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Le contre-ton apocalyptique du fantôme: une politique de la mémoire

Par Vincent Filteau, Montréal[1]

Fais en sorte que ta détresse devienne une délivrance, une clarté.

René Lapierre

La tradition des opprimés nous enseigne que l’« état d’exception » dans lequel nous vivons est devenu la règle. Nous devons parvenir à une conception de l’histoire qui rende compte de cette situation.

Walter Benjamin

east hastings cathedral

Cathédrale, East Hastings.

Une question cherche à se rendre vers nous : que peut le fantôme devant la fin? Et la portée de sa voix qu’on s’explique si mal, qui ne cesse de revenir comme des ombres tenaces de l’histoire : je me souviens de la fin. Nous étions tous là, à des temps séparés, mais tous présents quand même. Je me souviens : être sous la venue, au fond de cette venue comme une vague conjurée du temps. Dès que les restes d’un temps reviennent hanter les lieux à travers ma voix, je me trouve sous la venue du souvenir sans être dans son origine, comme on est sous l’eau sans jamais atteindre le fond. Il y a toujours quelque chose plus loin au fond de la venue et qui n’est pas une figure quelconque de l’origine, mais plutôt la chose murmurée d’une fin sortie de toute temporalité connue. Le fantôme est celui qui est condamné à voir : « Ce quelqu’un d’autre spectral nous regarde, nous nous sentons regardés par lui, hors de toute synchronie, avant-même et au-delà de tout regard de notre part, d’une antériorité (qui peut être de l’ordre d’une génération, de plus d’une génération), et une dissymétrie absolues.»[2] Je suis regardé par un secret d’apocalypse qui déborde du sentiment de la fin. Ce qui m’attend dans le regard du fantôme est une catastrophe qui m’est adressée dans l’impropre du don. J’ose le dire de cette manière un peu terrifiée : l’héritage du fantôme est un don de la catastrophe, un don du renversement. Du moment où le fantôme élève la voix, je suis perdu. C’est la condition même du ton de l’apocalypse : la parole y devient aveugle. Il y a donc dans la venue du fantôme un don de la noirceur. Il fait descendre avec lui l’obscurité qui fonde le bruit désespéré de toute voix écrite : « Dès qu’on ne sait plus qui parle ou qui écrit, le texte devient apocalyptique. »[3] La révélation qui surgit dans l’image du passé ou de l’avenir « passe en un éclair »[4] et c’est dans cet espace négatif de l’histoire que la parole du fantôme se situe.

Si l’apocalypse ne peut que révéler l’histoire, elle porte alors la lumière d’une exigence politique qui réunit la question de la catastrophe et la justice en tant que rapport à la communauté. Le ton apocalyptique fait un lien inespéré entre la persistance trouble du passé et la justice à venir à partir du fantôme de la voix. « La hauteur du ton est liée à la tension; elle a un lien au lien, à la tension plus ou moins stricte du lien. »[5] Il me semble que cette lumière aveuglante de la voix est précisément ce qui révèle ce lien du manque sur lequel repose toute communauté de parole. La catastrophe dit toujours : viens vers moi. Cette désolation à laquelle nul n’échappe fait aussi figure de dévoilement, de ce qui expose la parole au désastre de la pensée qui n’arrive plus à penser autrement que par l’imminence traversée de la fin. J’essaierai d’être clair sur cette question. C’est la catastrophe qui oblige le fantôme à revenir vers nous et à sous-entendre la raison de son retour : quelqu’un, en fait, ils sont plusieurs, tentent de conjurer la parole d’où je viens. Le fantôme, lui aussi, répond à la loi « du plus d’un », qui est tout sauf la loi du nombre, mais bien le « plus d’un » qui est le principe même de la hantise.

hamlet-ghost

Ghost
Mark me. […]
My hour is almost come,
When I to sulphurous and tormenting flames
Must render up myself.
— William Shakespeare, The Tragedy of Hamlet, Prince of Denmark, acte I, scène 5.

C’est de l’ordre du fait commun désormais : Fukuyama a fait dérailler le concept de fin de l’Histoire. Le contre-ton apocalyptique du fantôme a exposé de toute sa clarté la stratégie mystagogue de la pensée de Fukuyama. La parole spectrale sauvée temporairement de la conjuration a révélé que le « sujet du discours eschatologique peut avoir intérêt à renoncer à son intérêt, il peut renoncer à tout pour vous mettre encore sa mort sous les bras et vous faire hériter par avance de son cadavre, c’est-à-dire de son âme, espérant ainsi arriver à ses fins par la fin, à vous séduire sur-le-champ en vous promettant de garder votre garde durant votre absence »[6]. Il s’agit pour Fukuyama de conjurer l’héritage du marxisme, voire de le cadavériser, par le recours à une « rhétorique néo-évangélique » de la bonne nouvelle : ce qui vient à nous par cette grâce de l’Union soviétique enfin tombée est la possibilité de mettre un terme à l’historicité comme processus politique. Ce qui implique le retour d’une pensée mythique de l’Histoire qui cette fois envisage l’idéal démocrate-libéral de la régulation économique en tant que principe irréversible de la justice. « Théoriser, c’est terroriser » disait André Glucksman et les « nouveaux philosophes » qui ont prophétisé d’une certaine manière la mystagogie fukuyamienne. Or, ce projet évangéliste de conjuration du marxisme et de toute philosophie politique en général est un désaveu foncier d’une certaine « politique de la mémoire » proposée par Derrida dans Spectres de Marx et qui est inséparable d’une exigence de justice qui refuse les impératifs du programme de libéralisation totale du monde. Cette politique de la mémoire assume qu’aucune justice « ne paraît possible ou pensable sans le principe de quelque responsabilité, au-delà de tout présent vivant, dans ce qui disjointe le présent vivant, devant les fantômes de ceux qui ne sont pas encore nés ou qui sont déjà morts, victimes ou non des guerres, des violences politiques ou autres, des exterminations nationalistes, racistes, colonialistes, sexistes ou autres, des oppressions de l’impérialisme capitaliste ou de toutes les formes de totalitarisme »[7]. Pour Derrida, cette politique de la mémoire qui repose entre autres choses sur une négation de la pensée mythique en philosophie correspond à une manière d’assumer l’héritage de l’Aufklärung avec laquelle Kant « entreprend de démystifier le ton grand-seigneur »[8] des mystagogues de son temps. En effet, Spectres de Marx est également porté par une volonté de conjurer le ton faussement apocalyptique que développe Fukuyama dans La fin de l’Histoire et le dernier homme et qui ne se révèle être qu’un « pain d’apocalypse » malhonnête et ranci depuis plus de cinquante ans sur les pensées de la fin de la philosophie, la fin de l’homme et la fin de la culture. Cet empressement des mystagogues de notre temps à déclarer la mort du marxisme dissimule péniblement une inquiétude inapaisable à l’égard de la postérité du libéralisme économique et du fait que la fin de l’Histoire n’est peut-être que

la fin d’un certain concept de l’histoire. Voilà peut-être une de questions qu’il faudrait poser à ceux qui se contentent pas d’être en retard sur l’apocalypse et sur le train de la fin, si je puis dire, sans être essoufflés, mais trouvent le moyen de bomber encore le torse dans la bonne conscience du capitalisme, du libéralisme et des vertus de la démocratie parlementaire[9].


Notes

[1] Communication prononcée le 23 mars 2015 à la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie dans le cadre de l’atelier de discussion autour du livre D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie de Jacques Derrida, « L’apocalypse toujours-déjà », organisé par François Gagnon.

[2] Jacques Derrida, Spectres de Marx, Paris, Galilée, 1993, p. 27.

[3] Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique adopté naguère en philosophie, Paris, Galilée, 1983, p. 77.

[4] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », dans Œuvres III, trad. Maurice de Gandillac, Rainer Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2000, p. 430.

[5] Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique…, op. cit., p. 26.

[6] Ibid., p. 66-67

[7] Jacques Derrida, Spectres…, op. cit., p. 16

[8] Jacques Derrida, D’un ton apocalyptique…, op. cit., p. 64.

[9] Jacques Derrida, Spectres…, op. cit.,p. 38.

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