Archives de Tag: urbanisme

Aberration toponymique? Coins Molson/Pierre-Falardeau et Michel-Brault

Par Simon Labrecque, Rosemont–La Petite-Patrie

Google Map rue MolsonDans l’arrondissement de Rosemont–La Petite-Patrie, à Montréal, entre la rue Masson et le boulevard Saint-Joseph, deux nouvelles rues ont été ouvertes l’année dernière pour desservir de grands immeubles en condominium et des appartements neufs, entre la rue Molson (et le parc Pélican) et la rue d’Iberville (et le chemin de fer du Canadien Pacifique). Ces rues qui débouchent uniquement sur Molson ont été nommées place Pierre-Falardeau et place Michel-Brault. Il est heureux qu’on se souvienne de Brault et Falardeau. Mais que dire de l’aspect étrange, troublant, de cette nomination ou de cette nommaison?

Ces places dont le nom vise à honorer la mémoire de deux cinéastes politiques proches des mouvements de décolonisation et des luttes de libération nationale au Québec et ailleurs donnent directement sur une rue qui honore la mémoire d’un homme, mais aussi d’une famille, qu’il est difficile de voir autrement que comme symbole de la colonisation perpétuée par la bière et le hockey – symbole de l’empire même, dans sa dimension panem et circenses (du pain et des jeux), selon l’expression consacrée du satiriste latin Juvénal. Dans leurs films, les deux cinéastes nous apprennent à relever de tels symptômes des modalités singulières de notre existence collective.

Devrait-on se désoler du rapprochement géographique des noms de Brault et Falardeau du nom de Molson? On oublierait peut-être alors trop rapidement la proximité de la rue Masson, nommée ainsi en mémoire d’un autre riche – moins connu mais riche quand même –, Joseph Masson (1791-1847), « négociant, seigneur de Terrebonne, et conseiller législatif » qui fut président de la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal en 1845 et « le plus riche Canadien de langue française de la première moitié du XIXe siècle et, de fait, devint le premier millionnaire canadien-français. » L’histoire ambigüe de Masson, banquier, importateur et exportateur, pionnier dans le domaine du crédit, ainsi que négociateur avec les Patriotes en 1838, rend également curieuse sa proximité avec les noms de Brault et Falardeau.

Sans chercher à la raviver, je rappellerai au lectorat de Trahir la polémique du printemps dernier sur « les riches », pour que l’on reprenne la mesure des réactions défensives étonnamment intenses soulevées par le questionnement de l’enrichissement de quelqu’un du coin. Or, ni Brault, ni Falardeau n’aurait à mon sens cherché à défendre un Molson ou un Masson. La proximité du nom d’Iberville ne saurait par ailleurs réduire le contraste des présences nominales, si l’on reconnaît l’aspect colonial et conquérant de l’exploration française de ces territoires-ci jusqu’à la Louisiane.

Comment alors expliquer l’attribution des noms de Brault et de Falardeau à des rues ou des places qui donnent sur la rue Molson? C’est le maire de l’arrondissement, François Croteau du parti Projet Montréal, qui a annoncé cette décision le 16 octobre 2013, en pleine campagne électorale, sur le site internet du parti. Dans un article de La Presse (dans la bouche de Falardeau, le nom du journal résonnait chaque fois dans son association à Power Corporation), il était d’emblée précisé que « [l]a décision a été prise à la suite de discussions avec la famille du militant, écrivain et cinéaste décédé le 25 septembre 2009 ».

Dans le communiqué, on soulignait que l’arrondissement rendrait hommage à d’autres cinéastes qui ont contribué « à la culture d’ici », dans l’objectif de faire de l’arrondissement « un quartier culturel ». Enfin, on mentionnait que le lieu choisi se situait « dans le secteur de l’ancienne usine Norampac sis à l’intersection du boulevard Saint-Joseph et de la rue Molson ». Rappelons que Norampac est une filiale de Cascades qui se présente comme « le premier producteur de cartons-caisses au Canada », qui a fermé son usine de Rosemont il y a plusieurs années. L’intention de Projet Montréal avait été relayée par Radio-Canada (que Falardeau renommait chaque fois Radio-Cadenas) et par Le Devoir (qui ne trouvait pas grâce à ses yeux).

Peut-être le maire Croteau et son équipe pensaient-ils atténuer la présence des Molson et Masson dans la toponymie du coin en rappelant plutôt Falardeau et Brault à la mémoire des plus de 1200 nouveau habitants du quartier qui s’installent progressivement dans les immeubles? On peut toutefois douter que ce geste soit bénéfique pour les noms du créateur des Ordres et du créateur d’Octobre, du moins à l’esprit des autres habitants du coin qui, plus bas sur Laurier, ont dû prendre acte depuis l’automne du fait que leur vue du mont Royal au loin est maintenant obstruée par les bâtisses qui se veulent des lieux « diversifiés » sur le plan de l’appartenance de classe ou de la situation socio-économique. Les noms de Brault et Falardeau servent ici à consacrer localement l’érection d’habitations qui engendrent une véritable réduction de l’horizon occidental! On souhaite une bonne et longue retraite active à ceux et celles qui ont désormais accès à cette vue de l’ouest dans leur immeuble hautement sécurisé, en espérant pour eux et elles qu’il ne s’y trouvera pas trop de ces gens qui, comme dans les commentaires de l’article de Radio-Cadenas, jugent qu’il est indigne de nommer une rue du nom d’un homme dont ils et elles se souviennent seulement comme de quelqu’un qui avait l’air « mal propre » et qui « s’exprim[ait] vulgairement ».

Dans Le Ciel de Québec (1969), La chaise du maréchal ferrant (1972) et plusieurs petits textes réunis dans les Escarmouches (1975), Jacques Ferron a rappelé la structure « manichéenne » des villes et villages québécois, qui se distinguaient en Hauts et en Bas. Cette distinction passait d’abord dans chaque lieu, différenciant un « grand-village » d’un « petit-village » – comme c’est le cas de Saint-Magloire et des Chiquettes dans Le Ciel de Québec –, ou encore, une haute ville d’une basse ville, expression qui a toujours cours à Québec. Évidemment, le bien résidait en haut, près de Dieu et des notables s’identifiant à Paris, Londres ou Rome, alors que le mal résidait en bas, près du Diable et du noyau autochtone ou amérindien des gens de la place. Cette structure dialectique dura un temps – avant que les Chiquettes ne devienne Sainte-Eulalie dans Le Ciel de Québec, avant que les hauts cessent de produire leur propre valeur symbolique en référence au bas tout proche qui leur était dès lors nécessaire et qui leur permettait aussi de respirer, de ventiler, de vivre.

On peut dire grosso modo que cette structure manichéenne a été ébranlée par la fin de l’Amérique amérindienne et qu’elle a subsisté ensuite pour être abattue enfin par l’établissement d’une société industrielle. À Trois-Rivières le bien était naguère localisé dans la paroisse de la cathédrale; maintenant il est partout dans la ville, comme le mal[1].

Qu’en est-il de l’établissement d’une société « postindustrielle »? Selon le bon docteur, une ligne de démarcation passait aussi à Québec même et différenciait les pays d’en haut, à l’ouest, des pays d’en bas, à l’est, pour l’ensemble du territoire québécois, voire pour le Canada d’une mare à l’autre. C’est ainsi que l’on s’est retrouvé avec une rivière du Loup en haut, près de Louiseville, et Rivière-du-Loup en bas, ainsi que mille autres redoublements toponymiques. Enfin, en plus des Hauts et des Bas du pays incertain, il y aurait eu le « profond des terres », qui existait selon Ferron « au sud de Québec, le long des rivières Etchemin et Chaudière. Leurs bassins représentaient un vaste territoire aboutant aux forêts de la Nouvelle-Angleterre »[2]. Par contraste, il me semble que nous devrions aujourd’hui considérer l’élévation des tours d’habitation comme la mise en place d’une surface ou d’une superficialité des terres, surtout lorsque ces immeubles s’élèvent sur d’anciens dépotoirs ou d’anciennes shops nourries à l’exploitation de la sueur ouvrière, comme c’est le cas dans Rosemont.

La superficialité des terres, cela laisse aussi entendre qu’on ne s’en nourrit plus vraiment, de la terre, qu’on a depuis longtemps appauvri le sol et que les terrains vagues, proies des « promoteurs » immobiliers, ont remplacé les champs. Places Pierre-Falardeau et Michel-Brault, on ira effectivement faire son épicerie au Maxi sur Masson, si l’on ne s’arrête pas au McDonald’s en chemin, ou au Loblaws sur Rachel, si le médecin a recommandé la marche pour mourir plus tard, ou à tout le moins, moins douloureusement – à moins que l’on ne s’arrête à la poissonnerie tout près, ou aux petits commerces sur Masson, si on a l’argent et qu’ils n’ont pas eux-mêmes déménagé en raison du coût du loyer. (Si vous cherchez la charcuterie Varsovie, elle est désormais sise en retrait sur la 5e avenue.)

Dans le commentaire des auteurs de Pea Soup, enregistré à l’occasion de la publication du coffret DVD en deux volumes des œuvres de Falardeau et Julien Poulin, À force de courage, par Vidéographe en 2003 (réédité en 2013), Falardeau évoque brièvement l’héritage de Molson sur des images d’enfants jouant une partie de hockey dans une ruelle montréalaise. La partie est interrompue par des camions de livraison de bière Molson/Laurentide. Suivent des images filmées dans un entrepôt de Molson. Falardeau et Poulin racontent alors avoir eu accès à cet entrepôt en se faisant passer pour des étudiants d’une université faisant un travail de session. Il faudrait peut-être à notre tour nous faire passer pour des étudiants pour mettre en lumière les processus par lesquels la toponymie se décide dans les officines du coin. À moins que l’indécidable ambigüité des noms soit devenue une politique officielle, le flou favorisant la survie en pays incertain.


Notes

[1] Jacques Ferron, « Le Québec manichéen », dans Escarmouches, tome 1 – La longue passe, Montréal, Leméac, 1975, p. 92. Repris dans Escarmouches, Montréal, Bibliothèque Québécoise, 1998, p. 58. Le texte est d’abord paru dans l’Information médicale et paramédicale du 17 février 1970.

[2] Jacques Ferron, La chaise du maréchal ferrant, Montréal, Éditions du Jour, 1972, p. 63.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Simon Labrecque

Lettre ouverte à la ministre Hélène David pour la défense du site patrimonial du Mont-Royal

Par les Ami·e·s du parc Rutherford | Montréal, le 20 juillet 2015

Chère Madame la Ministre David,

Nous venons par la présente solliciter de votre bienveillance une attention particulière et diligente au projet du parc Rutherford bénéficiant d’une subvention du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports. Comme groupe de citoyen·ne·s, nous avons plusieurs raisons de contester l’usage des deniers publics pour un tel projet. Il viole de façon flagrante les normes environnementales, patrimoniales et l’accès citoyen à l’espace public. Nous avons interpellé en vain les élus et souhaitons en appeler à votre jugement et au principe de précaution à titre de ministre de tutelle de cet espace.

Entre 2009 et 2010, l’ancienne administration municipale a adopté, sans consultation publique, un projet d’aménagement d’un terrain synthétique multisports, pour le moins nébuleux, dans un parc de quartier de Ville-Marie, le parc Rutherford. Ce parc public est, conformément à la déclaration de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, un « site patrimonial protégé » soit : « un territoire qui présente un intérêt pour sa valeur archéologique, architecturale, artistique, emblématique, ethnologique, historique, identitaire, paysagère, scientifique, urbanistique ou technologique »[1].

Notre parc est donc situé dans le Site patrimonial du Mont-Royal entre les rues Dr Penfield, des Pins et McTavish, en surface du réservoir d’eau McTavish. La mairie avait en 2009 décidé de fermer ce parc alléguant la sécurité antiterroriste, suscitant une mobilisation citoyenne qui a rouvert le parc. C’est le même élan qui anime les citoyen·ne·s constitué·e·s en association, les Ami·e s du parc Rutherford, alarmé·e·s par des dimensions inquiétantes de ce projet.

Le 21 décembre 2010, proposé par Sammy Forcillo et appuyé par Jocelyn Ann Campbell, est adopté d’appuyer le dépôt d’une demande de « financement au Programme d’infrastructures Québec-Municipalités du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire et à tout autre programme de subvention provincial et fédéral, dans les mêmes termes financiers, pour le projet d’aménagement d’un terrain multisport [sic] avec surface synthétique au parc Rutherford »[2].

Il est troublant de noter que l’étude de faisabilité de 2011 sur l’aménagement du parc Rutherford est effectuée par un fonctionnaire de la Ville qui devient, quelques semaines plus tard, président de la compagnie qu’il a fondée, Expertise Sports Design LG. Elle a préalablement obtenu de la Ville de Montréal plusieurs contrats d’aménagement de terrains sportifs.

La nouvelle administration, qui dit se démarquer de pratiques peu transparentes, a relancé le projet en profitant de la réfection de la membrane du réservoir d’eau situé sous ce parc, et des travaux de raclage de la façade de la falaise attenante. Ces travaux ont exposé les racines de nombreux arbres et certains ont désormais disparu. Pour ne pas perdre la subvention, l’administration municipale accélère la cadence des travaux au mépris des consultations, des avertissements et du principe de précaution en alléguant des faits distordus.

L’aménagement du terrain multisports en gazon synthétique et à l’éclairage intempestif répondrait à une demande sportive grandissante. En réalité, il est réservé en priorité à l’Université McGill qui participe au financement de l’aménagement. Ceci restreint l’accès du parc Rutherford aux Montréalais·es et résident·e·s du Plateau Mont-Royal et de Ville-Marie qui l’utilisent depuis des décennies. Cet endroit de sérénité est un espace récréatif, sportif, familial et de détente. McGill dispose de 4 terrains de sports, dont 3 en gazon synthétique dans un rayon de 1 km. Il lui est loisible d’aménager le terrain à l’entrée de son campus sur la rue Sherbrooke. Interpellé en vain pour qu’il reconsidère le projet, le maire Coderre a déclaré qu’il a pris lui-même cette décision.

Les fragments SBRr (Styrene-butadiene rubber recyclé) des terrains synthétiques comporteraient des risques à long terme sur la santé des usagers, mais aussi sur les installations d’eau. Le déversement de produits organiques de la montagne exige un assainissement onéreux des terrains synthétiques sans lequel la désagrégation des fragments s’accélère. Si le parc est interdit aux chiens en raison de leurs déjections, comment cette membrane empêcherait-elle les infiltrations des produits toxiques, fongicides, herbicides et autres bactéricides? Nous demandons la divulgation de l’étude d’impact environnementale notamment sur les risques de contamination de l’eau.

La détérioration de la qualité de l’air et l’augmentation significative de la température intensifieront les îlots de chaleurs au centre-ville (voir aussi une présentation par un étudiant de l’UQAM) en proie au smog. Ce projet d’aménagement va à l’encontre des initiatives environnementales de lutte aux îlots de chaleur et de ses effets sur la santé publique.

Le terrain synthétique occupe l’immense portion praticable du parc et les 26 % allégués de sa surface par rapport à l’aire totale incluent les versants abrupts, la station météorologique d’Environnement Canada, les installations du système des eaux ou de sécurité, tous inaccessibles. Les résident·e·s et les Montréalais·es n’auront accès à leur parc de quartier et à leur espace patrimonial que les fins de semaine, McGill ayant l’usage exclusif le reste du temps. Ceci est une privatisation de l’espace public où le contribuable est ponctionné de 2 250 000$ pour se voir privé de l’accès au parc, quasiment réservé aux étudiant·e·s de McGill. Ceux-ci ont d’ailleurs refusé en référendum de contribuer aux 260 000$ des 750 000$ correspondant à l’apport de McGill. Ces montages pour le moins occultes sont conséquents avec d’autres pratiques douteuses au sein de l’administration municipale quant à l’octroi des études de faisabilité, des contrats et des aménagements des terrains sportifs.

La Table de concertation du Mont-Royal a émis des réserves à ce projet. Suite à nos pressions, vous auriez reçu de plusieurs organismes des objections à ce réaménagement. En contradiction avec le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal, le Plan de conservation du site patrimonial du Mont-Royal et la Promenade « Fleuve-Montagne » du 375e de Montréal, ce projet doit impérativement être arrêté et votre autorité et jugement pourraient aider à y sursoir.

En lieu et place, et au mépris des divisions internes de fonctionnaires sur ce projet, a été modifiée la résolution CA12 240466 afin d’annuler le mandat accordé au Bureau Expertise Parcs de la Direction des grands parcs et du verdissement, pour la réalisation des services professionnels requis au projet de réaménagement d’un terrain multisports au parc Rutherford. L’appel d’offres a été émis et une compagnie retenue. Il n’est pas surprenant que, pour se disculper des agissements que nous avons divulgués sur la scène publique, la ville s’empresse de préciser que « la firme Expertise Sports Design LG a donc été déclarée non conforme ».

Madame la ministre David, au lieu de gazon synthétique, il faut rétablir l’espace herbacé naturel et réhabiliter la végétation ainsi que le milieu humide. En consultant notre page Facebook, vous pourriez vous enquérir d’autres alternatives, plus conformes avec votre mandat, réalisées par les étudiant·e·s finissant·e·s de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, ainsi qu’une série d’études et de réactions pour préserver un des plus vieux réservoirs patrimoniaux d’Amérique du Nord. En ces temps d’austérité, les sommes à dépenser sans consultations publiques pourraient être utilisées à des fins plus écologiques et sociales. Nous vous demandons, à l’instar de divers organismes déjà interpellés [3], de maintenir le caractère multiusager et multifonctionnel en tout temps du parc Rutherford pour que les Montréalais·es puissent pleinement bénéficier de cet espace patrimonial et de son aire naturelle et donc de sursoir à cette subvention publique ou en tous cas à la conditionner à une étude environnementale.

En espérant que vous porterez une attention spéciale à cette missive, nous vous prions d’agréer l’expression de nos salutations distinguées.

Ami·e·s du parc Rutherford


 

Notes

[1] Gouvernement du Québec, Loi sur le patrimoine culturel, chap. 1, art. 2, alinéa 9.

[2] Ville de Montréal/Ville-Marie. Procès-verbal de la séance ordinaire du conseil d’arrondissement, mardi 21 décembre 2010.

[3] Les amis de la montagne, Héritage Montréal, CRE-Montréal, Centre d’écologie urbaine de Montréal, CCMP, CMP, etc.

list_jardin_711

Photo tirée du site District Montréal.

Poster un commentaire

Classé dans Collectif

Matériaux bruts pour différentes histoires de l’urbanisme au Québec

Critique du livre Aménagement et urbanisme au Québec. D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous? Témoignages de pionniers et pionnières de l’aménagement du territoire et de l’urbanisme depuis la Révolution tranquille d’André Boisvert, Québec, Éditions GID, 2014, 723 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

5066_urbanisme_webAménagement et urbanisme au Québec est un volumineux ouvrage regroupant 25 entrevues réalisées avec des pionniers et des pionnières de l’aménagement et de l’urbanisme au Québec entre 1995 et 2011, ces derniers ayant œuvré majoritairement entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1980. L’auteur, André Boisvert, explique sa démarche dans une courte introduction et esquisse une synthèse dans la conclusion. C’est dans le cadre d’une recherche doctorale qui comparait l’évolution de l’urbanisme au Québec et aux Pays-Bas qu’il entreprit ce vaste projet documentaire. Selon une démarche qualitative, il visait à obtenir des témoignages concernant la formation, les influences et le cheminement des premiers urbanistes au Québec. Non seulement a-t-il alors reçu des réponses positives et a-t-il réalisé de riches et stimulantes entrevues, mais une grande partie de celles-ci furent publiées dans la revue de l’Ordre des urbanistes du Québec (OUQ), Urbanité. Puis, plusieurs lui ont suggéré de réunir l’ensemble de son travail dans un seul volume, ce qu’il a fait. Le résultat a une grande valeur documentaire. Or, la faible place accordée à la synthèse, le travail d’édition inégal, les différences de longueur et de qualité entre les articles et le classement par thème un peu flou produisent un livre quelque peu rebutant, ce qui est l’envers de la médaille. Malgré tout, l’ouvrage est une source importante d’informations instructives qui sauront intéresser à la fois le dilettante, l’acteur et le chercheur, mais pour des raisons différentes. À partir de ces trois figures, je vais tenter d’exposer ici les différentes lectures possibles de ce livre.

Tout d’abord, le dilettante curieux lira ces différents témoignages comme plusieurs longs articles de journaux, parfois sans les terminer, passant de l’un à l’autre sans trop se soucier de l’ordre dans lesquels il les lit. Il y trouvera une série d’anecdotes significatives concernant différents projets d’aménagement du territoire ayant marqué le Québec. Il sera particulièrement intrigué par les mésaventures de Jean-Claude La Haye, personnage central de l’institutionnalisation de l’urbanisme au Québec qui s’est effectué en trois temps : création d’un Institut en 1961, d’un ordre professionnel en 1963 et d’une loi-cadre en 1979. Par exemple, afin de dénicher le meilleur candidat pour être le premier directeur de l’Institut d’urbanisme de l’Université de Montréal et ainsi assurer le rayonnement de cette institution, ce dernier s’est d’abord rendu aux frais du ministère des Affaires municipales dans le bureau du fameux Le Corbusier à Paris où il a essuyé un premier refus, avant de retourner dans la Ville lumière afin d’attirer Robert Auzelle à Montréal. Lui aussi, mais non sans hésitations, refusa. La Haye soumit alors le nom de Hans Blumenfeld, urbaniste de renommée internationale basé à Toronto, à Mgr Irénée Lussier qui dirigeait alors l’Université de Montréal. Or, Blumenfeld, appréhendant un certain malaise, prit le soin d’écrire à Mgr Lussier afin de lui faire part de son passé de militant communiste en URSS; la réaction de l’Université fut de refuser sa candidature. Finalement, c’est le collègue et ami de La Haye, Benoît Bégin, aussi interviewé par Boisvert, qui accepta d’être le premier directeur de l’Institut (p. 79). Dans un autre ordre d’idées, dans l’entrevue avec Blanche Lemko Van Ginkel, une autre figure marquante ayant à la fois passée par l’atelier de Le Corbusier et par l’Université Harvard, on apprend qu’à la même époque, soit au début des années 1960, un vaste projet d’autoroute dans l’axe de la rue de la Commune à Montréal avait été proposé par une firme d’ingénieurs avant d’être bloqué par un petit groupe dont elle faisait partie (p. 118). Pour plusieurs, à ce moment, le Vieux-Port a été sauvé d’un saccage irréversible. Le livre contient une série de petites histoires peu connues et captivantes comme celles-ci.

Une deuxième lecture de ces histoires, plus partisane, est cependant possible et probable. En effet, celui qui a agi ou qui agit actuellement dans le domaine de l’urbanisme au Québec, que ce soit le politicien, le professionnel, le promoteur, ou le citoyen, ne pourra rester neutre devant ces anecdotes et sera rapidement amené à prendre parti. Il cherchera des héros et des coupables, des erreurs et des réussites, des modèles et des contre-exemples. Intéressé par certains dossiers, il parcourra l’ouvrage en diagonale avec certaines questions en tête : l’autoroute Ville-Marie, était-ce une bonne chose? Qui est responsable de ce tracé en tranchée? Qui en a profité? Le site de l’Expo 67 aurait-il dû être sur l’île de Montréal? Qui fut responsable du fiasco de l’aéroport de Mirabel? Et ainsi de suite. Difficile, par exemple, pour quiconque a été ou est impliqué dans le développement de la ville de Laval, de ne pas porter un regard partisan sur le témoignage de Claude Langlois qui a été impliqué dans le processus de fusion au milieu des années 1960 et qui fut le premier directeur du Service d’urbanisme de la Ville. Certains peut-être penseront que cette fusion a été faite au détriment de l’autonomie des collectivités locales et que la grande ville fusionnée n’a jamais rapporté les résultats escomptés, ce que nie bien sûr Langlois. La lecture est alors prise dans un champ interprétatif traversé de conflits dans lesquels les différentes personnes interviewées sont acteurs.

Bien qu’il se défende d’avoir cherché à produire une hagiographie des fondateurs de l’urbanisme au Québec, en ne rapportant que le discours de ceux-ci, le livre de Boisvert offre une vision pour le moins partielle. Si certains, comme Jean-Claude La Haye en parlant de son travail de conseiller dans le dossier de Mirabel, font preuve d’un début d’autocritique, celle-ci s’éclipse rapidement devant les excuses classiques de n’avoir pas été compris, de n’avoir pu convaincre les décideurs publics, ou de n’avoir pu mettre tout le monde d’accord. Bref, le problème, ce n’est pas tant que Boisvert ait voulu ou non faire une hagiographie, c’est plutôt que la somme des témoignages gagnerait à être synthétisée, analysée, comparée et critiquée.

Un troisième type de lecture, plus exigeante et rigoureuse, est ainsi souhaitable. Ce serait celle du chercheur désirant produire un savoir particulier et systématique concernant l’histoire de l’urbanisme au Québec, un savoir non pas journalistique, ni militant, mais scientifique. Plusieurs angles d’approches sont possibles, j’en présenterai trois. Tout d’abord, le chercheur pourrait utiliser l’ouvrage de Boisvert comme un point de départ pour une description de la professionnalisation de l’urbanisme. Dans une perspective sociologique, il pourrait tenter de produire une prosopographie du champ professionnel des années 1960 et 1970 afin de mettre en lumières des éléments structurants et des points de tension. Cependant, il serait vite amené à constater certaines lacunes et irrégularités du livre de Boisvert. Par exemple, l’auteur n’a pas indiqué systématiquement les dates et lieux de naissance des gens qu’il a interviewés, ce qui peut sembler un peu bête. Malgré tout, le livre contient suffisamment d’information pour tirer certaines conclusions préliminaires, notamment concernant l’importance des immigrés et de la formation à l’étranger. En effet, plusieurs des professionnels interviewés ont complété une partie de leurs études à l’étranger, que ce soit en Europe ou sur la côte est américaine, tandis que d’autres sont venus de l’étranger pour travailler au Québec. De plus, en étudiant l’origine, la formation et l’âge des différents urbanistes, on peut mettre en lumière certaines tensions dans ce milieu. Il semble qu’au départ la formation à l’Institut d’urbanisme était surtout orientée vers la planification physicospatiale et la pratique, pour ensuite faire davantage de place aux recherches statistiques concernant les usagers et les infrastructures urbaines. Puis, dans un troisième temps, dans les années 1970, la formation est devenue plus critique, elle s’est ouverte au travail social et communautaire et s’est alignée avec certaines postures critiques en sciences sociales. Ce découpage diachronique permet de faire apparaître des sous-groupes qui tentent de définir ce que devrait être l’urbaniste, son rôle social et sa formation. Un autre conflit concerne les actes réservés et le rôle de l’OUQ. Si au Québec, fait relativement rare, il existe un titre réservé pour les urbanistes, cela ne donne accès à aucun acte réservé. Certains aimeraient voir cette situation changée, tandis que d’autres apprécient ce statut, lequel permet une certaine liberté et favorise une plus grande versatilité.

Une autre manière de faire une lecture systématique de l’ouvrage de Boisvert serait d’étudier l’évolution de l’action publique. Rapidement, le chercheur intéressé par ce type de problème sera happé par le rôle central des cabinets privés et par ce jeu singulier dans lequel certaines personnes ont été amenées à organiser simultanément l’offre et la demande d’expertise, rendant la frontière entre employeur et employé extrêmement floue. Grâce au livre de Boisvert, on voit en effet que ce sont les mêmes personnes qui, à la fin des années 1950 et au début des années 1960, ont organisé l’offre d’expertise en œuvrant dans des cabinets privés et en enseignant à l’Institut d’urbanisme, et la demande d’expertise en agissant auprès des ministères ou des villes et dans des commissions telles la Commission La Haye.

L’autre aspect notoire est la multiplicité des lieux, des instruments et des types d’activité. Loin d’être exclusivement employés dans les villes et les municipalités, les urbanistes travaillent aussi dans des cabinets privés, au gouvernement dans différents ministères, dans des sociétés d’État telles Hydro-Québec, dans les MRC, du moins depuis leur création en 1979 avec la Loi sur l’aménagement et l’urbanisme (LAU) et dans des entreprises privées. La liste est tellement longue qu’il est difficile de voir comment l’ensemble de ces actions peuvent se coordonner afin de produire un aménagement du territoire cohérent. Il y a là sans doute un paradoxe de l’action urbanistique qui, d’un côté, investit un ensemble pluriel d’instruments et de lieux et, de l’autre, chérit l’idéal d’une action rationnelle et cohérente.

Par ailleurs, la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL) est un acteur essentiel et souvent oublié de cette histoire de l’urbanisme. Non seulement fut-elle le principal organisme au niveau fédéral faisant la promotion de l’urbanisme, mais elle est aussi responsable de la venue de plusieurs architectes et urbanistes européens au Canada; dans un premier temps surtout des Britanniques, comme Rolf Latté, puis, au tournant des années 1960, quelques francophones, dont plusieurs Belges, cela afin de répondre aux demandes du Québec. Ces demandes ne furent toutefois pas facilement entendues ni comprises. Jean Cimon rappelle que, malgré qu’il fût un grand penseur et qu’il le tînt en haute estime, Humphrey Carver, directeur de la SCHL à l’époque et probablement le plus important planner canadien du XXe siècle, regardait les Québécois avec une condescendance et un agacement digne de Lord Durham (p. 469).

Les urbanistes, notamment Marcel Junius, un de ces Belges venus au Québec grâce au recrutement de la SCHL, ont aussi été très actifs dans le domaine de la protection du patrimoine en travaillant par exemple au ministère des Affaires culturelles (MAC) et à la Commission des biens culturels du Québec (CBCQ). Plusieurs seront surpris d’apprendre que Junius, qui fut un grand admirateur de Le Corbusier, a terminé sa carrière à l’Organisation des villes du patrimoine mondial de l’UNESCO. Il dut même, à un certain moment, se battre contre des ingénieurs qui pensaient incarner le progrès et exécraient les actions de conservation du ministère des Affaires culturelles afin de sauver la Maison Andrée Benjamin-Papineau des bulldozers occupés à faire de la place pour l’autoroute 13 entre Montréal et Mirabel (p. 258).

Le chercheur tourné vers l’action publique pourrait aussi tenter une périodisation. Suite à la lecture du livre, il semble assez évident que la fin des années 1950 et les années 1960 furent une période de création des instruments qui a été suivie lentement par une période de routinisation du travail favorisée par la création du baccalauréat en urbanisme et par la LAU. Plusieurs se montrent plutôt insatisfaits de cette tournure et préféraient retrouver en l’urbaniste un chef d’orchestre et un humaniste innovateur, plutôt qu’un petit fonctionnaire régularisé.

Le troisième type de chercheur qui pourrait se saisir de l’ouvrage de Boisvert est celui tourné vers l’histoire intellectuelle et l’histoire des idées. Interrogeant précisément ces idéaux, ce dernier tenterait de retracer certains concepts centraux dans les discours des urbanistes et de reconstruire certains problèmes théoriques que se posaient ceux-ci. Il pourrait aussi étudier les expériences intellectuelles importantes que furent les villes industrielles et les villes du nord. Il serait alors amené à se demander : qu’est-ce que l’urbanisme? Quelle posture théorique traverse l’ensemble des témoignages recueillis par Boisvert? Quelle est la rhétorique propre à l’urbaniste? Comment ceux-ci défendent-ils la nécessité de l’urbanisme?

Cette dernière question, Boisvert ne peut y répondre, car, se situant au même niveau que les personnes interviewées, il défend lui aussi la nécessité de l’urbanisme. Il est assez évident que ce livre est motivé par une profonde conviction que l’urbanisme est nécessaire dans les sociétés modernes. Retracer l’histoire de cette idée, voilà la tâche primordiale de l’historien conceptuel qui se saisit du livre de Boisvert. Une des principales leçons à tirer de celui-ci est que l’urbanisme comme domaine d’action publique, pratique professionnelle et discipline académique est un phénomène relativement récent. Reste à savoir quel récit le lecteur veut en faire.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Gouverner Montréal: une activité complexe et changeante

Critique de La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson (dir.), Montréal, Éditions MultiMondes, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

La gouvernance montréalaiseIssu d’un colloque tenu en avril 2012, La gouvernance montréalaise : de la ville-frontière à la métropole, dirigé par Léon Robichaud, Harold Bérubé et Donald Fyson, représente bien la fertilité actuelle des études sur Montréal. Ce livre contient des contributions de neuf chercheurs qui, étonnamment, n’avaient pas participé au volumineux Histoire de Montréal et de sa région publié deux ans plus tôt. De ce groupe, on compte trois jeunes historiens, Harold Bérubé, Nicolas Kenny et Mathieu Lapointe qui ont fait paraître en 2014 une version remaniée de leur thèse de doctorat[i]. C’est donc dire que la communauté des chercheurs travaillant sur Montréal s’élargit. Tentant de dresser le portrait de l’évolution historique de la gouvernance montréalaise, ce livre s’inscrit « dans le renouvellement d’une histoire politique qui élargit ses objets d’études et qui intègre des perspectives interdisciplinaires » (p. 1). Sans contredit, il saura plaire à tous ceux et toutes celles qui s’intéressent à l’histoire politique de Montréal.

Dans un premier temps, Léon Robichaud analyse les ordonnances des intendants pendant le régime français. Il expose la gouvernance judiciaire et militaire de l’époque centrée sur l’activité commerciale et revient sur le sens initial de l’activité de « police » qui se donne comme objectif d’assurer aux habitants « une vie commode & tranquille » comme le disent les philosophes de l’époque (p. 13). Il traite aussi des enjeux liés à la participation populaire qui se réduit à une série de demandes formelles ou informelles venant d’individus ou de corps de métiers et que les autorités jugent en fonction des ressources et de leur conception de l’intérêt général. Utilisant une approche similaire, Donald Fyson écrit contre une histoire rétrospective qui analyse le passé de Montréal en fonction des critères actuels définissant la municipalité et tente de revenir à un sens ancien, plus large et plus près du sens anglais. La littérature sur le gouvernement local est traversée par une tendance forte qui réduit cet objet à l’activité d’une corporation municipale. Or, selon Fyson, cette perspective dans laquelle l’incorporation définitive de Montréal en 1840 marquerait le début de la gouvernance locale a contribué à occulter les spécificités de la gouvernance montréalaise entre 1760 et 1840. Selon lui, l’étude de l’institution des juges de paix permet de faire apparaître cette incorporation comme une transition plutôt qu’une rupture.

Développant une approche différente, Michèle Dagenais poursuit ses travaux sur l’histoire environnementale et tente ici de saisir les ressorts de la gouvernance urbaine par sa matérialité en se concentrant sur la mise en place du réseau d’eau potable et d’eaux usées dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Elle montre les écueils et les conséquences de la mise en place de telles infrastructures, que ce soit sur le plan de la quotidienneté des habitants ou sur celui de la gouvernance. Cette analyse fait apparaître la gouvernance comme un travail inachevé en perpétuel changement : ce réseau technique complexe non seulement nécessite un travail constant d’entretien, d’extension et de mise à jour, mais il est aussi corollaire d’une évolution des normes sanitaires et des comportements individuels et collectifs. Reprenant certains thèmes évoqués par Dagenais, Nicolas Kenny se concentre sur l’histoire des sens et des perceptions et tente de montrer comment une telle approche peut jeter un éclairage nouveau sur l’histoire de la gouvernance. Dans cette histoire, le corps est à la fois l’origine et la cible du gouvernement. L’expérience subjective du dégoût, principalement olfactif et visuel, est le point de départ, et l’assainissement de l’espace et des comportements le point d’arrivée d’une activité gouvernementale en perpétuel mouvement. La thèse de Kenny est qu’au XIXe les stratégies politiques des autorités municipales se caractérisent par « une volonté marquée de réduire l’intensité et la conscience qu’ont les individus du contact entre leur corps et le milieu urbain » (p. 60). Mathieu Lapointe, quant à lui, traite d’un « nettoyage » assez différent, plus métaphorique, c’est-à-dire du nettoyage de la « ville ouverte » et de la politique dans les années 1940 et 1950. Il analyse les enquêtes sur la moralité publique dans la première moitié du XXe siècle qui débouchent sur l’élection de Jean Drapeau, quelques semaines après le dépôt du fracassant rapport Caron en 1954. Cette épopée politique tortueuse décrite par Lapointe est un véritable « dialogue de sourds, ponctué de nombreuses intrusions du pouvoir provincial […] entre les représentants des citoyens mécontents et un gouvernement municipal dont la légitimité est radicalement mise en question » (p. 102). Cela dit, peut-être faudrait-il analyser davantage ce passage d’une gouvernance qui assainit au sens propre à une gouvernance qui assainit au sens figuré et voir de quelle façon cette volonté d’assainissement est un thème transversal dans l’histoire de la gouvernance montréalaise.

Intéressé par l’histoire de la planification urbaine, Raphaël Fischler décrit une série de règlements de zonage ayant été mis en place entre 1840 et 1910, soit bien avant que la Ville de Montréal se dote d’un Service d’urbanisme en 1941 et adopte finalement un plan d’urbanisme et un règlement de zonage pour l’ensemble de son territoire en 1992. Selon lui, il est clair que le zonage moderne ou « comprehensive zoning » existe déjà en 1913 quand la Ville adopte un nouveau règlement pour l’ensemble du quartier Notre-Dame-de-Grâce. Dans son analyse, Fischler cherche à montrer que l’élaboration des politiques urbaines répond à des impératifs divers souvent liés avec des demandes émanant de groupes de pression, qu’elle ne suit pas un processus linéaire simple et qu’elle laisse très souvent un certain pouvoir discrétionnaire aux fonctionnaires chargés de les appliquer (p. 83). Fischler soutient que « de règlement en règlement se constitue un dispositif de savoir et de pouvoir qui, dans le cas qui nous concerne, vise à gérer les actions des acteurs privés dans l’utilisation du sol et la construction d’immeubles » (p. 82). Ce dispositif règlementaire est « le produit de plusieurs siècles de “bricolage”, mais sa forme actuelle a été, en grande partie, créée entre 1840 et 1914 pour faire face aux défis de la ville industrielle » (p. 84). Si Fischler se garde bien de faire le bilan de cette règlementation, la tonalité du texte portant sur la patrimonialisation et signé par Gérard Beaudet est fortement différente. Fidèle à son habitude, ce dernier se fait revendicateur et ne cache pas son insatisfaction quant aux actions des 50 dernières années dans le domaine de la protection du patrimoine. Beaudet revient sur plusieurs cas importants, notamment la démolition de la maison Van Horne, le projet de cité Concordia dans Milton Parc, le projet du Vieux-Port, l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal et les résultats mitigés du bien intentionné Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal (RCM), et termine en affirmant que la gouvernance municipale n’a pas su intégrer de manière significative la patrimonialisation. Ainsi, la mobilisation citoyenne demeure d’une importance cruciale. En ce sens, gageons que le professeur Beaudet est plutôt inquiet du sort qui sera réservé au 1420 Mont-Royal, autrefois propriété de son Université et dont un promoteur immobilier vient de se porter acquéreur.

Signant deux textes, Harold Bérubé étudie tout d’abord l’action politique des banlieues au XXe siècle et montre comment celles-ci sont des actrices à part entière de l’histoire de Montréal comme ville-région. Certaines, notamment Westmount et Outremont, ont tenté de favoriser l’avènement d’une gouvernance métropolitaine souple durant l’entre-deux-guerres afin de résister à l’annexion et ainsi conserver leur autonomie et leur identité particulière. Cependant, les velléités annexionnistes de la ville centre sont rapidement venues refroidir le dialogue. Dans un second texte qui se trouve à être la conclusion de l’ouvrage, Bérubé plaide pour une historicisation de la « révolution métropolitaine » à Montréal. Bérubé enjoint les historiens à analyser le chemin parcouru entre la Corporation du Montréal métropolitain datant de 1957 et la Communauté métropolitaine de Montréal de 2001. Le territoire, le découpage municipal, les compétences des différentes structures ainsi que leur fonctionnement ont beaucoup changé.

Cela nous amène identifier ce qui unit les contributions qui forment ce collectif. Toutes, d’une certaine manière, mettent en lumière la complexité et la mobilité de la gouvernance montréalaise. N’ayant pas de statut constitutionnel, ses frontières et ses structures changent constamment et, très souvent, elles semblent à la remorque du développement des infrastructures, de la croissance de l’urbanisation et de l’évolution des sensibilités. En outre, on remarque moins des tendances évolutives qui permettraient une lecture rétrospective que des thèmes récurrents, tels l’occupation du sol, l’assainissement ou la métropolisation, qui s’expriment différemment selon les contextes. Finalement, on pourrait aussi se questionner sur le choix du terme de gouvernance. Les trois directeurs affirment : « nous le préférons au terme gouvernement en ce qu’il met l’accent sur les pratiques et les mécanismes de gouverner, d’administrer et de gérer » (p. 2). Cette justification est, avouons-le, un peu mince, surtout dans le cas d’un concept aussi controversé qui, selon certains, est le fuit d’une attaque contre les institutions démocratiques au profit d’un modèle de partenariat entre parties intéressées (voir par exemple le livre d’Alain Deneault, Gouvernance. Le management totalitaire). Certains contributeurs comme Dagenais et Kenny lui préfèrent même le terme de « gouvernementalité » forgé par Michel Foucault, et seul Fyson accorde une importance particulière à l’expression « gouvernement local » quand, pourtant, elle occupe une place importante dans l’historiographie politique. Ce problème de terminologie est, peut-on penser, une autre manifestation de la difficulté de penser l’activité politique à l’échelle de la ville.


 

Note

[i] Voir Harold Bérubé, Des sociétés distinctes. Gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal, 1880-1939, Montréal et Kingston, McGill – Queen’s University Press, 2014; Nicolas Kenny, The Feel of the City: Experiences of Urban Transformation, Toronto, Buffalo et London, University of Toronto Press, 2014; et Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal. Les campagnes de moralité publique, 1940-1954, Québec, Septentrion, 2014.

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Témoignages et restes photographiques cherchant mise en forme

Critique du livre Quartiers disparus de Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Montréal, Éditions Cardinal, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

qd-coverLe livre Quartiers disparus, lancé le 4 novembre dernier, est inspiré de l’exposition du même nom qui a eu lieu du 15 juin 2011 au 1er septembre 2013 au Centre d’histoire de Montréal. Les historiens et muséologues Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, directeurs de l’ouvrage, affirment avoir répondu à une demande de plusieurs visiteurs fascinés par cette exposition relatant la disparition de trois quartiers, le Red Light, le Faubourg à m’lasse et Goose Village, tombés sous les pics de la modernisation de Montréal durant les années 1950 et 1960. L’expertise technique de la maison d’Éditions Cardinal en livres illustrés – les dernières publications comprennent une histoire de Saint-Tite en photographies et la revue de l’année du Navet – a été mise à profit afin de réaliser un livre imagé très réussi qui, aux dires de Charlebois et Linteau, n’est pas un catalogue de l’exposition, mais une œuvre en soi. À mon sens, non seulement ce livre donne une deuxième vie à l’exposition, mais il réalise l’ambition de celle-ci d’une manière encore plus réussie. L’exposition, entrecoupée de stations vidéo, avait un rythme un peu trop saccadé. Le rythme du livre me semble beaucoup plus fluide. À la fois sobre et d’une grande beauté, il réunit des témoignages d’anciens résidents et d’experts, des photographies d’archives et des textes de présentation courts et instructifs. La superposition des témoignages, dans la page de gauche, et des photographies dans la page de droite accentue le caractère onirique du livre; parfois le lien entre ces deux éléments apparaît évident, d’autre fois, c’est plus ténu, mais toujours le lecteur est amené à imaginer ce que pouvait être la vie dans ces quartiers disparus.

Les trois premiers chapitres portent successivement sur les trois quartiers disparus, dans l’ordre chronologique de leur démolition : tout d’abord, le Red Light, détruit en 1957 afin de faire place aux Habitations Jeanne-Mance, le Faubourg à m’lmasse, dépecé une première fois en 1953 et 1954 pour l’élargissement du boulevard Dorchester, devenu le boulevard René-Lévesque en 1987, puis complètement rasé en 1963 et 1964 pour la construction de la Place Radio-Canada, et finalement Goose Village, anéanti en 1964 pour faire place à l’autoroute Bonaventure et l’Autostade construit pour Expo67. Il est important de préciser que l’Autostade n’aura finalement été utilisé qu’une dizaine d’années; il a été démoli dès la fin des années 1970 et une grande partie du site est encore actuellement déserte. En ce qui a trait à la Place Radio-Canada, non seulement une grande partie de la zone démolie a été transformée en stationnement à ciel ouvert, mais l’édifice comme tel est devenu trop vaste pour les besoins de plus en plus réduits de la société d’État et on peut penser que celle-ci sera relocalisée dans un avenir rapproché. Il n’y a donc que les Habitations Jeanne-Mance qui de nos jours sont encore pleinement habitées et utilisées.

Faisant partie d’un vaste programme d’éradication des taudis, tous ces bâtiments jugés vétustes, insalubres et irrécupérables selon les critères de l’époque ont été expropriés et détruits afin de construire des infrastructures collectives modernes. Et la Ville de Montréal, avant de procédé à l’expropriation et la démolition, prenait soin d’envoyer un fonctionnaire photographier les lieux. C’est la redécouverte de ces archives photographiques qui a rendu l’exposition Quartiers disparus – et le livre qui en est tiré – si riche et fascinante. Les photos, extrêmement variées – intérieur et extérieur des immeubles, appartement, épicerie de quartier, rue, cour arrière, escalier, manufacture, etc. – sont de véritables croquis de la vie quotidienne de l’époque. Si, sur certains clichés, les habitants sourient en regardant la caméra, sur d’autres, ils poursuivent, sans se soucier de la présence du photographe, leur train-train quotidien. Étaient-ils au courant de ce pourquoi ils étaient pris en photo? Cette question reste en suspens. Plus énigmatique encore, sur chaque instantané se trouve un tableau avec des chiffres dont la signification exacte s’est perdue dans les interstices de l’histoire. Un employé de la Direction des immeubles du Service des finances accompagnait le photographe de la Ville et plaçait, à l’intérieur de chaque photo, des indicateurs sous forme de chiffre afin, peut-on penser, de faciliter sa classification. Or, plus de cinquante ans plus tard, cela a produit une situation pour le moins inusitée : cet employé et les chiffres qu’il a placés dans les photographies sont maintenant immortalisés, et cela, sans signification précise apparente. Sur certaines photos, l’employé sourit, sur d’autres, il tient son tableau devant son visage, tandis que parfois, il est tout simplement absent ou, nous faisant dos, on le voit à peine. Tout indique que si la Ville de Montréal a ordonné de photographier les bâtiments à exproprier – pas moins de 30 000 photographies auraient été prises entre 1961 et 1963 –, ce n’est pas pour contribuer à la mémoire collective, mais bien pour documenter les rapports d’expropriation et appuyer les causes soumises à la Régie des services publics. Probablement que l’idée qu’un jour l’employé de la Direction des immeubles du Service des finances ferait partie d’une exposition et d’un livre ne lui a jamais traversé la tête. Ici les photos ne servent plus à défendre des estimés d’indemnisation. À la manière de Siegfried Kracauer, on pourrait dire qu’on ignore encore quelle organisation valable présidera à la mise en place des restes photographiques de ces quartiers disparus (voir Sur le seuil du temps. Essais sur la photographie, PUM, 2013). Leur mise en forme dans ce livre est provisoire et incomplète. Il existe, aux archives de la Ville de Montréal, un nombre incomparablement plus élevé de photographies que celui que l’on trouve dans ce livre. Pour Kracauer, aucun déterminisme naturel ne nous contraint à organiser et utiliser des photographies; seule une activité libre et ludique peut redonner une signification à des clichés en les disposant dans une mosaïque indéterminée. La photographie est toujours déjà dans une conscience de l’éphémérité et du déclin; personne ne peut, avec certitude, affirmer connaître l’organisation qui présidera à la mise en forme de ces restes captés par l’appareil photographique, une fois que le monde aura cessé d’être fuyant et éphémère.

Les deux derniers chapitres renforcent cette image d’un monde en perpétuel changement. Dans un premier temps, des photographies de démolition et de ruines sont rassemblées, tandis qu’ensuite sont réunies des photos des imposants chantiers de l’époque et des grandes réalisations représentant la modernisation de Montréal, comme les places Ville Marie et Radio-Canada. On trouve aussi des clichés de ceux qui sont considérés comme les principaux responsables de cette modernisation destructrice, soit le maire Drapeau, immortalisé sur le tablier de la nouvelle autoroute Bonaventure, et les urbanistes de la Ville, photographiés en train de travailler à une maquette du Centre-ville; comme si, le destin de quelques quartiers s’était joué en partie dans des bureaux où la ville est réduite à une maquette d’une grande plasticité, avec laquelle on joue comme avec des Playmobil. On trouve aussi une photo de la réception du Service de l’urbanisme de la Ville de Montréal datant de 1963, qui, je me souviens, m’avait beaucoup marqué quand je l’avais vu lors de l’exposition. Sur un mur, derrière une réceptionniste au téléphone, regard candide levé au ciel, est inscrit le slogan des Congrès internationaux d’Architecture moderne : Urbanisme habiter, travailler, se récréer, circuler. Cette dernière section donne à l’ensemble un caractère d’hantologie, pour parler comme Derrida (dans Spectres de Marx, Galilée, 1993). Les anciennes ambitions semblent revenir du passé sous forme de traces, ressurgissant sous de nouvelles formes, hantant toujours le présent. Qui, en effet, encore aujourd’hui ne rêve pas d’une ville mieux aménagée, plus en phase avec ses désirs et ses besoins? Ce n’est pas parce que le présent est différent de ce que le passé se projetait comme futur que ces projections ont cessé d’exister. Dans les images du passé se trouvent aussi des images du futur. Quartiers disparus porte ainsi autant sur le passé que sur le futur de Montréal.

 

 

1 commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

La figure de l’urbaniste en polémiste érudit: l’œuvre montréalaise de Jean-Claude Marsan

Critique du livre Montréal et son aménagement. Vivre la ville, de Jean-Claude Marsan, Presses de l’Université du Québec, 2012.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Montréal et son aménagement. Vivre la ville, par Jean-Claude Marsan

Montréal et son aménagement est une collection de textes de Jean-Claude Marsan, urbaniste, architecte et professeur émérite de l’Université de Montréal. Ce livre, contenant à la fois des extraits de la thèse de doctorat de Marsan, publiée en 1974, des articles scientifiques et des textes d’opinion publiés dans des quotidiens québécois dont les plus récents datent du début des années 2000, offre un portrait accessible, concis et représentatif de l’œuvre écrite de l’auteur. Marsan est un des urbanistes les plus connus du paysage intellectuel et politique québécois. Cet ouvrage est ainsi tout désigné pour les lecteurs désirant s’introduire aux problèmes relatifs à l’urbanisme et à l’histoire de Montréal.

L’œuvre de Marsan est marquée par le contexte dans lequel celui-ci est formé, soit la fin des Trente Glorieuses. Dans Montréal et son aménagement, plusieurs textes dénoncent, accusent, ou même constatent l’échec de l’urbaniste technocratique à la solde des grands promoteurs qui a régné sans partage après la Deuxième Guerre. Or, malgré un passé trouble dont les résultats sont pour le moins insatisfaisants, Marsan ne perd pas confiance dans la planification urbaine, bien au contraire. Il fait plutôt la promotion d’une autre forme d’urbanisme, plus participatif et plus sensible au patrimoine et à la culture. D’un côté, il interpelle sa profession, afin que celle-ci se défasse de la vision technocratique et fonctionnaliste d’une ville planifiée d’une manière top-down. De l’autre, il affirme que la responsabilité des échecs de l’urbanisme moderniste ne revient pas entièrement aux urbanistes, loin de là. L’urbaniste est un facilitateur et ne peut se substituer entièrement aux forces sociales qui président à l’aménagement de l’espace; il ne peut que tenter de les orienter. L’échec de l’urbanisme d’après-guerre s’explique d’abord, pour Marsan, par un contexte socio-économique dans lequel certains promoteurs et propriétaires fonciers ont orienté indument le développement de Montréal. Il existe, chez Marsan, une proximité forte avec les mouvements sociaux de la fin des années 1960 et du début des années 1970.

Cela dit, Marsan ne s’est pas lancé dans de grandes analyses socio-politiques du pouvoir municipal comme d’autres ont pu le faire[1]. Son objectif fut plutôt d’exercer de la manière la plus probe possible la profession d’urbaniste. Or, faute d’avoir été placé dans des conditions favorables, chez Marsan, l’urbaniste devient fréquemment polémiste[2]. La lecture de l’œuvre de Marsan laisse penser que, dans les conditions actuelles, l’urbaniste ne peut exercer tout bonnement son métier dans une sphère réservée aux professionnels. Au contraire, tel que le demandait Kant dans sa réponse à la question « Qu’est-ce que les Lumières? », il doit faire un usage public de sa raison, c’est-à-dire prendre la parole dans l’espace public afin d’éveiller les citadins aux problèmes touchant l’aménagement de l’espace. Il doit remettre en question les illusions des technophiles et des idéologues de la croissance. Pour Marsan, il en va de la mission même de l’urbaniste : il doit faire de l’aménagement de l’espace urbain un enjeu de débat public, et non simplement tracer des plans de zonage, comme certains pourraient le penser. Comme le mentionne le collègue de Marsan, Gérard Beaudet : « Les décisions d’urbanisme appartiennent aux collectivités territoriales et sont l’objet de délibérations et de décisions qui relèvent du politique. »[3] Les textes de Marsan sont, en ce sens, autant de positions dans des débats plus larges. Montréal et son aménagement retrace le parcours d’une voix courageuse ayant pris part à plusieurs débats importants pour Montréal.

Les textes dans la troisième partie, intitulée « Urbanisme et aménagement », sont les plus polémiques. C’est dans cette section que le travail d’intellectuel public effectué par l’urbaniste Marsan est le plus clair. Il fait entendre sa voix dans des débats, anciens et récents, comme ceux des fusions municipales, de la construction de la nouvelle salle de l’OSM et des dépenses excédentaires dans le dossier de la construction de l’édifice de la Caisse de dépôt et placement. Il saisit ses occasions pour argumenter en faveur d’un renouvellement de l’urbanisme, position qu’il a tenue tout au long de sa carrière. Comme le mentionnent Lucie K. Morisset et Luc Noppen dans leur préface : « Il argue contre l’arrogance de l’ici-maintenant et des décisions à la va-vite jetées inconsidérément sur un substrat urbain dont on sait pourtant la temporalité bien plus longue que la nôtre. » (xi) Dans tout le livre, Marsan poursuit un questionnement qui l’a suivi toute sa vie : « Les changements d’ordre démographique, économique et philosophique nous font passer d’une idéologie de croissance à une idéologie de réappropriation. Comment, dans ce contexte, le cadre de vie de Montréalais évolue-t-il? » (228)

Les deux premières parties, intitulées « Situation et site géographique de Montréal » et « Patrimoine et caractère urbain montréalais », sont plus « scientifiques », on y retrouve notamment des extraits de Montréal en évolution, la thèse de doctorat de Marsan. Dans ces sections, il problématise la forme spécifique de Montréal ainsi que les processus physiques et politiques qui président à la mise en forme d’une ville. Un urbaniste, pour Marsan, doit éclairer le débat public en mettant en lumière ce qui est déjà là et en informant les citoyens. Marsan retrace donc l’histoire des modes d’établissement et du bâti à Montréal; cela, selon lui, nous permet de mieux réfléchir aux orientations à prendre pour le futur. La pensée urbanistique de Marsan, toujours en mouvement, est au point de jonction de trois niveaux : la forme préexistante (ce qui est déjà fait), la forme produite (ce qui se fait) et la forme souhaitée (ce qui devrait être fait). Aucun de ces trois moments de la réflexion n’est complètement indépendant : penser une ville, c’est penser son passé, son présent et son futur[4].

Par exemple, selon Marsan, le fleuve et le mont Royal sont des contraintes naturelles qui orientent l’avenir de la ville autant qu’elles en expliquent le passé. Le point de départ de la pensée urbanistique est le site géographique, et à Montréal, le fleuve et le mont Royal en sont les deux éléments essentiels. Tous les Montréalais ont interagi, interagissent et interagiront, d’une manière ou d’une autre, avec le fleuve et le mont Royal. Marsan accorde une importance déterminante à ces deux éléments dans sa réflexion sur Montréal. Tout d’abord, en ce qui a trait au mont Royal, il en retrace l’histoire, et se montre particulièrement admiratif devant le travail de Frederick Law Olstead, architecte paysagiste visionnaire qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, a œuvré à faire du mont Royal le parc public que l’on connaît aujourd’hui. Reprenant le flambeau, Marsan milite pour sa conservation, prenant notamment position contre la vente du 1420 Mont-Royal par l’Université de Montréal et pour la densification du campus actuel. Selon lui, il faut élargir et non rétrécir la vocation du mont Royal, soit celle d’être un paysage patrimonial et un espace récréatif pour tous. Pour ce qui est du fleuve, Marsan est d’avis que Montréal devrait y aller d’ingéniosité afin de réaménager ses berges. Le réaménagement du Vieux-Port fut un succès relatif. Il est temps d’aller plus loin. Il appuie donc cette idée, pour le moins audacieuse, de transformer la digue de la voie maritime en parc-plage pour le 375e de la ville.

Par ailleurs, Marsan a aussi beaucoup réfléchi à la notion de patrimoine. Par exemple, un des textes de Montréal et son aménagement porte exclusivement sur les églises de Montréal, il en dresse un portrait de la situation et émet des suggestions pour la conservation de celles-ci. Il accorde une importance particulière à l’église St. James, se faisant un ardent défenseur du dévoilement et de la mise en valeur de sa façade, ce qui fut réalisé en 2005. De plus, loin d’être naïf, prenant acte d’un changement de perspective dans le dernier tiers du siècle dernier, il se demande si nous assistons à un élargissement ou à une banalisation de la notion de patrimoine (163). La vigilance n’est jamais acquise.

Dans la perspective de Marsan, le travail de l’urbaniste n’est jamais achevé et nécessite un travail constant : « La meilleure assurance pour l’avenir réside, à notre avis, dans un investissement intellectuel serein et constant visant à assurer au patrimoine urbain sa légitimité et dans le développement à tous les niveaux de la société, d’une conscience critique susceptible d’orienter les interventions de sauvegarde et de mise en valeur. » (167)


 

[1] Voir les travaux de Jacques Léveillée et Pierre Hamel.

[2] Cela rappelle la perspective de Gérard Beaudet dans Le pays réel sacrifié. La mise en tutelle de l’urbanisme au Québec, Éditions Nota bene, 2000.

[3] Gérard Beaudet, Profession urbaniste, PUM, 2007, p. 60.

[4] Le titre du livre de Marsan, Montréal une esquisse du futur, publié en 1983, est, à ce propos, plutôt évocateur.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

« La place Émilie-Gamelin hésite entre le zoo et l’aire de combat » Sur les méditations urbaines de Simon Harel

Critique du livre Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin de Simon Harel, Presses de l’Université Laval, 2013, 186 p.

Par Frédéric Mercure-Jolette, Montréal

Méditations urbaines autour de la place Émilie-Gamelin, par Simon Harel, PUL, 2013.

Quel intérêt peut porter un littéraire à la place Émilie-Gamelin? Que lui offre-t-elle? Des récits. La place Émilie-Gamelin grouille d’histoires, voilà pourquoi Simon Harel, professeur de littérature comparée, lui consacre un livre en entier. Écrire sur un tel espace urbain lui permet de réfléchir à la condition d’artiste et à l’itinérance, mais surtout au lien entre la littérature et le génie du lieu. Cette expression, énigmatique, qui traverse l’ensemble des méditations haréliennes, sert à nommer la manière singulière par laquelle un espace est habité. « En fin de compte, le génie du lieu est un être inflexible, […] la volonté de recréer un espace de toutes pièces est en butte à des obstacles de taille. » (38) Loin d’exposer le génie de la place Émilie-Gamelin – ce qui serait en quelque sorte un geste à la fois réducteur et prétentieux – Harel présente comment des élites bien-pensantes ont tenté d’aménager ce lieu à partir d’une vue de surplomb et comment, à l’opposé, des artistes ont tenté de s’imprégner de celui-ci et d’y participer.

Harel refuse de faire une étude de cas de type sciences sociales. Il choisit plutôt une forme libre, qu’il nomme « méditations urbaines ». Le propos de l’auteur dévie ainsi fréquemment et le sort de la place Émilie-Gamelin est parfois éclipsé au profit de considérations plus générales sur la mobilité, la culture et la littérature. Le livre comporte malgré tout plusieurs éléments intéressants d’analyse sociohistoriques, notamment à propos du réaménagement de la place au début des années 1990. Il cite par exemple Mario Masson, une des architectes paysagistes ayant travaillé à ce projet, qui explique ainsi les idées derrière la simplicité de l’aménagement du parc : l’esplanade rappelle la montagne plantée, le plan incliné reprend l’idée d’un flanc du mont Royal, tandis que la place minéralisée, au bas, suggère la ville quadrillée qui a effacé les traces de son passé et rappelle la dureté du quartier Centre-Sud (22). Harel critique moins ces idées délirantes que la manière par laquelle elles furent mises en place. Rapidement le projet est passé de l’embellissement au nettoyage. Tout d’abord, le 30 avril 1996 la place acquiert le statut officiel de parc, ce qui resserre les règlements municipaux restrictifs s’appliquant à celle-ci, notamment en ce qui a trait à la fermeture durant la nuit. Plusieurs arrestations ont alors lieu durant l’été 1996 afin de satisfaire les commerçants du secteur et faire cesser le prétendu climat d’anarchie qui y règne. Point culminant de la campagne d’assainissement, 78 personnes sont arrêtées dans la nuit du 29 juillet lors d’une occupation pacifique qui visait justement à dénoncer le traitement réservé aux jeunes et aux itinérants qui habitent la place (31).

Ces événements rappellent à Harel un autre incident trouble enfoui dans les profondeurs de la mémoire collective montréalaise. Quelques jours avant le début des Jeux olympiques de 1976, le maire Drapeau fait démanteler sauvagement, en pleine nuit, les installations créées par une soixantaine d’artistes le long de la rue Sherbrooke. Corrid’art voulait prendre le contrepied des murs de carton et de bois placés par l’administration Drapeau devant les affreux terrains vagues, les maisons incendiées et les zones peu fréquentables, et montrer, à l’aide de sculptures et de montages photographiques, l’envers du décor (127). L’idéologie éco-sanitaire et l’exaltation d’une festivité exclusive ne datent pas d’hier.

Selon Harel, grâce à un ensemble de pratiques, l’espace public est de plus en plus saturé d’injonctions qui rendent difficile d’y bouger sans but précis. Où règne la circulation affairée, la mobilité sans but, qu’elle soit celle de l’artiste ou du sans-abri, est radicalement refoulée dans les marges. La créativité, tout comme l’itinérance, côtoie constamment la violence. Harel n’est cependant pas sans savoir qu’il existe d’énormes différences entre l’errance imposée, celle que subit une personne sans ressources, et celle, plus ou moins choisi, de l’artiste vagabond. Or, selon lui, la créativité implique de se placer, non pas dans une situation confortable de bohème petite-bourgeoise, mais dans une situation de tension, de remise en question, de choc et, ultimement, d’être en porte-à-faux des injonctions des bien-pensants. Ainsi, la création peut participer au génie du lieu.

ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

« Hécatombe sur la place Émilie-Gamelin », ATSA, 2011, source: http://atsa.qc.ca/servicepresse-2011-2009

À l’opposé, l’hyperfestivité et ses corollaires, le branding et l’évaluation marchande de la créativité, sont les ennemis numéro un d’Harel. L’espace montréalais – le nouveau Quartier des spectacles en premier lieu – ordonne à ses citoyens d’être festifs, en suivants des tracés et des horaires bien délimités. L’hyperfestivité est la forme la plus récente de cette attitude, constamment reproduite, qui consiste à repousser à la marge les indésirables. Harel donne l’exemple de l’ATSA, l’action terroriste socialement acceptable, afin d’illustrer ce qu’il a en tête quand il parle d’artistes qui participent au génie du lieu. Il faut aller en deçà de la culture lettrée, à la rencontre de la culture d’en bas. Il faut, dit Harel de manière un peu caricaturale, aller se promener sur la Main (le boulevard Saint-Laurent) d’en bas, celle au sud de la rue Sherbrooke – « il y a là un génie du lieu qui possède tous les traits de la malfaisance » (132) – plutôt que la Main d’en haut, celle du luxe et du clinquant, là ou la culture se consomme confortablement entre deux discussions d’affaires. L’ATSA, en organisant État d’urgence, cherche la rencontre entre l’art et la culture souterraine montréalaise qui prend place dans des endroits comme la place Émilie-Gamelin. Selon Harel, « l’ATSA est un théâtre de l’ordinaire, de la rue, des marges qui sont laissées, à ces hommes et ces femmes, qui ne peuvent même plus habiter la rue, parce qu’ils sont arrêtés, condamnés, assujettis à des règles de séjour au cœur de nos villes. » (148) Le temps carnavalesque n’est pas ici le produit de l’arasement illusoire des petites et grandes violences de la ville, au contraire, il est produit par le sentiment d’urgence qui nous assaille quand ces violences deviennent visibles. Le participant est alors amené à se demander : qu’est-ce qui se produit dans la place Émilie-Gamelin? Quelle vie l’habite? Quels types de liens sociaux s’y tissent et s’y désagrègent?

Ceci étant dit, la forme « méditations » permet beaucoup de liberté à Harel. L’auteur se met de l’avant, il raconte par exemple son passage récent à Tokyo, et discute de références littéraires qui le touchent et lui font penser à la place Émilie-Gamelin, comme l’œuvre d’Hubert Aquin ou le groupe de création littéraire Vice Versa. Ce jeu de références est parfois productif, il attire, fait penser ou choque. Cependant, en contrepartie, le propos devient parfois plutôt trivial. Harel parle de l’épouvantail Richard Florida avec sa classe créative comme enjeu de la compétition entre les grandes villes, du quadrillage de l’espace disciplinaire exposé par Foucault, de la ville globale de Saskia Sassen, tout cela sans réelle profondeur. Ce qui intéresse Harel, c’est moins l’évolution de Montréal du point de vue de l’économie politique, que de celui de la condition de la culture. Et il semble faire preuve d’une profonde ambivalence face à l’avenir culturel de Montréal. La tertiarisation de l’économie est une opportunité qui pourrait se transformer en boîte de Pandore. Montréal est déjà bien placé sur la scène internationale. Elle est un pôle de créativité dans des domaines comme la musique ou le multimédia. Or, comment relier cette créativité au génie du lieu, c’est-à-dire à l’aménagement et l’habitation de l’espace? Plusieurs grands projets ont animé Montréal dans les dernières années. Si Harel semble assez favorable au projet de la cité Angus, il l’est beaucoup moins face à celui du Quartier des spectacles. Il discute aussi du projet avorté de casino dans Pointe-Saint-Charles. Loin d’être foncièrement contre, il croit au contraire que celui-ci aurait pu être une opportunité de créativité et de rencontre. Cette position est pour le moins surprenante, quand on sait que ce projet a été bloqué en partie grâce à l’action de plusieurs groupes communautaires et mouvements sociaux du Sud-Ouest de Montréal.

En somme, les méditations haréliennes se butent à une série de questions abyssales, voire un paradoxe insoluble : comment relier les récits d’en bas et les grands projets culturels ambitieux? Comment ancrer les événements culturels d’envergure dans le génie du lieu? Comment faire de la tertiarisation de l’économie, non pas le triomphe de l’hyperfestif, mais la multiplication des espaces de création? Comment faire de Montréal un espace de rêveries, de mobilité sans but et de créativité? Est-ce même possible? Probablement pas, pas complètement. Car, pour Harel, la culture est essentiellement un espace de tension : « Il s’agit d’envisager la culture comme l’expression pluraliste d’un rapport de forces, d’une zone de tension positive. » (108) En ce sens, la place Émilie-Gamelin est un espace culturel, car elle est n’est pas qu’un espace de représentation pétrifiée elle est aussi « une aire de combat où se joue l’essentiel d’une prise de parole qui n’est pas du semblant. Car quelqu’un perdra, quelqu’un gagnera » (65). L’inaccomplissement, l’inassouvissement, le dysfonctionnement et l’affrontement apparaissent ainsi, dans la perspective harélienne, comme les sources de la narrativité de la vie.

Poster un commentaire

Classé dans Frédéric Mercure-Jolette