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Du non-droit de manifester

Par Peggy

Bonjour amies et amis, de près ou de loin,

Je vous fais parvenir cette lettre pour ajouter ma voix à ceux et celles (groupes, personnes, organismes, coalitions, collectifs) qui, depuis longtemps malheureusement, nous parlent de répression et de brutalité policières. Ceux et celles que, pour beaucoup d’entre nous, nous croyons à peine, dont nous diminuons l’ampleur des témoignages, que nous préférons ne pas croire.

L’intimidation, la violence, la brutalité et la répression qu’infligent aujourd’hui les membres de la Police sont bien réelles. Elles sont même banalisées par les discours médiatiques, par le silence de la classe politique au gouvernement; et depuis quelques mois, elles sont devenues systématiques, impunies, ignorées, diminuées, voire encouragées.

Cette année, ce sont les étudiant-e-s dont la parole n’est pas plus considérée que du crottin. Ils et elles ont été traîné-e-s dans la boue en plus d’être totalement et violemment réprimé-e-s. Ce sont les plaintes des groupes communautaires qui sont ignorées. Ce sont les cris et les griefs des citoyen-ne-s et des groupes sociaux de toutes sortes qui sont tout bonnement méprisés et écrasés.

La Police, aujourd’hui, réprime de façon éhontée et systématique, en toute impunité.

Même les nombreux vidéos montrant la brutalité policière qui circulent dans les médias indépendants et sociaux ne freinent pas cette dite Police. Et, de toutes façons, aucun média n’en parle sérieusement, il ne s’agit que de banalisation de l’escalade répressive et autoritaire.

Plus personne aujourd’hui ne s’étonne que ce soient des brigades anti-émeutes (de centaines d’individus) qui interviennent dès le début des rassemblements ou des manifestations. Ne devraient-elles pas justement intervenir en cas d’émeutes?

Je dis « intervenir » mais ce vendredi 1er mai, j’ose dire que les différentes branches policières ont attaqué les rassemblements. Sans raison apparente, sans avertissement, sans annonce, nous nous sommes vu-e-s chargé-e-s par des dizaines d’hommes armurés et armés qui ont eu recours à toutes les manœuvres que permettent leur équipement, leur force et leur nombre.

Les autorités – quelles qu’elles soient – ne voulaient tout simplement pas que des milliers de personnes se rassemblent et manifestent leur mécontentement.

Soyons honnêtes, aujourd’hui, en 2015, au Québec, les policiers battent, cognent, matraquent, poussent, bousculent, brassent, crient, insultent, braquent à bout portant, intimident, répriment, brutalisent, marquent, hurlent, traumatisent, tordent les bras, sprayent du poivre et des lacrymogènes à tout-va, galopent, mordent.

C’est honteux, en plus d’être injuste et injustifié, rageant, fâchant, effrayant, choquant pour bien du monde qui en ont fait les frais ou en ont été témoins.

Voici ce qui m’est arrivé :

4490699178_3349055e0aJe suis partie depuis le rdv de Frontenac, tout se déroule pour le mieux lors de notre trajet par différentes artères pour nous rendre jusqu’au rdv du Square Philips au centre-ville. Arrivé-e-s, au coin des rues Ontario et Saint-Urbain, nous avons été chargé-e-s par des dizaines d’hommes déversés hors de fourgons blancs. Toute la foule (je dirais 300 personnes) a été prise de panique, a commencé à courir en tout sens, a crié, a remonté la rue Saint-Urbain, qui est très étroite et achalandée d’autos. Avec Isabelle et deux amies, pour ne pas être prises dans la foule paniquée, nous nous sommes esquivées et avons pris la ruelle sur notre gauche. Nous avons ralenti, nous avancions avec nos bouteilles d’eau à la main quand cinq hommes (ou six, je ne sais plus vraiment) ont eux aussi choisi la ruelle et nous ont couru après en tapant les boucliers et en criant. Nous avons levé les bras en l’air en criant à notre tour « On n’a rien fait, on n’a rien fait! » Ils se sont rués sur nous en nous poussant avec leur boucliers, en levant la matraque, en nous poussant corps à corps, encore et encore. Une des amies s’est retrouvée projetée contre le mur adjacent. Elle se retourne pour continuer son chemin, ce que les policiers nous criaient de faire tout en nous en empêchant, et l’un d’eux – je le revois très, très nettement – de tout son élan et sa hargne, lui assène un énorme coup violent de matraque dans la fesse. Elle en a eu le souffle et la marche coupés. L’aidant et me retournant, je constate qu’Isabelle a été violemment jetée à terre, elle est sur les genoux, la tête au sol, je me jette sur elle afin d’offrir une protection aux coups qui pourraient venir, on nous pousse encore, on se relève, on tente de s’éloigner, ils sont toujours et encore sur nous, corps à corps à nous brutaliser, ils ne nous laissent pas « bouger ». L’un d’eux, en me marchant sur le pied et à bout portant donc, lève son fusil à bombes lacrymogènes sur moi, pour me menacer encore. Je lui crie de « se calmer », que « ça va pas bien!? » J’ai aussi vu la hargne et le mépris dans ses yeux. Là, ils ont enfin décidé de nous laisser un peu plus tranquilles et de nous laisser prendre nos distances. C’était pour mieux se détourner et se concentrer sur deux autres jeunes gens qui s’étaient cachés sous un porche. Ils sont allés les déloger en les frappant à leur tour.

Merci la Police.

Nous avons été attaquées et molestées (sans aucune mesure avec le contexte) par cinq ou six hommes protégés de casques, protections aux membres, de boucliers et armés de matraques, grands d’au moins 6 pieds, costauds et lourdement équipés. Nous ne représentions aucune menace, nous n’étions ni armées ni cagoulées, en short et tee-shirt, nous n’avons fait aucune provocation, nous marchions pour nous éloigner de la foule, des gaz et de la police, nous faisons 5 pieds 3.

Leur comportement est, en soi, un abus basique : « usage excessif, mauvais ou injustifié », « usage injuste d’un pouvoir ». Ils ont effectivement agi en totale démesure, en total excès, sans justification, de manière totalement disproportionnée avec la situation. C’est honteux. C’est la Police de Montréal aujourd’hui.

Et encore!, nous n’avons eu « que ça » (une fesse blessée (l’amie), des bleus partout (Isabelle), un orteil cassé (moi)), ce qui me fait évidemment penser à tous ceux et toutes celles qui ont été blessé-e-s d’une façon ou d’une autre.

Cette année, la contestation sociale, étudiante ou non!, est totalement réprimée, violentée, matraquée, poivrée, emprisonnée, bafouée, salie et stigmatisée. C’est difficile de l’admettre car nous sommes au Québec, mais la situation aujourd’hui est inquiétante et ne fait qu’empirer.

Ce vendredi 1er mai, les autorités ont cherché à m’effrayer, m’ont intimidée, ont cherché à me faire comprendre à moi et mes ami-e-s que nous n’avions pas notre place dans l’espace public, que nous n’avions pas de parole.

Ça n’aura pas marché, j’ai mal à mon corps et à mon cœur mais ça ne marchera pas. Il faut continuer d’exister, même dans l’adversité.

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Les retrouvailles

Par Julie Paquette | Université de Montréal

C’était comme des retrouvailles. Tout le monde était là.

Depuis le matin, je recevais des textos : « tu vas à la manif ? », « On se voit à la place du peuple ? », « Ça sent le printemps »… J’ai mis mon plus beau carré rouge. On s’est dirigé métro Joliette. Sur la rame, un esprit joyeux régnait. Regards solidaires. Station Square Victoria, on traverse le long corridor au pas de course, nous sommes plusieurs, les jeunes sont beaux. Les moins jeunes aussi.

Première bouffée d’air. Tout le monde était là. Les vieux amis, Anarchopanda, la banane. Un an après, tout apparaissait devant nous comme si c’était hier.

On se met en marche. La tension monte rapidement. On sent que ce n’est plus tout à fait comme avant. On sait que Martine au Sommet parle de gains. On sait la mascarade péquiste. On sait aussi qu’une grève pour bloquer une indexation de 3% ne soulèvera jamais autant les passions que la hausse à Charest…

Parce que Marois se dit souverainiste, parce qu’à chaque fois on oublie que le PQ n’est pas l’ami des groupes sociaux. Parce qu’on n’a pas de projet affirmatif, collectif. Pourtant, on n’en manque pas : pour la fin de la marchandisation du savoir, pour une autre économie possible… pour une lutte sociale…

Mais on est là, et on marche pareil. Quoi faire d’autre en ce 26 ? Impossible de rester chez soi… même si on se demande où tout ça va nous mener cette fois. Et on marche… et on marche… et on court. Parce que tout le monde court.

On avance, on avance…

Tout le monde était là. Les enfants des garderies nous saluant par les fenêtres, les draps rouges descendant des tours à logements. Tout le monde était là : deux hélicoptères, le SPVM et sa brigade urbaine, les chevaux, même la SQ était venue faire son tour.

Moins de sourires, plus de bousculades, beaucoup de provocation.

On rentre chez soi. On est en colère.

C’était comme des retrouvailles. Des gens qu’on a envie de revoir. D’autres pas du tout. On sait qu’on a vécu quelque chose ensemble. On ne veut pas être nostalgique… les projets ne manquent pas pourtant. Le printemps s’en vient. De quoi sera-t-il le nom ?

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Victoriaville – 4 mai 2012

Par Martin Tanguay, Montréal

Moi: « Excusez-moi, messieurs. Vos collègues de l’anti-émeute ont-ils des oreillettes dans leur casque? »

L’agent de la SQ qui me fait face: « C’est quoi ta question? Pourquoi tu veux savoir ça? »

Moi: « Ma question est simple; je vous demande s’ils ont des oreillettes, s’ils communiquent avec vous ou leurs supérieurs. »

SQ: « Je le sais pas. Ils ne se déplacent pas tout seul en tout cas. »

Moi: « Ça je m’en doute, monsieur. Mais je n’arrive pas à comprendre pourquoi ils lancent des bombes à gaz irritants sur une foule qui protège le passage pour l’ambulance qui vient chercher un blessé quasi inconscient. Quelqu’un devrait les mettre au courant qu’on attend une ambulance. »

SQ: « Qu’est-ce que tu veux que je te dise? Des blessés, il y en a partout. On attend trois ambulances. »

Moi: « Dans ce cas-là, pourquoi continuent-ils de tirer sur des infirmiers? Pourquoi tirent-ils sur des citoyens honnêtes qui ne cherchent qu’à protéger et aider un homme au sol? »

SQ: « Ils n’ont qu’à arrêter de nous tirer dessus! On peut pas faire du cas par cas! »

Moi: « Je vous signale que deux de vos collègues, portant le même uniforme que vous, sont venus sur place pour frayer un chemin pour l’ambulance et la foule a été très coopérative. Même les casseurs! »

SQ: « Ben, s’il voulait pas être blessé, il n’avait qu’à pas venir ici! »

Moi: « … »

Soupir.

***

Je sais trop que l’on ne demande pas aux officiers de la loi de réfléchir, mais d’obéir. Quand même, un peu de jugement requis à l’embauche aiderait certainement une partie de la population à les respecter. Je ne peux pas m’empêcher de me demander si ces gars-là dorment bien toutes les nuits.

Parce que moi, je ne dors plus bien. J’ai vu un gars couché au sol, le côté du visage en sang. J’ai vu une foule essayer de lui venir en aide et faciliter le travail des infirmiers sur place et des ambulanciers attendus. J’ai vu des gars de la SQ tirer des balles de plastique à courte distance et à hauteur de visage. J’ai vu des gars de la SQ gazer inutilement, alors que nous étions très loin de l’hôtel où siégeait le congrès des Libéraux. L’hélicoptère qui nous survolait à 10 m de haut devait bien voir la même chose que moi, calice!

Qu’ils n’aient aucun jugement, passe encore, mais s’ils ont tant d’équipement, qu’ils l’utilisent pour communiquer entre eux, bordel! Parce qu’en ce moment, à tirer dans le tas, sans aucune distinction, on finit par croire qu’ils sont totalement idiots ou incroyablement mal préparés.

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Coup de théâtre à Victoriaville

Par Isabelle Côté | 5 mai 2012

Prologue

Quelle désolation que le spectacle d’hier soir [4 mai] à Victoriaville. Je vous imagine assis bien confortablement dans votre salon, au chaud et au sec, plongeant une main dans votre pop corn, et regardant avec effroi et indignation ces images qu’on vous passe en boucle. Hier soir, à Victoriaville, une intifada. Une intifada stratégiquement planifiée.

Acte I – scène 1

Des milliers de citoyen(ne)s réunis sous un air festif dans le stationnement du Wal-Mart de Victoriaville, à quelques mètres de L’hôtel le Victorin où avait lieu le Congrès du PLQ. Ces citoyen(ne)s étaient bien déterminé(e)s à perturber cette réunion regroupant les militants du PLQ. Solidaires, en chantant, ils ont marché d’un pas ferme et résolu vers le lieu de rencontre.

Sur les lieux, des clôtures non solidifiées, plantées stratégiquement là, en attente d’être renversées de façon à fournir une justification pour une intervention bien musclée des forces de l’ordre, de cet Ordre si vénéré. Le résultat ne se fit pas trop attendre. De fait, au bout de plus ou moins 20 minutes, les multiples bombes lacrymogènes pleuvaient littéralement sur la foule constituée d’étudiant(e)s, de citoyen(ne)s tout azimut et de tous âges… De tous âge, oui, car parmi la foule, des vieillards, des enfants et au moins un bébé que j’ai aperçu. Honte à ces forces de l’ordre!

Acte I- scène 2

La foule est indignée et en colère. Avec raison d’ailleurs. Des personnes âgées, mais d’autres plus jeunes aussi, sont grandement incommodées par ces gaz. Heureusement, des gens plus aguerris, majoritairement des membres du black bloc, circulent parmi les gens, leur viennent en aide et les soulagent avec leur mélange de maalox et d’eau qui fait des miracles contre les brûlures aux yeux causées par ces gaz. La foule se disperse, puis revient là où le vent pousse les gaz dans la direction opposée. Entretemps, une dame a reçu une balle de caoutchouc en pleine gueule. Sur une civière, les dents dans les mains, elle fut transportée à l’hôpital en ambulance.

Acte II- scène 1

Une bonne partie de la foule, de plus en plus en colère, finit par se retrouver sur le terrain adjacent de l’hôtel où se tenait le Congrès.  La mise en scène avait été soigneusement mise en place pour une véritable intifada. En effet, le terrain adjacent à l’hôtel en question était nul autre qu’un champs de roches! Un champs de roches! Pffff… Comment ne pas être porté à penser que tout cela n’était pas un hasard? Il nous faut supposer qu’en décidant de tenir son Congrès à cet endroit, le PLQ avait certainement dû faire évaluer l’emplacement, le site, les terrains environnants, etc., par son équipe de sécurité. Nul besoin d’être un expert en stratégie pour le comprendre. Or, ce qui devait arriver arriva donc: les roches se sont mises à pleuvoir sur les agents de l’anti-émeute munis de leur armure. J’observais la scène et me suis dit que ça n’allait pas tarder qu’une formation d’agents de l’anti-émeute allait certainement arriver par l’arrière et ainsi forcer les gens à retourner vers la rue. Mais non! Ils sont restés là pendant plus d’une heure à se faire lancer des roches. Sans blagues! Il urge de remplacer le responsable tactique et stratégique responsable de la sécurité pour cette journée.

Acte II- scène 2

Tout-à-coup, ce policier qui sort de nulle part, seul et sans armure, il se retrouve parmi la foule et se jette sur un manifestant. Mais à quoi donc a-t-il pensé? Peut-être avait-il inhumé trop de ces gaz? Quoiqu’il en soit, c’est à ce moment que plusieurs dizaines de manifestants se sont rués pour venir en aide à ce manifestant et s’en sont pris à ce policier. Un camion de la SQ est arrivé à sa rescousse, roulant à toute vitesse parmi la foule. Scène surréaliste.

Épilogue

Enfin, au terme de tout cela, c’est Jean Charest qui en sort grand gagnant. La manipulation médiatique a certainement bien fait son oeuvre et les méchants étudiants anarchistes et terroristes ont su être dépeints comme extrêmement violents. Alors que Jean Charest, le bon père de famille parvenant avec une main de fer à calmer ces enfants rebelles, va passer pour le héros. Le héros, le grand sauveur qui aura réussi à mettre un terme au chaos, à résoudre ce conflit à la suite de négociations qui tombaient, comme par hasard, juste à point. Bravo M. Charest pour cette extraordinaire mise en scène et cette habile récupération médiatique et politique de l’événement. Bravo! Bravo! Bravo!

Réveillez-vous! Osez la liberté!

Voilà 250 ans, David Hume […] était intrigué par la «facilité avec laquelle les plus nombreux sont gouvernés par quelques-uns, la soumission implicite avec laquelle les hommes abandonnent» leur destin à leurs maîtres. Cela lui paraissait surprenant, car «la force est toujours du côté des gouvernés». Si le peuple s’en rendait compte, il se soulèverait et renverserait ceux qui le dirigent. Il en concluait que l’art du gouvernement est fondé sur le contrôle de l’opinion, principe qui «s’étend aux gouvernements les plus despotiques et les plus militarisés, comme aux plus libres et aux plus populaires» […] Il serait plus exact de dire que plus un gouvernement est «libre et populaire», plus il lui devient nécessaire de s’appuyer sur le contrôle de l’opinion pour veiller à ce qu’on se soumette à lui […]. Le peuple est un «grand animal» qu’il faut dompter, disait Alexander Hamilton — Noam Chomsky, Le profit avant l’homme, 2004.

N.B.: Ce texte ne reflète que ma vision personnelle des événements.

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Rapport de circulation immédiat, 2

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréal, dimanche le 10 juin 2012. — « Le dimanche du Grand prix »

Départ : 13:35, Rosemont
Arrivée : 15:35, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir une fois de plus.
  2. Aller se faire voir, mais pas trop.

Depuis hier, j’ai lu cet article (qui doit circuler) dans Le Devoir sur l’attention policière accrue portée aux personnes portant un « carré rouge », et sur la « détention préventive et temporaire » de plusieurs.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends tout de même, et pour une seconde fois, de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. De la guerre (Carl von Clausewitz [éd. abrégée et présentée par Gérard Chaliand; nouvelle trad. par Laurent Murawiec], Éditions Périn, Paris, 2006)
  2. Matériel de notation, dont un petit appareil photographique
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire; je porte toutefois un stylo rouge à la boutonnière (poche de chemise)

Feuille de route :

13:40 Autobus. Place assise. Faible fréquentation.

« Se cramponner à un Absolu, éluder les difficultés d’un trait de plume et s’obstiner en toute rigueur logique à toujours aller vers les extrêmes en y jetant chaque fois toutes ses forces, c’est n’édicter avec son trait de plume qu’une lettre morte, qui ne dit rien au monde réel. » (Clausewitz, p. 42)

J’ai noté depuis ce matin comment les bruits d’avion et ceux s’apparentant à des « explosions » sont remarquables ces jours-ci. Les chocs causés par le freinage de l’autobus sont surprenants selon une modalité similaire.

13:51 Station Joliette. Une voiture du SPVM à l’extérieur.

« Dès que les deux adversaires ne sont plus de purs concepts, mais des États et des gouvernement doués d’individualité, la guerre cesse d’être une idéalité, et devient plutôt le déroulement d’une action qui se développe sous l’effet de ses propres lois. C’est alors la réalité telle qu’elle se présente qui doit livrer les données permettant d’évaluer l’inconnu à venir. » (Clausewitz, p. 45)

13:56 Deux policiers sur le quai (moins que hier).

14:00 Direction Angrignon. Assez populeux. Place debout.

« 16. L’attaque et la défense sont de nature différente et de forces inégales, elles ne sont donc pas des pôles opposés. » (Clausewitz, p. 50)

14:06 Station Berri-UQAM. Aucun policier rencontré sur le quai, ni à l’étage au-dessus. Une dizaine d’agents du SPVM et une dizaine de la STM à l’étage de la rondelle.

14:10 Extérieur de la Grande Bibliothèque. Deux agents (SPVM). Un léger stress me travaille, connaissant ma destination.

14:15 Retour à l’intérieur. Comme hier, plus on approche du quai en direction de Longueuil, plus la présence policière est importante. Les gens avec des sacs se font demander de les ouvrir. Je dénombre une vingtaine d’agents (SPVM) sur le dernier palier avant le quai. Le stylo rouge semble attiré le regard de ceux et celles qui me croisent, mais après une « inspection » très rapide, le regard se détourne.

14:18 Direction Longueuil. Place assise. Deux agents par wagon.

« On est toujours plus enclin à surestimer la force de l’adversaire et à sous-estimer la sienne; la nature humaine est ainsi faite. Une appréciation imparfaite de la situation, avouons-le, contribue sérieusement à enrayer l’action militaire et à en modérer le principe. » (Clausewitz, p. 52)

« 20. Dès lors, il ne manque plus que le hasard pour faire de la guerre un jeu, et c’est ce qui se produit le plus fréquemment. » (Clausewitz, p. 53)

14:22 Débarquement insulaire. Très forte présence policière. Sortie autorisée différente que celle d’hier (autre côté). Présence impressionnante à l’extérieur, soit partout où peut se porter le regard, ou presque.

14:25 Je remarque, sous un arbre, un groupe de cinq jeunes dans la vingtaine avec deux policiers qui semblent remplir un rapport, l’un deux assis de côté sur un quatre-roues. Le son des formules 1 vibre à un rythme singulier, invariant par variations. Promenade.

14:40 Clausewitz à la Biosphère.

« Bien que notre entendement se sente toujours tenu d’aller vers plus de clarté et de certitude, notre esprit est néanmoins souvent attiré par l’incertitude. Plutôt que d’emprunter avec l’entendement les méandres étroits de l’investigation philosophique et de la causalité logique, afin de gagner, quoique à peine conscient de lui-même, des sphères où il se sent étranger et n’aperçoit aucun des objets qui lui sont déjà connus, il préfère s’attarder avec la force de l’imagination dans le domaine de l’accidentel et de la fortune. Au lieu de l’amère nécessité, il préfère se griser au royaume des possibles. » (Clausewitz, p. 54)

« 1. Mine : excavation pratiquée sous un ouvrage pour le faire sauter au moyen d’un explosif. (N.d.T.) » (Murawiec dans Clausewitz, p. 55, note 1)

14:46 Assis à une petite table à piquenique, j’aperçois deux filles arborant le carré rouge, marchant. L’une d’elles à un petit sac. Content de voir qu’elles peuvent circuler…! Plus loin, un policier lourdeau en « armure » marche d’un pas mou, seul. L’ « art public » de la Biosphère n’a probablement jamais été aussi bien gardé, si l’on en croit le son quasi constant de l’hélicoptère au-dessus de la région.

Je crains de moins en moins de me faire appréhender, étant dans un lieu où les policiers patrouillent rarement, et tout près des camions des médias. Remarque méthodologique : éviter que l’auto ethnographie ne tourne mal, soit en confidence, soit en confessions. Néanmoins : accalmie ressentie; le soleil plombe. Deux types de chaleur, donc.

14:51 Une autre fille avec carré rouge, avec deux garçons.

« Si le dessein est modeste, faible l’élan de l’enthousiasme dans les masses, celles-ci auront plutôt besoin d’être incitées à l’action que d’être retenues » (Clausewitz, p. 57)

14:58 Patrouille de trois policiers (SPVM) à cheval. Les chevaux ont un « masque », une visière protectrice. Les touristes sont curieux.

15:03 Je quitte les lieux. À l’entrée du métro, un haut gradé de la police donne une « conférence de presse ».

Sur les quais, une vingtaine de policiers (SPVM)

« Les forces armées doivent être détruites, c’est-à-dire être réduites à une condition où elles ne sont plus aptes à continuer la lutte. Dans ce qui suit, soulignons-le ici, quand nous parlons de ‘détruire les forces ennemies’, c’est uniquement en ce sens que l’expression doit être entendue. » (Clausewitz, p. 60)

15:07 Direction Berri-UQAM. Place assise. Environ six policiers (SPVM) dans le wagon de tête.

« Dans la réalité, avec l’incapacité à résister plus avant, il y a deux raisons de faire la paix. La première est l’invraisemblance de la victoire, la deuxième son coût trop élevé. » (Clausewitz, p. 62)

« Le bilan de l’énergie déjà dépensée et de celle qui reste à dépenser pèse d’un poids encore supérieur dans la décision de faire la paix. » (Clausewitz, p. 63)

15:15 Direction Honoré-Beaugrand. Debout. Fatigue en effet très marquée… Mais pourquoi? Elle semble disproportionnée par rapport à la teneur de ce que j’ai fait, c’est-à-dire une courte promenade et un peu de lecture.

« La troisième méthode est la plus importante en raison de la fréquence des cas où elle est applicable; elle consiste à user l’adversaire. Le terme n’est pas seulement choisi pour exprimer la chose en un mot, mais parce qu’il exprime pleinement ce qu’il veut dire, et qu’il est moins figuré qu’il n’y paraît au premier regard. Dans le concept d’usure au cours du combat entre l’épuisement progressif des forces physiques et de la volonté causé par la durée de l’action. » (Clausewitz, p. 65)

15:25 Station Joliette. Deux policiers (SPVM) à l’extérieur, aucun à l’intérieur. Direction Saint-Michel. Place assise.

« Si nous voulons durer plus longtemps que l’adversaire dans le conflit, nous devons nous contenter d’objectifs modestes, car, de nature, les objectifs ambitieux coûtent plus cher que les modestes; l’objectif le plus modeste que nous puissions nous fixer est l’autodéfense simple, c’est-à-dire un combat dénué de dessein positif. On y disposera de moyens relativement supérieurs et l’issue sera mieux assurée. Jusqu’où peut aller cette démarche négative? À l’évidence, pas jusqu’à une passivité complète, car endurer n’est plus combattre. La résistance est une activité, dont le but est de détruire une grande quantité de forces adverses au point de forcer l’ennemi à abandonner ses buts. C’est à cela que tend chaque action isolée, et c’est en cela que consiste le caractère négatif de notre intention.

Incontestablement, chacune des actions menées dans le cadre de cette intention négative n’a pas un rendement aussi important qu’une action positive, si toutefois elle était réussie. Mais c’est là que gît la différence : la première réussit plus facilement et offre donc plus de sécurité. Ce qu’elle perd en efficacité par action, elle le rattrape dans le temps, c’est-à-dire dans la durée. C’est ainsi que le dessein négatif, en quoi consiste le principe de la simple résistance, est également le moyen naturel de surpasser l’adversaire dans la durée, c’est-à-dire de l’user.

[…] Si le dessein négatif, soit l’allocation de tous nos moyens à la simple résistance, occasionne une supériorité dans le conflit, et si celle-ci suffit à contrebalancer la supériorité quantitative de l’adversaire, la simple durée du conflit suffira alors à forcer l’adversaire à dépenser ses énergies au-delà de ce que permet son objectif politique—ce qui le contraindra à l’abandonner. On voit ainsi comment l’usure de l’adversaire comprend la plupart des cas où le faible résiste au fort. » (Clausewitz, pp. 65-66)

15:35 Arrivée. Je découvre, via Twitter, que je ne suis pas le seul à être allé me promener pour lire aujourd’hui.

Je découvre aussi que plusieurs « arrestations préventives » ont eu lieu, peu avant que je me trouve sur l’île, et probablement pendant (dans Le Devoir et La Presse).

17:15 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

On sent physiquement le stress lié aux chances accrues de l’arbitraire policier.

Le Rapport de circulation immédiat 1 est aussi disponible.

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Classé dans Simon Labrecque

Rapport de circulation immédiat, 1

Par Simon Labrecque | Université de Victoria

Montréalsamedi le 9 juin 2012. — « Le samedi du Grand prix »

Départ : 14:00, Rosemont
Arrivée : 16:30, Rosemont

Objectifs :

  1. Aller y voir.
  2. Aller se faire voir.

Dans l’esprit d’une invitation militante à « aller en même temps au Grand Prix », j’entreprends en effet de :

  1. Mettre à l’épreuve la fluidité de la circulation contrôlée dans les transports en commun autour du lieu de « l’événement »; y relever lesdits contrôles; expérimenter les effets de la présence circulante.
  2. Intégrer un flux dirigé sans partager la direction; manifester ce non partage en y faisant autre chose—ici, lire et noter—, dont un titre cherchant à faire problème.

Attirail :

  1. Violence et civilité (Étienne Balibar, Éditions Galilée, Paris, 2010)
  2. Matériel de notation
  3. Titre de circulation/droit de passage
  4. À noter : aucun « carré rouge » épinglé, soit comme d’ordinaire

Feuille de route :

14:08 Circulation fluide dans l’autobus. Place assise.

« La cruauté n’est pas seulement une violence ‘extrême’, elle est une violence qui peut passer sans médiation de formes ultra-naturalistes et anonymes, semblant procéder de la force même des ‘choses’, dépersonnalisée dans ses sources comme dans ses objets, à des formes où l’intentionnalité devient paroxystique, voire se tourne contre ses propres auteurs ou ‘sujets’, et où la dimension suicidaire voisine étrangement avec la compulsion criminelle » (Balibar, p. 87)

14:13 Station Joliette. Un véhicule de police à l’extérieur.

14:16 Un total de quatre policiers (SPVM) sur les quais du métro.

« La logique de la société civile produit inévitablement une classe croissante d’individus qui ne sont pas simplement menacés de pauvreté, ou d’injustice, mais qui sont tout simplement ‘de trop’. C’est là le comble de l’irreprésentable, parfaitement réciproque : la société n’est plus représentable pour cette classe qui ne peut plus y voir la source de son existence; cette classe n’est plus représentable pour la société, qui ne sait littéralement plus qu’en faire. Elle doit donc disparaître… » (B. Ogilvie, cité par Balibar, p. 89)

14:20 Direction Angrignon. Trafic léger. Debout.

« Avec cette ‘pression fantastique de l’a-subjectivité’, nous sommes clairement aux antipodes de tout relation de pouvoir, telle que Foucault se proposait de la théoriser en insistant sur son caractère dynamique, potentiellement réversible. Nous sommes aussi en un lieu où—temporairement peut-être, mais toute la difficulté réside précisément dans l’indétermination de cette temporalité,  dans la durée sans fin prévisible de cette situation à la fois massive et critique, plus ou moins aisément cantonnée dans certaines régions de la planète—la revendication du droit à la politique est devenue dérisoire. » (Balibar, pp. 91-92)

14:27 Station Berri-UQAM. Un minimum de quatre policiers (SPVM) par quai. Au moins dix policiers à l’étage de la ligne orange. Près de la rondelle, une autre dizaine (dont officiers; chemises blanches et épaulettes), en plus d’agents de la STM (nombreux).

14:33 Extérieur. Rien à signaler. Sauf : « C’est plus ça la démocratie… », à l’entrée de la Grande Bibliothèque.

14:35 Intérieur. Superviseurs SPVM. Patrouilles. À mesure qu’on descend vers la ligne jaune, le nombre de policiers augmente. Une douzaine, plus un chien. « On avance, s’il vous plaît! »

14:39 Direction Longueuil. Presque personne sur les quais. Place assise.

14:45 Parc Jean Drapeau. Sortie accélérée. Une douzaine de policiers (SPVM), un chien, une douzaine d’agents (STM). Marche à l’extérieur. Peu de gens à la sortie. Promenade autour de la station.

14:50 Une foule semble quitter vers le métro. À la clarinette, « Get Back! » des Beatles.

14:54 Retour vers l’intérieur. Entrée légèrement ralentie. Au moins 200 personnes. Facilitation du passage par vérification préalable des titres de transport. Une vingtaine de policiers (SPVM). Voix forte répète : « On avance, on circule! » Principalement vers Montréal. Rubans orange pour orienter les gens sur les quais.

14:56 Direction Longueuil. Place assise. Une dizaine de policiers (SPVM) sur les quais. Un policier dans le wagon.

« Et de citer tous ces exemples de voisinage angoissant entre la jouissance et la brutalité qui nous sont désormais trop familiers, sans qu’il soit bien certain pour autant que nous en ayons exactement saisi la portée, ou que nous comprenions ce que signifier leur récurrence au cœur de la ‘civilisation’. » (Balibar, p. 94)

15:00 Station Longueuil/Université de Sherbrooke. Une trentaine de policiers dans la station, à divers étages. À noter : obligation de sortir (impossibilité de repartir dans l’autre sens sans payer). Café filtre, acheté au dépanneur, bu à une table.

15:07 Beaucoup de circulation de petits groupes de policiers (SPVM et Longueuil). Une policière passe : « …je suis contente de revenir sur le shift de jour, j’aime l’équipe… mais je suis rentrée dans la police pour faire de la police, pour faire du terrain tu sais… »

« Force est ici de constater aujourd’hui qu’après la chute du nazisme on s’est beaucoup trop précipité à affirmer que de tels excès ne pourraient surgir qu’une fois dans l’histoire de l’humanité, ou du moins qu’ayant une fois atteint leur paroxysme, ils ne pourraient plus se reproduire en raison de l’horreur qu’ils inspireraient (alors que sans doute cette horreur est infiniment voisine d’une fascination). » (Balibar, p. 96)

15:15 Des policiers mangent. Réflexion : Une station comme celle-ci, avec son campus, est essentiellement un centre d’achat, aujourd’hui patrouillé avec ce qui semble être une attention accrue. S’y sent-on alors plus en sécurité que d’ordinaire? Qui commettrait un méfait ici, aujourd’hui, un vol par exemple, sinon qui manquerait cruellement d’information (hors de la bulle médiatique), mais également de pensée tactique du moment—et ainsi, si « méfait » il y avait, ne serait-il pas d’autant plus effrayant, quoique rapidement détecté?

« Soumettre d’abord l’analyse du philosophique à la rigueur de la preuve, aux chaines de la conséquences, aux contraintes internes du système : articuler, premier signe de pertinence, en effet. Ne plus méconnaître ce que la philosophie voulait laisser tomber ou réduire, sous le nom d’effets, à son dehors ou à son dessous (effets ‘formels’ – ‘vêtements’ ou ‘voiles’ du discours – ‘institutionnels’, ‘politiques’, ‘pulsionnels’, etc.) : en opérant autrement, sans elle ou contre elle, interpréter la philosophie en effet. Déterminer la spécificité de l’après-coup philosophique – le retard, la représentation, la réaction, la réflexion qui rapportent la philosophie à ce qu’elle entend néanmoins nommer, constituer, s’approprier comme ses propres objets (autres ‘discours’, ‘savoirs’, ‘pratiques’, ‘histoires’ etc.) assignés à résidence régionale : délimiter la philosophie en effet. Ne plus prétendre à la neutralité transparente et arbitrale, tenir compte de l’efficace philosophique, et de ses armes, instruments et stratagèmes, intervenir de façon pratique et critique : faire travailler la philosophie en effet. L’effet en question ne se laisse donc plus dominer ici par ce que la philosophie arraisonne sous se nom : produit simplement second d’une cause première ou dernière, apparence dérivée ou inconsistante d’une essence. Il n’y a plus, soumis d’avance à la décision philosophique, un sens, voire une polysémie de l’effet. » (Présentation de la collection La philosophie en effet, Édition Galilée; troisième de couverture)

15:22 Portant visiblement l’habit, ou du moins la livrée (le noir) et le maintien (la pilosité), mais n’étant pas un de ces moines- (de ce type aujourd’hui recherché, je suppose), un certain stress se fait néanmoins sentir. Toujours regardé par les agents qui passent. Réflexion : ai-je du temps à perdre? Soit. Avec plaisir et diligence. Le risque serait de l’ordre de l’automatisation de la surveillance, qui pourrait présumer de l’habit pour croire y voir un moine. Interrogation silencieuse : n’est-il pas suspect de prendre son temps, précisément, ici et maintenant, et ce pour rien d’autre que cela et ceci—ces notes, ces mots? L’autre risque est probablement de type paranoïaque, en effet, soit d’y voir effectivement ce qui s’affiche explicitement : une traque consciente et affutée, monitoring perspicace et committed. Qu’en est-il effectivement? La préoccupation principale semble être d’enfin pouvoir quitter. La bière au bord de la piscine en banlieue, un si beau samedi, en soirée, en se félicitant très probablement de ne pas devoir être présent au centre-ville en armure et sous le stress imposé par une foule committed. S’il y a foule, ici, ou plutôt circulation assez fluide quoique constante, son intentionnalité—pour peu qu’elle en ait une qui soit le moindrement unitaire, justement—n’est évidemment pas antagonique, ni même attentive à l’ensemble, à l’atmosphère générale.

« Je me souviens toujours d’une conversation […] à Pontevedra en 1992 […] avec un philosophe de Zagreb […] : après qu’il nous eut expliqué que l’essence de la ‘philosophie croate’ était la résistance à l’impérialisme serbe, nous lui avions demandé de quelle façon se différenciait un Serbe d’un Croate. ‘Chacun sait ce qu’il est’, nous répondit-il. ‘Mais, objectâmes-nous, que faites-vous des (nombreux) enfants de couples ‘mixtes’, serbo-croates?’ ‘Ils doivent choisir.’ ‘Et s’ils ne le peuvent, ou ne le veulent?’, insistâmes-nous. ‘Alors ils ne sont rien.’ Nous aurions voulu lui rappeler quelques cas historiques dans lesquels ceux qui ‘ne sont rien’ ont le mauvais goût d’être là quand même, et ce qui leur était advenu. Mais à quoi bon? » (Balibar, p. 98, note 1)

15:30 Sortie à l’extérieur. Environ six policiers (SPVM et Longueuil).

15:38 Entrée et passage payant. Direction Berri-UQAM. Fouilles de sacs par des agents de la STM. Policiers (SPVM) sur les quais, plus trois ou quatre par wagon. Très peu de gens. Place assise.

« C’est justement le fonds commun des idéologies de la modernité incarné dans une représentation du progrès à laquelle le libéralisme donne son expression ‘dominante’ qui se trouve remis en question par certains des ‘évidences’ de la mondialisation actuelle (c’est-à-dire, tout à la fois, des nouveautés qu’elle produit, et des contradictions ou des violences très anciennes dont elle accroît la visibilité, en tant que régime nouveau de communication et de circulation des images). » (Balibar, p. 101)

15:44 Station Parc Jean Drapeau. Foule parsemée. Aperçu : un policier avec mégaphone, mais non utilisé. Une quinzaine de policiers sur les quais.

15:48 Station Berri-UQAM. Quais de la ligne jaune vides, ou presque. Ligne verte : quais pleins, en particulier vers Angrignon.

15:55 Direction Honoré-Beaugrand. Place debout.

« C’est précisément le fait de conférer une ‘signification universelle’ à la violence (au bout du compte la signification d’indiquer la ‘différentielle’ du temps historique lui-même) qui permet de poser par avance la convertibilité de la violence politique – au risque de dénier, de marginaliser et d’assigner comme un simple résidu ‘empirique’ toutes les formes de violence, si massives, si durables, si insupportables soient-elles, qui demeurent irréductibles à une telle universalisation. » (Balibar, p. 104)

16:06 Station Joliette. Toujours quatre policiers. Une dame parle aux deux qui sont à l’extérieur : « J’ai jamais vu ça, des policiers ici comme ça… »

17:30 Ces lignes écrites.

Principal enseignement pratique :

Impossible d’aller jusqu’à Longueuil et de revenir sans payer un passage à la société de transport de Longueuil. Je suggère de se contenter du Parc Jean-Drapeau.

Le Rapport de circulation immédiat 2 est aussi disponible.

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Classé dans Simon Labrecque

Montréal, au cœur des ténèbres

Traduction d’un article de Dave Kaufman, par Caroline Mangerel, Montréal

Mardi soir, juste avant minuit, j’ai été agressé par un policier. Aucun avertissement, aucune explication, mais un beau coup de matraque à l’arrière de la jambe.

J’étais sur le boulevard René-Lévesque. Je marchais vers l’ouest en m’éloignant de la zone de manifestation, près du coin de Sanguinet, en compagnie d’une autre personne. Journaliste pigiste l’un comme l’autre, nous avions observé les manifestations de la rue Sainte-Catherine pendant environ 90 minutes.

À un quart de la longueur du bloc, deux jeunes nous dépassent en courant. Dix secondes plus tard, nous entendons une voiture de police s’arrêter derrière nous. Deux policiers en sortent, brandissant des matraques. Présumant que les policiers se préparent à pourchasser les deux jeunes qui viennent de nous dépasser, nous nous poussons immédiatement vers le bord du trottoir. Erreur. Pour des raisons qui me sont toujours obscures, c’est sur nous qu’ils foncent.

« Bouge! Bouge! Bouge! »

Deux policiers, le gourdin au vent, se précipitent sur nous et nous ordonnent de courir, en continuant dans la même direction. Mon collègue détale jusqu’au bout du bloc et, une fois qu’il a traversé la rue, le policier le laisse tranquille. Le policier qui me court après me jette dans une camionnette stationnée. Je rebondis et file en direction de l’autre policier qui, après avoir pourchassé mon collègue, reste en place au coin de la rue.

Je sais, au moment où je cours vers lui, qu’il va me donner un coup de matraque. Je sens que je me précipite vers le passage à tabac.

Dès que j’arrive à sa hauteur, il me frappe au mollet. Je pousse un cri et galope de plus belle pour atteindre l’autre côté de la rue et sa relative sécurité. Puis, aussi vite qu’ils sont venus, ils disparaissent. Je n’ai vu ni numéro de matricule, ni nom, à peine un visage. Tout s’est passé très vite.

À d’autres moments de la soirée, quand nous observions les manifestations, nous nous sommes sentis beaucoup plus en danger qu’à ce moment-là. C’est une attaque injustifiée sur deux personnes innocentes en train de déambuler dans une rue complètement vide (à cette heure-là).

Voilà Montréal sous la loi 78.

Je ne suis pas étudiant. Je ne porte pas de carré rouge. Je ne suis pas en grève. Lorsque quatre voyous ont placé des bombes fumigènes dans le métro, tout l’appui du public au « Printemps érable » s’est évaporé. L’opinion publique a plongé et le mouvement a semblé sur le point de mourir à petit feu. Puis, le gouvernement provincial a ratifié une loi qui constitue sans doute une violation de plusieurs droits garantis par la Charte canadienne des droits et libertés, comme la liberté de parole et la liberté d’association.

Mardi après-midi, dans les rues de Montréal, plus de 100 000 personnes ont manifesté : professionnels, retraités, parents, immigrants et québécois « pure laine », anglophones et francophones. Cette marche pacifique est l’un des actes de désobéissance civile les plus considérables de l’histoire de notre pays.

La majorité du reste du Canada ne comprend pas qu’il s’agit maintenant d’une question de droits de base dans une démocratie, et c’est regrettable. Cette incompréhension vient notamment du fait que c’est généralement ceux qui font le plus de bruit qu’on entend le mieux.

Si une vitrine de banque brisée constitue une image de choix pour la télévision, elle ne dit néanmoins pas toute la vérité. En regardant certaines chaînes de nouvelles, on pourrait croire que des meutes d’étudiants sauvages sèment l’effroi d’un bout à l’autre de la ville. Or, je ne suis peut-être pas partout en même temps, mais d’après ce que j’ai pu constater, il s’agit plutôt d’une réaction hors de toutes proportions de la part du gouvernement à un exercice public de désobéissance civile.

La police n’est pas non plus en position avantageuse. Surmenés, sous-payés, les policiers doivent appliquer une loi qui ne peut que leur compliquer le travail et leur empoisonner la vie. Cela dit, il est important que chacun soit tenu responsable de ses actes. Pour paraphraser Rodney King, il est du devoir des uns comme des autres de trouver une façon de vivre ensemble.

Voilà justement le problème. Le mouvement a dégénéré et procède maintenant d’une logique du « nous contre eux », d’un côté comme de l’autre, ce qui laisse la porte ouverte à un prolongement de la discorde bien après la fin de ce conflit. Notre pays a toujours été reconnu comme tolérant et respectueux des différences, qu’elles soient culturelles, religieuses ou autres.

Le Québec comme le Canada doivent prendre du recul dans cette affaire. Il ne s’agit plus seulement d’une augmentation de 325 $ par an des frais de scolarité. Il s’agit maintenant des droits et des libertés fondamentaux qui définissent le Canada. La réaction du public à la loi 78 relève bel et bien de la démocratie en action.

C’est pourquoi les Canadiens devraient embrasser le Québec et sa cause plutôt que de lui tourner le dos.

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Classé dans Caroline Mangerel