Par Olivier Parent-Thivierge, Cégep Garneau
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J’enseigne au cégep depuis quelques années et il arrive parfois qu’un étudiant me pose une question à laquelle je n’ai pas de réponse. J’admets alors mon ignorance – rien ne sert de feindre tout connaitre en inventant n’importe quoi – et promets toujours à mon groupe de chercher sur le sujet pour leur en reparler au cours suivant. J’ajoute également que ces questions sans réponse immédiate sont les meilleures puisqu’elles nous amènent collectivement à fouiller, lire, relire (c’est important, relire), réfléchir, apprendre. Mais il faut en prendre le temps. Ça, puis y revenir et répondre.
Et j’ai pour mon dire qu’il en va de la salle de classe comme du reste du monde. Quoique tout est un peu plus complexe dehors.
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Samedi dernier, le 26 septembre, je participais pour la toute première fois à la corvée annuelle de cannage de tomates dans ma belle-famille à Sorel. Entre deux épluchures bouillante, l’oncle de ma copine m’a lancé : « Vous autres, les profs de littérature, qu’est-ce que vous pensez de ça, le roman fait par l’intelligence artificielle? » (Nous y voilà. Oui, vous êtes en train de lire une énième réflexion sur ce sujet honni. Encore. Mais, à ma défense, je parie que c’est la première où on vous parle d’épluchures de tomates.)
Sur le coup, je n’ai pas su répondre. J’ai balbutié un « Je sais pas trop, honnêtement » timide et par l’intervention d’un cousin la conversation a glissé vers autre chose. Le hockey, je crois.
À y repenser, j’aurais aimé rétorquer que j’avais besoin de prendre le temps de me faire une tête, que, contrairement à la machine, je ne peux pas pondre une pensée toute faite en une quasi-instantanéité. Peut-être ajouter que ce désir d’immédiateté, cette impatience qu’on nourrit sans cesse a une place non négligeable dans le problème. Renchérir que notre culture du débat et de l’hyper-actualité nous fait trop souvent prendre position à toute vitesse et sans nuance. Qu’il est nécessaire de réfléchir, pas d’avoir une opinion. Que la première vertu de la littérature est justement de nous permettre de ralentir, de faire vivre autrement notre temporalité… Mais je n’ai rien dit.
Le lendemain soir, on célébrait l’anniversaire de ma mère à Québec. À un certain moment de la soirée, on a parlé d’une entrevue de Yoshua Bengio et des dangers potentiels de l’IA à court ou moyen terme. Hyperboles et frissons. Des mutineries de programmes informatiques aux expériences d’ordinateurs branchées sur de réels neurones humains en passant par les milliards de litres d’eau consommés par les centres de données… on perdait pied. Pour nous ramener à une échelle plus circonscrite et exercer notre pensée avec une relative préhension, quelqu’un m’a posé la même question que la veille : « Ça me fait penser! Vous, les profs de Lettres, comment vous voyez l’affaire avec l’auteur haïtien et le livre-là, C’était ça ou mourir? » C’était la deuxième fois en deux jours qu’on m’apostrophait à titre de professeur, de spécialiste. En sous-texte, j’entendais : c’est un livre, tu connais ça les livres, c’est même la chose que tu dois connaitre, donc éclaire-nous, c’est ton rôle dans l’équipe.
Encore une fois pris de court et avec le sentiment d’être piqué dans ma légitimité de professeur, j’ai répondu quelque chose comme : « Ouais, un collègue me l’avait chaudement recommandé au printemps quand c’est sorti. De grands éloges! Mais perso j’en ai lu les premières pages et bof… je trouvais que c’était mal écrit, je n’ai pas continué. Je ne me doutais pas que c’était un robot, mais faut croire que l’instinct était bon! J’ai l’œil! » Petit rire, petit malaise chez moi comme chez eux. Je n’avais pas menti, mais je n’avais pas non plus répondu à la question, je m’en étais simplement dédouané en prétendant être plus malin qu’un collègue qui se serait fait berner. Pas très glorieux.
Ces épisodes habitent mon esprit depuis. Je n’en suis pas fier. On m’a interrogé sur les effets de l’ingérence de la machine dans mon domaine spécifique et je me suis senti pris au dépourvu. Si les romans peuvent s’écrire mécaniquement et en un instant, quelle valeur peuvent-ils encore avoir? À quoi peuvent bien servir les années de formation et de lecture permettant de les apprécier? Face à la machine, je me suis senti insuffisant, inutile, remplaçable. C’est quelque chose qu’elle inspire à bien des gens. Personnellement, dans cette vulnérabilité, dans cette impression d’une menace d’obsolescence planant sur le métier que j’aime, mon réflexe immédiat a été de me retourner contre un collègue. La situation m’a poussé vers la compétition entre humains pour préserver un semblant de prestige symbolique par le biais de la capacité, de l’utilité, du travail. Un genre de : « Je n’ai peut-être pas une intelligence surhumaine, mais je suis plus intelligent que mon voisin! Gardez-moi! » Le capitalisme nous fait parfois faire de bien vilaines choses… Sauver ma job en lançant mon collègue – et ami – sous le train.
Comme si c’était ma seule option, ça ou bien… comme si… c’était ça ou mourir.
Lorsque le fil de ma pensée s’est manifesté à ma conscience sous cette formule – exagérée, il va sans dire – j’ai retrouvé confiance. Un parallèle dans les mots, des liens entre les idées… Eurêka! Je savais désormais comment combattre la bête! Je cessai de fuir devant le phénomène inquiétant d’un roman généré par l’ordinateur pour lui faire face. Ce texte est une illusion? Fort bien. Il y a de toute manière des siècles si ce n’est des millénaires qu’on répète que la littérature est mirage, affabulation. Alors, au fond, rien de nouveau sous le soleil.
Énigme : Comment affronter un livre? Solution : Comme d’habitude. En le lisant.
Je n’avais pas même commencé la lecture que je sentais que mon geste était le bon, ne serait-ce que parce qu’il me redonnait pouvoir et agentivité. Plutôt que d’obéir à mon réflexe biologique de figer devant une menace technologique rapide et inconnue de mes instincts – un chevreuil sur l’autoroute – j’allais m’y pencher pour l’observer à l’aide de mon propre jugement. Je ne me laissais pas intimider, séduire ou soumettre par l’aura du nouveau Moloch numérique. C’est, je crois, la première forme de résistance qu’on peut opposer à l’arrivée de l’IA dans nos domaines respectifs : ne pas se laisser impressionner trop rapidement.
Dans le cas spécifique de la littérature, ce moment de réflexion permet entre autres de réaliser que la machine peut maintenant écrire, certes. Elle peut aussi extraire de l’information d’un texte, le résumer, mais elle ne peut cependant pas vraiment lire. On ne peut pas lui demander : « C’tu bon ce livre-là? Est-ce que les microsecondes de ta lecture ont été agréables? Ont-elles chamboulé ta vision du monde? T’ont rappelé des souvenirs ou fait penser à la réalité de ton voisin? » L’expérience sensible de la lecture est un domaine qui nous appartient toujours et nous appartiendra tant qu’on lira par nous-mêmes. En littérature, la résistance se situe donc aussi dans le souci de notre expérience, dans l’amour et le soin qu’on peut porter à notre propre expérience de pensée. Le plaisir tout simple qu’on peut y trouver. La machine pense vite, mais ne peut pas penser à notre place ou en nous qui sommes corps, rappelons-le. Même lorsqu’elle répond à nos clavardages ou nous écrit des romans, c’est toujours bien nous qui lisons ce qu’elle produit.
Pour moi, ce sont là des idées toutes fraiches, mais si on fouille un peu et qu’on prend le temps de lire, on s’aperçoit que pour nous tous, pour notre intelligence humaine et collective que représente l’histoire de la littérature et ses réseaux, il n’y a là rien de bien neuf. Italo Calvino a effectivement déjà écrit :
Le processus de la composition littéraire une fois démonté et remonté, le moment décisif de la littérature deviendra la lecture. En ce sens, même si elle est confiée à la machine, la littérature continuera à être un lieu privilégié de la conscience humaine, un exercice des potentialités contenues dans le système des signes de toute société et de tout temps. L’œuvre ne cessera pas de naître, d’être jugée, d’être détruite ou sans cesse renouvelée au contact de l’œil qui la lit.
Et ça, c’était en 1967 – oui, 1967 – dans une conférence intitulée « Cybernétique et fantasmes – ou de la littérature comme processus combinatoire ». On ne peut pas dire qu’on ne nous avait pas prévenus. On n’invente rien[1]. Si vous êtes curieux, vous pouvez en retrouver le texte dans le recueil La machine littérature et du même coup en apprendre un peu sur les zairjas arabes, l’Ars Magna de Raymond Lulle et autres générateurs de texte automatisés datant du… Moyen Âge. Les technocrates veulent impressionner en se présentant comme des génies révolutionnaires, mais ils n’inventent pas grand-chose. Ils le font simplement de façon ultra-rapide et destructrice. Ce ne sont que des industriels après tout. Il faut se méfier des grands prêtres du culte du progrès qui par obscurantisme cherchent à nous faire oublier tout ce que nous avons déjà su pour pouvoir se l’approprier.
Mais bon, je m’égare. Même si ces égarements font justement partie des joies de l’expérience d’écriture libre et qui se ressent comme inventive… Trêve de préambules! Il est grand temps d’aborder C’était ça ou mourir. Je ne peux repousser ad aeternam la lutte, le corps à corps-du-texte. Qu’est-ce que c’est que de lire un roman qui aurait été écrit par un automate? de le lire en connaissance de cause? et surtout, qu’est-ce que lire ce roman-là en particulier? Parce que le texte est là, ce n’est pas qu’un événement, une circonstance. Il y a des mots. Alors, plongeons.
Les premières pages du livre frappent. Dès le premier paragraphe, le protagoniste-narrateur se présente au cœur de la tourmente de sa maison incendiée et des balles qui « fusent » en confiant qu’il ne peut s’empêcher de rire de l’hilarité tragique de celui qui perd tout d’un coup. Il y a de quoi accrocher les lecteurs par l’empathie et le goût de l’action. Sentiments et divertissement. Un mélange qui a fait ses preuves sous le nom de sensationnalisme. Je comprends très bien que nombreux ont été les gens qui, piqués, ont poursuivi la lecture.
D’ailleurs, cette accroche du public est clairement une stratégie du texte qui débute exactement par : « Je vous jure […]. » Ce sont les trois premiers mots du roman. Oui, oui, je vous le jure. On s’adresse aux lecteurs et lectrices, on les interpelle d’entrée de jeu pour qu’ils se sentent concernés, mais, surtout, vous l’aurez relevé, on leur « jure » quelque chose. Ce qui suivra se présente dès le départ sous les traits du témoignage, d’une promesse d’honnêteté et d’un appel à la confiance. Certes, c’est un roman, une fiction, le protagoniste se nomme dans la même phrase d’un nom autre que celui de l’auteur sur la couverture, mais il y aura tout de même part de vérité. En plus, cette vérité concernera une extrême violence vécue par une personne que tout oppresse et qui n’a pas habituellement accès à la parole. Ce témoignage aura une valeur. À notre époque de scepticisme, de fake news et de fragmentation sociale, nous avons tant désir de cette authenticité et de ce contact direct avec la subjectivité de l’autre.
Ai-je besoin d’expliciter l’ironie de la chose? Je souligne quand même que ce pacte de lecture chapeautant la lecture de C’était ça ou mourir peut en partie expliquer l’ampleur des réactions suscitées par les accusations de mensonge visant son auteur. Avoir apprécié ce roman en ayant accepté sa prémisse, c’était accorder foi à ce qui y était raconté. Donc, avoir été dupe. Je crois bien qu’on se serait collectivement moins sentis trahis par un roman primé écrit par une machine s’il s’était s’agit d’une histoire purement fictive de… prenons un genre littéraire au hasard comme exemple… science-fiction. Nos attentes génériques auraient au moins été respectées.
Le roman s’amorce donc en tant que témoignage par ces premiers mots, mais étale aussi une multiplication des références à Haïti dans les deux premières pages. Le récit est situé avec précision dans un lieu et une culture pour en augmenter la crédibilité, l’effet de réel. Certaines des références relèvent du cliché comme le « rhum clair », d’autres du stéréotype négatif comme un personnage de « pêcheur fainéant » et d’autres renvoient à la fierté haïtienne, « premier pays noir à obtenir l’indépendance ». D’autres encore sont littéraires. Ainsi, le personnage lit en se réveillant une page du Compère général Soleil de Jacques Stephen Alexis. Chef-d’œuvre parmi de nombreux autres de la littérature haïtienne, il s’agit d’un roman de 1955 dont le protagoniste, après une initiation à la conscience de classe, doit s’exiler en République dominicaine pour fuir la répression politique. C’est un excellent roman, un vrai classique. Je le fais lire depuis plusieurs années dans mon cours « littérature des Amériques » et je le recommande chaudement à tous.
Si on revient à C’était ça ou mourir, cette insistance sur des éléments haïtiens dès le départ vient redoubler le pacte de lecture s’apparentant au témoignage. En effet, Thélyson Orélien est d’origine haïtienne et a dû quitter son pays comme le personnage dont il partage le récit. Il y a une association qui ne peut pas ne pas se faire. À sa façon, le roman avance qu’on y parle en connaissance de cause même s’il y a fiction. Autre promesse implicite.
C’est aussi une manière de chercher à inscrire le livre dans la littérature nationale haïtienne, surtout avec l’intertextualité soulignée vers Compère général Soleil ou les poèmes de René Depestre qu’admire le personnage principal. Personnellement, dans la tempête médiatique actuelle autour du livre, c’est cette association à Haïti que je trouve le plus dommage. Ce n’est pas très flatteur pour cette littérature nationale méconnue, mais d’une richesse sans pareille dans la francophonie[2], que d’être représentée ces jours-ci que par l’exemple unique d’une tricherie. Il faut lire Jacques Roumain, Marie Vieux-Chauvet, Jean-Claude Charles, Frankétienne, Emmelie Prophète ou Yannick Lahens pour apprécier à juste titre ce que la perle des Antilles a à offrir à la littérature. Ou encore, si on souhaite lire des auteurs qui ont migré d’Haïti vers le Québec, Dany Laferrière bien sûr, mais aussi et peut-être surtout Marie-Célie Agnant. D’ailleurs, on n’en a pas parlé, mais le concept de C’était ça ou mourir, un roman rassemblant en une fiction unique de nombreux témoignages réels de migration d’Haïti vers le Québec, c’est pas mal la prémisse mot pour mot de La dot de Sara et la démarche posée par son autrice en 1995. Woups… Loin de moi l’idée d’ajouter de l’huile sur le feu des accusations de plagiat envers monsieur Orélien, ça ne nous avance à rien. Non, mon objectif est plutôt de vous inviter à lire cet autre roman. L’histoire que raconte La dot de Sara est certainement moins flamboyante, mais elle brosse un portrait plus franc, nuancé et moins misérabiliste de ce qu’expérimentent ici certains migrants de première et de deuxième génération. En plus, c’est vraiment mieux écrit.
Parce qu’il faut y venir, la prose de C’était ça ou mourir… c’est pas fort-fort. Je le concède, mon expérience de lecture où je soupçonnais d’emblée le roman d’être écrit par une machine me plaçait dans une posture peu propice à l’engouement, mais il y a tout de même des faiblesses manifestes. Certaines images sont fortes, mais elles sont très répétitives et se présentent sous des formes fixes en « comme si », en « ce n’est pas X, mais Y » ou en énumérations systématiquement ternaires. À plus grande échelle, les chapitres ont sensiblement tous la même structure, la même longueur, des temporalités plus ou moins cohérentes, et le protagoniste y fait à répétition les mêmes prises de conscience comme s’il évoluait en boucle sans apprendre. Sans compter ce chapitre qui s’ouvre par le rappel d’un conseil procuré par un personnage jamais mentionné auparavant… on pourrait excuser la chose par une ellipse mal construite, mais c’est louche. Nul besoin d’un détecteur artificiel d’artificialité[3] pour déceler là des tics machiniques et, honnêtement, forts maladroits.
Il n’y a peut-être pas là matière à soutenir une accusation au-delà de tout doute raisonnable, mais il y a suffisamment d’éléments pour me permettre d’avancer que l’IA a selon moi joué un rôle non négligeable dans l’écriture de ce roman. Je ne vois pas directement la bête qui est habile à nous échapper, je ne peux d’un jet l’atteindre en droite ligne, mais je peux en lire les traces un peu partout… Elle est forcément passée par là à un moment ou un autre. Est-elle responsable de l’ensemble du texte? A-t-elle mis en forme un plan établi par l’homme? A-t-elle seulement reformulé un manuscrit qui était complet? Je ne vois pas beaucoup d’intérêt à une enquête qui trancherait entre ses possibilités. Le livre est là et ses phrases ont une odeur de métal. Pour moi, c’est suffisant pour lever le nez. Je suis peut-être vieux jeu, mais je n’aime pas la voix des robots et je n’aime pas échanger avec eux. L’odeur de métal devient alors goût alcalin sur ma langue, dans ma langue.
La question que je me pose alors, c’est pourquoi le roman a-t-il été autant salué par le public, la critique et les différents prix littéraires? Une part du phénomène s’explique certainement par l’effet boule de neige de tout engouement qui se nourrit de lui-même une fois décollé. C’est populaire parce qu’on le lit, mais on le lit parce que c’est populaire. Et seuls les livres lus peuvent être appréciés. Alors, dans un effet circulaire, on lit les livres auxquels le buzz et les palmarès des ventes attribuent une valeur tirée de leur popularité qu’on gonfle au rang de qualité pour suivre la parade de notre culture avide de success-story.
Ce goût pour les histoires de succès soudain était d’ailleurs bien servi par la figure d’auteur de Thélyson Orélien. Cet homme ayant migré d’Haïti vers le Canada, tout comme son personnage principal de poète devenu alter-ego par association, permettait un glissement de l’empathie suscité par le grand thème du livre et confortait l’idée que la réussite est accessible à tous chez nous – en autant qu’on en ait le talent, le mérite. On présentait de plus C’était ça ou mourir comme le premier roman de son auteur – alors que c’était plutôt le troisième roman et quelque chose comme le huitième livre publié sous le nom de Thélyson Orélien – pour souligner faussement cette reconnaissance immédiate de la valeur individuelle par le bon goût du marché, feuilletant de son invisible main les meilleurs produits en librairie. Ça pouvait aussi excuser les petits défauts stylistiques qui en devenaient peut-être charmants, naïfs. Thélyson Orélien avait été reconnu dans sa qualité et notre méritocratie magnanime prouvait une fois de plus sa justice.
Dans ce contexte de lecture, on pouvait en plus se laisser pleinement toucher par les récits migratoires déchirants du roman en ayant la bouée même du livre pour protéger notre responsabilité collective quant au phénomène. C’est-à-dire qu’en tant que lecteurs du Québec, on pouvait pleurer sur le sort de ces personnages qu’on savait reflets de gens bien réels, pleurer sur leurs maisons perdues, sur la violence fuie, sur le racisme et la déshumanisation subies en route, sur la mort de nombre d’entre eux… tout en étant conforté par l’idée que nous saluions collectivement l’un d’entre eux, pleinement réel celui-là, dans la personne de l’auteur. Les gangs meurtriers, les douaniers corrompus, les passeurs-profiteurs, les agents d’ICE, les vrais méchants, c’est ailleurs. Ici, bien que ce soit imparfait et que la bureaucratie soit trop lente (et la bureaucratie, ce n’est pas nous dans notre sentiment identitaire, nous aussi on déteste le gouvernement et sa paperasse), au moins la valeur humaine et le talent finissent par être reconnus. Chaque lecteur s’identifiant au Québec comme société accueillante pouvait se sentir touché, éprouver une indignation qui n’implique pas de responsabilité et se sentir appartenir à un lieu qui malgré ses défauts sauve des vies étrangères parce que pour elles, C’était ça ou mourir. En d’autres mots, si on se permet de caricaturer : « J’aime ce roman qui parle de véritables souffrances, donc je suis une bonne personne » ou, un peu plus grinçant : « Moi, je ne suis pas raciste, j’aime ce livre de cet auteur noir ».
C’est ce réconfort moral qui est secoué par les accusations visant Thélyson Orélien. Ce livre qu’on avait trouvé « tellement humain » serait en fait écrit par une machine. Les lecteurs avaient prêté foi et empathie à ce récit, donc, par association, à la réalité dont il traite. C’est pour ça que plusieurs cherchent à préserver un certain attachement émotif à l’œuvre et à son auteur en niant les accusations de recours à l’IA malgré l’accumulation d’éléments compromettants. D’autres en minimisent la gravité. Qu’importe que le texte soit faux puisque le « message » est si important, si touchant, si crucial pour notre époque. D’un certain côté, c’est vrai… mais pourquoi ce message a-t-il pris cette forme plutôt qu’une autre pour nous rejoindre collectivement et susciter l’intérêt des cercles médiatiques depuis le printemps dernier? Les récits de migration sont nombreux sur les tablettes des librairies. Il y en a de magnifiques. Bien meilleurs selon moi. Alors pourquoi un engouement si grand pour celui-ci plutôt qu’un autre?
Et si… et si c’était justement parce qu’il avait été écrit à l’aide de l’intelligence artificielle? Et si c’était la première raison du succès de C’était ça ou mourir? L’hypothèse est terrifiante pour tous les littéraires, qu’on se place dans la posture de l’écrivain ou du véritable lecteur, mais je crois que quelque chose d’important s’y cache. Là est l’antre de la bête, la zone d’ombre où il nous faut pénétrer.
Pour le faire, il nous faut déplacer la question de la culpabilité morale individuelle de Thélyson Orélien. Il a probablement triché, menti, tout porte à le croire, mais on doit réfléchir à ce « méfait » à une échelle plus large. Et si Thélyson Orélien n’avait triché que pour fournir au grand public un roman qui lui plait parce qu’il correspond exactement à ses attentes et le flatte dans le sens commun, dans le sens moral? Le récit formaté de la machine, par sa forme on ne peut plus normée puisque née de la simple multiplication des exemples plagiés, se lit aisément et ne peut que ressembler à ce qu’on est habitué de voir. C’est le style le plus familier, la structure la plus commune, le livre le plus proche de ce qu’on pense être un livre que celui qui se construit par l’imitation de tous. Et on accepte mieux ce qui est familier que ce qui est différent. Alors est-ce que ce serait cet aspect générique de l’écriture qui aurait permis l’acceptation de son auteur par la sphère collective?
Sous cette optique, le geste de Thélyson Orélien paraît bien différent. Pour plaire aux lecteurs d’ici, pour être accepté d’une maison d’édition à large diffusion, l’écrivain aurait triché, mais c’est ce qui lui aurait permis de produire un texte au plus près de l’idée préconçue de ce que serait un roman écrit par une personne correspondant aux stéréotypes plaqués sur sa personne. Qu’est-ce qu’on imagine être un récit de migration touchant et sincère, à la fois triste et lumineux, un livre qui saura émouvoir et plaire tous et chacun? Grosso modo ça, nous dirait en quelques secondes un ordinateur consultant l’ensemble du corpus disponible sur le web. Il ne faut évidemment pas réduire la situation à ce seul paramètre, mais je crois qu’il en est des plus importants. Il nous est collectivement plus facile d’encenser un roman écrit par un robot que par un être humain parce que le robot arrive à nous satisfaire davantage dans nos attentes générales.
Après tout, on le sait, les générateurs de texte automatisés sont d’abord conçus pour plaire à leurs utilisateurs. Alors ce serait pour ça que le livre a autant pogné. Et ce serait pour ça qu’on capote autant depuis qu’on s’en est rendu compte. Le danger de l’intelligence artificielle, c’est aussi le pouvoir de séduction de l’artifice. Thélyson Orélien l’aurait compris et s’en serait simplement servi pour catfish les palmarès de vente en librairie avec un faux livre correspondant à ce que les stéréotypes imagineraient être un bon livre écrit par quelqu’un qui lui ressemble. Une forme de masque blanc de l’écriture.
Vous savez d’où m’est venue cette idée? De la lecture de C’était ça ou mourir.
En effet, le roman est bourré de scènes où les personnes qui souhaitent passer une frontière et accéder à une vie décente doivent mentir. Ils changent leurs noms, fabulent des récits de vie, se déguisent et s’entrainent à modifier leurs accents pour correspondre à ce que l’autorité souhaite les voir être. Ils travestissent leurs identités pour qu’un douanier les juge étrangers-mais-pas-trop, différents de la bonne manière, d’une différence standardisée. Et quel est le symbole le plus fort et le plus récurrent de ce travestissement? La nécessité des « faux-papiers », de documents écrits. Sous ce rétro-éclairage, les pages du « faux-roman » prennent une tout autre couleur.
Dans cette veine, la scène la plus marquante se déroule au Québec. Après un parcours migratoire de plusieurs années, le protagoniste doit comparaitre devant un juge canadien pour obtenir le statut de réfugié et il est conseillé par un avocat de l’aide juridique. Ce dernier lui fait quelques recommandations pour adapter son récit au contexte de l’audience : « Il fallait parler comme une victime, mais marcher comme un citoyen. C’était une audition. J’ai dit : ‟Alors, je dois mentir?” Il a répondu : ‟Non, mais choisissez bien vos mots.” » (p. 234)
Si c’était ça, le « ça » du titre? L’obligation de truquer un récit pour qu’il puisse être reçu, de tricher un peu pour ne pas disparaitre dans un anonymat sans mémoire – sort que le roman dit à plusieurs reprises être pire que la mort. Le geste de recourir à un formatage automatisé de son écriture parait alors un peu plus compréhensible.
Malheureusement, le geste n’en reste pas moins dommageable. Pas tellement en lui-même – l’homme aurait seulement falsifié quelques phrases pour mieux vendre quelque chose. Ce n’est rien de bien différent de ce que font quotidiennement publicitaires et politiciens. L’individu ne mérite pas le pilori. Non, mais parce qu’elle a été dévoilée, la supercherie mine plusieurs liens de confiance importants. D’abord celui entre écrivains et lecteurs. C’est un mode de partage culturel et d’échange intellectuel vieux de plusieurs siècles qui est ébranlé. Il faudra en prendre soin dans les prochaines années[4]. Nous entrons dans une nouvelle ère du soupçon en littérature.
Ensuite, le lien de confiance qui relie sociétés d’accueil et immigrants. À court terme, si on considère le climat politique actuel et la récupération de l’événement par la droite xénophobe, c’est probablement la conséquence la plus grave. Ce roman, où on pouvait lire dans les dernières pages : « Et moi, je veux dire à ceux qui me lisent : ne vous méfiez pas trop vite de ceux qui, comme moi, arrivent essoufflés. » (p. 262) est maintenant transformé en catalyseur de cette même méfiance. L’ironie est tragique.
Il y avait pourtant aussi une mise en garde contre ce type de mensonge dans le livre. À un des multiples moments où le héros falsifiait son identité pour passer une frontière, le fantôme de sa grand-mère lui est apparu pour lui dire que « le mensonge n’est jamais sans salissure. Mais il y a ce qu’on fait pour vivre, et ce qu’on fait pour mourir[5]. Ne les confonds pas. » (p. 150) Il y a donc à la fois nécessité de mentir pour passer sous le radar des attentes de l’autorité – frontalière ou littéraire – et danger mortel de s’y trahir soi-même. Pas d’interdiction formelle contre le faux, mais l’impératif d’en départager les motifs. En ce qui a trait à Thélyson Orélien lui-même, je crois qu’on peut le laisser à cette justice intérieure. Je ne sais pas si elle prend la forme d’une grand-mère revenante, mais sa conscience doit bien se manifester à lui ces jours-ci. Cela dit, ça lui appartient complètement. Dans les débats sur l’événement, les haut-cris appelant à la punition et les prises de défense inconditionnelles sont tout autant décalées. Je ne vois pas en quoi cet homme devrait être jugé par le discours public en tant qu’individu. Il a fort probablement menti, c’est mal, mais il n’a pas non plus causé de grand tort à personne.
Du moins pas directement. Ainsi, rien ne sert de juger le soi-disant auteur, mais le phénomène de C’était ça ou mourir doit tout de même être réfléchi et dénoué parce qu’il affecte de nombreuses autres personnes. Par association – abusive, mais néanmoins présente dans les discours – ce sont malheureusement tous les récits de migrants qui peuvent être discrédités par l’ombre de ce roman. Il ne faut pas que cet événement teinte la perception globale de l’immigration et devienne une munition pour le rejet de ce qui est étranger.
Avec tout cela en tête, les remerciements de Thélyson Orélien à la fin de l’ouvrage résonnent d’une étrange manière :
Et merci à tous les migrants à qui j’ai parlé : pour leurs voix offertes, leur confiance accordée, et cette part de vérité déposée entre mes mains. C’est d’eux que cette fiction tient sa chair; sans eux, ces pages n’auraient pas la même force, ni la même lumière.
C’est comme s’il avouait le subterfuge, d’un aveu déguisé. Il les remercie, mais c’est aussi comme s’il s’excusait auprès des migrants d’avoir trahi les « voix offertes » et la « confiance accordée » puisqu’entre ses mains la vérité déposée était devenue partielle. Il rappelle aussi à tous que ce roman est une fiction, mais que celle-ci « tient sa chair » d’histoire vraies qu’elle donne enfin à lire, leur étant donc à la fois redevable et salvatrice. Toutefois, sous le nouvel angle des accusations, elle pourrait tout autant en être cannibale. Je ne sais pas si on peut trancher entre ces facettes et poser un jugement sur ce que l’œuvre représente pour les migrants dont elle s’était fait la championne. Est-elle une tentative de bonne volonté ayant raté son pari de faire passer sous sa couverture factice de réels récits de vie ou plutôt une prédation de la misère, comme celle entreprise par les « passeurs » malhonnêtes? Je ne crois pas que C’était ça ou mourir, contrairement à la forme de son titre, peut être réduit à un jugement binaire.
⁂
Alors? Qu’est-ce que je pense de ça, le roman fait par l’intelligence artificielle? Plein de choses, mais rien qui pourrait s’apparenter à une opinion vitement synthétisable. Désolé si la réponse n’est pas satisfaisante.
De mon côté, je suis tout de même bien content de m’être prêté à l’exercice. En lisant le roman, en relisant Calvino, en discutant avec des collègues, en organisant à gros traits mes idées, en pataugeant dans les déboires de l’écriture, en perdant mon temps à le faire, je me suis senti vivant devant la machine. Ne serait-ce que pour cela, ça en a valu la peine.
Notes
[1] À ce moment-là non plus puisque ce que Calvino avance rappelle ce qui se devinait déjà entre les lignes de « La Bibliothèque de Babel » que nous offrait Jorge Luis Borges en 1941 ou entre celles de « la bibliothèque universelle » de Kurd Lasswitz en 1904. Un texte n’est qu’un jeu combinatoire nous disent-ils en chœur, c’est l’alphabet, mais l’harmonique de leurs voix laisse aussi entendre qu’il est tout autant textile si on prend la peine de remonter le fil. Le danger résiderait donc non pas dans la génération automatisée d’un texte, mais dans l’effacement de l’histoire découlant de son hyper-instantanéité, un présent sans patience brulant ses racines pour s’élever hors lui-même. La menace de la machine, c’est notre appétit pour sa vitesse. On pourrait le montrer en citant deux ou trois futuristes italiens qui ont mal viré (technophilie et fascisme, si ça vous rappelle quelqu’un…), mais il faut que j’arrête de name-drop à tout vent si je veux rester tant soit peu tolérable.
[2] Je ne prétends pas être objectif là-dessus. Je suis fan. N’en demeure pas moins que la littérature haïtienne est selon moi la littérature nationale francophone la plus riche. Et je ne suis pas seul à l’avancer. Non seulement les Haïtiens sont eux-mêmes très fiers et amoureux de leurs écrits, mais d’autres peuvent en attester de l’extérieur. Par exemple, Naomi Fontaine qui, alors qu’elle réfléchit aux particularités de différents peuples dans son essai Shuni, affirme qu’Haïti est selon elle le lieu où on valorise le plus la parole poétique, sa force et sa beauté.
[3] À ce sujet, vous jugerez peut-être le terme comme étant un peu fort, mais utiliser l’intelligence artificielle pour établir un jugement sur une autre intelligence artificielle qui nous aurait collectivement feintés… c’est débile. C’est se soumettre aveuglément à la technologie pour poser un jugement humain à notre place et c’est justement le danger initial, la raison pour laquelle l’événement nous chicote. Le problème, c’est qu’on est gaga devant la machine qui nous illusionne simplement en nous faisant croire qu’elle peut le faire. Secouons-nous!
[4] Ou accepter de la voir évoluer et évoluer ensemble avec elle. Là-dessus, il restera beaucoup à dire et, heureusement, beaucoup à lire chez ceux et celles qui nous ont précédés. C’est là le secret. Je reviens donc vers Italo Calvino qui écrivait en 1979 dans Si par une nuit d’hiver un voyageur : « En admettant que l’écriture arrive à dépasser les limitations de l’auteur, elle continuera à n’avoir de sens que si elle est lue par une personne singulière et traverse ses circuits mentaux. Seule la possibilité d’être lu par un individu déterminé prouve que ce qui a été écrit participe des pouvoirs de l’écriture, pouvoirs fondés sur quelque chose qui dépasse l’individu. L’univers s’exprimera lui-même dans l’exacte mesure où quelqu’un pourra dire : ‟Je lis, donc ça écrit”. » (trad. Danièle Sallenave et François Wahl, Seuil, Paris, [1981], p. 196)
[5] Notons cette virgule devant le « et », typique de la prose mécanique.


















