Par Simon Labrecque, Le Dos-de-Cheval
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La richesse familiale des Habsbourg provenait d’énormes domaines fonciers, de revenus dynastiques et de collections accumulées. Après des siècles de règne, la distinction entre les biens personnels et ceux attachés à la Couronne apparaissait plutôt difficile à tracer.
Jean-François Nadeau, Le Devoir
Le samedi 5 septembre dernier, en me dirigeant vers le Musée national des Beaux-Arts du Québec, qui jouxte l’église Saint-Dominique sur Grande-Allée à Québec, je jonglais avec deux séries de signes que m’évoquait la nouvelle exposition Un trésor caché. Un siècle de mystère, qui donne à voir quinze joyaux des Habsbourg jusqu’en janvier 2027.
D’une part, je pensais à Tintin et au film de 1961, Le Mystère de la Toison d’or, car l’un des bijoux annoncés est un insigne de l’ordre de chevalerie catholique de la Toison d’or. Le fait que Les bijoux de la Castafiore date des mêmes années m’intriguait; le récit a été prépublié à partir de juillet 1961 puis publié en album en 1963. La Toison d’or et cette histoire de bijoux qu’on a cru volés renvoyaient-elle ensemble, par quelque filon souterrain dont Hergé (1907-1983) aurait eu le secret, aux pérégrinations de Zita de Bourbon-Parme (1892-1989), dernière impératrice d’Autriche et reine de Hongrie exilée à la villa Saint-Joseph, dans le quartier Sillery, de 1940 à 1948? Ce ferment d’hypothèse m’évoquait à son tour Le Petit Prince, en raison des liens entre Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) et Thomas de Koninck (1934-2026), philosophe d’origine belge ayant grandi au Québec, réputé avoir inspiré le légendaire enfant qui demande qu’on lui dessine un mouton. Ne dit-on pas de Tintin qu’il est aussi toujours resté une sorte d’enfant?
D’autre part, je pensais à ce clerc avec qui je partage un lieu de naissance, Saint-Jean-Chrysostome, et qui fut le chapelain privé des Habsbourg à Québec, Mgr Alphonse-Marie Parent (1906-1970). Après avoir été recteur de l’Université Laval, il allait diriger la célèbre commission royale d’enquête sur l’enseignement dans la province de Québec, de 1961 à 1966, par laquelle son nom est préservé dans la mémoire collective québécoise jusqu’à aujourd’hui. En serait-il question dans l’exposition? Allais-je en apprendre plus sur cet homme qui mériterait bien une biographie détaillée?
Ces deux filons s’entrecroisaient en me rappelant mon amour de toujours pour ces aventures où l’enquête contemporaine tâche d’agripper quelques brindilles d’histoire, quelques filaments d’archive, pour résoudre une pressante question politique, mise sur la table par une rencontre fortuite ou un entrefilet dans la presse. Une ambiance d’album de Tintin, mais aussi des chroniques du jeune Indiana Jones, voire de roman d’Arsène Lupin, le souvenir de l’audacieux vol de bijoux royaux et impériaux français au musée du Louvre demeurant frais à nos mémoires. À cet égard, on annonçait que les parures impériales d’Autriche-Hongrie, dont une montre à gousset ayant appartenu à Marie-Antoinette, reine de France décapitée, étaient surveillés de près dans la Vieille Capitale.
Ces séries de signes s’inscrivaient aussi d’emblée, pour moi, dans la constellation que je parcoure ou que j’esquisse tranquillement, depuis quelques textes maintenant, entre une collection de sceaux médiévaux au collège Garneau et l’abolition du serment au roi des députés de l’Assemblée nationale, en passant par le discours acéphale du premier-ministre canadien à la Citadelle et l’effacement de la couronne canadienne des armoiries de la province. Quelques jours avant ma visite au musée, la Monnaie royale canadienne venait d’ailleurs d’annoncer le premier billet de vingt dollars à l’effigie du roi Charles III, à regarder en mode « portrait » plutôt que « paysage ». Bref, pour tout cela et plus encore, il me pressait d’aller voir de visu les joyaux de la maison de Habsbourg, qui ont été cachés dans une banque d’ici pendant près de 80 ans, afin de poursuivre mes réflexions par écrit pour Trahir sur les arcanes de l’autorité en Occident.
Un séjour bien documenté
L’exposition lancée le vendredi 4 septembre 2026 attire les foules. À tout le moins, lorsque j’ai tenté de la visiter le lendemain en fin d’après-midi, une heure avant la fermeture, j’ai appris qu’il n’y avait plus de billets disponibles pour cette section précise du musée, pour la journée. (J’allais apprendre le lendemain qu’il faut réserver une heure précise pour la visite et que les places sont limitées à une vingtaine par heure.) Mon statut de membre du musée n’y pouvant rien changer, je suis reparti immédiatement, légèrement froissé. J’ai néanmoins fait un court détour par la boutique, pour vérifier si quelques nouveaux livres s’y trouvaient pour l’occasion, soit au sujet des bijoux, soit sur l’histoire de Zita de Bourbon-Parme. J’ai alors constaté que les éditions GID viennent tout juste de publier L’impératrice Zita d’Autriche en exil à Québec (1940-1948), bref ouvrage de 172 pages écrit par Jacques Martineau. J’ai acheté ma copie (15% de rabais, grâce à la carte de membre…) et je suis allé débuter ma lecture à la Brûlerie Cartier, à quelques centaines de mètres de là, me promettant de revenir bientôt visiter l’exposition avec les enfants. L’heure dont je disposais avant un souper entre amis n’était pas entièrement détournée de ce que j’avais projeté. Les conversations qui ont ensuite suivi, notamment sur les réformes du système de santé, sur l’éloignement des centres décisionnels par rapport au terrain, sur la fonction séparée du pouvoir en Occident et sur La société contre l’État de Pierre Clastres (1974) ont également nourri ma réflexion.
Le livre de Martineau se lit fort bien, malgré les coquilles notables – on sent l’urgence qu’il y avait de publier[1]. On y apprend notamment qu’il s’agit du deuxième ouvrage qui traite en détails du séjour de l’impératrice Zita et de ses nombreux enfants à Québec, mais que le premier ouvrage sur le sujet date de 1989, qu’il est en anglais et qu’il contient plusieurs erreurs, notamment de datation, que Martineau corrige. Ce dernier a bénéficié de l’avancement des technologies numériques, qui lui a permis de recenser les nombreux articles de journaux qui racontent, presqu’au jour le jour, l’arrivée, l’installation et la vie mondaine des Habsbourg. Martineau travaille aussi à partir des archives du diocèse de Québec, du Séminaire de Québec, de l’Université Laval, ainsi que de différentes institutions et individus, dont le Dr Martel, médecin de la famille.
Nous en apprenons aussi beaucoup sur la Villa Saint-Joseph, d’abord connue comme Spencer Grange, demeure de 1849 qui était alors la propriété des Sœurs de Sainte Jeanne d’Arc et qui a accueilli gratuitement la famille impériale, après que les prêtres retraités qui y résidaient ait été relocalisés à la demande de l’archevêque de Québec. Cette maison existe toujours, sur l’avenue Duquet près du Bois-de-Coulonges, mais elle est désormais encastrée dans un quartier de banlieue où l’on peut uniquement voir sa façade arrière, cachée par quelques arbres. Martineau montre bien l’importance du soutien matériel offert aux Habsbourg par l’Église catholique de Québec, le cardinal Jean-Marie-Rodrigue Villeneuve (1883-1947) en tête, dans cette province qui avait été choisie par la famille précisément en raison de la langue française et de la foi catholique.
Le soutien offert était aussi spirituel. La piété de Zita est légendaire; sa cause de béatification est même ouverte depuis 2009, alors que son mari, l’empereur Charles Ier (1887-1922), a été béatifié en 2004 par le pape Jean-Paul II, en raison de ses tentatives de négocier une paix séparée en 1917. Je ne m’en rappelais pas distinctement, mais ces négociations ont fait l’objet du premier épisode de la deuxième saison des Chroniques du jeune Indiana Jones, télédiffusé en 1995 par Radio-Canada – épisode que j’ai assurément visionné, à l’aube de mes 10 ans!
Dès l’arrivée de la famille impériale, la presse de Québec met de l’avant cette piété, tout en soulignant que l’impératrice éprouvée n’a pratiquement plus d’argent, étant donné l’exil qui s’étire. Un article de 1946 du Progrès du Golfe s’intitule même « Du trône à la rue ». La pieuse modestie de Zita est une vertu, même si elle découle de la nécessité.
Entre 1940 et 1948, Mgr Parent célébrait la messe chaque matin à la Villa Saint-Joseph. L’épouse de Charles de Koninck (1906-1965) s’y rendait fréquemment, les deux familles étant très proches – ce qui confirme, à ma propre surprise, mon intuition initiale d’un lien, même ténu, entre Zita et Le Petit Prince! Au sortir de la Première Guerre mondiale, les Habsbourg s’exilent en Suisse, en Espagne puis, pendant la majeure partie des années 1930, en Belgique. Les enfants aînés de Zita et Charles Ier y débutent leurs études en français, notamment à l’Université catholique de Louvain, où le professeur de Koninck a enseigné avant son arrivée à l’Université Laval en 1934. À Québec, les archiducs Charles-Louis et Rodolphe et les archiduchesses Charlotte et Élisabeth s’inscrivent tour à tour à la Faculté des sciences sociales de l’Université Laval, fondée par le dominicain Georges-Henri Lévesque. La famille impériale sera également proche de cette figure tutélaire de la Révolution tranquille et le père Lévesque parle d’eux dans ses mémoires, plusieurs décennies plus tard.
Tout au long de leur séjour, la famille impériale est traitée avec égards, y compris par le gouverneur général du Canada, et malgré les suspicions des agences de renseignement sur les ambitions politiques des Habsbourg. C’est principalement Otto, le fils aîné, et l’archiduc Robert, qui portent ces ambitions, entre Londres et Washington. Martineau rappelle que dès sa jeunesse, Zita était elle-même passionnée de politique, ce qui est passé sous silence lorsqu’on la voit d’abord comme une veuve éplorée, appauvrie et pieuse. Cela dit, ses initiatives demeurent généralement dans les coulisses, particulièrement durant la Deuxième Guerre mondiale. Elles visent principalement à soutenir Otto, qui envisage une Autriche monarchique dans une fédération démocratique européenne, ou à tout le moins, danubienne, qui puisse limiter l’expansion de l’empire soviétique. Zita rencontrera le président Roosevelt à Londres en 1943. Les Alliés, incluant l’URSS, reconnaîtront ensuite que l’Autriche a été envahie par l’Allemagne et qu’elle devrait être libre et indépendante au sortir de la guerre. Zita rencontrera à nouveau Roosevelt en 1944, à la Citadelle, lors de la deuxième Conférence de Québec, puis, en 1947, elle contribuera à convaincre les Américains d’inclure l’Autriche dans le Plan Marshall. Elle s’activera ensuite au bénéfice des victimes de la guerre.
Martineau explique que Zita et ses enfants ne demandent pas de privilèges particuliers à Québec, bien qu’on leur en accorde d’emblée, en raison du prestige de leur famille.
Les Habsbourg s’enracinent rapidement dans la province, voyageant dans plusieurs régions et apparaissant dans divers événements mondains (remises de diplômes, anniversaires de communautés religieuses, etc.). Après la guerre, Zita donne une cinquantaine de conférences au Québec, afin de recueillir des fonds et des vêtements pour venir en aide aux victimes de la guerre. Martineau documente en détails une tournée des paroisses et des écoles du Bas-Saint-Laurent, de la Côte-du-Sud, de Beauce et d’Estrie, pour montrer qu’elle se sert du prestige familial impérial et d’un talent oratoire certain, saupoudré de pathos, pour soulager la misère des gens ordinaires de l’ancien empire.
En apprenant la célébration d’une messe d’accueil au Collège Jésus-Marie en 1940 par celui qui était alors recteur de l’Université Laval, Mgr Camille Roy (1870-1943), j’ai pour ma part cru un instant me retrouver dans un chapitre perdu du Ciel de Québec, de Jacques Ferron, qui se déroule deux ans avant l’arrivée de Zita à Québec, et qui se termine entre les rivières Chaudière et Etchemin, où est né Mgr Parent. Mais c’est sans compter sur l’absence d’égards de Ferron pour les aristocrates, lui qui écrivait, en revenant sur ses années d’études au Collège Brébeuf, que la force des Jésuites leur
[…] vient surtout de leurs élèves. Durant les années trente, alors que la crise empêchait le peuple d’accéder à la bourgeoisie, les familles arrivées, dont la suprématie profitait du malheur général et n’était plus menacée, pouvaient se croire de sang divin. Ces familles envoyaient leurs fils aux Jésuites de tous les coins du pays. J’ai connu les petits Garneau, les petit Amyot de Québec, les petits Simard de Sorel, les petit Gourd d’Amos, les petits Geoffrion de Montréal. Et pour finir le paquet, la guerre nous avait amené les petits princes zazais, Bourbon-Parme et Luxembourg. Alors moi, après avoir vu de près toute cette aristocratie, je me suis dirigé sans regret vers des lieux où on ne la rencontre pas, en Gaspésie puis en banlieue de Montréal. C’est bien de ce mépris que je suis le plus redevable aux Jésuites, même si leur intention n’était pas de me le communiquer. Au fond tous ces fils de familles étaient des misérables, Saint-Denys-Garneau le premier. Des plants de serre chaude à la merci du premier courant d’air[2].
Ferron aurait su méditer cette anecdote : la seule personne que je connaisse qui porte le prénom de Zita est née à la fin des années 1950, en Gaspésie. Est-ce là l’influence directe de l’impératrice, pour une génération de parents qui a pu grandir en ayant des exemples concrets à l’esprit chaque fois qu’elle parlait des chemises sèches ou archi-sèches d’une archiduchesse?
Visitations
Lundi, 7 septembre 2026, fête du Travail. Congé férié. Avec deux enfants (5 et 10 ans), nous visitons le Musée national des Beaux-Arts du Québec, où nous avons nos habitudes, avec pour projet de voir les bijoux cachés pendant des décennies par Zita de Bourbon-Parme puis par ses héritiers. Après l’exposition Hyper-réalisme qui a effrayé les enfants, le dîner à l’extérieur sur les plaines, une manifestation impromptue contre les éoliennes et l’atelier d’éventails qui détend une fois de retour à l’intérieur, c’est notre tour. Au deuxième étage, la salle dédiée à l’exposition permanente d’art contemporain accueille, en trois sections distinctes, l’exposition temporaire Un trésor caché. Un siècle de mystère. Un gardien scanne les billets électroniques à l’entrée, puis il y a une première file. La première section consiste principalement en des coupures de journaux agrandies, des images d’archive et des textes explicatifs, qui mettent en contexte le mariage du couple impérial, leur bref règne, puis l’exil jusqu’au séjour à Québec. Fort de mes lectures de la fin de semaine, je m’improvise guide auprès de ma progéniture, ce qui me permet de leur raconter rapidement l’histoire en question et de filer derrière les personnes qui tentent de tout lire.
Après un petit couloir qui nous fait passer sous les beaux masques de théâtre d’Alfred Pellan, un deuxième espace nous présente des portraits d’aristocrates ou de bourgeois de Québec, datant du dernier tiers du XIXe siècle, ainsi que quelques objets de la collection du musée qui ressemblent un peu aux bijoux impériaux, mais sans atteindre leur splendeur. Nous passons vite. L’exposition cherche ici à créer un contraste entre le privé et le public, l’intime et le souverain, la préférence personnelle et la gloire impériale, en expliquant aussi comment le trésor fut caché par Zita, puis par ses fils mis au courant lors des dernières années de sa vie – le trésor devait rester dans l’ombre pour un siècle après la mort de Charles Ier, en 1922.
Ce contraste, c’est d’ailleurs ce que nous indique la citation apposée au mur dans la salle des bijoux proprement dite, plus petite, sécurisée par deux portes électroniques et plongée dans le noir :
Les joyaux de la Couronne d’Autriche-Hongrie sont des parures officielles, symboles d’autorité et de continuité dynastique, transmises d’un règne à l’autre. À l’inverse, les bijoux personnels relèvent de l’intime. Ils expriment des goûts personnels dans le contexte d’un usage privé. Ces pièces de joaillerie révèlent l’écart entre des ornements d’apparat liés au pouvoir et des bijoux portés au quotidien.
Nous faisons de nouveaux la file, car on défile lentement devant les bijoux, un peu comme devant des reliques. L’aînée recopie la phrase sur l’intime et le pouvoir dans son calepin orné de loutres, tout en se préparant à dessiner les splendeurs impériales que nous ne pouvons pas photographier. Le benjamin tire sur ma main, monte dans mes bras, clame sa fatigue, veut aller voir la petite mallette en cuir qui trône au milieu de la salle – alors que les bijoux sont sur le mur du fond –, puis se tortille au sol, sur le tapis. C’était prévisible. Nous cheminons néanmoins, tentant d’instaurer un peu de décorum, entourés de personnes plus âgées, généralement calme (mais une dame perd lentement patience, trouvant la file trop longue et disant qu’elle regardera plutôt les photographies). Finalement, nous voyons les bijoux. Les trois saphirs jaunes sont magnifiques, tout comme le diamant dit « le Florentin », pièce la plus connue et sans doute la plus précieuse. Les enfants pensent à la Panthère rose, dans le film du même nom, visionné récemment. L’aînée a un coup de cœur pour une broche aux couleurs de la Hongrie.
Pour ma part, ce sont les deux symboles de l’ordre de la Toison d’or, qui sont les plus fascinants : la pièce annoncée, bien sûr, qui déborde de diamants, mais aussi le collier aux couleurs de l’Autriche, au bout duquel est suspendu un petit bélier ailé en or, magnifiquement ouvragé. Fondé à Bruges en 1430 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon, l’ordre renvoie au mythe de Jason et des Argonautes, dans lequel la toison sacrée du bélier ailé Chrysomallos était un insigne du pouvoir souverain. L’ordre renvoie également au récit biblique de Gédéon, dans lequel Dieu préserve d’abord un terrain de la rosée qui mouille une toison, puis la toison de la rosée qui mouille un terrain, comme gages que le cinquième juge d’Israël vaincra les Madianites.
La montre de Marie-Antoinette émeut, vu la décollation historique, mais sa voisine, dans un petit coffret d’émeraude, est ravissante. On voudrait rester, s’attarder – et toucher, bien entendu – chaque pièce, chaque pierre! C’est impossible, comme par définition. Il sera uniquement possible de revenir voir, à distance, en bon ordre. Cette mise à distance, c’est sans doute aussi cela, l’autorité.
Pourquoi Zita n’a pas vendu ces précieuses pierreries, plutôt que d’endurer une misère certaine, sur le plan matériel? Martineau écrit : « On peut penser que Zita considérait ces bijoux comme des biens inaliénables de la famille Habsbourg-Lorraine et, par conséquent, ne se reconnaissait pas le droit de les vendre[3]. » L’auteur compare cette compréhension dynastique de l’autorité impériale à celle qui a poussé Charles Ier à insister sur le fait qu’il renonçait au pouvoir, mais qu’il n’abdiquait pas, après la Première Guerre mondiale. En connaissant à la fois le récit de l’occultation de ces regalia et des démarches de différents membres de la maison impériale pour regagner une influence, sinon un trône, dans les années qui ont suivi le démantèlement de l’empire, il est difficile de ne pas s’interroger sur le statut de ces objets. Sont-ils strictement historiques, patrimoniaux, comme le voudrait par exemple l’Autriche, qui pourrait les revendiquer comme trésors nationaux? Sommes-nous devant des fantômes translucides, des artefacts vidés de leur charge symbolique, des spectres cendreux d’une théologie politique soufflée par la furie des guerres modernes et définitivement consumée dans l’ordre politique techno-capitaliste, qui ricane sur Twitter des consanguinités monarchiques d’un âge révolu? Ces joyaux sont-ils toujours d’actualité, comme emblèmes d’une longue lignée puissante, qui serait dans une sorte de creux de vague, mais qui maintiendrait une étrange incandescence dans les voûtes et les cryptes des chapelles et des banques, à l’abri des aléas? Des partisans des Habsbourg pourraient le penser, tant peuvent sembler fortes les radiances de l’imperium mythifié, le rayonnement de l’autorité à travers les temporalités et les territoires, par-delà les formes contingentes comme celle de l’État-nation, qui en fait fantasmer plusieurs.
Sur les plaines d’Abraham, en tous cas, début septembre, il est significatif de simplement se tenir là, à quelques pas du lieu où trépassa le général Wolfe et où l’empire britannique s’empara de la Nouvelle-France, dans un bâtiment – le pavillon Lassonde – construit précisément où s’élevait le couvent des Dominicains dans lequel ont résidé les archiducs Charles-Louis et Rodolphe lorsqu’ils mirent les pieds à Québec. C’était avant qu’ils déménagent à la Villa Saint-Joseph, à Sillery. L’exposition présentée cet automne est une occasion rêvée pour réfléchir aux arcanes de la souveraineté en ces lieux. Cela vaut donc la peine de marcher non pas vers l’est, pour rejoindre l’hôtel du Parlement en cortège, mais plutôt vers l’ouest, pendant environ 35 minutes, en passant devant divers assureurs, cabinets d’avocats, médias et édifices gouvernementaux ou paragouvernementaux, pour rejoindre Spencer Grange sur l’avenue Duquet. On y constatera que ce lieu historique est maintenant entouré d’une banlieue cossue où seule une petite plaque signale sa durée, aux côtés d’un sempiternel panier de basketball en bordure de la rue, sans aucune mention de la femme austère qui y séjourna et qui, possiblement avec l’aumônier de la maison, y conçut le projet de cacher ces splendeurs impériales, afin qu’elles lui survivent.
[1] Faisons œuvre utile, sans nécessairement tout relever :
- p. 7 : « ne se savait jusqu’à récemment », on devrait lire : « ne savait jusqu’à récemment »;
- p. 17 : « À la veille de la Seconde Guerre mondiale », on devrait lire : « de la Première »;
- p. 20 : « Arbre géologique », on devrait lire : « Arbre généalogique »;
- p. 55 : « sa dévotion à Saint-Joseph », on devrait lire : « à saint Joseph »;
- p. 55, note 61 : « Histoire de communautés religieuses », on devrait lire : « des communautés »;
- p. 68 : « au palais de Kensington ou celle-ci », on devrait lire : « où celle-ci »;
- p. 89 : « MMosaïque », on devrait lire : « Mosaïque »;
- p. 101 : « des Semaines sociales 19 septembre 1942 », on devrait lire : « le 19 septembre »;
- p. 101, note 139 : il manque une virgule entre « L’Action catholique » et « 19 septembre ».
J’omets plusieurs passages où des guillemets sont ouverts sans être refermés, à l’intérieur de citations, ainsi que des enjeux de mise en page de certains appels de note, collés sur le mot suivant.
[2] Jacques Ferron, « La table est mise pour les crapauds [1964] », dans Escarmouches. La longue passe, tome 1, Montréal, Leméac, 1975, pp. 58-59 (d’abord publié dans La revue socialiste).
[3] Jacques Martineau, L’impératrice Zita d’Autriche en exil à Québec (1940-1948), Québec, les éditions GID, 2026, p. 72.




















