Bilan 2020: les cinq articles les plus lus publiés dans Trahir

C’est le temps de la revue de l’année! Comme pour les années passées, voici cinq articles, parmi les plus lus, parus cette année dans Trahir. Profitez-en pour lire ceux que vous avez manqués!

  1. Hot dog Nation, par Jade Bourdages
  2. Speak Youth, par Éléonore Delvaux-Beaudoin
  3. Dal ventre della bestia – considerazioni inferocite sulla gestione coronavirus, par Sara Agostinelli
  4. Depuis le ventre de la bête – considérations furibondes sur la gestion du coronavirus, par Sara Agostinelli, traduit par Laurent Perez
  5. Ruminations poétiques sur fond de crise sanitaire, par Julie Perreault

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Miettes d’Halloween

Par Simon Labrecque, Montréal

Ce mois d’octobre fut rempli de rendez-vous dont plusieurs furent manqués. En vrac, voici donc quelques miettes ou fragments, distribués sans gouttelette aucune.

 

Amiantiville

La ville d’Asbestos a changé son nom par référendum. La population a choisi Val-des-Sources, « fusion de notre paysage et de nos racines ». Parmi les collines qui composent son paysage, la ville évacue donc ces « fausses montagnes » pourtant si singulières qui sont faites des résidus miniers sortis de la terre pendant des décennies, alors que les ouvriers et habitants développaient des maladies graves dues à l’amiante. Plus au nord, nous ramassions de douces pépites cancérigènes le long de la traque du CN.

Cette évacuation, cependant, est uniquement symbolique, puisque lesdits résidus restent, tout comme les maladies qui découlent de la mine à ciel ouvert. Peut-être souhaite-t-on ainsi favoriser l’oubli à venir, une fois que les ancêtres seront toutes et tous morts, mais cette ville ne restera-t-elle pas à jamais « Asbestos-qui-a-changé-de-nom »?

Privilégiant un rapport à la fois plus décomplexé et plus tordu à l’histoire, j’avais proposé le nom sciemment terrifiant d’Amiantiville. Un homme que je ne connais pas avait proposé ce même nom sur Twitter, en 2019. Il s’agissait évidemment de rappeler la dimension horrifique de l’amiante, en l’associant à l’histoire d’horreur d’Amityville, qui commença par six assassinats et qui devint légendaire grâce à une série de films, de livres et d’émissions de télévision. Personne ne nous a entendu, bien sûr, mais cela n’empêche pas de désirer que ce nom alternatif fasse son chemin, en sous-main ou par les souterrains.

 

L’Octobre

Ce mois d’octobre marqua le cinquantième anniversaire d’Octobre, c’est-à-dire de la crise politique de l’automne 1970, durant laquelle le Front de libération du Québec (FLQ) enleva James Richard Cross et Pierre Laporte, qui mourut, et durant laquelle le gouvernement de Pierre Elliott Trudeau invoqua la Loi sur les mesures de guerre. Octobre, grand symbole de l’inconscient collectif traumatisé du Québec francophone. Dont acte.

Plusieurs documents intéressants et importants ont été produits pour cet anniversaire (films, baladodiffusions, articles, etc.). Sans doute en raison de la pandémie, je n’ai eu l’énergie d’en consulter aucun, alors que, règle générale, je visionne au moins Les Ordres, de Michel Brault, ou Octobre, de Pierre Falardeau, en mangeant un spaghetti pendant que les feuilles rougissent.

Ce qui m’a éloigné d’Octobre, cette année, c’est aussi le report plutôt décourageant d’un projet ancien d’édition des historiettes inédites de Jacques Ferron sur le sujet. Il est vrai que ces textes, publiés dans un défunt journal de la vallée du Richelieu au milieu des années 1970, mettent de l’avant la thèse d’une conspiration fédérale. Dans le contexte actuel, ils n’auraient peut-être fait qu’ajouter à la confusion du phonotope saturé de la vallée du Saint-Laurent. Espérons tout de même que ces historiettes paraissent un jour, sinon de notre vivant, du moins de celui de gens qui sauront encore les lire avec un sourire!

 

L’enfant supposé savoir

J’aimerais rendre compte de la position étrange dans laquelle, je me rends compte, je place ma progéniture, bien souvent. Dans le sillon des «  non du père », donc, petit épisode para-Lacan en supplément. (Aparté : imaginez le Maître au cigare crochu sauter en parachute; j’arrive uniquement à l’imaginer être poussé d’un avion, jamais sauter, avec sa chemise en soie; sa chevelure intouchable ne bougerait pas d’un poil, c’est assuré – il faut rester imperturbable pour pouvoir tolérer tous ceux et celles qui croient que « Ne pas céder sur son désir » signifie tout simplement « Il faut céder à tous vos désirs ».)

Ce que je crois comprendre, du peu que j’en sache, c’est que le psychanalyste serait fréquemment mis, par la personne en analyse, dans la position du « sujet supposé savoir », ou SSS. Ce serait là la version lacanienne du transfert freudien. Le fait que le psychanalyste ait entamé, sinon conclu, une analyse de son (propre) côté, comme condition de légitimité de son titre institutionnel (propre), constitue à la fois l’une des sources nourrissant le transfert (« il a déjà fait le chemin ») et une supposée garantie que ce transfert sera accueilli sagement, correctement, proprement – qu’il ne débouchera sur rien d’inapproprié de la part de l’analyste, c’est-à-dire, rien qui heurterait davantage l’analysant. En théorie, du moins, puisque la pratique doit donner à voir beaucoup d’autres choses…

Compréhension d’amateur, disais-je. Cela étant dit, outre le fait que ce père-ci a malencontreusement tendance à donner à ses commandements une intonation interrogative (« tu vas brosser tes dents maintenant? »), ce qui ne facilite probablement pas l’obéissance, j’ai également tendance à supposer que l’enfant sait et comprend déjà très bien ce qu’il faut faire, parce que je l’ai déjà dit à plusieurs reprises (mais avec quelle force affirmative, s’il s’agissait d’une énième question?). Ce faisant, suis-je en train de supposer que l’enfant sait quelque chose de moi, et alors, de ce fait, sur moi? Fabriquant son surmoi avec d’autres, placerais-je ainsi cet être jeune dans la position d’un psychanalyste chevronné? Ce serait assurément intenable pour elle. Ce qui expliquerait bien des difficultés.

D’une façon ou d’une autre, il serait sans doute bon de commencer à accumuler de l’argent pour l’analyse qu’elle souhaitera peut-être faire un jour, à condition qu’il reste encore, à cette époque, des divans et une bourgeoisie, donc une psychanalyse, et pas uniquement des paysages incendiés, quelques nouveaux seigneurs hyper-riches et des hordes de serfs au cœur insondable. D’un côté comme de l’autre, des cauchemars d’automne.

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Droit et littérature

Critique de Procès verbal de Valérie Lefebvre-Faucher, Écosociété, 2019, 232 p.

Par Jean-Pierre Couture, Université d’Ottawa

Comment régler ses comptes et saisir le bon moment pour ce faire? Comment choisir ses destinataires et son angle d’approche? Comment contourner le bâillon juridique, le secret professionnel, le droit de gestion ou les clauses contractuelles? Comment éviter leur censure sans sacrifier le littéraire? Et en quoi ce dernier peut-il déjouer la binarité du politique? L’éditrice Valérie Lefebvre-Faucher répond : par le livre.

« Je voudrais que vous considériez l’hypothèse selon laquelle le livre étend le champ de l’acceptable en testant perpétuellement ses limites et que cette action, malgré les jugements qu’elle appelle sans cesse et l’application de sentences variées, bénéficie à la collectivité. » Autrement dit, le livre étend la liberté et c’est à la liberté du livre que l’auteure se voue dans cet essai riche, aussi analytique que sensible, qui soupèse plusieurs avenues tout en tricotant une position que Lefebvre-Faucher assume en définitive.

Pour bien suivre la démarche de ce « procès verbal » qui mêle le récit à l’enquête, le témoignage à la fiction, fixons le sens que l’essayiste donne au mot liberté. Dans le sillage de Sartre, celle-ci n’est possible qu’en situation, c’est-à-dire qu’elle est inséparable de la position concrète du « qui parle » et de la prise de responsabilité. Il ne s’agit pas « de cet état passivement sans contrainte, sans devoir, de cet individualisme absurde » auquel on pourrait rattacher les noms de Michel Houellebecq ou Mike Ward. Cette liberté des trolls élude toute responsabilité et Lefebvre-Faucher rapporte une perle tirée de l’essai de Sartre sur l’antisémitisme pour l’illustrer : « Ils savent que leurs discours sont légers, contestables; mais ils s’en amusent, c’est leur adversaire qui a le devoir d’user sérieusement des mots puisqu’il croit aux mots; eux, ils ont le droit de jouer ».

De jouer, l’auteure ne s’interdit pas. C’est le rôle de la fiction (ces « espaces de semblant, de récit, de plaisir », dit-elle). Si elle règle ici ses comptes avec la censure et le bâillon, ce n’est pas par la défense abstraite de la « liberté d’expression ». Au contraire, tout le projet de ce livre est ancré dans l’expérience traumatique du procès Barrick Gold c. Écosociété qui mena au pilon le livre Noir Canada.

Lefebvre-Faucher est de l’équipe d’Écosociété à ce moment. On comprend entre les lignes, par le pli et le repli du récit, qu’elle est également assujettie à ce bâillon. « N’a plus eu, du jour au lendemain, le même droit que toutes les autres personnes autour. Et n’a plus eu le droit de dire qu’elle a perdu ce droit. » Au milieu de ces pages poignantes où le personnage de Béalys souffre de ce mutisme forcé, on constate que le raffinement de notre système de justice prodigue des violences hyper-perfectionnées qui visent à blesser sans signes extérieurs de blessures. Les rapports capitalistes de production écrasent les faibles dans des salles hors cour où l’on arrache la signature d’ententes secrètes sous le poids de la peur. Le droit bourgeois comme droit de classe ne vieillit pas d’une ride depuis 1850 : c’est la justice des régnants, même s’ils cèdent quelques victoires à l’arraché (voir Marie-Ève Maillé, L’affaire Maillé, Écosociété, 2018).

Prudente, Lefebvre-Faucher a patiemment imaginé les moyens de revenir sur ce procès, dix ans plus tard, en contournant l’embargo lié à ce tordage de bras. Elle, comme sa camarade Anne-Marie Voisard (Le droit du plus fort, Écosociété, 2018), a décidé de parler. L’occasion est d’autant plus belle que la « liberté d’expression » et de « création » est un sujet omniprésent et détourné à la faveur des puissants. Avec Lefebvre-Faucher, on sabote cette grande fabrique à poncifs. Son exigeante défense de la vie intellectuelle et littéraire, tenue d’élargir nos libertés et nos responsabilités, ne se donne pas à lire dans nos bons médias. Les litanies du « On ne peut plus rien dire » prennent même des allures de farce ou de simple « stratégie publicitaire ». Elles pâlissent de ridicule et s’évaporent devant l’histoire réelle d’un liberticide avéré et des leçons qui en sont tirées.

Des comptes, l’auteure n’en règle pas qu’avec les bandits en toge. Elle dénonce la culture de l’inconduite sexuelle qui sévit dans le milieu littéraire et anticipe un #MeToo de l’édition québécoise (lequel a explosé au printemps dernier). L’éditrice approche aussi avec délicatesse l’insidieuse pression des groupes militants et témoigne à la barre du procès qui oppose, selon ma lecture, politique et littérature. Au sujet de la mise au pilon d’un ouvrage féministe dont les autrices ne souhaitaient plus « demeurer aux côtés d’une personne [co-autrice du livre] dénoncée pour agressions », l’éditrice confesse qu’elle a assumé son parti pris pour la liberté, aussi contraire à la « justice punitive » qu’au « geste de flique ». En clair, elle a remis sa démission. Cette éthique de conviction, critique du pouvoir éditorial et de la violence de ses décisions unilatérales, se paie du prix de la précarité matérielle.

Ce geste-symbole éclaire la position de Lefebvre-Faucher quant à la quête d’un rapport sain entre politique et littérature. Si la grande année politique de 2012 l’a tant marquée – elle comme toute une génération – c’était en tant que « mobilisation pour la liberté d’expression », c’est-à-dire qu’« en plaçant le littéraire au cœur du politique » le mouvement devenait une joyeuse fête du dissensus et de l’insubordination. Or, à l’inverse, lorsque le politique pénètre au cœur du littéraire, on perd l’équivoque, on perd du jeu et on ne permet plus à des écrivain·es de rester écrivain·es.

Il n’y a pas que la politique pour nuire aux livres. Il y a aussi la vitesse. Décochant une flèche contre Facebook et la généralisation de « comportements d’intoxiqués », l’auteure demande ironiquement : « Quel est le statut d’une parole motivée par l’addiction? » Retournant moi-même à l’essai de Sartre pour un projet en cours, je m’inquiète dans ces mêmes termes d’une plateforme qui s’apparente aux déchaînements des foules : « ces sociétés instantanées qui naissent à l’occasion du lynchage et du scandale [où] les modes de pensée, les réactions du groupe sont de type primitif pur » (Sartre, Réflexions sur la question juive, Gallimard, 1954 [1946], p. 35). Au terme de son essai sinueux et franc, Valérie Lefebvre-Faucher semble avoir trouvé son port d’attache et promet, à l’encontre de tout ce qui l’assaille, d’« essayer encore de [nous] parler de liberté littéraire ».

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Qu’écrire chronique

Critique de Applied Ballardianism: Memoir from a Parallel Universe de Simon Sellars, Falmouth/New York, Urbanomic et Sequence Press, coll. « K-Pulp », 2018, 366 p. (édition électronique Kindle).

Par Simon Labrecque, Montréal

Ah, souvenirs! si vous en foutent! vous m’aiderez pas à rien retenir!… je vais tout perdre! tant pis! vous voulez pas être compromis? vous avez tort!… trois, quatre siècles tout de même, c’est quelqu’un! j’ai des amis là, d’anciens potes, je leur dis : gafe à vos chers souvenirs!… oh, qu’ils me répondent, l’arbre se souvient pas du printemps, ni des grands orages de l’automne, il est défeuillé, et voilà!… c’est tout!… il a plus d’oiseaux, l’arbre parle plus!… vous, Ferdinand, qu’avez plus de douilles, vous avez plus de raison de causer!… vous êtes tel défeuillé vous-même!… silence!… c’est l’hiver m’ami! c’est l’hiver!…

– Mais je les vends dites, mes souvenirs! corniauds! c’est pour bouffer, moi et mes bêtes! moi qu’aimerait tant être anonyme…

– C’est la honte alors!

Louis-Ferdinand Céline, Normance (1954)

 

Le dernier livre de Simon Sellars, Applied Ballardianism: Memoir from a Parallel Universe (Urbanomic/Sequence Press, 2018), éclaire les conditions de sa propre existence. Originaire de Melbourne, Australie, comme son narrateur anonyme, Sellars a exercé plusieurs métiers, dont celui d’écrivain de voyage. Avant son essai-roman de « ballardisme appliqué », il a notamment coécrit un guide Lonely Planet sur les « micro-nations », ces minuscules pays non-reconnus, fondés par des individus sur une plateforme navale abandonnée, une île déserte ou un terrain de banlieue quelconque. Comme son narrateur également, Sellars a été formé en études culturelles (cultural studies) dans les années 1990, et en raison d’une dépression non diagnostiquée, il a interrompu son doctorat qui portait sur l’écrivain britannique J. G. Ballard. Ce dernier est né en 1930 à Shanghai et il est mort en 2009 à Shepperton, en banlieue de Londres, où il vivait depuis plusieurs décennies et où il écrivit notamment The Atrocity Exhibition (1970), Crash (1973), High Rise (1975), Empire of the Sun (1984), Cocaine Nights (1996), Millenium People (2003) et Kingdom Come (2006). Fait singulier, Ballard éleva seul ses trois enfants après la mort subite de sa femme d’une pneumonie foudroyante.

Ballard est une véritable obsession pour Sellars et son narrateur, et les deux ont repris leur doctorat après une pause de plusieurs années, jugée insatisfaisante. Le milieu académique avait beaucoup changé à leur retour. Entre autres choses, les études culturelles y étaient désormais vues comme un artefact, alors que le nom de Ballard était passé dans le langage courant pour désigner un état de société, comme ce fut le cas pour Kafka au milieu du XXe siècle. Si le narrateur ne semble pas en mesure de finir sa thèse à la fin de l’ouvrage, Sellars a bien terminé la sienne en 2008. Cela lui aura pris une décennie pour la transformer en ce texte digeste, Applied Ballardianism, qui joue allégrement avec l’indigestion et l’ingérable, s’émancipant des contraintes de l’écriture universitaire tout en montrant les tours retors de l’obsession livresque anxiogène qui s’invite dans les plus minces replis de l’intimité des lectrices et des lecteurs qui ont le désir chronique d’écrire, voire de ne rien faire d’autre qu’écrire.

La lecture de ce livre risque de provoquer de nombreuses et vertigineuses mises en abyme pour quiconque a tendance à s’identifier à ce qu’elle ou il lit. Pour ma part, j’ai été ramenés, parfois brutalement, à des accidents de vélo dans l’enfance; à un lampadaire qui s’éteignait ou se rallumait lorsque je passais dessous à la fin de l’adolescence; aux milliers de carcasses animales (road kills) qui jonchent les bords des routes australiennes et à la ville de Melbourne visitée à 21 ans; à ma lecture des œuvres de Jean Baudrillard, Paul Virilio et William S. Burroughs dans les mêmes années; aux visites nocturnes de l’Ouvroir, espace créé par le cinéaste Chris Marker dans le monde virtuel de Second Life, au tournant des années 2010; et aux étranges expériences psycho-géographiques que constituent les voyages internationaux effectués en solitaire pour donner une brève conférence dans un colloque plus ou moins savant. Avec Ballard, le narrateur parle souvent d’« affectations profondes » (deep assignments) qui déterminent et sous-tendent nos expériences, et la rencontre, dans le livre, de ces éléments familiers, de ces concordances dérangeantes, m’a convaincu de la puissance de ce trope.

Le livre lui-même porte en bonne partie sur cette expérience de l’identification abyssale, l’auteur ne pouvant s’empêcher d’expérimenter le monde dans lequel il vit à travers le filtre des phrases de Ballard, qu’il connaît par cœur et qui remontent à la surface selon une séquence que le narrateur peine à déchiffrer. Cela le mène à au moins deux reprises chez un psychiatre et je n’ai pu m’empêcher de remarquer que ma lecture a elle-même commencé dans la salle d’attente d’une clinique de médecine familiale. Il s’en est d’ailleurs fallu de peu pour que le point final de cette lecture concorde avec une inscription sur une liste d’attente pour accéder à des soins en santé mentale, l’application Espace mieux-être Canada m’indiquant une chute significative des indicateurs de bien-être pour les semaines correspondant à la plongée ballardienne… C’est peut-être l’organisation subtile de l’ouvrage qui, en définitive, permet tant à l’auteur qu’à ce lecteur-ci de se dissocier de la désorganisation du narrateur ballardisant. D’autres connections que celles qui s’enroulent sur elles-mêmes dans une spirale plongeante peuvent finir par être fabriquées… Mais n’est-ce pas littéralement un coup de chance?

Lire ce livre sur mon téléphone « intelligent » créa, en plus de tensions carpiennes, d’autres résonances entre le texte de Sellars, les intuitions de Ballard sur la place de la technologie dans la vie contemporaine et l’expérience de lecture d’Applied Ballardianism. Dans le logiciel Kindle d’Amazon (une compagnie dystopique s’il en est une), une fonction permet d’indiquer combien de temps il reste – si tout va bien – à la lecture de la section que nous sommes en train de lire. Cet outil remplace le réflexe appris du feuilletage des pages pour repérer le prochain chapitre ou le prochain long paragraphe, afin de choisir le bon lieu où s’arrêter, d’anticiper le bon moment pour insérer son signet, en vue de la reprise. Face au décompte numérique automatique, un esprit ballardien s’imagine tout de suite la pression qui peut être ressentie par la personne qui lit, ou encore, une dysfonction fatale du système qui s’arrête, qui s’accélère ou qui sort de ses gonds, en agissant chaque fois négativement sur la santé mentale et physique de la personne qui tient l’appareil dont elle est rapidement devenue dépendante.

L’esprit ballardien est toujours aux prises avec l’indistinction de la mémoire, des impressions de déjà-vu, des cauchemars et des rêves récurrents, de la projection anxieuse, des futurs surannés, du sentiment de mort imminente et de la misanthropie solitaire, avec un œil constant sur l’état catastrophique de la société capitaliste qui favorise et produit à profusion les délitements psychiques comme ceux-là. Saisir cet esprit est sans doute essentiel pour comprendre les temps présents et toutes celles et ceux qui craquent, qui perdent la carte. Sellars fait œuvre utile en en témoignant par l’écriture. (Céline a fait quelque chose de similaire, à mon avis, à tout le moins à partir de Féérie pour une autre fois (1952), en mettant en scène et en monnayant son délire dans une série ouverte de mises en abyme pathétiques et fascinantes.)

Le livre de Sellars est divisé en 104 chapitres, répartis en cinq parties. Fait intéressant, le logiciel Kindle pour téléphone Android permet d’annoter et de surligner des passages jugés importants ou intéressants sans abimer l’objet. Le logiciel compile d’ailleurs ces passages surlignés et s’en sert comme argument de vente dans la présentation des livres, en indiquant qu’un nombre donné d’utilisateurs a surligné un nombre donné de passages dans tel ou tel livre. Pour ma part, c’est au chapitre 13 que j’ai commencé à surligner des passages, anticipant déjà l’écriture de la présente critique pour Trahir – un de mes propres enjeux chroniques; qu’écrire? Il s’agissait d’une phrase dans laquelle le narrateur affirme avec hargne qu’il se voyait replonger dans l’illusion (delusion) adolescente d’être un génie incompris. Or, quelques jours plus tôt, j’avais eu le malheur de relire seul quelques textes extatiques produits à l’âge de 18 ans (Le Miel noir. Libération et illuminations pespectivistes), réalisant leur piètre qualité et déplorant les idées de grandeur qui s’y trouvaient et qui les rendaient inutilisables aujourd’hui – à moins de mettre en scène le recours au texte de jeunesse impubliable, comme le fait Lucien Rebatet au début des Deux étendards (1953), après que Michel ait rencontré Anne-Marie pour la première fois, ou comme le fait Jack Kérouac dans son ultime roman, Vanity of Duluoz (1968), par exemple. Ça résonnait, ce mélange de nombrilisme et de rejet.

La seconde phrase de Sellars que j’ai surligné se trouve au chapitre 28 : « … mais j’étais accro à l’écriture et après mon éjection du monde universitaire je devais lui trouver une autre voie de sortie. » (je traduis) D’où… ceci? Progressivement, mon surlignage devint de plus en plus présent, à mesure que le narrateur délire dans ses périples en Angleterre, en Espagne, aux Pays-Bas, à Tanger, au Japon, dans son Australie natale et dans les îles du Pacifique, dont Guam, Tinian (point de départ des bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki) et le complexe de Nan Madol en Micronésie (qui inspira à Lovecraft la cité de R’lyeh dans le mythe de Cthulhu). Ces délires portent surtout sur les complications de l’espace-temps.

Le narrateur de Sellars voit sans cesse des connexions qui lui semblent significatives et signifiantes, mais dont il ne parvient pas à « faire sens » de façon apaisante. Aux prises avec des deuils anciens mais actifs (une histoire d’amour, en particulier) et des obsessions tenaces (les OVNI, la vidéosurveillance, la violence urbaine et les « edgeland » à la frontière des zones industrielles et d’habitation), le narrateur cherche en Ballard une réponse, mais il n’y trouve en vérité que des résonances. Il côtoie et recherche même la violence physique lorsque ses pistes sémantiques s’évaporent ou que ses filons sémiotiques s’emmêlent, croisant d’étranges individus un peu partout sur le globe. En ce sens, le narrateur ressemble beaucoup à Melbourne, selon sa propre description de la ville au chapitre 42 : « Barcelone était un organisme qui savait quand inspirer et quand expirer, régulant son système en vue d’une vie exempte de stress. Melbourne était une victime de crise cardiaque avec des artères bloquées et des voies respiratoires gravement obstruées. » (je traduis)

Malgré la dimension dépressive de l’ouvrage, on y trouve aussi beaucoup d’humour et un élan certain. L’important est d’apporter avec soi quelques ressources pour pouvoir en sortir, ou du moins, pour ne pas être entièrement avalé par les courants les plus sombres qui traversent l’œuvre – à moins qu’on cherche une telle aspiration, une telle affectation profonde! Le risque d’être submergé me semble réel, ici, en particulier dans le climat pandémique qui a laissé plus de traces qu’on aimerait le croire et qui, surtout, ne s’est pas véritablement dissipé, quoi qu’on croit en penser. Cela peut sembler futile, mais l’une des voies de sortie possibles au « ballardisme appliqué » (voie qui n’est pas sans risque, il est vrai), me semble être une certaine forme de nostalgie – en reprenant le titre de l’autobiographie de Simone Signoret, mise en images par Chris Marker : La nostalgie n’est plus ce qu’elle était, qui est d’ailleurs mentionné par Sellars. Il s’agit de retracer ses territoires, ce qui implique nécessairement certains retours, mais dans l’objectif d’ouvrir plutôt que de fermer le tracé. Pour ma part, j’ai donc revu quelques images de jeunesse, instables et impubliables, plaquées sur une musique de Thom Yorke honorant le souvenir tragique de David Kelly, et captées en Australie alors que se préparait la deuxième guerre du Liban et que Sellars planchait sur sa thèse de doctorat. J’aime croire que ce dernier croise sans le savoir mon objectif, un livre de Ballard à la main, bloquant mon Soleil momentanément sur la jetée de Melbourne.

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L’étude à venir: penser hors-les-murs

Par Simon Labrecque, Montréal

Penser signifie se souvenir de la page blanche pendant qu’on écrit ou qu’on lit. Penser – mais lire aussi – signifie se souvenir de la matière. Et tout comme les livres de Manganelli et de Mallarmé n’étaient peut-être rien d’autre qu’un essai de restituer le livre à la pure matérialité de la page blanche, de la même manière, qui utilise un ordinateur devrait se montrer capable de neutraliser la fiction de l’immatérialité, qui naît de ce que l’écran, l’« obstacle » matériel, le sans forme dont toutes les formes ne sont que la trace, lui reste obstinément invisible.

Giorgio Agamben[1]

 

Maîtres et étudiants à Bologne, par Laurentius de Voltolina après 1350.

Dans plusieurs milieux, on raconte que la présente pandémie est le moment d’une remise en cause des usages établis. Certains discours insistent sur l’aspect objectif de cette remise en cause – « les choses ont changées/changent/changeront » – alors que d’autres insistent sur l’aspect subjectif – « je sens que je ne pourrai pas revenir à mon ancienne vie ». Une dimension descriptive, accordée au présent ou au futur – « il n’est/il ne sera plus possible de faire comme avant » –, s’articule aussi de différentes façons à une dimension normative – « il faut/il ne faut pas tenter de retrouver les anciens usages ». Dans beaucoup de cas, ces discours sont lourds, pesants, lassants. Je tâcherai donc d’être bref!

Dans ce texte, j’aimerais proposer quelques réflexions contextuelles sur la possible transformation des cours et séminaires qui sont généralement associés aux études supérieures. Ce faisant, je laisserai de côté l’école primaire et l’école secondaire, en prenant pour acquis que la dimension obligatoire de l’instruction de 6 à 16 ans met en jeu des problèmes spécifiques qui ne sont pas ceux qui m’intéressent ici. J’aborderai brièvement les cours des cégeps et des cycles universitaires dans leur ensemble, mais je m’intéresserai surtout aux cours et séminaires des deuxièmes et troisièmes cycles, qui mènent en principe aux diplômes de maîtrise et de doctorat, sous condition de la rédaction et de la soutenance publique d’un essai, d’un mémoire ou d’une thèse.

Enfin, je le ferai d’une extériorité relative. En effet, je ne suis pas rémunéré par une école, un cégep ou une université, que ce soit comme membre du corps professoral ou comme cellule de cet appendice enflé devenu organe vital qu’est la précaire légion des personnes engagées sur une base contractuelle pour une charge de cours. Je crois aussi être parvenu, lentement mais sûrement, à me délester du désir que cela change pour moi, après avoir brièvement fait partie de ladite légion. Cela dit, je n’ai renoncé ni à l’étude, ni à la recherche, comme en témoigne une pratique passablement assidue de la lecture, de l’écriture et de la publication électronique, commencée avant et continuée après.

Tout cela colorera mes propos puisque d’emblée, il me semble que l’un des principaux enjeux mis en lumière par la présente pandémie est la question des lieux, ou plutôt, des espaces-temps du travail de la pensée.

Avec joie ou avec peine, avec espoir ou désespoir, on raconte donc que l’ensemble des cours offerts par les institutions collégiales et universitaires deviendront principalement virtuels, et ce, à une vitesse accélérée. Il n’échappe à personne que cela puisse représenter un avantage monétaire important pour les institutions, dans la mesure où les lieux physiques seront moins utilisés. Il est ainsi possible d’envisager la diminution du nombre de contrats de chargé·e·s de cours au profit d’auxiliaires d’enseignement, la taille des locaux n’étant plus une limite à la taille de l’auditoire d’un·e professeur·e. Je laisse à d’autres la question de la taille adéquate d’un groupe, ainsi que la question de savoir si un même cours pourra désormais être donné à l’identique avec un même enregistrement vidéo. Sur ce point, nous savons toutefois que certain·es professeur·es ont enseigné pendant des décennies sans changer leurs cours, y compris leurs blagues, en évitant tout dialogue, alors que des professeur·es enseignent déjà « à distance » par des moyens audiovisuels depuis plusieurs années tout en créant fréquemment de nouveaux contenus et en facilitant les échanges constructifs.

Des séminaires indépendants ont lieu depuis plusieurs années déjà, et la pandémie semble avoir donné un élan à de telles initiatives. Quiconque a un ordinateur peut en principe se lancer, bien qu’un bon équipement aide assurément l’audience à écouter. Le séminaire devient alors une forme de « balladodiffusion ». Selon la plateforme, il peut être écouté non seulement dans une chambre, mais aussi en faisant la vaisselle, en prenant une marche, en travaillant, etc. D’ailleurs, mieux vaut ne pas oublier de se lever, car les problèmes de dos bien connus des étudiant·es ne sauront épargner les étudiant·es à venir, c’est entendu[2].

Récemment, l’écrivain et peintre Stéphane Zagdanski, par exemple, s’est lancé dans un ambitieux séminaire intitulé La Gestion Génocidaire du Globe, sur YouTube. Aux 15 jours environ, il diffuse en direct une réflexion d’environ trois heures sur ce thème. Il a commencé par une archéologie de la gestion, a passé quatre heures à interpréter un passage du Talmud de Babylone (lui qui connaît bien la pensée juive), et cela fait maintenant trois ou quatre cours qu’il déplie patiemment des passages du Parménide de Martin Heidegger, un cours de 1942 qui permet à Zagdanski de se questionner notamment sur la traduction, l’imperium, l’aveuglement et le génie, sans perdre de vue son thème principal qui est l’état du monde contemporain. Il serait bénéfique que le séminaire soit accessible en version audio, pour les déplacements. Il est possible de suivre le séminaire gratuitement, mais il est désormais nécessaire de payer pour y assister en direct, Zagdanski s’étant notamment aperçu de l’ampleur du travail demandé pour écrire son séminaire à un rythme régulier. Il demande donc dix euros par mois.

N’est-ce pas là une forme de retour des « professeurs privés », véritables « chercheurs indépendants » qui vendent leurs cours à l’unité? D’aucuns y verront une chance, bien que la logique de marché qui risque de réguler ce domaine soit passablement inquiétante. Le grand nombre de diplômés qui n’ont pas de « poste » dans l’institution risque d’ailleurs de faire baisser les prix, si l’offre excède amplement la demande.

Parmi les « professeur·es en ligne », il me semble aussi important de mentionner celles et ceux qui sont affilié·es à des institutions qu’on peut qualifier de « para-académiques », en ce sens que ce ne sont ni des collèges, ni des universités au sens propre, ou du moins, au sens « diplômant » du terme. Il s’agit de centres et de réseaux de toutes sortes, qui ont la particularité d’être d’emblée internationaux, l’inscription et la participation aux cours ou séminaires pouvant se faire de partout dans le monde, sous condition d’un accès suffisamment stable et rapide à internet.

Je pense notamment au New Centre for Research and Practice, qui offre des séminaires de philosophie depuis 2014. En plus d’offrir un programme public gratuit, qui inclut la première séance de chaque séminaire, en ligne sur YouTube, le Centre offre des séminaires payants de plusieurs séances. Il est possible de s’abonner pour un mois (15$ US) ou un an (150$ US, ou 50$ US lorsqu’il y a réduction). Une option « Amis du Centre » est également disponible au coût de 750$ US. L’inscription donne accès aux séminaires courants, animés par de jeunes philosophes comme Reza Negarestani ou Jason Mohaghegh. Les cours se donnent par Zoom, avec possibilité de visionner les vidéos privés sur YouTube. Zoom permet des présentations d’étudiant·es et des discussions de groupe. Un « espace disque Google » est également créé pour chaque séminaire. Enfin, l’inscription donne aussi accès aux archives du Centre. Cela permet notamment de revoir des cours d’un professeur décédé ou tombé en disgrâce, comme Nick Land par exemple, qui a été exclu du Centre après des publications racistes. Du point de vue de l’histoire des idées, cet accès aux archives est remarquable.

Aucun prérequis n’est exigé et les normes sociales du débat (para)académique sont gérées par la communauté qui forme l’institution (en témoigne l’expulsion susmentionnée d’un professeur raciste). Les sujets des cours sont déterminés par les professeur·es selon leurs intérêts du moment et les étudiant·es y assistent selon leurs propres intérêts d’étude et de recherche. En ce sens, ce centre ressemble moins à une université qu’à une institution comme le Collège de France, fondé en 1530. Le prestige évoqué par le nom de cette dernière institution est certainement mis en jeu par la virtualisation des cours. Le spectre des démagogues hante ici l’esprit des philosophes. La compétition est forte du côté des « influenceurs », notamment, qui ont leur propre podcast sur tout et n’importe quoi, souvent beaucoup plus populaires que les divers « modules d’apprentissage » créés par des institutions universitaires reconnues. Mais en a-t-il déjà été véritablement autrement? Pas si l’on en croit Platon.

J’inscris volontiers le présent texte à la suite d’un billet récent de Giorgio Agamben, dans lequel le philosophe italien, qui a écrit plusieurs courts textes ayant suscité maintes polémiques de basse intensité depuis le début de la pandémie, compose un « Requiem pour les étudiants ». Soulignant l’importance des amitiés parfois frivoles, parfois profondes, nouées en classe et en marge de la vie académique officielle, et notamment des petits groupes d’étude et de recherche qui se poursuivent longtemps après la fin des cours, Agamben écrit :

Tout cela, qui a duré près de dix siècles, à présent finit pour toujours. Les étudiants ne vivront plus dans la ville où se trouve l’université, mais chacun écoutera les cours enfermé dans sa chambre, séparé parfois par des centaines de kilomètres de ceux qui étaient autrefois ses camarades d’étude. Les petites villes, sièges d’universités autrefois prestigieuses, verront disparaître de leur rues ces communautés d’étudiants qui constituaient souvent la partie la plus vivante du lieu.

Admettant qu’il est possible à la fois de pleurer cette forme de vie qui disparaît et de reconnaître qu’elle s’était déjà immensément appauvrie, Agamben termine son texte en déplorant que peu de professeur·es refuseront « la nouvelle dictature télématique » et en implorant « les étudiants qui aiment vraiment l’étude » de

refuser de s’inscrire à l’université ainsi transformée et, comme à l’origine, [de] se constituer en nouvelles universitates, à l’intérieur desquelles seulement, face à la barbarie technologique, pourra rester vivante la parole du passé et naître – si elle vient à naître – quelque chose comme une nouvelle culture.

Cette invitation m’évoque le « néo-médiévalisme » que certains observateurs voient dans notre présent, que ce soit dans la redécouverte des gloses et des liturgies anciennes par des gens comme Agamben, dans la fascination pour l’étude juive de la Torah et du Talmud dans les yechivot, dans l’émergence de nouvelles formes de servage et de pouvoirs locaux armés un peu partout sur la planète, ou encore dans la réinvention des modes d’habitation en commun par les jeunes qui n’ont accès ni à la propriété, ni à des logements décents. Ces derniers pourraient bien envisager d’investir en commun les monastères et les abbayes que les communautés religieuses vieillissantes doivent laisser derrière elle, en cherchant souvent à ce qu’une nouvelle vie puisse y trouver son compte dans le sillon de la leur. Ne seraient-ce pas là des lieux tout désignés pour mener une vie à la fois communautaire et contemplative, autonome et dévote? Autour du feu, les soirs d’été, beaucoup en rêvent!

Cela se discute depuis des années, mais la conjoncture actuelle pourrait offrir une occasion unique de mettre à exécution ces projets rêveurs et utopiques – ces projets d’étudiant·es, justement. Le temps presse sans doute plus qu’on le pense, car en plus de l’état problématique de plusieurs bâtiments, il faut savoir que des universités instituées ont déjà recours à des locaux ecclésiaux, comme l’Université de Sherbrooke, par exemple, qui annonce qu’elle donnera des cours dans un ancien couvent et dans trois églises à l’automne 2020. Enfin, n’oublions pas les projets populistes de droite, comme celui de Steve Bannon et de l’institut Dignitatis Humanae, qui cherche à s’établir dans un ancien monastère, dans les montagnes italiennes, et qui rencontre plusieurs résistances, tant du point de vue social que du point de vue patrimonial. L’habitation est aussi un terrain d’affrontement des forces en présence.


Notes

[1] « Du livre à l’écran », dans Le feu et le récit, trad. Martin Rueff, Paris, Payot & Rivages, 2015, pp. 123-124 (italiques dans l’original).

[2] En plus de renvoyer à ma critique récente du livre Spinal Catastrophism, j’aimerais faire mémoire d’une présentation qui a eu lieu au pub Saint-Patrick, à Québec en mai 2008, lors du premier (et, à ce jour, unique) colloque off-Acfas de l’histoire. Lors de l’événement intitulé Politique de l’université, Tina Lafrance, une étudiante de maîtrise, présenta un important projet de recherche sur ce que l’étude, l’université et, plus particulièrement, l’écriture font au corps. Plus tard, elle a abandonné le projet et les études. Cela n’est pas anodin.

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Tout le monde à dos

Critique de Spinal Catastrophism: A Secret History, de Thomas Moynihan, Falmouth, Urbanomic, 2019, 332 p.

Par Simon Labrecque, Montréal

What I only realise now is that I was acting that way in order to live my life as a bleak narrative that could be written about years later. Everything feels designed to have brought me to this point.

Simon Sellars[1]

 

Je suis un épigone au sens propre du mot, un être qui ne s’engendre qu’à partir des autres et qui ne renie jamais cette dépendance, un être qui vit une épigénèse permanente, heureuse.

Giorgio Agamben[2]

 

Au sortir de périodes de stress intense, mon dos a tendance à « barrer », le relâchement des tensions psychiques se répercutant en une douloureuse torsion somatique, qui doit être calmée avec le repos et les exercices, le temps et l’habitude. Cette propension à « casser » et l’axe précis de la torsion sont attribuables, pour une part du moins, à de vieilles blessures devenues chroniques, avec le temps et le mode de vie sédentaire. Incidemment, c’est partiellement immobilisé que j’ai lu, ce printemps, plusieurs chapitres de l’étrange et remarquable livre de Thomas Moynihan, Spinal Catastrophism: A Secret History (Urbanomic, 2019). Cheminant dans le livre selon l’ordre conventionnel, c’est-à-dire du début à la fin, de la première à la quatrième de couverture, je n’ai toutefois pas réussi à faire coïncider le moment grabataire de ma lecture avec l’exploration directe de mes propres maux de dos.

Comment le contraire eut-il été possible? Il faut savoir que le livre de Moynihan est séparé en chapitres qui portent chacun le nom d’une vertèbre, de haut en bas (de C1, l’Atlas, première vertèbre cervicale, jusqu’au sacrum et au coccyx), accompagné d’un titre exprimant le contenu théorique[3]. Lors de cet épisode post-pangolinien, mes douleurs les plus intenses ont eu lieu alors que je lisais les premières vertèbres thoraciques (après avoir failli tout abandonner au seuil, la préface de Ian Hamilton Grant m’étant pratiquement illisible). Or, mon propre diagnostic chiropratique porte sur une région plus basse, plus profonde : les lombaires L3-L4 (rappel d’un énorme couscous et d’un aller-retour en autobus scolaire pour une manifestation à Montebello en 2007), avec complications Th10-Th11 (en raison d’un surpoids significatif). C’est par ailleurs autour de la cruciale zone de transition lombaire (Th12- L1) que ma lecture s’est interrompue pour plusieurs jours, voire plusieurs semaines, avant de reprendre pour écrire la présente critique en toute connaissance de cause (et alors que se manifestent de nouveaux signaux d’inconfort aux endroits habituels).

Pourquoi une zone de la colonne vertébrale serait-elle « cruciale »? Selon J.G. Ballard, la rencontre de la zone thoracique et de la zone lombaire est le lieu du dévoilement d’un « paysage spinal » essentiel, celui de l’hominisation, de la transformation de l’animal quadrupède en animal bipède (Th2, p. 79). Chaque individu garderait la trace active de cette transformation historique, de ce temps, en son propre sein – ou dans le creux de ses propres reins.

La théorie ou l’idée du « catastrophisme vertébral », explorée par Moynihan à travers l’histoire des idées occidentales, en particulier de 1750 à nos jours, est un « fantasme phylogénique » ou une « rêverie hypergénéalogique » selon laquelle « l’endiguement psychosomatique de soi-même, lorsque percolé à travers l’Histoire la plus Grande, égale une aliénation hypogène – l’aliénation d’un corps criblé de temps » (C7, p. 51, je traduis).

De telles formulations obscures (qui posent d’importants défis de traduction) abondent dans l’ouvrage. Cependant, Spinal Catastrophism travaille essentiellement une seule idée – et il la travaille au corps, en plusieurs centaines de page. Cela permet de creuser progressivement ce chemin de pensée en se familiarisant lentement avec le rythme, le style et la teneur de l’écriture qui cherche à témoigner, jusque dans ses formes d’expression, de l’idée en question.

Reprenons un peu plus haut, dans ce livre où il est justement question de hauteurs et de profondeurs. Dans le chapitre « C5. Belated Cosmogony », Moynihan écrit :

Qu’est-ce alors que la colonne vertébrale, sinon un mégalithe élevé au nom de la trace minérale de la diaspora de l’organisme à l’intérieur de son propre sensorium gonflé – chaque niveau de segmentation axiale étant un monument à un auto-enchevêtrement neural supplémentaire – fulgurant dorsalement notre axe céphalo-caudal, une mémoire externe (outward) d’un effondrement interne (inward)? (p. 31)

Cela reste obscur? Pour renchérir, pour éclaircir en ajoutant du noir et qu’ainsi les anciens noirs deviennent des gris, utilisons le travail de Daniel Charles Barker, un professeur de sémiotique anorganique à l’Université virtuelle de Miskatonic qui aurait travaillé avec la NASA sur la vie extraterrestre et sur les liens entre l’astrophysique, la géologie et la psychologie. C’est ce nœud, en vérité, qui intéresse le philosophe Moynihan[4].

Dans une entrevue réalisée dans les années 1990, donc, citée par Moynihan dans le chapitre « Th1. Barker Spoke », Barker est présenté comme l’inventeur du concept de « catastrophisme vertébral ». Le cryptographe raconte son chemin de pensée :

Les humains doivent métaboliser la crise particulière de la posture verticale bipède. [Cela] m’a ramené aux conséquences calamiteuses de l’explosion précambrienne, il y a cinq millions d’années environ. […] Évidemment, il y a des modèles neuromoteurs discrets quasi-cohérents dont les différentes phases stratifiées nagent, rampent ou marchent (sur deux pattes). […] La posture verticale et la perpendicularisation du crâne est une calamitée, associée à une longue liste de conséquences pathologiques, parmi lesquelles devraient être incluses la plupart des névroses humaines. (p. 73, crochets dans le texte)

Selon Moynihan, deux faisceaux d’idées (idea-clusters) permettent de construire historiquement le « catastrophisme vertébral » que Barker a formalisé. D’une part, il y a la notion de « profondeur comme mémoire » (depth-as-memory) et la « loi de superposition » qui lui est liée, qu’on rattache à la genèse des sciences géologiques au XVIIe siècle (Th3, p. 83). C’est de là, en effet, que nous vient l’idée aujourd’hui communément admise qu’en creusant le sol, on s’enfonce dans l’histoire. Voyager dans la profondeur, c’est alors voyager dans le temps sédimenté. Comme le laissent entendre les passages cités plus haut, le « catastrophisme vertébral » rattache toutefois ce motif géologique externe à la vie psychosomatique des êtres humains, qui, en quelque sorte, l’expriment et le continuent sans s’en rendre compte. L’idée de « profondeur comme mémoire » est ainsi commune à l’archéologie et à la psychanalyse, même si peu s’intéressent aux liens entre ces domaines.

D’autre part, pour penser cette internalisation des forces dites de la nature, de la formation des étoiles au mouvement des plaques tectoniques, le « catastrophisme vertébral » met à profit un second faisceau d’idées, qui vient de l’embryologie : la « théorie de la récapitulation » ou la « loi biogénétique », que l’on doit à la « collision » entre l’idéalisme absolu et l’histoire naturelle de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècles (p. 83). Cette théorie pose que, dans sa genèse individuelle, chaque animal « récapitule » l’ensemble de la chaîne évolutive qui a mené à son espèce. On raconte ainsi que l’individu humain, dans le ventre de sa mère, est d’abord invertébré, puis qu’il s’apparente à un poisson, puis à un mammifère, puis à un singe, avant de devenir humain au sens propre. La théorie de la « néoténie » ajoute d’ailleurs que, dans le cas des humains, le développement complet de l’individu se poursuit hors de l’utérus maternel jusqu’à l’âge adulte, dans les habitats et les institutions comme la famille et la société, que Peter Sloterdijk décrit comme des « utérus sociaux ».

On reconnaît là des motifs travaillés par J.G. Ballard, Gilles Deleuze et Félix Guattari, William S. Burroughs, Georges Bataille, D.H. Lawrence, Carl Jung et Sigmund Freud, notamment. La généalogie proposée par Moynihan réinterprète les œuvres de ces auteurs et de plusieurs autres, y compris d’auteures ou d’autrices féministes qui se penchent sur le rôle joué par les femmes dans cet imaginaire du « catastrophisme vertébral ». On y découvre une trame à la fois omniprésente et méconnue, structurante et cachée, qui va des réflexions de Kant sur les conséquences qu’a l’expérience irréductible de la gauche et de la droite sur la construction d’une critique de la raison, jusqu’aux théories psychanalytiques de Ferenczi sur le désir d’anamnèse que serait « le retour à l’amibe », par-delà la volonté d’un retour freudien à l’utérus maternel, qui n’est qu’une version réduite de l’océan originel et de la soupe primordiale – « retour à l’amibe » qui serait préfiguré dans l’orgasme, la colonne se repliant spasmodiquement pour reformer un cercle plutôt qu’une droite.

De tels développements tiraillent le lecteur ou la lectrice en générant plusieurs inconforts. Face à ces idées, qui ne sera pas plus conscient ou plus consciente des multiples mouvements et douleurs que cause l’acte de lire, sculptant patiemment la posture courbe des grands lecteurs et des grandes lectrices, et peut-être plus particulièrement la silhouette de ceux et celles qui écrivent également, les transformant jour après jour en point d’interrogation jusqu’au seuil de leur mort, où ils et elles retrouvent enfin la posture fœtale initiale? À mon sens, il faut lire ce livre remarquable pour comprendre comment un ou une enfant souple et mobile qui se tortille bruyamment, dans des contorsions et circonvolutions étonnantes, chaque fois que sa volonté absolutiste rencontre l’implacable friction du monde et que tout son être rouspète contre une consigne ou un ordre qui ne lui convient pas, se transforme par habitude et calcification en une ou un adulte sédentaire qui plie l’échine face à trop de demandes et qui en paie amèrement le prix dans tout son corps.


Notes

[1] « So Many Unrealities », entrevue avec Robin Mackay, Urbanomic.com, UFD 033, 2018.

[2] Autoritratto nello studio, Milan, Nottetempo, 2017, p. 42, cite et traduit par Barbara Carnevali, « “Gloria”. Sauver les apparences », dans Politiques de l’exil. Giorgio Agamben et l’usage de la métaphysique, sous la dir. Anoush Ganjipour, Paris, Lignes, 2018.

[3] Le coccyx est le lieu du postscriptum. Pour sa part, le sacrum est réduit à un seule chapitre, S1, tout comme les vertèbres sacrales S1-S5 sont soudées chez l’être humain adulte.

[4] Notons cependant que Barker appartient à la singulière famille de Gian Battista de Contugi, c’est-à-dire qu’une recherche sommaire suffit à se convaincre qu’il est une création littéraire, et dans ce cas-ci, une création de Nick Land et du Cybernetic Culture Research Unit (CCRU), qui sont à l’origine d’Urbanomic et de la constellation intellectuelle bigarrée que cet éditeur réussi à rassembler depuis plusieurs années maintenant.

 

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Speak Youth

Par Éléonore Delvaux-Beaudoin, finissante à F.A.C.E.

Il est si beau de vous entendre
Parler de notre économie
Ou de vos nouvelles lois
De fantasmer la richesse de notre pays

Nous sommes une génération perdue
Qui se plaint trop à votre goût
Avec notre langage indescriptible
Speak youth
Pardonnez-nous d’être trop jeunes
Pour comprendre votre politique dite saine

Speak youth now
Nos dirigeants nous en veulent
De partager avec colère
Les mots de Greta Thunberg
Et de crier dans la rue
Justice for George Floyd
Car nous, jeunesse rebelle
We think all cops are bastards
And you think all lives matter
Car nous voulons la justice
Et vous voulez le pouvoir

Speak youth
Dites-nous que
You are right
Et que nous avons tort
Speak Youth
Génération insolente
Arrêtez de nous dire
Que nous avons peur pour rien
Cause our future is in good hands

Speak youth
Arrêtez de nous mentir
Stop lying to us
Parce que nous sommes idiots
And because we know nothing

Speak youth
Parlez-nous d’autres choses
Que de la loi 21
Et de vos projets dits verts
Parlez-nous d’égalité et de paix
And say it louder
No justice no peace

Ne reculez pas
Allez de l’avant
Nous ne sommes pas adultes
Mais nous savons influencer

Speak youth

Nous, adolescents
Venus de différents quartiers
Nous sommes ici
Pour vous dire
That we are not alone

 

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Hot dog Nation

Par Jade Bourdages, UQAM

J’m’en étais faite des scénarios de fin du monde, c’est ça ma job. Pleins. Des ruines. Chaque fois unique, la fin du monde. J’avais presque pensé à toute. Ah, même les pandémies, j’y ai pensé. Mais ça… Ça, j’y avais jamais pensé. Qu’on s’ramasserait toute tu-seul. Chacun d’notre bord. Dans nos cuisines.

Quand j’t’ais p’tite, j’faisais du pain avec ma mère. J’ai tout le temps fait du pain. Mais là, vous êtes pu là, y a pu personne. J’ai pas l’temps d’faire du pain, c’pas l’temps. L’État y est dans ma cuisine. Mon cauchemar.

J’t’assis à ma table. Je r’garde la fin du monde par ma fenêtre.

 

13 mars

Dans l’air qu’on respire, le mal avec un Grand C. On respire toute le même air, le même avenir. L’État annonce aujourd’hui la fermeture des écoles. J’pense à eux autres. J’suffoque déjà. Tous ces enfants pis ces adolescents qui, comme moi quand j’tais p’tite, détestent les fins d’semaine, les tempêtes de neige, pis les vacances scolaires. J’suffoque déjà, parce que l’école c’t’encore ben rien qu’le seul lieu en c’bas monde où on peut se sentir en sécurité. Où on peut r’prendre son souffle. Pis des fois c’est ben même la seule place où c’qu’on peut manger sans être témoin ou victime de violence toué jours.

La quarantaine à deux vitesses : repos et loisirs pour les uns, précarité, risque sanitaire et question de vies ET d’morts pour les autres.

 

26 mars

Toutes les frontières de tous les États du monde ferment une à une. Les Banques centrales du monde entier ramènent les taux d’intérêt à zéro. Les avions sont toute cloués au sol. Faut pu qu’on bouge. Personne. Nos voisins du sud commencent à vider les prisons. Y tirent la plogue. Laisser crever les populations carcérales dins rues avec des millions d’autres marginalisées pis racisées. Le tri des vies est commencé. Des vies qui comptent pas, des vies qui valent rien su l’Dow Jones. Dans le monde entier, les entreprises pis les commerces ferment. Les travailleurs autonomes y perdent toute leurs contrats. On peut même pu utiliser d’l’argent cash. En quelques jours, on compte au Canada un million de demandes de chômage.

L’Québec s’réveille à matin avec un prix du gaz 75 cents le litre. « Le gaz à ce prix-là, mon Dieu c’est peut-être ben plus grave qu’on pense c’te pandémie-là! »

1 millions de ménages su l’chômage…

Pèse su’ l’piton Manon. Après mon char pis moé, le déluge. Maudite culture de gaz. La ride va être longue.

 

1er mai

Ça fait juste que’ques semaines… On dirait qu’ça fait une éternité. Temporalité d’pandémie.

Pis une p’tite dame à matin qui s’plaint du relâchement dans les ruelles de Montréal… ça joue ensemble qu’a dit, ces p’tits minous-là, pis y’a pas pantoute deux mètres de distance.

Ma pauvre p’tite dame, qu’est-ce que vous croyez? Quand un État se relâche pis dit au monde que toute va ben aller, pis qui vont devoir r’tourner dins Shops pis dins Écoles, vous voudriez qu’le monde fasse quoi? Qui continuent à prendre les affaires au sérieux? C’est bien ça le drame de c’t’État ma p’tite dame. Capitaliser non pas sur l’intelligence de chacun mais sur l’imbécilité de l’ensemble. Pour que tout le monde s’dise après la fin du monde : « l’État y a ben essayé LUI de nous protéger, mais SI ON CRÈVE c’est d’la faute des préposés qui s’lavent pas les mains comme du monde, pis des ti-culs qui jouent dins ruelles. »

 

6 mai

Image © Wartin Pantois

Pendant qu’y a du monde qui crèvent à Montréal-Nord, à NDG pis à Parc Ex, en passant par Hochelag, pendant qu’y a des femmes pis des enfants qui s’font tabasser depuis huit semaines sans pouvoir r’prendre leur souffle, l’Québec se pose une question : Quand est-ce qu’on va pouvoir ouvrir nos terrains de golf?

Hot dog Nation.

Gouvernement d’cassse-croûte.

 

11 mai

On apprend qu’sul« palmarès » international du taux de mortalité au quotidien, le Québec arrive 7e au monde. Le 7e ciel, toé. « In heaven, everything is fine »

«Le Québec va trop vite », qu’on dit.

Un problème de rythme? Hum, j’pense c’est plus grave. Devant l’mal avec un Grand C qui circule dans l’air qu’on respire, l’problème du Québec c’est de continuer à s’prendre pour Dieu.

Orgueil pis manque d’humilité devant la nature, c’est ça qui va toute nous tuer.

 

12 mai

À matin, j’aurais rêvé de me faire servir deux œufs, bacon, pain blanc au tit casse-croûte de mon Hood. Pis après, passer dire bonjour à gang d’Refuge avant d’aller m’commander deux doubles au Café coin Papineau/Ste-Cath.

Passer dire bonjour. Juste ça. M’faire « servir» par les p’tits commerçants de mon Hood. Toute ça en payant CASH pis en serrant des mains.

Wild de même.

Vous me manquez tellement.

 

13 mai

Les données dans le monde entier montrent que les hommes sont PARTOUT surreprésentés dans les cas infectés pis les taux de mortalité.

Sauf icitte au Québec. Sauf icitte.

Tony. Oui, oui. C’ta toé j’parle, Tony : On dit souvent que si les femmes s’arrêtent, les masques tombent.

Mais la vérité, c’est qu’si les femmes s’arrêtent icitte au Québec, c’est pas yin qu’les masques qui tombent, c’est toute qui s’effondre. Mets ça dans ta pipe, Tony.

 

15 mai, c’t’aujourd’hui ça.

Va ben falloir réapprendre à s’raconter collectivement, parce que l’histoire qu’on est en train d’vivre, on va vouloir nous la raconter toute tout-croche. On va vouloir nous la rentrer dans gorge de force, pis on va vouloir qu’a goutte bon. Qu’a goutte le sucre.

Mais la vérité c’est que d’l’autre bord d’la courbe, quand on va toute finir par sortir de nos cuisines, y va y avoir des absents. Trente ans de mépris pis d’dépossession. Des absents. Va falloir être ben nombreux pis ben nombreuses à se souvenir pour leur rendre justice.

Parce que l’État lui y dira ben c’qui voudra, mais y en a yin qu’un monde. Un seul monde. Pis c’est celui qu’on habite.

La Grande Maison America.

C’est nous autres, ça. Y a pas de héros ici d’dans. Juste des milliers et milliers de petits gestes quotidiens posés par du monde ben ordinaire. Du monde qui prennent soin les uns les autres, du monde qui attendent pas que l’État leur dise quoi faire pour s’mettre un masque dans face.

 

Moi aussi j’ai hâte de t’frencher.

Quand la fin du monde sera finie, Call me.

En attendant.

Unfuck toute.

We can do this.

We have to.

Ce texte a été prononcé le 15 mai 2020 à l’émission Plus on est de fous, plus on lit! à Radio-Canada pour le segment « Micro ouvert ».

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Classé dans Jade Bourdages

Pierre, Franz et Dora à Berlin

Par Robert M. Hébert

Ce vieux souvenir d’avoir un jour voulu devenir ingénieur.

Kafka, Amerika ou le disparu, à propos de Karl alias Negro

 

Je suis dans le rêve de mes jeunes amis.
Il n’y a pas de confins, pas de limites, l’espace se démultiplie.
Je suis dans les cauchemars, les ruines,
être partout en quelque part
mais avec illuminations.

 

Je suis à Berlin sur les traces de Kafka et de Dora Diamant,
la dernière idylle d’une machine célibataire
fascinée par le music-hall, les appareils de cirque.
Hier j’ai fait une longue balade en vélo jusqu’au Grunewaldstraße 13
leur logement en banlieue de Steglitz.
Kafka rêvait de Berlin,
loin de son père, de ses dossiers, ses chiffres.
J’ai entrevu Franz au Jardin botanique,
dans un resto végétarien,
Franz et Dora en tramway vers le quartier juif de Berlin
poussiéreux, pour y apprendre le Talmud.
Métropole éclatée, déversoir de la modernité,
tant d’utopies, l’expérimentation.
Il écrivait « Le terrier », DER BAU, version inverse du Bauhaus,
rieur avec Dora-forteresse, sa citadelle :
« Je vois avec ravissement, les yeux fermés, des possibilités
d’architectures idéales qui me permettraient
d’entrer et de sortir sans être vu. »
En cette même année 1924, la mort rattrape le blaireau.
Les Canadiens de Montréal remportent leur 2e coupe Stanley
contre les Tigers de Calgary.
Dans sa prison à Munich,
un petit caporal-tambour écrit Mein Kampf
qui sera même traduit un jour en braille
pour des millions d’aveugles.

 

Berlin ou l’ange du bizarre et des extrêmes (rêveur)

 

Berlin, une vaste garderie d’enfants.
Verre, acier, béton, étalement très agréable,
avec ses mondes souterrains,
Potsdamer Platz surplombant un antique no man’s land.
Un Bunker de cinq étages, devenu prison après la guerre
puis entrepôt de fruits et légumes
puis salle pour techno-raves énergiques.
Ah, Dionysos…
Le Musée Juif, morceaux d’étoile tombé sans fracas,
en rien extra-terrestre, fondation d’un vide revêtu de zinc.
Certains musées ne devraient jamais afficher leurs heures de fermeture.
Rompue, la flèche du temps.

 

Je suis à Berlin parce que mon oncle gendarme ressemblait à Richard Burton
dans The Spy who came in from the Cold;
mort à Saint-Jean-de-Dieu alors que j’avais neuf ans.
Il vient parfois me visiter la nuit.
Je suis à Berlin ville d’eaux
parce que je veux écrire sur une page trop blanche,
après mon « Premier chagrin », murmure Franz.
Pouvoir créer MALGRÉ LA MORT,
trouver ici une forme englobante, vivante.
L’écriture déporte, se déporte elle-même vers un temps intérieur
mais le poids de l’histoire n’est pas identique dans les grandes villes;
difficile à Paris, au mur du réflexe colonial,
difficile à Venise,
resterait peut-être Buenos Aires…

 

En vérité, je suis à Berlin pour faire du repérage,
et j’attends Lotte,
notre cousine germaine
qui a le don des langues, qui a le knack, der Knacklaut
J’ai loué un appartement sur Mainzer Straße avec une cour, une fontaine.
Cinéma muet ou parlant, ce sera selon.

 

Odeur érotique des tilleuls de juin.
La clameur, le clapotis de l’ultime bien-être est en toi, Lotte.
Oui, je construis le rêve de ton corps,
pour mieux y disparaître.
Souvenir de toi patinant sur le lac de Müggelsee
où nous irons ensemble.
Canons à confettis, à neige, neige enfantine.
Lotte, à la fois ange et acrobate
nouée comme une petite bête souveraine,
l’être « ducharmant » vient de grimper sur le 52e parallèle nord,
demain midi je vais l’accueillir
à l’aéroport Tegel.

 

SILENCE, CAMÉRA, ACTION.


Les 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant théâtre et installation vidéo : Berlin appelle créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. J’y ai offert trois monologues. Le premier « Prologue aux nouvelles clameurs » et le deuxième « Lotte et Léolo à Montréal » (joués par Catherine de Léan) ont été publiés dans Trahir, février 2016, septembre 2017. Voici donc le troisième récité et joué par Daniel Brière.

Ce spectacle a été remis au programme du prochain Festival International de la Littérature en septembre 2020. Mais en raison de la pandémie, la tenue du festival est peu probable.

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Cent quarante fins

Critique de Omnicide: Mania, Fatality and the Future-in-Delirium, de Jason Bahbak Mohaghegh, Falmouth et New York, Urbanomic/Sequence Press, 2019, 464 p.

Par Simon Labrecque

 

T’es tell’ment, tell’ment, tell’ment belle!
J’vas bénir la rue,
J’vas brûler l’hôtel…

Richard Desjardins, « Tu m’aimes-tu? »

 

J’ai reçu Omnicide: Mania, Fatality and the Future-in-Delirium (Urbanomic/Sequence Press, 2019), le plus récent livre de Jason Bahbak Mohaghegh, professeur de littérature comparée au Collège Babson au Massachusetts, la veille de l’apparition de mes premiers symptômes. C’était quatre jours avant que je perde l’odorat et le goût, trois jours avant mon diagnostic positif par « lien épidémiologique ». J’ai donc choisi de ne pas laisser le colis reposer un jour et une nuit. Je l’ai ouvert et j’ai immédiatement feuilleté l’ouvrage, sans autre précaution pour ma lecture que la lenteur que la maladie allait m’imposer.

Ce livre qui demande une forte attention est composé d’une série de 140 gloses bien serrées. Il exige une concentration souvent incompatible avec la présence de Pangolina en soi. Cela dit, mon testament signé, je développe lentement la conviction (à mes propres yeux, étonnante) qu’en définitive, je ne succomberai pas à la maladie et à ses complications, ces dernières ne s’étant pas manifestées. J’entame donc la présente recension alors que la fatigue, les maux de tête et les brûlements de nez me quittent, mais sans avoir recouvré l’odorat, ni d’ailleurs avoir terminé la lecture du bouquin – et sans pouvoir affirmer avec certitude en avoir fini avec Pangolina, car ses suites à moyen et long termes demeurent mystérieuses. Si j’écris néanmoins la présente recension, c’est qu’il me semble possible de dire quelque chose d’intéressant à propos d’Omnicide, aujourd’hui.

Je l’écris d’emblée : ce qui me semble le plus intéressant, dans le projet de Mohaghegh, c’est la possibilité de le reprendre chacun à son compte, de le relancer de son côté, de le poursuivre sur un autre sol, d’y donner suite icitte. J’entends le montrer en plaçant le présent texte sous le patronage de Richard Desjardins, immense poète abitibien.

 

Structure et protocole

Omnicide s’ouvre sur une « Mania Tabula » qui compte 107 entrées divisées en 25 parties. Chaque entrée est une manie, avec un nom construit en grec et une précision en anglais quant à l’objet de la manie. Les parties 1 et 2 de la table, par exemple, se liraient ainsi en français :

Partie 1
Augomanie (Lumière)
Héliomanie (Soleil)
Sélénomanie (Lune)

Partie 2
Neuromanie (Nerfs)
Trémomanie (Tremblements)
Ataxomanie (Désordre)
Éruptiomanie (Éruptions)

Aucune clé n’est donnée quant aux principes qui ont présidé à cette classification parfois étonnante. L’impression d’une prolifération elle-même maniaque l’emporte sur l’idée d’une systématicité rigoureuse, qui serait plutôt de l’ordre de la paranoïa. Mohaghegh l’écrit d’ailleurs en toutes lettres :

L’approche adéquate pour un livre sur la manie est de faire preuve d’une volonté d’entrer dans les détroits maniaques et de mettre en œuvre des styles maniaques, d’emprunter le propre rythme sévère de la manie et de boire à ses dangereux puits d’inspiration (on risque pour survivre). (p. 14 – je traduis)

Le livre ne présente ensuite que trois parties de la « Mania tabula » : les parties 1, 5 et 20. Ces deux dernières parties comportent les entrées suivantes :

Partie 5
Dromomanie (Voyage)
Ecdémomanie (Errance)
Cartogramanie (Cartes)
Kinétomanie (Mouvement continuel)
Dinomanie (Vertiges, tourbillons)
Labyrinthomanie (Labyrinthes)

Partie 20
Monomanie (Solitude)
Isolomanie (Isolement)
Mégalomanie (Soi)
Catoptromanie/Eisoptromanie (Miroirs)
Colossomanie (Géants)

Chacune des 14 manies sélectionnées est traitée selon le même protocole, que Mohaghegh illustre par la formule « 10:10 ». L’auteur d’origine iranienne a constitué un corpus à partir des œuvres de dix poètes de la littérature du monde musulman moderne, du Maghreb à la Perse (je donne ici les noms avec l’orthographe anglicisée, comme Mohaghegh les écrit) : Sadeq Hedayat (Iran), Réda Bensmaia (Algérie), Adonis (Syrie), Joyce Mansour (Égypte), Forugh Farrokhzad (Iran), Ibrahim al-Koni (Libye), Ahmad Shamlu (Iran), Ghada Samman (Liban [Syrie]), Mahmoud Darwish (Palestine) et Hassan Blassim (Irak). Chaque manie est alors traitée en dix sections – une par auteur, dans l’ordre dans lequel ils sont nommés plus haut.

Chaque section constitue donc une brève glose (entre une et quatre pages) de quelques vers sélectionnés en raison de leurs liens avec la manie en question. Fait singulier, Mohaghegh écrit chaque fois, comme une ritournelle, que nous rencontrons à chaque nouvelle section un nouvel individu singulièrement atteint de la manie traitée : « Nous rencontrons notre premier héliomaniaque… », « Nous rencontrons notre huitième dinomaniaque », etc. Cela lui permet de montrer les mille (ou du moins, dix) manières d’être ceci ou cela.

Encore une fois, le signe de la prolifération l’emporte sur celui de la systématicité. Chaque section, en effet, s’articule selon les affinités et intérêts de l’auteur, selon ses propres manies et obsessions, selon ce qui retient son attention dans tel ou tel vers. Certaines digressions conceptuelles et des paragraphes identifiées comme des « notes » lui permettent de préciser certains éléments qu’il juge importants, par exemple sur la divination (pp. 50-52) ou l’angélologie (pp. 87-88). Face à cette prolifération simultanément joyeuse (foisonnante) et pesante (exténuante), il me semble tout naturel de se dire que d’autres exemples sont possibles, c’est-à-dire que d’autres façons de vivre telle ou telle manie sont envisageables. Cela ne rend le livre que plus inspirant – et plus inquiétant!

 

Import-export

En introduction, Mohaghegh signale que son livre ne s’intéresse pas aux manies en général. Avec précision, il demande : « Quel type d’enchantement miniaturiste pourrait mener quelqu’un à mettre fin au monde? » (p. 1) En d’autres termes, comment une « fixation mineure » prend-elle de l’expansion puis mute-t-elle en une « articulation létale »? (p. 5) Trois vers de la chanson « Tu m’aimes-tu? », cités en exergue de la présente critique, permettent de présenter simplement ce moment singulier auquel Mohaghegh consacre son ouvrage. Ce moment, qu’il trouve à maintes reprises dans les vers des dix poètes qui nourrissent sa plume, c’est celui du passage d’une manie particulière (chez Richard Desjardins, la beauté d’une femme), c’est-à-dire d’une obsession située, à un désir d’éradication généralisé (ici, brûler l’hôtel), qui reçoit le nom d’omnicide (littéralement, le meurtre de tout). Le pari interprétatif de Mohaghegh est de prendre au sérieux de tels vers, de tels énoncés, en se refusant de les considérer comme de simples métaphores. Et s’il s’agissait véritablement de brûler l’hôtel, avec de l’essence et des allumettes, sans teintes de gris, plutôt que d’exprimer sa flamme, son amour, à l’intérieur des limites colorées du langage? Ce basculement dans le réel, ou ce surgissement du réel, est le lieu du « moment omnicidaire ».

Ce ne sont peut-être pas toutes les manies, ou ce ne sont peut-être pas tous et toutes les maniaques, qui ressentent ce désir d’anéantissement, cette soif d’annihilation. Mais selon Mohaghgeh, il y a « un réflexe d’inhalation-exhalation » qui est à l’œuvre dans tous ces exemples : « ensemble ils tracent les contours des canaux toujours sinueux mais néanmoins viables entre quelque univers attractif (d’adoration, de dévotion, d’intoxication ou d’étonnement) et l’instinct primordial d’engendrer l’inconscience (oblivion) par-delà cet univers (par la haine, l’envie, l’indifférence, la rage ou l’oubli) » (p. 8). Il s’agit de se pencher sur le mince fil de fer qui, parfois, va d’un « état de délire solitaire » pour mener, par un chemin obscur, vers l’effacement du monde (world-erasure). Ce fil, Mohaghegh le décrit comme le « mouvement de la cause perdue ». Il y voit l’origine commune du terrorisme et de la poésie – une remarque qui nous rappelle, localement, le titre d’un recueil d’essais de Victor-Lévy Beaulieu : Entre la sainteté et le terrorisme (VLB, 1984). En formant un corpus omnicidaire québécois, on pourrait d’ailleurs ajouter Beaulieu à Desjardins.

À quoi pourrait ressembler la lecture d’un tel corpus, après avoir lu Omnicide? Essayons-nous en citant un passage célèbre de la chanson « Les Yankees », de Richard Desjardins, pour rencontrer notre onzième héliomaniaque – le premier obsédé du soleil que nous rencontrons en ces contrées nordiques. La scène a lieu après qu’un chef armé (« l’un d’entre’eux loadé de guns ») de la horde des envahisseurs se soit saisi du mégaphone :

[…] « Alors je compte jusqu’à trois
Et toutes vos filles pour nos soldats.
Le grain, le chien et l’uranium,
L’opium et le chant de l’ancien,
Tout désormais nous appartient,
Et pour que tous aient bien compris
Je compterai deux fois
Et pour les news d’la NBC :
Tell me my friend
Qui est le chef ici?
Et qu’il se lève! »
Et le soleil se leva.

Les vers qui suivent nous présentent un peuple entier de « fils de soleil éblouissant » ayant « traversé des continents, des océans sans fin, sur des radeaux tressés de rêves », un groupe grégaire qui achèvera le « dragon fou » d’America. Il y va d’une résistance tellurique à l’envahisseur colonial, d’une guérilla préparée de longue date, de génération en génération, avec le sérieux du sang versé, conjugué à la fois au passé et au futur : « Gringo! T’auras rien de nous. De ma mémoire de titan, Mémoire de ’tit enfant : ça fait longtemps que je t’attends ». Un rêve assurément. Les « vivants » dont il question dans la chanson n’évoquent-ils pas les énormes « Vivants », ces anges ou archanges du Livre d’Ézéchiel (1,5), qui sont de véritables titans aux multiples paires d’ailes et aux yeux nombreux? C’est aussi un cauchemar, car c’est le soleil lui-même qui répond à l’injonction de l’envahisseur et se présente comme le chef d’ici. Il faut prendre soin des questions que l’on pose, car la réponse peut désarçonner!

Essayons-nous une dernière fois, pour l’instant. Nous rencontrons donc notre onzième sélénomaniaque, quelques années plus tard, dans les mêmes contrées. Citons encore Desjardins, cette fois sur l’album Kanasuta. Dans « Nous aurons », chanson devenue fétiche pour certaines chorales d’enfants – un peu comme Mohaghegh parle de jeunes Palestiniennes qui jouent à la marelle en chantonnant des vers apocalyptiques de Mahmoud Darwich –, nous lisons et entendons :

Nous aurons des corbeilles pleines
de roses noires pour tuer la haine
des territoires coulés dans nos veines
et des amours qui valent la peine.

Nous aurons tout ce qui nous manque
des feux d’argent aux portes des banques
des abattoirs de millionnaires
des réservoirs d’années-lumières

Et s’il n’y a pas de lune
nous en ferons une.

Ces extraits me permettent de souligner que le travail de Mohaghegh, dans Omnicide, se fait souvent de biais, par ce qu’il est convenu de désigner comme des chemins de traverse. Le « moment omnicidaire » n’est pas toujours visible en tant que tel, dans la clarté aveuglante des néons au plafond (disons, des abattoirs de millionnaires). Ce moment d’annihilation est souvent présent comme une ombre, au détour d’une formule, dans le feuilleté d’un phrasé, comme une potentialité plutôt qu’une actualité. C’est aussi cette omniprésence drapée d’absence qui fait du « moment omnicidaire » un véritable objet de fascination, un gibier à débusquer dans tous les vers du monde.

 

Dernier repas

Dans un entretien réalisé en 2019 avec Robin Mackay, d’Urbanomic, et Amy Ireland, intitulé Manic Lullabies, Jason Bahbak Mohaghegh parle de la fin du monde et des différentes façons dont elle pourrait arriver. L’énumération de ces possibilités constitue d’ailleurs l’essentiel de la courte conclusion d’Omnicide. Dans l’entretien, Mohaghegh parle des « vrais poètes » comme de ceux qui sont travaillés au corps, au quotidien, par la question de la dernière histoire qui sera contée, de la dernière ligne qui sera écrite. « Au moment décisif, sauras-tu te convoquer toi-même et te présenter dans toute ta puissance? » Il s’agit-là d’une version particulière de la fin, une version tout en force. La maladie, on le sait, offre souvent une vision radicalement différente : une fin dans la plus grande faiblesse, le silence, la soif et la faim, dans la solitude et sans aucune oreille, sans papier, sans rapport – ce qui signifie aussi : sans personne pour rapporter les derniers mots, que les poètes souhaiteraient fameux. Alors, les poètes meurent sans mot dire. Comme beaucoup trop de personnes.

Cela pourrait soulever de vraies colères. Tendons l’oreille. Nous verrons bien.

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Classé dans Simon Labrecque