Souvenirs imprécis de Conifères-les-Bains (att. Carl Bergeron, c.c. Simon Labrecque)

Par Dalie Giroux

DGp1Je connais Pintendre de plusieurs manières. Surtout par mon père, qui, enfant, y fréquentait le ranch d’un vieil excentrique. Pintendre derrière Lévis, Pintendre qui monte par en haut. Le bonhomme, s’appelait-il Joe, Joseph, gardait des chevaux. Mal. Dans la cohue, la saleté, les mauvais traitements. À la dure. Toute sorte de chevaux lui passait entre les mains. C’était sa vie. Sa chambre était une sellerie, il vivait parmi les bêtes. Pas de femme, pas d’enfants. Il était plus cheval qu’homme, et sa vieille jument, il l’a nourrie jusqu’à la fin, à la petite cuillère. Après, la famille campée dans le démoniaque comté de Bellechasse, mon père a élevé des chevaux. À la dure, mais dans sa perspective à lui qui comporte une part de vérité, avec beaucoup plus d’humanité que Joe.

DGp2Je connais encore Pintendre pour avoir fréquenté le lac au sable, où les parents de mon père y ont possédé un petit chalet. Plutôt une boîte en papier noir, un chalet « pas fini » et qui ne l’a jamais été, juché sur une dune dans un pit de sable assez triste, où ma grand-mère accrochait des poulets sur la corde à linge pour les saigner, et en boire le sang chaud récolté dans une tasse – instrument de cuisine qu’elle appelait dans sa langue venue des profondeurs « une bolle ». On se baignait dans le « lac », souvent avec mon oncle trisomique, – c’était un grand trou d’eau dans le sable, pas loin des pylônes. J’y suis retournée une fois, l’hiver, faire du ski de fond. C’est un lieu ouvert, plat, une sorte de désert. Est-ce le lac Baie d’or, ou le site des Pins? Ça doit.

DGp3Je connais Pintendre pour avoir d’innombrables fois traversé son boulevard industriel, émerveillé toujours par la cour à scrap de Pintendre Autos, interminable, avec ses petites carcasses proprement alignées à perte de vue dans les grands champs fertiles – j’y suis allée quelques fois avec mon père, et aussi avec mon premier chum, chercher des pièces de rechange pour les rapporter au « beau garagiste ». Je me rappelle les concessionnaires automobiles et les autos un peu particulières que mon père y a achetées : une Peugeot bleu ciel avec un toit ouvrant, et une Lada marine qui a été rapidement qualifiée de citron. Je me rappelle tourner à gauche, sur ce boulevard, pour visiter le parrain et la marraine de mon frère, Gilles et Linda, qui vivaient alors dans un joli parc de maisons mobiles situé tout juste derrière quelque industrie de tôle industrielle ou de portes et fenêtres.

DGp4La route de Pintendre relie Lévis – le vieux monde, le monde des chantiers – et les terres – Bellechasse, la Beauce. Elle part dans ma tête d’enfant du chemin Saint-Joseph, juste au carrefour ensorcelé où a été exposée la Corriveau, et elle traverse une montée où se trouvent quelques érablières nettoyées de toutes les autres espèces d’arbre, c’est coutume. Elle mène à Saint-Henri, où dans le sous-sol de l’Église se trouvent les dépouilles des anciens curés, dont l’un d’eux montre son visage momifié par la petite fenêtre opérée sur son cercueil (c’est vrai, c’est mon père qui me l’a dit), et où se trouve un bar de danseuses, le Paradis, où il paraît que le curé de Saint-Lambert se rendait parfois l’hiver en ski-doo (je ne sais pas si c’est vrai). Elle mène à la route des jarrets noirs, ces beurrés séculaires émergeant de la swampe qui s’étend entre l’Etchemin et la Chaudière. Elle mène à la maison de campagne de mes grands oncles maternels, qui cultivaient dans une sorte de commune catholique des tomates et des framboises, qui prélevaient et débitaient du bois d’œuvre pour l’ébénisterie avec des machines hydrauliques cachées dans une belle grange, qui prenaient leur temps. Elle mène au Quatre chemins, entre Sainte-Hénédine et Saint-Isidore, où j’ai vu cet été une « maison à donner », avec sa porte d’entrée qui rase le trottoir. Elle mène au chalet de ma grand-mère Laflamme à Saint-Bernard, en face des Îles chez René, où ça sent le purin de cochon toute l’été et où il y a des tonnes de bleuets. Elle mène jusqu’au vieux chemin de Canada, Old Canada Road, jusqu’au Maine – et encore plus depuis que le Lévis-Jackman qui traverse toute la Beauce a été démantelé et l’acier des rails vendu on ne sait où.

Pintendre, la porte du monde « au sens arendtien » (ah ah).

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La métaphore comme arme politique

Par René Lemieux, Montréal

passagers_-_couvDans deux récentes interventions sur le blogue de l’Observatoire du discours financier en traduction, j’ai tenté de discuter de la métaphore dans son rapport au réel à partir d’une lecture du dernier livre de l’économiste Ianik Marcil et du problème soulevé par un langage techniciste. Le livre de Marcil, Les Passagers clandestins. Métaphores et trompe-l’œil de l’économie (Éditions Somme toute, 2016), dénonce l’usage des métaphores dans le discours économique actuel. Le terme « métaphore » chez Marcil est pris au sens large d’usage « impropre » du langage (donc qui ne relève pas du premier degré : c’est le langage figuré). Le propos de Marcil participe de la dénonciation du discours public actuel, que certains qualifient de novlangue ou de langue de bois, ou encore des euphémismes découlant de la « rectitude politique », ce qui n’est pas exactement une nouveauté; on pourrait bien retrouver déjà chez Platon dans son combat contre les sophistes les mêmes types d’arguments. Je diagnostiquais pourtant, dans mes interventions, une aporie dans la conceptualisation du langage chez Marcil : il affirme à la fois que la métaphore est superfétatoire, en surplus (donc adventice) par rapport au réel, mais aussi, du même coup, qu’elle remplace ce réel (au niveau cognitif, par exemple[1]). Je me propose dans le présent billet de continuer cette réflexion à partir d’une métaphore, celle de l’arme à feu, et de ses conséquences politiques dans le discours social.

WGUNS_BULLETSDans une intéressante analyse sur la technique, Bruno Latour utilise l’image du débat sur les armes aux États-Unis entre ce qu’on pourrait nommer les « démocrates » (défenseurs d’un contrôle sur les armes à feu, possédant une « conception matérielle » de la technique selon Latour) et les « républicains » (partisans d’une interprétation large du deuxième amendement à la Constitution, incluant la NRA, possédant pour leur part une conception sociologique et platonicienne de la technique). La différence entre les deux conceptions mérite une citation un peu longue (imaginons qu’à la place d’« armes à feu », Latour parle de cette autre technique : la métaphore) :

« Les armes à feu tuent les gens » est l’un des slogans des opposants à la vente libre des armes à feu aux États-Unis. À quoi la puissante National Rifle Association (NRA), Association nationale pour les armes à feu, réplique : « Les armes à feu ne tuent pas les gens; ce sont les gens qui tuent les gens. » Le premier slogan est matérialiste : les armes tuent en raison de leur conformation matérielle qui ne peut être ramenée aux caractéristiques sociales du tireur. L’arme à feu fait du bon citoyen respectueux de la loi quelqu’un de dangereux. La NRA, de son côté, propose une version sociologique de la question […], à savoir que l’arme ne fait rien d’elle-même ni par la seule vertu de sa conformation matérielle. L’arme est un outil, un simple moyen, un véhicule neutre de la volonté humaine. Si son porteur est un brave type, l’arme à feu sera utilisée à bon escient et ne tuera que si cela se justifie. Si le porteur est fou furieux ou cinglé, alors, sans que l’arme elle-même en soit le moins du monde modifiée, un homicide, qui aurait de toute façon eu lieu, sera (simplement) mené à bonne fin avec plus d’efficacité. Qu’est-ce que l’arme à feu ajoute au meurtre? De point de vue matérialiste, tout : un innocent citoyen se transforme en criminel par la vertu de l’arme qu’il a en main. L’arme est ce qui rend possible un tel acte, bien sûr, mais c’est aussi elle qui l’instruit, le dirige, voire presse la gâchette – et qui, un couteau entre les mains, n’a jamais rêvé de poignarder quelqu’un ou quelque chose? […] La version sociologique de la NRA, au contraire, fait de l’arme un vecteur neutre de la volonté, qui n’ajoute rien à l’action, qui se contente du rôle de canal passif, par lequel peuvent transiter le bien tout autant que le mal[2].

Lorsqu’on applique cette discussion au langage (et à la métaphore en particulier), il s’agit de se demander si l’usage de la métaphore apporte nécessairement une violence, disons symbolique, dans le discours social. Du côté « démocrate », si on pense que oui, que toute métaphore est problématique, qu’elle agit à titre d’objet technique sur les intentions de son usager, on pourrait retrouver, pour prendre un exemple un peu extrême, le comédien George Carlin (1937-2008) qui s’attaque sinon aux métaphores, à tout le moins aux « euphémismes », à tout langage superfétatoire, en particulier celui lié, pense-t-il, au « politically correct » (rectitude politique). Dans un célèbre monologue, il reprend l’idée d’une forme « primitive » des mots laquelle, lorsqu’on y ajoute quantitativement des mots, devient dommageable qualitativement, et même dangereuse :


La thèse de Carlin est quasi cratylique : shell shock non seulement serait le premier mot pour désigner cette condition, mais il serait « naturel » par sa sonorité et sa prosodie :

In the first World War, that condition was called « shell shock ». Simple, honest, direct language. Two syllables. Shell shock. Almost sounds like the guns themselves.

Ensuite sont venues ce que Carlin nomme des euphémismes (une forme de métaphores) : battle fatigue, operational exhaustion, pour finalement devenir post-traumatic stress disorder (ou PTSD). Carlin dit bien que la douleur (la « réalité ») est enterrée sous ce jargon (alors que la première expression était, elle, plus naturelle). Cette supplémentarité du langage a, selon lui, des conséquences : en s’éloignant de la réalité, on finit par s’empêcher de voir le problème et on cesse de s’occuper véritablement de ceux qui en souffre[3].

Admettons que Carlin pourrait aussi faire partie du camp « républicain » : à d’autres reprises – dans le même spectacle, en fait, immédiatement avant l’exemple de shell shock –, il peut aussi bien parler des mots en les décrivant comme neutre, c’est l’usage et les intentions du locuteur qui compte. Dans ce camp, il y a bien sûr des conservateurs, le plus connu sans doute étant le spin doctor Frank Luntz pour qui, étant donné qu’il existe une réalité neutre, on peut simplement inventer des expressions accrocheuses pour mobiliser les sentiments du public. Luntz travaille – il faut le mentionner – généralement pour les républicains. Il est l’inventeur des créations lexicales « death tax » (pour remplacer estate tax) et « climate change » (à la place de global warming), chaque fois pour créer chez l’auditeur une nouvelle connotation. Dans cette logique, pourtant, il s’agit moins de cacher une vérité derrière les mots que de comprendre les mots comme toujours déjà engagés dans des champs sémantiques qu’il faut savoir utiliser.

On peut aussi retrouver dans le même camp « républicain » des progressistes, des militants proches du Parti démocrate pour qui des gens comme Frank Luntz doivent être affrontés sur leur propre terrain. Pour reprendre la métaphore des armes à feu, ces progressistes mettent en pratique ce qu’exprimait Wayne LaPierre, président de la NRA, au lendemain de la tuerie de l’école primaire Sandy Hook au Connecticut où 28 personnes étaient assassinées, dont 20 enfants : « The only thing that stops a bad guy with a gun is a good guy with a gun. »

Après la victoire de George W. Bush, et en préparation des élections présidentielles de 2004, le célèbre linguiste George Lakoff s’est donné pour mission d’être le good guy avec les métaphores. Bien connu pour son travail sur les métaphores cognitives, Lakoff a vulgarisé son message pour en faire une arme contre les républicains avec une série de séminaires qui furent retravaillés et publiés dans Don’t think of an elephant! Dans ce livre, on retrouve une introduction par Don Hazen du site web AlterNet.org où il est expliqué que les faits (le réel) ne suffisent pas :

Progressives have been under the illusion that if only people understood the facts, we’d be fine. Wrong. The facts alone will not set us free. People make decisions about politics and candidates based on their value system, and the language and frames that invoke those values[4].

Alors que faire avec les métaphores? Car si on utilise les métaphores comme veut le faire Lakoff en proposant de jouer avec les sentiments des électeurs, c’est aussi justifier du même coup le travail de ses opposants politiques comme Luntz : la politique des mots revient alors à se demander qui manipule le mieux les valeurs. On passe alors de la compréhension descriptive du phénomène langagier à un militantisme prescriptif peu compatible avec les exigences de la science. L’aporie que je repérais chez Marcil est peut-être intrinsèquement liée au langage, qu’on le pense comme une surface extérieure aux choses (en supplément, donc indépendante) ou, pour reprendre le même mot dans son indécidabilité, comme un supplément, au sens qu’il peut aussi prendre la place, agir à tout le moins, sur le réel (à titre, cette fois-ci, de suppléant). Dire « it’s just a word », pour reprendre Carlin, ne suffit pas : ce n’est jamais qu’un mot, il faut plutôt se demander ce que doit être le rôle de la recherche scientifique dans ce domaine.


Notes

[1] Le même problème se pose dans le petit texte classique de George Orwell, « Politics and the English language » (1946), où il fait le constat du déclin général de la langue anglaise. Le problème de la relation entre le « réel » (dans son cas la pensée) et du langage appauvri est toutefois compris à partir du problème de la cause et de l’effet (ou « de la poule et de l’œuf ») : « Now, it is clear that the decline of a language must ultimately have political and economic causes: it is not due simply to the bad influence of this or that individual writer. But an effect can become a cause, reinforcing the original cause and producing the same effect in an intensified form, and so on indefinitely. A man may take to drink because he feels himself to be a failure, and then fail all the more completely because he drinks. It is rather the same thing that is happening to the English language. It becomes ugly and inaccurate because our thoughts are foolish, but the slovenliness of our language makes it easier for us to have foolish thoughts. » (George Orwell, « Politics and the English language », The Collected Essays, Journalism and Letters of George Orwell. Volume IV: In Front of Your Nose 1945-1950, éd. Sonia Orwell et Ian Angus, Londres, Secker & Warburg, 1968, p. 127-128.) Il admettra toutefois plus loin, vers la fin de son texte, que ce qui est nécessaire à la défense de la langue anglaise, c’est « to let the meaning choose the word, and not the other way about » (p. 138), reconnaissant du même coup une antériorité à la pensée par rapport au langage.

[2] Bruno Latour, L’espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, trad. Didier Gille, Paris, La Découverte, 2007, p. 186.

[3] Pour ce qui est du cas précis des vétérans, dans un épisode de Radiolab, Adam Gopnik, rédacteur au New Yorker, refait le chemin des expressions pour « shell shock » et démontre qu’au contraire, plus l’expression devient « abstraite », plus la compréhension du phénomène s’améliore et, ultimement, plus l’aide aux victimes devient adéquate.

[4] George Lakoff, Don’t think of an elephant! Know Your Values and Frame the Debate. The Essential Guide for Progressives, White River Junction, Vermont, Chelsea Green Publishing, 2004, p. xiii.

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L’Épreuve kitsch

Critique de Voir le monde avec un chapeau, de Carl Bergeron, Montréal, Boréal, 2016, 360 pages (version numérique : 284 pages).

Par Simon Labrecque

Carl Bergeron écrit bien, mais il écrit trop des phrases comme « détachées [sic] de ses fondements moraux, la raison occidentale s’est laissée contaminer par les métastases de l’inertie et de l’indifférence ».

Nathalie Petrowski, critique de Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (2012)

Quand la chaine de nécessité existe par elle-même, quand la chanson qui la mettait en scène n’est plus un espace vivant, mais plutôt un puits où les expérimentateurs peuvent plonger pour faire jouer les puissances, le kitsch advient. C’est ce moment politique d’une très haute intensité et d’une très grande volatilité où la possession, le récit et la chanson sont subsumés dans le langage.

Dalie Giroux, « Comment fabriquer un État en Amérique, ou : la Vierge, le Diable, le Boucher et Carcajou » (2015)

 

L97827646241591Le livre de Carl Bergeron Voir le monde avec un chapeau (Boréal, 2016), roman autobiographique qui reprend en quelque sorte où l’auteur nous avait laissé avec son essai Un cynique chez les lyriques. Denys Arcand et le Québec (Boréal, 2012) et qui prend la forme d’un journal de l’année 201X, a été bien reçu au Québec. Il a été l’objet de recensions critiques dans Le Devoir, le blogue de Voir et celui de Jean-François Lisée, d’éloges détaillés dans L’encyclopédie de l’Agora et L’Action nationale, d’encensements dans Le Devoir (« un livre qui exprime l’âme d’une génération ») par Christian Rioux à Paris et dans Le Journal de Montréal (un ouvrage qui « change des vies », « le livre à lire cet été ») par Mathieu Bock-Côté sur son blogue, et enfin, il fut l’occasion pour l’auteur d’être invité à La vie des idées sur Radio VM pour discuter de la question « La culture québécoise est-elle émancipatrice? » en compagnie du libraire Bruno Lalonde. Sur ce thème, Bergeron écrit : « La culture québécoise (au sens sociologique) ne libère pas, elle est une culture dont on se libère […] mais la modestie de nos origines ne nous donne pas le droit de la renier. » (9 avril – je citerai les dates du journal plutôt que les pages, pour réduire l’écart entre versions papier et numérique) Il propose par ailleurs plusieurs remarques sur les conditions matérielles et symboliques de la vie intellectuelle au Québec, dont celle-ci sur un article rédigé pour une revue dite confidentielle : « Je n’aurai aucune idée de qui, au Québec, aura lu mon texte et s’il aura seulement pu avoir un impact auprès de ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle. Douze heures de travail, vingt minutes de lecture, cinq réactions, zéro dollar. Le travail de l’esprit, par ici, est une grande solitude. Mais je ne me vois pas faire autre chose. Je fais ce pour quoi je suis né. » (10 septembre) Ce langage de la vocation n’est sans doute pas sans lien avec la réception favorable du bouquin dans des réseaux qui s’en accommodent, voire qui s’en revendiquent.

Bock-Côté, l’animateur de La vie des idées, est de toute évidence le M*** du roman, grand ami de l’auteur dont les apparitions rythment le journal du début à la fin et qui aurait justement réussi à se libérer de « la culture québécoise (au sens sociologique) ». En tant qu’« intellectuel décomplexé » et « héritier heureux » qui serait, en vérité, « plus » qu’un intellectuel – le porteur d’un « destin », ou du moins, d’une « potentialité » autre, d’ampleur collective (24 août) –, M*** ferait l’expérience et donnerait gracieusement à toutes et tous l’exemple de « l’atavisme surmonté ». Ses critiques éprouveraient essentiellement une jalousie honteuse face à sa hauteur « souveraine »… C’est que M*** n’aurait même pas eu à vivre l’Épreuve dont parle Bergeron à maintes reprises – et qui est sans doute son concept central, que toutes les recensions ont relevé. L’Épreuve, c’est

[…] le processus psychique douloureux, voire dangereux, par lequel un Québécois qui n’appartient pas à la médiocrité commune se fait violence pour s’élever, contre l’atavisme de son peuple, à la dignité de la culture et de l’histoire. […] La filiation dont il est le légataire inconscient et malheureux lui interdit de se croire autorisé à toucher les trésors de la civilisation et, plus encore, se les approprier pour en proposer une interprétation personnelle. […] On ne devient pas impunément soi-même quand on naît de la plaie infectée d’une petite nation sans destin, qui se nourrit de son échec et de son insignifiance. Pas un intellectuel québécois, vous m’entendez, dont la psychologie ne puisse être démystifiée à l’aune de l’Épreuve. Pas un livre sérieux qui ne soit une réponse, même allusive, à l’Épreuve – ou une vengeance larvée, comme ceux qui font semblant de ne pas être concernés (leur jeu ne trompe personne). (1er mai)

Or, le père de M***, professeur d’histoire, bibliomane et cinéphile habitant près de Montréal, aurait traversé l’Épreuve avec succès avant et, en quelque sorte, pour son fils, lors de la Révolution tranquille, lui léguant une véritable émancipation intellectuelle qui se manifesterait dans sa notoire aisance avec le langage (24 août). Pour sa part, le père de Bergeron demeurerait un colonisé qui n’entrevoit même pas l’existence de l’Épreuve. Le caractère représentatif ou typique du dernier homme et la rareté du premier témoigneraient ensemble de l’échec de ladite révolution à décoloniser le Québec.

Ancien cadre peu éduqué mais bien rémunéré à Postes Canada, divorcé, déménagé d’une banlieue à bungalows de la rive sud de Québec pour un condo sécurisé à Sainte-Foy puis une maison à Loretteville (avec une nouvelle blonde) avant de s’installer pour la retraite autarcique dans un confortable chalet quatre-saisons en Beauce, sur la Chaudière, le père de Bergeron peut discuter raisonnablement de presque tout, sauf de son ex-femme, du Parti québécois, de Montréal, des « étudiants » et de la France (1er avril). Cela serait dû à une profonde et inconsciente « haine de soi » qui serait typiquement québécoise et qui constituerait la matière même de l’Épreuve, qui est le sujet principal du roman y compris lorsqu’il y est question de drague, de littérature et de cinéma. Ce père (qui se révèlera comme un véritable avare, un Séraphin aux yeux de son fils) placerait son héritier malheureux devant la nécessité de surmonter l’Épreuve pour et par lui-même, c’est-à-dire par ses propres moyens et pour sa propre santé, voire sa survie, car ce fils a entraperçu la Beauté malgré tout. Carl Bergeron cherche dès lors la vie transfigurée par la littérature et donne à lire sa propre prose comme une mesure du chemin parcouru, un témoignage de sa métamorphose commencée à l’adolescence et achevée au tournant de la trentaine. Pour Bergeron, cette écriture travaillée est à la fois un effet et le moyen crucial du dépassement de la honte héréditaire. Bien sûr, ce dépassement laisse des traces, des cicatrices, et son accomplissement n’est jamais assuré, mais l’auteur énonce tout de même y être parvenu. Le chapeau du titre témoignerait dans l’habillement de ce qui serait un véritable passage à l’âge adulte, une sortie de la minorité intellectuelle grâce au style, une accession à l’élégance par le délaissement du mou.

Qui suis-je pour nier que cet écrivain soit arrivé à devenir lui-même, ou qu’il soit parvenu à se penser et à se vivre, se concevoir et se sentir, à l’instar de son truculent ami médiatique, comme un homme libre et civilisé, bouleversé et élégant, sensible et spirituel? Je m’intéresse beaucoup moins au livre de Bergeron pour sa réponse exemplaire – du type : j’y suis parvenu avec difficulté, comme peu l’ont fait, peut-être le pourrez-vous également, sait-on jamais – que pour le problème qu’il pose et qu’il incite à réfléchir. Ce problème concerne la mise en récit des origines, de leur caractère déterminant et des possibilités d’émancipation qui peuvent en être dégagées. C’est un problème inextricablement esthétique et politique. À mon sens, sur le plan de l’écriture, il rappelle un différend insistant quant à la pertinence de représenter et de parler de la laideur et du mépris comme trame du Québec – dans les termes cinématographiques de Bernard Gosselin et Pierre Falardeau : filmer ou pas « le gars avec des souliers blancs et des pantalons mauves », ou « les milliers de gars en souliers blancs et pantalons mauves », colons dans les deux sens du terme.

Habitant du Plateau Mont-Royal à Montréal, Bergeron serait né sur la rive sud de Québec en 1980. Plus précisément, il aurait grandi dans « un bungalow certes modeste mais très honorable en banlieue de Lévis » (1er décembre), banlieue qu’il rebaptise étrangement Conifères-les-Bains (1er avril, 22 août, 27 octobre, 29 octobre, 30 octobre, 24 décembre). Pourquoi ce pseudonyme dans un ouvrage qui oscille entre littérature et sociologie en se souciant justement de ce que Gaston Miron appelait le natal? Résidu de pudeur généalogique de l’auteur face à sa provenance et à la mise en récit de ses conditions d’émergence, alors qu’il est par ailleurs prolixe à ce propos? Suite logique de l’anonymisation de certains amis et certaines amies (mais pas tous et toutes) qui ne gardent souvent que la première lettre de leur nom, suivie d’astérisques (ou parfois aucune lettre)? Clin d’œil à Marcel Proust, auteur admiré qui a donné le nom de Combray à l’Illiers de son enfance, une commune française qui a depuis ajouté le nom fictif à son nom pour désormais se présenter au monde (surtout aux touristes proustiens) comme Illiers-Combray? Inversion du geste d’abjection répété de Victor-Lévy Beaulieu qui parle avec perversité du « Morial-Mort » de son adolescence, qui n’était justement pas natal?

À ma connaissance, aucune recension de l’ouvrage n’a noté cette singulière pratique de la dénomination mise en œuvre par Bergeron. C’est précisément sa renommaison du lieu de l’enfance que j’aimerais débroussailler, en reprenant quelques sillons récemment entamés dans Trahir à l’occasion d’une double recension des ouvrages du sociologue Frédéric Parent et du romancier Gabriel Marcoux-Chabot, « Nomographier l’axe Lancaster/Saint-Nérée », qui poursuivait un travail autour du comté et de la rue de Bellechasse – or, la famille maternelle de Bergeron proviendrait de Honfleur, dans Bellechasse (10 juin). En questionnant les usages toponymiques créatifs, il s’agit de penser à nouveaux frais certains modes d’habitation du Québec contemporain. Alors que Marcoux-Chabot utilisait de vrais noms dans sa fiction Tas-d’roches, Parent utilisait un nom de village inventé pour faire sa science dans Un Québec invisible. Qu’en est-il de Bergeron, qui n’hésitait pas, dans Un cynique chez les lyriques, à nommer Deschambault (Boréal, 2012, pp. 58 et 87), la ville de l’enfance de Denys Arcand?

À mon sens, pour comprendre la renommaison du terreau de l’auteur, il faut d’emblée imaginer l’irritation, sinon le désarroi sensible éprouvé par celui que les médias ont volontiers décrit comme un « dandy » (suivant en cela son autodescription) face aux résonances du nom de son village natal. Pensons au paysage et à la mise en mots d’une très similaire, sinon identique « banlieue de Lévis » : Pintendre. Selon Wikipédia, réservoir numérique du sens commun contemporain,

Pintendre est reconnue pour :

Le Lac Baie d’or, réhabilité en 2006 pour permettre un meilleur écosystème aquatique;

Le Site des Pins, un parc municipal situé à l’extrémité de la route Monseigneur-Lagueux. Le Lac, une ancienne fosse septique, a été réaménagé et possède maintenant sa propre éolienne afin d’être oxygéné. Le Site des Pins est maintenant régis par le 118e groupe scout de Pintendre;

Sa spécialité dans l’élevage et l’accouplement de chevaux, de lamas et de chèvres;

Pintendre Autos Inc., le leader mondial dans le secteur du recyclage automobile.

Or, et voici le frisson qui surgira chez « le bel esprit » ou « l’homme de lettres », qui se détourne déjà à l’évocation de la fosse septique réaménagée et de Pintendre Autos :

Selon les sondages d’Indice du Bonheur Relatif (IBR), Pintendre serait la première municipalité dans la région de Lévis, faisant sa place dans les 25 premières villes de la province de Québec.

L’esthétique de la joyeuse cour à scrap est l’antithèse de la lancinante mélancolie de celui qui se pense comme un chercheur de beauté et de valeur pure, comme un esthète, justement, qui est pris dans la laideur et la quétainerie encombrantes d’un pays inachevé, un Québec rempli de vieille scrap matérielle et symbolique – et qui doit donc s’élever seul, par exemple en se réfugiant les jours d’été dans la vénérable bibliothèque du Collège de Lévis, dans une allégorie du passage du Kébac vers l’Universel (édité à Paris).

Prenons toutefois garde au ton de nos énoncés et aux tournures de nos caricatures, en accusant réception de ce second paragraphe de la deuxième entrée du « journal » :

Petite remarque stylistique : il n’est pas rare, chez les universitaires les plus radicaux, quel que soit leur clan, que la surenchère conceptuelle côtoie la véhémence et la vindicte. Quand un polémiste universitaire veut faire du style, il n’élague pas, il ne reformule pas. Ou il recourt aux néologismes et à l’enflure, ou il s’encanaille et prend ce qu’il croit être le contrepied de la norme universitaire : le langage cru. (2 janvier)

Soit. Sur le plan matériel, je noterai sobrement que ma version numérique de Voir le monde avec un chapeau, achetée un soir au coût de 19,99$ (plus taxes) à partir du site internet de Boréal et lue grâce à un logiciel étatsunien gratuit – renonçant pour le coup à l’odeur du papier, source réputée de nostalgie immédiate pour qui feuillette au grès du vent depuis longtemps –, remplace curieusement chaque espace insécable dans le texte par un point d’interrogation. Cela a pour effet de singulièrement intensifier l’aspect questionnant du bouquin, faisant proliférer les signes doubles « ?? », « ?! » et « ?; ».

Je lis donc l’auteur hésiter lorsqu’il répète un lieu commun sur « la pauvreté de [notre] peuple », par exemple, lors d’une excursion au dépanneur : « Loto-Québec est une de nos sociétés d’État les plus lucratives mais aussi une des moins honorables?; sous prétexte d’occuper un marché qui tomberait sinon sous la coupe du crime organisé, elle prospère sur la misère des gens et les entretient dans la pauvreté culturelle et morale. » (13 janvier) Ou encore, à partir de Miron, cette autre hésitation accidentelle qui vient ramollir une affirmation tragique : « Le noir de ce qui nous précède finit toujours, un jour ou l’autre, par entrer en nous?; à la culpabilité succède, chez le poète, le désir d’écrire et de témoigner. » (20 février) L’impression de rectitude morale et de jugement assuré censée émaner de la plume incisive, du style recherché de l’auteur, rate donc à répétition sur mon écran en raison d’une infinitésimale catastrophe typographique répétée à satiété! Dans ces conditions sans doute attribuables à la société technologique « postmoderne » (mot repoussoir pour l’auteur, né un an après la publication du Rapport sur le savoir commandé à Jean-François Lyotard par le gouvernement du Québec), conditions « bassement matérielles » et donc néanmoins essentielles à la structuration de la sensibilité et du sens, les flâneries du dandy autonommé n’arrivent pas à peindre avec constance une figure spirituelle décisive – ce qui semble avoir été une bonne part du projet de l’écrivain, qui se présente en grand lecteur, en ami de Bernanos et Machiavel. Conifères-les-Bains, dans un tel travail de mise en scène d’un soi éprouvé surmontant des ruines héritées, ce serait tout simplement une tournure forgée pour embellir Pintendre?!

 

Centre-ville de Pintendre

« Autour de la cour de récréation déserte, l’église et le presbytère, le bureau de poste, le terrain de jeu et le terrain de baseball, la 4e Avenue que j’empruntais chaque jour : une petite municipalité sans histoire ni attrait, que j’aimais de tout mon cœur et que j’étais prêt à défendre à mains nues contre le monde entier pour cette simple raison que j’y étais né. » (26 janvier)

Pour Bergeron, l’embellissement n’a toutefois rien d’un simple tour : c’est une question de survie. Le style, la beauté, l’harmonie et la mise à distance de la laideur, tout cela concerne précisément l’habitabilité d’un milieu, l’hospitalité d’un climat tout entier (d’où un souci très littéral de l’auteur quant à l’hiver québécois, qui est longuement décrit comme une saison terriblement inélégante et cruelle). L’écrivain énonce se soucier principalement de décrire et d’interpréter « la réalité profonde des choses » (7 décembre), un plan où il se sent chez lui. Le style, donc la surface et les conditions de l’apparence, sont précisément, pour ce lecteur de Machiavel et de Proust, la réalité la plus profonde. « Découvrir le monde, c’était découvrir la beauté, et découvrir la beauté, c’était découvrir le style, qui est la loi du beau et du vrai, de la forme et du fond. » (22 août)

Selon moi, le nom pourtant très beau de Pintendre ne peut agir comme un repoussoir esthétique, comme une tache à effacer ou à transformer, que pour quelqu’un qui connaît bien le paysage physique singulier qu’on peut y voir, et peut-être le paysage mental qu’on peut y parcourir – quelqu’un qui connaît plus que le nom, qui ne peut oublier, par exemple, la multiplicité de vieux bazous en ruine qui forme la longue devanture de Pintendre Autos. Cette impossibilité de l’oubli concerne à la fois la laideur et l’origine; elle concerne une certaine laideur d’une certaine origine qui, en tant que telle, laisse des traces. Or, il n’est pas question pour Bergeron de poétiser (ou de laisser se poétiser) le paysage industriel ou post-industriel de la cour à scrap, par exemple en touchant sensuellement du métal rongé par la rouille ou en humant avec délectation les relents d’huile à moteur dans la poussière de gravelle estivale. Une telle transsubstantiation de la laideur en beauté (si ce n’est que pour survivre) est inadmissible, chez lui, précisément parce qu’elle masquerait la vérité, une laideur objective qu’il faut apprendre à reconnaître comme telle si on veut s’élever sur le plan de la civilisation et de la civilité.

Pour Bergeron, en effet, trouver subjectivement beau ce qui est véritablement laid ne peut être qu’un produit de l’aliénation historique. À cet égard, sa position sur l’usage de la langue est exemplaire. En un mot, il refuse le joual comme une langue déchue – et il refuse aussi les tentatives « exploréennes » à la Gauvreau, qu’on pourrait croire opposées aux écritures joualisantes car les premières tentent de créer du nouveau et du singulier alors que les secondes tentent de rassembler et valoriser du commun. Selon l’auteur, qui a complété une maîtrise en littérature française à l’Université de Montréal, écrire et traverser l‘Épreuve, écrire pour surmonter la haine de soi héritée des suites de pères et de mères, cela implique d’abord d’apprendre à maîtriser la langue française plutôt que de chercher à lui « faire mal », à la « tordre » ou à la « désarticuler », comme plusieurs littéraires affirment encore vouloir le faire sur un mode avant-gardiste depuis longtemps suranné. La parlure locale en colonie n’est pas pittoresque (« épargnons-nous, si vous le voulez bien, le pénible argument de l’accent du Poitou du XVIe siècle » (11 juin)), mais objectivement corrompue, selon le dandy qui désire la métropole/mère-patrie.

Pour un Canadien français, traverser l’Épreuve requiert d’apprendre à parler et à écrire sa propre langue maternelle dont il est dépossédé à répétition depuis l’enfance, et depuis avant sa naissance. Cet apprentissage est une élévation, une libération. C’est le chemin le plus droit vers la souveraineté individuelle – notion qu’on aurait aimé voir conceptualisée plus finement par celui qui aurait fait des études en science politique et qui affirme être « un drogué des rituels régaliens »; or, la souveraineté, comme la référence française et la nation, sont réifiées par l’auteur, qui prend ainsi ses distances face au chantre florentin de la contingence renommée Fortuna. Sur le plan de la langue, l’auteur se veut exemplaire :

Je suis de ces héritiers maudits, plus nombreux qu’on le croit, pour qui naître québécois, c’est faire deux fois l’expérience de la Chute, deux fois l’expérience de l’amputation. Je proviens de cette couche de la tribu qui n’était pas censée, jamais, apprendre à écrire et qui devait servir, pour l’éternité, de repoussoir pour les collabos de l’intérieur et les ennemis de l’extérieur. Mais voilà : l’improbable est arrivé et je suis là. Né de la honte, j’ai à vous parler, amis infâmes québécois, de la honte dans un langage qui n’est pas celui de la honte. » (24 juillet)

C’est pour indiquer la source de ce langage « qui n’est pas celui de la honte » que Bergeron (se) construit « la référence française » comme un objet stable.

Quoi de plus français qu’un toponyme du type X-les-Bains? Au Québec, seul le village de Saint-Irénée-les-Bains, dans Charlevoix, est aujourd’hui désigné selon cette formule choronymique généralement réservée aux lieux de guérison ou de villégiature près d’une source thermale. L’auteur, par ce nom, semble donc exprimer son désir de France à partir d’un lieu qui a bel et bien son lac (réaménagé), son Site des Pins qui a, cependant, une origine littéralement merdique… S’il s’agit de recouvrir le tout d’un voile fantasmatique, la tentative ne sera donc pas sans évoquer la célèbre définition du kitsch proposée par Milan Kundera dans L’insoutenable légèreté de l’être (Gallimard, 1989, p. 357) : « Le kitsch, par essence, est la négation absolue de la merde, au sens littéral comme au sens figuré : le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable. »

Bergeron répondrait peut-être que sa « négation de la merde » est seulement relative, puisqu’il énonce à plusieurs reprises l’importance, à ses yeux, de faire preuve d’une fidélité supérieure face à ses origines (9 avril, 11 juillet, 22 août, 29 octobre), précisément en raison de leur modestie et de la part de honte qui leur est liée. Le mépris et la honte ont leur utilité pour l’écrivain qui y trouve, comme dans toute occasion, une chance amorale d’écrire – un peu à l’image de ceux et celles que Carl Schmitt, au tournant des années 1920, qualifiait de « romantiques politiques » et qui pratiquent un « occasionalisme subjectivé » qui fait du monde entier l’occasion sans cesse renouvelée de leur production d’un roman ou d’un poème infini.

À plusieurs reprises, Bergeron tente de parer aux objections qu’il anticipe quant à son élévation de « la mère patrie » hexagonale au titre de « référence ». Cette élévation risque en effet d’être perçue comme un effet supplémentaire de la colonisation – celle de Paris, qui précéda celle de Londres et de Rome. Faire l’éloge de la France, plutôt que de l’Angleterre, du Vatican, voire des États-Unis, n’est-ce pas un produit de l’aliénation profonde, de la situation coloniale historique du Québec ou du Canada français? Une autre forme du complexe du colonisé? Selon Bergeron, de telles questions couvent souvent une valorisation de l’américanité et cherchent principalement à contourner l’essentiel, soit le rattachement initial et profond de la nation québécois à la civilisation française, qui fait précisément que cette nation existerait en tant que telle. Or, c’est justement ce que son père, par exemple, n’accepte pas de reconnaître, comme plusieurs compatriotes qui trahissent ainsi leur propre peuple. Selon Bergeron,

Il n’y a pas de limite au déni ratiocineur et aux stratégies d’évitement du Québécois vaguement joualisant qui prétend avec morgue être délivré de l’influence de la France. Qui est le plus complexé?? Le Québécois qui n’hésite pas à s’appuyer sur la référence française pour mieux comprendre sa condition?? Ou celui qui refuse toute comparaison avec la mère patrie pour ne pas avoir à subir le rétrécissement douloureux de l’image qu’il se fait de lui-même et des siens?? » (22 avril, note 4).

De sa France (qui est assurément partielle et partiale, imaginée ou rêvée), Bergeron importe l’image du dandy comme « sage, un des derniers représentants de l’héroïsme dans un monde borné qui a renoncé à l’exception et au salut. » (16 août) Il trouve sa place à Montréal plutôt qu’à Pintendre ou à Lévis, après un séjour d’étudiant dans une mansarde du Vieux-Québec. C’est dans la métropole québécoise, par exemple, qu’il se procure le chapeau mentionné dans son titre, entre divers emplois alimentaires mis au service de sa vocation d’écrivain. Je cite (toujours à partir de la version électronique) :

C’était un jour triste d’automne, comme aujourd’hui. Je m’étais levé avec cette certitude aussi étrange qu’inattendue : il me faut un chapeau. Idée gratuite qui m’était venue sans s’annoncer et à laquelle j’ai cédé sans opposé de résistance. J’ai pris une douche?; je me suis habillé avec élégance, comme pour une activité spéciale?; puis je me suis dirigé chez Henri Henri. Je déambulais entre les présentoirs, aérien et vaguement concupiscent, en laissant traîner ma main sur les étoffes, quand un vendeur septuagénaire s’est approché. Il a compris mon désir et, dans la minute, a sélectionné pour moi un chapeau, que j’ai adopté sans discuter?; il m’allait comme un charme. Ce chapeau épousait ma forme, comme l’eût fait une robe chez une femme.

La loi de l’élégance est partout la même. La beauté naît du sens de la forme. C’est vrai du vêtement, de la littérature, de la peinture. L’âme parle alors à l’entendement et lui transmet une certitude qui ne se réduit pas à la raison. Ce chapeau, c’est moi, se dit l’homme?; cette phrase, c’est moi, se dit l’écrivain. C’est quand l’âme se reconnaît dans la forme choisie qu’elle transmet son précieux assentiment et que tout devient clair pour la raison.

En sortant sur le trottoir cradingue (dans ce secteur de la rue Sainte-Catherine, tout est en déréliction), je me sens protégé, comme après la lecture d’un grand livre. Je me sens pacifié au milieu de la décadence. (18 novembre)

Suit un passage sur « l’antiélégance revendiquée » des « squeegees, des punks, des toxicos ». Il est bien entendu impertinent de qualifier Bergeron d’hautain ou de pédant à la suite d’un tel passage, puisqu’il revendique une conception de la hauteur basée sur l’élégance classique et le style aristocratique (marqué du mépris artiste pour « le bourgeois » et d’une certaine admiration pour « le paysan »). Il m’apparaît plus intéressant de faire entendre comment le chapeau de Bergeron est l’envers de celui d’un personnage qui hante ses écrits, Maurice Duplessis, tel qu’il fut mis en scène par Denys Arcand.

À la fin du sixième des sept épisodes de sa série Duplessis, diffusée à la télévision de Radio-Canada en 1978, Arcand place Duplessis (Jean Lapointe) en compagnie d’un jeune Daniel Johnson (père) (Raymond Cloutier), dans la chambre du premier ministre au château Frontenac, en 1958. Il est d’abord question de la grève du textile à Louiseville, de ce secteur entier comme d’une « industrie de pauvres » et de la nécessité de rapidement « crever l’abcès ». Cette discussion est mentionnée par Bergeron dans son livre sur Arcand, avant qu’il qualifie Séraphin Poudrier et Duplessis de « deux pères imparfaits et souvent détestables de la “Grande Noirceur” [qui] ont été les indispensables repoussoirs de la nouvelle mythologie lyrique qui se mettait en place avec la Révolution tranquille » (Boréal, 2012, pp. 38-39). Suit une discussion sur l’exercice silencieux du pouvoir et sur la politique comme ce qui précède et entoure l’usage des revolvers. Enfin, parlant du besoin d’illusion comme aspect de « la nature humaine », le Duplessis d’Arcand raconte (je transcris à partir de YouTube) :

Mes premiers discours, je portais un vieux chapeau, tout défait. Pour avoir l’air un peu habitant… Qu’est-ce que tu veux, le monde n’avait pas une cenne! Fait que le temps qu’ils regardaient mon chapeau, ils ne voyaient pas mon bel habit en woolen anglais. Je me déguisais comme j’ai déguisé mes discours. Quand tu commences comme ça, bien, tu ne peux plus être arrêté. Puis quand ton monde écoute la Bolduc puis la famille Soucy, bien, tu ne leur mentionne pas Beethoven trop souvent! Pour mes tableaux, il ne faut pas que j’en parle trop, trop, ça me nuirait. Le monde est habitué, ils ont vécu avec des calendriers du Cap-de-la-Madeleine. Quand je parle de tableaux, je pense à Renoir. Auguste Renoir… Quand je vois un Renoir, moi, les larmes me viennent aux yeux.

Bergeron ne commente pas directement cet épisode du chapeau, mais il parle d’un « cynisme machiavélien du pauvre » à l’œuvre dans Duplessis en citant la conversation qui précède sur la grève de Louiseville. Dans Voir le monde avec un chapeau, il revient à quelques reprises sur Arcand, au sujet de son roman Euchariste Moisan qui adapte le Trente arpents de Ringuet (3 février), de son article sur « l’héritage de la pauvreté » paru dans L’inconvénient en réponse à VLB qui l’aurait qualifié d’« artiste déliquescent » (21 mai) et pour raconter leur rencontre à l’occasion de la rédaction de Un cynique chez les lyriques, dans lequel Arcand a écrit des commentaires en note (1er juillet). Là encore, il n’est pas directement question du chapeau de Duplessis.

L’usage politique déclaré du couvre-cheuf mis en scène par Arcand soulève toutefois la question de la politique qui serait liée à la mise en scène du chapeau de Bergeron. Quel rôle joue cet éloge de l’élégance, de la littérature, de l’État régalien, de la différence sexuelle et de la référence française dans le paysage politique contemporain au Québec? Si Bergeron affirme ne pas être un idéologue, s’il se revendique d’un certain patriotisme aristocratique plus proche de l’esthétisme que du travail de terrain, il raconte tout de même conseiller son grand ami M*** quant à ses prises de position et ses déclarations (24 août). Quelle puissance de recodage ou de métamorphose du passé s’est accumulée dans la tête de celui qui porte ledit chapeau pour qu’il se souvienne de Pintendre comme de Conifères-les-Bains – tant qu’il n’y retourne pas en personne, car alors, il est uniquement frappé par la singulière largeur des rues de banlieue (29 octobre)? Je sens que je devrai aller faire un tour dans mon Saint-Jean-Chrysostome natal pour le savoir.

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Un ami de la maison

Par Julien Vallières, Montréal, le 19 août 2016

1209_5_doss2_mecc81diathecc80que2Au téléphone il me dit de passer toujours, mais qu’il doutait que je lui apporte quelque chose que le collectionneur, depuis cinquante ans, n’ait acquis. Il nous accueillit, Audrey et moi, un sourire sur ses lèvres fines où pointait l’ironie. Pas méchante, l’ironie. Je lui avais promis deux ou trois cents recueils de poésie, dont la moitié, je me disais, il pouvait n’avoir jamais vue. Lui qui croyait avoir tout vu, qui en possédait, facile, dix milles. Gaëtan nous demanda de déposer les boîtes par terre, dans l’entrée, et nous fit asseoir dans un petit fauteuil qu’on trouvait là. Depuis, l’aménagement des lieux a changé deux ou trois fois, le fauteuil n’y est plus. Il y avait trois boîtes, qu’il parcourut sans attendre. Je savais, lui ne pouvait pas savoir que mes livres provenaient de la bibliothèque d’un bibliophile au moins aussi fou que lui. Des mois auparavant j’avais acheté la majeure partie de la bibliothèque de Roland Houde, ancien professeur de philosophie, bibliomane déclaré. Quatorze mille livres environ. Le logement prenait des airs d’entrepôt. Tony s’en inquiétait : le plancher ne risquait-il pas de céder? Je devais élaguer, et vite. Houde aimait les curiosités, livres édités en région, à compte d’auteur. Des titres qui n’ont jamais franchi les ponts, encore moins orné les rayons des librairies du territoire de l’Île de Montréal. Sauf peut-être au Colisée. Gaëtan n’en revenait pas : près de la moitié lui était parfaitement inconnus. D’où est-ce que je venais? Il nous fit visiter, nous raconta, comme lui seul sait raconter, sa collection. Dorénavant, j’étais un ami de la maison. Je pouvais y retourner quand bon me semble. J’y revins, peu souvent. Une autre fois, un autre don de livres. Un soir de mascarade avec Laurie. Puis, par le biais de la Société des amis de Jacques Ferron, commençant deux automnes passés, j’y mis les pieds plus régulièrement.

Déjà que la culture, celle relevant du domaine muséal en particulier, les archives, ça ne rapporte pas gros. Les musées les plus gras crient famine. De son côté, Gaëtan n’a pas l’âme d’un administrateur; ses projets n’ont pas l’heur de répondre aux exigences des subventionnaires. Tant bien que mal il surnage, tantôt, payant de sa poche, tantôt aidé par un groupe de bénévoles qui donne certains jours dans le militantisme. Le musée a ses anarchistes en résidence. L’existence de la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie fut toujours précaire; aujourd’hui, c’est pis que cela : elle est menacée de fermeture. Je ne sais pas bien ce que nous pouvons faire pour l’éviter. Depuis ce matin, on nous dit que quelques personnes ont écrit à la commission scolaire, aux ministères concernés, aux élus. Il y a ça. Souhaitons que de telles démarches quelque chose advienne.

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(À qui parler) Du sérieux dans l’enclave

Analyse de la réception de L’avenir du bluff québécois. La chute d’un peuple hors de l’Histoire, de Christian Saint-Germain, Montréal, Liber, 2015, 88 pages.

Par Simon Labrecque

[L]e temps est lourd et j’en parle à la légère.

Pierre Perrault (1971)

[Q]uelque chose ne pouvait plus survenir parce qu’ils l’avaient attendu trop longtemps.

Victor-Lévy Beaulieu (1971)

bluff québécoisParu officiellement le 25 août 2015, selon les éditions Liber, le dernier essai de Christian Saint-Germain semble avoir fait l’objet d’une véritable réception dans la sphère médiatique québécoise. Plus précisément, le livre a été remarqué et discuté dans une sous-région de cette sphère qu’on pourrait qualifier à la fois d’intellectuelle et de politique, en précisant de surcroît qu’elle est surtout de tendance indépendantiste. Texte polémique et énergique sur « l’usage véritable de l’illusion nationaliste » (quatrième de couverture), l’ouvrage souvent qualifié de pamphlet et de brûlot par ses lecteurs a été recensé et commenté dans des journaux, des revues et des blogs. Professeur de philosophie à l’UQAM et docteur des facultés de théologie et de sciences des religions (1988) et de droit (2014) de l’Université de Montréal, l’auteur a aussi été invité à en parler publiquement à plusieurs reprises au cours de la dernière année, notamment dans une librairie montréalaise, à la radio communautaire et à la télévision publique.

Il est, ou il semble être assez rare qu’un livre écrit ici à propos d’ici soit véritablement reçu ici, c’est-à-dire qu’il suscite des discussions sérieuses et nuancées sur ce qu’on se répète et se raconte à la fois quotidiennement et lors de moments importants, individuellement et collectivement. À mon sens, être véritablement reçu requiert de ne pas se voir rapidement remisé ou classé dans une ou dans quelques petite(s) boite(s) idéologique(s) préparée(s) à l’avance par des forces sociales fortifiées dans leurs positions. À tout le moins, une telle réception, si c’en est une, serait quasiment sans surprise ni intérêt. Qu’en est-il de la réception de Saint-Germain? Les nombreux échos reçus publiquement par l’auteur sont-ils explicables par le contenu de ses propos, par leur forme, par la conjonction des deux ou par les hasards de la Fortune? Ces échos sont-ils plutôt dus à un savant réseautage? Le texte de Saint-Germain – qui aboutit notamment à un appel au sabordage en règle du Parti québécois (PQ), à l’impératif qu’il disparaisse volontairement de l’échiquier politique comme organisation et qu’il laisse ainsi place à une certaine errance politique qui s’avèrera salvatrice si elle est marquée par la redécouverte de « l’humiliation ethnique » (expression empruntée à Gaston Miron) et la « prise au sérieux » du projet d’indépendance – n’a-t-il pas plutôt été neutralisé par sa réception apparemment généreuse dans les réseaux nationalistes? Pour répondre à ces questions, il faut d’abord et avant tout se faire une idée de la réception en question. C’est l’objectif de ce texte.

Ma propre rencontre avec le livre tient aux échos de sa réception tenace. Cette analyse cherche à dénouer une suite : devrait-on désirer, rechercher un second souffle, une autre réception de l’ouvrage, de ses questions et de son style? Devrait-on plutôt se hâter de contribuer à la renommée d’autres textes et d’autres auteurs, qui ont eu moins d’échos ou fait moins de bruit peut-être simplement parce qu’on leur a préféré « le brûlot de l’heure », par contagion médiatique dans un champ d’attention qui ressemble souvent à un jeu à somme nulle? Que dire de tous ces silences tenaces et de toutes ces pesantes indifférences qui pullulent dans l’enclave, plus souvent qu’autrement et peut-être plus souvent qu’ailleurs, quant aux textes d’ici qui nous parlent d’ici?

 

Le poids d’une plume

Près d’un mois après sa publication, le 22 septembre 2015, sur le site de la librairie Pantoute, Christian Vachon publie un compte-rendu enthousiaste principalement composé de citations de L’avenir du bluff québécois. Le même jour, Jacques Dufresne publie une critique du livre sur le site de l’Encyclopédie de l’Agora, avec plusieurs citations également. De toute évidence, la plume de Saint-Germain a marqué ses premiers lecteurs qui veulent rendre compte de sa puissance, mélange de dureté et d’humour. L’écriture sera un thème récurrent de la réception, bien sûr aux côtés du propos central de l’ouvrage, qui remet en question des propositions et des pratiques de « l’option souverainiste » que l’auteur juge infiniment trop naïves.

Le nationalisme québécois manquerait donc de sérieux et ses chefs historiques, notamment Jacques Parizeau et Lucien Bouchard, seraient des « hyper-colonisés » (le rat des villes et le rat des champs : le vieux bourgeois urbain et le nouveau bourgeois de région) inconsciemment choisis comme chefs parce qu’il était certain qu’avec eux, rien d’important n’arriverait. Selon Saint-Germain, le peuple québécois (catégorie ethnique qu’il serait illusoire et contre-productif de vouloir submerger dans un lexique « civique ») s’est volontairement donné la mort politique en 1995, alors que Parizeau, en enfant gâté qui voit son jouet brisé, a quitté en claquant la porte au lendemain de la défaite référendaire d’une option qui était en principe le destin même de son peuple et non un choix de carrière. Nous n’avons pas pris la mesure de 1995, selon l’auteur.

Parmi les nombreuses pratiques historiques jugées naïves et navrantes par Saint-Germain, mentionnons le fait qu’un stratège influent, voire principal de ladite « option indépendantiste » à une époque cruciale de son articulation, Claude Morin, travaillait en vérité pour l’agence fédérale dont l’un des mandats était d’empêcher l’indépendance du Québec, la Gendarmerie royale du Canada (GRC), qui avait d’ailleurs déjà infiltré, mimé et même continué le FLQ après la Crise d’Octobre. Saint-Germain écrit, le plus sérieusement du monde :

Bien que le projet national eût requis, depuis l’invasion militaire de 1970, le développement d’un service d’espionnage et de contre-espionnage, la formation active de milices et de groupes spéciaux d’intervention, rien n’y fit. L’architecte principal de l’« étapisme » avait plutôt décidé d’infiltrer la GRC par les soirs. Personne ne porta attention aux liens entre le contenu de son intuition politique fumeuse, aussi inédite que l’invention de l’eau tiède, et le principal hobby de son promoteur. D’après des témoins, même René Lévesque recevant la nouvelle de la trahison de son bras droit n’en fut aucunement ébaubi; il eut plutôt l’air de quelqu’un qui aurait préféré ne pas le savoir. C’est clair que les membres du Parti québécois ne réagirent pas à l’action de Morin comme le Sinn Fein l’eût sans doute fait. (p. 25)

Plus qu’aux politiques du Sinn Fein, c’est de toute évidence aux exécutions sans appel de l’IRA (son « bras armé » qui, à bien des égards, était d’abord et avant tout la source et la tête dirigeante du parti politique) que Saint-Germain fait ici allusion. Non seulement la survie politique, mais la survie tout court, la vie même de Morin vieillissant témoignerait donc de la naïveté politique des indépendantistes québécois, par opposition au réalisme ou au pragmatisme des Irlandais du nord. Le contraste est d’autant plus remarquable face à l’autre camp, celui des redoutables stratèges fédéralistes que furent « Marc Lalonde, Paul Tellier, Jean Pelletier » (p. 51), Trudeau et Chrétien, les cadres de la GRC et « toute une cohorte de nostalgiques de la Rhodésie (Clifford Lincoln, Reed Scowen, George Springate) et de mange-québécois » (p. 31). Les « maudits bons gars » comme René Lévesque n’ont jamais eu de véritable chance… Autre naïveté : la croyance ferme que l’indépendance aurait effectivement eut lieu, et pacifiquement, si seulement le « Oui » l’avait emporté numériquement en 1995 ou même en 1980. Croire au gentlemen’s agreement et à la bonne foi démocratique du Canada, cela mène par exemple a la création d’un Institut sur la souveraineté, que Saint-Germain considère comme une aberration : on ne réfléchit pas stratégiquement en public, mais en secret, lorsqu’on est en guerre!

Par de telles considérations explicites sur la violence de la décolonisation, notamment à partir des écrits de Frantz Fanon, Christian Saint-Germain fait paraître la plupart des intervenantes et intervenants indépendantistes contemporains comme des enfants de chœur. Fait intéressant mais inaperçu par l’auteur lui-même, ces considérations thymotiques ne vont pas sans rappeler la philosophie de l’action protectrice qui a présidé à la création de la Mohawk Warrior Society à Kahnawà:ke en 1972. Être prêt à une « montée aux extrêmes », selon l’expression de Clausewitz, c’est pour Saint-Germain le prix d’une « entrée dans l’Histoire ». Très peu de gens dans le « réseau » intellectuel et politique nationaliste semblent être prêts à aller aussi loin, préférant la fréquentation des « produits culturels » de Quebecor à la lecture quotidienne de Machiavel ou de Sun Tzu (respectivement, lectures de chevet de Pierre Elliot Trudeau et de Jean Charest). L’apparence « extrémiste » des propos de Saint-Germain pourrait expliquer le temps qui s’est écoulé entre la première et la deuxième vague de réception de son ouvrage.

 

Lecture(s) en mémoire

La première recension vidéographique du livre de Saint-Germain par le libraire montréalais Bruno Lalonde, publiée sur YouTube le 25 septembre, va dans le même sens que les recensions de Vachon et de Dufresne en insistant à la fois sur le style puissant et sur le propos radical de l’opuscule. Lalonde publiera une deuxième recension vidéo qui soulignera les aspects « prophétique et poétique » du livre, le 30 octobre 2015, après la défaite électorale de Stephen Harper, la victoire de Justin Trudeau et l’échec retentissant du Bloc Québécois, le 19 octobre. Entre les deux recensions vidéographiques, le 9 octobre, le propriétaire du Livre voyageur près de l’Université de Montréal parlera brièvement du bouquin sur les ondes de Radio VM, à l’occasion de sa recension de Derniers tabous, remarquable ouvrage de Robert Hébert publié chez Nota Bene le 23 mars 2015 (ouvrage que je ne saurait qu’encenser et que je n’ose donc pas recenser – lisez-le! C’est à Hébert que je dois la difficile désignation de la vallée du Saint-Laurent comme enclave).

Octobre parvient chaque année à susciter quelques textes ou réflexions de type « bilan », « mise au point » ou « rappel aux troupes » quant au devenir de « la question nationale » au Québec. Bien entendu, cela a souvent à voir avec « les évènements » de 1970, leurs conditions, leurs conséquences et leur souvenir. On remet parfois en question leur sens général ou leur déroulement exact. C’est donc l’occasion annuelle de relire Gaston Miron, par exemple, ou de revoir Les Ordres (1974) de Michel Brault, ou Octobre (1995), le huis clos mis en scène par Pierre Falardeau à partir du livre de Francis Simard, mais que le camarade « effelquois » Paul Rose jugeait beaucoup trop décontextualisant.

Tant qu’à reprendre le beau mot de Jacques Ferron, « effelquois », pourquoi ne pas relire des sources moins connues, comme Le salut de l’Irlande (1966-67/1970), ou les quelques « escarmouches » du bon docteur qui, très tôt, a remis en question le récit officialisé par le gouvernement Trudeau et qui fut d’ailleurs appelé à agir comme négociateur lors de l’arrestation des frères Rose et de Francis Simard à la fin décembre 1970?[1] Octobre saura aussi être l’occasion de relire le récit que Louis Hamelin fait des évènements dans son roman La constellation du lynx (2010) ou dans son pamphlet Fabrications. Essai sur la fiction de l’histoire (2014), ou bien de lire pour la toute première fois peut-être En désespoir de cause. Poèmes de circonstances atténuantes, toutes les révolutions sont stupides sauf celles qui réussissent (1971), de Pierre Perrault, que Ferron a qualifié de seul livre qu’il faille lire à propos d’Octobre[2]. Notons, comme plusieurs l’ont remarqué, que Saint-Germain attribue une grande importance aux poèmes de Miron et de Pierre Perrault dans sa réflexion sur le pays. Cette réflexion ressemble d’ailleurs beaucoup aux propos de Pierre Falardeau sur la souffrance des peuples qui meurent lentement. Remarquons au passage l’absence de Ferron du bouquin, lui qui créa le rigolo Parti rhinocéros l’année même où fut créé le très sérieux FLQ. Remarquons enfin qu’en 2015, le mois d’octobre signalait de surcroit le 20e anniversaire du référendum de 1995 sur la souveraineté – ou sur la mise en branle d’un processus de négociation entre Québec et Ottawa quant à une forme à déterminer de souveraineté-partenariat… Fait singulier, cet anniversaire s’est tenu au terme de la plus longue campagne électorale fédérale de l’histoire récente, qui mena au pouvoir le fils ainé de Pierre Elliott Trudeau, Justin, né le 25 décembre 1971 (et donc conçu très peu de temps après la fameuse Crise…). 2015, c’était aussi le 25e anniversaire d’une seconde Crise tenant de l’invasion militaire, celle dite d’Oka, moment peu glorieux de la vie politique au Québec.

Le 17 octobre 2015, Louis Cornellier publie une recension détaillée et admirative dans Le Devoir, mais conclut que « [b]rutal, l’électrochoc risque toutefois d’abîmer le patient », nommément les forces indépendantistes. Deux jours plus tard, au matin de l’élection fédérale, Le Devoir publie une longue entrevue de Stéphane Baillargeon avec Marc Chevrier, politologue à l’UQAM, sous le titre « Le grand bluff », où l’on demande pourquoi les indépendantistes participent aux élections fédérales. Chevrier mentionne l’utilisation de la notion de bluff par Saint-Germain et Baillargeon cite cet extrait :

Le discours nationaliste québécois carbure à la mystification […]. Une classe politique issue de la Révolution tranquille ergote et vitupère depuis cinquante ans contre le fédéralisme canadien. Elle a su dévoyer l’impulsion nationaliste et la faire servir à chacun de ses intérêts ponctuels. L’exercice de cette domination de classe n’a pas conduit à l’exaltation du patriotisme ni à une meilleure connaissance du Québec ou de la langue française [p. 29 – notons que cet extrait est aussi cité par Vachon dans sa recension].

Quelques jours plus tard, le 22 octobre, la professeure retraitée du Département de communication sociale et publique de l’UQAM Simone Landry réagira simultanément aux articles de Cornellier et de Baillargeon dans les pages du Devoir, réaffirmant « l’intégrité des indépendantistes » sur un mode qui se veut pragmatique. Elle accuse alors les deux professeurs de « s’abrite[r] derrière leurs professions respectives pour discréditer l’ensemble des indépendantistes québécois, remettant en cause à la fois leur intégrité personnelle et la sincérité de leur option indépendantiste ». Du coup, à son tour, elle remet en cause l’option desdits professeurs. C’est après cet épisode du Devoir que le livre sera discuté dans une série de médias, donnant l’apparence d’une réception considérable – ou laissant entrevoir l’étendue somme toute assez restreinte du champ dit intellectuel et politique.

 

MBC : tête de pont ou nœud d’un réseau?

Le 27 octobre 2015, Mathieu Bock-Côté publie une longue recension du livre de Saint-Germain dans Le Journal de Montréal, média qu’au passage, l’auteur recensé trouve plutôt abrutissant. « Injuste » comme tous les pamphlétaires vitrioliques, Saint-Germain mettrait néanmoins le doigt sur de véritables questions et blessures – surtout qu’il affirme à sa façon qu’il manque au Québec et aux Québécois un « sens du tragique », ce que MBC répète fort souvent depuis quelques temps sur toutes ses tribunes. Bock-Côté relève sans le citer le passage sur Morin cité plus haut, parlant de « délire grave dans ce pamphlet » sans toutefois arriver à lui donner tord autrement que sur le mode d’une préférence qui semble essentiellement esthétique :

En gros, Saint-Germain nous imagine dans une guerre même pas larvée, où il faudrait s’imaginer de temps en temps en Irlande du nord. Qu’il nous permette d’imaginer un autre destin et de conserver toute la sévérité du monde contre l’aventure felquiste, qui est une page noire de notre histoire. […] Retenons néanmoins ce qui peut être conservé de ce qui relève quelquefois d’une complaisance dans la brutalité : il est vrai que nous sommes incapables de penser la part tragique de l’histoire.

Il termine son article en qualifiant le livre de « samizdat pour notre temps », soit un document de dissidence à faire circuler sous le manteau. Deux jours plus tard, le 29 octobre 2015, Saint-Germain intervient dans l’émission Bazzo.tv diffusée à Télé-Québec pour parler de son pamphlet. Il le fait à partir de la question « les souverainistes ont-ils mené le Québec dans un cul-de-sac? », en compagnie d’un Bernard Drainville plutôt pantois. Une fois de plus, Bazzo et Bock-Côté semblent entretenir un rapport qui tient de la répétition.

Drainville

Notons que Saint-Germain sera ensuite l’invité de Bock-Côté sur l’une de ses plus récentes tribunes, soit lors du cinquième épisode de son émission La vie des idées sur les ondes de Radio VM, le 16 février 2016. À cette occasion Saint-Germain discutera de « L’avenir de la souveraineté » en compagnie de Jacques Beauchemin, sociologue à l’UQAM (d’ailleurs directeur de recherche de MBC pour sa thèse de doctorat) et ancien sous-ministre associé à la langue française sous Pauline Marois, auteur de La souveraineté en héritage (2015). Fait singulier, la présence de Saint-Germain fait apparaître Bock-Côté et Beauchemin comme des interlocuteurs singulièrement modérés et même enthousiastes face à la situation du Québec contemporain! En effet, le premier semble radical, « pur et dur » car il refuse de voir quelque bienfait que ce soit dans la Révolution tranquille, alors que Beauchemin y voit un important moment de « refondation » de l’identité nationale québécoise et, à ce titre, ne peut rejeter la « mythification » d’une certaine social-démocratie ou du « modèle québécois ». Notons enfin que Saint-Germain et Beauchemin seront tous deux invités lors de la sixième saison de l’émission des Publications universitaires animée par Guillaume Lamy sur le Canal Savoir, quoique lors de deux épisodes distincts : le premier pour discuter de la question « Qu’est devenu le Parti québécois? » et le second, pour discuter de la question « Le Québec a-t-il échappé à son destin? ».

On sait que Bock-Côté fréquente la libraire de Bruno Lalonde et que ce dernier a été invité pour le troisième épisode de La vie des idées sur les ondes de Radio VM, après un épisode avec Marc Chevrier, qui aurait aussi lu le bouquin selon Le Devoir. On se doute d’ailleurs que Bock-Côté lit Le Devoir. Est-ce par l’un ou l’autre de ces canaux qu’il a entendu parler du Bluff québécois? Est-ce par l’auteur lui-même, sinon par son éditeur?

À mon sens, il est à la fois plus intéressant et plus improbable de noter que des lecteurs apparemment assidus de Bock-Côté ont mentionné le livre à au moins deux reprises dans leurs commentaires à des billets précédents sur le site du Journal de Montréal. Ainsi, le 25 octobre, commentant l’article de MBC sur la commémoration (ou la non-commémoration) du référendum de 1995, un certain « tonton heydrich » cite la quatrième de couverture et l’entoure de ces deux commentaires : « Un livre que Bock ne citera jamais, qui remet les synapses à leur place et qui décape… mettant en perspective, la comédie des 40 dernières années… ». Puis : « bien au-dela [sic] des gémissements de Mister Bock… une lecture utile vour se vacciner définitivement du ‘modèle québécois’ » [sic]. Ledit « tonton » répliquera ensuite à Bock-Côté lorsque celui-ci publiera sa recension de Saint-Germain deux jours plus tard, le traitant de « réactionnaire » qui exécute le brûlot « sans manière » et qui ne prend pas la mesure des propos de Fanon et de Pierre Vallières.

Près de trois semaines plus tôt, le 6 octobre 2015, Bock-Côté publiait une chronique intitulée « On n’est pas couché ». Le propos était usé : les Français ont une vraie culture du débat animé, et même du débat d’idées; les intellectuels et les livres comptent là-bas; ça fait rêver, car ce n’est pas le cas ici; on devrait changer ça; pourquoi pas une émission de débat? Un internaute, « Jean-Pierre Gascon », répond :

L’absence de débats politiques et philosophiques contradictoires au Québec sur la place publique, une tare chez nos intellectuels des plus abrutissante [sic] pour la société québécoise. À preuve, la parution du pamphlet de Christian Saint-Germain, professeur de philosophie à l’Uqam, en septembre dernier, s’intitulant « L’avenir du bluff québécois, La chute d’un peuple hors de l’Histoire », aurait provoqué une vague importante de débats partout ailleurs et qui est passé sous le radar médiatique québécois.

Deux réponses seront faites à Gascon par d’autres lecteurs : « Louise Sexton » dira « qu’on en a eu plus que marre des outrances de l’UQAM, ces derniers temps. On présume d’avance qu’on connaît la rengaine nihiliste. Dommage pour l’œuvre du prof Saint-Germain, quelle qu’en soit la valeur propre ». Gascon n’appréciera pas, jugeant qu’il faut lire le livre pour en parler. Puis « Stève Michelin » écrira (sans apostrophe) :

Et bien heureuse surprise cette citation de Monsieur Saint-Germain mais qui n est pas passé inaperçus sous le regard de Jacques Dufresne. Vous avez ici au Québec un oasis d eau fraiche, de source et de ressource intellectuelle qui ferait pâlir certains intellectuelles populaire télévisuelle de France qui s appelle; l encyclopédie de l agora et encore une fois, comme votre territoire vous ne savez pas en prendre soin. Dans ce livre je cite; un ordre plus haut que celui du patriotisme veut que nous croyions par dessous tout à la vocation surnaturelle de notre peuple et de notre vie nationale s organise sous l influence de cette pensée régulatrice. Rivarol les nations sont des navires mystérieux ayant ses racines au ciel. Bien à vous [sic – pour la citation].

Le passage qui précède la phrase de Rivarol provient des Mémoires de Lionel Groulx et est citée par Saint-Germain (p. 82) dans sa dernière montée rhétorique, qui gravite autour de l’idée que « [n]aître d’un père colonisé, c’est comme n’en point avoir » (p. 83). Viennent ensuite Miron, bien sûr, puis les Thèses sur l’histoire de Walter Benjamin (la « faible force messianique », la promesse aux générations qui nous précèdent…) et même L’ombilic des limbes d’Antonin Artaud, qui clôt l’ouvrage par un appel à des « adeptes bouleversés » plutôt qu’à des adeptes « actifs ». On sait toutefois que pour Saint-Germain, le bouleversement est préalable à l’action, d’où ses vœux pour une errance humiliée qui pourra mener à autre chose, « l’appel au grand Autre ».

 

Un(e) autre tour

tarot-maison-dieuIl y eut donc les recensions de libraires, de l’Encyclopédie de l’agora, du Devoir, du Journal de Montréal, de Télé-Québec, une invitation au Canal Savoir et plusieurs interventions sur les ondes de Radio VM. En effet, en plus de la mention par Lalonde le 9 octobre et l’épisode de La vie des idées du 16 février, il y eut sur Radio VM une entrevue par France Boisvert pour l’émission Le pays des livres, diffusée le 13 novembre 2015 (malheureusement inaccessible pour l’instant), et la diffusion en deux temps, à l’émission Nouveaux regards sur notre histoire des 12 et 19 janvier 2016, du débat organisé à la librairie Le Port de tête entre Saint-Germain et Éric Bédard le 4 novembre, débat animé par François Charbonneau, politologue à l’Université d’Ottawa et directeur de la revue Argument. Enfin, il faut compter quelques recensions sur des blogs ou des carnets en ligne. Jean-Paul Coupal décrit le livre comme un « antidote » à celui de J. Maurice Arbour, Cessons d’être colonisés!, jugé banal et vide. Sur Le bonnet des patriotes, l’enthousiaste « Juriste Cure » affirme avoir entendu parler du livre à Bazzo.tv et conclut :

Les 87 pages de ce livre sont tellement chargées de sens qu’il me faudrait quelques centaines de pages pour bien décortiquer l’œuvre. Car oui, c’est une œuvre! Je vous assure, même bouleversé dans vos moindres retranchements idéologiques, ça rend de bonne humeur. Enfin, il se passe quelque chose intellectuellement au Québec!

Je suggérerais de commencer par une lecture de la belle couverture de l’ouvrage, qui donne à voir la lame du tarot de Marseille « La maison-Dieu » (Arcane 16), que Saint-Germain associe au PQ en entrevue.

Le 19 octobre 2015, deux jours après la parution de la recension de Cornellier dans Le Devoir, une entrevue de Saint-Germain par Ralph Elawani paraissait dans le magazine Spirale. À ma connaissance, ce texte est demeuré inaperçu, peut-être en raison de l’élection fédérale ce jour-là… Vers la fin du texte, Elawani dit : « Il est à la fois étonnant et pas étonnant du tout que votre livre, paru le 24 août dernier, ne suscite pas des débats, ne soit pas discuté sur les ondes de talkshows ou à la radio. Par exemple, dans un contexte différent, ce genre de livre, en France, aurait suscité de vives réactions. » Saint-Germain (malencontreusement rebaptisé Elawani dans le texte pour cette seule réponse – une coquille dont la persistance signale bien, à mon avis, le caractère inaperçu, non lu de l’entrevue!) remarque :

Ça commence… mais on me cale dans la foulée d’autres livres qui viennent de paraître, par exemple [Éric] Bédard qui vient de faire paraître un livre sur son rapport avec Jacques Parizeau, Lisée va sortir son affaire pour essayer de se défendre. Le sociologue [Jacques] Beauchemin, de l’UQAM, a sorti quelque chose sur la souveraineté, etc. Je suis dilué là-dedans. Les médias ne se cassent pas la tête [les crochets sont du texte].

Médiatiquement, il semble bien que Saint-Germain se soit retrouvé au cœur du réseau plus ou moins informel et étendu que Jean-Marc Piotte et Jean-Pierre Couture ont décrit dans Les Nouveau visages du nationalisme conservateur au Québec, un livre qui contient notamment des chapitres sur Bédard et Beauchemin. Peut-être Saint-Germain se mériterait-il un chapitre dans une hypothétique deuxième version « mise à jour » de cet autre brûlot qui fit jaser, aux côtés de Mathieu Bock-Côté par exemple? Cette impression fera en sorte que nombre de personnes ne liront pas le livre, croyant savoir à quoi s’en tenir étant donnés les lieux et les acteurs de sa réception.

Quoiqu’il en soit, et même si Saint-Germain acceptait sans problème la qualification de « nationaliste conservateur » (après tout, il parle explicitement de « survivance ethnique », de « folie catholique de l’Amérique française » comme ordre symbolique aboli par la Révolution tranquille, de transmission intergénérationnelle de la situation de colonisé et d’omniprésence de l’État dans la vie des populations d’ici, de la procréation assistée et de l’avortement aux soins de fin de vie dans lesquels il voit une puissante allégorie de la situation nationale), il me semble qu’il serait fort intéressant de l’entendre discuter dans des réseaux inédits, autres. Je pense notamment à une rencontre avec des gens qui se préoccupent explicitement de décolonisation – disons, à partir des luttes autochtones contemporaines. Il faudrait pour cela se casser un peu la tête, mais ça en vaudrait sûrement la peine – ou la chandelle.


Notes

[1] Voir notamment la série de textes « La part de la police » [décembre 1970], « Zorro » [février 1971], « Une mort de trop » [mars 1971], « Épithalame » [avril 1971] et « Le dragon, la pucelle et l’enfant » [juin 1971], surtout autour de la figure de Trudeau, réunis dans la réédition en un tome écourté des Escarmouches de Ferron, Montréal, Bibliothèque québécoise, 1998, pp. 60-85. Regrettons au passage que le petit texte de février 1973 intitulé « Rue Armstrong », sur le changement de nom de la rue sur laquelle Pierre Laporte fut gardé (devenue rue Blanchard) et l’évocation de vieux liens entre les familles Elliott et Armstrong, n’ait pas été inclus dans cette réédition. On le trouve dans Jacques Ferron, Escarmouches – La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, pp. 192-195. Je remercie Luc Gauvreau pour cette édition originale.

[2] Jacques Ferron, « Le syndrome de l’éreintement » [juillet 1971], Escarmouches – La longue passe, tome 2, Montréal, Leméac, 1975, p. 159.

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Classé dans Simon Labrecque

Boucles II (archives franginales)

Par Robert Hébert

quand! comment!

rien n’interdit de penser

le désert américain et l’hinterland de l’Europe

frange d’une enclave, l’écume

violence-alpha, nations-Léviathans

l’énigme d’un ornement

tierce-culture démultipliant les tiers inclus

chatoiement de glottes

aux incalculables festivals

jogging non-euclidien à Montréal

le corps seul

témoigne

 

 

quand! comment!

entre le trop oral et le mal écrit

rien n’interdit de penser

l’espace à chaud d’un collège

la froide topologie universitaire

diamaîtriser l’inaccompli, rayonner librement

inquiétude-oméga

chercheur et témoin, tu t’exposes

bienvenue à tous

qui ne risque rien n’a pas la consolation

de sa propre

béance

 

 

quand! comment!

cette lumière

interférences, interférez

chameau sera devenu lion combatif

rien n’interdit de penser

l’enfant créateur de son ultime frange

le jeu hors-jeu, hors-placebo

nuages humanoïdes avec horloges à quartz

éros fonde connaissance

jusqu’à l’éblouissant burn-in

seul l’amour

demeure

 

« Boucles II », texte qui devait clore L’homme habite aussi les franges, Montréal, Liber, 2003 : retiré par l’éditeur avec l’accord de l’auteur…

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Classé dans Robert Hébert

L’esthétique mollement sulfureuse de Lionel à Léon

Critique du film Le Chanoine Lionel Groulx, historien, de Pierre Patry, Office national du film du Canada, 1960, 56 min.

Par Simon Labrecque

L’archive en ligne de l’Office national du film est presque vivante. En effet, elle se métamorphose et grandit selon les impulsions de ses tenancières et tenanciers, ainsi qu’au gré des fonds filmiques et monétaires qui leurs sont impartis. Des films plus ou moins âgés s’y retrouvent fréquemment comme « nouveautés », alors que d’autres disparaissent et que les conditions d’accès (gratuité, restriction aux campus ou location payante) changent à l’occasion. Pendant longtemps, cette archive digitale s’affichait sur fond noir, opaque, et chaque film était suivi de deux ou trois « recommandations » inexpliquées, sans raison explicite. La bande passante tendait aussi à manquer et il fallait souvent recharger le film à plusieurs reprises. Voir un film de 120 minutes pouvait en prendre 150, voire 180. Il fallait le vouloir pour voir un tel film!

Depuis le début de mai, l’archive s’affiche sur fond blanc épuré et le visionnement paraît être plus aisé, plus fluide, quoique la bande passante manque toujours. Il semble s’agir d’un tournant général : « transparence » et « accessibilité » pour l’agence fédérale qui affectionne les buzzwords. Le nouveau site exhibe même une liste de « sujets » qui caractérisent explicitement les films. Cette nouvelle classification thématique est la bienvenue. Elle permet désormais à la curiosité fureteuse de parcourir l’archive de l’ONF de façon plus rationnelle qu’à l’ère des recommandations algorithmiques ne se justifiant que par l’évidence tautologique de leur propre surgissement.

Toute archive permet en principe de rencontrer ou de consulter au présent des documents produits dans un passé plus ou moins vivant et connu. La mission centrale d’une archive devrait être de préserver cette possibilité de rencontre. En plus du moment de la production et des modalités de conservation des documents, le moment de la consultation compte, lui aussi, dans la production du sens de l’archive. Avec d’autres, je m’étonne cependant du fait que les critiques et recensions dans la majorité des médias se limitent habituellement aux documents textuels, filmiques ou musicaux nouvellement publiés, plutôt que de constituer une manière toujours plausible de rendre compte d’une rencontre.

groulx-parlementPour inciter à la production d’un plus grand nombre de « recensions intempestives », en quelque sorte hors du temps quoique nécessairement inscrites dans une (ou plusieurs) conjoncture(s) historique(s) particulière(s), je propose une critique d’un film de 1960 que j’ai vu pour la première fois sur mon ordinateur personnel en 2016 : Le Chanoine Lionel Groulx, historien, de Pierre Patry, originalement produit en deux parties dans la série « Profils et paysages » de l’ONF, mais présenté en un seul document vidéographique de 56 minutes sur le site onf.ca. Un tel document importe, aujourd’hui, car mise à part l’entrée « Lionel Groulx » sur Wikipédia, il risque d’être l’occasion ou la matière des premières rencontres de maints contemporaines et contemporains, voire de la plupart de nos descendantes et descendants, avec l’abbé controversé.

Quoi de mieux, en effet, qu’un bref film d’époque où le principal intéressé apparaît en chair et en os, voire en paroles devant la caméra, pour survoler la vie et l’œuvre de quelqu’un qui a beaucoup écrit, et dans plusieurs styles, des mémoires aux romans en passant par les pamphlets et les manuels d’histoire? Or, comme tout film, celui-ci cadre et monte le réel de façon partielle et partiale. Il met en lumière autant qu’il ombrage; il donne à voir tout en taisant. À mon sens, il importe donc d’évaluer les moyens cinématographiques mis en œuvre dans ce document singulier. À cette fin, j’insisterai principalement sur deux scènes, qui sont aussi deux mises en scène se retrouvant respectivement dans les deux parties du film de Patry.

La première partie du film de l’ONF sur Lionel Groulx concerne principalement son enfance et son adolescence. Né sur le rang des Chenaux à Vaudreuil en 1878, à l’embouchure de la rivière des Outaouais près de Montréal, le futur abbé est le quatrième enfant des cultivateurs Léon Groulx et Philomène Pilon. D’emblée, le film ne nous dit pas que Léon meurt la même année et que la mère du petit Lionel Adolphe se remarie dès 1879 à William ou Guillaume Émond, cultivateur de Vaudreuil avec qui elle aura onze enfants[1]. Si Lionel à Léon à Jean-Baptiste retrace sa généalogie sous le patronyme Groulx jusqu’à un Normand venu à Montréal en 1670 et ayant subséquemment subi « le supplice du feu aux mains des sauvages », retenons que lorsqu’il parle des terres familiales de sa souvenance, d’un deuxième lopin acquis à grands risques et des portes de la grange que son paternel l’a invité à fermer seul pour la première et la dernière fois la veille de son départ du foyer natal pour le collège, le chanoine se réfère en vérité à son beau-père, ou père adoptif. Il a pour lui un grand respect, car il a repris avec diligence la « tâche inachevée » de s’occuper de sa famille[2]. Par ce dédoublement des lignées paternelles se rappelle à nous ce fait crucial : les origines sont rarement aussi simples qu’on les croit.

Groulx 1La première scène sur laquelle j’aimerais attirer l’attention montre un jeune Lionel, joué par un acteur adolescent, croisant devant la grange familiale la route du vieux chanoine, « joué » ou représenté par lui-même. Ce dernier observe en retrait, comme par-delà le temps, le jeune Lionel qui rêvasse sombrement. Il (s’)est donc mis en scène s’observant dans une scène qu’il a relaté comme son propre passé; il se revoit regarder vers demain, fébrile. Vêtu de sa soutane et de son long manteau noirs, coiffé d’un chapeau noir à larges bords et tenant à la main une mallette molle en cuir noir, le vieux Groulx « en vrai » est alors une ombre que le jeune Lionel « imaginé » n’envisage même pas. L’imprévisibilité de son avenir, vue de l’enfance ainsi mise en représentation, est ici symbolisée par le fait que l’acteur ne voit pas l’historien, ou l’aperçoit seulement pour un infime instant, selon les conventions géométriques et les techniques de montage qui régulent les échanges de regards au cinéma.

Nous devons sans doute cette mise en scène singulière à Pierre Patry. À l’époque jeune cinéaste dans la vingtaine, il venait de travailler sur Les mains nettes de Claude Jutra (1957) et avait réalisé Les petites sœurs (1959), sur les Servantes de Jésus-Marie à Hull. Les deux cinéastes allaient bientôt réaliser ensemble Petit discours de la méthode (1963), sur la technologie en France, selon un protocole expérimental récemment relaté par Patry pour Une histoire du cinéma (2014) de Denys Desjardins, œuvre dite « interactive » de l’ONF à l’ère numérique (qui ne mentionne malheureusement pas le film sur Groulx).

Groulx 2La mise en scène de Patry à l’ère de la pellicule est effectivement remarquable car elle entre en résonance avec la perspective du chanoine sur l’étude et le rôle du passé, sur la fonction de l’histoire comme clé du présent, ce moment mélancolique tendu entre ce qui fut et ce qui sera. Le vieux Groulx zieutant curieusement le jeune Lionel inquiet face à la fin de son enfance donne ainsi à voir la bienveillante nostalgie de l’historien national pour son propre passé compris comme l’étape révolue d’un cheminement souffrant vers l’incertitude radicale, soumis à la volonté souveraine de l’autorité divine.

Tout cela, Groulx l’apprendra à l’issu de ses études, en particulier après qu’il eût su hors de tout doute – comme touché par la grâce – que sa vocation était la prêtrise, car il voulait écrire et enseigner. « Les livres me passionnaient, » dit-il, « j’aurais voulu être un monsieur qui aurait fait des livres. » Avant cet épisode qui date du collège, Patry montre à l’écran le vieux Groulx se remémorant sa rencontre avec l’« affaire Riel » dans les journaux, l’occasion de sa première compréhension de ce qu’il nomme « le duel des races au Canada ». Groulx vieillissant assiste alors à l’écran à un défilé reconstitué d’enfants saluant en miliciens au son de La Marseillaise rielliste. Suit le souvenir de débats politiques à l’école, Groulx étant nommé au hasard représentant du parti bleu et sa mère lui disant qu’il serait un jour député « ou quelque chose comme ça ».

Groulx évoque alors son regret de ne pas disposer d’images cinématographiques ou de bandes sonores de ses premières harangues politiciennes. Patry supplée à ce manque en insérant dans le film la voix d’un acteur lisant un pamphlet du chanoine. Le narrateur (qui lit aussi des mots de Groulx) conclut la séquence par ces mots : « J’ai lu en des livres savants que l’âme et la culture d’un peuple se révèlent en la qualité des héros pour lesquels il se passionne. Quand on écrira l’histoire de notre génération, il faudra se rappeler qu’enfants, nous eûmes pour héros le politicien. »

La deuxième scène sur laquelle j’aimerais m’arrêter brièvement se trouve à la fin de la seconde partie du film de Patry, qui porte sur l’âge adulte de Groulx et sa pratique d’historien puis d’intellectuel public, voire d’homme politique. La scène concerne justement l’association entre héroïsme et politique dans la vie du chanoine. Après avoir longuement raconté comment il en est venu à enseigner l’histoire du Canada (qui ne s’enseignait pratiquement pas à l’époque) et à écrire un manuel qui fit date, Groulx parle des espoirs placés en lui par la jeunesse des années 1920 et, surtout, des années 1930. Appelant de ses vœux un État et un pays français et catholique, une réalité politique et spirituelle unique au monde, Groulx est montré comme une silhouette haranguant une foule. Ensuite, le narrateur lit un texte de Groulx regrettant les trahisons, les retournements et les abandons, puis le chanoine parle à la caméra de ses déceptions. La jeunesse lui a beaucoup trop demandé, dit-il. Il a préféré rester dans son œuvre, observant la misère terrible des années 1930 et créant de la déception chez les jeunes.

Ces jeunes cherchaient « une recette, un remède, quelqu’un qui pourrait les sortir de la misère, leur refaire un avenir. Je l’ai bien senti, car ils me l’ont trop dit », raconte Groulx. On lui a parlé d’être chef et le mot l’a crispé… Il y a même eu un article titrant : « L’abbé Groulx, premier ministre de la province de Québec ». Puis, dans sa montée narrative, la voix du chanoine se brise, devient rauque. Il y avait la misère et il y avait ce qu’on lui demandait mais qu’il ne pouvait pas donner… Il se reprend. La confiance qu’on lui témoignait a créé chez lui un état d’âme qui l’a considérablement fait souffrir. Dans la conjoncture politique et religieuse du Québec d’alors, il ne pouvait pas être un chef et il connaissait ses limites. Mais c’est là un état d’âme qui a duré sans cesse pendant quinze ans, chez lui. Sur le bord de verser une larme, Groulx dit alors que ce fait d’être désiré comme chef, de ne pas pouvoir ni vouloir l’être et de voir que la jeunesse n’avait pas confiance en personne d’autre, a jeté « un peu de tragique » dans sa « petite vie ».

Il y a une esthétique que j’aimerais qualifier de sulfureuse – étant donnée la silhouette démoniaque, presque rôdeuse, qui anticipe celle de L’Exorciste au cinéma –, mais que je qualifierai plutôt de molle, chez le Lionel Groulx de Patry. Au mieux, parlons d’une esthétique mollement sulfureuse.

Il y a une érotique étrange, platonique, dans ce film où il est tour à tour question de désirs et d’affectations, de mélancolie, de regret, d’abandon de soi, d’ardeur, de dégoût et d’enthousiasme. Revenant sur son adolescence, par exemple, Groulx parle d’une « débauche de lecture » et se rappelle de Télémaque comme du « livre magique à l’époque, le grand livre ensorceleur » qui donnait le goût d’écrire. « Écrire. Saurais-je jamais écrire? », se demande pathétiquement le chanoine. La suite du film semble vouée à démontrer que, malgré des débuts difficiles, il a finalement réussi à maîtriser cet art de l’écriture au point d’inspirer trop d’espoirs et d’enthousiasme chez son jeune lectorat. Il aurait en quelque sorte trop bien écrit, pamphlétaire d’une trop grande puissance…

En y regardant de plus près, cependant, créer des attentes hypertrophiées n’est peut-être pas un signe de maîtrise pour l’« historien national ». Ce serait plutôt une forme d’échec, le signe que quelque chose ne va pas, ou est allé trop vite. Le signe d’un certain manque de rigueur – une mollesse. C’est peut-être aussi la démonstration que celui qui étudie comment s’est fait l’histoire n’a pas saisi comment la faire, à moins que, par une lecture généreuse, on lui accorde qu’il a précisément appris que l’histoire n’a pas de secret, qu’elle est une suite d’accidents et de contingences imprévisibles et immaîtrisables. Groulx aurait alors été machiavélien plutôt que machiavélique.

Groulx 3Quoiqu’il en soit, de façon pratiquement analogue au récit sur l’art d’écrire, la première partie du film se termine par une longue scène durant laquelle Groulx, seul à son bureau dans la pénombre, récite ou improvise sur des souvenirs de famille, sur le fait que tous ses membres partageaient alors « un projet commun » lié à la culture de la terre et que les personnages et aventuriers de l’histoire nationale qu’il a rencontré par la lecture partageaient eux aussi, tous ensemble, ce « beau projet » de maîtrise et de contrôle tellurique. Apparemment mise en scène pour montrer la virtuosité orale du chanoine, celui-ci s’enfarge toutefois dans ses mots, rate des tournures de phrases qui perdent tout mordant, et préserve de peine et de misère une face qui se veut à la fois solennelle et sympathique. L’incompétence, ou du moins la grande nervosité de l’historien qui performe tout en tension devant la lentille, est démontrée cinématographiquement par le fait que ce qui devait de toute évidence être un plan séquence s’avère être coupé au milieu – il a fallu reprendre, visiblement. Le jeune Patry devait être passablement gonflé pour montrer ainsi son illustre sujet comme un dégonflé.

Toutefois, Patry fait cela en complicité avec Groulx lui-même, puisque c’est dans ses écrits qu’il puise les mots pour le décrire comme un grand nerveux qui ne fait que mimer la maîtrise de soi. Ce mime montrant qu’il mime, comment en évaluer le véritable caractère, la nature profonde, puisqu’il n’est qu’artifices, surfaces et miroirs? Le portrait filmique de Patry n’est assurément pas en mesure de réduire la réputation d’anguille de celui qui naquit à l’embouchure de la rivière des Outaouais, vieux lieu de montaison aujourd’hui menacé pas des centrales hydroélectriques. Ce n’est peut-être pas plus mal, pour la suite du monde.


Notes

[1] Pierre Hébert, Lionel Groulx et L’appel de la race, avec Marie-Pier Luneau, Montréal, Fides, 1996, p. 14.

[2] Peter Gossage, « Marginal by Definition? Stepchildren in Quebec, 1866-1920 », dans Mapping the Margins: The Family and Social Discipline in Canada, 1700-1975, sous la dir. Nancy Christie et Michel Gauvreau, Montréal, Kingston, London et Ithaca, McGill-Queen’s University Press, 2004, pp. 158-159.

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