L’étude à venir: penser hors-les-murs

Par Simon Labrecque, Montréal

Penser signifie se souvenir de la page blanche pendant qu’on écrit ou qu’on lit. Penser – mais lire aussi – signifie se souvenir de la matière. Et tout comme les livres de Manganelli et de Mallarmé n’étaient peut-être rien d’autre qu’un essai de restituer le livre à la pure matérialité de la page blanche, de la même manière, qui utilise un ordinateur devrait se montrer capable de neutraliser la fiction de l’immatérialité, qui naît de ce que l’écran, l’« obstacle » matériel, le sans forme dont toutes les formes ne sont que la trace, lui reste obstinément invisible.

Giorgio Agamben[1]

 

Maîtres et étudiants à Bologne, par Laurentius de Voltolina après 1350.

Dans plusieurs milieux, on raconte que la présente pandémie est le moment d’une remise en cause des usages établis. Certains discours insistent sur l’aspect objectif de cette remise en cause – « les choses ont changées/changent/changeront » – alors que d’autres insistent sur l’aspect subjectif – « je sens que je ne pourrai pas revenir à mon ancienne vie ». Une dimension descriptive, accordée au présent ou au futur – « il n’est/il ne sera plus possible de faire comme avant » –, s’articule aussi de différentes façons à une dimension normative – « il faut/il ne faut pas tenter de retrouver les anciens usages ». Dans beaucoup de cas, ces discours sont lourds, pesants, lassants. Je tâcherai donc d’être bref!

Dans ce texte, j’aimerais proposer quelques réflexions contextuelles sur la possible transformation des cours et séminaires qui sont généralement associés aux études supérieures. Ce faisant, je laisserai de côté l’école primaire et l’école secondaire, en prenant pour acquis que la dimension obligatoire de l’instruction de 6 à 16 ans met en jeu des problèmes spécifiques qui ne sont pas ceux qui m’intéressent ici. J’aborderai brièvement les cours des cégeps et des cycles universitaires dans leur ensemble, mais je m’intéresserai surtout aux cours et séminaires des deuxièmes et troisièmes cycles, qui mènent en principe aux diplômes de maîtrise et de doctorat, sous condition de la rédaction et de la soutenance publique d’un essai, d’un mémoire ou d’une thèse.

Enfin, je le ferai d’une extériorité relative. En effet, je ne suis pas rémunéré par une école, un cégep ou une université, que ce soit comme membre du corps professoral ou comme cellule de cet appendice enflé devenu organe vital qu’est la précaire légion des personnes engagées sur une base contractuelle pour une charge de cours. Je crois aussi être parvenu, lentement mais sûrement, à me délester du désir que cela change pour moi, après avoir brièvement fait partie de ladite légion. Cela dit, je n’ai renoncé ni à l’étude, ni à la recherche, comme en témoigne une pratique passablement assidue de la lecture, de l’écriture et de la publication électronique, commencée avant et continuée après.

Tout cela colorera mes propos puisque d’emblée, il me semble que l’un des principaux enjeux mis en lumière par la présente pandémie est la question des lieux, ou plutôt, des espaces-temps du travail de la pensée.

Avec joie ou avec peine, avec espoir ou désespoir, on raconte donc que l’ensemble des cours offerts par les institutions collégiales et universitaires deviendront principalement virtuels, et ce, à une vitesse accélérée. Il n’échappe à personne que cela puisse représenter un avantage monétaire important pour les institutions, dans la mesure où les lieux physiques seront moins utilisés. Il est ainsi possible d’envisager la diminution du nombre de contrats de chargé·e·s de cours au profit d’auxiliaires d’enseignement, la taille des locaux n’étant plus une limite à la taille de l’auditoire d’un·e professeur·e. Je laisse à d’autres la question de la taille adéquate d’un groupe, ainsi que la question de savoir si un même cours pourra désormais être donné à l’identique avec un même enregistrement vidéo. Sur ce point, nous savons toutefois que certain·es professeur·es ont enseigné pendant des décennies sans changer leurs cours, y compris leurs blagues, en évitant tout dialogue, alors que des professeur·es enseignent déjà « à distance » par des moyens audiovisuels depuis plusieurs années tout en créant fréquemment de nouveaux contenus et en facilitant les échanges constructifs.

Des séminaires indépendants ont lieu depuis plusieurs années déjà, et la pandémie semble avoir donné un élan à de telles initiatives. Quiconque a un ordinateur peut en principe se lancer, bien qu’un bon équipement aide assurément l’audience à écouter. Le séminaire devient alors une forme de « balladodiffusion ». Selon la plateforme, il peut être écouté non seulement dans une chambre, mais aussi en faisant la vaisselle, en prenant une marche, en travaillant, etc. D’ailleurs, mieux vaut ne pas oublier de se lever, car les problèmes de dos bien connus des étudiant·es ne sauront épargner les étudiant·es à venir, c’est entendu[2].

Récemment, l’écrivain et peintre Stéphane Zagdanski, par exemple, s’est lancé dans un ambitieux séminaire intitulé La Gestion Génocidaire du Globe, sur YouTube. Aux 15 jours environ, il diffuse en direct une réflexion d’environ trois heures sur ce thème. Il a commencé par une archéologie de la gestion, a passé quatre heures à interpréter un passage du Talmud de Babylone (lui qui connaît bien la pensée juive), et cela fait maintenant trois ou quatre cours qu’il déplie patiemment des passages du Parménide de Martin Heidegger, un cours de 1942 qui permet à Zagdanski de se questionner notamment sur la traduction, l’imperium, l’aveuglement et le génie, sans perdre de vue son thème principal qui est l’état du monde contemporain. Il serait bénéfique que le séminaire soit accessible en version audio, pour les déplacements. Il est possible de suivre le séminaire gratuitement, mais il est désormais nécessaire de payer pour y assister en direct, Zagdanski s’étant notamment aperçu de l’ampleur du travail demandé pour écrire son séminaire à un rythme régulier. Il demande donc dix euros par mois.

N’est-ce pas là une forme de retour des « professeurs privés », véritables « chercheurs indépendants » qui vendent leurs cours à l’unité? D’aucuns y verront une chance, bien que la logique de marché qui risque de réguler ce domaine soit passablement inquiétante. Le grand nombre de diplômés qui n’ont pas de « poste » dans l’institution risque d’ailleurs de faire baisser les prix, si l’offre excède amplement la demande.

Parmi les « professeur·es en ligne », il me semble aussi important de mentionner celles et ceux qui sont affilié·es à des institutions qu’on peut qualifier de « para-académiques », en ce sens que ce ne sont ni des collèges, ni des universités au sens propre, ou du moins, au sens « diplômant » du terme. Il s’agit de centres et de réseaux de toutes sortes, qui ont la particularité d’être d’emblée internationaux, l’inscription et la participation aux cours ou séminaires pouvant se faire de partout dans le monde, sous condition d’un accès suffisamment stable et rapide à internet.

Je pense notamment au New Centre for Research and Practice, qui offre des séminaires de philosophie depuis 2014. En plus d’offrir un programme public gratuit, qui inclut la première séance de chaque séminaire, en ligne sur YouTube, le Centre offre des séminaires payants de plusieurs séances. Il est possible de s’abonner pour un mois (15$ US) ou un an (150$ US, ou 50$ US lorsqu’il y a réduction). Une option « Amis du Centre » est également disponible au coût de 750$ US. L’inscription donne accès aux séminaires courants, animés par de jeunes philosophes comme Reza Negarestani ou Jason Mohaghegh. Les cours se donnent par Zoom, avec possibilité de visionner les vidéos privés sur YouTube. Zoom permet des présentations d’étudiant·es et des discussions de groupe. Un « espace disque Google » est également créé pour chaque séminaire. Enfin, l’inscription donne aussi accès aux archives du Centre. Cela permet notamment de revoir des cours d’un professeur décédé ou tombé en disgrâce, comme Nick Land par exemple, qui a été exclu du Centre après des publications racistes. Du point de vue de l’histoire des idées, cet accès aux archives est remarquable.

Aucun prérequis n’est exigé et les normes sociales du débat (para)académique sont gérées par la communauté qui forme l’institution (en témoigne l’expulsion susmentionnée d’un professeur raciste). Les sujets des cours sont déterminés par les professeur·es selon leurs intérêts du moment et les étudiant·es y assistent selon leurs propres intérêts d’étude et de recherche. En ce sens, ce centre ressemble moins à une université qu’à une institution comme le Collège de France, fondé en 1530. Le prestige évoqué par le nom de cette dernière institution est certainement mis en jeu par la virtualisation des cours. Le spectre des démagogues hante ici l’esprit des philosophes. La compétition est forte du côté des « influenceurs », notamment, qui ont leur propre podcast sur tout et n’importe quoi, souvent beaucoup plus populaires que les divers « modules d’apprentissage » créés par des institutions universitaires reconnues. Mais en a-t-il déjà été véritablement autrement? Pas si l’on en croit Platon.

J’inscris volontiers le présent texte à la suite d’un billet récent de Giorgio Agamben, dans lequel le philosophe italien, qui a écrit plusieurs courts textes ayant suscité maintes polémiques de basse intensité depuis le début de la pandémie, compose un « Requiem pour les étudiants ». Soulignant l’importance des amitiés parfois frivoles, parfois profondes, nouées en classe et en marge de la vie académique officielle, et notamment des petits groupes d’étude et de recherche qui se poursuivent longtemps après la fin des cours, Agamben écrit :

Tout cela, qui a duré près de dix siècles, à présent finit pour toujours. Les étudiants ne vivront plus dans la ville où se trouve l’université, mais chacun écoutera les cours enfermé dans sa chambre, séparé parfois par des centaines de kilomètres de ceux qui étaient autrefois ses camarades d’étude. Les petites villes, sièges d’universités autrefois prestigieuses, verront disparaître de leur rues ces communautés d’étudiants qui constituaient souvent la partie la plus vivante du lieu.

Admettant qu’il est possible à la fois de pleurer cette forme de vie qui disparaît et de reconnaître qu’elle s’était déjà immensément appauvrie, Agamben termine son texte en déplorant que peu de professeur·es refuseront « la nouvelle dictature télématique » et en implorant « les étudiants qui aiment vraiment l’étude » de

refuser de s’inscrire à l’université ainsi transformée et, comme à l’origine, [de] se constituer en nouvelles universitates, à l’intérieur desquelles seulement, face à la barbarie technologique, pourra rester vivante la parole du passé et naître – si elle vient à naître – quelque chose comme une nouvelle culture.

Cette invitation m’évoque le « néo-médiévalisme » que certains observateurs voient dans notre présent, que ce soit dans la redécouverte des gloses et des liturgies anciennes par des gens comme Agamben, dans la fascination pour l’étude juive de la Torah et du Talmud dans les yechivot, dans l’émergence de nouvelles formes de servage et de pouvoirs locaux armés un peu partout sur la planète, ou encore dans la réinvention des modes d’habitation en commun par les jeunes qui n’ont accès ni à la propriété, ni à des logements décents. Ces derniers pourraient bien envisager d’investir en commun les monastères et les abbayes que les communautés religieuses vieillissantes doivent laisser derrière elle, en cherchant souvent à ce qu’une nouvelle vie puisse y trouver son compte dans le sillon de la leur. Ne seraient-ce pas là des lieux tout désignés pour mener une vie à la fois communautaire et contemplative, autonome et dévote? Autour du feu, les soirs d’été, beaucoup en rêvent!

Cela se discute depuis des années, mais la conjoncture actuelle pourrait offrir une occasion unique de mettre à exécution ces projets rêveurs et utopiques – ces projets d’étudiant·es, justement. Le temps presse sans doute plus qu’on le pense, car en plus de l’état problématique de plusieurs bâtiments, il faut savoir que des universités instituées ont déjà recours à des locaux ecclésiaux, comme l’Université de Sherbrooke, par exemple, qui annonce qu’elle donnera des cours dans un ancien couvent et dans trois églises à l’automne 2020. Enfin, n’oublions pas les projets populistes de droite, comme celui de Steve Bannon et de l’institut Dignitatis Humanae, qui cherche à s’établir dans un ancien monastère, dans les montagnes italiennes, et qui rencontre plusieurs résistances, tant du point de vue social que du point de vue patrimonial. L’habitation est aussi un terrain d’affrontement des forces en présence.


Notes

[1] « Du livre à l’écran », dans Le feu et le récit, trad. Martin Rueff, Paris, Payot & Rivages, 2015, pp. 123-124 (italiques dans l’original).

[2] En plus de renvoyer à ma critique récente du livre Spinal Catastrophism, j’aimerais faire mémoire d’une présentation qui a eu lieu au pub Saint-Patrick, à Québec en mai 2008, lors du premier (et, à ce jour, unique) colloque off-Acfas de l’histoire. Lors de l’événement intitulé Politique de l’université, Tina Lafrance, une étudiante de maîtrise, présenta un important projet de recherche sur ce que l’étude, l’université et, plus particulièrement, l’écriture font au corps. Plus tard, elle a abandonné le projet et les études. Cela n’est pas anodin.

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Tout le monde à dos

Critique de Spinal Catastrophism: A Secret History, de Thomas Moynihan, Falmouth, Urbanomic, 2019, 332 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

What I only realise now is that I was acting that way in order to live my life as a bleak narrative that could be written about years later. Everything feels designed to have brought me to this point.

Simon Sellars[1]

 

Je suis un épigone au sens propre du mot, un être qui ne s’engendre qu’à partir des autres et qui ne renie jamais cette dépendance, un être qui vit une épigénèse permanente, heureuse.

Giorgio Agamben[2]

 

Au sortir de périodes de stress intense, mon dos a tendance à « barrer », le relâchement des tensions psychiques se répercutant en une douloureuse torsion somatique, qui doit être calmée avec le repos et les exercices, le temps et l’habitude. Cette propension à « casser » et l’axe précis de la torsion sont attribuables, pour une part du moins, à de vieilles blessures devenues chroniques, avec le temps et le mode de vie sédentaire. Incidemment, c’est partiellement immobilisé que j’ai lu, ce printemps, plusieurs chapitres de l’étrange et remarquable livre de Thomas Moynihan, Spinal Catastrophism: A Secret History (Urbanomic, 2019). Cheminant dans le livre selon l’ordre conventionnel, c’est-à-dire du début à la fin, de la première à la quatrième de couverture, je n’ai toutefois pas réussi à faire coïncider le moment grabataire de ma lecture avec l’exploration directe de mes propres maux de dos.

Comment le contraire eut-il été possible? Il faut savoir que le livre de Moynihan est séparé en chapitres qui portent chacun le nom d’une vertèbre, de haut en bas (de C1, l’Atlas, première vertèbre cervicale, jusqu’au sacrum et au coccyx), accompagné d’un titre exprimant le contenu théorique[3]. Lors de cet épisode post-pangolinien, mes douleurs les plus intenses ont eu lieu alors que je lisais les premières vertèbres thoraciques (après avoir failli tout abandonner au seuil, la préface de Ian Hamilton Grant m’étant pratiquement illisible). Or, mon propre diagnostic chiropratique porte sur une région plus basse, plus profonde : les lombaires L3-L4 (rappel d’un énorme couscous et d’un aller-retour en autobus scolaire pour une manifestation à Montebello en 2007), avec complications Th10-Th11 (en raison d’un surpoids significatif). C’est par ailleurs autour de la cruciale zone de transition lombaire (Th12- L1) que ma lecture s’est interrompue pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant de reprendre pour écrire la présente critique en toute connaissance de cause (et alors que se manifestent de nouveaux signaux d’inconfort aux endroits habituels).

Pourquoi une zone de la colonne vertébrale serait-elle « cruciale »? Selon J.G. Ballard, la rencontre de la zone thoracique et de la zone lombaire est le lieu du dévoilement d’un « paysage spinal » essentiel, celui de l’hominisation, de la transformation de l’animal quadrupède en animal bipède (Th2, p. 79). Chaque individu garderait la trace active de cette transformation historique, de ce temps, en son propre sein – ou dans le creux de ses propres reins.

La théorie ou l’idée du « catastrophisme vertébral », explorée par Moynihan à travers l’histoire des idées occidentales, en particulier de 1750 à nos jours, est un « fantasme phylogénique » ou une « rêverie hypergénéalogique » selon laquelle « l’endiguement psychosomatique de soi-même, lorsque percolé à travers l’Histoire la plus Grande, égale une aliénation hypogène – l’aliénation d’un corps criblé de temps » (C7, p. 51, je traduis).

De telles formulations obscures (qui posent d’importants défis de traduction) abondent dans l’ouvrage. Cependant, Spinal Catastrophism travaille essentiellement une seule idée – et il la travaille au corps, en plusieurs centaines de page. Cela permet de creuser progressivement ce chemin de pensée en se familiarisant lentement avec le rythme, le style et la teneur de l’écriture qui cherche à témoigner, jusque dans ses formes d’expression, de l’idée en question.

Reprenons un peu plus haut, dans ce livre où il est justement question de hauteurs et de profondeurs. Dans le chapitre « C5. Belated Cosmogony », Moynihan écrit :

Qu’est-ce alors que la colonne vertébrale, sinon un mégalithe élevé au nom de la trace minérale de la diaspora de l’organisme à l’intérieur de son propre sensorium gonflé – chaque niveau de segmentation axiale étant un monument à un auto-enchevêtrement neural supplémentaire – fulgurant dorsalement notre axe céphalo-caudal, une mémoire externe (outward) d’un effondrement interne (inward)? (p. 31)

Cela reste obscur? Pour renchérir, pour éclaircir en ajoutant du noir et qu’ainsi les anciens noirs deviennent des gris, utilisons le travail de Daniel Charles Barker, un professeur de sémiotique anorganique à l’Université virtuelle de Miskatonic qui aurait travaillé avec la NASA sur la vie extraterrestre et sur les liens entre l’astrophysique, la géologie et la psychologie. C’est ce nœud, en vérité, qui intéresse le philosophe Moynihan[4].

Dans une entrevue réalisée dans les années 1990, donc, citée par Moynihan dans le chapitre « Th1. Barker Spoke », Barker est présenté comme l’inventeur du concept de « catastrophisme vertébral ». Le cryptographe raconte son chemin de pensée :

Les humains doivent métaboliser la crise particulière de la posture verticale bipède. [Cela] m’a ramené aux conséquences calamiteuses de l’explosion précambrienne, il y a cinq millions d’années environ. […] Évidemment, il y a des modèles neuromoteurs discrets quasi-cohérents dont les différentes phases stratifiées nagent, rampent ou marchent (sur deux pattes). […] La posture verticale et la perpendicularisation du crâne est une calamitée, associée à une longue liste de conséquences pathologiques, parmi lesquelles devraient être incluses la plupart des névroses humaines. (p. 73, crochets dans le texte)

Selon Moynihan, deux faisceaux d’idées (idea-clusters) permettent de construire historiquement le « catastrophisme vertébral » que Barker a formalisé. D’une part, il y a la notion de « profondeur comme mémoire » (depth-as-memory) et la « loi de superposition » qui lui est liée, qu’on rattache à la genèse des sciences géologiques au XVIIe siècle (Th3, p. 83). C’est de là, en effet, que nous vient l’idée aujourd’hui communément admise qu’en creusant le sol, on s’enfonce dans l’histoire. Voyager dans la profondeur, c’est alors voyager dans le temps sédimenté. Comme le laissent entendre les passages cités plus haut, le « catastrophisme vertébral » rattache toutefois ce motif géologique externe à la vie psychosomatique des êtres humains, qui, en quelque sorte, l’expriment et le continuent sans s’en rendre compte. L’idée de « profondeur comme mémoire » est ainsi commune à l’archéologie et à la psychanalyse, même si peu s’intéressent aux liens entre ces domaines.

D’autre part, pour penser cette internalisation des forces dites de la nature, de la formation des étoiles au mouvement des plaques tectoniques, le « catastrophisme vertébral » met à profit un second faisceau d’idées, qui vient de l’embryologie : la « théorie de la récapitulation » ou la « loi biogénétique », que l’on doit à la « collision » entre l’idéalisme absolu et l’histoire naturelle de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles (p. 83). Cette théorie pose que, dans sa genèse individuelle, chaque animal « récapitule » l’ensemble de la chaîne évolutive qui a mené à son espèce. On raconte ainsi que l’individu humain, dans le ventre de sa mère, est d’abord invertébré, puis qu’il s’apparente à un poisson, puis à un mammifère, puis à un singe, avant de devenir humain au sens propre. La théorie de la « néoténie » ajoute d’ailleurs que, dans le cas des humains, le développement complet de l’individu se poursuit hors de l’utérus maternel jusqu’à l’âge adulte, dans les habitats et les institutions comme la famille et la société, que Peter Sloterdijk décrit comme des « utérus sociaux ».

On reconnaît là des motifs travaillés par J.G. Ballard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, William S. Burroughs, Georges Bataille, D.H. Lawrence, Carl Jung et Sigmund Freud, notamment. La généalogie proposée par Moynihan réinterprète les œuvres de ces auteurs et de plusieurs autres, y compris d’auteures ou d’autrices féministes qui se penchent sur le rôle joué par les femmes dans cet imaginaire du « catastrophisme vertébral ». On y découvre une trame à la fois omniprésente et méconnue, structurante et cachée, qui va des réflexions de Kant sur les conséquences qu’a l’expérience irréductible de la gauche et de la droite sur la construction d’une critique de la raison, jusqu’aux théories psychanalytiques de Ferenczi sur le désir d’anamnèse que serait « le retour à l’amibe », par-delà la volonté d’un retour freudien à l’utérus maternel, qui n’est qu’une version réduite de l’océan originel et de la soupe primordiale – « retour à l’amibe » qui serait préfiguré dans l’orgasme, la colonne se repliant spasmodiquement pour reformer un cercle plutôt qu’une droite.

De tels développements tiraillent le lecteur ou la lectrice en générant plusieurs inconforts. Face à ces idées, qui ne sera pas plus conscient ou plus consciente des multiples mouvements et douleurs que cause l’acte de lire, sculptant patiemment la posture courbe des grands lecteurs et des grandes lectrices, et peut-être plus particulièrement la silhouette de ceux et celles qui écrivent également, les transformant jour après jour en point d’interrogation jusqu’au seuil de leur mort, où ils et elles retrouvent enfin la posture fœtale initiale? À mon sens, il faut lire ce livre remarquable pour comprendre comment un ou une enfant souple et mobile qui se tortille bruyamment, dans des contorsions et circonvolutions étonnantes, chaque fois que sa volonté absolutiste rencontre l’implacable friction du monde et que tout son être rouspète contre une consigne ou un ordre qui ne lui convient pas, se transforme par habitude et calcification en une ou un adulte sédentaire qui plie l’échine face à trop de demandes et qui en paie amèrement le prix dans tout son corps.


Notes

[1] « So Many Unrealities », entrevue avec Robin Mackay, Urbanomic.com, UFD 033, 2018.

[2] Autoritratto nello studio, Milan, Nottetempo, 2017, p. 42, cite et traduit par Barbara Carnevali, « “Gloria”. Sauver les apparences », dans Politiques de l’exil. Giorgio Agamben et l’usage de la métaphysique, sous la dir. Anoush Ganjipour, Paris, Lignes, 2018.

[3] Le coccyx est le lieu du postscriptum. Pour sa part, le sacrum est réduit à un seule chapitre, S1, tout comme les vertèbres sacrales S1-S5 sont soudées chez l’être humain adulte.

[4] Notons cependant que Barker appartient à la singulière famille de Gian Battista de Contugi, c’est-à-dire qu’une recherche sommaire suffit à se convaincre qu’il est une création littéraire, et dans ce cas-ci, une création de Nick Land et du Cybernetic Culture Research Unit (CCRU), qui sont à l’origine d’Urbanomic et de la constellation intellectuelle bigarrée que cet éditeur réussi à rassembler depuis plusieurs années maintenant.

 

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Speak Youth

Par Éléonore Delvaux-Beaudoin, finissante à F.A.C.E.

Il est si beau de vous entendre
Parler de notre économie
Ou de vos nouvelles lois
De fantasmer la richesse de notre pays

Nous sommes une génération perdue
Qui se plaint trop à votre goût
Avec notre langage indescriptible
Speak youth
Pardonnez-nous d’être trop jeunes
Pour comprendre votre politique dite saine

Speak youth now
Nos dirigeants nous en veulent
De partager avec colère
Les mots de Greta Thunberg
Et de crier dans la rue
Justice for George Floyd
Car nous, jeunesse rebelle
We think all cops are bastards
And you think all lives matter
Car nous voulons la justice
Et vous voulez le pouvoir

Speak youth
Dites-nous que
You are right
Et que nous avons tort
Speak Youth
Génération insolente
Arrêtez de nous dire
Que nous avons peur pour rien
Cause our future is in good hands

Speak youth
Arrêtez de nous mentir
Stop lying to us
Parce que nous sommes idiots
And because we know nothing

Speak youth
Parlez-nous d’autres choses
Que de la loi 21
Et de vos projets dits verts
Parlez-nous d’égalité et de paix
And say it louder
No justice no peace

Ne reculez pas
Allez de l’avant
Nous ne sommes pas adultes
Mais nous savons influencer

Speak youth

Nous, adolescents
Venus de différents quartiers
Nous sommes ici
Pour vous dire
That we are not alone

 

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Hot dog Nation

Par Jade Bourdages, UQAM

J’m’en étais faite des scénarios de fin du monde, c’est ça ma job. Pleins. Des ruines. Chaque fois unique, la fin du monde. J’avais presque pensé à toute. Ah, même les pandémies, j’y ai pensé. Mais ça… Ça, j’y avais jamais pensé. Qu’on s’ramasserait toute tu-seul. Chacun d’notre bord. Dans nos cuisines.

Quand j’t’ais p’tite, j’faisais du pain avec ma mère. J’ai tout le temps fait du pain. Mais là, vous êtes pu là, y a pu personne. J’ai pas l’temps d’faire du pain, c’pas l’temps. L’État y est dans ma cuisine. Mon cauchemar.

J’t’assis à ma table. Je r’garde la fin du monde par ma fenêtre.

 

13 mars

Dans l’air qu’on respire, le mal avec un Grand C. On respire toute le même air, le même avenir. L’État annonce aujourd’hui la fermeture des écoles. J’pense à eux autres. J’suffoque déjà. Tous ces enfants pis ces adolescents qui, comme moi quand j’tais p’tite, détestent les fins d’semaine, les tempêtes de neige, pis les vacances scolaires. J’suffoque déjà, parce que l’école c’t’encore ben rien qu’le seul lieu en c’bas monde où on peut se sentir en sécurité. Où on peut r’prendre son souffle. Pis des fois c’est ben même la seule place où c’qu’on peut manger sans être témoin ou victime de violence toué jours.

La quarantaine à deux vitesses : repos et loisirs pour les uns, précarité, risque sanitaire et question de vies ET d’morts pour les autres.

 

26 mars

Toutes les frontières de tous les États du monde ferment une à une. Les Banques centrales du monde entier ramènent les taux d’intérêt à zéro. Les avions sont toute cloués au sol. Faut pu qu’on bouge. Personne. Nos voisins du sud commencent à vider les prisons. Y tirent la plogue. Laisser crever les populations carcérales dins rues avec des millions d’autres marginalisées pis racisées. Le tri des vies est commencé. Des vies qui comptent pas, des vies qui valent rien su l’Dow Jones. Dans le monde entier, les entreprises pis les commerces ferment. Les travailleurs autonomes y perdent toute leurs contrats. On peut même pu utiliser d’l’argent cash. En quelques jours, on compte au Canada un million de demandes de chômage.

L’Québec s’réveille à matin avec un prix du gaz 75 cents le litre. « Le gaz à ce prix-là, mon Dieu c’est peut-être ben plus grave qu’on pense c’te pandémie-là! »

1 millions de ménages su l’chômage…

Pèse su’ l’piton Manon. Après mon char pis moé, le déluge. Maudite culture de gaz. La ride va être longue.

 

1er mai

Ça fait juste que’ques semaines… On dirait qu’ça fait une éternité. Temporalité d’pandémie.

Pis une p’tite dame à matin qui s’plaint du relâchement dans les ruelles de Montréal… ça joue ensemble qu’a dit, ces p’tits minous-là, pis y’a pas pantoute deux mètres de distance.

Ma pauvre p’tite dame, qu’est-ce que vous croyez? Quand un État se relâche pis dit au monde que toute va ben aller, pis qui vont devoir r’tourner dins Shops pis dins Écoles, vous voudriez qu’le monde fasse quoi? Qui continuent à prendre les affaires au sérieux? C’est bien ça le drame de c’t’État ma p’tite dame. Capitaliser non pas sur l’intelligence de chacun mais sur l’imbécilité de l’ensemble. Pour que tout le monde s’dise après la fin du monde : « l’État y a ben essayé LUI de nous protéger, mais SI ON CRÈVE c’est d’la faute des préposés qui s’lavent pas les mains comme du monde, pis des ti-culs qui jouent dins ruelles. »

 

6 mai

Image © Wartin Pantois

Pendant qu’y a du monde qui crèvent à Montréal-Nord, à NDG pis à Parc Ex, en passant par Hochelag, pendant qu’y a des femmes pis des enfants qui s’font tabasser depuis huit semaines sans pouvoir r’prendre leur souffle, l’Québec se pose une question : Quand est-ce qu’on va pouvoir ouvrir nos terrains de golf?

Hot dog Nation.

Gouvernement d’cassse-croûte.

 

11 mai

On apprend qu’sul« palmarès » international du taux de mortalité au quotidien, le Québec arrive 7e au monde. Le 7e ciel, toé. « In heaven, everything is fine »

«Le Québec va trop vite », qu’on dit.

Un problème de rythme? Hum, j’pense c’est plus grave. Devant l’mal avec un Grand C qui circule dans l’air qu’on respire, l’problème du Québec c’est de continuer à s’prendre pour Dieu.

Orgueil pis manque d’humilité devant la nature, c’est ça qui va toute nous tuer.

 

12 mai

À matin, j’aurais rêvé de me faire servir deux œufs, bacon, pain blanc au tit casse-croûte de mon Hood. Pis après, passer dire bonjour à gang d’Refuge avant d’aller m’commander deux doubles au Café coin Papineau/Ste-Cath.

Passer dire bonjour. Juste ça. M’faire « servir» par les p’tits commerçants de mon Hood. Toute ça en payant CASH pis en serrant des mains.

Wild de même.

Vous me manquez tellement.

 

13 mai

Les données dans le monde entier montrent que les hommes sont PARTOUT surreprésentés dans les cas infectés pis les taux de mortalité.

Sauf icitte au Québec. Sauf icitte.

Tony. Oui, oui. C’ta toé j’parle, Tony : On dit souvent que si les femmes s’arrêtent, les masques tombent.

Mais la vérité, c’est qu’si les femmes s’arrêtent icitte au Québec, c’est pas yin qu’les masques qui tombent, c’est toute qui s’effondre. Mets ça dans ta pipe, Tony.

 

15 mai, c’t’aujourd’hui ça.

Va ben falloir réapprendre à s’raconter collectivement, parce que l’histoire qu’on est en train d’vivre, on va vouloir nous la raconter toute tout-croche. On va vouloir nous la rentrer dans gorge de force, pis on va vouloir qu’a goutte bon. Qu’a goutte le sucre.

Mais la vérité c’est que d’l’autre bord d’la courbe, quand on va toute finir par sortir de nos cuisines, y va y avoir des absents. Trente ans de mépris pis d’dépossession. Des absents. Va falloir être ben nombreux pis ben nombreuses à se souvenir pour leur rendre justice.

Parce que l’État lui y dira ben c’qui voudra, mais y en a yin qu’un monde. Un seul monde. Pis c’est celui qu’on habite.

La Grande Maison America.

C’est nous autres, ça. Y a pas de héros ici d’dans. Juste des milliers et milliers de petits gestes quotidiens posés par du monde ben ordinaire. Du monde qui prennent soin les uns les autres, du monde qui attendent pas que l’État leur dise quoi faire pour s’mettre un masque dans face.

 

Moi aussi j’ai hâte de t’frencher.

Quand la fin du monde sera finie, Call me.

En attendant.

Unfuck toute.

We can do this.

We have to.

Ce texte a été prononcé le 15 mai 2020 à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! à Radio-Canada pour le segment « Micro ouvert ».

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Pierre, Franz et Dora à Berlin

Par Robert M. Hébert

Ce vieux souvenir d’avoir un jour voulu devenir ingénieur.

Kafka, Amerika ou le disparu, à propos de Karl alias Negro

 

Je suis dans le rêve de mes jeunes amis.
Il n’y a pas de confins, pas de limites, l’espace se démultiplie.
Je suis dans les cauchemars, les ruines,
être partout en quelque part
mais avec illuminations.

 

Je suis à Berlin sur les traces de Kafka et de Dora Diamant,
la dernière idylle d’une machine célibataire
fascinée par le music-hall, les appareils de cirque.
Hier j’ai fait une longue balade en vélo jusqu’au Grunewaldstraße 13
leur logement en banlieue de Steglitz.
Kafka rêvait de Berlin,
loin de son père, de ses dossiers, ses chiffres.
J’ai entrevu Franz au Jardin botanique,
dans un resto végétarien,
Franz et Dora en tramway vers le quartier juif de Berlin
poussiéreux, pour y apprendre le Talmud.
Métropole éclatée, déversoir de la modernité,
tant d’utopies, l’expérimentation.
Il écrivait « Le terrier », DER BAU, version inverse du Bauhaus,
rieur avec Dora-forteresse, sa citadelle :
« Je vois avec ravissement, les yeux fermés, des possibilités
d’architectures idéales qui me permettraient
d’entrer et de sortir sans être vu. »
En cette même année 1924, la mort rattrape le blaireau.
Les Canadiens de Montréal remportent leur 2e coupe Stanley
contre les Tigers de Calgary.
Dans sa prison à Munich,
un petit caporal-tambour écrit Mein Kampf
qui sera même traduit un jour en braille
pour des millions d’aveugles.

 

Berlin ou l’ange du bizarre et des extrêmes (rêveur)

 

Berlin, une vaste garderie d’enfants.
Verre, acier, béton, étalement très agréable,
avec ses mondes souterrains,
Potsdamer Platz surplombant un antique no man’s land.
Un Bunker de cinq étages, devenu prison après la guerre
puis entrepôt de fruits et légumes
puis salle pour techno-raves énergiques.
Ah, Dionysos…
Le Musée Juif, morceaux d’étoile tombé sans fracas,
en rien extra-terrestre, fondation d’un vide revêtu de zinc.
Certains musées ne devraient jamais afficher leurs heures de fermeture.
Rompue, la flèche du temps.

 

Je suis à Berlin parce que mon oncle gendarme ressemblait à Richard Burton
dans The Spy who came in from the Cold;
mort à Saint-Jean-de-Dieu alors que j’avais neuf ans.
Il vient parfois me visiter la nuit.
Je suis à Berlin ville d’eaux
parce que je veux écrire sur une page trop blanche,
après mon « Premier chagrin », murmure Franz.
Pouvoir créer MALGRÉ LA MORT,
trouver ici une forme englobante, vivante.
L’écriture déporte, se déporte elle-même vers un temps intérieur
mais le poids de l’histoire n’est pas identique dans les grandes villes;
difficile à Paris, au mur du réflexe colonial,
difficile à Venise,
resterait peut-être Buenos Aires…

 

En vérité, je suis à Berlin pour faire du repérage,
et j’attends Lotte,
notre cousine germaine
qui a le don des langues, qui a le knack, der Knacklaut
J’ai loué un appartement sur Mainzer Straße avec une cour, une fontaine.
Cinéma muet ou parlant, ce sera selon.

 

Odeur érotique des tilleuls de juin.
La clameur, le clapotis de l’ultime bien-être est en toi, Lotte.
Oui, je construis le rêve de ton corps,
pour mieux y disparaître.
Souvenir de toi patinant sur le lac de Müggelsee
où nous irons ensemble.
Canons à confettis, à neige, neige enfantine.
Lotte, à la fois ange et acrobate
nouée comme une petite bête souveraine,
l’être « ducharmant » vient de grimper sur le 52e parallèle nord,
demain midi je vais l’accueillir
à l’aéroport Tegel.

 

SILENCE, CAMÉRA, ACTION.


Les 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant théâtre et installation vidéo : Berlin appelle créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. J’y ai offert trois monologues. Le premier « Prologue aux nouvelles clameurs » et le deuxième « Lotte et Léolo à Montréal » (joués par Catherine de Léan) ont été publiés dans Trahir, février 2016, septembre 2017. Voici donc le troisième récité et joué par Daniel Brière.

Ce spectacle a été remis au programme du prochain Festival International de la Littérature en septembre 2020. Mais en raison de la pandémie, la tenue du festival est peu probable.

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Cent quarante fins

Critique de Omnicide: Mania, Fatality and the Future-in-Delirium, de Jason Bahbak Mohaghegh, Falmouth et New York, Urbanomic/Sequence Press, 2019, 464 p.

Par Simon Labrecque

 

T’es tell’ment, tell’ment, tell’ment belle!
J’vas bénir la rue,
J’vas brûler l’hôtel…

Richard Desjardins, « Tu m’aimes-tu? »

 

J’ai reçu Omnicide: Mania, Fatality and the Future-in-Delirium (Urbanomic/Sequence Press, 2019), le plus récent livre de Jason Bahbak Mohaghegh, professeur de littérature comparée au Collège Babson au Massachusetts, la veille de l’apparition de mes premiers symptômes. C’était quatre jours avant que je perde l’odorat et le goût, trois jours avant mon diagnostic positif par « lien épidémiologique ». J’ai donc choisi de ne pas laisser le colis reposer un jour et une nuit. Je l’ai ouvert et j’ai immédiatement feuilleté l’ouvrage, sans autre précaution pour ma lecture que la lenteur que la maladie allait m’imposer.

Ce livre qui demande une forte attention est composé d’une série de 140 gloses bien serrées. Il exige une concentration souvent incompatible avec la présence de Pangolina en soi. Cela dit, mon testament signé, je développe lentement la conviction (à mes propres yeux, étonnante) qu’en définitive, je ne succomberai pas à la maladie et à ses complications, ces dernières ne s’étant pas manifestées. J’entame donc la présente recension alors que la fatigue, les maux de tête et les brûlements de nez me quittent, mais sans avoir recouvré l’odorat, ni d’ailleurs avoir terminé la lecture du bouquin – et sans pouvoir affirmer avec certitude en avoir fini avec Pangolina, car ses suites à moyen et long termes demeurent mystérieuses. Si j’écris néanmoins la présente recension, c’est qu’il me semble possible de dire quelque chose d’intéressant à propos d’Omnicide, aujourd’hui.

Je l’écris d’emblée : ce qui me semble le plus intéressant, dans le projet de Mohaghegh, c’est la possibilité de le reprendre chacun à son compte, de le relancer de son côté, de le poursuivre sur un autre sol, d’y donner suite icitte. J’entends le montrer en plaçant le présent texte sous le patronage de Richard Desjardins, immense poète abitibien.

 

Structure et protocole

Omnicide s’ouvre sur une « Mania Tabula » qui compte 107 entrées divisées en 25 parties. Chaque entrée est une manie, avec un nom construit en grec et une précision en anglais quant à l’objet de la manie. Les parties 1 et 2 de la table, par exemple, se liraient ainsi en français :

Partie 1
Augomanie (Lumière)
Héliomanie (Soleil)
Sélénomanie (Lune)

Partie 2
Neuromanie (Nerfs)
Trémomanie (Tremblements)
Ataxomanie (Désordre)
Éruptiomanie (Éruptions)

Aucune clé n’est donnée quant aux principes qui ont présidé à cette classification parfois étonnante. L’impression d’une prolifération elle-même maniaque l’emporte sur l’idée d’une systématicité rigoureuse, qui serait plutôt de l’ordre de la paranoïa. Mohaghegh l’écrit d’ailleurs en toutes lettres :

L’approche adéquate pour un livre sur la manie est de faire preuve d’une volonté d’entrer dans les détroits maniaques et de mettre en œuvre des styles maniaques, d’emprunter le propre rythme sévère de la manie et de boire à ses dangereux puits d’inspiration (on risque pour survivre). (p. 14 – je traduis)

Le livre ne présente ensuite que trois parties de la « Mania tabula » : les parties 1, 5 et 20. Ces deux dernières parties comportent les entrées suivantes :

Partie 5
Dromomanie (Voyage)
Ecdémomanie (Errance)
Cartogramanie (Cartes)
Kinétomanie (Mouvement continuel)
Dinomanie (Vertiges, tourbillons)
Labyrinthomanie (Labyrinthes)

Partie 20
Monomanie (Solitude)
Isolomanie (Isolement)
Mégalomanie (Soi)
Catoptromanie/Eisoptromanie (Miroirs)
Colossomanie (Géants)

Chacune des 14 manies sélectionnées est traitée selon le même protocole, que Mohaghegh illustre par la formule « 10:10 ». L’auteur d’origine iranienne a constitué un corpus à partir des œuvres de dix poètes de la littérature du monde musulman moderne, du Maghreb à la Perse (je donne ici les noms avec l’orthographe anglicisée, comme Mohaghegh les écrit) : Sadeq Hedayat (Iran), Réda Bensmaia (Algérie), Adonis (Syrie), Joyce Mansour (Égypte), Forugh Farrokhzad (Iran), Ibrahim al-Koni (Libye), Ahmad Shamlu (Iran), Ghada Samman (Liban [Syrie]), Mahmoud Darwish (Palestine) et Hassan Blassim (Irak). Chaque manie est alors traitée en dix sections – une par auteur, dans l’ordre dans lequel ils sont nommés plus haut.

Chaque section constitue donc une brève glose (entre une et quatre pages) de quelques vers sélectionnés en raison de leurs liens avec la manie en question. Fait singulier, Mohaghegh écrit chaque fois, comme une ritournelle, que nous rencontrons à chaque nouvelle section un nouvel individu singulièrement atteint de la manie traitée : « Nous rencontrons notre premier héliomaniaque… », « Nous rencontrons notre huitième dinomaniaque », etc. Cela lui permet de montrer les mille (ou du moins, dix) manières d’être ceci ou cela.

Encore une fois, le signe de la prolifération l’emporte sur celui de la systématicité. Chaque section, en effet, s’articule selon les affinités et intérêts de l’auteur, selon ses propres manies et obsessions, selon ce qui retient son attention dans tel ou tel vers. Certaines digressions conceptuelles et des paragraphes identifiées comme des « notes » lui permettent de préciser certains éléments qu’il juge importants, par exemple sur la divination (pp. 50-52) ou l’angélologie (pp. 87-88). Face à cette prolifération simultanément joyeuse (foisonnante) et pesante (exténuante), il me semble tout naturel de se dire que d’autres exemples sont possibles, c’est-à-dire que d’autres façons de vivre telle ou telle manie sont envisageables. Cela ne rend le livre que plus inspirant – et plus inquiétant!

 

Import-export

En introduction, Mohaghegh signale que son livre ne s’intéresse pas aux manies en général. Avec précision, il demande : « Quel type d’enchantement miniaturiste pourrait mener quelqu’un à mettre fin au monde? » (p. 1) En d’autres termes, comment une « fixation mineure » prend-elle de l’expansion puis mute-t-elle en une « articulation létale »? (p. 5) Trois vers de la chanson « Tu m’aimes-tu? », cités en exergue de la présente critique, permettent de présenter simplement ce moment singulier auquel Mohaghegh consacre son ouvrage. Ce moment, qu’il trouve à maintes reprises dans les vers des dix poètes qui nourrissent sa plume, c’est celui du passage d’une manie particulière (chez Richard Desjardins, la beauté d’une femme), c’est-à-dire d’une obsession située, à un désir d’éradication généralisé (ici, brûler l’hôtel), qui reçoit le nom d’omnicide (littéralement, le meurtre de tout). Le pari interprétatif de Mohaghegh est de prendre au sérieux de tels vers, de tels énoncés, en se refusant de les considérer comme de simples métaphores. Et s’il s’agissait véritablement de brûler l’hôtel, avec de l’essence et des allumettes, sans teintes de gris, plutôt que d’exprimer sa flamme, son amour, à l’intérieur des limites colorées du langage? Ce basculement dans le réel, ou ce surgissement du réel, est le lieu du « moment omnicidaire ».

Ce ne sont peut-être pas toutes les manies, ou ce ne sont peut-être pas tous et toutes les maniaques, qui ressentent ce désir d’anéantissement, cette soif d’annihilation. Mais selon Mohaghgeh, il y a « un réflexe d’inhalation-exhalation » qui est à l’œuvre dans tous ces exemples : « ensemble ils tracent les contours des canaux toujours sinueux mais néanmoins viables entre quelque univers attractif (d’adoration, de dévotion, d’intoxication ou d’étonnement) et l’instinct primordial d’engendrer l’inconscience (oblivion) par-delà cet univers (par la haine, l’envie, l’indifférence, la rage ou l’oubli) » (p. 8). Il s’agit de se pencher sur le mince fil de fer qui, parfois, va d’un « état de délire solitaire » pour mener, par un chemin obscur, vers l’effacement du monde (world-erasure). Ce fil, Mohaghegh le décrit comme le « mouvement de la cause perdue ». Il y voit l’origine commune du terrorisme et de la poésie – une remarque qui nous rappelle, localement, le titre d’un recueil d’essais de Victor-Lévy Beaulieu : Entre la sainteté et le terrorisme (VLB, 1984). En formant un corpus omnicidaire québécois, on pourrait d’ailleurs ajouter Beaulieu à Desjardins.

À quoi pourrait ressembler la lecture d’un tel corpus, après avoir lu Omnicide? Essayons-nous en citant un passage célèbre de la chanson « Les Yankees », de Richard Desjardins, pour rencontrer notre onzième héliomaniaque – le premier obsédé du soleil que nous rencontrons en ces contrées nordiques. La scène a lieu après qu’un chef armé (« l’un d’entre’eux loadé de guns ») de la horde des envahisseurs se soit saisi du mégaphone :

[…] « Alors je compte jusqu’à trois
Et toutes vos filles pour nos soldats.
Le grain, le chien et l’uranium,
L’opium et le chant de l’ancien,
Tout désormais nous appartient,
Et pour que tous aient bien compris
Je compterai deux fois
Et pour les news d’la NBC :
Tell me my friend
Qui est le chef ici?
Et qu’il se lève! »
Et le soleil se leva.

Les vers qui suivent nous présentent un peuple entier de « fils de soleil éblouissant » ayant « traversé des continents, des océans sans fin, sur des radeaux tressés de rêves », un groupe grégaire qui achèvera le « dragon fou » d’America. Il y va d’une résistance tellurique à l’envahisseur colonial, d’une guérilla préparée de longue date, de génération en génération, avec le sérieux du sang versé, conjugué à la fois au passé et au futur : « Gringo! T’auras rien de nous. De ma mémoire de titan, Mémoire de ’tit enfant : ça fait longtemps que je t’attends ». Un rêve assurément. Les « vivants » dont il question dans la chanson n’évoquent-ils pas les énormes « Vivants », ces anges ou archanges du Livre d’Ézéchiel (1,5), qui sont de véritables titans aux multiples paires d’ailes et aux yeux nombreux? C’est aussi un cauchemar, car c’est le soleil lui-même qui répond à l’injonction de l’envahisseur et se présente comme le chef d’ici. Il faut prendre soin des questions que l’on pose, car la réponse peut désarçonner!

Essayons-nous une dernière fois, pour l’instant. Nous rencontrons donc notre onzième sélénomaniaque, quelques années plus tard, dans les mêmes contrées. Citons encore Desjardins, cette fois sur l’album Kanasuta. Dans « Nous aurons », chanson devenue fétiche pour certaines chorales d’enfants – un peu comme Mohaghegh parle de jeunes Palestiniennes qui jouent à la marelle en chantonnant des vers apocalyptiques de Mahmoud Darwich –, nous lisons et entendons :

Nous aurons des corbeilles pleines
de roses noires pour tuer la haine
des territoires coulés dans nos veines
et des amours qui valent la peine.

Nous aurons tout ce qui nous manque
des feux d’argent aux portes des banques
des abattoirs de millionnaires
des réservoirs d’années-lumières

Et s’il n’y a pas de lune
nous en ferons une.

Ces extraits me permettent de souligner que le travail de Mohaghegh, dans Omnicide, se fait souvent de biais, par ce qu’il est convenu de désigner comme des chemins de traverse. Le « moment omnicidaire » n’est pas toujours visible en tant que tel, dans la clarté aveuglante des néons au plafond (disons, des abattoirs de millionnaires). Ce moment d’annihilation est souvent présent comme une ombre, au détour d’une formule, dans le feuilleté d’un phrasé, comme une potentialité plutôt qu’une actualité. C’est aussi cette omniprésence drapée d’absence qui fait du « moment omnicidaire » un véritable objet de fascination, un gibier à débusquer dans tous les vers du monde.

 

Dernier repas

Dans un entretien réalisé en 2019 avec Robin Mackay, d’Urbanomic, et Amy Ireland, intitulé Manic Lullabies, Jason Bahbak Mohaghegh parle de la fin du monde et des différentes façons dont elle pourrait arriver. L’énumération de ces possibilités constitue d’ailleurs l’essentiel de la courte conclusion d’Omnicide. Dans l’entretien, Mohaghegh parle des « vrais poètes » comme de ceux qui sont travaillés au corps, au quotidien, par la question de la dernière histoire qui sera contée, de la dernière ligne qui sera écrite. « Au moment décisif, sauras-tu te convoquer toi-même et te présenter dans toute ta puissance? » Il s’agit-là d’une version particulière de la fin, une version tout en force. La maladie, on le sait, offre souvent une vision radicalement différente : une fin dans la plus grande faiblesse, le silence, la soif et la faim, dans la solitude et sans aucune oreille, sans papier, sans rapport – ce qui signifie aussi : sans personne pour rapporter les derniers mots, que les poètes souhaiteraient fameux. Alors, les poètes meurent sans mot dire. Comme beaucoup trop de personnes.

Cela pourrait soulever de vraies colères. Tendons l’oreille. Nous verrons bien.

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Classé dans Simon Labrecque

Miser sur l’intelligence

Par Frédéric Mercure-Jolette, Cégep de Saint-Laurent

À la question qui brûle les lèvres de tous les Français, « Pourquoi le voisin allemand s’en tire tellement mieux? », l’historien Johann Chapoutou a donné, dans une récente tribune sur Médiapart, une réponse sans équivoque : « Merkel parle à des adultes, Macron à des enfants. » Chapoutou soutient que, sans faire foi de tout, la manière dont les décideurs parlent, s’ils prennent les citoyens pour des êtres rationnels et autonomes ou non, est à la fois un élément important de la gestion de crise et symptomatique de la stratégie globale employée concernant la pandémie de COVID-19.

Au Québec, au début de la crise, on a justement salué les méthodes du gouvernement Legault. Surfant sur une vague de popularité inégalée, on reconnaissait alors au trio Legault-Arruda-McCann, la vertu de la transparence et la décence de ne pas prendre les citoyens pour des idiots. Or, deux mois plus tard, nous savons qu’une partie importante de leurs actions et de leurs messages (confinement massif, refus de recommander le port du masque, refus d’interdire la vente de produits non essentiels dans les magasins généralistes à grande surface, ouverture des SAQ et des SQDC, etc.) ne s’adressait pas à l’intelligence et au bon sens, mais visait plutôt à s’assurer de l’obéissance immédiate tout en évitant un mouvement de panique. S’il est trop tôt pour faire le bilan de ces actions, j’aimerais inviter le gouvernement à revoir certaines lignes du discours qu’il utilise actuellement pour organiser et expliquer sa stratégie de déconfinement et de relance du Québec. À ce stade-ci, il faut miser sur l’intelligence autant dans les actions que dans les stratégies de relations publiques.

 

Contre l’idée selon laquelle il y a deux mondes, les CHSLD et le reste du Québec

Devant des chiffres effarants et une situation catastrophique qu’elle qualifie elle-même de « crise humanitaire » et d’« urgence nationale », l’équipe Legault veut nous rassurer et nous réconforter en nous disant qu’il existe en fait deux mondes bien différents : les CHSLD et le reste du Québec. Pour que la population puisse garder le moral, le gouvernement martèle que les sacrifices et les efforts réalisés durant cette période difficile ne sont pas vains. Soit. Cependant, si nous avons entrepris un confinement rapide et mis en place des mesures de distanciation sociale, c’est pour protéger les personnes à risque et non les personnes qui ne sont pas à risque. Fermer les écoles n’était pas un geste qui visait à protéger les enfants, mais bien à ralentir la propagation du virus et empêcher ainsi qu’il s’infiltre subitement dans des milieux à risque par l’entremise de porteurs asymptomatiques. Or, même avec cette décision et celle de mettre le Québec sur pause prise une semaine plus tard, le virus a quand même réussi à faire des ravages dans les CHSLD. On peut difficilement imaginer ce qu’aurait été la situation sans aucune de ces mesures.

Dire que le Québec se divise en deux est ainsi une dangereuse atteinte à l’intelligence. Non seulement parce que les habitants de CHSLD font partie du Québec, et que nombre d’entre nous devront vivre toute leur vie avec le souvenir d’un proche, d’une mère ou d’un père, mort dans des conditions indignes, mais parce que les efforts et sacrifices que l’on demande de faire à la grande majorité de la population qui présente peu de risque visent justement à protéger les personnes à risque; cela est même un des enjeux principaux du déconfinement à venir.

Le gouvernement doit donc cesser de faire comme s’il existait deux situations distinctes et, au contraire, développer un discours fondé sur la solidarité et l’interdépendance entre les individus et les mondes sociaux. Si un tel discours implique bien sûr de reconnaître une certaine responsabilité collective dans le sort réservé aux personnes en CHSLD, son principal atout est d’être mieux à même d’expliquer l’importance de l’immunité collective, si tant est qu’une telle chose puisse être atteinte, et du déconfinement graduel.

 

Contre l’idée selon laquelle la solution est le salaire

Afin de justifier l’importance de relancer le Québec, le Directeur de la santé publique, qui par ailleurs fait pression sur le gouvernement pour que le déconfinement ne se fasse pas trop rapidement, a affirmé que le confinement pouvait avoir des effets néfastes sur la santé mentale, donnant pour exemple le suicide et le divorce. Il serait donc essentiel que la population recommence à travailler rapidement. Si des liens sociaux riches sont en effet un élément déterminant dans le maintien d’une bonne santé, nous savons que la pression liée au travail salarié et à l’impératif de productivité est aussi un grave facteur de stress et de problèmes de santé. En fait, c’est bien davantage l’insécurité financière qui est un poids sur la santé mentale que l’absence de travail salarié. Cela, nous le savons, tout comme nous savons qu’avec la crise écologique, il est grand temps de revoir notre conception du travail et de la productivité.

Pour cette raison, le gouvernement devrait revoir sa position concernant l’importance du travail salarié. Sa réaction ulcérée face à la mesure mise en place par le gouvernement fédéral pour venir en aide aux étudiants relève d’une vision étroite et biaisée de l’action humaine. En effet, elle laisse entendre que, si les étudiants profitent d’une prestation d’urgence, ceux-ci ne voudront pas aller travailler dans les champs. Au contraire, il faut plutôt réfléchir, en cette période de crise sans précédent, à mettre en place une prestation d’urgence universelle qui prendrait la forme de ce que plusieurs revendiquent depuis longtemps, soit un revenu minimum garanti. Cela demeure la mesure la plus simple et la plus efficace pour lutter contre les ravages de l’insécurité financière et permettrait à tout un chacun de contribuer à l’« effort national » sans arrière-pensée.

Il est quand même aberrant de voir un Premier ministre nous dire que le salaire est l’ultime incitatif pour attirer des personnes à œuvrer dans les CHSLD et le besoin d’argent la seule manière de raisonner un étudiant à aller travailler dans les champs, alors qu’il n’y a pas si longtemps, il clamait que le seul fait d’être libre de fortune démontrait son incorruptibilité et ses bonnes intentions. Bien sûr, il faut augmenter les salaires des catégories d’emploi trop souvent déconsidérées, comme celle de préposée aux bénéficiaires, mais il est encore plus important d’être à l’écoute de ceux et celles qui occupent de tels emplois, de valoriser leur engagement et d’améliorer leurs conditions de travail. De même, il est grand temps de changer notre manière de comprendre les motivations humaines à l’action et au travail, lesquelles ne sont pas que pécuniaires. Si François Legault veut favoriser l’entraide et le bénévolat et être cohérent avec les raisons qui le poussent à effectuer un travail acharné jour et nuit, il doit miser sur l’intelligence et reconnaître que l’argent n’est pas et ne devrait pas être notre motivation première. En somme, pour développer cette capacité de prendre soin les uns des autres dont nous avons cruellement besoin actuellement, il vaut mieux miser sur les interdépendances entre les formes de vie que sur la cupidité individuelle.

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Classé dans Frédéric Mercure-Jolette

Prolégomènes à l’édentement

Critique de Artaud 1937 Apocalypse. Letters from Ireland by Antonin Artaud, textes sélectionnés et traduits par Stephen Barber, Zurich et Berlin, Diaphanes, 2019, 76 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

Il y a une insensibilité profonde dans le geste de l’intellectuel qui profite du brasier pour retourner en lui-même chercher les remèdes à notre mal.

Samuel Mercier, « À quoi servent les intellectuels en temps de pandémie? », 8 avril 2020

 

Hélas, tout à une fin, y compris la possibilité de s’extirper du désastre en méditant ailleurs.

Stéphane Zagdanski, présentation du séminaire La Gestion Génocidaire du Globe. Réflexion sur l’extermination en cours, avril 2020.

 

Contextes

Cela fait près de deux décennies que je fréquente Antonin Artaud (1896-1948). Cette fréquentation est cyclique ou épisodique, je ne sais trop. Je ne me suis jamais penché de façon méthodique sur sa fréquence (assez lente), ni sur son éventuelle régularité (possiblement semi-annuelle), ni sur les événements qui agissent sur son accélération ou son ralentissement (creux de vague, crises muettes, sourds atermoiements). Je sais toutefois que, dans mes propres circuits de références, dans cette galaxie de bornes textuelles et audiovisuelles entre lesquelles je navigue, Artaud occupe une place centrale. Plus précisément, il se trouve pratiquement en dernière ligne, au cœur du dispositif mythologique qui me constitue et que j’assemble à tâtons. Côté littéraire, il y est presque uniquement dépassé, pour les cas extrêmes – en particulier les décès – par Wajdi Mouawad, ce qui s’explique sans doute par le fait que ce dernier peut ultimement consoler, se faire rassurant, alors qu’Artaud ne pardonne pas[1].

C’est sans doute en raison de ce positionnement central (ʘ) ou crucial (+) d’Artaud, chez moi, que j’ai tenté, depuis le début de mon confinement, le 14 mars dernier, d’éviter de relire, dans le contexte de la pandémie de la COVID-19, le célèbre chapitre « Le théâtre et la peste », du livre Le théâtre et son double (publié en février 1938, mais écrit de 1931 à 1935). Flairant qu’il y avait de ce côté des intuitions importantes, des motifs plus forts que ceux mis de l’avant par bien des contemporains, j’ai feuilleté à rebours Jean Baudrillard et Georges Bataille, dans la même constellation et sur la même tablette de ma bibliothèque. Cela me permettait précisément de ne pas recourir à mes dernières ou avant-dernières lignes de défense, à mes ultimes remparts contre la débâcle torrentielle qui emporterait à la fois le for intérieur et le plus extérieur Dehors. Sauter par-dessus Artaud, comme dernier retranchement, c’est refuser d’établir la gravité ultime de la situation[2].

La présence du Marseillais jeteur de sorts s’est néanmoins faite de plus en plus pressante, face à cette chose que le philosophe iranien Reza Negarestani a affublée du nom de Pangolina (nom repris avec joie par mon enfant), sur un mode moins orientaliste que la figure de Corona-chan, mise de l’avant par des « accélérationnistes » non repentis (et « virés à droite ») comme le Britannique Nick Land, basé à Shanghai.

Chaque mouvement, chaque tension, chaque irritation, chaque douleur me propulse maintenant dans l’imaginaire cru du pestiféré qui exhuma le Théâtre de la Cruauté des cendres du colonialisme bourgeois. Serait-ce Pangolina qui se saisit de moi et voyage dans mes veines, mes tripes, mes poumons? Artaud nous a appris, collectivement, dans les milliers de lignes de ses Œuvres complètes disponibles dans tout bon cégep qui a sa scène et ses coulisses, à détecter les plus infimes sensations qui traversent nos entrailles et la surface de nos dermes pour reconnaître en nous toute la violence du monde. Or, ces jours-ci, il ne manque pas de remous dans les trémails de nos nerfs et de notre sang.

Puis voilà que, suite à une question d’un ami confiné sur le confinement d’Artaud en institution psychiatrique, de 1937 à 1946, j’ai retracé le grand documentaire La véritable histoire d’Artaud le Momo de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur (1993, 157 min), pour le lui faire connaître. Deux jours plus tard, j’ai (re)visionné la première, puis la seconde partie du film, que j’avais déjà vu à plusieurs reprises sur YouTube. La ritournelle de piano qui le rythme m’avait entraîné à cette séance inéluctable, surgissant et tournant en boucle, des heures avant le fait. Enfin, le lendemain, j’ai repris ma lecture laissée en plan d’une brochure en anglais, achetée il y a un an, lors d’un bref et gris voyage (probablement ultime) dans la ville universitaire sur la côte du Pacifique dans laquelle j’ai jadis passé quelques années. Cette nuit-là, j’ai rêvé que je perdais toutes mes dents – un cauchemar maintes fois analysé par les psychanalystes, qui le rabattent sur leurs tropes habituels; mais je préfère la lecture de Jung, qui élargit le spectre de la répression en liant le rêve à l’idée d’une période transitoire, un interregnum. Cela sied à Pangolina.

Sous le titre Artaud 1937 Apocalypse, la plaquette mauve et noir rassemble les sombres « lettres d’Irlande » qu’Artaud a écrites pendant quelques semaines, juste avant – ou pendant – son effondrement psychique, qui fut la cause de son long et tumultueux internement asilaire, dès son retour en France. (Internement duquel il ressortit édenté, notons-le.) En lisant cela, j’ai eu l’impression d’éviter, malgré tout, de replonger directement dans « Le théâtre et la peste » – je m’en suis tenu à cette distance, jusqu’à la présente critique, que j’ai écrite moins par la force des choses que par la faiblesse du réflexe musculaire ou intestinal. Souhaitons, avec le penseur et le dramaturge par excellence de la sortie ou de l’excrétion, que la digestion en ressorte apaisée, en ces temps de serrements d’estomac et nouages multiples, car il s’y dit là quelque chose du délire, de la sortie du sillon, et des représentations qu’on en donne. Cela aussi sied à Pangolina.

 

Paratextes

Soixante-dix ans après la mort d’Antonin Artaud, survenue le 4 mars 1948, son œuvre est officiellement tombée dans le domaine public en France. Cela permet toutes sortes de rééditions, comme celle préparée par Stephen Barber pour le public anglophone. Professeur à l’Université Kingston à Londres, Barber écrit sur Artaud depuis le début des années 1990. Considéré comme une autorité sur l’auteur, toutes langues confondues, il a notamment publié une biographie détaillée, Antonin Artaud: Blows and Bombs (Faber & Faber, 1993; 2e édition, Creation Books, 2003), une analyse des créations audiovisuelles du poète, Artaud: The Screaming Body (Creation Books, 1995), et une interprétation de ses 406 derniers cahiers d’écolier, remplis à Ivry après sa sortie de l’asile de Rodez, Artaud: Terminal Curses. The Notebooks 1945-48 (Chicago University Press, 2008). Selon la quatrième de couverture, les réputées éditions germanohelvétiques Diaphanes, qui ont un catalogue multilingue axé sur la philosophie et les arts, publient ce plus récent ouvrage en anglais de Barber, Artaud 1937 Apocalypse, pour marquer ce soixante-dixième anniversaire de la mort d’Artaud.

La grande familiarité de Barber avec l’œuvre du Marseillais se fait sentir après-coup, dans les courts paratextes qui suivent les 19 lettres d’Irlande sélectionnées et traduites par Barber. De courtes notes sur les correspondants d’Artaud et sur les traductions, incluant une brève présentation de la provenance des textes (les Œuvres complètes, publiées par Gallimard et éditées par Paule Thévenin), nous apprennent que Barber a rencontré l’éditrice posthume et amie d’Artaud, Paule Thévenin, avant sa mort en 1993. Son « Afterword » retrace ensuite brièvement, mais de façon détaillée, le périple irlandais de l’acteur-écrivain. On y apprend notamment qu’Artaud avait très probablement vu le film Man of Aran de l’Américain Robert Flaherty (1934, 76 min), mieux connu pour son film Nanook of the North (1922, 78 min), et que ce visionnement a probablement guidé son choix de destination. Ces détails donnent envie de lire la biographie d’Artaud écrite par Barber.

Ces paratextes ont cet effet étrange : leur minutie rassure le lecteur sur la qualité de la traduction et du travail éditorial, mais cela survient à la toute fin de l’ouvrage, au sortir des lettres elles-mêmes (passablement hallucinées) et de ce qui les précède, soit les premières pages des Nouvelles révélations de l’être, texte apocalyptique et astrologique qu’Artaud a publié anonymement en juillet 1937, avant de s’embarquer pour l’île d’Érin, début août. Le dernier paragraphe de l’« Afterword » se termine par une phrase qui participe activement à la mythification de notre auteur, suite à la salutation de l’heureuse ténacité des éditeurs et éditrices qui ont dû braver les multiples obstacles et embûches mis sur leur route par la famille du défunt. Après avoir affirmé que Paule Thévenin respirerait sans doute mieux en sachant que l’œuvre est désormais dans le domaine public, Barber termine par un sort, une malédiction : « Curse all those who ever tried to silence Artaud. »

 

Hors-texte

Le voyage en Irlande occupe une place unique dans le mythe Artaud, puisqu’il constitue à la fois un tournant majeur dans le récit biographique et une zone d’ombre essentielle pour l’interprétation de l’œuvre. L’Irlande, dans cette constellation, est le nom même de l’effondrement, et 1937 est devenu le symbole de l’apocalypse d’Artaud – c’est-à-dire, tout à la fois, de la révélation qu’il a annoncée et de la fin du monde qu’il a vécue, ou inversement, de la fin du monde qu’il a annoncée et de la révélation qu’il a vécue.

Cet épisode doit être compris sur le long terme. L’année précédente, du 10 janvier au 12 novembre 1936, Artaud voyage au Mexique, via La Havane. Il se rend notamment chez les Tarahumaras, dont il parlera à plusieurs reprises par la suite, en concentrant son attention sur les usages spirituels du peyotl, cactus hallucinogène. De retour en France, Artaud vit dans une grande pauvreté, préférant parfois la rue à l’appartement d’ami. À l’hiver et au printemps 1937, il fait deux cures de désintoxication pour se sevrer des opiacés, qu’il utilise régulièrement toute sa vie durant. Il apprend aussi le tarot et continue sa fréquentation de la Kabbale. Il en résulte Les nouvelles révélations de l’être, ouvrage délirant publié anonymement chez Denoël, dans lequel Artaud mentionne la canne qu’il apportera avec lui en Irlande, et qu’il décrira ensuite comme « canne de saint Patrick ». Il y annonce aussi la fin du monde pour l’automne 1937. Le voyage en Irlande semble mettre en acte ce scénario – une performance avant la lettre, l’art comme vie ou la vie comme art, diront les exégètes.

Jusqu’à la fin de sa vie, Artaud reviendra sur son voyage irlandais comme sur une expérience véritablement traumatisante, blessante. Il aura pris plusieurs mois, plusieurs années, mais non pas pour se reconstruire, mais pour survivre autrement, puis mourir. Ce que nous savons du voyage vient essentiellement des textes d’Artaud et d’entretiens menés, beaucoup plus tard, avec des témoins qui l’ont croisé, en particulier dans les îles d’Aran, au large de Galway. Barber fait état de ces entretiens dans son « Afterword ». Cependant, les textes qu’il a choisi de traduire – 19 lettres et les premières pages des Nouvelles révélations de l’être – ne sont pas « the whole story », car Artaud a écrit d’autres lignes sur son voyage.

Il est compréhensible que Barber n’ait pas inclus l’ensemble des textes dans lesquels Artaud parle de son voyage en Irlande, car cela aurait fait un volume considérable. En se concentrant sur l’année 1937, il aurait toutefois pu inclure une ou deux lettres qui ont été écrites quelques semaines, voire quelques jours avant son embarquement, afin de donner à lire l’état d’esprit du voyageur. Surtout, dans l’ouvrage Œuvres (Gallimard, 2004), édition établie, présentée et annotée par Évelyne Grossman dans la collection Quarto, on retrouve des lettres exactement contemporaines que Barber n’a pas jugé bon d’inclure dans sa sélection. Or, Barber n’explique pas les raisons de sa sélection.

Une première série de lettres omises compte parmi les quelques cartes postales qu’Artaud envoya de Cobh, ville portuaire du comté de Cork, le 14 août, puis de Galway, le 17 août 1937, au tout début de son voyage qui s’est terminé par sa déportation en France le 29 septembre 1937. Barber présente trois de ces cartes très sobrement, en rapportant simplement le destinataire, la date et le lieu d’envoi, ainsi que la signature d’Antonin Artaud. Chaque carte est présentée sur une page différente.

Mais en plus des cartes envoyées à René Thomas et André Breton le 14, puis à André Breton le 17, incluses par Barber, Grossman en mentionne trois autres (p. 819), soit une carte postale adressée par Artaud à sa sœur, Marie-Ange Malausséna, le 14, ainsi que deux cartes postales adressées à sa mère, Euphrasie Nalpas, les 14 et 17 août 1937. Aucun texte ne semble avoir orné ces cartes, mais leur existence mérite d’être connue.

Barber omet également une autre lettre d’Artaud à sa famille, celle-là datée du 23 août 1937, et envoyée, avec plusieurs autres lettres, de Kilronan, le principal village d’Inis Mór, sur les îles d’Aran. Grossman indique que seul un fragment a été préservé (p. 822), mais il est fort parlant, car Artaud semble énoncer en toutes lettres l’objectif de son voyage :

Je suis à la recherche de la dernière descendante authentique des Druides, celle qui possède les secrets de la philosophie druidique, sait que les hommes descendent du dieu de la mort « Dis Pater » et que l’humanité doit disparaître par l’eau et le feu.

Ces motifs reviendront dans plusieurs lettres d’Irlande, mais n’est-il pas intéressant, voire essentiel de savoir, pour quiconque lit Artaud, qu’il écrivait aussi en ces termes à sa famille? Sachant qu’Euphrasie Nalpas gardera contact avec son fils durant son long internement, qu’elle interviendra notamment pour qu’il change d’asile et que les traitements aux électrochocs soient interrompus, puis qu’elle lui survivra et prendra part à la « querelle d’héritiers » sur la publication de ses Œuvres complètes, en demandant que l’on reste fidèles aux intentions de son fils, il me semble non seulement problématique, mais déplorable d’oblitérer la mère d’Artaud de son histoire, a fortiori de l’épisode irlandais. C’est elle, après tout, qui devra le chercher dans les dédales administratifs des hôpitaux psychiatriques français en octobre et novembre 1937, puis qui sera mise en demeure de payer les dettes encourues par son fils en sol irlandais.

L’omission par Barber des missives à la famille est parlante lorsqu’on la met en relation avec la photographie qui clôt le petit ouvrage. L’image connue montre Artaud assis sur un banc, fixant un sol de pierre et de sable jouxtant une rue, coiffé d’un béret et couvert d’un lourd manteau sombre. Prise à Ivry au début de l’année 1948, Barber indique que l’image lui a été fournie par Paule Thévenin. Il omet toutefois de mentionner qu’elle a été prise par Georges Pastier, et qu’Artaud ne s’y trouve pas seul, en vérité. Il est en effet accompagné, à sa gauche, de Minouche Pastier, la sœur de Paule Thévenin, qui témoigne de vive voix dans La véritable histoire d’Artaud le Momo et qui regarde Artaud avec bienveillance sur l’image. En coupant la photographie, Barber – ou son éditeur – coupe donc d’autres liens d’Artaud, cette fois avec celles et ceux que nous pourrions nommer sa « famille adoptive », composée des amies et amis qui ont rendu possible sa sortie de l’asile Rodez et son séjour beaucoup plus paisible, les deux dernières années de sa vie, en maison de repos à Ivry. En réponse à Barber, on devrait peut-être écrire : Maudits soient tous ceux qui ont voulu isoler Artaud.

 

Sortie

Je n’ai pas de conclusion définitive à offrir, car pour moi, l’épisode irlandais demeure un mystère, une énigme, qui m’accompagne dans la durée. Sous le règne de Pangolina, méditer ce voyage et la théorie pestilentielle du théâtre produite par Artaud permet à tout le moins d’être à l’affût de ces mouvements de foule qui ne manqueront pas, selon Reza Negarestani, de se cristalliser en « sectes », comme on en voit déjà poindre dans les différentes « bulles » médiatiques qui se reconfigurent ou qui émergent face au fléau. Celles-ci miment souvent, et nourrissent peut-être en retour, la panique systémique engendrée par le virus lui-même, lorsqu’il fait son chemin dans un corps humain. Ça grince, ça griche et ça irrite, donc. Espérons que la fièvre baissera et que les poumons seront saufs.

La principale suite que j’entrevois à Artaud 1937 Apocalypse est d’un autre ordre. L’œuvre d’Artaud étant désormais dans le domaine public, il serait aisé et intéressant de rassembler en un seul volume le « dossier irlandais », avec tous les textes d’Artaud qui font référence à son voyage et à sa « canne de saint Patrick », des premières lettres où l’objet est mentionné jusqu’aux ultimes textes dans lesquels il revient sur ce qui a eu lieu, , en passant par ses lettres aux différents ministres et fonctionnaires en lien avec son séjour sur la verte Érin. L’un des défis posés par Pangolina est d’en venir à pouvoir nous réimaginer les conditions matérielles de possibilité d’un tel projet, qui semblera assurément accessoire à plusieurs, alors que le fléau viral se donne les moyens de cohabiter longtemps avec nous. Mais ce travail de réimagination du possible sera essentiel pour celles et ceux qui survivront à Pangolina.


Notes

[1] En réserve, peut-être encore plus creux du dispositif, il y a une référence à Pol Pelletier, mais elle demeure largement inexplorée. Je n’ai suivi aucun de ses séminaires ou ateliers, par exemple. Tout ce que je peux en dire, c’est qu’il y a là l’enjeu du rapport au corps, et celui du rapport au « féminin ». J’ai tenté une première approche, pour Trahir, il y a trois ans, en lisant ensemble Pelletier, Mouawad et Artaud. Pelletier avait d’ailleurs répondu, quelques semaines avant d’intervenir dans un colloque sur la « construction de l’objet Québec », lors du congrès annuel de l’Acfas à l’Université McGill, en nous disant, à moi et mes collègues de moins de 50 ans, que nous étions sans colonne vertébrale, sans tonus et sans présence, donc morts, après le panel où je suis intervenu.

[2] C’est aussi par souci d’évitement que je n’ai pas encore pris connaissance du Journal de confinement de Wajdi Mouawad. Mais qui sait ce que l’avenir nous réserve, quant aux trépas?

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Classé dans Simon Labrecque

Ruminations poétiques sur fond de crise sanitaire

Par Julie Perreault, Val-Morin

Je terminais récemment la lecture du Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe. Écrit en 1722 dans le style à la fois chirurgical et littéraire du journaliste, le livre relate les événements de la peste de Londres de 1665, colligeant les derniers soubresauts connus par l’Angleterre de la deuxième grande pandémie de peste (celle-ci, dit-on, s’étant éteinte au pays en 1668), appelée peste noire, ou grande peste du Moyen Âge. Déjà à l’époque, le bacille coupable se propageait par les mêmes voies du commerce mondial et de l’infection de personne à personne, mettant toutefois plus d’années à se rendre à demeure, et s’y installant pour plus longtemps. La deuxième pandémie (il y en eut trois) aura en effet sévi en Europe sur une période de plus de trois cents ans.

Defoe lui-même n’étant qu’un enfant au moment des épisodes décrits dans ce Journal, c’est à partir des écrits de l’époque, de faits et impressions tirés de journaux personnels, d’articles de journaux, de traités scientifiques et médicaux, de répertoires statistiques chiffrant le nombre des malades, des décès, des enterrements à tel ou tel coin de la ville, etc., qu’il aura composé son opus. De quoi légitimer a priori le bruit qui n’épargne actuellement personne, et dont les points de presse quotidiens du premier ministre et de ses acolytes forment, au Québec du moins, le noyau central, celui à partir duquel les discours de la COVID se rencontrent et se multiplient. Je dis « le bruit », parce que la multiplication apparemment infinie des discours imprime à mes oreilles une cacophonie qui a l’effet désagréable de m’extraire du refuge intérieur qui, bon an mal an, m’aide à faire sens de ce qui n’en a pas, ou n’en a pas encore. Face à quoi j’essaie tant bien que mal de pratiquer l’indulgence : le bruit est inévitable. Il est peut-être nécessaire.

Dans sa préface au livre de Defoe, le médecin, biologiste et écrivain spécialiste de la peste Henri-Hubert Mollaret souligne de façon bien étonnante dans les circonstances actuelles les retombées commerciales pour l’Angleterre de cette deuxième grande pandémie, les morts ayant tout compte fait leurs heures de gloire. « Il faut, affirme Mollaret, souligner la justesse avec laquelle Defoe analyse l’expansion commerciale de l’Angleterre au sortir de la crise »[1], qui aura fait 70 000 morts en une année, comme un écho aux postulats des historiens qui soulignent l’effet de grand air des dépopulations rapides et précédentes sur la santé économique et politique de l’empire. La démocratie parlementaire et le négoce mondial y devraient en partie leur essor, ainsi qu’une certaine élite terrienne qui, dépouillée de ses assises par la même pression dépopulationnelle (les paysans en moins grand nombre pour travailler les terres pouvant se permettre des exigences plus élevées), aurait profité dès le 14e siècle d’une activité nouvelle imputable aux circonstances, l’élevage du mouton :

Beaucoup renoncèrent à l’agriculture et se livrèrent à l’élevage du mouton. Ce changement, qui semble si minuscule, est pourtant la cause première et lointaine de la naissance d’un empire britannique. Car le développement du commerce de la laine, le besoin de débouchés pour ce commerce, la nécessité de conserver la maîtrise des mers allaient entraîner la lente transformation d’une politique insulaire en une politique navale et impériale[2].

Comme quoi les changements au mode de vie attendus d’événements aussi tragiques sont à la fois imprévus et bien prévisibles.

On entend depuis une semaine au Québec la volonté de nos élites de repartir au plus vite (pour ne pas dire « au plus sacrant », au sens potentiellement dédoublé en nos terres du mot sacré) l’économie mise sur pause il y a de cela quelques semaines. Ce qui consiste au bas mot à rouvrir les entreprises et redémarrer l’industrie pour retourner à nos vies soi-disant normales tout en maintenant « nos bonnes habitudes » de confinement et de distanciation sociale, acquises en un temps curieusement record. Habitudes, faut-il le répéter, prodigieusement nouvelles. Est-ce là foi inébranlable, solide, quoique bien peu réfléchie, en une société élevée elle aussi sous le commerce de l’empire, ou solution obligée par des circonstances économiques et épidémiologiques qui nous échappent? Dans tous les cas, l’empressement donne l’apparence d’un certain déni de l’Événement au plein cœur des événements qui, eux, demeurent cependant bien réels. Je ne peux m’empêcher d’appréhender l’illusion, et pourtant…

Je reviens un peu au Journal de Defoe. L’année de la peste y est dépeinte comme une période de grands deuils, un moment de profond abattement, néanmoins parsemé de furtives heures d’euphorie collective. Pendant des mois, les autorités politiques et sanitaires auront nié l’improbable, attribuant ici et là l’augmentation des morts à la fièvre ordinaire, de sorte à réfréner l’épidémie (plus ou moins inconsciemment il va sans dire) par les bons soins de la statistique. Au seuil de l’inévitable, des milliers de personnes se seront enfuies de la cité vers les campagnes, laissant grouiller dans le silence des rues de Londres la masse des gens pauvres, des célibataires et des téméraires, classe à laquelle s’identifie le narrateur. En plein cœur de la crise, bien avant cependant qu’elle n’atteigne son sommet, on commença à fermer les maisons infectées, confinant ensemble malades et bien-portants sous des portes surveillées nuit et jour par des « gardiens » affectés à la tâche par les autorités et marquées d’un grand X rouge – traitement des pauvres gens en détresse jugé cruel et surtout inefficace par l’auteur, qui rapporte les multiples cas d’évasions et « d’assassinats » des gardiens ainsi mobilisés, et qui acquirent par-là même la réputation d’être des gens « méchants » et de mériter leur mort. Or, si les rues de la grande ville étaient alors bien vides, à l’exception des églises encore bondées, les autorités relâchèrent un peu l’emprise lorsqu’il fut entendu et compris que l’infection se propageait aussi et surtout par les individus asymptomatiques. Les gens alors commencèrent à se méfier les uns des autres, jusqu’au moment où, le nombre des morts atteignant un sommet inégalé, la masse des gens sans plus d’espoir recommencèrent simplement à vivre, c’est-à-dire à s’assembler et à s’embrasser sans honte, ne craignant plus ni son prochain ni la maladie, sous le regard horrifié quoique compréhensif du narrateur en surplomb. Lorsque, par un acte de la providence, nous apprend-on, le bacille commença lui-même à diminuer en force, et la courbe à redescendre, les gens s’étant exilés à la campagne affluèrent à nouveau en troupeaux pour reprendre le commerce des vies et occuper les maisons vides, ce qui, inévitablement, fit remonter la courbe, jusqu’au moment où, d’elle-même, la maladie finit par s’apaiser. Durant tout ce temps, nous dit l’auteur, jamais Londres ne manqua de pain ni ses rues ne furent prises d’assaut par la révolte populaire, l’assistance sociale et le ménage ininterrompu des corps, chaque nuit, ayant sufi à assurer le minimum de normalité requis. La vie, ensuite, continua son cours, et le commerce, nous l’avons dit, recommença à fleurir.

Une amie m’expliquait récemment comment, en période de crise, dans le confinement qui nous occupe actuellement, notre rapport au temps s’altère phénoménologiquement. Celui-ci s’étire pour ainsi dire avec plus de facilité au-delà des ornières qui le contiennent, au quotidien, dans l’ordre apparent des choses. Le temps moins contracté nous libère de ce qui, normalement, nous obstrue la vue. Les inégalités sociales, les effets de la désinstitutionnalisation, l’autorité et les ressources de l’État, le désastre des CHSLD, deviennent soudainement plus apparents, mais aussi l’ordre de nos vies individuelles, qui, dans le chamboulement même de la quotidienneté, nous ramènent à ce que nous sommes collectivement. À la forme de vie qui nous unit. Ici comme ailleurs; aujourd’hui comme à la grande ville du Moyen Âge.

Je marchais récemment dans le bois pas trop loin de chez moi (je ne désobéis à aucune règle – et n’encourage personne à le faire, entendons-nous – puisque j’y avais déjà établi mes pénates bien avant la crise). C’était au moment pas si lointain où la décision de garder ouvertes ou non les SAQ était encore d’actualité. La Sépaq avait fermé l’accès à ses territoires depuis la fin mars et m’envoyait déjà des « astuces » virtuelles pour se sentir bien comme au chalet, mais chez soi. Je venais d’entendre à la radio un éminent médecin, aussi poète à ses heures (ou l’inverse, je ne sais plus), déplorer une telle fermeture, tout comme celle des bibliothèques, jugeant l’accès à la matérialité de la nature et des mots tout aussi essentiel à la vie que l’accès au pain. SAQ contre Sépaq : je repensais en marchant aux propos de notre bon premier ministre, jugeant opportun, la veille, de justifier sur les ondes de la radio et de la télévision publiques la pertinence accrue du « petit verre le soir » pour s’occuper, individuellement, de la détresse collective occasionnée par les événements. J’ai eu un malaise. Je l’ai ruminé pendant des jours, jusqu’à ce qu’il ne puisse plus ne pas sortir. Sous la forme du poème suivant, qui, tranchant heureusement avec le ton de ce billet, a voulu se saisir de l’indulgence comme d’un appel à la vie.

Il ne s’agirait de juger personne, sinon d’interroger à partir des réponses compulsives données à nos détresses l’ordre du monde que l’on met en place. La forme de vie qui, circulairement, produit aussi son désarroi. Le mien tout autant que celui de mes voisins, bien que, souvent, on puisse ne pas l’observer du même angle.

« Est beau le poème qu’on compose en maintenant l’attention orientée vers l’inspiration inexprimable, en tant qu’inexprimable »[3], disait Simone Weil.

Voilà. Je cède la parole aux jeux d’enfants.

la résistance au front s’organise
encore et toujours
à l’encontre, les forces brutes de la vie

 

les garde-malades s’activent
sans noms, encore une fois
préposées de leurs existences aux bénéficiaires
en défaut

 

soins attenants à sauver la vie des spectres
les fils se brisent
aux cercueils des marionnettistes

 

les rythmes nous avalent leurs rites funestes
les funérailles n’ont plus lieu
j’attends tel un messie, Ô
j’attends les arbres se dénuder de leur poids

 

le miracle à venir la grande crise
au rythme accéléré
la cadence
la cadence; les vies au pas de l’anxiété

 

Moi – où sommes-nous?
la Loi amorphe gruge les ruines
de nos vies aigries d’arcs-en-ciel

 

nos Feux éteints
la clameur de la grande foire aux échos imaginaires
rappelés à nos corps
défendus

 

multiplicités post-traumatiques
et miroirs transparents, jamais paraboliques
un Oiseau chante : un instant!
son rire m’inonde, joie impudente


Notes

[1] Daniel Defoe, Le journal de l’année de la peste, Paris, Gallimard, 1959 [1982 pour la préface], p. 24.

[2] Idem.

[3] Simone Weil, La pesanteur et la grâce, Paris, Plon, 1948, p. 102.

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Classé dans Julie Perreault

How do you do in a supposed post-truth age?

By Cécile Voisset, Londres

The age of surveillance capitalism[1] can be described as the reign of a self-willed, undertaken confusion between truth and falsehood. Some self-interests aim and pretend to govern, to decide for all people: indeed lies, and liars, just propaganda.

In such an age of disorder (who can always and straight away detect fake news?), of darkness – a new obscurantism -, we can even confuse a fox with a badger (anyway, it’s still only stink).we can even confuse a fox with a badger: obviously because of a program that aims at darkness, maybe also because of stink.

But an epochal confusion only reveals a kind of sleepwalking age, a new opium for the people.

The spectators of the post-truth age are the same ones who want to make us think that money (sales) makes law would be the supreme rule, that there is nothing for free on this earth. What about a smile? Are we all on stage? If we are, are we there all the time?

Post-truth age: the discourse of an overall virtual existence according to a digital power that is a need for dominating, in this case of overseeing, in order to predict (a certainty dream).

Yet reality is more than virtuality, and plans to reduce the former to the latter fail in many cases. Experiences – the real, basic one, a common sense – deal with sense data[2]. Sense data – primary ones, individual ones – provide everybody basic contents of living: the hic & nunc of daily life. SENSE DATA, not DATABASE (as intuition, not counter-intuition).

Let us recall that TRUTH is a VALUE according to logic and its concern for statements’ validity.

Post-truth opinion looks like nonsense.

More generally, truth is a value: like goodness, beauty, justice and so on. And could there be justice without truth? Post-truth age or post-rights?

Post-truth? Really?

However it’s nothing but an order: an age of information when technology tends to sweep away culture (which means time, too): an age of confusion between immediacy and speed, between information and knowledge: an omission on truth as a whole that supposes a quest, at least an enquiry.

The post-truth view despises democracy. Its reign would be the reign of opinion, so demagogy, a slope towards populism, totalitarianism…

But TRUTH is not OPINION (belief, representation, fantasy…).

The post-truth age is consequently an outright lie in an era when the citizen cannot (cannot anymore) distinguish between WORLD and NETWORLD.

The post-truth age is a business opinion, an easy pragmatic-cynical one, a mere ideology of oblivion.

The post-truth age is a war age, an ante citizenship or contract age (the uncontract according to Shoshana Zuboff’s The Age of Surveillance Capitalism), a previous knowledge with its doubts and trials, an abuse of credibility, hatred and death of liberty.

The post-truth age is a smooth world: a bad joke, a mimic, a true mockery. So, by ending with such a notion, I’ll add that there’s no scandal without truth: “The basis of every scandal is an immoral certainty” (O. Wilde).

Bibliography

Hume, David. An Enquiry Concerning Human Understanding.

Hume, David. An Enquiry Concerning the Principles of Morals.

Russell, Bertrand. An Inquiry into Meaning and Truth.

Wilde, Oscar. The Picture of Dorian Gray.


Notes

[1] See my “Harcèlement moral, harcèlement économique”, a review of Shoshana Zuboff’s book The Age of Surveillance Capitalism. The Fight for the Future at the New Frontier of Power (London, Profile Books, 2019), in the journal Trahir.

[2] As Russell indicates in his discussion of a theory of truth in accordance with the old philosophical tenet of adequacy.

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Classé dans Cécile Voisset-Veysseyre