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L’Université de la société

Par Gilles Gagné, professeur titulaire au Département de sociologie, Université Laval

Le directeur du département de sociologie a écrit un papier d’opinion [MàJ : ce texte, légèrement raccourci, a également été publié ce matin dans Le Devoir – NdÉ, 10 avril 2015] où il associe les étudiants qui font la grève à des preneurs d’otage, une vue qui est en parfaite conformité avec l’air du temps, jusque dans les métaphores qu’elle utilise. Notre collègue professe une doctrine sociologique selon laquelle il faut interpréter les « comportements » collectifs sur une base individualiste, une doctrine elle aussi en accord avec le bon sens régnant. Cela vous donne des preneurs d’otage dopés à l’idéologie du grand soir (comme le constate la science en toute objectivité) qui s’en prennent à une victime innocente, l’Institution universitaire, elle-même une sorte d’immaculée conception issue de la célèbre paire de clichés que forment Humboldt et Newman. Mon directeur, en somme, est allé plus loin que mon ex-doyen dans le refus d’être identifié à ses étudiants et, dans une ville où la droite radiophonique en haillons fait et défait les maires et les députés, il a voulu faire avancer la cause de la science et accroître son audience en montrant qu’elle pouvait, à l’occasion et en toute bonne conscience, hurler avec les loups.

Je ne suis pas convaincu que mon directeur a mieux réussi que mon ex-doyen à faire valoir l’utilité de la vraie science aux yeux des idiots qui servent d’escortes à l’austérité néolibérale et qui voient dans la guerre de tous contre tous des chances d’avancement social. Les apostats qui, comme mes deux collègues, demandent leur entrée dans les poubelles de l’opinion dominante y sont accueillis avec des sarcasmes qui leur échappent et, finalement, tournés en ridicules; on ne s’improvise pas combattant de la révolution néolibérale.

Mais revenons aux prises d’otages.

en-rachachant

En rachâchant, Jean-Marie Straub et Danièle Huillet (1982).

Ceux et celles qui fréquentent l’université à titre d’étudiants se préparent à assumer dans la société de demain la fonction du « jugement ». Nous demandons en effet aux personnes qui ont l’occasion et le désir de persévérer sur les bancs pendant plus de vingt ans de jouer dans la société l’un ou l’autre des rôles, toujours plus nombreux mais toujours menacés, où il faut avoir longuement cultivé la capacité de faire des distinctions et de poser des jugements pour contribuer utilement à la vie collective. L’université sert à intégrer ses membres aux nombreux métiers, arts, sciences, professions ou disciplines qu’elle abrite, et cela afin de leur rendre accessible les gigantesques accumulations d’expériences qui font les cultures et les civilisations. Il faut des milliers d’années pour inventer les mathématiques ou la ferblanterie et c’est une bonne chose qu’il ne soit pas nécessaire de recommencer à zéro à chaque génération. Grâce à leur formation, les étudiants d’aujourd’hui pourront demain juger de la manière de faire un pont solide ou des précautions qu’il faut prendre pour orienter les enfants de la maternelle vers les sentiers de la liberté. Ils auront la charge de ce qui est beau, droit, solide, économique, durable, vrai, valable, sain, sensible, ouvert, respectueux, libre, juste ou utile. Dans toutes leurs multiples fonctions – culturelles, politiques, économiques ou pédagogiques – ils devront constamment revenir puiser dans leur longue formation (et dans le « collège invisible » dont cette formation les aura fait membres) l’inspiration nécessaire à leur effort d’améliorer au quotidien, par leurs actions et leurs décisions, la société dont ils se seront portés responsables. Les diverses « humanités » historiques dont est fait l’Univers humain sont autant de longues accumulations de savoirs, de tours de main et de codifications de la sensibilité; et c’est l’existence même de ces humanités qui se trouve dans la manière dont chacune se reproduit, se critique et s’accroît. Plus que la main d’œuvre que Harper fait venir des pays pauvres pour être domestiques chez les riches, plus que les capitaux dont il faudrait baiser les pieds comme si nous étions des cafards, plus que la transformation de toutes choses en ressources, c’est la préparation que se donnent ceux qui prendront en charge la suite du monde qui est le lieu vivant de la persistance dans l’être de notre humanité. L’université, en somme, est l’un des grands incubateurs de la société, le lieu où ce qui vit s’empare du passé avant qu’il ne meure et le jette en avant pour y prendre appui.

Pour le professeur Langlois, les choses sont plus compliquées. L’institution universitaire est une sorte de vapeur descendue du ciel pour le plus grand bonheur de la recherche subventionnée, des chaires de recherche, des savants et, donc, de la science et de la vérité. Les étudiants qui y sont admis (« en masse » dit-il), y sont des utilisateurs de passage venus chercher une « formation complète » (?) pour accéder à la consommation (de masse). Quand ils font la grève, ces passagers se trouvent à prendre la science en otage au nom de leurs intérêts ou au nom de leurs objectifs idéologiques. Pour mon collègue, les étudiants ne sont nulle part chez eux dans la société et ils doivent accepter leur radicale aliénation temporaire : en tant qu’adultes, ils ne sont plus dans la simple appartenance à la famille de leurs parents et en tant qu’étudiants ils ne sont pas encore de véritables membres de la société. On les formate, on les forme, on les éduque, on les instruits, on les invite à développer des compétences et, bref, on les enjoint à se fabriquer de l’employabilité; on leur explique que l’économie a grand besoin d’eux et qu’ils doivent être innovateurs car il y aura beaucoup de vieux alors que les vaches grasses ont toutes été passées à la marmite. Et en passant, leur dit-on avec une tendresse toute paternelle, remerciez ceux qui vous autorisent à passer par l’Université et profitez bien des années pendant lesquelles le gouvernement prend en charge les intérêts de vos dettes.

Mais, Ô horreur! Voilà que ceux et celles qui sont l’économie de demain, la technique de demain, le système de demain, les pensions de demain, les soins à domicile de demain, le tofu de demain, la pub de demain, bref le savoir, la compétence, la main d’œuvre et les taxes de demain, entreprennent de dire leur avis sur la société qu’on leur fabrique et à laquelle on veut les assujettir par avance; voilà que les étudiants commencent à penser avant que la fabrication de leur tête ne soit complètement terminée; voilà que les citoyens de l’avenir se prononcent sur l’avenir des citoyens; voilà que les étudiants font la grève dans l’incubateur de la société parce qu’ils veulent avoir une influence sur la société qui s’y fabrique (et qui sera « la leur »); que dit alors le professeur Langlois? Il dit que ce sont des terroristes qui prennent l’université en otage pour des motifs qui n’ont rien à voir avec elle!

Quelle vision fantastique! L’Université a été en Occident une institution vouée à la préparation de l’avenir et, donc, à la transmission et à l’accroissement de la connaissance, elle-même comprise comme base du discernement normatif. Elle a été l’affaire des professions, c’est-à-dire de ceux qui se destinent au service du public et qui se rendent dignes de confiance en « professant » leur adhésion aux normes qui encadrent l’exercice de leur métier et qui fondent les jugements de pertinence qu’exige toute « application » concrète. L’Université est une institution qui n’appartient en principe ni aux parents (n’en déplaise à mon doyen), ni aux fonctionnaires, ni aux soldats, ni aux exécutants, ni aux entrepreneurs, ni aux employés, ni aux clients; l’université est essentiellement la condition d’existence des étudiants, la modalité selon laquelle cette catégorie sociale s’est présentée sur la scène de l’histoire occidentale pour accompagner réflexivement la production de la société par la société elle-même. En tant qu’incarnation subjective de la production sociale des membres (et des structures) de la société, la gente estudiantine a toujours formé une catégorie sociale turbulente, prompte à identifier son sort et ses aspirations à ceux de la société dans son ensemble. Justement parce que l’Université a été, dès son origine, une fonction du collectif et que les étudiants ont vécu leur propre formation comme la réponse à un appel au service du peuple (la fonction démiurgique), ils ont compris que ce projet de culture reposait sur leur adhésion subjective et sur leur consentement et ils ont, à répétition dans l’histoire, refusé ce consentement. Les étudiants universitaires ont inventé la grève (comme les soldats avant eux avaient inventé la mutinerie) parce qu’ils ont été mis en position de se prononcer sur le bien commun dans le cadre même de leur formation, c’est-à-dire dans le cadre de la pratique d’un savoir dont le progrès et l’utilité repose sur l’examen critique. Pour toutes ces raisons, je suis loin de considérer qu’une grève étudiante qui porte sur l’avenir de la société dénature l’université : les étudiants sont chez eux à l’Université et ils assument les responsabilités qui sont les leurs quand ils débattent de l’orientation de la société pour prendre la mesure réelle de ce qui les unit et de ce qui les divisent.

Mon collègue prétend finalement que les professeurs d’université peuvent, eux, légitimement faire la grève pour améliorer leurs conditions parce que ces grèves n’appartiennent pas à l’institution universitaire mais plutôt à l’organisation que dirige le Conseil d’administration. C’est là une distinction sociologique qui sert si bien l’opinion de son auteur qu’elle a toutes les apparences d’une pirouette. Quoi qu’il en soit de ce dédoublement de la personnalité universitaire, je dois avouer que je me trouve, sur ce point aussi, aux antipodes de la sagesse de mon directeur. Je trouve en effet que des professeurs qui feraient la grève strictement en vue d’accroître leur salaire, par exemple, ne seraient pas loin de prendre l’université en otage, comme il le dit. Les professeurs ont la responsabilité de défendre la liberté de la réflexion, de l’enseignement et de la recherche et une mobilisation syndicale, aussi légale et bien organisée qu’on le voudra, qui sacrifierait l’indépendance de l’université à de meilleures conditions salariales pour les professeurs (ou pour ses dirigeants) aurait au centuple tous les défauts que le directeur reproche à la mobilisation étudiante.

L’action collective des étudiants était jadis agitation, hier boycott, aujourd’hui prise d’otage; il y a de l’escalade. J’ai peur qu’il ne faille bientôt prendre position sur l’inexistence légale du corps social formé par les étudiants et, partant, sur le non-droit des universitaires de procéder à l’examen critique des vérités courantes. Sur ce point, la leçon du ministre annonce mal.

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Philosophie de la répression minimum garantie

Par Dalie Giroux


 

Giroux-Blais

 

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8 avril 2015 · 22:59

Pour l’exemple

Par Jean François Bissonnette

Au matin du 20 avril 1915, à la lisière d’un boisé de la campagne lorraine, on fusilla le soldat Félix Baudy, maçon de son état. La veille, les 250 soldats de sa compagnie avaient refusé d’aller au devant d’une mort certaine, en montant à l’assaut d’une tranchée allemande comme on le leur ordonnait. Furieux, le commandant du régiment voulut les traduire tous devant la cour martiale pour « délit de lâcheté », avant de se raviser sur la suggestion de ses officiers. Deux hommes furent plutôt choisis au hasard pour comparaître, aux côtés de trois autres, dont Baudy, nommément désignés par leurs supérieurs. Ces derniers avaient pour circonstance aggravante d’être syndicalistes et membres de la Confédération générale du travail, connue pour ses positions antimilitaristes. Un procès fut organisé à la hâte. L’un des cinq fut innocenté, et les autres aussitôt passés par les armes. Leurs noms vinrent ainsi s’ajouter à la liste des quelque 2400 « poilus » condamnés à mort par l’armée française au cours de la Grande Guerre.

Image du film Fusillés pour l'exemple d'Alain Moreau.

Fusillés pour l’exemple.

Cent ans plus tard, presque jour pour jour, les autorités de l’Université du Québec à Montréal ont résolu d’intenter des procédures disciplinaires contre Justine Boulanger et huit autres étudiantes et étudiants, pour des faits de « vandalisme et d’actes illégaux » commis dans le cadre de leur activité militante. Sommés de comparaître devant le comité exécutif de l’université, sur un mode accusatoire où l’administration universitaire est à la fois juge et partie, ils encourent une peine d’expulsion, temporaire voire définitive, soit la mise au ban de leur milieu d’étude et de vie. Une mort sociale, en somme. Cette démarche, dans le contexte d’une grève politique initiée par les étudiants québécois, s’avère typique d’un durcissement répressif des institutions à l’égard de tout mouvement protestataire. Le 1er avril, le ministre de l’Éducation, François Blais, exhortait ainsi l’ensemble des directions d’établissements collégiaux et universitaires à engager semblables procédures contre leurs propres étudiants. À raison de « deux ou trois par jour », sélectionnés en vertu d’on ne sait quel critère, cette pratique de décimation des rangs militants devrait avoir pour effet, selon le ministre, de « refroidir les ardeurs de certains ».

D’aucuns trouveront grotesque et démesuré le rapprochement esquissé ci-haut entre les poilus fusillés et ces étudiants poursuivis par l’administration universitaire. Peut-on seulement comparer la violence létale du châtiment réservé à ces soldats, dans un contexte où les hommes mourraient quotidiennement par milliers sous les balles et les obus ennemis, et la punition toute symbolique en quoi consiste l’expulsion d’une université? Un élément leur est pourtant commun, qui jette une lumière crue sur la logique du pouvoir tel qu’il s’exerce dans nos institutions académiques. C’est l’exemplarité de la peine. En fusillant Baudy, comme en expulsant Boulanger, ce ne sont pas ces individus qui sont visés par le châtiment. Leur insoumission, leur rébellion, leurs vues contestataires les auront peut-être menés devant des tribunaux d’exception, mais leur punition n’a qu’un seul véritable objectif : agir sur le moral de leurs camarades.

Instiller la peur dans les esprits, inspirer un « respect mêlé d’effroi » pour la loi et l’ordre, comme le disait Thomas Hobbes, telle est bien la fonction dissuasive de la peine dans la rationalité pénale occidentale. Le châtiment a valeur d’exemple. Puisqu’on considère, en vertu de notre anthropologie individualiste, que chacun agit en fonction d’un « calcul des plaisirs et des peines », la punition exemplaire vise à modifier les données de celui-ci. Il s’agit de contrecarrer le désir de commettre un geste illicite en magnifiant l’anticipation de conséquences négatives. Or, malgré la peine qu’on lui inflige, ce n’est pas le coupable qui est le véritable objet du châtiment, en ce que l’on attendrait de lui des remords contrits, une conduite amendée. La violence qui s’exerce sur lui a d’abord et surtout une fonction symbolique. Elle est un spectacle. Son but est de défaire par avance, chez les spectateurs du châtiment, le projet d’agir à l’encontre des autorités.

La victime du châtiment n’est donc que l’instrument d’une politique des affects. Celle-ci se sert de l’individu pour mater et contrôler la puissance du collectif. Dans cette logique du bouc émissaire, qui sacrifie une victime arbitrairement désignée pour mieux assujettir la volonté des autres, l’objectif consiste à désolidariser les désirs, à faire que chacun craigne pour soi-même les conséquences d’une action à plusieurs, et par là-même, à restaurer le pouvoir de l’autorité, qui n’est rien sans cette domestication et cette atomisation de la puissance commune. On comprend dès lors pourquoi les gouvernements libéraux et leurs sbires dans les administrations universitaires ont tant encouragé, cette année comme en 2012, la contestation individualiste des mouvements de grève étudiante, par le biais d’injonctions laissant elles aussi planer la menace d’une violence répressive. Ici encore, l’objectif est de faire valoir l’intérêt de l’individu, et son mesquin calcul des plaisirs et des peines, contre la force du commun.

Exemple

L’exemple, © Clément de Gaulejac, 2 avril 2015.

Le recours au châtiment exemplaire dans le contexte d’un mouvement social contre l’austérité révèle ainsi la conception essentiellement disciplinaire de l’éducation qui prévaut au sommet de l’État, et qui percole jusqu’à sa base dans la réprobation générale du militantisme étudiant et de ses modes d’action. Les étudiants n’ont qu’une chose à faire : étudier. Sans faire de vagues, et sans s’attarder, car seul compte le fait qu’ils deviennent à leur tour et le plus rapidement possible des salariés et des contribuables, c’est-à-dire, les objets d’un double régime d’expropriation de leur puissance d’agir. Que les étudiants puissent être, collectivement, des acteurs politiques fait l’objet d’une dénégation viscérale. En dépit d’une longue tradition qui fonde sa légitimité historique, l’idée même d’une grève étudiante suscite une réaction dont la violence instinctive est stupéfiante, et qui va jusqu’à applaudir la répression policière et se moquer des blessés. Pour un peu, on fusillerait.

Il n’y a pas à douter que les soldats fusillés pour l’exemple aient aussi eu à souffrir, ou du moins leurs familles, les affres du déshonneur, les regards méprisants, les commentaires assassins, l’absence de compassion. Leur châtiment et leur dégradation étaient après tout le moyen pour les autorités de l’époque de maintenir les esprits dans un état de résignation et de haine, pour mieux voiler l’absurdité de la guerre sous les apparences de la nécessité. Et c’est peut-être aussi en cela qu’un Félix Baudy et une Justine Boulanger se ressemblent, par leur commun refus de l’absurdité d’une politique mortifère décidée dans le dos du peuple et aveuglément poursuivie à son détriment. La guerre de 1914 n’aura été qu’un immense sacrifice offert à la rivalité démente des bourgeoisies européennes. L’austérité libérale n’est qu’une œuvre de destruction accomplie au profit de notre bourgeoisie à nous. Et c’est bien parce que les Baudy et les Boulanger savent et refusent cet état de fait, et parce que leur savoir et leur refus sont contagieux, qu’il importe de les punir. Pour l’exemple.

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Réplique au ministre François Blais sur sa proposition de renvoi d’étudiants

Par Francis Dupuis-Déri, Professeur de science politique, Université du Québec à Montréal | d’abord publié sur la page Facebook d’Anarchopanda

Monsieur François Blais, député et ministre de l’Éducation,

J’ai pris connaissance avec consternation de vos propos sur la prétendue valeur pédagogique des sanctions.

Après un ministre de l’Éducation qui nous expliquait qu’on ne meurt pas de ne pas avoir de livres et qui proposait des fouilles à nu respectueuses, en voici donc un nouveau qui nous explique que la punition à une valeur pédagogique : à quand le retour des punitions corporelles à l’école?

Non seulement vous infantilisez des acteurs sociaux, soit un mouvement social composé de citoyennes et citoyens (qui peuvent être aux études, mais qui n’en sont pas moins des citoyennes et citoyens), en empruntant à la fois un ton paternaliste (« on fait ça avec les enfants… ») et disciplinaire rétrograde, mais vous encouragez ouvertement les directions d’établissement à instrumentaliser à des fins politiques des mesures disciplinaires, en expulsant « 2 ou 3 personnes » (pourquoi pas 4 ou 5, ou 9, comme à l’UQAM?), non pas tant pour les sanctionner de faits commis, mais bien parce que « ça refroidirait […] les ardeurs de certains » et donc pour faire « réfléchir les autres ».

Vous prônez donc une punition exemplaire, non pas tant pour punir des fautifs, mais pour effrayer les autres, en pleine mobilisation sociale. Outre que vos propos sur la valeur pédagogique des punitions sont indignes d’un ministre de l’Éducation (et d’un ancien professeur d’université), l’instrumentalisation politique que vous faites vous-même des mesures disciplinaires est scandaleuse.

Évidemment, avec un tel raisonnement, on justifie aussi la brutalité policière : crevons les yeux d’un ou deux manifestants par jour, pour refroidir les ardeurs des autres…

Puisque le mouvement social dont vous encouragez la répression se mobilise contre les politiques d’austérité de votre gouvernement, j’en profite pour vous demander : quand votre gouvernement proposera-t-il enfin un « revenu garanti pour tous », projet auquel vous aviez consacré votre carrière intellectuelle avant d’accéder au pouvoir, lieu d’où vous pouvez enfin mettre en application vos projets philosophiques. Une telle politique serait certainement plus utile à la société et aux étudiantes et étudiants, et même aux enfants, que vos déclarations autoritaires encourageant la répression politique.

Désolé s’il y a quelques coquilles dans ce message, il a été écrit dans l’urgence, entre une manifestation contre l’austérité et une assemblée départementale.

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Classé dans Francis Dupuis-Déri

La guerre qu’on nous fait: manifeste de profs contre tout ce qui vient avec l’austérité

Le texte qui suit circule depuis ce matin dans les réseaux sociaux – une version pdf est aussi partagée. Anonyme, il nous invite à le partager, c’est ce que la revue Trahir a choisi de faire.

 

Chers amis, chères amies, connu-e-s ou inconnu-e-s,

Notre texte ne récolte pas de signatures dont le nombre et la notoriété relative de certain-e-s auraient pour fonction de donner de l’importance à cette parole collective. En ces temps où le tout-sécuritaire marginalise toute contestation, nous faisons le pari de l’anonymat comme force capable d’impacts éventuels. Votre implication reste toutefois essentielle pour la diffusion du texte et de ses idées. Donnez-lui de la visibilité et cette visibilité sera un nouveau travail collectif qui montrera que, derrière ce texte, nous sommes nombreux et nombreuses. Si l’analyse que vous y trouverez vous semble juste, si vous êtes capables de passer par-dessus quelques maladresses, métaphores ou changements de registre que vous auriez évités, alors devenez un des relais dont a besoin, pas seulement ce petit texte, mais toute la force contre-hégémonique qu’il nous faut construire, pas à pas, contre la machine qui nous fait la guerre. Et n’attendons plus qu’on nous organise : faisons-le nous-mêmes là où nous le pouvons avec les moyens qui sont les nôtres, à saisir ou à inventer! Ce manifeste est une contribution en ce sens.

 

La guerre qu’on nous fait

Manifeste de profs contre tout ce qui vient avec l’austérité

Nous refusons l’appauvrissement humain, social, politique et intellectuel que l’offensive antisociale appelée austérité fait subir au monde, lui donnant ce visage patibulaire, cynique, servile, tout juste navré, médiocre, un brin sadique.

Cette offensive menée pour satisfaire les intérêts des élites économiques vise à soumettre, secteur par secteur, les personnes et les choses au règne contraignant de la marchandisation et du profit tout-puissant.

Depuis longtemps mise en œuvre, cette révolution conservatrice est avant tout une guerre menée contre les mécanismes collectifs de redistribution des richesses, de mise en commun des ressources pour faire face aux aléas de la vie. Même imparfaits, même incomplets, les services publics sont les arrangements minimaux de solidarité qui témoignent d’un souci collectif pour une vie juste. Et pour défendre cela nous sommes prêts à nous battre.

Dans notre domaine, celui de l’éducation, une telle révolution procède par l’instrumentalisation des savoirs, de l’enseignement et de la recherche, arrimés de plus en plus entièrement aux seules exigences toxiques, mortifères, de l’accumulation et de l’optimisation. L’introduction, en force et partout, de techniques et mesures managériales, adossées au grand calcul néolibéral, ratatine l’éducation comme système et comme geste. Loin de cet appauvrissement, l’éducation que nous défendons consiste à soutenir l’aventure des esprits en train d’apprendre et d’interroger les réalités, et à assumer avec eux toute l’intensité affective et intellectuelle qu’elle engage.

Cette offensive généralisée s’attaque aux ressources et aux pouvoirs qui constituent nos milieux. Comme acteurs et actrices du monde de l’éducation (et nos camarades de la santé et des services sociaux en savent aussi quelque chose), nous ne cessons de constater les multiples atteintes aux temps et espaces où s’exercent notre autonomie professionnelle et notre collégialité. L’exercice de notre responsabilité se rétrécit à mesure que croît une bureaucratie managériale et ses instances de contrôle infantilisantes sous couvert de reddition de comptes débiles.

Dans la société tout entière, c’est l’ensemble des formes de l’action collective que l’austérité prend pour cible. L’action syndicale, autonome ou directe, la grève, les pratiques politiques contre-hégémoniques, hors de la scène parlementaire, sont de plus en plus marginalisées, criminalisées, suspectées (de radicalité notamment), méprisées, réprimées au nom de la protection d’un ordre des choses naturalisé, scellé, poli et policier, placé hors d’atteinte derrière des vitrines qu’on ne pourrait que lécher.

Cette neutralisation de notre capacité d’action participe d’un dispositif de dépolitisation qui tente de nous faire prendre pour des nécessités des décisions politiques. Cette affaire-là n’est pas banale. Elle fait violence, symboliquement et effectivement, aux conditions mêmes du commun et de toute communauté : la politique, et son cœur, la conflictualité. La révolution dont l’austérité est le visage confine la politique à un terrain neutralisé, procéduralisé. Reste la forme aseptisée et infiniment appauvrie d’un système incarné par ses politiques professionnel-le-s.

Cette violence a ceci d’insidieux qu’elle impose les termes mêmes du débat par lequel nous essayons de la déplier pour nous en défendre. Elle soumet le sens des mots à sa seule autorité et nous tire par la langue sur son terrain marketing où seule prévaut la relation de l’approvisionnement commercial. Même quand on prétend le protéger, le citoyen n’est qu’un « client ». S’efface dès lors la portée politique de ses exigences. Si le mot chien n’a jamais mordu personne, la langue du pouvoir, au contraire, performe directement une guerre contre cette autre richesse mise à mal : les idées et les langages servant à dire la complexité du monde.

L’austérité est donc un appauvrissement intérieur, où dominent la crainte des sanctions et la faim des récompenses, le stress et l’insécurité sociale, la peur de l’avenir et la peur de l’autre, peur bleue – peur rouge – peur blanche. État d’esprit assiégé, redoutable producteur d’impuissance et de docilité. Les êtres par lui créés seront faits sur mesure pour un système libéral-paternaliste. Un système où les formes mêmes de notre présence au monde sont captives, où l’audace, la création et l’invention voient détournées leurs forces éruptives au profit de la rengaine plate de l’innovation.

Ne reste alors qu’à devenir un bon entrepreneur de soi, à mesurer la valeur de sa vie à l’aune de ses biens, de ses placements et de ses investissements, à voir en l’autre au mieux un partenaire, au pire un compétiteur dans l’infernale roue de fortune néolibérale.

Également compromise avec la violence faite aux territoires et à leurs composantes naturelles, l’austérité est la face coupante d’un abandon de la richesse commune de notre géographie à des projets de transport et d’extraction (de pétrole notamment) écocidaires, autant de désastres toujours déjà là et que rien ne pourra réparer. Pour le néolibéral austère comme pour l’homme blanc dont parlait le chef Seattle il y a plus d’un siècle et demi, la terre est un ennemi à piller; lorsqu’il l’a conquise et exploitée, il va plus loin; il l’enlève à ses enfants et cela ne le tracasse pas; son appétit la dévore et ne laisse derrière lui qu’un désert.

En fait, c’est l’ensemble du territoire humain et social, et tout ce qui fait la valeur de la vie, sa véritable richesse, c’est tout cela qui est ainsi traité comme un corps malade à assainir, un budget à compresser. Et puis des ruines, d’où l’on tire les diamants noirs des millionnaires s’adonnant à l’évasion et l’évitement fiscaux.

La charge dont austérité est le nom euphémisé, c’est la capture de nos existences par le travail, toujours plus de travail, qui consume le cœur de nos vies et le temps de nos meilleures années. Elle vole les jours que nous ne passerons pas à vivre, à bien vivre ensemble, à prendre soin les uns des autres, à aimer, à discuter, à mettre bout à bout nos solitudes, à inventer des manières nouvelles de faire, de dire, de fabriquer, de penser.

La guerre qu’on nous fait se réfracte dans tous les espaces de nos vies. Elle plie nos rythmes et notre quotidien, ses gestes et ses heures, à ses obligations. Elle nous frappe toutes et tous, nous sépare des territoires communs que nous essayons d’habiter pour les ouvrir aux dispositifs de l’extraction pour le profit privatisé.

Nous refusons les névroses du tout-marchandise et son angoisse sociale.

Nous refusons le peu où on nous réduit.

Nous refusons notre réification triple de contribuable-consommateur-majorité silencieuse.

Nous refusons la grande honte de vouloir la vie bonne pour toutes et tous.

Nous nous organisons.

C’est ici que croît la rose, c’est ici que nous dansons!

Version pdf du texte.

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Accueillir (ce) qui dérange: l’Art saisi par le Droit, dans et autour de l’Université

Par Simon Labrecque

ICI-UQAM - L'art de s'exposerCe texte a été présenté dans le cadre de la table ronde ICI-UQAM « L’art de s’exposer. Contenus illicites – Projets controversés » le mercredi 26 novembre 2014. L’auteur tient à remercier Stéphane Gilot et Christine Major de l’École des arts visuels et médiatiques de l’UQAM pour leur invitation à participer à l’événement. L’auteur remercie également Julie Lavigne, Isabelle Hayeur, David Thomas et les autres intervenant·e s qui ont participé à cette réflexion collective.

Avec René Lemieux, collaborateur à la revue en ligne Trahir, nous avons récemment couvert et analysé les procès de deux jeunes artistes accusés d’infractions criminelles : le procès de Rémy Couture, maquilleur en effets spéciaux d’horreur pour le cinéma et la photographie gore, à Montréal, puis le procès et les requêtes en appel de David Dulac, ancien étudiant au baccalauréat à l’École des arts visuels de l’Université Laval, à Québec. Dans un premier temps, je vais rappeler les faits dans chacun des cas pour identifier où et comment se jouent les relations entre l’art et le droit. Dans un deuxième temps, j’énoncerai quelques conclusions ou leçons qui émergent de ces cas, dans la perspective d’une analyse institutionnelle soucieuse de comprendre leurs conditions de possibilité. Dans un troisième et dernier temps, je formulerai une proposition controversée à l’intention de ceux et celles qui, comme moi, jugent que ces procès n’auraient jamais dû avoir lieu et qui cherchent à éviter que d’autres surviennent : surtout, n’appelez pas la police! Le corollaire de cette proposition est l’impératif d’accueillir qui et ce qui dérange.

 

Les faits

Rémy Couture a été arrêté par des agents du Service de police de la Ville de Montréal le 29 octobre 2009. Il a été relâché le même jour sur promesse de comparaitre. Il a été accusé de production, de possession et de mise en circulation de matériel obscène, en vertu de l’article 163 du Code criminel sur la « corruption des mœurs ». L’article dit :

(1) Commet une infraction quiconque, selon le cas : (a) produit, imprime, publie, distribue, met en circulation, ou a en sa possession aux fins de publier, distribuer ou mettre en circulation, quelque écrit, image, modèle, disque de phonographe ou autre chose obscène. […] (8) Pour l’application de la présente loi, est réputée obscène toute publication dont une caractéristique dominante est l’exploitation indue des choses sexuelles, ou de choses sexuelles et de l’un ou plusieurs des sujets suivants, savoir : le crime, l’horreur, la cruauté et la violence.

Couture a plaidé non coupable et son procès a eu lieu devant jury en décembre 2012.

Le matériel en cause se trouvait principalement et sur le site innerdepravity.com, qui était présenté comme le « journal visuel fictif d’un tueur en série ». Le site contenait deux vidéos d’une quinzaine de minutes et près de 1000 images présentant surtout des scènes de torture et de meurtre de femmes par un homme masqué. L’artiste a toujours maintenu que ce site était son portfolio, qu’il servait à démontrer ses compétences pour la création d’effets spéciaux d’horreur. Le jury a accepté cette théorie – ou du moins, il a refusé la théorie du ministère public selon laquelle les images étaient obscènes, et qu’à ce titre, elles représentaient un risque pour la société canadienne, en particulier pour des hommes prédisposés à les trouver excitantes et à commettre des actes de violence suite à leur visionnement (théorie soutenue par deux psychiatres que la poursuite a fait témoigner à titre d’experts). Couture a été déclaré non coupable. Si le jury a trouvé ses images obscènes (ce dont on ne peut être certain), il leur a alors reconnu une valeur artistique qui, après l’arrêt Butler de la Cour suprême (1992), les protège de la censure.

Le site de Couture a été mis en ligne en 2006. Il a intéressé le système de justice quand une plainte a été déposée en Autriche la même année par un citoyen doutant du caractère « réel » ou « fictif » des gestes imagés. La plainte a été transmise par Interpol à la Sûreté du Québec, qui l’a transmise à la police de Laval, où Couture était présumé résider. Il semble que la police de Laval a rapidement mis fin à son enquête (sans qu’on puisse connaître ses raisons). La plainte est « restée » à Laval jusqu’en janvier 2009. La SQ l’a alors transférée au SPVM, Couture résidant maintenant à Montréal. Le SPVM a enquêté puis l’a arrêté. Durant les trois années entre l’accusation et le procès, Couture et ses supporters ont organisé une campagne de financement et de soutien assez visible, sous le signe de la défense de la liberté d’expression. Ils ont vendu des vêtements avec le slogan « Art is not Crime », ont produit un court documentaire sur l’affaire, et Couture est même apparu en une du Voir et à l’émission Tout le monde en parle, en mai 2012.

Dans le cas de David Dulac, les faits sont très différents. Dulac a reçu très peu d’appui en dehors du petit milieu de l’art action dans la ville de Québec. Aucun article n’a été publié sur son cas dans Le Devoir, par exemple, et aucune campagne de financement visible n’a été organisée. Les procédures ont été beaucoup plus rapides que dans le cas de Couture et les accusations n’étaient pas les mêmes.

Le 25 mars 2013, Dulac remet ce court texte à l’étudiante au baccalauréat en arts visuels à l’Université Laval chargée d’organiser l’exposition des finissantes et finissants :

Description du projet pour l’expo des finissant de David Dulac :

Je n’ai pas d’image à fournir du projet pour le moment, je vais décrire en gros ce que je vais présenter.

Mon projet sera performatif et consistera d’abord à kidnapper le plus d’enfant possible en les attirant dans ma voiture près d’une école primaire de la région à l’aide de bonbon, de jeu vidéo ou de gadget, style iPod, et de les enfermer dans des vieilles poches de patates ou de sacs de pailles, et pendant une performance, une fois qu’ils serons tous accroché au plafond, je me banderai les yeux [et] je les frapper[ai] avec une masse de fer. Le sens de l’œuvre sera de démontrer comment les beaux et petits enfants innocents vont vieillir au travers du monde contemporain pour devenir les adultes amorphes de demain. Moi je représenterai bien sur l’humanité, ou son héritage, cela dépend du point de vue[1].

L’étudiante inquiète consulte rapidement des amies et des professeures pour savoir quoi faire du texte. Elle le transmet au directeur de l’École. Celui-ci contacte les services d’aide psychologique de l’Université, avec qui il avait déjà discuté de Dulac. Ces derniers ont alors contacté le service de sécurité, qui a appelé la police. Dulac est arrêté le 26 mars. Il est accusé par voie sommaire d’avoir proféré des menaces de mort à l’endroit d’enfants de la région de Québec. Il plaide non coupable. Il est détenu en institution psychiatrique puis en prison jusqu’à la fin de son procès devant la Cour du Québec, en juillet 2013. Il passera au total 116 jours en détention. Dulac est libéré le 19 juillet, alors qu’après une semaine de délibérations, le juge le déclare coupable et le condamne à deux ans de probation avec obligation de garder la paix et de consulter un psychiatre.

Dulac a porté cette décision en appel devant la Cour supérieure en février 2014. L’appel a été rejeté le mois suivant. En juin 2014, par l’intermédiaire de son avocate, Me Véronique Robert – qui était aussi l’avocate de Couture –, Dulac a présenté une requête pour un deuxième appel devant trois juges de la Cour d’appel, le plus haut tribunal de la province. Cette requête a été autorisée et l’appel sera entendu en 2015. L’« affaire Dulac » n’est donc pas terminée. Jusqu’à nouvel ordre, cependant, la remise de son texte est légalement qualifiée de profération intentionnelle de menaces de mort, peu importe ce qu’on peut en penser à titre d’artistes, d’universitaires ou de citoyens.

 

Quelles « leçons » tirer de ces deux cas?

Je sens que je devrais raconter chaque cas beaucoup plus en profondeur, en expliquant par exemple que Dulac avait d’abord écrit son texte pour un travail dans un cours, ou en analysant l’usage de « témoins experts » dans le procès de Couture. Pour penser les rapports entre l’art et le droit, il me semble toutefois plus important encore de prendre en compte ce sentiment lui-même, car il témoigne d’un certain fonctionnement du droit. Le sentiment de devoir en dire plus pour être fidèle aux détails qui caractérisent chaque cas singulier signale que le droit fonctionne comme un appareil de capture, comme une « machine abstraite » qui recode des gestes, des faits ou des événements singuliers dans un langage qui lui est propre, dans un « régime de phrases » par définition réducteur : l’idiome juridique, qui définit les termes dans lesquels un cas peut et doit être « traité »[2].

Quand le droit ou le système judiciaire – qu’il faut sans doute distinguer de la Justice – « est saisi » d’une affaire, il s’en saisi comme d’un problème à recoder en vue de sa solution juridique. Le droit impose alors un partage : il classe d’un côté ce qu’il faut arriver à savoir hors de tout doute raisonnable, et de l’autre, ce qui est sans importance. Dans le cas d’une menace, par exemple, il est sans importance que ceux à qui elle s’adresse en aient connaissance. Il est aussi sans importance de savoir si l’auteur de la menace prévoyait passer à l’acte. Ce qui compte est l’acte coupable (l’actus reus) d’avoir « fait craindre » et l’intention coupable (la mens rea) de « faire craindre » pour la sécurité d’un individu ou d’un groupe identifiable. C’est pourquoi il importe que la menace soit « réaliste ».

L’accusation inscrite au Code criminel et interprétée dans la jurisprudence est chaque fois la clé du recodage judiciaire. Dans le cas de l’obscénité, par exemple, le droit prévoit une défense en termes des « nécessités internes de l’œuvre ». Pour démontrer la culpabilité de Couture, le ministère public devait donc prouver à la fois que le matériel était obscène et que ce caractère n’était pas justifiable artistiquement. Pour le crime de menace, par contre, ce type de défense artistique n’est pas prévu par le droit. La prise en compte du « caractère artistique » du texte de Dulac a seulement pu servir à établir le contexte dans lequel il a été écrit et transmis. Le fait que, malgré leur malaise, l’étudiante en charge de l’exposition et le directeur de l’École des arts visuels aient tous deux témoigné pour le ministère public a permis à ce dernier de souligner que des personnes bien au fait du « contexte artistique » ont pris le texte de Dulac au sérieux, qu’elles l’ont trouvé inquiétant précisément parce qu’il n’était « pas assez » contextualisé, et ce, même si d’autres l’ont trouvé drôle ou n’y ont vu qu’une parodie un peu maladroite.

Pour comprendre comment survient une telle traduction d’un régime de phrases à un autre, par quelles médiations et par qui s’opère la capture de l’art ou des artistes par l’appareil judiciaire, il est utile de procéder à des analyses institutionnelles soucieuses du climat psycho-politique dans lequel agissent ces « systèmes nerveux » que sont l’art et le droit. Pour Couture, une telle analyse fera remarquer que les images gore inquiètent plus la police à Montréal qu’à Laval. Pour Dulac, elle mettra en lumière que le directeur témoigne avoir contacté les services d’aide psychologique car il jugeait que son autorité était attaquée par l’étudiant à qui il avait demandé, au début du mois de mars, d’éviter les projets controversés. Une telle analyse force aussi à reconnaître que les services d’aide psychologique ont contacté le service de sécurité, qui a appelé la police, sans jamais rencontrer l’étudiant. Il faudrait expliquer cette « sortie » de l’Université. Il me semble que l’appel à une autorité extérieure témoigne d’une incapacité de l’Art-dans-l’Université à assumer le fait de dire « non », de refuser un projet et d’assumer ce refus.

 

Questions de souverainetés

L’analyse institutionnelle de la judiciarisation de l’art dans les cas de Rémy Couture et de David Dulac fait voir la délégation ou la confiscation de la compétence pour juger des œuvres. Dans le cas Dulac, il y va plus particulièrement de la compétence universitaire, ou de la compétence des universitaires pour juger des œuvres – et d’abord, de s’il y a œuvre ou pas – et pour décider du sort de leur auteur. Pour éviter de telles confiscations, à l’avenir, je crois qu’il faut prendre au sérieux cette proposition : surtout, n’appelez pas la police!

Ce qui est en jeu dans le fait de demander aux forces de l’ordre de prendre en charge le destin d’une œuvre ou de son auteur universitaire est la « souveraineté » de l’Université, son autonomie comme lieu d’enseignement, de recherche et de création. L’École des arts visuels où étudiait Dulac a renoncé à – ou s’est vu dépossédée de – sa souveraineté sur le jugement des œuvres produites sous son autorité, qui est en principe établie mais qui est en pratique fragile. Cela a commencé dès que le directeur a contacté les services d’aide psychologiques, qui agissent avec d’autres « services » (dont la sécurité) comme des forces extra- ou para-académiques dans l’Université, à la frontière poreuse qui sépare et relie son « dedans » à ses multiples dehors, dont l’art et le droit. Le texte de Dulac a dérangé ce « dedans » et Dulac lui-même a été expulsé de l’Université. Mais ce qui – ou qui – dérange a aussi été perçu comme un danger et on – qui donc? – a donc appelé la police. Cet appel a mené à une détention « préventive » de 116 jours! Pour prévenir de tels excès, ou du moins pour entrevoir ce qui se joue dans ces événements et commencer à réfléchir à comment il serait possible de les infléchir, je voudrais conclure en faisant entendre ce que Jacques Derrida a écrit dans L’Université sans condition au sujet d’une « immunité académique » comme pratique de l’hospitalité :

l’idée que cet espace de type académique doit être symboliquement protégé par une sorte d’immunité absolue, comme si son dedans était inviolable, je crois (c’est bien comme une profession de foi que je vous adresse et soumets à votre jugement) que nous devons la réaffirmer, la déclarer, la professer sans cesse – même si la protection de cette immunité académique (au sens où l’on parle aussi d’une immunité biologique, diplomatique ou parlementaire) n’est jamais pure, même si elle peut toujours développer de dangereux processus d’auto-immunité, même et surtout si elle ne doit pas nous empêcher de nous adresser au dehors de l’université – sans abstention utopique. Cette liberté ou cette immunité de l’Université, et par excellence de ses Humanités, nous devons les revendiquer en nous y engageant de toutes nos forces. Non pas seulement de façon verbale et déclarative, mais dans le travail, en acte et dans ce que nous faisons arriver par des événements[3].

Le « projet performatif » de Dulac exprimait peut-être un « processus d’auto-immunité » de l’Art-dans-l’Université, mais en acte, l’Université n’a pas su l’accueillir et le protéger – ou du moins, accueillir et protéger son auteur, à titre de chercheur. Qu’a-t-elle ainsi enseigné à ses étudiants, sinon qu’ils doivent craindre à leur tour de devenir autre chose que des adultes amorphes?

[1] Facsimile dans Karine Turcot, « Avorter : l’œuvre ou le procès? », Inter, art actuel, no 118, 2014, p. 50. L’orthographe original a été préservé.

[2] Sur le concept d’« appareil de capture », voir Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Paris, Minuit, 1980. Sur les « régime de phrases », voir Jean-François Lyotard, Le différend, Paris, Minuit, 1983.

[3] Jacques Derrida, L’Université sans condition, Paris, Galilée, 2001, p. 45-46.

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L’université québécoise dans ses écuries: perspective de Gérard Beaudet

Critique du livre Les dessous du printemps étudiant. La relation trouble des Québécois à l’histoire, à l’éducation et au territoire, de Gérard Beaudet, Cap Saint-Ignace, Nota Bene, 2013.

Par Simon Lavoie, Québec

Les dessous du printemps étudiant, de Gérard Beaudet.

Urbaniste émérite et professeur titulaire de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal, Gérard Beaudet écrit Les dessous du printemps étudiant pour remonter aux sources de mépris sans fard déversé sur les étudiants et professeurs au cours du conflit.

Son hypothèse centrale tient en une continuité historique de mentalité ou de culture que la Révolution tranquille a prétendu rompre sans y parvenir. Continuité d’une attitude de rejet et de révolte fiscale contre l’éducation opposée au travail manuel (ou travail de bras) compris comme véritable et seule école de la vie; attitude entretenue par l’Église en réaction aux premières lois sur l’éducation obligatoire dont l’Église anglicane était l’architecte; attitude réservant l’accès à l’éducation aux élites urbaines, et que l’appel des plans Nord (colonisation des Laurentides, barrage Manicouagan et Baie-James, mines et forêts de Val-d’Or, etc.) est venu ressourcer et conforter épisodiquement. Le premier chapitre détaille ce patrimoine de pensées (devenu un interdit de penser) dont la « Guerre des éteignoirs » (1840-1850) est un moment culminant.

Responsable des retards historiques persistants du Québec en matière de scolarisation, cet héritage d’opposition, faute d’avoir été explicité et confronté en pleine conscience, a empêché le décollage du projet dont les premières générations à fréquenter les universités et cégeps dans les années 1960 ont bénéficié, avant de condamner et mépriser son rappel par les étudiants d’aujourd’hui, revendiquant leur droit de le défendre et de s’en faire porteur à leur tour : le projet d’ériger l’éducation au-dessus du travail manuel, et de voir en elle et dans sa démocratisation un projet d’enrichissement collectif.

La substance de l’argument de Beaudet réside ici : la superficialité de l’engagement des Canadiens (français) dans la religion, attestée par sa désertion du culte, s’est répliquée dans leur rapport à la res publica, les conduisant à tenir la création d’appareils bureaucratiques comme la condition suffisante à faire vivre idées et projets en politique. L’approche procédurale, aculturelle et technocratique, veille au berceau des chantiers collectifs, d’où le fait que, passés leurs premiers mois, ils ne se rappellent plus à notre attention qu’au moment où leur déclin est avancé. En l’absence de capacité à faire entrer dans nos vies le sens durable des projets collectifs, le dévoiement négocié en cachette de leurs termes, conditions, et cadres de référence a libre cours, et la signification de l’engagement citoyen se ramène à la contestation ponctuelle, circonstancielle et dispersée.

Les ambitions généreuses contenues dans le rapport Parent, à l’origine du projet d’une éducation démocratisée et d’une culture humaniste, ont connu ce sort d’être prises prématurément pour acquis, puis oubliées et abandonnées au jeu du négoce à la pièce. Le consentement était préparé de longue main « aux coups de butoir des lucides », au « virage entrepreneurial » de l’université, analysé en détail (chapitre 2). « Le néolibéralisme constitu[ai]ent dans les circonstances [du Printemps] davantage le terreau qui permet la (re)floraison de cet atavisme que la cause première de l’éclosion d’une attitude nouvelle face à l’éducation » (67). Une formation universitaire est rentable pour l’individu. Non rentable, elle est une perte de temps. Le coût en incombe dans les deux cas uniquement à l’individu.

Érigé « en noblesse philosophique », cet « anti-intellectualisme » qui ressurgit du passé non avenu est encore alimenté par la féminisation du monde universitaire, d’écrire Beaudet. « [S]e pourrait-il que l’ascension massive des jeunes femmes à l’Université ait contribué, à leur corps défendant, à pérenniser l’indifférence, voire le mépris dont celle-ci est souvent victime? » (43)

Beaudet complète la démonstration en illustrant comment l’aménagement du territoire québécois a été plus clairement et plus rapidement en proie à cette mort prématurée que le projet d’université publique.

« [L]e passé, dont nous avons [voulu faire] table rase, continue de manipuler les acteurs de la scène sociale à leur insu. » (25) Nous pourrions souhaiter des formulations moins hardies, moins en proie aux critiques faciles de sa thèse que celle-ci, mais Beaudet marque des points, qui rendent sa contribution unique au-delà des constats largement partagés sur l’université-entreprise.

Reprenant l’étude comparative, et de première main, des Pays-Bas, de l’Indonésie, de la Papouasie-Nouvelle-Guinée et du Québec par Éric Schwimmer (1995), la métaphore est irrésistible. Elle consiste à envisager le retard de la scolarisation québécoise sur fond, non seulement de la dynamique de minorisation coloniale, mais qui plus est sur fond de superposition de l’ethnocentrisme dont elle est l’expression durcie et condensée, avec une métaphysique de supériorité de l’esprit (anglo-saxon, britannique) sur la matière et le corps (francophone, canadien). Mais ce serait l’objet d’une autre contribution que le montrer.

Il est aussi tentant d’esquisser un rapprochement entre la perspective de Beaudet et certaines hypothèses avancées d’anthropologie cognitive sur la genèse de l’intelligence spécifiquement morale et culturelle (fondée sur la collaboration et la prise de perspective sur soi, autrui et monde depuis des intentions partagées) (Tomasello, 2009); genèse différenciant la culture comme sui generis par rapport aux mondes physiques et biologiques, et signant l’unicité de la cognition humaine par rapport à d’autres attributs présents chez les autres mammifères sociaux tels la reconnaissance de hiérarchie par crainte d’agression physique. Nous avons ici une autre voie d’élargissement et d’approfondissement de la voie esquissée par Beaudet.

Finalement, il se pourrait que l’ouvrage nous éclaire sur l’échec d’application collective (par opposition à l’application à l’échelle du cénacle de spécialistes) d’un argument pragmatiste cher à Rorty (1999), selon lequel les évolutions perçues de la pensée ne résident pas tant dans la résolution, que dans l’abandon et le contournement pur et simple des questions irrésolues que nous pose le passé.

Beaudet nous confronte au contraire à l’actualité d’une tâche dont les Révolutionnaires tranquilles ont fait l’économie : le ménage des écuries.

Bibliographie

Rorty, Richard (1999). Conséquences du pragmatisme, Paris, Seuil.

Schwimmer, Éric (1995). Le syndrome des plaines d’Abraham, Montréal, Boréal. Mon commentaire de cet ouvrage est disponible sur goodreads.com.

Tomasello, Michael (2001). « Human Culture in Evolutionary Perspective », dans M. Gelfand, Chi-yue Chiu et Ying-yi Hong (dir.), Advances in Culture and Psychology, vol. 1, Oxford University Press, p. 5-51.

Une première version de ce texte a été publiée en mai 2013 sur le site goodreads.com.

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