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De Je suis Charlie à Je suis 3143: la grève étudiante de 2015 à partir de la pensée de Pier Paolo Pasolini

Par Julie Paquette, Montréal[1]

La critique du politique faite par Pier Paolo Pasolini s’articule autour de la notion du nouveau fascisme; cette forme inédite qui se consolide dans l’Italie des années 1970. Ce nouveau fascisme met en scène une société basée sur une contestation permanente mais superficielle qui, en trame de fond, engendre un conformisme plus pernicieux que ne l’avait fait le fascisme d’un Benito Mussolini. Le nouveau fascisme, sous couvert d’une contestation de l’ancienne élite, uniformise le citoyen et l’enracine dans une société de contrôle de laquelle il ne sait plus se méfier. C’est le mariage consacré entre le progrès et l’autoritarisme qui met en place une tolérance fallacieuse parce que concédée d’en haut.

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Crédit photo © Guillaume Leroux

La résistance contre cette uniformisation, Pasolini la retrouvait dans le tiers monde. Là où il tourne par exemple, son Carnet pour une Orestie africaine… Sa résistance à lui, il la pratiquait par le pouvoir de scandaliser. Il exhortait aussi la jeunesse italienne à en faire tout autant. Dans son intervention au Parti radical quelques jours avant sa mort, Pasolini, s’adressant à la relève en tant que « marxiste qui vote pour le PCI, et qui espère beaucoup de la nouvelle génération de communistes », exhorte cette jeunesse à demeurer authentique, à ne pas se laisser absorber par le nouveau conformisme de anticonformisme : il faut disait-il « oublier immédiatement les grands succès, et continuer imperturbables, obstinés, éternellement contraires, à prétendre, à vouloir, à vous identifier avec ce qui est autre; à scandaliser; à blasphémer »; à défaut de quoi la logique invisible et implacable du capital aura raison de toute dissidence. « Oubliez immédiatement les grands succès », en nos mots : Oubliez le grand soir. Ou encore : prenez garde à la corruption qui nous attend lorsque l’on cherche trop à se rapprocher du pouvoir.

Mais cette force scandaleuse et ce blasphème auquel fait appel Pasolini possède un revers, un double négatif… et cette thématique de la double potentialité du scandale et du blasphème (à la fois contre le pouvoir, mais potentiellement aussi, participant de sa logique), on la retrouve à plusieurs endroits dans l’œuvre de Pasolini… Il était bien conscient du risque de la récupération possible d’un mouvement, d’un film, d’une poésie ou d’une insurrection, par les autorités… Il était conscient du fait de la capacité de digestion des forces scandaleuses par le pouvoir qui était, et qui est toujours d’ailleurs, sans limite. Le blasphème et le scandale peuvent aussi, parfois, s’avérer être les meilleurs alliés du pouvoir… et c’est à cela qu’il faut échapper, et c’est en cela que la Grève de 2015 est intéressante, et c’est pour cela que Pasolini semble tout à fait à propos.

Mais avant de parler de la Grève, j’aimerais opérer un léger détour afin de mettre la table pour ma démonstration. J’aimerais revenir sur un événement qui a grandement marqué la France cette année. Puisqu’il est question de blasphème, puisqu’il est question du droit de scandaliser, puisqu’il est question aussi, c’est mon hypothèse, d’une transgression qui, au final, parait davantage servir les intérêts du pouvoir capitaliste que d’en ébranler la structure… Je parle de l’attaque contre Charlie Hebdo. On s’en rappelle, il a fallu peu de temps pour que sur les cadavres des caricaturistes, dansent les dirigeants de ce monde. Peut-être d’ailleurs, y avait-il déjà, dans ce journal, quelque chose qui laissait préfigurer une alliance entre les caricaturistes et les autorités, on se souvient notamment du fait que Sarkozy avait défendu Charlie Hebdo lors de l’affaire des caricatures… Ce « Je suis Charlie », scandé dès le premier soir, était d’ailleurs fort intéressant sur le plan de la « stratégie discursive ». N’y avait-il pas là une résonnance singulière avec le « Nous sommes tous américains » que titrait le journal Le Monde aux lendemains des attentats du 11 septembre…?

Je soutiendrai ici qu’il y a un lien entre la réaction orchestrée suite à l’attentat contre Charlie Hebdo et la situation politique au Québec. J’aimerais d’abord porter à votre mémoire que dans la foulée des attentats, Denis Coderre avait « autorisé » les manifestations pro-Charlie en affirmant que le règlement P-6 (règlement issu de la grève de 2012) ne s’appliquerait pas. Exemple éloquent s’il en est un de la fausse tolérance concédée d’en haut (parente du nouveau fascisme). Une manifestation pour la liberté d’expression, autorisée par les autorités. On nageait en pleine dissonance cognitive, mais passons… puisque l’analogie ne s’arrête pas là. Je veux vous parler, bien sûr, puisque cela est le centre de notre propos aujourd’hui, de la grève étudiante de 2015 en l’abordant d’abord sous l’angle de sa répression.

La répression exercée sur les étudiants et étudiantes depuis le début du conflit est sidérante. Si les étudiants semblent avoir appris de la grève de 2012 (je reviendrai sur ses enseignements plus tard), la réaction, elle, est encore mieux organisée… Le gouvernement est plus intransigeant, la police plus répressive et les dirigeants des institutions universitaires frappent à coup d’injonctions, usant du juridique contre le politique, en empêchant toute levée de cours, toute occupation, en criminalisant le mouvement de contestation.

En 2015, la police frappe avec plus de vigueur, et ce depuis les premiers balbutiements de la grève. Cette même police qui, ironiquement, avait apposé le carré rouge sur ses voitures, en signe de protestation contre les politiques d’austérité qui venaient menacer leur fonds de pension et leur retraite. Même si certains y ont vu une opportunité d’alliance entre l’appareil répressif et les étudiants, contre le gouvernement, force est de constater que cela est peu probable (et même peu souhaitable selon moi, mais passons). Or le scénario ridicule auquel nous assistons est le suivant : la police frappe les manifestants anti-austérité avec une matraque où est apposé un autocollant anti-austérité…

Je disais donc, la répression politique s’exerce encore plus férocement qu’en 2012. On se rappelle que dès la première semaine de grève, Naomi Tremblay-Trudeau a reçu une canette de gaz lacrymogène tirée par un policier en plein visage lors d’une manifestation jusque là pacifique dans la ville de Québec. À moins d’un mètre du visage! Si la scène est scandaleuse, la réaction est bien pire. S’est affiché sur les réseaux sociaux le « slogan » « Je suis 3143 », soit le numéro de matricule dudit policier, en solidarité avec ce policier qui « n’a fait que son devoir ». La jeune manifestante n’avait (dit-on) qu’à ne pas aller manifester si elle n’était pas prête à en subir les conséquences.

Et s’il y avait quelque chose en puissance dans le « Je suis Charlie » qui n’avait qu’été déployé dans le « Je suis 3143 »? Et si les forces scandaleuses (en puissance dans Charlie) avaient été récupérées par le pouvoir de manière à ce que la défense de la liberté d’expression soit la liberté d’expression des dirigeants, la liberté d’expression des forces de l’ordre? Le capital déploie une telle capacité de digestion des forces scandaleuses que le mouvement d’appui à la liberté d’expression devient un mouvement de soutien aux forces répressives… On assiste à un reversement complet du sens des mots… Il n’en fallait pas plus pour que l’équation suivante s’impose dans les médias :

Nous sommes tous américains = Je suis Charlie = Je suis 3143

Ou plus précisément :

11 SEPTEMBRE = ATTENTAT CONTRE CHARLIE HEBDO

= MANIFESTATION (OU OCCUPATION)

CONTRE

ISLAM = TERRORISTES = ÉTUDIANTS

S’en était fait : les étudiants furent comparés à l’État islamique et s’est déchainée toute une stratégie discursive visant à disqualifier le mouvement. Quand TERRORISME = action directe = briser une machine distributrice, c’est signe que notre seuil de tolérance à la dissidence est bien faible et qu’il y a lieu de s’inquiéter… Or, tout ce discours ne vise rien d’autre que de légitimer une forme de violence, celle exercée par le haut, par l’appareil répressif, par l’administration de l’Université. Monopole légitime qu’ils disaient… dont on use et abuse… On assiste à un véritable fétichisme de l’ordre.

Un autre fétichisme est aussi présent dans les médias : celui de la Grève étudiante de 2012. On lit dans les journaux des phrases étonnantes du type : « Le mouvement étudiant en 2012 était irréprochable dans son ensemble »; « les étudiants avaient des revendications justes en 2012 »; ou encore, une de mes préférées : « il nous manque un Gabriel Nadeau-Dubois, lui au moins était articulé ». Sérieusement, c’est à se demander si le Québec ne souffre pas d’amnésie collective… Non seulement GND était peint sous les traits d’Oussama Ben Laden (cf. un texte sur Trahir à ce propos), et on lui reprochait de toutes parts de monopoliser l’attention médiatique, non seulement on traitait les étudiants de nombrilistes en leur disant que leurs revendications ne concernaient que leur porte-monnaie, mais on semble aussi avoir oublié les fâcheuses dérives à l’intérieur même du mouvement, où des mécanismes de domination étaient reproduits au sein de la classe militante (et je parle, notamment, des cas d’agressions qui ont été dénoncées par la suite).

Outre les rivalités insipides où j’ai parfois l’impression que certains se complaisent dans un « ma grève est plus grosse que la tienne », j’ai la sincère conviction que la grève de 2015 a beaucoup appris de celle de 2012… La grève de 2015 a une spécificité que je dirais double :

  1. Elle met tout en œuvre pour que ne s’institutionnalise pas un pouvoir autour d’une figure de leader. Elle destitue ses dirigeants sitôt qu’ils tentent de contrôler le mouvement par le haut. En ce sens, elle se méfie du pouvoir autant interne qu’externe.
  2. Son objectif n’est pas circonscrit de la même manière. Là où les étudiants avaient des demandes spécifiques à leur statut en 2012 (contre la hausse des frais de scolarité, pour la gratuité scolaire), en 2015 les revendications concernent l’ensemble de la société québécoise : lutte contre les politiques d’austérité, lutte contre les hydrocarbures, etc. Cette crise étudiante ne vise pas la défense de la condition d’étudiant, elle a la prétention de remettre radicalement en cause le modèle sociétal dans lequel elle prend place.

Cette grève n’a pas de visage.

Sa stratégie est celle de la brèche.

Son expérience est plébéienne.

Pier Paolo Pasolini, la veille de sa mort, affirmait : « [L]e refus a toujours joué un rôle essentiel [dans l’histoire]. Les Saints, les ermites mais aussi les intellectuels, les quelques personnes qui ont fait l’histoire sont celles qui ont dit non, et pas les courtisans et les assistants cardinaux. Cependant, pour être efficace le refus ne peut être qu’énorme et non mesquin, total et non partiel, absurde et non rationnel ». Ce refus semble être la seule alternative devant ce nouveau fascisme, devant Chronos, le dieu du capital chronométré qui nous assomme à coups de redditions de comptes et qui dévore ses propres enfants…

Au Québec, historiquement, ce refus avait un nom : le Refus global, aujourd’hui, il prend un visage impétueux tout droit inspiré de cet esprit pasolinien : FUCK TOUTE. Nous ne serons pas les collaborateurs d’un système qui cherche à nous récupérer. Nous préférerions ne pas.

I would prefer not to.

Bien sûr ce FUCK TOUTE peut lui aussi être récupéré par le pouvoir. Ce n’est pas d’hier que les échos libertaires servent le jeu du Capital. Mais cela ne vient aucunement disqualifier le geste en lui-même. Il faut se méfier de notre propre instrumentalisation, mais cela ne veut pas dire de collaborer plutôt que de refuser radicalement. Pasolini avait développé une éthique à ce sujet : l’éthique de l’abjuration. Il écrivait dans son Abjuration de la Trilogie de la vie :

Je pense que, avant de s’exprimer, on ne doit jamais, en aucun cas, craindre une instrumentalisation par le pouvoir et la culture. […] Mais je pense aussi qu’après il faut saisir clairement, jusqu’à quel point on a été instrumentalisé, éventuellement, par le pouvoir intégrateur. Et alors, si notre sincérité ou notre nécessité ont été asservies ou manipulées, je pense qu’il faut avoir carrément le courage d’abjurer.

Pasolini, « Abjuration de la Trilogie de la vie », 1975

11198839_10155545076875074_768275026_nLe FUCK TOUTE n’en est pas encore là. Quand les casseroles se sont transformées en BBQ des voisins, convoqués par le gouvernement libéral, nous étions oui, en pleine récupération (cf. un texte sur Trahir à ce propos). Le FUCK TOUTE n’en est pas là. Il ne fédère pas autant, il est vrai. Mais il est chargé d’un sens auquel il faudrait prêter l’oreille. Et pour ce faire, il faut passer par-dessus le premier scandale bourgeois d’un usage vernaculaire de la langue et se rappeler que l’utilisation des sacres comme rhétorique dénonciatrice n’est pas chose nouvelle au Québec (cf. « Un coup de matraque, ça frappe en tabarnak » (1971)). Ensuite, il faudrait écouter l’absence d’alternatives qu’offrent les politiques néolibérales et comprendre comment ce FUCK TOUTE est un pied de nez à la TINA (There is no alternative) de Tatcher. Devant l’indécence du gouvernement qui s’octroie des hausses de salaires, devant la caste grassement rémunérée, devant cette stabilité d’emploi qui n’est que fausse promesse, devant cette retraite qui ne sera que mirage demain, on s’étonne que la génération de précaires en devenir s’indigne, s’insurge… Pourtant, c’est dans la rue qu’elle crie FUCK TOUTE et non pas chez elle, dans son salon devant la télé. Et pourtant, elle lutte.

Plusieurs auraient voulu que le récit de la grève porte le titre de Chronique d’une mort annoncée… On fut prompt à affirmer que la grève sociale n’aura pas lieu. Mais demain, c’est le premier mai et aux dernières nouvelles, plus de 800 groupes communautaires seront en grève, partout à travers le Québec, et pas seulement dans les grands centres urbains. 800! Et ce, sans mot d’ordre des grandes centrales syndicales. Il faut croire que l’autonomie, dans ce cas, semble porter fruit.


Note

[1] Ce texte est une version légèrement remaniée d’une conférence qui a été prononcée le 29 avril à l’Université du Québec à Montréal dans le cadre de la table ronde « La grève étudiante : stratégies discursives et discours politiques » organisée par le CRIDAQ à laquelle ont participé aussi Marc-André Cyr, Dominique Leydet, Ricardo Peñafiel et Joseph-Yvon Thériault.

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Entretien avec Lawrence Olivier sur le climat à l’UQAM

Entretien réalisé pour Trahir par Simon Labrecque et René Lemieux le vendredi 24 avril 2015, avec Lawrence Olivier, professeur au Département de science politique de l’Université du Québec à Montréal[1]

Après plusieurs semaines de grève à l’UQAM, quel est le climat à l’université?

Pour vous donner une idée du climat actuel, il y a un groupe d’étudiants à l’UQAM, de notre département, qui essaie de renouer les ponts avec les professeurs, créer un lieu où on peut échanger entre nous. On a eu une première rencontre, et puis la chose qui est ressortie le plus de cette rencontre – peu de choses, mais la chose qui est ressortie le plus de cette rencontre c’est qu’à l’UQAM, maintenant, il n’y a personne qui est capable de se parler sur un ton normal. Tout le monde crie après tout le monde, tout le monde est énervé, le ton est très, très élevé. Tout le monde est agressif. Donc ça, c’est un peu le climat anormal. Ce qui n’était pas le cas avant, parce que l’UQAM a toujours été plus collégiale, et les étudiants ont toujours participé aux différentes instances, tout le temps. On a toujours eu des échanges – pour l’essentiel, à mon avis, toujours très bien. Mais depuis l’arrivée du nouveau recteur, et possiblement du nouveau gouvernement, on sent qu’il y a une volonté très claire de « mettre de l’ordre ». Mettre les choses en ordre, et que les gens à l’Université du Québec à Montréal se comportent comme les gens se comportent dans les autres universités. Autrement dit, ce qu’on veut faire – le sentiment de plusieurs, pas de tous – c’est qu’on aimerait que l’UQAM soit une université comme les autres. En ce sens là, il y a des mesures à prendre, et parmi les mesures à prendre, il faut casser entre autres le mouvement étudiant. Ce n’est pas la première grève à l’UQAM, ce ne sera possiblement pas la dernière puisqu’à l’automne ça risque d’être assez chaud, mais ça s’est toujours réglé à l’amiable, on a toujours trouvé une solution. Et là, pour la première fois, l’université se montre très intransigeante. On se rappelle du ministre de l’éducation qui a dit « expulsez-en un ou deux par jour, ça va se régler… » et on a l’impression que l’UQAM a pris ça au mot! On est rendu à vingt-deux expulsions, et non plus à neuf, parce qu’il y a eu une intervention musclée de la sécurité et de la police et ils ont arrêté 13 personnes de plus, qui sont aussi menacées d’expulsion de l’université, en plus d’être amenées en cour, pour non-respect de l’injonction. Vous savez que l’UQAM est judiciarisée maintenant, il y a une injonction qui nous interdit de faire des levées de cours, et possiblement de se promener masqué à l’UQAM (je pense que oui, je ne suis pas sûr). Il y a vingt-deux expulsions et c’est la semaine prochaine qu’ils passent devant le comité disciplinaire.

Les revendications étudiantes ont-elles changé au cours des dernières semaines?

La grève, ce n’était pas du tout sur les expulsions. Les premières expulsions ont fait en sorte qu’il y a eu une mobilisation beaucoup plus forte autour des expulsions parce qu’il n’y a pas unanimité, bien entendu, mais il y a un consensus fort à l’UQAM de personnes – professeurs, étudiants, membres du personnel – qui s’opposent aux expulsions. Clairement. Même si 200 professeurs ont signé la lettre d’appui au recteur, ce n’est pas énorme par rapport au nombre de professeurs de l’UQAM. Il y a une forme de consensus général contre les expulsions, d’abord parce que l’université n’a pas suivi ses règles, comme l’ont montré nos collègues du département de droit qui ont soulevé six points de droit qui n’ont pas été respectés, y compris nos propres règlements d’expulsion : pas de droit à une défense pleine et entière, des charges, des délais… Sauf une, une expulsion qu’ils vont possiblement réussir à faire pour des raisons administratives, parce que c’est un étudiant de notre département qui avait déposé une demande de prolongation pour sa maîtrise, qui a été accordée par le département, et le rectorat l’a refusé.

 

Est-ce qu’une telle situation avait déjà eu lieu?

Ça fait des années que je suis ici, des demandes de prolongations j’en ai vu jusqu’à quatre de suite et ça n’a jamais été refusé… Je n’ai jamais vu ça de ma vie. Je sais qu’il y a eu des cas où c’était vraiment limite, quand tu es rendu à la quatrième demande de prolongation, c’était limite. Mais je n’ai jamais vu quelqu’un être expulsé pour ça.

Pour revenir sur la question du climat : quand le département a dit « parfait, demande de prolongation acceptée », on a reçu une lettre de la vice-rectrice nous disant que « non, non, non, vous ne respectez pas les… », alors le directeur a réécrit en disant « bien non, suivant les règlements de l’UQAM, il a le droit ». Alors il a reçu une lettre l’accusant de ne pas savoir lire, qu’il ne comprend pas le règlement et tout, sur un ton dont je parlais au départ, un ton à mon point de vue assez agressif. Il n’y a pas de collégialité là, c’était : « la décision est prise ». Il y a un consensus très fort contre les expulsions, ça c’est assez clair. Mais si les expulsions se poursuivent, on a l’impression que la grève va se poursuivre. L’été c’est plus difficile, parce qu’il y a moins de monde…

 

Quelle est l’ambiance chez les professeurs sur la question de la grève?

Je dirais que le département est divisé en deux, pour l’essentiel, si on veut caricaturer : il y a ceux qui sont franchement contre les revendications étudiantes, qui en ont ras-le-bol. Ce ne sont pas tous des gens qui sont contre les étudiants a priori, mais il y a un peu un ras-le-bol, parce qu’il y a eu des réactions… Puis il y a ceux qui sont plutôt favorables, mais avec des nuances. Il y a toutes sortes de nuances à faire. Donc, même parmi ceux qui sont contre, la plupart sont respectueux de la levée des cours, parce que personne ne cherche le conflit. Il y en a peut-être deux ou trois, peut-être quatre, qui cherchent le conflit avec les étudiants, donc qui donnent des cours avec des agents de sécurité, là où des étudiants sont bousculés, ça finit toujours un peu mal. Mais pour l’essentiel, le département est divisé.

 

Et au niveau de la nouvelle situation? Au début, c’était l’austérité, maintenant la décision du recteur, comme si on ne reconnaissait pas aux professeurs une compétence pour prendre des décisions sur ce qui devrait les regarder.

Sur ce cas-là de maîtrise, c’est arrivé une fois – il faut être honnête, c’est arrivé une fois –, ce que tu dis m’apparaît assez juste. Ce n’est pas dit sur ce ton-là, « l’incompétence », mais c’est dire qu’il y a des instances à l’UQAM, dont le conseil académique, qui règlent ce genre de problèmes, et le département règle la question – c’est le département, à ma connaissance, qui a toujours réglé les cas de prolongations. Les cas académiques, c’est réglé par les professeurs. L’académique, c’est normal, c’est nous qui réglons ça, on a supposément la liberté académique… Là c’est la première fois que je voyais une intervention du rectorat dans des questions comme celles-là. Alors on est un peu surpris, plusieurs sont sous le choc, y compris ceux qui sont contre les étudiants. Beaucoup de gens qui étaient contre la grève, tout ça, bien les expulsions, le cas de l’étudiant à la maîtrise, là par contre, ça les énerve beaucoup, parce que c’est une ingérence politique.

 

Est-ce que les professeurs arrivent à mettre de la pression sur l’administration?

Bien, nous c’est difficile dans notre département parce que l’origine du conflit vient de collègues de notre département. Voyez, ce qui a lancé l’huile sur le feu, c’est la lettre publiée dans Le Devoir. Ça a créé beaucoup, beaucoup de tensions dans notre département. Il y en avait déjà des tensions, de l’intimidation et tout, mais là, ça… Même parmi les gens qui ont signé cette lettre, on ne leur avait pas tous dit qu’elle serait publiée dans Le Devoir. Ils se sont retrouvés avec leur nom dans Le Devoir, ils ont été un peu surpris… Donc, notre département est très tendu, déchiré, la vie n’est pas facile. D’autant plus que – je me permets de glisser un peu –, d’autant plus qu’avec l’arrivée de la nouvelle compagnie de sécurité, là on apprend des choses un peu troublantes. Par exemple, il y aurait deux cas d’agressions sexuelles sur des étudiantes, c’est-à-dire que certains en profitent pour faire des attouchements sur des étudiantes lorsqu’il y a de la bousculade et tout… Il y a des cas d’intimidation, ça c’est clair. C’est documenté. Moi, une de mes étudiantes est victime de profilage, d’intimidation, les agents de sécurité la connaissent par son nom, on lui a dit « ne va pas là, ne fais pas ça », alors ça c’est des cas typiques. Donc, et ça les collègues ne le savent pas, et quand on en parle ils sont aussi étonnés, ça les choque aussi beaucoup, ça a été discuté la dernière fois à notre réunion informelle entre professeurs et étudiants. Le cas des agressions sexuelles, il y a très peu de gens qui le savent. Et pourtant, c’est documenté. Il y a des étudiantes qui sont capables de dire « oui, moi ça m’est arrivé. » Alors, je ne sais pas quoi vous répondre en ce moment…

 

Ressentez-vous une intensification de la sécurité?

Vous dites! Une intensification… ils sont allé chercher des videurs de bars! La moyenne quand ça brasse, pas ceux que vous voyez aux entrées, quand ça brasse ils ont une couple de gars, 6’6’’, 285 ou 260 lbs., ils attendent l’autre bord des portes et ils attendent juste que ça brasse. Puis comme la loi canadienne a changé – vous le savez, maintenant il y a des arrestations citoyennes – et donc ils ont le droit d’arrêter. Eh oui, ils ont le droit d’arrêter des gens, et c’est ce qu’ils font. Et maintenant, ils ne font pas juste arrêter. Ils tiennent systématiquement des propos racistes, des propos sexistes, il y a des agressions sexuelles, ils humilient… il y a des humiliations qui sont faites entre eux, quand ils arrêtent quelqu’un, ils se mettent à plusieurs et humilient les étudiants – des étudiantes, plus souvent qu’autrement. Et il y a des coups qui se donnent. Jamais, jamais, jamais un étudiant a frappé un agent de sécurité. Jamais. Même pas poussé. Les étudiants se font pousser, ils se font mettre dans le mur, là de temps en temps ils mettent la main pour se protéger, mais il n’y a aucun étudiant qui a frappé un agent de sécurité. Parce qu’il va être en prison. La preuve, c’est qu’il y en a un qui est en prison parce qu’il a lancé des serpentins, je ne sais pas quoi… Donc voilà, c’est ça le climat en ce moment. Et c’est loin d’être réglé. Je vous le dis franchement : c’est loin d’être réglé, si ça se règle.

 

Et qu’est-ce que vous pensez du port du masque?

Bien moi je n’ai aucun souci avec le port du masque parce que nos étudiants sont judiciarisés. Et comment se fait-il que des agents de sécurité connaissent le nom des étudiants? L’une de mes étudiantes, quand l’agent l’a intercepté, il l’a nommé par son prénom et son nom de famille, lui a dit « ne fait pas ça ». Alors, de notre côté, il n’y en a pas de « peur »… Il y a quelques collègues qui ont peur pour rien, parce que jamais il n’y a eu des menaces, de l’intimidation verbale envers aucun professeur. J’ai assisté à des levées de cours : ils se sont installés devant, ils n’ont pas dit un mot. C’est un autre étudiant, non masqué qui a parlé. Il a simplement dit « madame, vous levez votre cours, sinon je ne bouge pas. » Elle a dit « je vais appeler la police. » Il a dit « je ne bouge pas. » Les étudiants dans la classe sont sortis. C’est tout. D’aucune façon l’étudiant masqué a dit un mot.

Les étudiants sont judiciarisés, ils sont passibles de peines criminelles… Dossier criminel, impossibilité de voyager, et tout, alors ils portent des masques. La question du masque, c’est un faux prétexte. Comme le dit un collègue, c’est un épiphénomène qui est sans intérêt et sans importance. Mais il faut se poser la question, parce qu’on le sait bien que c’est ce qui tourne dans les médias. On a eu cette discussion avec des étudiants et des collègues et on est deux à avoir dit qu’ils étaient judiciarisés. Quand est-ce qu’ils ont frappé quelqu’un, qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils n’ont jamais frappé personne. Donc ça a été discuté, puis d’ailleurs moi j’insiste : jamais ces gens là ont fait quoi que ce soit qui pourrait être une intimidation verbale ou physique à qui que ce soit. Alors la question des masques, modérez vos transports.

 

À quel moment peut-on situer le changement dans le climat? Vous avez dit depuis le nouveau recteur. Est-ce que c’est aussi relié à ce qu’on a appelé la facultarisation, ou bien à d’autres changements qui ont eu lieu auparavant?

Pour moi, c’est sûr que la facultarisation n’aide pas, bien sûr, ça a changé un peu nos habitudes, nos pratiques à l’UQAM. Mais pour moi ce n’est pas là l’événement important. Je pense que c’est un tout : l’arrivée du nouveau gouvernement, le climat maintenant à propos de ceux qui exercent le pouvoir; ils l’exercent de plein droit, sans nécessairement avoir à discuter ou à débattre avec les autres. Or ce que ça fait dans un milieu comme le milieu universitaire, où la collégialité était un peu la norme, même si ça ne fonctionnait pas parfaitement, il y avait un peu cette norme là. Et ça, ça a brisé toute cette collégialité. Donc, le nouveau recteur qui est associé au gouvernement libéral qui veut mettre de l’ordre, qui veut que les choses se passent bien, le gouvernement conservateur qui change les lois qui fait que maintenant il faut que les choses se passent dans l’ordre, bien tout ça, puis la dérive sécuritaire – et ça aussi c’est un élément important, cette fameuse dérive sécuritaire. Maintenant, peu importe ce que tu fais, tu as l’impression que tu peux être accusé pour terrorisme… Bien évidemment, ça a jeté le système à terre, ça crée un climat d’insécurité, et les gens maintenant se trouvent dans l’obligation de se défendre et de se protéger. On est tous un peu dans cette situation-là de se protéger, de se défendre… Donc je dirais que c’est à la fois interne et externe.

Il y a un climat en ce moment, dans le cas des négociations, de tout ce qui est négociation, dans les syndicats, c’est extrêmement mal vu. Vous savez que le Sétue négocie, nous négocions, le syndicat des employés a négocié avec des nouvelles conventions qui étaient vraiment mauvaises pour eux, ça leur coûte plus cher, ils ont perdu des avantages, ils perdent des droits… Tu sais le climat, on parle aux secrétaires et c’est le même climat. Ils sont tous fâchés, la plupart sont fâchés : ils ont un contrat de travail, une convention collective, où ils perdent de l’argent. C’est-à-dire qu’ils doivent payer, pour ceux qui ont les plus hauts salaires, jusqu’à 800$ de plus pour leur fonds de retraite. Et pas d’augmentation de salaire, plus une augmentation de la charge. C’est ce climat là, je dirais, qui crée des tensions. Et, tu sais, les gens d’autorité, ils l’exercent leur autorité…

 

En termes de sortie de crise, vous disiez qu’il y a des tentatives de rapprochements, avez-vous senti des résultats?

Zéro résultat. Ça a commencé depuis longtemps, on a même fait une rencontre informelle entre professeurs pour se parler un peu, dire ce qui se passe… Zéro résultat. Il n’y a rien de changé. Mais on loue les efforts… Les étudiants ont fait des efforts, ils ont fait l’effort, mais ils ont été tout de suite instrumentalisés. On leur a enlevé l’agenda. Au départ, les étudiants avaient un agenda : ils voulaient rencontrer les professeurs, après ça la faculté. La faculté les a appelé, leur a dit « vous nous rencontrez d’abord, puis après ça vous rencontrez les professeurs. » Donc ils ont perdu même le contrôle de leur agenda. Et ça a été fait de façon autoritaire : ça n’a pas été de dire « oui, on aimerait ça… » Ils on dit : « la salle est réservée, vous rencontrez les gens de la faculté, et nous choisissons les gens que vous allez rencontrer. » Les étudiants avaient choisi des gens, qui étaient partout dans le département, peu importe la tendance, pour et contre… On leur a complètement enlevé l’agenda. Alors il ne se passe rien. Les étudiants sont découragés, tout le monde est découragé… Ils font quelque chose puis toute l’initiative, on leur enlève. Donc c’est pour ça que je vous dis : avec zéro résultat.

 

C’est comme une tentative de sape systématique, qui vient du haut…

H.Bosch, Die Hoelle, Ausschnitt - H.Bosch / Hell, Detail / Ptg./ C15/16th - J. Bosch / L'Enfer / DetailBien oui, c’est-à-dire qu’on veut contrôler tout ce qui vient. Ce dont les étudiants se plaignent souvent c’est l’instrumentalisation. Quand ils font une démarche, la première chose qu’on entend le lendemain, c’est le recteur qui dit « oui, on a rencontré les étudiants, puis les étudiants sont mécontents… » C’est pas ça du tout qui s’est passé. Quand ils ont rencontré le recteur, c’est pas que les étudiants étaient mécontents – des mécontents de la grève –, c’est pas ça, c’est des étudiants qui sont dans la grève! Mais ils veulent trouver, recréer des liens, essayer qu’on se parle, qu’on tienne un langage plus poli, qu’on arrête avec les masques… D’ailleurs, l’association étudiante a fait des démarches auprès des masqués en disant « attention », et maintenant, plusieurs l’ont enlevé, mais certains le gardent… Alors, tout ça… mais jamais, jamais on parle de ça. On ré-instrumentalise ça : « les bons étudiants font des démarches, viennent nous voir et se plaignent… » C’est pas vrai, c’est pas ça qui s’est passé. Alors, vous voyez, ils perdent l’agenda, ils perdent le contrôle de ce qu’ils veulent faire. Nous sommes plusieurs a leur avoir dit, puis ils sont fâchés, mais qu’est-ce que vous voulez qu’ils fassent? Eux ils disent « il faut faire quelque chose », ils le font, c’est très bien. Mais là on est plusieurs professeurs maintenant à vouloir débarquer de ça. Parce qu’on sent que c’est nous maintenant qui sommes instrumentalisés à travers ça. On entend « ouais, il y a des professeurs qui rencontrent… » Oui, mais ce n’est pas pour ce que vous dites. Alors moi, la dernière fois, j’ai dit : « pas sûr ». Puis une collègue a dit « pas sûre, je me demande ce que je viens faire ». Nous sommes restés. Mais… pas sûr qu’on va y aller une deuxième fois. Ça donne zéro.


Note

[1] Lawrence Olivier a écrit de nombreux livres, notamment Le savoir vain : Relativisme et désespérance politique (Liber, 1998), Contre l’espoir comme tâche politique. Suivi de Critique radicale : Essai d’impolitique (Liber, 2004), et Détruire : la logique de l’existence (Liber, 2008). Son dernier livre, Suicide et politique. La révolte est-elle honorable? est paru chez Liber en 2014.

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Le procès de l’absence

Par Alexandra Croze | texte publié sur la page Facebook de l’auteure

Mercredi soir [15 avril 2015], un jeune se fait arrêter à l’UQAM. Ce sont des agents de sécurité de l’université qui l’ont interpelé et une dizaine de flics qui seraient venus le chercher. Il y avait une réunion, deux camarades sont sortis fumer une clope, mais celui-là ne reviendra pas. Et il ne reviendra pas de sitôt.

sans-titre

Un juge avec un bâton.

Vendredi après–midi [17 avril], après une longue plaidoirie grotesque sur la question de sa remise en liberté, le juge en est venu à la décision de le garder en détention jusqu’au procès. On a d’abord jugé que sa mère ne serait pas en mesure d’encadrer quelconques conditions de sursit à la maison pour son fils de 20 quelques années, sans antécédents judiciaires, de par sa seule condition d’être femme célibataire? Ensuite, c’est d’opinion publique dont il a été question. Ce serait, selon ses dires, toute la confiance de la population du Québec envers le système de justice qui pèserait sur le dos de mon ami. Son cas à lui seul, dans les circonstances, toujours selon le juge, permettrait de calmer le jeu. Quant à la couronne, la procureure a manifesté son intention de demander l’emprisonnement.

L’arrestation ainsi que la détention préventive de notre camarade est arbitraire, ses accusations sont criminelles, mais le procès est politique. La confection d’une opinion publique par les médias de masse tout comme les lois spéciales comme les injonctions tant invoquées par le juge sont de vraies armes du pouvoir qui servent à maintenir le statu quo et écraser la légitimité de nos moyens d’action. En fait, selon le juge, ce procès est la suite normale des choses depuis le lancement de cette grève étudiante de 2015, après le déferlement des arrestations de masse, des blessé-es, du profilage, des injonctions, de la résistance, maintenant vient le tour de la première tête de serpent coupée. Et il a pris le soin de bien nous mettre en garde, nous autres dans la salle, les autres prolos qui devraient se sentir chanceux de ne pas être au banc des accusés ce jour-là, que tout devrait rentrer dans l’ordre maintenant, grâce à ce jugement de refus de remise en liberté, grâce à la détention carcérale de mon pot. What the fuck!?

Plusieurs camarades sont venus offrir leur support à l’étudiant accusé. C’est bien. Mais j’ai bien l’impression qu’il nous faudra faire beaucoup plus. J’insiste sur le fait qu’on est déjà «chanceux» d’avoir eu vent de son arrestation rapidement, car s’il n’y avait pas eu une autre personne à ses côtés, notre ami se serait fait arrêté sans le moindre bruit. La personne en question, accablée de plus d’une dizaine de chefs d’accusation, aurait pu être n’importe qui. Ça aurait pu être n’importe quel étudiant-e de l’UQAM – ou pas – ayant pris part à cette grève, tentant de faire respecter les mandats de grève. Je ne le dirai jamais assez, notre légitimité à combattre ce système, seul-es nous-même pouvons nous l’accorder. C’est bien un délit d’opinion politique qui est réprimé ici et tous les jours sur nos lignes de piquetage, c’est parce qu’on croit en la légitimité de notre grève et de nos moyens d’action politique qu’on nous matraque, qu’on nous dénigre toute voix, que les médias nous traînent dans la boue, qu’on nous emprisonne, qu’on nous oublie, qu’on nous trahit. La détention de l’étudiant – appelons-le absent – a été imposé pour des raisons purement politiques, sans vrai rapport avec une infraction quelle qu’elle soit, sans quoi nous serions des centaines de plus derrière les barreaux actuellement.

La couronne n’a pas hésité à recourir aux termes galvaudés par les médias de masse sur le thème, l’accusé parce qu’il est étudiant gréviste se fait amalgamer à un «leader», «un protagoniste» des «groupuscules masqués» dont on connait bien la «violence et l’intimidation» groupuscules comme ceux de «l’AFESH» et «la défirme» (comprendre la déferle) dont les membres sont des types «extremix» (sic) et «anarchiques» (sic).

Encore une fois, le droit individuel prime sur le droit collectif. Le juge n’est pas le seul agent partial dans cette triste histoire, nos universités et les scabs en recourant aux armes du pouvoir politique comme la cour, la police, affirment ne plus reconnaître les instances d’assemblées démocratiques et, en évinçant tout débat politique au sein de leur communauté, nos universités partent une fois de plus sur une dérive autoritaire.

En attendant, nous sommes absents.

En 2012, dans le temps des injonctions, il y a eu le procès de GND, qui a fait rallumer une brèche. Aujourd’hui on s’attaque à une personne quelconque, sans crédibilité médiatique, voire même sans capital militant, jugeant que son audace est trop contagieuse parmi les poches de résistance… serons-nous digne d’une telle réputation?

On nous dit qu’il faut que ça cesse. C’est le moment de faire entendre la petite voix dans nos cœurs qui rétorque à la raison : essayons!

Plusieurs d’entre nous criaient récemment «an injury to one is an injury to all», faisons en sorte que ça compte.

D’autres textes de soutien à l’étudiant sont disponibles sur le blog « Groupe de soutien ».

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Chronologie d’un bras de fer: la grève à l’UQAM

Tract sans signature distribué lors du rassemblement du 24 avril 2015 contre les expulsions politiques à l’UQAM.

À tous ceux et toutes celles qui souhaitent comprendre la généalogie de la crise actuelle à l’UQAM, et saisir la réalité des levées de cours telle que l’ont vécue plusieurs personnes qui y ont participé au cours des dernières semaines, voici une (relativement) brève chronologie des événements à partir du déclenchement de la grève à l’UQAM.

16 mars : Déclenchement de la grève à l’Association facultaire étudiante des Arts (AFÉA).

20 mars (vendredi) : À la veille du déclenchement de la grève de plusieurs associations facultaires, l’administration annonce les convocations de 9 étudiant-e-s auprès du comité de discipline. Le même jour, René Delvaux apprend que son dossier a été fermé, sans l’accord de son directeur de maîtrise, du directeur de son programme et du vice-doyen de la faculté. Ces procédures enfreignent le règlement 2 et la politique 25 de l’UQAM. Justine Boulanger, première convoquée et seule déléguée étudiante au Conseil exécutif, siège également avec René Delvaux au Conseil d’administration de l’UQAM. En ce sens, la comparution de Justine devant le Comité exécutif, initialement prévue pour le 27 mars, soit une semaine avant les autres étudiant-e-s, aurait éliminé de facto la seule représentation étudiante du comité, laissant l’ensemble des autres personnes visées seules devant un comité essentiellement composé par la haute direction, juge et partie. De plus, les actions pour lesquelles ces personnes sont convoquées (notamment des levées de cours et des manifestations internes) regroupaient toutes plusieurs dizaines de personnes, mais seules 10 personnes sont ciblées. Certaines de ces actions remontent à 2013 et leur utilisation la veille du déclenchement de la grève démontre la volonté de l’administration de casser la grève en faisant craindre des représailles aux personnes qui participeraient aux activités normales d’une grève.

Cette répression politique est une atteinte grave à la démocratie étudiante, au droit de grève, au droit d’association et à la liberté d’expression. En s’attaquant directement à certains-es étudiants-es, l’administration de l’UQAM bouleverse des vies (précarisation, isolement et pertes d’emploi); vies qu’elle instrumentalise afin de menacer l’ensemble des membres de la communauté qui s’impliquent politiquement dans l’université. Cette campagne de peur doit être dénoncée. Les expulsé-e-s ont d’ailleurs reçu l’appui de l’ensemble des associations facultaires, du SPUQ, du SCCUQ, du Conseil académique facultaire de politique et droit, du département de sciences juridiques de l’École des médias, ainsi que de nombreux autres organismes extérieurs à l’UQAM.

23 mars : Déclenchement officiel d’une grève reconductible à l’Association facultaire étudiante des sciences humaines (AFESH), à l’Association des étudiants et des étudiantes de la Faculté des sciences de l’éducation (ADEESE) et dans les modules de la faculté de sciences politiques et droit; ainsi que d’une grève jusqu’au 2 avril à l’Association facultaire des étudiant-e-s de langues et communication (AFELC). Deux nouvelles compagnies de gardien-ne-s de sécurité, Garda et Gardium apparaissent sur le campus. Malgré le fait que les levées de cours se déroulent dans le calme, des gardien-ne-s de sécurité suivent toutes les personnes qui effectuent les levées de cours, prennent des notes et filment leurs faits et gestes. Des gardien-ne-s filment également les chargé-e-s de cours et professeur-e-s qui, devant le très faible nombre de personnes présentes en classe et les levées de cours, décident de ne pas donner leur cours. Les agent-e-s de sécurité leur mettent ainsi de la pression pour qu’ils et elles donnent leur cours malgré ces conditions. Plusieurs étudiant-e-s commencent à être suivi-e-s dans tous leurs déplacements à l’UQAM, même lorsque les levées de cours sont terminées et des gardien-ne-s circulent en tout temps autour des locaux des associations modulaires en prenant des notes.

27 mars : Rassemblement solidaire de plus de 300 personnes à la Place Pasteur, devant les bureaux du rectorat, contre les expulsions et suspensions pour des motifs politiques. Les convocations sont reportées au plus tôt au 24 avril.

30 mars (lundi) : Début de la grève à l’Association étudiante du secteur des sciences (AESS) jusqu’au 2 avril. Blocage des pavillons du campus central contre les expulsions et la répression politique à l’UQAM. L’UQAM demande la journée même une injonction pour empêcher toute activité qui perturberait de quelque manière que ce soit le cours normal des activités de l’université. Les associations facultaires en sont avisées vers 23h. On peut ainsi supposer que l’injonction était déjà prête et que l’UQAM n’attendait qu’un prétexte pour en faire la demande.

1er avril (mercredi) : Suivant une audience survenue le lendemain après-midi, le juge Mongeon, de la Cour supérieure, a rendu une décision le 1er avril. L’injonction est accordée à l’UQAM et est applicable dès le lendemain. Celle-ci touche cinq associations étudiantes facultaires, ainsi que chacun-e de ses exécutant-e-s, le SéTUE (syndicat des employé-e-s étudiant-e-s) et toute personne inconnue se trouvant à proximité de l’UQAM.

Elle vise à empêcher toute activité de perturbation, militante et politique, au sein et à proximité des murs de notre université. Plus exactement, ces activités concernent toute levée de cours, manifestation, ligne de piquetage, blocage ou tout autre dérangement de l’enseignement ou de la recherche au sein des murs de l’UQAM ou dans un périmètre extérieur de moins de deux mètres de ceux-ci.

2 avril : Manifestation nationale contre l’austérité et les hydrocarbures à Montréal. Le SPUQ (syndicat des professeur-e-s et maîtres de langues) est en grève pour une journée et distribue du matériel d’information contre la répression politique à l’UQAM, en solidarité avec les expulsé-e-s. Durant les levées de cours du soir, une personne est poursuivie par une gardienne de sécurité jusqu’à l’extérieur de l’UQAM, est arrêtée en pleine rue, puis détenue au Centre sportif pendant près de deux heures, avant d’être livrée à la police. La gardienne affirme qu’elle aurait ainsi procédé à une « arrestation citoyenne ».

3 avril au 6 avril : Congé pascal. Le 6 avril, malgré l’injonction, l’AFESH reconduit à forte majorité la grève, qui devient une grève générale illimitée.

7 avril (mardi) : Un déjeuner-rassemblement est organisé devant les locaux de l’AFESH, de l’AFESPED et de l’AFEA le matin. En raison de l’injonction, les levées de cours changent de forme : quelques personnes identifient les cours qui se donnent malgré la grève, font un message d’information à la classe qui rappelle le mandat de grève et invitent les personnes à respecter la grève et à quitter volontairement la classe. Dans les quelques cas où le cours se poursuit, des personnes masquées (afin d’éviter d’être accusé-e-s d’outrage au tribunal ou de subir des sanctions disciplinaires de l’UQAM) se rendent dans la classe et empêchent la tenue du cours en faisant du bruit. La même stratégie est répétée pour les cours de l’après-midi et du soir. Durant la journée, la direction de l’UQAM envoie un message au syndicat des professeur-e-s et au syndicat des chargé-e-s de cours, dans lequel elle indique qu’il n’y aura pas de reprise rémunérée des cours et que tou-te-s les responsables de cours sont tenu-e-s de dispenser leur cours, peu importe le nombre de personnes présentes (dispositions contraires aux conventions collectives de ces syndicats).

8 avril (mercredi) : Les gardien-ne-s de sécurité semblent avoir désormais reçu la consigne d’intervenir physiquement pour empêcher la levée des cours. Alors que des personnes masquées et non-masquées tentent de lever les quelques cours qui se donnent malgré les tournées d’information, des gardien-ne-s de sécurité leur bloquent l’accès aux salles de classe, tentent de les démasquer et les poursuivent à l’extérieur jusqu’aux Habitations Jeanne-Mance. Suite à cette nouvelle négation du droit de faire respecter la grève, une manifestation interne très populeuse est organisée à 14h afin de lever les cours de l’après-midi. Dans le pavillon J.-A.-DeSève, la manifestation est interrompue par une intervention policière durant laquelle le SPVM procède à 22 arrestations brutales et arbitraires pendant qu’éclatent de violentes altercations entre gardien-ne-s de sécurité, policier-ère-s et manifestant-e-s : des policiers et policières tabassent à coup de matraque des étudiant-e-s franchement en état de choc devant ce revirement de situation, pendant que des gardien-ne-s de sécurité se permettent de prendre à la gorge des étudiant-e-s, de les tirer vers la police, voire deviennent si brutaux-ales qu’ils et elles sont évacué-e-s par leurs propres collègues. Un groupe de professeur-e-s forment une ligne entre la police et la manifestation.

Des pourparlers commencent spontanément entre le SPVM, des professeur-e-s, des étudiant-e-s. Le SPVM se retire avec les 22 arrêté-e-s et la direction de l’UQAM prend le relai des négociations. Au terme de quelques heures, la direction refuse en bloc toutes les demandes qui lui sont adressées. Les étudiant-e-s qui attendaient la fin des négociations, dans un sit-in improvisé sur le lieu des arrestations, sont furieux et furieuses et décident d’occuper le pavillon, ce qui durera finalement jusqu’à minuit. En fin de journée, l’ADEESE vote le retour en classe pour le lendemain

9 avril (jeudi) : Les membres de l’AFEA décident de poursuivre la grève jusqu’au 3 mai. Un quatrième groupe de gardiens de sécurité, caractérisés par une attitude, des techniques et un physique de bouncers, fait son apparition à l’UQAM. L’administration multiplie les consignes contradictoires aux chargé-e-s de cours et professeur-e-s toute la journée.

13 avril (lundi) : Les levées de cours se poursuivent tant bien que mal, mais prennent énormément de temps et ne fonctionnent que parce que l’immense majorité des groupe-cours sont solidaires de la grève (des gens écrivent à leur association pour demander que leur cours soit levé afin qu’ils et elles puissent respecter la grève alors que d’autres se lèvent volontairement lors des tournées d’information). Dans les faits, très peu de cours sont à « lever », mais chaque cours qui s’oppose peut occuper pendant près de 2 heures les personnes qui lèvent le cours, précisément parce que les méthodes de levées ne sont pas violentes et n’impliquent que du bruit ou de la discussion avec les personnes présentes, mais également parce que, depuis l’injonction, l’accès aux locaux de ces quelques cours est bloqué par des gardien-ne-s. En fin de journée, quelques étudiant-e-s aux cycles supérieurs en science politique rencontrent le rectorat de l’UQAM dans une discussion informelle.

14 avril : La Commission des études adopte à majorité une prolongation de la session d’hiver 2015 jusqu’au 19 juin.

15 avril : Un étudiant est arrêté en lien avec les levées de cours par des policier-ère-s alors qu’il fume une cigarette devant l’UQAM. Il est toujours détenu pour une durée indéterminée. Il faut mentionner que le juge a justifié sa décision de le maintenir en état d’incarcération jusqu’à sa comparution en prétextant la nécessité de maintenir la confiance du public dans l’administration de la justice. Il est important de souligner que dans des cas similaires, où la personne n’a pas d’antécédent judiciaire, les accusé-e-s sont libéré-e-s sous promesse de comparaître. Il faut également insister sur le fait qu’au moment de prononcer ce jugement, l’arrestation de notre camarade n’avait pas été diffusée dans les médias de masse. Ces deux éléments nous permettent de soutenir que notre camarade est présentement incarcéré pour des causes uniquement politiques et que sa détention est instrumentalisée afin de servir de punition exemplaire pour tenter de briser le mouvement de grève.

16 avril : Un comité, formé d’un-e délégué-e de chaque association facultaire et d’un-e délégué-e de chaque association modulaire en grève de la faculté des sciences politiques et de droit, rencontre des représentants de l’administration de l’UQAM afin de discuter de l’état de la situation à l’UQAM. Le Conseil d’administration rejette durant l’après-midi la proposition de prolongement de la session de la Commission des études, maintient le calendrier de la session d’Hiver 2015 qui prend fin le 3 mai et propose de mettre un « incomplet temporaire » jusqu’au 30 juin à tou-te-s les étudiant-e-s n’auraient pas terminé leur session en date du 3 mai.

21 avril : La commission des études adopte une série de positions faisant valoir un positionnement contre les expulsions politiques, contre l’annulation de la ré-admission à la maîtrise de René Delvaux par décision unilatérale de l’administration et contre la judiciarisation du conflit notamment par l’intervention des agent-e-s du SPVM sur le campus. Elle adopte également une proposition de ne pas prolonger la durée de la session, se rangeant ainsi derrière le plan de validation de la session imposé par le conseil d’administration.

22 avril : Le conseil d’administration valide l’essentiel des recommandations de la commission des études et annonce que la session se terminera au 3 mai, que les ententes d’évaluation pourront être ré-ouvertes unilatéralement par les personnes en charge du cours jusqu’au 15 mai, lorsque les conditions le permettent, que la période d’annulation des cours sans mention d’échec et sans remboursement est prolongée jusqu’au 15 juin et que les notes doivent remises au 30 juin.

Des assemblées générales extraordinaires sont prévues dans les prochains jours dans les associations étudiantes en grève.

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Commentaire sur un chapitre de Louis Marin: la force justifiée

Par René Lemieux, Montréal

Publié il y a maintenant près de quatre ans, ce qui va suivre est un court commentaire sur un chapitre d’un livre de Louis Marin qui participait d’une lecture collaborative avec Myriam Faraj dans le cadre d’un groupe de lecture en ligne qui s’est arrêté peu de temps après[1]. Il m’a semblé que les questions alors posées étaient toujours actuelles, qu’une continuation des intentions premières de ce groupe de lecture pouvaient se continuer ailleurs, sous d’autres modes.


Commentaire sur l’Ouverture du Portrait du roi

Dans l’Ouverture, Louis Marin se pose la question : « Comment la force devient-elle pouvoir? » Le pouvoir n’est pas la force, ou plutôt, il l’est, mais en tant que son imaginaire, d’où le deux propositions de Marin (p. 23) :

  • Le discours est le mode d’existence d’un imaginaire de la force, imaginaire dont le nom est pouvoir.
  • Le pouvoir est l’imaginaire de la force lorsqu’elle s’énonce comme discours de justice.

Dans le rapport entre la « force » et le « pouvoir », Marin distingue trois modalités (variations sur le verbe tenir – ce qui n’est pas innocent) :

  • La force se survit comme pouvoir en tenant le discours de justice.
  • Le discours de justice devient pouvoir en tenant lieu des effets de force.
  • Le discours en général opère des effets de force qui sont tenus pour justes, pour la justice même.

Le texte de Marin se présente d’abord en trois parties (I. La force et la justice/ II. L’habile et la pensée de derrière/ III. Discours-pouvoir-discours: les signes de la force), chacune associée à une série de citations tirées de Blaise Pascal. Une partie finale au chapitre, intitulé « Le discours du respect », semble posséder un statut particulier.

Marin se base donc, pour la première partie (La force et la justice), sur le passage bien connu des Pensées de Blaise Pascal sur les rapports entre force et justice, le voici :

Il est juste que ce qui est juste soit suivi, il est nécessaire que ce qui est le plus fort soit suivi. La justice sans la force est impuissante; la force sans la justice est tyrannique. La justice sans force est contredite, parce qu’il y a toujours des méchants; la force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et, pour cela, faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. La justice est sujette à dispute, la force est très reconnaissable et sans dispute. Ainsi on n’a pu donner la force à la justice, parce que la force a contredit la justice et a dit qu’elle était injuste, et a dit que c’était elle qui était juste. Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste (103-298).

Autre citation, pour la même partie :

Les cordes qui attachent le respect des uns envers les autres, en général, sont cordes de nécessité; car il faut qu’il y ait différents degrés, tous les hommes voulant dominer, et tous ne le pouvant pas, mais quelques-uns le pouvant. Figurons-nous donc que nous les voyons commencer à se former. Il est sans doute qu’ils se battront jusqu’à ce que la plus forte partie opprime la plus faible, et qu’enfin il y ait un parti dominant. Mais quand cela est une fois déterminé, alors les maîtres, qui ne veulent pas que la guerre continue, ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît; les uns la remettent à l’élection des peuples, les autres à la succession de naissance, etc. Et c’est là où l’imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là le pouvoir force le fait ici c’est la force qui se tient par l’imagination en un certain parti, en France des gentilshommes, en Suisse des roturiers, etc… Ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier, sont des cordes d’imagination (828-304).

On y comprend que la justice est indépendante, qu’elle ne fonctionne que par elle-même, sans adjuvant. Il y a justice, ou elle n’est pas : il n’y a pas de demi-mesure avec elle, elle n’est pas de l’ordre de la gradation. La force est différente, elle se constitue par l’histoire, comme histoire; comme résultat d’un conflit de forces, sans plus. Contrairement à la justice, le fort n’est pas obligatoire, il n’est pas impératif. La question de Marin : mais comment obliger, voire comment s’obliger dans le geste de l’autonomie à suivre le juste, puisque la prescription juste n’a d’autre titre à prescrire que sa propre justice? (p. 24)

Ou encore, comment concilier les deux? Car il faut la force, pour que la justice existe. C’est la fiction du corps politique qui répondra à ces questions, en faisant que la force se donne l’image de la justice. Entre le degré zéro-force de la justice, et le désir absolu de la tyrannie, la fiction politique opèrera par le discours, un discours « sans dispute », univoque, non-ambigu :

La force s’empare des signes, du langage, du discours par ce désir universel de domination infinie hors de son ordre (les corps, les actions extérieures) qui constitue son essence tyrannique de force. Se saisissant du langage, la force se réfléchit en discours, se représente en signes (Marin, p. 29).

Deuxième série de citations de Pascal :

Raison des effets. – Il faut avoir une pensée de derrière, et juger de tout par là, en parlant cependant comme le peuple (91-336).

Rapprochement par Pascal de l’opinion ordinaire et de la véritable pensée : celle qui préfère l’erreur commune à la vérité d’une chose. D’où l’esprit d’ironie nécessaire pour que la pensée soit sans repos :

Géométrie. Finesse. – La vraie éloquence se moque de l’éloquence, la vraie morale se moque de la morale. C’est-à-dire que la morale du jugement se moque de la morale de l’esprit qui est sans règles. Car le jugement est celui à qui appartient le sentiment, comme les sciences appartiennent à l’esprit. La finesse est la part du jugement, la géométrie est celle de l’esprit. Se moquer de la philosophie c’est vraiment philosopher (513-4).

Troisième série de citations de Pascal :

Opinions du peuple saines. – Être brave n’est pas trop vain, car c’est montrer qu’un grand nombre de gens travaillent pour soi. C’est montrer par ses cheveux qu’on a un valet de chambre, un parfumeur, etc., par son rabat, le fil, le passement, etc. Or ce n’est pas une simple superficie, ni un simple harnais d’avoir plusieurs bras. Plus on a de bras, plus on est fort. Être brave c’est montrer sa force (95-316).

Ici, c’est l’importance de la parure, du paraître, de l’image : le brave doit se montrer brave, il doit montrer sa vaillance, car « en se montrant, montre qu’il a plusieurs bras et plus on a de bras, plus on est fort ».

Je pose dès à présent trois questions sur cette première partie du chapitre, qui seront partiellement résolu dans le reste du chapitre.

Pourquoi la force prend-elle la peine de parler, de faire discours? Je pensais à la fable « Le loup et l’agneau » de La Fontaine, écrite à peu près à la même époque. On a là un « procès » entre un loup « à jeun, qui cherchait aventure » et un agneau se désaltérant. Le loup veut manger l’agneau, et pour l’en convaincre, usera d’arguments. L’agneau, en habile rhéteur, réussit à répondre à chaque accusation du loup, jusqu’à la plus absurde, quelqu’un aurait médit sur lui, peu importe qui. Sur ce, le loup déclare « il faut que je me venge » : « Là-dessus, au fond des forêts, le loup l’emporte et puis le mange, sans autre forme de procès. » La littérature est pleine de ces exemples où, lorsque la discussion sur la justice devient inutile, la force prend le relais de la plaidoirie. Pourquoi donc, la force ne reste-elle pas silencieuse? Qu’aurait-elle à souffrir, qu’on la prenne pour tyrannie?

Deuxième commentaire, à propos de la « pensée de derrière » de Pascal, pourrait-on voir chez Marin, une réflexion semblable à Gilles Deleuze à propos de l’humour? Je cite au long deux passages de La présentation de Sacher-Masoch (Minuit, 1967) :

Mais voilà que, avec la pensée moderne, s’ouvrait la possibilité d’une nouvelle ironie et d’un nouvel humour. L’ironie et l’humour sont maintenant dirigés vers un renversement de la loi. Nous retrouvons Sade et Masoch. Sade et Masoch représentent les deux grandes entreprises d’une contestation, d’un renversement radical de la loi. Nous appelons toujours ironie le mouvement qui consiste à dépasser la loi vers un plus haut principe, pour ne reconnaître à la loi qu’un pouvoir second (p. 75).

Et il continue, sur l’humour, qui n’est plus un dépassement de la loi, mais un asservissement jouissif :

Il serait insuffisant, en revanche, de présenter le héros masochiste comme soumis aux lois et content de l’être. On a parfois signalé toute la dérision qu’il y avait dans la soumission masochiste, et la provocation, la puissance critique, dans cette apparente docilité. Simplement le masochiste attaque la loi par l’autre côté. Nous appelons humour, non plus le mouvement qui remonte de la loi vers un plus haut principe, mais celui qui descend de la loi vers les conséquences. Nous connaissons tous des manières de tourner la loi par excès de zèle : c’est par une scrupuleuse application qu’on prétend alors en montrer l’absurdité, et en attendre précisément ce désordre qu’elle est censée interdire et conjurer. On prend la loi au mot, à la lettre ; on ne conteste pas son caractère ultime ou premier ; on fait comme si, en vertu de ce caractère, la loi se réservait pour soi les plaisirs qu’elle nous interdit. Dès lors, c’est à force d’observer la loi, d’épouser la loi, qu’on goûtera quelque chose de ces plaisirs. La loi n’est plus renversée ironiquement, par remontée vers un principe, mais tournée humoristiquement, obliquement, par approfondissement des conséquences. Or, chaque fois que l’on considère un phantasme ou un rite masochistes, on est frappé par ceci : la plus stricte application de la loi y a l’effet opposé à celui qu’on aurait normalement attendu (par exemple, les coups de fouet, loin de punir ou de prévenir une érection, la provoquent, l’assurent). C’est une démonstration d’absurdité. Envisageant la loi comme processus punitif, le masochiste commence par se faire appliquer la punition ; et dans cette punition subie, il trouve paradoxalement une raison qui l’autorise, et même qui lui commande d’éprouver le plaisir que la loi était censée lui interdire. L’humour masochiste est le suivant : la même loi qui m’interdit de réaliser un désir sous peine d’une punition conséquente est maintenant une loi qui met la punition d’abord, et m’ordonne en conséquence de satisfaire le désir (p. 77-78).

Sans faire de Marin (ou de Pascal) un masochiste, je veux simplement montrer la similitude entre l’attitude masochiste-humoristique envers la Loi et une pensée de derrière chez Pascal. Deleuze opposait à cette attitude l’ironie et le sadisme, chez Pascal, ce sera les « demi-habile » :

Raison des effets. – Gradation. Le peuple honore les personnes de grande naissance, les demi-habiles les méprisent disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple mais par la pensée de derrière. Les dévots qui ont plus de zèle que de science les méprisent malgré cette considération qui les fait honorer par les habiles, parce qu’ils en jugent par une nouvelle lumière que la piété leur donne, mais les chrétiens parfaits les honorent par un(e) autre lumière supérieure (90-337).

Marin la qualifie d’ironique, mais je pense que le terme humour lui sied mieux. C’est justement ce que je voyais dans un texte lu précédemment dans le cadre du groupe de recherche, Le récit est un piège (Minuit, 1978), où Marin définissait ce que sera pour lui la « critique » :

Le pouvoir est la justice que la force se donne parce qu’elle est la force « très reconnaissable et sans dispute » : loi, institution, coutume avec toutes les médiations, rationalisations ou justifications imaginaires que l’on voudra. Dévoiler ce secret, tenir ce discours sur le discours du pouvoir se nomme critique. Il n’empêchera pas le piège par simulacre de fonctionner et la pouvoir de s’exercer. Mais qu’un jour, en un moment et pour un moment seulement, un faible, un assujetti, parce qu’il est malin et rusé, trouve le moyen de retourner la force du pouvoir contre le pouvoir, de la détourner contre lui, alors quel intense plaisir! (p.10)

Je poserai donc une deuxième question au texte (que je posais la fois dernière) : la critique, l’humour, la pensée de derrière, etc., quel rôle joue-t-elle dans le cadre de l’analyse de Marin, est-ce que c’est ce que le critique devrait rechercher (l’humour contre le pouvoir), où devra-t-il lui-même « performer » cet humour à l’intérieur de l’espace discursif qui est le sien (et pourquoi pas, sa discipline)?

Troisième question-commentaire que je pose au texte : Qu’en est-il du regard du non-pouvoir sur le pouvoir? Il est souvent question chez Marin de ce pouvoir qui se montre (sa représentation), mais peu de la réception de ce spectacle, qui, et c’est bien souvent le cas avec Louis XIV, se transformera vite en mimétisme, chacun voulant imiter le Roi dans sa parure. Le film La prise de pouvoir par Louis XIV de Roberto Rossellini (1966) montre assez bien le processus de mimésis à l’œuvre à la cour de Versailles. Voici un extrait assez explicite (les costumes sont authentiques, la scène se termine à 1:11:35) :

 

Rossellini a voulu montrer avec son film que Louis XIV était un être absolument ordinaire. Pour son rôle principal, il a choisi un petit trapu sans formation d’acteur (Jean-Marie Patte). Sans scénario, on lui faisait lire un teleprompter en le filmant en direct, ce qui donne l’impression qu’il est le seul qui ne connaît pas son scénario (en effet, il ne le connaissait pas…) tout en donnant l’impression d’être ailleurs, mais à force d’être mauvais. Pourtant, ce Louis XIV deviendra ce qu’il est en agissant comme un miroir pour les désirs des autres, chacun se renvoyant l’image déformante de l’autre, nourrissant son ego en alimentant celui de l’autre, nourrissant son pouvoir en alimentant celui de l’autre. D’où ma troisième question, que fait Marin de ce phénomène particulièrement présent à l’époque de la monarchie absolue, de ce mélange de regards où chacun investit le narcissisme de l’autre, dans une circularité plutôt que par le mouvement du haut vers le bas de la représentation du roi?

Les deux derniers sous-titres viennent peut-être répondre à certaines des questions formulées ci-dessus. Louis Marin attribue au « respect » la propriété de rendre réel l’imaginaire populaire. Le respect est réflexif, il dit « causez-vous à vous-même de la gêne, un malaise » (p. 37), sans que cette prescription soit prononcée par qui que ce soit. Il est réflexif, prescriptif, mais aussi gratuit, autosuffisant, sans cause ni fin – le respect est inconscient :

Toutefois, le comportement de respect recèle une implicature finale : « Je m’incommoderais bien si vous en aviez besoin, puisque je m’incommode sans que cela vous serve. » […] Je m’incommode parce que le respect est : « Incommodez-vous. » « La loi est loi et rien davantage. La coutume fait toute l’équité par cette seule raison qu’elle est reçue, c’est le fondement mystique de son autorité » (108-294) (Marin, p. 37).

Je ne suis pas certain ici de comprendre le rôle de l’habile et de la pensée de derrière, qui semble, chez Pascal tel qu’interprété par Marin, être le seul capable de sentir la fiction du politique. L’habile agit comme le peuple et respecte l’ordre, et Marin dira tout à coup, après avoir mentionné ces moments où la fiction se défait dans les éclats de rire (par exemple si le prédicateur se fait mal raser par son barbier…),

[qu’]il faudrait s’interroger sur ce rire-là, et sur ce pari fait par l’habile que le rire secouera le grave personnage. Mais, ce qui nous importe ici, c’est seulement de marquer le fonctionnement du dispositif « expérimental » qu’a construit le discours habile de l’habile : si les effets « négatifs » et singuliers de la nature, de l’art et du hasard défont, dans et par l’imagination, et en un seul instant, la chaîne des respects du peuple pour la vieillesse vénérable, de la raison pure qui juge de la nature des choses et de l’ardeur de la charité pour la parole divine, c’est donc que vieillesse, raison, charité ne sont que des effets « positifs » de la puissance imaginante (p. 39).

Il faudra peut-être être attentif aux « dispositifs expérimentaux » de l’habile dans le reste du livre. Dans la seconde section, « ‘Genèse’ de l’institution », Marin explique la finalité du pouvoir dans sa genèse imaginée : le respect est l’effet d’un système de signes – une force encore, en représentation cette fois. Le respect est le passage d’une série hétérogène à une autre, l’« immaculée conception » d’un Sens monstrueux, à partir d’un état statique et stérile (pour reprendre les termes de Gilles Deleuze, dans la 17e série de Logique du sens, 1969). Ces « cordes » qui attachent le respect montrent, dira Marin, « la relation entre l’imagination (la représentation comme imaginaire de la force) et l’arbitraire du discours de la force (le pouvoir), mais aussi bien entre la diversification de l’institution de la force comme pouvoir (les divers types de Constitutions et d’appareils d’État) et l’auto-légitimation de la représentation où la force s’institue (le pouvoir politique) » (p. 42). Dès lors le pouvoir (l’État) ne pourra plus tolérer tout autre pouvoir que le sien.

Mais pourquoi, désirant l’absolu, l’État ne se constitue-t-il pas en tyrannie (la question de tout à l’heure)? C’est peut-être par économie : une fois le respect promu comme fonction sociale originaire – plutôt que l’amitié ou la pitié –, la « physique mécaniste » des forces peut se mettre à l’œuvre. De la lutte à mort qui pouvait faire advenir le premier Prince, l’imagination et le respect permettront la succession des princes grâce à l’institution :

Les maîtres se posent en instituteurs de continuité par une double volonté. Une volonté négative, d’abord; ils ne veulent pas la répétition du moment violent d’affrontement des forces : ils ne veulent pas, par une lâcheté tout aussi fondamentale que leur valeur et son désir de gloire, risquer à nouveau la mort; une volonté positive ensuite : « ils ordonnent que la force qui est entre leurs mains succédera comme il leur plaît », discours de la prescription instituant un ordre définitif, vouloir ou désir réalisé, mais dans le discours, qui est l’endroit de la lâcheté à ne pas risquer à nouveau la puissance. Dès lors, la continuité toujours possible, aléatoire, empirique, de la guerre est transformée en succession institutionnelle, obligatoire, légitimante (p. 44).

C’est à ce moment précis que la force se manifeste dans l’apparence de la justice, en « énon[çant] une règle de succession de la force comme juste règle, loi équitable, quelle que soit cette règle, quelle que soit cette loi » (p. 45 – c’est donc dire que nos sociétés démocratiques ne sont pas si différentes sémiotiquement de l’absolutisme monarchique).

Question : en termes plus contemporains, est-ce la possibilité de puiser la force dans la réserve du « respect » (corps policier, armée), qui soutient la fiction de l’État? En ce sens, Marin exprimerait pour le XVIIe siècle la sentence de Carl Schmitt dans Théologie politique : « Est souverain celui qui décrète l’état d’exception. » Dans ce cas, le loup de la fable épargne l’agneau pour le garder en réserve. Mais un passage pourrait nous faire douter :

Le peuple dit vrai lorsqu’il dit qu’il faut honorer les gentilshommes, mais ils se trompent en prenant l’imaginaire pour le réel, l’effet pour la raison de l’effet : que la naissance est un avantage effectif. La naissance n’est pas un avantage réel naturel, mais elle est un avantage effectif, elle est l’effet réel d’une institution, un pouvoir et une croyance liés par étayage réciproque. C’est l’oubli, par le discours du peuple, de l’imaginaire institutionnel qui très exactement fait la réalité de l’effet de l’institution (p. 46).

Question : contrairement à ce qui fut dit plus tôt, sommes-nous plutôt en présence d’une fiction pure, sans attache au réel? Dans ce cas, avec son discours, l’agneau de la fable gagne son procès, et gouverne les loups.


Note

[1] Le groupe de lecture « estival » faisait suite au groupe de recherche Sémiotique et politique de Lawrence Olivier. Un blogue avait été mis en ligne pour l’occasion.

Ce billet a d’abord été publié sur le site du Laboratoire de résistance sémiotique.

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Dette sentence, ou le cadeau empoisonné

Par Jean François Bissonnette

Le droit à l’éducation, c’est un don que la population fait aux étudiants, en finançant l’éducation. Que certaines personnes refusent ce don, je n’ai aucune difficulté avec ça, mais que ces personnes veulent en empêcher d’autres de recevoir ce don, vous comprenez qu’il y a un problème fondamental.

François Blais, 8 avril 2015

Curieuse conception du don que celle du ministre François Blais. Que l’éducation soit un don offert par la société québécoise à ses jeunes, qui pourrait le contredire? Il y a en effet, dans le geste même de l’enseignement, quelque chose de la transmission désintéressée. On y transmet le savoir accumulé au fil des siècles, et les méthodes qui permettront aux étudiants d’accroître à leur tour ce patrimoine intellectuel et scientifique. Plus fondamentalement, c’est le monde lui-même en tant que produit de la pensée et de l’initiative humaines qui est légué, à travers le geste éducatif, comme l’héritage d’une génération à la suivante. L’éducation ne vise pas simplement à l’acquisition des notions essentielles à la compréhension du monde et à la capacité d’agir en son sein, mais sert aussi à inculquer une responsabilité à son égard, pour en assurer la perpétuation. L’éducation fait œuvre « pour la suite du monde », comme le dit Grand-Louis Harvey dans le beau film de Pierre Perreault et Michel Brault. Comment pourrait-elle alors être autre chose qu’un don, qu’un geste de pure gratuité?

debit visaÀ relire attentivement la phrase du ministre Blais, on remarque cependant que ce n’est pas l’éducation qui fait comme telle l’objet du don, mais bien le « droit à » celle-ci. « Donner le droit » à quelque chose, ce n’est pas donner la chose en question. C’est accorder une « franchise » comme on le disait au Moyen Âge, en parlant de ces privilèges et exemptions concédés par l’aristocratie aux habitants des villes et des bourgs, afin de bénéficier de leur essor commercial. Le don du droit, c’est une certaine manière, pour un seigneur, de s’attacher la puissance d’autrui, en lui conférant une liberté qui stipule en même temps sa subordination. La phrase du ministre Blais participe ainsi d’une certaine historiographie du pouvoir, d’une certaine manière de faire le récit du droit et des libertés publiques où l’État se donne le beau rôle, celui du donateur magnanime. Or, une telle histoire est toujours affaire contentieuse. Une contre-histoire du droit s’écrit toujours en sous-main, comme un palimpseste laisse transparaître un autre récit sous celui qu’on veut nous faire lire. Oubliera-t-on que le « droit à l’éducation » a été, au Québec, conquis de haute lutte? Que depuis les émeutes de McGill français jusqu’à ce printemps 2015, c’est toujours contre le pouvoir que le droit à l’éducation s’est affirmé?

Si l’éducation relève en pratique du don, il est plus difficile de soutenir que c’est aussi le cas du « droit à » celle-ci. Ou alors, c’est qu’il s’agit d’une autre sorte de don. En effet, question fondatrice de l’anthropologie, la nature du don et de ses effets sociaux reste mystérieuse, ambivalente. Il y a du don qui fait communauté, lorsque circulent entre ses membres des cadeaux qui ont pour vocation de sceller et d’entretenir la solidarité sociale, et où les gestes de donner, de recevoir et de rendre manifestent l’adhésion aux normes d’une culture. Penser l’éducation comme don évoque ce phénomène où la gratuité et la réciprocité cimentent le lien social. Mais pourquoi certains « refuseraient »-ils alors un tel don, ainsi que le leur impute le ministre? Se poseraient-ils ainsi hors communauté? En effet, refuser un don, comme refuser de rendre en retour, c’est se montrer hostile à celui qui donne. Face à la « population » qui leur donne droit à une éducation, les étudiants grévistes feraient-ils montre de malveillance? Et en poussant l’audace jusqu’à « empêcher » leurs collègues de « recevoir ce don », au nom du respect des mandats de grève, ne s’avéreraient-ils pas ennemis de la société dans son ensemble?

L’esprit du don différencie. Il exclut, non moins qu’il intègre ceux qui appartiennent à son cercle. C’est peut-être à un tel partage que se réfère la nécessité de « tirer une ligne », comme le disait le ministre en appui à la décision de faire intervenir la police anti-émeute dans les murs de l’UQAM et d’en exclure les étudiants militants. Ceux qui refusent le don ne posent peut-être « aucune difficulté » en soi, mais qu’ils manifestent leur désaccord face à la manière dont celui-ci est pratiqué, par contre, cela soulève un « problème fondamental », car ils s’attaquent ce faisant au droit d’autrui. Voilà qui révèle que le don du droit à l’éducation n’a rien d’un faire-communauté. Il ne s’adresse qu’au seul individu, qu’à son seul désir de recevoir ou non ce qui lui est offert. Le don sonne ici comme un ultimatum : c’est à prendre ou à laisser; mais cette offre intransigeante exclut par avance toute discussion sur ses modalités. Toute demande, toute revendication est par principe irrecevable. Entre les membres de l’institution académique, rien ne circule qui serait de l’ordre de la création négociée d’un monde commun : il n’y a que des distributeurs et des receveurs, temporairement liés par une relation unidirectionnelle suspendue à la délivrance éventuelle d’un diplôme. Et c’est ainsi que la grève, comme mode d’existence politique de la communauté académique, comme manière d’affirmer son séculaire droit à l’autonomie, se voit réfutée par les autorités. Dixit François Blais : « Nous ne croyons pas à ce droit. »

Nous disions que la nature du don est ambivalente. Ainsi s’éclaire la raison pour laquelle d’aucuns paraissent « refuser le don » qui leur est offert. Car en vérité, ce n’en est pas un. Loin de leur bénéficier, il s’agit plutôt du moyen de domestiquer les étudiants, de les rendre inoffensifs, de leur inculquer une certaine discipline visant à taire toute dissidence. « Dans ce pays, nous disons que c’est par les dons que l’on fait les esclaves, et par le fouet que l’on fait les chiens », dit un jour un pêcheur inuit à un explorateur danois qui le remerciait de partager son poisson avec lui[1]. Il y a dans le don une sorte de piège. L’accepter, c’est se placer sous le pouvoir du donateur. C’est être, littéralement, à sa « merci », ce mot par lequel on nous entraîne dès le plus jeune âge à témoigner de notre gratitude envers les grandes personnes. Si la réciprocité du don suppose une égalité des partenaires, en revanche, le don unilatéral dont parle le ministre Blais forge les chaînes par lequel le receveur s’oblige à l’autre. Ce genre de don institue une dette ne pouvant jamais être remise; un déséquilibre ne pouvant jamais être redressé. Aussi, dans les conditions qui leur sont faites en cette ère d’une austérité se présentant comme inéluctable, faire grève n’est pas la marque d’une ingratitude de la part des étudiants, mais le signe, au contraire, de leur perspicacité. Ils ne voient que trop bien que ce qui brille dans le « don » qui leur est offert, ce sont les dorures de la cage qui leur a été préparée.

potlatch

Potlatch chez les Autochtones de l’Ouest canadien, une pratique déclarée illégale de 1885 à 1951. Source : Bibliothèque et Archives Canada.

En néerlandais, comme à l’origine dans la plupart des langues germaniques, le mot gift ne signifie pas seulement « cadeau », mais aussi « poison ». C’est aussi à cette sinistre association du don et de la mort que se réfère l’expression « cadeau de Grec ». Il n’est peut-être pas fortuit que certains des plus zélés contempteurs de la social-démocratie québécoise se plaisent tant à dire que le Québec est devenu « la Grèce de l’Amérique du nord ». À les en croire, nous serions comme les Grecs véritablement empoisonnés par la dette, et les mesures d’austérité budgétaire auraient ainsi le caractère salvateur d’un antidote à ce qui s’avère au fond une maladie auto-immune. Nous aurions vécu, paraît-il, « au-dessus de nos moyens ». Ce seraient nos propres excès, notre profonde incurie face à la multiplication et à l’insolvabilité de nos « beaux programmes sociaux », notre trop grande libéralité dans la distribution de nos « dons » qui nous auraient ainsi fait contracter une dette devenue toxique. Et nos dirigeants de nous expliquer que nous n’avons plus le choix : il faut « assainir » les finances publiques, comme on décontamine un sol pollué. Nostra culpa, nostra maxima culpa! Au fond, le premier ministre Philippe Couillard ne croyait pas si bien dire lorsqu’il déclarait, en décembre dernier, que « l’austérité est une vue de l’esprit ». Il s’agit en effet d’une manière d’instituer le social sur un certain imaginaire, et en l’occurrence, sur un imaginaire de la culpabilité.

Faire grève « contre l’austérité », n’est-ce pas alors ce que seule une jeunesse corrompue par des « professeurs irresponsables » s’autoriserait de faire? Une réaction typique d’« enfants gâtés », inaptes à reconnaître la nécessité des sacrifices dus à cela même qu’ils ont reçu trop de cadeaux? La condamnation sans appel de la grève étudiante, apparemment relayée par les deux tiers de la « population » donatrice, demeure incompréhensible si l’on se place du point de vue de l’intérêt général que les grévistes entendent défendre. Si la soi-disant « majorité silencieuse » se range du côté du gouvernement et paraît appuyer sa politique budgétaire, c’est bien plutôt parce que les citoyens ont intégré, au plus profond de leur être, cette culpabilité collective à laquelle la dette nous assigne. C’est que déjà, dans leur propre vie, ils s’astreignent à porter le poids d’une dette grandissante. Au Québec, les ménages supportent un niveau d’endettement moyen équivalent à 144% de leur revenu disponible. Les citoyens ont si bien intériorisé l’idée de la vie à crédit, et si bien accepté la règle irréfragable qu’une dette doit toujours être remboursée, qu’ils acquiescent sans mot dire lorsqu’on leur fait croire que le gouvernement agit en « bon père de famille », qu’il n’a d’égards en sabrant partout que pour « l’avenir de nos jeunes » – comme si budget de l’État et budget familial étaient soumis aux mêmes contraintes. La morale de la dette est au principe d’une forme singulièrement pernicieuse de servitude volontaire, car au nom du « réalisme » et de la « responsabilité », elle fait passer la renonciation à ses droits pour une preuve d’autonomie et de liberté.

C’était bien par refus de s’assujettir à cette morale que les étudiants québécois avaient fait grève, en 2012, pour protester contre une hausse des frais de scolarité qui n’aurait fait qu’ajouter au fardeau de leur endettement. On leur en avait déjà beaucoup voulu, à ces étudiants hédonistes et irresponsables, menant à grand train « la belle vie » subventionnée par le contribuable, qu’ils refusassent de « payer leur facture ». La même morale prévaut aujourd’hui, bien que ce soit de la dette publique dont il soit maintenant question. Et la même colère enfle à nouveau contre les étudiants contestataires, plus acide encore. C’est que la morale de la dette fait circuler entre les gens une espèce particulièrement toxique de poison : le ressentiment. Pour qui se prennent-ils donc, ceux qui refusent d’endosser notre culpabilité à tous? Ceux qui clament leur désir d’un monde meilleur alors que la dette constitue notre seul horizon? Ceux qui se soustraient à l’obligation pénitentielle d’une production ininterrompue, ceux qui prennent la liberté d’investir l’espace public, et qui osent désobéir aux ordres de la police visant à étouffer leur protestation? Sus aux contestataires! Notre culpabilité ne peut souffrir la désunion. C’est unanimes que nous nous livrerons au rachat de notre dette. Nous souffrons, nous qui payons des taxes! Vous souffrirez avec nous, fût-ce à coups de matraques!


 

Note

[1] Peter Freuchen, Book of the Eskimos (1961), cité par David Graeber, Debt: The First 5,000 Years, Melville House, 2012, p. 79.

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La sociologie historique de la statistique: la troisième voie d’Alain Desrosières

Critique du livre Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques d’Alain Desrosières, Paris, La Découverte, 2014.

Par Frédéric Mercure-Jolette

9782707182494

Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques, d’Alain Desrosières.

Alain Desrosières est encore peu connu dans le monde de la sociologie mainstream. Plusieurs raisons expliquent cette situation : Desrosières n’est pas un académique proprement dit, son travail principal fut plutôt dans la fonction publique française à l’INSEE et son œuvre, essentiellement tournée vers la sociologie et l’histoire de la statistique, n’a pas l’amplitude et la diversité de certaines autres plus connues. Cependant, dans son domaine, Desrosières fut un pionnier et est maintenant pleinement reconnu, comme en fait foi le doctorat honoris causa qu’il a reçu en 2011 de l’UQAM où il a fortement influencé le travail du Groupe de recherche sur les pratiques et les politiques statistiques de Jean-Pierre Beaud et Jean-Guy Prévost. Le livre posthume Prouver et gouverner. Une analyse politique des statistiques publiques (PG) contribuera, espérons-le, à faire connaître davantage le travail de Desrosières. Moins volumineux que son opus magnum de 1993, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, (Paris, La Découverte, réédition 2010) (PGN), et touchant à des problématiques davantage d’actualité, comme la « gouvernementalité néolibérale », Prouver et gouverner rebutera moins le néophyte et permettra à certains de s’initier à la sociologie de la statistique. Ce livre est un recueil d’articles et de communications sur lequel travaillait Desrosières avant de mourir en 2013. Certains passages ont été coupés et des titres changés, afin d’harmoniser l’ouvrage qui contient une préface de l’éditeur Emmanuel Didier et onze chapitres de Desrosières regroupés en trois parties : « Du rôle de la statistique à l’ère néolibérale », « Scènes statistiques internationales » et « Du rôle de la quantification dans les sciences sociales ».

Dans la postface ajoutée à La politique des grands nombres en 2000, Desrosières précise ses ambitions méthodologiques. Son objectif est de dépasser la distinction entre une histoire internaliste et une histoire externaliste de la statistique, ou, autrement dit, entre une histoire des progrès du savoir qui étudie ce que fait la statistique et ce qu’elle permet de connaître, et une histoire du pouvoir qui étudie ce qu’elle fait faire et à quels objectifs politiques elle répond (PGN, p. 438). De même, sur le plan ontologique, Desrosières considère que l’objet de la statistique est « construit et réel » : la statistique est un langage conventionnel qui permet de décrire la réalité et de débattre, mais elle est une « rhétorique de la réalité » parmi plusieurs possibles (PGN, p. 447). En bref, on pourrait dire que l’ensemble de l’œuvre de Desrosières est motivé par cet impératif ontologique et méthodologique, ce que montre assez bien le titre de Prouver et gouverner.

Dans ce livre, Desrosières précise la théorie de la « quantification » qui préside à ses recherches. Selon lui, les statistiques ne sont pas de simples mesures de la réalité; la mesure n’est qu’une des deux étapes qui constituent la quantification statistique. Avant de mesurer, il faut s’entendre sur ce qui est à mesurer et sur comment le mesurer. Toute quantification est donc, pour Desrosières, une mesure faite à partir de « conventions d’équivalences » qui permet d’« exprimer et faire exister sous une forme numérique ce qui, auparavant, était exprimé par des mots et non des nombres » (PG, p. 38-39). De plus, ce passage au langage chiffré produit des effets de rétroaction : « la quantification façonne et reconfigure la société, elle ne se contente pas de la mesurer ou de la refléter. » (PG, p. 179)

Pour étudier la quantification, Desrosières utilise une approche à mi-chemin entre une science positive de la mesure, la métrologie, et une science critique de la convention, la sociologie. À plusieurs reprises, Desrosières tient à rappeler que son approche n’est pas relativiste. La statistique contribue « à faire de la réalité et non pas simplement à la “refléter” […] Cette idée n’est pas relativiste, en ce qu’elle ne nie pas l’existence de l’inflation ou du chômage. Mais elle attire l’attention sur le fait qu’inflation et chômage peuvent être pensés, exprimés, définis et quantifiés de multiples façons; et que les façons de faire ne sont pas de simples détails techniques, mais ont toujours une signification historique, politique, sociologique. » (PG, p. 75) Ce qui intéresse Desrosières, c’est le point de jonction entre la justesse sur le plan cognitif et un réseautage social fort, point de jonction qui rend possibles à la fois l’institution du langage statistique et une critique crédible et saillante de celui-ci.

Prouver et gouverner offre un panorama des différentes formes actuelles que peut prendre le débat sur la statistique. Par exemple, Desrosières analyse l’ambiguïté des sciences sociales face à la quantification et se demande si la statistique est un outil de libération ou un outil de pouvoir. Majoritairement aporétiques, les réflexions érudites de Desrosières n’offrent pas de solutions tranchées. Il montre que l’utilisation des statistiques est diverse et que la conscience critique en science sociale face à ceux-ci est à degré variable. Il soutient aussi que « la tension entre description et induction est au cœur de l’histoire de l’utilisation des statistiques en sciences sociales. » (PG, p. 211) La statistique a notamment été abondamment utilisée afin de produire une cartographie de la société. Cependant, le problème de la montée en généralité et surtout celui de l’usage des différentes cartographies sociales restent entiers.

Dans le premier chapitre, Desrosières analyse les effets de rétroaction de la quantification comptable contemporaine, qu’il rattache à ce que Foucault et ses successeurs comme Peter Miller ont appelé la « gouvernementalité néolibérale ». Desrosières montre que les pratiques comme le benchmarking incarnent une nouvelle étape dans l’histoire de la statistique et de l’État. Desrosières note surtout ici l’importance grandissante de la prise en compte d’effets de rétroaction de la quantification, que ce soit chez les défenseurs du benchmarking qui arguent qu’elle a pour effet d’augmenter la performance des entreprises et des individus grâce à leur mise en comparaison compétitive, ou chez ceux qui dénoncent dans ces effets la colonisation de la subjectivité par un « soi calculateur ». Le débat se fait alors à plusieurs niveaux difficilement conciliables : certains critiquent la mise en équivalence d’actions incommensurables, tandis que d’autres interrogent les indicateurs issus du « new public management » en laissant entendre que d’autres indicateurs prenant en compte des éléments comme l’environnement, l’épanouissement personnel et les inégalités seraient préférables. Sans penser qu’il est possible de rallier toutes les différentes positions, Desrosières soutient qu’une formation minimale en sociologie permettrait aux statisticiens professionnels de mieux comprendre les différents débats dans lesquels ils s’inscrivent de facto (PG, p. 59).

Le chapitre sur le rôle de la statistique dans la construction européenne est particulièrement intéressant, car il illustre très bien l’idée de convention d’équivalence et d’espace de commensurabilité développée par Desrosières. Il expose la portée des débats qui ont eu lieu depuis 1990 entre les statisticiens européens à propos de l’harmonisation, de l’intégration et de la qualité de la statistique sociale. Comment répondre à un cadre comptable commun à partir de sources hétérogènes? Selon Desrosières, l’harmonisation des usages semble beaucoup plus réaliste que l’harmonisation des méthodes, car cette dernière « suppose que le statisticien a la maîtrise complète de la chaîne de production de l’information » (PG, p. 133). Mais plus fondamentalement, Desrosières se demande si cette harmonisation est gage de la qualité des statistiques. Cela lui permet de préciser ce qu’il faut comprendre par statistiques de « qualité » : ce sont des statistiques qui répondent à une demande sociale et en lesquelles les utilisateurs peuvent avoir confiance. En ce sens, interroger la qualité des statistiques européennes implique un questionnement à la fois technique et politique sur la construction d’un espace européen de commensurabilité de réalités comme la pauvreté, la délinquance, le chômage, etc.

Desrosières soulève un autre élément intéressant dans le chapitre sur les innovations conceptuelles et les pays en voie de développement. Desrosières montre que les pays en voie de développement sont souvent le théâtre d’innovations, car on n’y trouve pas une lourde bureaucratie durablement investie dans ses propres indicateurs. La faiblesse de l’organisation bureaucratique dans certains pays facilite le changement dans les techniques statistiques. Ce chapitre ouvre la voie à une recherche plus poussée. On peut par exemple se demander si ces innovations sont plus fréquemment le fait d’expérimentations locales, comme le plan de comptabilité des États de l’Organisation commune africaine et malgache (OCAM), ou d’expérimentations produites par des programmes internationaux, comme les expérimentations aléatoires d’Abhijit Banerjee et Esther Duflo, deux chercheurs issus de la Banque mondiale. Mais surtout, une analyse historique plus en profondeur pourrait interroger les effets de rétroaction de ces expérimentations sur les bureaucraties occidentales et leurs systèmes statistiques.

En résumé, la statistique est pour Desrosières « un langage conventionnel de référence, dont l’existence permet à un certain type d’espace public de se déployer, mais dont le vocabulaire et la syntaxe peuvent eux-mêmes être débattus : le débat sur le référentiel du débat, sur les mots employés pour mener celui-ci, est un aspect essentiel de toute controverse » (PGN, p. 413). Or, l’investissement financier ou politique de certaines personnes ou de certains groupes fixe le langage statistique et rend très coûteuse toute modification. Pour quiconque veut débattre sur la place publique, il est impossible de ne pas investir un certain langage, et ainsi de durcir et stabiliser celui-ci. Desrosières termine La politique des grands nombres sur cette belle formule : « [C]es espaces de formes durablement solidifiées doivent à la fois être indiscutées pour que la vie suive son cours, et néanmoins discutables pour que la vie puisse changer de cours. » (PGN, p. 413)

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