Qu’écrire chronique

Critique de Applied Ballardianism: Memoir from a Parallel Universe de Simon Sellars, Falmouth/New York, Urbanomic et Sequence Press, coll. « K-Pulp », 2018, 366 p. (édition électronique Kindle).

Par Simon Labrecque, Montréal

Ah, souvenirs! si vous en foutent! vous m’aiderez pas à rien retenir!… je vais tout perdre! tant pis! vous voulez pas être compromis? vous avez tort!… trois, quatre siècles tout de même, c’est quelqu’un! j’ai des amis là, d’anciens potes, je leur dis : gafe à vos chers souvenirs!… oh, qu’ils me répondent, l’arbre se souvient pas du printemps, ni des grands orages de l’automne, il est défeuillé, et voilà!… c’est tout!… il a plus d’oiseaux, l’arbre parle plus!… vous, Ferdinand, qu’avez plus de douilles, vous avez plus de raison de causer!… vous êtes tel défeuillé vous-même!… silence!… c’est l’hiver m’ami! c’est l’hiver!…

– Mais je les vends dites, mes souvenirs! corniauds! c’est pour bouffer, moi et mes bêtes! moi qu’aimerait tant être anonyme…

– C’est la honte alors!

Louis-Ferdinand Céline, Normance (1954)

 

Le dernier livre de Simon Sellars, Applied Ballardianism: Memoir from a Parallel Universe (Urbanomic/Sequence Press, 2018), éclaire les conditions de sa propre existence. Originaire de Melbourne, Australie, comme son narrateur anonyme, Sellars a exercé plusieurs métiers, dont celui d’écrivain de voyage. Avant son essai-roman de « ballardisme appliqué », il a notamment coécrit un guide Lonely Planet sur les « micro-nations », ces minuscules pays non-reconnus, fondés par des individus sur une plateforme navale abandonnée, une île déserte ou un terrain de banlieue quelconque. Comme son narrateur également, Sellars a été formé en études culturelles (cultural studies) dans les années 1990, et en raison d’une dépression non diagnostiquée, il a interrompu son doctorat qui portait sur l’écrivain britannique J. G. Ballard. Ce dernier est né en 1930 à Shanghai et il est mort en 2009 à Shepperton, en banlieue de Londres, où il vivait depuis plusieurs décennies et où il écrivit notamment The Atrocity Exhibition (1970), Crash (1973), High Rise (1975), Empire of the Sun (1984), Cocaine Nights (1996), Millenium People (2003) et Kingdom Come (2006). Fait singulier, Ballard éleva seul ses trois enfants après la mort subite de sa femme d’une pneumonie foudroyante.

Ballard est une véritable obsession pour Sellars et son narrateur, et les deux ont repris leur doctorat après une pause de plusieurs années, jugée insatisfaisante. Le milieu académique avait beaucoup changé à leur retour. Entre autres choses, les études culturelles y étaient désormais vues comme un artefact, alors que le nom de Ballard était passé dans le langage courant pour désigner un état de société, comme ce fut le cas pour Kafka au milieu du XXe siècle. Si le narrateur ne semble pas en mesure de finir sa thèse à la fin de l’ouvrage, Sellars a bien terminé la sienne en 2008. Cela lui aura pris une décennie pour la transformer en ce texte digeste, Applied Ballardianism, qui joue allégrement avec l’indigestion et l’ingérable, s’émancipant des contraintes de l’écriture universitaire tout en montrant les tours retors de l’obsession livresque anxiogène qui s’invite dans les plus minces replis de l’intimité des lectrices et des lecteurs qui ont le désir chronique d’écrire, voire de ne rien faire d’autre qu’écrire.

La lecture de ce livre risque de provoquer de nombreuses et vertigineuses mises en abyme pour quiconque a tendance à s’identifier à ce qu’elle ou il lit. Pour ma part, j’ai été ramenés, parfois brutalement, à des accidents de vélo dans l’enfance; à un lampadaire qui s’éteignait ou se rallumait lorsque je passais dessous à la fin de l’adolescence; aux milliers de carcasses animales (road kills) qui jonchent les bords des routes australiennes et à la ville de Melbourne visitée à 21 ans; à ma lecture des œuvres de Jean Baudrillard, Paul Virilio et William S. Burroughs dans les mêmes années; aux visites nocturnes de l’Ouvroir, espace créé par le cinéaste Chris Marker dans le monde virtuel de Second Life, au tournant des années 2010; et aux étranges expériences psycho-géographiques que constituent les voyages internationaux effectués en solitaire pour donner une brève conférence dans un colloque plus ou moins savant. Avec Ballard, le narrateur parle souvent d’« affectations profondes » (deep assignments) qui déterminent et sous-tendent nos expériences, et la rencontre, dans le livre, de ces éléments familiers, de ces concordances dérangeantes, m’a convaincu de la puissance de ce trope.

Le livre lui-même porte en bonne partie sur cette expérience de l’identification abyssale, l’auteur ne pouvant s’empêcher d’expérimenter le monde dans lequel il vit à travers le filtre des phrases de Ballard, qu’il connaît par cœur et qui remontent à la surface selon une séquence que le narrateur peine à déchiffrer. Cela le mène à au moins deux reprises chez un psychiatre et je n’ai pu m’empêcher de remarquer que ma lecture a elle-même commencé dans la salle d’attente d’une clinique de médecine familiale. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour que le point final de cette lecture concorde avec une inscription sur une liste d’attente pour accéder à des soins en santé mentale, l’application Espace mieux-être Canada m’indiquant une chute significative des indicateurs de bien-être pour les semaines correspondant à la plongée ballardienne… C’est peut-être l’organisation subtile de l’ouvrage qui, en définitive, permet tant à l’auteur qu’à ce lecteur-ci de se dissocier de la désorganisation du narrateur ballardisant. D’autres connections que celles qui s’enroulent sur elles-mêmes dans une spirale plongeante peuvent finir par être fabriquées… Mais n’est-ce pas littéralement un coup de chance?

Lire ce livre sur mon téléphone « intelligent » créa, en plus de tensions carpiennes, d’autres résonances entre le texte de Sellars, les intuitions de Ballard sur la place de la technologie dans la vie contemporaine et l’expérience de lecture d’Applied Ballardianism. Dans le logiciel Kindle d’Amazon (une compagnie dystopique s’il en est une), une fonction permet d’indiquer combien de temps il reste – si tout va bien – à la lecture de la section que nous sommes en train de lire. Cet outil remplace le réflexe appris du feuilletage des pages pour repérer le prochain chapitre ou le prochain long paragraphe, afin de choisir le bon lieu où s’arrêter, d’anticiper le bon moment pour insérer son signet, en vue de la reprise. Face au décompte numérique automatique, un esprit ballardien s’imagine tout de suite la pression qui peut être ressentie par la personne qui lit, ou encore, une dysfonction fatale du système qui s’arrête, qui s’accélère ou qui sort de ses gonds, en agissant chaque fois négativement sur la santé mentale et physique de la personne qui tient l’appareil dont elle est rapidement devenue dépendante.

L’esprit ballardien est toujours aux prises avec l’indistinction de la mémoire, des impressions de déjà-vu, des cauchemars et des rêves récurrents, de la projection anxieuse, des futurs surannés, du sentiment de mort imminente et de la misanthropie solitaire, avec un œil constant sur l’état catastrophique de la société capitaliste qui favorise et produit à profusion les délitements psychiques comme ceux-là. Saisir cet esprit est sans doute essentiel pour comprendre les temps présents et toutes celles et ceux qui craquent, qui perdent la carte. Sellars fait œuvre utile en en témoignant par l’écriture. (Céline a fait quelque chose de similaire, à mon avis, à tout le moins à partir de Féérie pour une autre fois (1952), en mettant en scène et en monnayant son délire dans une série ouverte de mises en abyme pathétiques et fascinantes.)

Le livre de Sellars est divisé en 104 chapitres, répartis en cinq parties. Fait intéressant, le logiciel Kindle pour téléphone Android permet d’annoter et de surligner des passages jugés importants ou intéressants sans abimer l’objet. Le logiciel compile d’ailleurs ces passages surlignés et s’en sert comme argument de vente dans la présentation des livres, en indiquant qu’un nombre donné d’utilisateurs a surligné un nombre donné de passages dans tel ou tel livre. Pour ma part, c’est au chapitre 13 que j’ai commencé à surligner des passages, anticipant déjà l’écriture de la présente critique pour Trahir – un de mes propres enjeux chroniques; qu’écrire? Il s’agissait d’une phrase dans laquelle le narrateur affirme avec hargne qu’il se voyait replonger dans l’illusion (delusion) adolescente d’être un génie incompris. Or, quelques jours plus tôt, j’avais eu le malheur de relire seul quelques textes extatiques produits à l’âge de 18 ans (Le Miel noir. Libération et illuminations pespectivistes), réalisant leur piètre qualité et déplorant les idées de grandeur qui s’y trouvaient et qui les rendaient inutilisables aujourd’hui – à moins de mettre en scène le recours au texte de jeunesse impubliable, comme le fait Lucien Rebatet au début des Deux étendards (1953), après que Michel ait rencontré Anne-Marie pour la première fois, ou comme le fait Jack Kérouac dans son ultime roman, Vanity of Duluoz (1968), par exemple. Ça résonnait, ce mélange de nombrilisme et de rejet.

La seconde phrase de Sellars que j’ai surligné se trouve au chapitre 28 : « … mais j’étais accro à l’écriture et après mon éjection du monde universitaire je devais lui trouver une autre voie de sortie. » (je traduis) D’où… ceci? Progressivement, mon surlignage devint de plus en plus présent, à mesure que le narrateur délire dans ses périples en Angleterre, en Espagne, aux Pays-Bas, à Tanger, au Japon, dans son Australie natale et dans les îles du Pacifique, dont Guam, Tinian (point de départ des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki) et le complexe de Nan Madol en Micronésie (qui inspira à Lovecraft la cité de R’lyeh dans le mythe de Cthulhu). Ces délires portent surtout sur les complications de l’espace-temps.

Le narrateur de Sellars voit sans cesse des connexions qui lui semblent significatives et signifiantes, mais dont il ne parvient pas à « faire sens » de façon apaisante. Aux prises avec des deuils anciens mais actifs (une histoire d’amour, en particulier) et des obsessions tenaces (les OVNI, la vidéosurveillance, la violence urbaine et les « edgeland » à la frontière des zones industrielles et d’habitation), le narrateur cherche en Ballard une réponse, mais il n’y trouve en vérité que des résonances. Il côtoie et recherche même la violence physique lorsque ses pistes sémantiques s’évaporent ou que ses filons sémiotiques s’emmêlent, croisant d’étranges individus un peu partout sur le globe. En ce sens, le narrateur ressemble beaucoup à Melbourne, selon sa propre description de la ville au chapitre 42 : « Barcelone était un organisme qui savait quand inspirer et quand expirer, régulant son système en vue d’une vie exempte de stress. Melbourne était une victime de crise cardiaque avec des artères bloquées et des voies respiratoires gravement obstruées. » (je traduis)

Malgré la dimension dépressive de l’ouvrage, on y trouve aussi beaucoup d’humour et un élan certain. L’important est d’apporter avec soi quelques ressources pour pouvoir en sortir, ou du moins, pour ne pas être entièrement avalé par les courants les plus sombres qui traversent l’œuvre – à moins qu’on cherche une telle aspiration, une telle affectation profonde! Le risque d’être submergé me semble réel, ici, en particulier dans le climat pandémique qui a laissé plus de traces qu’on aimerait le croire et qui, surtout, ne s’est pas véritablement dissipé, quoi qu’on croit en penser. Cela peut sembler futile, mais l’une des voies de sortie possibles au « ballardisme appliqué » (voie qui n’est pas sans risque, il est vrai), me semble être une certaine forme de nostalgie – en reprenant le titre de l’autobiographie de Simone Signoret, mise en images par Chris Marker : La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, qui est d’ailleurs mentionné par Sellars. Il s’agit de retracer ses territoires, ce qui implique nécessairement certains retours, mais dans l’objectif d’ouvrir plutôt que de fermer le tracé. Pour ma part, j’ai donc revu quelques images de jeunesse, instables et impubliables, plaquées sur une musique de Thom Yorke honorant le souvenir tragique de David Kelly, et captées en Australie alors que se préparait la deuxième guerre du Liban et que Sellars planchait sur sa thèse de doctorat. J’aime croire que ce dernier croise sans le savoir mon objectif, un livre de Ballard à la main, bloquant mon Soleil momentanément sur la jetée de Melbourne.

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