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Les retrouvailles

Par Julie Paquette | Université de Montréal

C’était comme des retrouvailles. Tout le monde était là.

Depuis le matin, je recevais des textos : « tu vas à la manif ? », « On se voit à la place du peuple ? », « Ça sent le printemps »… J’ai mis mon plus beau carré rouge. On s’est dirigé métro Joliette. Sur la rame, un esprit joyeux régnait. Regards solidaires. Station Square Victoria, on traverse le long corridor au pas de course, nous sommes plusieurs, les jeunes sont beaux. Les moins jeunes aussi.

Première bouffée d’air. Tout le monde était là. Les vieux amis, Anarchopanda, la banane. Un an après, tout apparaissait devant nous comme si c’était hier.

On se met en marche. La tension monte rapidement. On sent que ce n’est plus tout à fait comme avant. On sait que Martine au Sommet parle de gains. On sait la mascarade péquiste. On sait aussi qu’une grève pour bloquer une indexation de 3% ne soulèvera jamais autant les passions que la hausse à Charest…

Parce que Marois se dit souverainiste, parce qu’à chaque fois on oublie que le PQ n’est pas l’ami des groupes sociaux. Parce qu’on n’a pas de projet affirmatif, collectif. Pourtant, on n’en manque pas : pour la fin de la marchandisation du savoir, pour une autre économie possible… pour une lutte sociale…

Mais on est là, et on marche pareil. Quoi faire d’autre en ce 26 ? Impossible de rester chez soi… même si on se demande où tout ça va nous mener cette fois. Et on marche… et on marche… et on court. Parce que tout le monde court.

On avance, on avance…

Tout le monde était là. Les enfants des garderies nous saluant par les fenêtres, les draps rouges descendant des tours à logements. Tout le monde était là : deux hélicoptères, le SPVM et sa brigade urbaine, les chevaux, même la SQ était venue faire son tour.

Moins de sourires, plus de bousculades, beaucoup de provocation.

On rentre chez soi. On est en colère.

C’était comme des retrouvailles. Des gens qu’on a envie de revoir. D’autres pas du tout. On sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. On ne veut pas être nostalgique… les projets ne manquent pas pourtant. Le printemps s’en vient. De quoi sera-t-il le nom ?

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Une esthétique de la preuve

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Il appartient en propre au jury de juger du fait et au juge de juger du droit dans la cause qui oppose le Ministère public à Rémy Couture. Ces quelques lignes ont pour seul objectif de rendre compte du mode de présentation de la preuve adopté par la poursuite au cours de la première journée du procès. Ce geste ouvre un champ de problèmes : qu’est-ce que cette expérience, la rencontre publique d’une preuve ?

À ce titre, il est intéressant d’analyser la monstration du document déposé par le troisième témoin de cette deuxième journée. L’homme travaille pour le SPVM, section crimes technologiques. C’est lui qui, à la demande de l’enquêteur, a fait une copie du site innerdepravity.com au début de l’année 2009. Le document remis à la cour est un disque compact contenant cette copie du site.

Ce fichier électronique permet de voir la section principale du site, intitulée « The Morgue Photo Sessions ». Elle comporte quelque 590 photographies en couleurs. L’ensemble est divisé en une quinzaine de séries portant chacune un titre. Hook 2, Burn, Hook et Wood sont, dans l’ordre, celles qui ont été présentées aujourd’hui. Notons que le site contenait également les liens vers deux vidéos, qui seront également présentés à la cour.

La présentation de cette preuve semble requérir (à moins que cela soit un choix ; je ne peux me prononcer sur cette question) de montrer chaque photographie et chaque vidéo. Je crois que ces derniers durent entre 10 et 20 minutes chacun. Quant aux photographies, le témoin les présente une à une. Chacune est visible pour tous ceux et toutes celles qui se trouvent dans la salle 4.01 pour au moins 10 secondes (je ne sais si ce rythme est le choix du témoin). Le témoin ne fait que lire le titre de chaque nouvelle série. Autrement, le silence règne.

Ce processus plutôt laborieux mais visiblement nécessaire crée une scène étrange. D’abord, on remarque le caractère « graphique » des photographies : elles montrent toutes des scènes de violence, sauf celles montrant des objets (dont la destinée est toutefois violente). Il y a beaucoup de sang, entre autres éléments. Notons qu’il semble admis pour toutes les parties que l’accusé est détenteur d’une expertise en maquillage d’horreur et que ces scènes sont véritablement « fictives », au sens où elles représentent des actes (disons une coupure) qui ne se sont pas produites « pour de vrai ». Après quelques photographies, cependant, une certaine monotonie prend le dessus et on se surprend à délaisser le problème des effets possibles de ces photographies sur « les mœurs ». Il devient alors plus intéressant de prêter attention aux détails techniques du maquillage ou des poses, aux possibles récits qu’elles tissent qu’à la « nature » des actions mimées, données à voir, fictionnées.

Quelles sont les conditions pour qu’une image choque ? Une image ne vient jamais seule. L’orchestration de leur apparition est un art. Il semble que la présentation sérielle d’images inégales mais semblables, à un rythme lent mais régulier, devient difficile à supporter non pas parce que le choc est trop grand, mais parce qu’il s’émousse bien rapidement.

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L’acte d’accusation et les premiers témoins au procès de Rémy Couture. Notes esthético-juridiques 1: le vrai, le faux

Par René Lemieux | Université du Québec à Montréal

Tout art est imitation de la nature.

Sénèque

S’est ouvert hier, au lendemain de la sélection du jury, le procès de Rémy Couture, ce spécialiste des effets spéciaux, maquilleur professionnel et vidéaste du gore. Il était en cour supérieure pour se défendre de l’accusation de fabrication, de possession et de distribution de matériel obscène, selon les articles 163 (1a) et 169 du Code criminel. Selon la loi, est réputé obscène tout matériel « dont une caractéristique dominante est l’exploitation indue des choses sexuelles, ou de choses sexuelles et de l’un ou plusieurs des sujets suivants, savoir : le crime, l’horreur, la cruauté et la violence ». (Pour une histoire de l’obscénité dans le droit, voir l’Encyclopédie canadienne, où on y apprend notamment que la notion juridique commence avec l’histoire d’un gars saoul tout nu.)

On connaît sans doute tous un peu les détails : Rémy Couture fait tellement du bon travail qu’un citoyen autrichien a cru bon de demander aux autorités policières de faire enquête au cas où les vidéos et photos qu’il aurait vues s’avèreraient vraies. C’est bien en Autriche en 2006 que la plainte a été faite (à tout le moins la demande d’enquête – un médecin légiste n’arrivant pas à dire si les meurtres mis en scène étaient fictifs ou non) et non en Allemagne (mais c’est de Wiesbaden que la plainte a été transféré par Interpol à la GRC). Le dossier a traîné trois ans, passant à la SQ, puis au Service de police de Laval (là où on croyait que Couture habitait). Trois ans plus tard, le dossier atterrit sur le bureau d’une jeune policière en formation. C’est à ce moment que le délire commence – nous y reviendrons.

Résumons la journée : l’acte d’accusation a été prononcé et les charges contre l’accusé ont été énumérées. Le ministère public entendra prouver que l’accusé fabriquait, possédait et distribuait du matériel obscène, contraire aux « valeurs canadiennes » (telles que stipulées dans la constitution), mais surtout – et c’est ce qui compte à leur yeux – que le matériel pourrait servir de déclencheur au « passage à l’acte » pour certains individus perturbés. À aucun moment, la question de la « réalité » de la représentation n’est mise en cause (au sens où on aurait cru cela vrai), et pourtant, la question parcoure toute la scène du tribunal, et ce, dès le début du procès, avant même le prononcé de l’acte d’accusation. En effet, après l’arrivée des membres du jury, le juge de la cour supérieure les a averti que ce qu’ils ont « déjà vu à la télévision ou au cinéma [en ce qui a trait au déroulement d’un procès] n’est pas ce qui arrive vraiment dans la réalité » et qu’il faut faire attention à l’apparence du témoignage (certaines personnes, leur expliquait-il, ne sont pas habituées au système judiciaire, donc semblent plus nerveuses). En bref : il faut faire attention aux apparences, il faut aller à l’« essentiel ».

La preuve fournie par l’accusation est mince : nous entendrons seulement trois témoins et deux experts. Les trois témoins ne sont que les trois policiers affectés à l’enquête, à l’arrestation et à la prise de preuve (le matériel informatique de l’accusé et le « siphonage » du site Web innerdepravity.com). La première journée a été consacré aux trois premiers témoins, le troisième poursuivra son témoignage aujourd’hui (pour une appréciation esthétique de ce témoignage, lire mon collègue Simon Labrecque).

Le premier témoin – chargé de l’enquête dès le début, mais qui la laissera à un autre pour des « raisons de santé » (grossesse), pour finalement y revenir – assure qu’elle n’a jamais cru à la véracité des photos ou des vidéos, elle dira même que, voyant la même personne dans deux scènes de meurtre différentes, il était évident que cela ne pouvait pas être vrai. On apprend certains détails du déroulement de l’enquête, par exemple que jamais le Service de police de Laval n’a cru bon de communiquer avec le SPVM au sujet de ce dossier. [Dû à une objection du ministère public sur une question de la partie défenderesse, nous ne pouvons pas ici mentionner une question posée au témoin concernant un document provenant de la Sûreté du Québec.] Le témoignage se termine avec la nette impression que l’enquête ne semblait pas être la priorité du SPVM.

Le deuxième témoin, le supérieur du premier, a dès le début contredit le premier : « Nous n’étions pas certains que c’était de la fiction au début. » Celui-ci participera à l’arrestation de l’accusé grâce à un stratagème fort astucieux : se faisant passer pour un potentiel client, le policier a demandé à l’accusé au cellulaire de sortir de chez lui, où l’attendait deux voitures banalisées. Il a été relâché le soir même sur promesse de comparaître. Le contre-interrogatoire fut très intéressant, on y a appris que la police avait tout un profil sur l’accusé (notamment ses comptes de carte de crédit), les informations sur son travail et ses activités, tout indiquait qu’on avait affaire à un citoyen ordinaire aux talents artistiques exceptionnels. De même, elle n’a pas hésité à le relâcher le soir même de l’arrestation (manifestement, sans avoir eu le temps d’analyser le matériel perquisitionné). Alors pourquoi donc avoir manigancé une telle arrestation? Pourquoi ne pas avoir tout simplement cogné à sa porte? La question sera posée cinq fois, les réponses seront sensiblement les mêmes et se résument à ceci : « Après avoir vu les vidéos, nous avions peur de lui. » S’ensuit une véritable narration de la perquisition : « En entrant dans le lieu, nous y avons vu un long couloir… au sous-sol, une chambre verrouillée : elle était vide! » (C’était la chambre du colocataire, il était absent.) De la perquisition, nous savons que quelques photos ont été prises : une photo du couloir, comme de raison, une photo du compte d’Hydro et d’une carte de crédit, et puis l’ordinateur. À ce qu’on a pu comprendre, toutes les pièces incriminantes dans le procès étaient déjà sur le site Web de l’accusé, sauf deux séries de photos qui ont été retrouvées dans l’ordinateur, elles n’avaient pas encore été présentées hier.

Le troisième témoin, spécialiste des technologies de l’information au SPVM est venu simplement expliquer – par de nombreuses excuses – le retard de son côté dans le processus d’enquête. Outre l’exposition de la preuve, l’interrogatoire a tourné sur le fait ou non de savoir s’il y avait une notice d’avertissement sur le site Web de Couture, discussion plutôt inaboutie car le témoin a admis n’avoir jamais vu la moindre notice, mais du même coup, admettait qu’il y en avait une dès 2008, ou (seulement) en 2008 (même cela n’était pas clair). En date d’hier, ce témoin n’avait pas encore été contre-interrogé par la défense.

Pour terminer ce premier compte-rendu, à quoi finalement avons-nous affaire dans cette histoire. S’agit-il quelque chose de plus qu’une névrose collective de policiers qui ont eu la chienne avec des photos et des vidéos retrouvées sur le Web? Pour reprendre l’expression de mon collègue, s’agit-il finalement d’une « autohypnose collective » qui, pour pouvoir devenir une condamnation valable, devra s’adjoindre le service de deux experts en psychiatrie qui au demeurant participent fort probablement du même délire? On reste en tout cas sur l’impression, après cette première journée, d’être en présence d’un cas judiciaire assez absurde. La preuve présentée, pour qui sait moindrement lire une image, est à l’évidence une série promotionnelle d’un artiste à la recherche de contrats pour ses services. On y voit le souci du cadrage, de la lumière, mais surtout : quand on prend trois photos de la même fille dans la même pose, ça ne prend pas un doctorat en histoire de l’art pour s’apercevoir qu’on a affaire à une séance photos pour un portfolio (sordide, la séance? certes, mais quand même du même ordre). Au soir de l’arrestation de l’accusé, une des conditions de remise en liberté était celle-ci : interdiction d’utiliser tout ordinateur, sauf pour le travail. N’a-t-on pas là, comme cristallisée, toute l’absurdité de l’affaire?

Que la police ait enquêté sur le site Internet parce qu’il pouvait laisser penser que les meurtres étaient réels, cela est sans doute pour le mieux. Qu’après s’être aperçu qu’il ne s’agissait que de fiction, fallait-il procéder à l’arrestation de la personne et à la perquisition de son domicile pour s’assurer qu’au fond, il n’était pas secrètement, l’auteur de véritables meurtres? J’en doute, mais peut-être. Qu’après avoir confirmé que ces photographies et ces vidéos ne sont que de quelconques articles promotionnels, devions-nous, collectivement, en tant que société, par l’entremise du ministère public, accuser Rémy Couture, simple citoyen, pour son travail qui n’affecte personne sauf la division de la Moralité du SPVM? Non.

Si, collectivement, il est légitime de se poser la question des limites de l’art – ce que certains appellerait l’obscène, mais qu’on pourrait aussi qualifier de réaliste, et même, pourquoi pas, de naturel –, cela ne devrait pas se faire sur les bases d’un délire de trois ou quatre policiers, ni par l’entremise de la condamnation d’un honnête citoyen.

Plus de détails sur le procès à venir.

Quoique seul responsable de ce billet, je tiens à remercier mon collègue Simon Labrecque pour ses commentaires et ses suggestions.

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Coup de théâtre à Victoriaville

Par Isabelle Côté | 5 mai 2012

Prologue

Quelle désolation que le spectacle d’hier soir [4 mai] à Victoriaville. Je vous imagine assis bien confortablement dans votre salon, au chaud et au sec, plongeant une main dans votre pop corn, et regardant avec effroi et indignation ces images qu’on vous passe en boucle. Hier soir, à Victoriaville, une intifada. Une intifada stratégiquement planifiée.

Acte I – scène 1

Des milliers de citoyen(ne)s réunis sous un air festif dans le stationnement du Wal-Mart de Victoriaville, à quelques mètres de L’hôtel le Victorin où avait lieu le Congrès du PLQ. Ces citoyen(ne)s étaient bien déterminé(e)s à perturber cette réunion regroupant les militants du PLQ. Solidaires, en chantant, ils ont marché d’un pas ferme et résolu vers le lieu de rencontre.

Sur les lieux, des clôtures non solidifiées, plantées stratégiquement là, en attente d’être renversées de façon à fournir une justification pour une intervention bien musclée des forces de l’ordre, de cet Ordre si vénéré. Le résultat ne se fit pas trop attendre. De fait, au bout de plus ou moins 20 minutes, les multiples bombes lacrymogènes pleuvaient littéralement sur la foule constituée d’étudiant(e)s, de citoyen(ne)s tout azimut et de tous âges… De tous âge, oui, car parmi la foule, des vieillards, des enfants et au moins un bébé que j’ai aperçu. Honte à ces forces de l’ordre!

Acte I- scène 2

La foule est indignée et en colère. Avec raison d’ailleurs. Des personnes âgées, mais d’autres plus jeunes aussi, sont grandement incommodées par ces gaz. Heureusement, des gens plus aguerris, majoritairement des membres du black bloc, circulent parmi les gens, leur viennent en aide et les soulagent avec leur mélange de maalox et d’eau qui fait des miracles contre les brûlures aux yeux causées par ces gaz. La foule se disperse, puis revient là où le vent pousse les gaz dans la direction opposée. Entretemps, une dame a reçu une balle de caoutchouc en pleine gueule. Sur une civière, les dents dans les mains, elle fut transportée à l’hôpital en ambulance.

Acte II- scène 1

Une bonne partie de la foule, de plus en plus en colère, finit par se retrouver sur le terrain adjacent de l’hôtel où se tenait le Congrès.  La mise en scène avait été soigneusement mise en place pour une véritable intifada. En effet, le terrain adjacent à l’hôtel en question était nul autre qu’un champs de roches! Un champs de roches! Pffff… Comment ne pas être porté à penser que tout cela n’était pas un hasard? Il nous faut supposer qu’en décidant de tenir son Congrès à cet endroit, le PLQ avait certainement dû faire évaluer l’emplacement, le site, les terrains environnants, etc., par son équipe de sécurité. Nul besoin d’être un expert en stratégie pour le comprendre. Or, ce qui devait arriver arriva donc: les roches se sont mises à pleuvoir sur les agents de l’anti-émeute munis de leur armure. J’observais la scène et me suis dit que ça n’allait pas tarder qu’une formation d’agents de l’anti-émeute allait certainement arriver par l’arrière et ainsi forcer les gens à retourner vers la rue. Mais non! Ils sont restés là pendant plus d’une heure à se faire lancer des roches. Sans blagues! Il urge de remplacer le responsable tactique et stratégique responsable de la sécurité pour cette journée.

Acte II- scène 2

Tout-à-coup, ce policier qui sort de nulle part, seul et sans armure, il se retrouve parmi la foule et se jette sur un manifestant. Mais à quoi donc a-t-il pensé? Peut-être avait-il inhumé trop de ces gaz? Quoiqu’il en soit, c’est à ce moment que plusieurs dizaines de manifestants se sont rués pour venir en aide à ce manifestant et s’en sont pris à ce policier. Un camion de la SQ est arrivé à sa rescousse, roulant à toute vitesse parmi la foule. Scène surréaliste.

Épilogue

Enfin, au terme de tout cela, c’est Jean Charest qui en sort grand gagnant. La manipulation médiatique a certainement bien fait son oeuvre et les méchants étudiants anarchistes et terroristes ont su être dépeints comme extrêmement violents. Alors que Jean Charest, le bon père de famille parvenant avec une main de fer à calmer ces enfants rebelles, va passer pour le héros. Le héros, le grand sauveur qui aura réussi à mettre un terme au chaos, à résoudre ce conflit à la suite de négociations qui tombaient, comme par hasard, juste à point. Bravo M. Charest pour cette extraordinaire mise en scène et cette habile récupération médiatique et politique de l’événement. Bravo! Bravo! Bravo!

Réveillez-vous! Osez la liberté!

Voilà 250 ans, David Hume […] était intrigué par la «facilité avec laquelle les plus nombreux sont gouvernés par quelques-uns, la soumission implicite avec laquelle les hommes abandonnent» leur destin à leurs maîtres. Cela lui paraissait surprenant, car «la force est toujours du côté des gouvernés». Si le peuple s’en rendait compte, il se soulèverait et renverserait ceux qui le dirigent. Il en concluait que l’art du gouvernement est fondé sur le contrôle de l’opinion, principe qui «s’étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militarisés, comme aux plus libres et aux plus populaires» […] Il serait plus exact de dire que plus un gouvernement est «libre et populaire», plus il lui devient nécessaire de s’appuyer sur le contrôle de l’opinion pour veiller à ce qu’on se soumette à lui […]. Le peuple est un «grand animal» qu’il faut dompter, disait Alexander Hamilton — Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, 2004.

N.B.: Ce texte ne reflète que ma vision personnelle des événements.

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Tué dans l’œuf: propos stupéfaits sur les affects réactionnaires

Par Jean François Bissonnette, Ottawa

Nul besoin d’avoir eu le bras cassé par une matraque pour constater que le mouvement social lancé par la grève étudiante suscite au sein de la société québécoise une réaction antagonique qui lui est proportionnelle en intensité.

La police n’est d’ailleurs pas en cause, si ce n’est dans la manière dont l’image de sa réaction armée sert, dans certains médias, à une forme d’esthétisation de la violence destinée à renforcer la peur obsidionale qui semble affliger plus d’un citoyen. Après tout, et cela dit sans vouloir disculper les agents des forces policières de Montréal, de Gatineau, de Québec ou leurs collègues de la Sûreté, ceux-ci ne font que leur « devoir ». La réaction, c’est l’essence même de leur travail. Pardonnons-leur – ou pas – car, privés par la lourdeur de leur armure de la capacité de réfléchir, ils ne semblent pas trop savoir ce qu’ils font, même s’ils y prennent goût.

Ce n’est pas non plus de la réaction euphémisée des André Pratte et autres lettrés valets de leurs maîtres dont il est ici question. Ces professionnels de la rhétorique, ces mercenaires du façonnement de l’opinion sont stipendiés précisément pour jeter le discrédit et l’opprobre sur notre mouvement, ce qui s’accorde avec leur fonction plus générale consistant à éteindre dans le cœur des gens toute velléité contestataire, cela au nom d’une loi, celle du marché, plus irréfragable encore que les décrets d’un dieu. Alors qu’ils nous mènent vers l’abîme en s’échinant à nous convaincre, au nom d’un réalisme crasseux qui cache mal leur servilité, de ce qu’il en va de notre salut de nous rendre, ces joueurs de fifre sachant très bien ce qu’ils font, dispensons-les de notre miséricorde.

La réaction salariée, celle des policiers ou des chroniqueurs, n’est pas de mon propos, car on ne saurait s’étonner, après tout, que par veulerie ou par opportunisme, certains préfèrent encore toucher la solde du déshonneur en défendant l’ordre établi plutôt que de rompre les rangs. C’est d’une autre espèce de violence réactionnaire dont il faut traiter ici, une espèce qui se situe à la lisière de l’agression physique et de la brutalité symbolique, et qui a surtout le caractère distinctif de n’être pas motivée par la vénalité.

Qu’il me soit permis de raconter une expérience, que bien d’autres ont sans doute aussi connue, quelle que soit la forme d’humiliation endurée. Un samedi soir, dans un quartier populaire de la ville de M*, repus des victuailles fraternellement partagées chez un ami, nous sortîmes, sur le coup de huit heures, afin de faire tinter nos casseroles, tout en profitant de l’aventure pédestre pour digérer plus aisément. Quelques voisins commencèrent à s’ameuter au coin de la rue, attendant que d’autres par le son attirés viennent grossir la troupe, échangeant quelques hochements de tête et des sourires complices. L’atmosphère était plutôt gaie, et nous avions le sentiment naïf que ce tintamarre, que nous devinions enflant à travers la ville entière pour une énième nuit consécutive, témoignait du soutien massif de la population.

Un peu timides, nous nous mîmes en marche, espérant que notre procession dans les rues adjacentes rallierait davantage de ces gens que nous pensions peut-être déjà gagnés à notre cause. Peine perdue, nous ne parvenions guère à dépasser la quinzaine, et l’indifférence affichée par ceux que nous rencontrions faisait douter de la pertinence de l’entreprise. Tournant au coin d’une rue, notre chétif défilé vint croiser les habitants d’un immeuble rassemblés, comme le veut l’usage estival, sur les marches de l’entrée, goûtant ensemble la chaleur de la soirée.

Pensions-nous recevoir d’eux quelque encouragement, cet espoir fut rapidement désarçonné par la gesticulation caricaturale d’un quidam, qui tenait fort, semblait-il, à nous renvoyer l’image du ridicule qu’il percevait dans notre démarche, suscitant un rire gras de la part de ses convives tandis qu’il imitait en grimaçant le geste que nous faisions. Qu’à cela ne tienne, nous poursuivîmes notre marche, la moquerie n’ayant pas l’heur de nous ralentir. C’est alors qu’un bruit proche, une sorte de craquement sec, attira mon attention, et me retournant, à peine eus-je le temps de voir filer un projectile et de crier « attention! » qu’un œuf venait s’abattre sur la nuque d’un camarade. Une certaine consternation s’empara de notre cortège, qui fit volte-face pour voir la pluie d’ovoïdes que nous garrochaient allègrement ceux que nous venions de croiser et qui, à court de munitions ou surpris par notre retournement, cessèrent momentanément le feu.

Nous revînmes sur nos pas, tout en gardant la distance, incertains de la marche à suivre, pensant peut-être demander raison de cet attentat. Celles qui tentèrent de parlementer ne reçurent pour toute réponse qu’un « c’est pas moi, c’est pas moi » peu digne de l’âge adulte de ceux qui protestaient ainsi de leur innocence. Nous passâmes enfin notre chemin, pour qu’aussitôt, sous les encouragements manifestes de ces mêmes adultes, les bras vengeurs de deux adolescents reprennent leur mitraille. Un sursaut viril mais mal avisé me fit me retourner de nouveau pour narguer leur peu de précision, mais mal m’en prit, je reçus à mon tour un œuf sur le poitrail.  Je ne sais guère si nos agresseurs célébrèrent leur exploit, car c’est plutôt le rire de mon camarade plus tôt lapidé qui me tira brièvement de ma stupéfaction.

C’est toujours sous le coup de ce désarroi que j’écris aujourd’hui ces lignes, quelque dix jours après les faits. Je peine encore à comprendre les motifs de cet état d’esprit. Est-ce le flétrissement de l’orgueil? Le pincement du projectile reçu est peu de choses en effet face à la douleur de l’humiliation subie. Là n’est pourtant pas le problème, car il est facile de pardonner pareilles vétilles.

Non, ce qui me colle à la peau plus tenacement encore que le jaune d’œuf séché s’apparente à une sorte de pressentiment du fascisme à venir. Écrivant ceci, je soupèse le mot, si galvaudé, et dois bien admettre que nos agresseurs ne portaient pas la chemise noire. Derrière eux, pas de parti, pas de guide charismatique, pas d’embrigadement des masses, pas de défilé aux flambeaux, pas d’autodafés ni de camps d’extermination. Mais comme vecteur de leurs jets d’œufs, le même ressentiment, la même frustration, le même désir de puissance offensive, le même goût de la vengeance et de la souillure; oui, j’en suis sûr, les mêmes affects réactionnaires se trouvent en eux que le fascisme sut jadis si bien exploiter.

Ma stupeur et mon étonnement stupide me rappellent ce personnage du Sursis de Sartre, jeune bourgeois d’obédience communiste qui se fait péter la gueule dans un bar miteux par un ouvrier qui n’en peut plus de ses discours pacifistes, lui qui ne rêve que d’en découdre avec les « Fritz » au mépris de l’internationalisme prolétarien. Que m’est-il donné de comprendre, avec mes origines petites-bourgeoises, avec cette capacité que j’ai pourtant acquise de réfléchir et d’argumenter, de ces sentiments informulés qui poussèrent ces jeunes hommes à nous attaquer? Que ne puis-je percer à jour, avec ces mots pompeux et ce style ampoulé, les raisons qu’ils eurent d’agir ainsi? Le savent-ils eux-mêmes?

Chose certaine, pour nous qui nous battons au nom d’une cause généreuse en son principe, au nom de l’idéal d’un accès universel au savoir, gage d’émancipation qui devrait pourtant concerner au premier chef ces rejetons du Lumpenproletariat, l’expérience ici relatée est lourde de signification. J’y vois au moins le motif de quelque enseignement. D’abord, la bonhommie du tintamarre ne doit pas nous faire oublier, bien qu’elle ait su élargir le mouvement de façon considérable, que nous nous butons toujours à un mur d’incompréhension, si ce n’est de haine farouche. Nous nous rendons compte, peu à peu, que derrière la question des frais de scolarité, c’est la logique mortifère du système économique qu’il nous faut combattre. Mais plus encore, c’est l’ensemble du dispositif « épithumogénétique », pour reprendre le mot de F. Lordon, ce mécanisme de façonnement de l’affectivité propre au régime capitaliste, celui-là même qui peut implanter au cœur d’un jeune pauvre et déscolarisé l’envie d’humilier ceux qui pensent pourtant prendre son parti, et qui fait préférer au citoyen lambda le vrombissement stérile d’un moteur de F1 à l’effort de compréhension de ses propres conditions d’existence; c’est ce système de production d’« individus désaffectés », comme les appelle B. Stiegler, qu’il nous incombe aujourd’hui de renverser.

Si nos casseroles ont su nous rallier bon nombre de gens improbables dont je retiens avec émotion les encouragements et les sourires, que nous faut-il maintenant trouver comme moyen pour dévier à notre avantage ces affects qui, pour le moment, semblent tant se plaire à nous détester? « La moitié du monde haït l’autre moitié », m’a souvent dit ma mère, pensant peut-être me consoler par ces mots des moqueries et des affronts subis lorsque j’étais enfant. Le conflit actuel nous montre, pleine, entière et ô combien profonde, la même division de la société.

Nous prétendons défendre l’éducation dans une société où, faut-il le rappeler, un garçon sur deux ne termine pas l’école secondaire, une société où, souvent, pour des raisons qui ont beaucoup à voir avec notre histoire de colonisés, l’ignorance est presque élevée au rang de vertu. En cette heure où l’on peut déjà entrevoir une nouvelle victoire électorale de nos oppresseurs actuels, pour cette raison même qu’ils auront su cultiver et instrumentaliser, contre nous, les affects réactionnaires de la populace, que ferons-nous pour éviter que le mouvement que nous portons, malgré toutes ses promesses, périsse si tôt, tué dans l’œuf?

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Classé dans Jean François Bissonnette

Montréal, au cœur des ténèbres

Traduction d’un article de Dave Kaufman, par Caroline Mangerel, Montréal

Mardi soir, juste avant minuit, j’ai été agressé par un policier. Aucun avertissement, aucune explication, mais un beau coup de matraque à l’arrière de la jambe.

J’étais sur le boulevard René-Lévesque. Je marchais vers l’ouest en m’éloignant de la zone de manifestation, près du coin de Sanguinet, en compagnie d’une autre personne. Journaliste pigiste l’un comme l’autre, nous avions observé les manifestations de la rue Sainte-Catherine pendant environ 90 minutes.

À un quart de la longueur du bloc, deux jeunes nous dépassent en courant. Dix secondes plus tard, nous entendons une voiture de police s’arrêter derrière nous. Deux policiers en sortent, brandissant des matraques. Présumant que les policiers se préparent à pourchasser les deux jeunes qui viennent de nous dépasser, nous nous poussons immédiatement vers le bord du trottoir. Erreur. Pour des raisons qui me sont toujours obscures, c’est sur nous qu’ils foncent.

« Bouge! Bouge! Bouge! »

Deux policiers, le gourdin au vent, se précipitent sur nous et nous ordonnent de courir, en continuant dans la même direction. Mon collègue détale jusqu’au bout du bloc et, une fois qu’il a traversé la rue, le policier le laisse tranquille. Le policier qui me court après me jette dans une camionnette stationnée. Je rebondis et file en direction de l’autre policier qui, après avoir pourchassé mon collègue, reste en place au coin de la rue.

Je sais, au moment où je cours vers lui, qu’il va me donner un coup de matraque. Je sens que je me précipite vers le passage à tabac.

Dès que j’arrive à sa hauteur, il me frappe au mollet. Je pousse un cri et galope de plus belle pour atteindre l’autre côté de la rue et sa relative sécurité. Puis, aussi vite qu’ils sont venus, ils disparaissent. Je n’ai vu ni numéro de matricule, ni nom, à peine un visage. Tout s’est passé très vite.

À d’autres moments de la soirée, quand nous observions les manifestations, nous nous sommes sentis beaucoup plus en danger qu’à ce moment-là. C’est une attaque injustifiée sur deux personnes innocentes en train de déambuler dans une rue complètement vide (à cette heure-là).

Voilà Montréal sous la loi 78.

Je ne suis pas étudiant. Je ne porte pas de carré rouge. Je ne suis pas en grève. Lorsque quatre voyous ont placé des bombes fumigènes dans le métro, tout l’appui du public au « Printemps érable » s’est évaporé. L’opinion publique a plongé et le mouvement a semblé sur le point de mourir à petit feu. Puis, le gouvernement provincial a ratifié une loi qui constitue sans doute une violation de plusieurs droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, comme la liberté de parole et la liberté d’association.

Mardi après-midi, dans les rues de Montréal, plus de 100 000 personnes ont manifesté : professionnels, retraités, parents, immigrants et québécois « pure laine », anglophones et francophones. Cette marche pacifique est l’un des actes de désobéissance civile les plus considérables de l’histoire de notre pays.

La majorité du reste du Canada ne comprend pas qu’il s’agit maintenant d’une question de droits de base dans une démocratie, et c’est regrettable. Cette incompréhension vient notamment du fait que c’est généralement ceux qui font le plus de bruit qu’on entend le mieux.

Si une vitrine de banque brisée constitue une image de choix pour la télévision, elle ne dit néanmoins pas toute la vérité. En regardant certaines chaînes de nouvelles, on pourrait croire que des meutes d’étudiants sauvages sèment l’effroi d’un bout à l’autre de la ville. Or, je ne suis peut-être pas partout en même temps, mais d’après ce que j’ai pu constater, il s’agit plutôt d’une réaction hors de toutes proportions de la part du gouvernement à un exercice public de désobéissance civile.

La police n’est pas non plus en position avantageuse. Surmenés, sous-payés, les policiers doivent appliquer une loi qui ne peut que leur compliquer le travail et leur empoisonner la vie. Cela dit, il est important que chacun soit tenu responsable de ses actes. Pour paraphraser Rodney King, il est du devoir des uns comme des autres de trouver une façon de vivre ensemble.

Voilà justement le problème. Le mouvement a dégénéré et procède maintenant d’une logique du « nous contre eux », d’un côté comme de l’autre, ce qui laisse la porte ouverte à un prolongement de la discorde bien après la fin de ce conflit. Notre pays a toujours été reconnu comme tolérant et respectueux des différences, qu’elles soient culturelles, religieuses ou autres.

Le Québec comme le Canada doivent prendre du recul dans cette affaire. Il ne s’agit plus seulement d’une augmentation de 325 $ par an des frais de scolarité. Il s’agit maintenant des droits et des libertés fondamentaux qui définissent le Canada. La réaction du public à la loi 78 relève bel et bien de la démocratie en action.

C’est pourquoi les Canadiens devraient embrasser le Québec et sa cause plutôt que de lui tourner le dos.

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Classé dans Caroline Mangerel

Témoignage sur la brutalité policière lors de la manifestation nocturne du 20 mai 2012

Par Xi Sophie Zhang | Université de Montréal

À plusieurs reprises, les gens ont témoigné sur la brutalité policière et la couverture biaisée des médias. J’y ai toujours cru, mais hier soir, j’en ai eu la preuve incontestable.

Entre 21h et 1h, assise avec une camarade de classe, mon chum et quatre amis dans le café L’Escalier qui fait face au parc Émilie-Gamelin, nous avons été témoins d’une scène terrifiante!

À travers les fenêtres, nous observions le jeu du chat et de la souris décrit dans les médias: des manifestants s’enfuyant au son des bombes assourdissantes et sur leurs pas, les policiers, des anti-émeutes et la Sûreté du Québec. Alors qu’on prenait une bière en dansant la salsa, l’air s’est épaissi plus d’une fois de poivre de cayenne, faisant tousser soudainement tous les clients du café.

Puis, un silence horrifié autour de la table. Première scène sur le trottoir du parc. Un manifestant s’enfuit vers le métro. Des policiers le pourchassent. Un premier agent à vélo le renverse en pleine course. Un deuxième lui rentre dedans avec son vélo. Les autres lui sautent dessus et l’arrêtent de la façon la plus brutale imaginable. Deuxième scène sur le même trottoir. Un autre manifestant en fuite. Un agent arrive derrière lui. BANG, coup de matraque derrière le cou. Il chute brutalement. Un deuxième agent soulève son vélo au-dessus de l’homme qui gît maintenant à terre. PAF PAF PAF. Des coups de bicyclette sur le corps immobile.

Une demi-heure plus tard, il y a toujours dix policiers qui l’encerclent. Tout le monde dans le café se demande « pourquoi est-il encore sur le sol? ». Les agents ont l’air nerveux. Ils demandent à un journaliste de ranger sa caméra. Des passants s’approchent, mais restent en périphérie de la scène. Un policier particulièrement enragé leur crie de dégager et les pousse avec force. Il fait presque tomber à la renverse deux ou trois observateurs. C’est de la pure provocation.

Les minutes passent. Le deuxième manifestant arrêté est toujours couché. Les observateurs se font de plus en plus nombreux. Finalement, l’ambulance arrive et on comprend. Ils l’ont sévèrement blessé. On voit les paramédicaux lui mettre un collier cervical et l’emporter sur une civière. La foule rage. Une fille s’approche des policiers, crie, pointe, leur montre le doigt. Du café, on n’entend pas ses mots, mais on voit son émotion. On se demande si elle est amie ou parente du blessé et on se dit qu’on réagirait exactement comme elle si ça nous arrivait.

La salsa est finie. On sort du café et on s’approche du lieu de l’incident. Des flaques de sang sur le trottoir où l’homme a été battu. Notre groupe d’amis, loin d’être tous des carrés rouges, frissonne de peur et de dégoût. L’une d’entre nous a des larmes aux yeux. Ça donne mal au cœur. On se demande tous comment la manifestation sera rapportée dans les médias le lendemain.

Sans grande surprise, ce matin [21 mai 2012] je lis dans La Presse : « Dans le chaos, ce ne sont pas moins de 305 personnes qui ont été arrêtées et une dizaine blessées, dont une gravement. Il s’agit d’un homme d’une quarantaine d’années qui a été blessé à la tête alors qu’il était appréhendé au square Berri. Les policiers venaient de se faire attaquer lorsqu’ils ont chargé, selon un porte-parole. » Dans Le Devoir : « On rapporte pour hier un blessé grave à la tête, mais on ne craindrait pas pour la vie du manifestant. » À Radio-Canada : rien sur l’incident en question.

C’est tout. Les policiers ont été provoqués. Le gars ne va pas mourir. Tout va bien dans le meilleur des mondes.

Mais des questions restent sans réponse. Pourquoi arrêter les manifestants (dont la « violence » se résume, 99,9% du temps, à du vandalisme et des altercations avec les policiers, et non à de la vraie violence envers les personnes) en utilisant une force qui pourrait tuer ou rendre paraplégique? Pourquoi frapper sur une personne déjà à terre? Pourquoi agresser les observateurs qui ne dérangent pas, à moins d’avoir quelque chose à cacher? Et surtout, pourquoi dans la presse ne parle-t-on jamais des motifs et du déroulement des arrestations, seulement de la casse qui « justifie » la brutalité?

Crédit © Robert Skinner, La Presse

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