d’autant l’intelligence collective qui constitue le groupe […][4].

Beaucoup de choses tiennent dans ce passage. Les dimensions sensibles de la vie militante, associées à la dureté qu’impose un contexte répressif, d’une part; et, d’autre part, la question du projet politique, qui tient dans la création de formes durables de vie en commun, vis-à-vis desquelles les formes du commun mises en place dans l’action collective finissent souvent par nous aliéner. C’est sur cette aliénation au sensible à l’origine du projet de communauté que j’aimerais m’attarder davantage.

 

Fantômes

J’avais dit que je reviendrais sur la question des fantômes. Fantômes de structures qui tiennent et sont investis là où il serait parfois préférable qu’elles tombent. Fantômes aussi de ce qui hante les groupes militants – ce qui habite ces structures collectives lorsqu’on les intègre, et ce qui finit par nous habiter individuellement lorsqu’on les agite. Fantômes dont on hérite un peu malgré soi, et par lesquels s’opère la reproduction.

Ce qui hante les groupes militant, c’est en partie la grande Histoire des luttes sociales – anti-esclavagistes, ouvrières, féministes, altermondialistes, écologistes –, mais aussi bien toutes les luttes localisées, tous les coups, tous les revers, toutes les déceptions, tous les symptômes durables, les cicatrices de la répression, du travail de sape des forces policières et des muscles de la peur engagés dans la défense des intérêts privés, pour fortifier les coffres où s’amoncèle le Capital, à l’abri du nécessaire; un travail de sape effectué contre le Fantôme du Communisme qu’incarne à peu près toutes les formes du militantisme, historique comme contemporain, dans ce qu’il valorise, nécessite, la mise en commun : de forces, d’idéaux, de valeurs, de temps, d’argent, d’énergie, d’émotions sur le mode du commun – un mode qui, soit dit en passant, est contraire à la redistribution étatique, vécue sur le mode de l’individu, ou du foyer, donc de la famille, opposée au commun du monde.

On assiste à une guerre de fantômes : hantise du communisme vs hantise du capitalisme. Il y a là toutefois une asymétrie fondamentale qui doit être observée. D’un côté, celui du capitalisme, la hantise est purement idéologique, c’est-à-dire basée sur une interprétation de l’histoire des vainqueurs, sur un mépris des formes plurielles et sur la peur de voir s’effriter son capital; alors que de l’autre, du côté du communisme, la hantise est physique, morale, émotionnelle, historique également, mais vécue en plus sur une base individuelle, sur la base d’une expérience réelle de la répression subie – une violence justifiée au nom du Fantôme du Capital, contre le Fantôme du Communisme.

On assiste à une fantômachie – un rituel de mise à mort de spectres inquiétants – absolument asymétrique. C’est le caractère insoutenable de l’étrangeté des formes de luttes qui s’organisent à son encontre que le Capital ne peut supporter – l’Unheimliche qui appelle une réaction violente. Et c’est la violence de ce rituel que subissent les militant-e-s qui imprègne l’histoire des groupes dans lesquelles ils s’engagent, se sont engagés, et dans lesquels d’autres à leur suite s’engageront.

À nouveau, je souhaite citer un passage de Micropolitiques des groupes. Il s’agit d’une mise en situation où des militant-e-s se remémorent leurs actions passées.

Fragments d’une histoire de groupe

Éric : « Tu te rappelles du moment où tout s’agençait rapidement, les actions que l’on menait? On était pris dedans 24 heures sur 24. Et l’ambiance qui régnait, le sentiment intense de receler en nous et de déceler à travers le collectif les potentiels qui permettraient de mettre en branle “d’autres possibles”, de secouer les ritournelles du fatalisme politique ambiant. »

Olga : « Mais ce rythme, cette vitesse folle dans laquelle nous étions, ont écrasé beaucoup de choses sur leur passage. On était soit dans le coup, soit hors du coup. Peu d’alternatives. Et, plus généralement, cette intensité qui dura quelques temps a produit en elle-même un style, un mode de devenir collectif, des formes d’action qui nous ont enfermés. Une fois que le “hasard” de cette rencontre collective s’est émoussé, nous avons eu énormément de difficultés à sortir de notre propre image. Et encore aujourd’hui, nous sommes traversés par cela. Regarde par exemple les nouveaux arrivants, ils singent, ils miment, ils reproduisent une forme d’esthétique qui fut la nôtre il y a cinq ans. »

Éric : « C’est bizarre, il y a comme un flux immanent, asubjectif qui circule dans ce projet. On est toujours raccordé à cette période chaude, même si aujourd’hui notre réalité a changé. »

Marc : « Oui. Et cela ne nous aide pas forcément. Enfin, il y a les deux à la fois : d’un côté, nous y puisons une certaine force, une certaine confiance en nous, et de l’autre, nous sommes figés dans un certain nombre de rôles, d’habitudes, des peurs que nous continuons à vivre et sans doute à transmettre. »

Éric : « D’ailleurs, ces deux aspects ont chacun leur couleur singulière. À table, dans un bistro, on parle de cela sous la forme de la “grande et belle époque”. Mais quand on cause de celle-ci à partir des blessures, des fêlures silencieuses qu’elle a également produites, les lieux de parole changent, les personnes et le ton aussi. »

Olga : « C’est toute l’ambiguïté de ces événements. Il nous faudrait revenir collectivement sur cette histoire, peut-être que cela allégerait notre présent et nous permettrait de fabriquer de nouvelles attitudes, de nouvelles créations… »[5]

 

Forces vives et forces reproductives

Dans Psychanalyse et transversalité (1972), Félix Guattari distinguait deux types de groupes. Les « groupes sujets », qui sont en prise sur leur environnement, qui sont capables de créer, de s’adapter, de s’exprimer, qui sont capables de se singulariser; et les « groupes assujettis », qui construisent « leur présent à partir d’un passé élevé au rang de référence »[6], un passé qu’ils tâchent de reproduire, dont ils calquent les formes et les devenirs, au détriment d’une reconnaissance de leur milieu effectif. On pourrait dire, pour faire vite, que le groupe sujet est une force vive, et que le groupe assujetti est une force reproductive. Mais dans les faits, un même groupe est, le plus souvent, des deux types à la fois[7].

Il y a du côté reproductif quelque chose d’essentiel, de nécessaire, il y a de la transmission; mais aussi une force paralysante, la transmission d’une histoire affective et d’un imaginaire de la lutte empreint du vécu d’anciennes et d’anciens, parfois douloureux ou idéalisé.

Il y a du côté des forces vives un caractère juvénile, romantique, mal informé, ignorant de la violence qui l’attend; une violence qui démolira ses illusions, inévitablement. Ce qui guette alors, c’est l’abdication – le souhait le plus cher du Capital. L’abdication : la dématérialisation des manifestations du spectre du communisme.

 

Écologie des signes, économie de l’attention

Au départ, je souhaitais concentrer mon intervention autour de la question de l’écologie des signes et de l’économie de l’attention. Les deux vont de pair. Il s’agit de porter attention aux signes de ces deux régimes. Celui de la fantômachie – ce rituel de mise à mort de spectres inquiétants – et celui de la reproduction sociale – le corollaire inévitable de la transmission de pratiques et de connaissances sous toutes ses formes.

Plus que la seule observation des signes de ces deux régimes, il s’agit de comprendre le déséquilibre qui les caractérise. Il faut savoir observer l’asymétrie constitutive qui rend nécessaire la répétition incessante de la constitution des groupes, des querelles qui font le jeu du rituel de mise à mort, puis de la dissolution de ces groupes – ou pire, de leur maintien, mais cooptés au service du Fantôme du Capitalisme (comme c’est le cas de nos centrales syndicales aujourd’hui).

Au mieux, la mort des groupes militants passera par une autodissolution. Il y aura au moins eu, dans ce cas, un apprentissage, une dernière résistance. L’apprentissage de l’asymétrie des forces, des signes, des flux d’attention qui déstabilisent nos dynamiques d’organisation collective.

 

 

Je terminerai en proposant un petit exercice d’autocritique pour illustrer la réflexion que j’ai voulu mettre de l’avant aujourd’hui. Un exercice de reconnaissance de l’aménagement d’un milieu signifiant particulier, d’une écologie des signes, et des flux d’attention qu’elle génère, implicitement ou explicitement.

Ici, devant vous, j’incarne simultanément toutes les contradictions que j’ai cherché à mettre en évidence :

  1. Je suis en position dominante. Je reproduis un rapport maître-élève. L’économie de l’attention joue clairement en ma faveur (vous êtes x nb à m’écouter sagement).
  2. Je suis face à vous, on m’accorde un droit de parole, un droit d’enseignement. Sur quelle base? Sur la base d’expériences collectives vécues, passées : on me connaît, on reconnaît mon implication passée et présente, même implicite. On accorde aux signes que je peux produire une attention accrue, on me fournit une tribune pour m’exprimer. Pour partager mes recettes. – S’il y a quelque chose de populaire dans cet espace d’éducation, c’est cela : ce qui nous lie dans cette asymétrie, c’est que l’attention que vous m’accordez n’est pas canalisée par une structure hiérarchique trop prédominante; elle est populaire au sens où elle a été mise en place par un groupe qui se revendique du Fantôme du Communisme, pour combattre le Fantôme du Capitalisme. Mais tout de même.
  3. Une asymétrie est bien en place ici, malgré tout, à l’intérieur même de notre spectre. Elle procède d’une volonté de transmission, qui est aussi une forme de reproduction. C’est pourquoi je n’ai pas tant cherché à vous partager des recettes à reproduire que des outils pour les critiquer.

 

Deux questions ressortent des hypothèses et de l’analyse que j’ai cherché à partager :

  1. Peut-on sortir de cette dichotomie asymétrique entre les Fantômes du Capitalisme et du Communisme? (Puisque la mettre en relief n’équivaut pas à s’en émanciper.)
  2. Peut-on sortir de cette dichotomie asymétrique et contreproductive qui s’instaure à travers la reproduction et la professionnalisation de nos formes de lutte? Dynamique contreproductive parce qu’elle charrie une histoire encombrante, une histoire de défaites, de pertes d’illusions, de destruction morale; bref, comment transmettre la volonté d’œuvrer pour un réagencement de nos formes de vie qui sache s’émanciper aussi bien du Fantôme du Capitalisme que de la fantômachie, mais qui évite de reproduire précisément cette dynamique de mise à mort du Fantôme du Communisme qui est l’âme même de tous les groupes politiques militants?

 

Si je pose la question de cette façon, c’est pour mettre en évidence une chose qui me semble de plus en plus claire et qui expliquerait aussi cette idée de l’abdication, qui est notre bête noire : le jour où un militant abdique, il devient un fantôme de plus qui mine le communisme; il ou elle est une victime de plus de l’incessant rituel de mise à mort asymétrique du capitalisme.

Ce dont je suis certain, c’est qu’entretenir comme on le fait aujourd’hui cette fantômachie n’est pas durable. Je veux dire qu’elle n’est pas durable au sens écologique du terme. Les générations sont certes renouvelables – celles et ceux qui font la grève en 2015 ne sont pas les mêmes (exactement) que celles et ceux qui ont fait la grève en 2012 –, mais tout porte à croire qu’à long terme, à force de mises à mort répétées alimentant ce rituel autodestructif, cette asymétrie croîtra, la hantise grandira jusqu’à épuiser le potentiel de renouvellement actif; le Spectre du Capital aura recouvert de son ombre portée la totalité des possibles : sa terreur sera totale.

Le problème, c’est que le Fantôme du Communisme, c’est la seule force de résistance que l’on a. Même si on veut sortir de la dynamique fantômachique actuelle, mettre à mort pour de bon le Fantôme du Communisme revient à abdiquer totalement.

Quelles forces révolutionnaires ou transformatrices peut-on imaginer dès lors, pour se sortir de cette double contrainte autodestructrice? Je pense que dans l’esprit de l’éducation populaire, et si on fait de cet espace un atelier collectif plus qu’une zone de communication à sens unique, suffisamment d’éléments ont été proposés pour imaginer des solutions, pour poursuivre de manière collective la réflexion que j’ai voulu engager dans un esprit critique.


 

Notes

[1] Philippe Pignarre et Isabelle Stengers , La sorcellerie capitaliste, Paris, La Découverte, 2005, p. 178.

[2] Le succès d’une grève peut être mesuré en fonction d’un certain « sentiment de réussite », indépendant des retombées finales réelles du mouvement de grève lui-même.

[3] David Vercauteren , Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives, Bruxelles, Les Prairies ordinaires, 2011, p. 34-36. Le texte est également disponible en ligne : <http://micropolitiques.collectifs.net/&gt;.

[4] Ibid., p. 17-18.

[5] Ibid., p. 102-103.

[6] Ibid., p. 103.

[7] Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité : essais d’analyse institutionnelle [1972], Paris, La Découverte, 2003.

Poster un commentaire

Classé dans Simon Levesque

Entretien avec Lawrence Olivier sur le climat à l’UQAM

Entretien réalisé pour Trahir par Simon Labrecque et René Lemieux le vendredi 24 avril 2015, avec Lawrence Olivier, professeur au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal[1]

Après plusieurs semaines de grève à l’UQAM, quel est le climat à l’université?

Pour vous donner une idée du climat actuel, il y a un groupe d’étudiants à l’UQAM, de notre département, qui essaie de renouer les ponts avec les professeurs, créer un lieu où on peut échanger entre nous. On a eu une première rencontre, et puis la chose qui est ressortie le plus de cette rencontre – peu de choses, mais la chose qui est ressortie le plus de cette rencontre c’est qu’à l’UQAM, maintenant, il n’y a personne qui est capable de se parler sur un ton normal. Tout le monde crie après tout le monde, tout le monde est énervé, le ton est très, très élevé. Tout le monde est agressif. Donc ça, c’est un peu le climat anormal. Ce qui n’était pas le cas avant, parce que l’UQAM a toujours été plus collégiale, et les étudiants ont toujours participé aux différentes instances, tout le temps. On a toujours eu des échanges – pour l’essentiel, à mon avis, toujours très bien. Mais depuis l’arrivée du nouveau recteur, et possiblement du nouveau gouvernement, on sent qu’il y a une volonté très claire de « mettre de l’ordre ». Mettre les choses en ordre, et que les gens à l’Université du Québec à Montréal se comportent comme les gens se comportent dans les autres universités. Autrement dit, ce qu’on veut faire – le sentiment de plusieurs, pas de tous – c’est qu’on aimerait que l’UQAM soit une université comme les autres. En ce sens là, il y a des mesures à prendre, et parmi les mesures à prendre, il faut casser entre autres le mouvement étudiant. Ce n’est pas la première grève à l’UQAM, ce ne sera possiblement pas la dernière puisqu’à l’automne ça risque d’être assez chaud, mais ça s’est toujours réglé à l’amiable, on a toujours trouvé une solution. Et là, pour la première fois, l’université se montre très intransigeante. On se rappelle du ministre de l’éducation qui a dit « expulsez-en un ou deux par jour, ça va se régler… » et on a l’impression que l’UQAM a pris ça au mot! On est rendu à vingt-deux expulsions, et non plus à neuf, parce qu’il y a eu une intervention musclée de la sécurité et de la police et ils ont arrêté 13 personnes de plus, qui sont aussi menacées d’expulsion de l’université, en plus d’être amenées en cour, pour non-respect de l’injonction. Vous savez que l’UQAM est judiciarisée maintenant, il y a une injonction qui nous interdit de faire des levées de cours, et possiblement de se promener masqué à l’UQAM (je pense que oui, je ne suis pas sûr). Il y a vingt-deux expulsions et c’est la semaine prochaine qu’ils passent devant le comité disciplinaire.

Les revendications étudiantes ont-elles changé au cours des dernières semaines?

La grève, ce n’était pas du tout sur les expulsions. Les premières expulsions ont fait en sorte qu’il y a eu une mobilisation beaucoup plus forte autour des expulsions parce qu’il n’y a pas unanimité, bien entendu, mais il y a un consensus fort à l’UQAM de personnes – professeurs, étudiants, membres du personnel – qui s’opposent aux expulsions. Clairement. Même si 200 professeurs ont signé la lettre d’appui au recteur, ce n’est pas énorme par rapport au nombre de professeurs de l’UQAM. Il y a une forme de consensus général contre les expulsions, d’abord parce que l’université n’a pas suivi ses règles, comme l’ont montré nos collègues du département de droit qui ont soulevé six points de droit qui n’ont pas été respectés, y compris nos propres règlements d’expulsion : pas de droit à une défense pleine et entière, des charges, des délais… Sauf une, une expulsion qu’ils vont possiblement réussir à faire pour des raisons administratives, parce que c’est un étudiant de notre département qui avait déposé une demande de prolongation pour sa maîtrise, qui a été accordée par le département, et le rectorat l’a refusé.

 

Est-ce qu’une telle situation avait déjà eu lieu?

Ça fait des années que je suis ici, des demandes de prolongations j’en ai vu jusqu’à quatre de suite et ça n’a jamais été refusé… Je n’ai jamais vu ça de ma vie. Je sais qu’il y a eu des cas où c’était vraiment limite, quand tu es rendu à la quatrième demande de prolongation, c’était limite. Mais je n’ai jamais vu quelqu’un être expulsé pour ça.

Pour revenir sur la question du climat : quand le département a dit « parfait, demande de prolongation acceptée », on a reçu une lettre de la vice-rectrice nous disant que « non, non, non, vous ne respectez pas les… », alors le directeur a réécrit en disant « bien non, suivant les règlements de l’UQAM, il a le droit ». Alors il a reçu une lettre l’accusant de ne pas savoir lire, qu’il ne comprend pas le règlement et tout, sur un ton dont je parlais au départ, un ton à mon point de vue assez agressif. Il n’y a pas de collégialité là, c’était : « la décision est prise ». Il y a un consensus très fort contre les expulsions, ça c’est assez clair. Mais si les expulsions se poursuivent, on a l’impression que la grève va se poursuivre. L’été c’est plus difficile, parce qu’il y a moins de monde…

 

Quelle est l’ambiance chez les professeurs sur la question de la grève?

Je dirais que le département est divisé en deux, pour l’essentiel, si on veut caricaturer : il y a ceux qui sont franchement contre les revendications étudiantes, qui en ont ras-le-bol. Ce ne sont pas tous des gens qui sont contre les étudiants a priori, mais il y a un peu un ras-le-bol, parce qu’il y a eu des réactions… Puis il y a ceux qui sont plutôt favorables, mais avec des nuances. Il y a toutes sortes de nuances à faire. Donc, même parmi ceux qui sont contre, la plupart sont respectueux de la levée des cours, parce que personne ne cherche le conflit. Il y en a peut-être deux ou trois, peut-être quatre, qui cherchent le conflit avec les étudiants, donc qui donnent des cours avec des agents de sécurité, là où des étudiants sont bousculés, ça finit toujours un peu mal. Mais pour l’essentiel, le département est divisé.

 

Et au niveau de la nouvelle situation? Au début, c’était l’austérité, maintenant la décision du recteur, comme si on ne reconnaissait pas aux professeurs une compétence pour prendre des décisions sur ce qui devrait les regarder.

Sur ce cas-là de maîtrise, c’est arrivé une fois – il faut être honnête, c’est arrivé une fois –, ce que tu dis m’apparaît assez juste. Ce n’est pas dit sur ce ton-là, « l’incompétence », mais c’est dire qu’il y a des instances à l’UQAM, dont le conseil académique, qui règlent ce genre de problèmes, et le département règle la question – c’est le département, à ma connaissance, qui a toujours réglé les cas de prolongations. Les cas académiques, c’est réglé par les professeurs. L’académique, c’est normal, c’est nous qui réglons ça, on a supposément la liberté académique… Là c’est la première fois que je voyais une intervention du rectorat dans des questions comme celles-là. Alors on est un peu surpris, plusieurs sont sous le choc, y compris ceux qui sont contre les étudiants. Beaucoup de gens qui étaient contre la grève, tout ça, bien les expulsions, le cas de l’étudiant à la maîtrise, là par contre, ça les énerve beaucoup, parce que c’est une ingérence politique.

 

Est-ce que les professeurs arrivent à mettre de la pression sur l’administration?

Bien, nous c’est difficile dans notre département parce que l’origine du conflit vient de collègues de notre département. Voyez, ce qui a lancé l’huile sur le feu, c’est la lettre publiée dans Le Devoir. Ça a créé beaucoup, beaucoup de tensions dans notre département. Il y en avait déjà des tensions, de l’intimidation et tout, mais là, ça… Même parmi les gens qui ont signé cette lettre, on ne leur avait pas tous dit qu’elle serait publiée dans Le Devoir. Ils se sont retrouvés avec leur nom dans Le Devoir, ils ont été un peu surpris… Donc, notre département est très tendu, déchiré, la vie n’est pas facile. D’autant plus que – je me permets de glisser un peu –, d’autant plus qu’avec l’arrivée de la nouvelle compagnie de sécurité, là on apprend des choses un peu troublantes. Par exemple, il y aurait deux cas d’agressions sexuelles sur des étudiantes, c’est-à-dire que certains en profitent pour faire des attouchements sur des étudiantes lorsqu’il y a de la bousculade et tout… Il y a des cas d’intimidation, ça c’est clair. C’est documenté. Moi, une de mes étudiantes est victime de profilage, d’intimidation, les agents de sécurité la connaissent par son nom, on lui a dit « ne va pas là, ne fais pas ça », alors ça c’est des cas typiques. Donc, et ça les collègues ne le savent pas, et quand on en parle ils sont aussi étonnés, ça les choque aussi beaucoup, ça a été discuté la dernière fois à notre réunion informelle entre professeurs et étudiants. Le cas des agressions sexuelles, il y a très peu de gens qui le savent. Et pourtant, c’est documenté. Il y a des étudiantes qui sont capables de dire « oui, moi ça m’est arrivé. » Alors, je ne sais pas quoi vous répondre en ce moment…

 

Ressentez-vous une intensification de la sécurité?

Vous dites! Une intensification… ils sont allé chercher des videurs de bars! La moyenne quand ça brasse, pas ceux que vous voyez aux entrées, quand ça brasse ils ont une couple de gars, 6’6’’, 285 ou 260 lbs., ils attendent l’autre bord des portes et ils attendent juste que ça brasse. Puis comme la loi canadienne a changé – vous le savez, maintenant il y a des arrestations citoyennes – et donc ils ont le droit d’arrêter. Eh oui, ils ont le droit d’arrêter des gens, et c’est ce qu’ils font. Et maintenant, ils ne font pas juste arrêter. Ils tiennent systématiquement des propos racistes, des propos sexistes, il y a des agressions sexuelles, ils humilient… il y a des humiliations qui sont faites entre eux, quand ils arrêtent quelqu’un, ils se mettent à plusieurs et humilient les étudiants – des étudiantes, plus souvent qu’autrement. Et il y a des coups qui se donnent. Jamais, jamais, jamais un étudiant a frappé un agent de sécurité. Jamais. Même pas poussé. Les étudiants se font pousser, ils se font mettre dans le mur, là de temps en temps ils mettent la main pour se protéger, mais il n’y a aucun étudiant qui a frappé un agent de sécurité. Parce qu’il va être en prison. La preuve, c’est qu’il y en a un qui est en prison parce qu’il a lancé des serpentins, je ne sais pas quoi… Donc voilà, c’est ça le climat en ce moment. Et c’est loin d’être réglé. Je vous le dis franchement : c’est loin d’être réglé, si ça se règle.

 

Et qu’est-ce que vous pensez du port du masque?

Bien moi je n’ai aucun souci avec le port du masque parce que nos étudiants sont judiciarisés. Et comment se fait-il que des agents de sécurité connaissent le nom des étudiants? L’une de mes étudiantes, quand l’agent l’a intercepté, il l’a nommé par son prénom et son nom de famille, lui a dit « ne fait pas ça ». Alors, de notre côté, il n’y en a pas de « peur »… Il y a quelques collègues qui ont peur pour rien, parce que jamais il n’y a eu des menaces, de l’intimidation verbale envers aucun professeur. J’ai assisté à des levées de cours : ils se sont installés devant, ils n’ont pas dit un mot. C’est un autre étudiant, non masqué qui a parlé. Il a simplement dit « madame, vous levez votre cours, sinon je ne bouge pas. » Elle a dit « je vais appeler la police. » Il a dit « je ne bouge pas. » Les étudiants dans la classe sont sortis. C’est tout. D’aucune façon l’étudiant masqué a dit un mot.

Les étudiants sont judiciarisés, ils sont passibles de peines criminelles… Dossier criminel, impossibilité de voyager, et tout, alors ils portent des masques. La question du masque, c’est un faux prétexte. Comme le dit un collègue, c’est un épiphénomène qui est sans intérêt et sans importance. Mais il faut se poser la question, parce qu’on le sait bien que c’est ce qui tourne dans les médias. On a eu cette discussion avec des étudiants et des collègues et on est deux à avoir dit qu’ils étaient judiciarisés. Quand est-ce qu’ils ont frappé quelqu’un, qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils n’ont jamais frappé personne. Donc ça a été discuté, puis d’ailleurs moi j’insiste : jamais ces gens là ont fait quoi que ce soit qui pourrait être une intimidation verbale ou physique à qui que ce soit. Alors la question des masques, modérez vos transports.

 

À quel moment peut-on situer le changement dans le climat? Vous avez dit depuis le nouveau recteur. Est-ce que c’est aussi relié à ce qu’on a appelé la facultarisation, ou bien à d’autres changements qui ont eu lieu auparavant?

Pour moi, c’est sûr que la facultarisation n’aide pas, bien sûr, ça a changé un peu nos habitudes, nos pratiques à l’UQAM. Mais pour moi ce n’est pas là l’événement important. Je pense que c’est un tout : l’arrivée du nouveau gouvernement, le climat maintenant à propos de ceux qui exercent le pouvoir; ils l’exercent de plein droit, sans nécessairement avoir à discuter ou à débattre avec les autres. Or ce que ça fait dans un milieu comme le milieu universitaire, où la collégialité était un peu la norme, même si ça ne fonctionnait pas parfaitement, il y avait un peu cette norme là. Et ça, ça a brisé toute cette collégialité. Donc, le nouveau recteur qui est associé au gouvernement libéral qui veut mettre de l’ordre, qui veut que les choses se passent bien, le gouvernement conservateur qui change les lois qui fait que maintenant il faut que les choses se passent dans l’ordre, bien tout ça, puis la dérive sécuritaire – et ça aussi c’est un élément important, cette fameuse dérive sécuritaire. Maintenant, peu importe ce que tu fais, tu as l’impression que tu peux être accusé pour terrorisme… Bien évidemment, ça a jeté le système à terre, ça crée un climat d’insécurité, et les gens maintenant se trouvent dans l’obligation de se défendre et de se protéger. On est tous un peu dans cette situation-là de se protéger, de se défendre… Donc je dirais que c’est à la fois interne et externe.

Il y a un climat en ce moment, dans le cas des négociations, de tout ce qui est négociation, dans les syndicats, c’est extrêmement mal vu. Vous savez que le Sétue négocie, nous négocions, le syndicat des employés a négocié avec des nouvelles conventions qui étaient vraiment mauvaises pour eux, ça leur coûte plus cher, ils ont perdu des avantages, ils perdent des droits… Tu sais le climat, on parle aux secrétaires et c’est le même climat. Ils sont tous fâchés, la plupart sont fâchés : ils ont un contrat de travail, une convention collective, où ils perdent de l’argent. C’est-à-dire qu’ils doivent payer, pour ceux qui ont les plus hauts salaires, jusqu’à 800$ de plus pour leur fonds de retraite. Et pas d’augmentation de salaire, plus une augmentation de la charge. C’est ce climat là, je dirais, qui crée des tensions. Et, tu sais, les gens d’autorité, ils l’exercent leur autorité…

 

En termes de sortie de crise, vous disiez qu’il y a des tentatives de rapprochements, avez-vous senti des résultats?

Zéro résultat. Ça a commencé depuis longtemps, on a même fait une rencontre informelle entre professeurs pour se parler un peu, dire ce qui se passe… Zéro résultat. Il n’y a rien de changé. Mais on loue les efforts… Les étudiants ont fait des efforts, ils ont fait l’effort, mais ils ont été tout de suite instrumentalisés. On leur a enlevé l’agenda. Au départ, les étudiants avaient un agenda : ils voulaient rencontrer les professeurs, après ça la faculté. La faculté les a appelé, leur a dit « vous nous rencontrez d’abord, puis après ça vous rencontrez les professeurs. » Donc ils ont perdu même le contrôle de leur agenda. Et ça a été fait de façon autoritaire : ça n’a pas été de dire « oui, on aimerait ça… » Ils on dit : « la salle est réservée, vous rencontrez les gens de la faculté, et nous choisissons les gens que vous allez rencontrer. » Les étudiants avaient choisi des gens, qui étaient partout dans le département, peu importe la tendance, pour et contre… On leur a complètement enlevé l’agenda. Alors il ne se passe rien. Les étudiants sont découragés, tout le monde est découragé… Ils font quelque chose puis toute l’initiative, on leur enlève. Donc c’est pour ça que je vous dis : avec zéro résultat.

 

C’est comme une tentative de sape systématique, qui vient du haut…

H.Bosch, Die Hoelle, Ausschnitt - H.Bosch / Hell, Detail / Ptg./ C15/16th - J. Bosch / L'Enfer / DetailBien oui, c’est-à-dire qu’on veut contrôler tout ce qui vient. Ce dont les étudiants se plaignent souvent c’est l’instrumentalisation. Quand ils font une démarche, la première chose qu’on entend le lendemain, c’est le recteur qui dit « oui, on a rencontré les étudiants, puis les étudiants sont mécontents… » C’est pas ça du tout qui s’est passé. Quand ils ont rencontré le recteur, c’est pas que les étudiants étaient mécontents – des mécontents de la grève –, c’est pas ça, c’est des étudiants qui sont dans la grève! Mais ils veulent trouver, recréer des liens, essayer qu’on se parle, qu’on tienne un langage plus poli, qu’on arrête avec les masques… D’ailleurs, l’association étudiante a fait des démarches auprès des masqués en disant « attention », et maintenant, plusieurs l’ont enlevé, mais certains le gardent… Alors, tout ça… mais jamais, jamais on parle de ça. On ré-instrumentalise ça : « les bons étudiants font des démarches, viennent nous voir et se plaignent… » C’est pas vrai, c’est pas ça qui s’est passé. Alors, vous voyez, ils perdent l’agenda, ils perdent le contrôle de ce qu’ils veulent faire. Nous sommes plusieurs a leur avoir dit, puis ils sont fâchés, mais qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent? Eux ils disent « il faut faire quelque chose », ils le font, c’est très bien. Mais là on est plusieurs professeurs maintenant à vouloir débarquer de ça. Parce qu’on sent que c’est nous maintenant qui sommes instrumentalisés à travers ça. On entend « ouais, il y a des professeurs qui rencontrent… » Oui, mais ce n’est pas pour ce que vous dites. Alors moi, la dernière fois, j’ai dit : « pas sûr ». Puis une collègue a dit « pas sûre, je me demande ce que je viens faire ». Nous sommes restés. Mais… pas sûr qu’on va y aller une deuxième fois. Ça donne zéro.


Note

[1] Lawrence Olivier a écrit de nombreux livres, notamment Le savoir vain : Relativisme et désespérance politique (Liber, 1998), Contre l’espoir comme tâche politique. Suivi de Critique radicale : Essai d’impolitique (Liber, 2004), et Détruire : la logique de l’existence (Liber, 2008). Son dernier livre, Suicide et politique. La révolte est-elle honorable? est paru chez Liber en 2014.

Poster un commentaire

Classé dans Lawrence Olivier, René Lemieux, Simon Labrecque

Dette sentence, ou le cadeau empoisonné

Par Jean François Bissonnette

Le droit à l’éducation, c’est un don que la population fait aux étudiants, en finançant l’éducation. Que certaines personnes refusent ce don, je n’ai aucune difficulté avec ça, mais que ces personnes veulent en empêcher d’autres de recevoir ce don, vous comprenez qu’il y a un problème fondamental.

François Blais, 8 avril 2015

Curieuse conception du don que celle du ministre François Blais. Que l’éducation soit un don offert par la société québécoise à ses jeunes, qui pourrait le contredire? Il y a en effet, dans le geste même de l’enseignement, quelque chose de la transmission désintéressée. On y transmet le savoir accumulé au fil des siècles, et les méthodes qui permettront aux étudiants d’accroître à leur tour ce patrimoine intellectuel et scientifique. Plus fondamentalement, c’est le monde lui-même en tant que produit de la pensée et de l’initiative humaines qui est légué, à travers le geste éducatif, comme l’héritage d’une génération à la suivante. L’éducation ne vise pas simplement à l’acquisition des notions essentielles à la compréhension du monde et à la capacité d’agir en son sein, mais sert aussi à inculquer une responsabilité à son égard, pour en assurer la perpétuation. L’éducation fait œuvre « pour la suite du monde », comme le dit Grand-Louis Harvey dans le beau film de Pierre Perreault et Michel Brault. Comment pourrait-elle alors être autre chose qu’un don, qu’un geste de pure gratuité?

debit visaÀ relire attentivement la phrase du ministre Blais, on remarque cependant que ce n’est pas l’éducation qui fait comme telle l’objet du don, mais bien le « droit à » celle-ci. « Donner le droit » à quelque chose, ce n’est pas donner la chose en question. C’est accorder une « franchise » comme on le disait au Moyen Âge, en parlant de ces privilèges et exemptions concédés par l’aristocratie aux habitants des villes et des bourgs, afin de bénéficier de leur essor commercial. Le don du droit, c’est une certaine manière, pour un seigneur, de s’attacher la puissance d’autrui, en lui conférant une liberté qui stipule en même temps sa subordination. La phrase du ministre Blais participe ainsi d’une certaine historiographie du pouvoir, d’une certaine manière de faire le récit du droit et des libertés publiques où l’État se donne le beau rôle, celui du donateur magnanime. Or, une telle histoire est toujours affaire contentieuse. Une contre-histoire du droit s’écrit toujours en sous-main, comme un palimpseste laisse transparaître un autre récit sous celui qu’on veut nous faire lire. Oubliera-t-on que le « droit à l’éducation » a été, au Québec, conquis de haute lutte? Que depuis les émeutes de McGill français jusqu’à ce printemps 2015, c’est toujours contre le pouvoir que le droit à l’éducation s’est affirmé?

Si l’éducation relève en pratique du don, il est plus difficile de soutenir que c’est aussi le cas du « droit à » celle-ci. Ou alors, c’est qu’il s’agit d’une autre sorte de don. En effet, question fondatrice de l’anthropologie, la nature du don et de ses effets sociaux reste mystérieuse, ambivalente. Il y a du don qui fait communauté, lorsque circulent entre ses membres des cadeaux qui ont pour vocation de sceller et d’entretenir la solidarité sociale, et où les gestes de donner, de recevoir et de rendre manifestent l’adhésion aux normes d’une culture. Penser l’éducation comme don évoque ce phénomène où la gratuité et la réciprocité cimentent le lien social. Mais pourquoi certains « refuseraient »-ils alors un tel don, ainsi que le leur impute le ministre? Se poseraient-ils ainsi hors communauté? En effet, refuser un don, comme refuser de rendre en retour, c’est se montrer hostile à celui qui donne. Face à la « population » qui leur donne droit à une éducation, les étudiants grévistes feraient-ils montre de malveillance? Et en poussant l’audace jusqu’à « empêcher » leurs collègues de « recevoir ce don », au nom du respect des mandats de grève, ne s’avéreraient-ils pas ennemis de la société dans son ensemble?

L’esprit du don différencie. Il exclut, non moins qu’il intègre ceux qui appartiennent à son cercle. C’est peut-être à un tel partage que se réfère la nécessité de « tirer une ligne », comme le disait le ministre en appui à la décision de faire intervenir la police anti-émeute dans les murs de l’UQAM et d’en exclure les étudiants militants. Ceux qui refusent le don ne posent peut-être « aucune difficulté » en soi, mais qu’ils manifestent leur désaccord face à la manière dont celui-ci est pratiqué, par contre, cela soulève un « problème fondamental », car ils s’attaquent ce faisant au droit d’autrui. Voilà qui révèle que le don du droit à l’éducation n’a rien d’un faire-communauté. Il ne s’adresse qu’au seul individu, qu’à son seul désir de recevoir ou non ce qui lui est offert. Le don sonne ici comme un ultimatum : c’est à prendre ou à laisser; mais cette offre intransigeante exclut par avance toute discussion sur ses modalités. Toute demande, toute revendication est par principe irrecevable. Entre les membres de l’institution académique, rien ne circule qui serait de l’ordre de la création négociée d’un monde commun : il n’y a que des distributeurs et des receveurs, temporairement liés par une relation unidirectionnelle suspendue à la délivrance éventuelle d’un diplôme. Et c’est ainsi que la grève, comme mode d’existence politique de la communauté académique, comme manière d’affirmer son séculaire droit à l’autonomie, se voit réfutée par les autorités. Dixit François Blais : « Nous ne croyons pas à ce droit. »

Nous disions que la nature du don est ambivalente. Ainsi s’éclaire la raison pour laquelle d’aucuns paraissent « refuser le don » qui leur est offert. Car en vérité, ce n’en est pas un. Loin de leur bénéficier, il s’agit plutôt du moyen de domestiquer les étudiants, de les rendre inoffensifs, de leur inculquer une certaine discipline visant à taire toute dissidence. « Dans ce pays, nous disons que c’est par les dons que l’on fait les esclaves, et par le fouet que l’on fait les chiens », dit un jour un pêcheur inuit à un explorateur danois qui le remerciait de partager son poisson avec lui[1]. Il y a dans le don une sorte de piège. L’accepter, c’est se placer sous le pouvoir du donateur. C’est être, littéralement, à sa « merci », ce mot par lequel on nous entraîne dès le plus jeune âge à témoigner de notre gratitude envers les grandes personnes. Si la réciprocité du don suppose une égalité des partenaires, en revanche, le don unilatéral dont parle le ministre Blais forge les chaînes par lequel le receveur s’oblige à l’autre. Ce genre de don institue une dette ne pouvant jamais être remise; un déséquilibre ne pouvant jamais être redressé. Aussi, dans les conditions qui leur sont faites en cette ère d’une austérité se présentant comme inéluctable, faire grève n’est pas la marque d’une ingratitude de la part des étudiants, mais le signe, au contraire, de leur perspicacité. Ils ne voient que trop bien que ce qui brille dans le « don » qui leur est offert, ce sont les dorures de la cage qui leur a été préparée.

potlatch

Potlatch chez les Autochtones de l’Ouest canadien, une pratique déclarée illégale de 1885 à 1951. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

En néerlandais, comme à l’origine dans la plupart des langues germaniques, le mot gift ne signifie pas seulement « cadeau », mais aussi « poison ». C’est aussi à cette sinistre association du don et de la mort que se réfère l’expression « cadeau de Grec ». Il n’est peut-être pas fortuit que certains des plus zélés contempteurs de la social-démocratie québécoise se plaisent tant à dire que le Québec est devenu « la Grèce de l’Amérique du nord ». À les en croire, nous serions comme les Grecs véritablement empoisonnés par la dette, et les mesures d’austérité budgétaire auraient ainsi le caractère salvateur d’un antidote à ce qui s’avère au fond une maladie auto-immune. Nous aurions vécu, paraît-il, « au-dessus de nos moyens ». Ce seraient nos propres excès, notre profonde incurie face à la multiplication et à l’insolvabilité de nos « beaux programmes sociaux », notre trop grande libéralité dans la distribution de nos « dons » qui nous auraient ainsi fait contracter une dette devenue toxique. Et nos dirigeants de nous expliquer que nous n’avons plus le choix : il faut « assainir » les finances publiques, comme on décontamine un sol pollué. Nostra culpa, nostra maxima culpa! Au fond, le premier ministre Philippe Couillard ne croyait pas si bien dire lorsqu’il déclarait, en décembre dernier, que « l’austérité est une vue de l’esprit ». Il s’agit en effet d’une manière d’instituer le social sur un certain imaginaire, et en l’occurrence, sur un imaginaire de la culpabilité.

Faire grève « contre l’austérité », n’est-ce pas alors ce que seule une jeunesse corrompue par des « professeurs irresponsables » s’autoriserait de faire? Une réaction typique d’« enfants gâtés », inaptes à reconnaître la nécessité des sacrifices dus à cela même qu’ils ont reçu trop de cadeaux? La condamnation sans appel de la grève étudiante, apparemment relayée par les deux tiers de la « population » donatrice, demeure incompréhensible si l’on se place du point de vue de l’intérêt général que les grévistes entendent défendre. Si la soi-disant « majorité silencieuse » se range du côté du gouvernement et paraît appuyer sa politique budgétaire, c’est bien plutôt parce que les citoyens ont intégré, au plus profond de leur être, cette culpabilité collective à laquelle la dette nous assigne. C’est que déjà, dans leur propre vie, ils s’astreignent à porter le poids d’une dette grandissante. Au Québec, les ménages supportent un niveau d’endettement moyen équivalent à 144% de leur revenu disponible. Les citoyens ont si bien intériorisé l’idée de la vie à crédit, et si bien accepté la règle irréfragable qu’une dette doit toujours être remboursée, qu’ils acquiescent sans mot dire lorsqu’on leur fait croire que le gouvernement agit en « bon père de famille », qu’il n’a d’égards en sabrant partout que pour « l’avenir de nos jeunes » – comme si budget de l’État et budget familial étaient soumis aux mêmes contraintes. La morale de la dette est au principe d’une forme singulièrement pernicieuse de servitude volontaire, car au nom du « réalisme » et de la « responsabilité », elle fait passer la renonciation à ses droits pour une preuve d’autonomie et de liberté.

C’était bien par refus de s’assujettir à cette morale que les étudiants québécois avaient fait grève, en 2012, pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui n’aurait fait qu’ajouter au fardeau de leur endettement. On leur en avait déjà beaucoup voulu, à ces étudiants hédonistes et irresponsables, menant à grand train « la belle vie » subventionnée par le contribuable, qu’ils refusassent de « payer leur facture ». La même morale prévaut aujourd’hui, bien que ce soit de la dette publique dont il soit maintenant question. Et la même colère enfle à nouveau contre les étudiants contestataires, plus acide encore. C’est que la morale de la dette fait circuler entre les gens une espèce particulièrement toxique de poison : le ressentiment. Pour qui se prennent-ils donc, ceux qui refusent d’endosser notre culpabilité à tous? Ceux qui clament leur désir d’un monde meilleur alors que la dette constitue notre seul horizon? Ceux qui se soustraient à l’obligation pénitentielle d’une production ininterrompue, ceux qui prennent la liberté d’investir l’espace public, et qui osent désobéir aux ordres de la police visant à étouffer leur protestation? Sus aux contestataires! Notre culpabilité ne peut souffrir la désunion. C’est unanimes que nous nous livrerons au rachat de notre dette. Nous souffrons, nous qui payons des taxes! Vous souffrirez avec nous, fût-ce à coups de matraques!


 

Note

[1] Peter Freuchen, Book of the Eskimos (1961), cité par David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2012, p. 79.

Poster un commentaire

Classé dans Jean François Bissonnette

Lettre ouverte à nos collègues du doctorat en sémiologie de l’UQAM

Cette lettre est aussi disponible en format pdf.

Une grève étudiante est en cours au Québec depuis le 16 mars 2015. Au plus fort du débrayage jusqu’ici, plus de 150 000 étudiant·e·s issu·e·s de multiples établissements d’enseignement dans la province ont joint leur voix à la contestation. À l’UQAM, plusieurs associations étudiantes demeurent à ce jour en grève, la plupart ont même voté des mandats de grève générale illimitée ou reconductible à long terme face à l’absence d’ouverture au dialogue de la part de nos dirigeants, au premier chef le ministre de l’éducation François Blais, qui favorise la répression.

Mardi le 7 avril, le recteur de l’UQAM, Robert Proulx, a décidé unilatéralement de ne pas prolonger la session malgré la grève qui a eu lieu et se poursuit au sein de l’UQAM. Ce faisant, le recteur fait fi du règlement interne, car la fixation du calendrier et les règles en matière d’évaluation relèvent de la Commission des études. Dans un mémo interne, le recteur oblige les professeur·e·s à donner leur cours, même devant une classe vide, même s’il y a des agents anti-émeute dans les corridors, même si leurs étudiant·e·s se font battre sous leurs yeux. Cette décision du recteur va à l’encontre du droit des professeur·e·s inscrit dans leur convention collective, c’est-à-dire le droit d’avoir un environnement de travail sain et de ne dispenser des cours que lorsque la situation le permet, dans le respect de leur profession aussi bien que dans le respect des étudiant·e·s à qui ils ou elles enseignent. (Aussi, la convention collective des professeur·e·s est échue depuis deux ans et la direction de l’UQAM propose une baisse de salaire générale de 2% et une détérioration des conditions de travail, l’augmentation de la tâche, etc., cela alors que les professeur·e·s de l’UQAM ont déjà les conditions d’emploi les moins favorables des quatre universités montréalaises).

Mercredi le 8 avril, vers 16h, le Service de police de la ville de Montréal (SPVM) est entré à l’intérieur de l’UQAM pour la deuxième fois depuis le début de la grève à la demande du recteur Robert Proulx dans le but d’arrêter les levées de cours (votées démocratiquement en assemblées générales). Vingt-deux arrestations ont eu lieu au niveau métro du pavillon J.-A.-DeSève (DS). Vingt-deux étudiant·e·s ont été mis à terre par les agents de sécurité (l’équipe courante de Garda et l’équipe temporaire de Gardium) de l’UQAM ainsi que par les forces de police anti-émeute. Ces étudiant·e·s ont été amenés dans une salle de cours vide. Alerté·e·s, plusieurs professeur·e·s de l’UQAM se sont dépêchés de rejoindre la foule étudiante, qui protestait contre la présence du SPVM et contre la violence exercée par les agents, et se sont mis en première ligne face à la barrière policière qui protégeait l’accès à la salle de cours. Certain·e·s ont voulu négocier avec les policiers pour se rendre dans la salle où étaient arrêtés les étudiant·e·s. Le vice-recteur Marc Turgeon s’est présenté pour tenter d’apaiser la foule, nous laissant croire qu’une négociation serait possible. Entre temps, les policiers sont partis au poste avec les étudiant·e·s arrêté·e·s, alors qu’on nous affirmait qu’une négociation allait pouvoir s’effectuer. Quarante minutes plus tard, nous avons compris qu’aucune négociation n’aurait véritablement lieu : nous avons été trompés. Les étudiant·e·s arrêté·e·s font face à des accusations criminelles et risquent jusqu’à cinq ans de prison. Leur seul crime est d’avoir tenté de faire respecter le droit de grève voté démocratiquement. Or, le gouvernement actuellement au pouvoir nie formellement qu’un tel droit existe. Devons-nous rappeler que le droit de grève s’exerce depuis le 13e siècle au sein de l’Université?

Vers 17h, une occupation du rez-de-chaussée du Pavillon J.-A-DeSève a commencé en vue de contester les mesures drastiques prises par la direction de l’UQAM. Plus de 300 personnes étaient réunies, autant des chargé·e·s de cours et des professeur·e·s que des étudiant·e·s. En parallèle, un groupe formé de professeur·e·s, de chargé·e·s de cours et d’étudiant·e·s est parti négocier avec le recteur. Ils et elles avaient trois revendications :

  1. le retrait de l’injonction obtenue par la Direction de l’UQAM auprès de la Cour supérieure de Montréal (lui permettant de faire appel à la police aussi souvent que souhaité) ;
  2. l’annulation des expulsions politiques des neuf étudiant·e·s (expliquée ci-après) ;
  3. l’assurance que le SPVM ne revienne jamais dans l’UQAM.

Vers 20h, les professeur·e·s, chargé·e·s de cours et étudiant·e·s en négociation ont essuyé une fin de non recevoir de la part de Robert Proulx. Le recteur est resté campé sur ses positions et n’a pas voulu engager de dialogue, ni faire de compromis. Il a d’ailleurs admis qu’il assumait pleinement la situation.

Vers 00h15, Proulx a donné l’autorisation au SPVM d’entrer dans l’UQAM par tous les moyens (des policiers ont fracassé les portes vitrées du pavillon donnant sur la rue Ste-Catherine) afin de pénétrer dans l’établissement, munis de masques à gaz, pour briser l’occupation. De nouvelles arrestations s’en sont suivies.

Suite à ces événements, il est de notre devoir de réaffirmer notre droit de grève ainsi que de dénoncer la désinformation et la rhétorique médiatique qui défend le pouvoir et fait fi des enjeux réels du conflit. Il est aussi de notre devoir de prendre position à l’égard de la direction de l’UQAM.

 

Réaffirmons notre droit de grève!

L’UQAM a investi un demi-million de dollars pour engager la nouvelle équipe de sécurité (Gardium) et ce, sans appel d’offre, ce qui est contraire aux règles d’éthique de la fonction publique. Un demi-million de dollars que l’administration met là-dedans, pour ficher, battre et « arrêter préventivement » les étudiant·e·s au lieu de l’investir dans l’enseignement et la recherche. Et on nous dit qu’on manque d’argent, ce qui justifie la politique d’austérité contre laquelle cette grève a été engagée. Plusieurs millions de dollars ont aussi été investis au cours des deux dernières années dans un système de caméras de sécurité à la fine pointe, pour être sûr de pouvoir scruter tous nos faits et gestes au nom de la sécurité. Et on nous parle de rigueur budgétaire, de couper dans le salaire des professeur·e·s, de réduire l’offre de cours. On nous dit que l’austérité est nécessaire, qu’il n’existe pas d’autre solution.

Le profilage politique (fichage, espionnage) de la part de l’administration de l’UQAM, à travers leur corps de gardien·ne·s, a déjà mené à des avis d’expulsion officiels pour neuf étudiant·e·s. Parfois pour un an, parfois à vie. Les faits qui sont reprochés à ces étudiant·e·s remontent dans certains cas à plusieurs mois. Or, ces menaces d’expulsion ont été émises en bloc en tout début de grève et tout porte à croire qu’elles ont pour principal objectif de casser le mouvement. Elles participent d’une stratégie d’intimidation de la part de la Direction visant à dissuader toute personne de s’engager politiquement au sein de l’université (par exemple, le seul fait d’être élu·e au sein d’une association étudiante devient suspect). Les personnes sur qui planent ces menaces d’expulsion ont pour la plupart été élues démocratiquement par le corps étudiant lors d’Assemblées générales souveraines. Les Associations étudiantes sont reconnues par l’UQAM en vertu d’un règlement interne officiel, la politique 32, qui reconnaît le droit d’association et de représentation des étudiant·e·s. Les étudiant·e·s élu·e·s sont donc nos représentant·e·s légitimes, qui siègent sur des comités de l’université en accord avec le règlement interne. Or, ils et elles sont menacé·e·s d’expulsion, et dans la foulée de la répression actuelle plus aucun·e étudiant·e ne siège aux comités les plus importants de l’UQAM, ni au CA, ni à la Commission des études, ni au « comité de discipline » chargé de renvoyer ces mêmes étudiant·e·s. Donc on refuse le droit aux étudiant·e·s d’être représenté·e·s en les expulsant sur une base politique. Il s’agit, encore une fois, de répression politique fondée sur le déni du droit à la dissidence. Ce droit à la dissidence, nous le répétons, est fondamental en démocratie. Des voix s’élèvent pour dénoncer le fait que certains individus sont masqués, mais les raisons en sont pourtant simples : ils et elles se prémunissent contre un éventuel fichage politique et se protègent face à la judiciarisation excessive menée par l’UQAM.

De nombreuses personnes dénoncent « l’escalade des moyens de pression ». N’est-ce pas cela faire grève? Trouver des moyens de déranger et de troubler l’ordre établi? L’histoire nous montre que c’est ainsi qu’on obtient gain de cause. Permettez-nous de citer le professeur Jean-François Hamel du département d’études littéraires de l’UQAM :

À ceux [et celles] qui n’ont pas le sens de l’histoire, il faudrait peut-être rappeler que l’UQAM n’est pas seulement issue du rapport Parent et de son parti pris pour le « droit à l’éducation », dont nos gouvernants ont perverti la signification. L’UQAM est née des émeutes de McGill français et de la vague d’occupations des cégeps de l’automne précédent. Depuis 1969, l’UQAM est indissociable de l’histoire des mouvements sociaux, qu’elle nourrit de ses forces vives, et dont elle relaie la pensée critique dans l’espace public. Ceux [et celles] qui, aujourd’hui, défendent l’UQAM et incarnent son histoire, ce sont les étudiants.

 

Dénonçons la rhétorique et la désinformation médiatique!

En tant que sémiologues, nous devons faire montre de recul quant à la rhétorique du gouvernement et des médias de presse. Des termes tels que « vandalisme », « intimidation » ou encore « violence », servant à qualifier (et disqualifier) les diverses formes de manifestations étudiantes, doivent être déconstruits. La représentativité, la justesse, la pertinence et les sources des informations, de même que le cadrage médiatique et les foyers d’énonciation doivent être impérativement questionnés. Nous sommes dans une guerre des signes en plus d’une guerre des corps (étudiant, policier, professoral, administratif). On entend dire que les revendications des étudiant·e·s ne sont pas claires et que le terme « austérité » lui-même est vague. Ne jouons pas le jeu de certains médias qui consiste à rendre floues des propositions réelles et évidentes : ceux-là noient les signes jusqu’à les rendre inintelligibles.

 

Demandons la démission des dirigeants de l’UQAM!

Pour l’ensemble des arguments apportés dans cette lettre, nous dénonçons la dérive autoritaire et sécuritaire de la direction de l’UQAM et, à l’instar d’un front commun de professeur·e·s, de chargé·e·s de cours et d’étudiant·e·s, nous exigeons sur le champ la démission du recteur Robert Proulx ainsi que du vice-recteur à la vie universitaire Marc Turgeon et ce, sans prime de départ. D’autre part, depuis le début de la grève, Louise Poissant, doyenne de la Faculté des arts, a fait preuve d’un manque de réactivité flagrant. Nous déplorons son silence qui semble cautionner la répression politique.

Puisque l’Université appartient à la communauté, il n’est pas du ressort d’une oligarchie répressive et autoritaire de décider de son avenir, c’est à la collectivité de débattre et de déterminer le chemin à suivre.

Sachez enfin que le comité de programme (composé de manière paritaire de délégué·e·s étudiant·e·s élu·e·s démocratiquement en assemblée générale de l’Association des étudiantes et étudiants en sémiologie de l’UQAM et de professeur·e·s rattaché·e·s à notre programme) s’est clairement positionné, le 9 avril 2015, de manière à dénoncer la décision de l’administration quant au non prolongement de la session et exige fermement la réhabilitation de la Commission des études dans son rôle qui est de fixer le calendrier et de valider l’enseignement dispensé au sein de l’UQAM. En solidarité avec les professeur·e·s qui subissent le contrecoup de cette grève, il est de première importance de continuer à se battre pour la défense d’une pleine liberté pédagogique et politique au sein de notre université.

 

Signataires

Emmanuelle Caccamo
Simon Levesque
Yan St-Onge
Lucile Crémier
Karina Chagnon
Bruno Laprade
Joséane Beaulieu-April
Fabien Richert
René Lemieux
Meriam Ouertani
Nizar Haj Ayed

3 Commentaires

Classé dans Collectif

Nous offrons tout notre appui au recteur de l’UQAM

Par Dalie GirouxCouillard 1

Poster un commentaire

Classé dans Dalie Giroux

Réaction relative à l’entrevue du 9 avril 2015 de Maxime Coutié avec le professeur Marcos Ancelovici et l’étudiant René Delvaux

Par Sarah Rodrigue | d’abord publiée sur la page Facebook de l’émission 15-18

Escalade

L’escalade, © Clément de Gaulejac, 8 avril 2015.

Monsieur Coutié, il n’y a pas de mot pour exprimer ma déception et mon désarroi vis-à-vis le manque d’éthique, ou à tout le moins de nuance, journalistique dont vous faites preuve depuis deux jours dans la couverture de la « crise » à l’UQAM. Vous choisissez le sensationnalisme, l’anecdotique et une ligne éditorialiste étroite à défaut d’ouvrir le débat et de faire comprendre les enjeux. Votre entêtement inexplicable à réduire toute cette crise à 20 jeunes cagoulés dépasse l’entendement et demeure un affront à notre intelligence et à vos invités, dont des professeurs hautement qualifiés et des étudiants articulés, qui tentent, bien malgré votre attitude, d’ouvrir le débat : droit à la grève, encadrement de la grève, vie démocratique, sécurité, etc. Je ne sais pas si Michel C. Auger aurait fait mieux, j’ose l’espérer, mais j’ai mal à mon Radio Canada et j’ai l’impression d’être à TVA. Si vous questionnez avec tant de mépris les motifs qui poussent le syndicat des professeurs à soutenir les étudiants dans ce conflit, nous sommes en droit de nous questionner sur ce qui vous motive à réduire au strict minimum, à choisir l’obscurantisme versus le journalisme.

 

 

Plainte formulée à l’ombudsman de Radio-Canada

Monsieur,

Je tiens à souligner mon désarroi et mon inquiétude quant au manque d’éthique, à tout le moins de nuance, journalistique de la part des animateurs (Michel C. Auger et Maxime Coutié) de l’émission de radio 15-18 sur le sujet entourant la grève étudiante et la récente crise à l’UQAM. Plus particulièrement, je tiens à porter plainte contre Monsieur Maxime Coutié qui, dans le cadre de son entrevue du 9 avril 2015 avec le professeur Marcos Ancelovici et l’étudiant René Delvaux, a fait preuve d’un manque flagrant d’éthique et de comportement journalistique objectif et nuancé, tel qu’exigé de la part d’un animateur d’une radio publique. L’iniquité dont Monsieur Coutié a fait preuve dans le cadre de ces entrevues et plus largement, dans la couverture des événements récents à l’UQAM porte atteinte au traitement juste et équitable qu’on est en droit d’attendre de notre diffuseur public. Le choix du sensationnalisme, de l’anecdotique et d’une ligne éditorialiste étroite à défaut d’ouvrir le débat et de faire comprendre les enjeux me semble incompréhensible pour ne pas dire inadmissible. Nous sommes en droit de nous attendre à ce que Radio-Canada fasse mieux que ses concurrents privés en nous éclairant et nous informant sur les divers enjeux entourant cette « crise » (incluant l’aspect de la couverture médiatique, enjeux qu’a tenté de soulever le professeur Ancelovici avec fin de non-recevoir de la part de M. Coutié). L’attitude hautaine et méprisante, la prise de position et l’entêtement de l’animateur à réduire cette crise à un événement sensationnaliste ne devraient être en aucun cas cautionnés par Radio-Canada. Je m’attends donc et espère que Monsieur Coutié, dont j’apprécie généralement le travail, formule officiellement des excuses au nom de la profession journalistique, à tout le moins, de la franchise intellectuelle.

En vous remerciant à l’avance de l’attention que vous porterez à ce dossier.

Très cordialement,

Sarah Rodrigue

1 commentaire

Classé dans Sarah Rodrigue

L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

en-rachachant

En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

5 Commentaires

Classé dans Gilles Gagné

Philosophie de la répression minimum garantie

Par Dalie Giroux


 

Giroux-Blais

 

Poster un commentaire

8 avril 2015 · 22:59