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Un ami de la maison

Par Julien Vallières, Montréal, le 19 août 2016

1209_5_doss2_mecc81diathecc80que2Au téléphone il me dit de passer toujours, mais qu’il doutait que je lui apporte quelque chose que le collectionneur, depuis cinquante ans, n’ait acquis. Il nous accueillit, Audrey et moi, un sourire sur ses lèvres fines où pointait l’ironie. Pas méchante, l’ironie. Je lui avais promis deux ou trois cents recueils de poésie, dont la moitié, je me disais, il pouvait n’avoir jamais vue. Lui qui croyait avoir tout vu, qui en possédait, facile, dix milles. Gaëtan nous demanda de déposer les boîtes par terre, dans l’entrée, et nous fit asseoir dans un petit fauteuil qu’on trouvait là. Depuis, l’aménagement des lieux a changé deux ou trois fois, le fauteuil n’y est plus. Il y avait trois boîtes, qu’il parcourut sans attendre. Je savais, lui ne pouvait pas savoir que mes livres provenaient de la bibliothèque d’un bibliophile au moins aussi fou que lui. Des mois auparavant j’avais acheté la majeure partie de la bibliothèque de Roland Houde, ancien professeur de philosophie, bibliomane déclaré. Quatorze mille livres environ. Le logement prenait des airs d’entrepôt. Tony s’en inquiétait : le plancher ne risquait-il pas de céder? Je devais élaguer, et vite. Houde aimait les curiosités, livres édités en région, à compte d’auteur. Des titres qui n’ont jamais franchi les ponts, encore moins orné les rayons des librairies du territoire de l’Île de Montréal. Sauf peut-être au Colisée. Gaëtan n’en revenait pas : près de la moitié lui était parfaitement inconnus. D’où est-ce que je venais? Il nous fit visiter, nous raconta, comme lui seul sait raconter, sa collection. Dorénavant, j’étais un ami de la maison. Je pouvais y retourner quand bon me semble. J’y revins, peu souvent. Une autre fois, un autre don de livres. Un soir de mascarade avec Laurie. Puis, par le biais de la Société des amis de Jacques Ferron, commençant deux automnes passés, j’y mis les pieds plus régulièrement.

Déjà que la culture, celle relevant du domaine muséal en particulier, les archives, ça ne rapporte pas gros. Les musées les plus gras crient famine. De son côté, Gaëtan n’a pas l’âme d’un administrateur; ses projets n’ont pas l’heur de répondre aux exigences des subventionnaires. Tant bien que mal il surnage, tantôt, payant de sa poche, tantôt aidé par un groupe de bénévoles qui donne certains jours dans le militantisme. Le musée a ses anarchistes en résidence. L’existence de la Médiathèque littéraire Gaëtan-Dostie fut toujours précaire; aujourd’hui, c’est pis que cela : elle est menacée de fermeture. Je ne sais pas bien ce que nous pouvons faire pour l’éviter. Depuis ce matin, on nous dit que quelques personnes ont écrit à la commission scolaire, aux ministères concernés, aux élus. Il y a ça. Souhaitons que de telles démarches quelque chose advienne.

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Boucles II (archives franginales)

Par Robert Hébert

quand! comment!

rien n’interdit de penser

le désert américain et l’hinterland de l’Europe

frange d’une enclave, l’écume

violence-alpha, nations-Léviathans

l’énigme d’un ornement

tierce-culture démultipliant les tiers inclus

chatoiement de glottes

aux incalculables festivals

jogging non-euclidien à Montréal

le corps seul

témoigne

 

 

quand! comment!

entre le trop oral et le mal écrit

rien n’interdit de penser

l’espace à chaud d’un collège

la froide topologie universitaire

diamaîtriser l’inaccompli, rayonner librement

inquiétude-oméga

chercheur et témoin, tu t’exposes

bienvenue à tous

qui ne risque rien n’a pas la consolation

de sa propre

béance

 

 

quand! comment!

cette lumière

interférences, interférez

chameau sera devenu lion combatif

rien n’interdit de penser

l’enfant créateur de son ultime frange

le jeu hors-jeu, hors-placebo

nuages humanoïdes avec horloges à quartz

éros fonde connaissance

jusqu’à l’éblouissant burn-in

seul l’amour

demeure

 

« Boucles II », texte qui devait clore L’homme habite aussi les franges, Montréal, Liber, 2003 : retiré par l’éditeur avec l’accord de l’auteur…

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« L’auteur le plus pieux qu’on puisse trouver en ville »

Critique de La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, de Yohann Rose, defigauvreau.wordpress.com, 2015.

Par Simon Labrecque

Pendant que nous nous abreuvons de l’image d’un Claude Gauvreau donnant son suicide en spectacle aux passants de la rue Saint-Denis, la réalité serait moins romantique : le bonhomme habitait un appartement minuscule et faisait des haltères sur un toit goudronné en plein mois de juillet. C’est certain qu’une insolation suivie d’une perte d’équilibre, c’est moins poétique que le saut de l’ange.

Maxime Catellier, « Louis Geoffroy, à tombeau ouvert », Le Devoir, 30 avril 2016.

[A]u Québec nous sommes très particuliers à ce sujet. Claude Gauvreau, avant de se suicider dans sa chambre pleine de marde de la rue St-Denis, mangeait des saucisses à hot-dogs depuis 6 mois, qu’aujourd’hui il serve à enrichir la place des Arts, c’est un compte à régler. L’entreprise Jean-Pierre Ronfard est la plus sale et la plus douteuse qu’il m’ait été donné de voir depuis longtemps.

Denis Vanier, postface aux Poèmes de Gilles Groulx, 1973.

Gauvreau livreComment rencontre-t-on Claude Gauvreau? Où et quand approche-t-on « Gauvreau » (tout court mais entre guillemets), le poète-auteur dramatique, scribe de l’exploréen, chantre-théoricien de l’Automatisme, et toute la mythologie qui l’entoure (paraphrasant Artaud sur Van Gogh : Gauvreau, suicidé de la société), par devant comme par derrière, depuis sa mort par défenestration réputée volontaire, sa chute d’un faîte rue Saint-Denis à Montréal, le 7 juillet 1971? Il y a les conseils de lecture – ceux de Chloé Sainte-Marie, par exemple, qui énonçait tout récemment que « toute la liberté du monde se trouve dans les poèmes de Claude Gauvreau ». Il y a aussi les films de Jean-Claude Labrecque à l’ONF : La nuit de la poésie 27 mars 1970, tout d’abord, événement organisé pour les caméras, puis Claude Gauvreau – poète, réalisé en 1974, où on entend Gauvreau dire, peu avant sa mort, que Gérald Godin n’est pas un dégonflé et que son contrat de publication avec Parti pris sera honoré en temps et lieu. Le centre de gravité, le cœur pesant de cette sombre galaxie gauvrienne ou gauvréenne est toutefois et sans aucun doute ce lourd monolithe rouge des Œuvres créatrices complètes, publié par les éditions Parti pris en mars 1977 au risque de leur propre survie financière, alors qu’une faction du « parti-prisme » se rapprochait du pouvoir avec l’élection du Parti québécois. Ce livre serait le véritable « Gibraltar des lettres québécoises », selon la belle expression de Godin récemment reprise par Yohann Rose.

Je ne sais plus si j’ai rencontré « Gauvreau » à l’école secondaire – dans un cours de français ou d’art dramatique, ou peut-être un cours d’arts plastiques sur le Refus global –, ou bien au cégep, dans un cours de littérature ou au détour des coulisses du théâtre étudiant. J’ai cependant un souvenir clair de Guillaume Cyr nous offrant une mémorable mise en bouche de l’ode au clitoris d’Yvirnig ouvrant Les oranges sont vertes, avenue Myrand, lors d’une soirée festive dans un demi sous-sol. Je me souviens d’avoir alors lié de manière définitive, pour moi, Cyr qui empoigne le volumineux bouquin rouge à la force de Mycroft Mixeudeim dans La charge de l’orignal épormyable. Je sais par ailleurs que j’ai traîné Beauté baroque pendant plusieurs semaines un an plus tard, à l’université, risquant même un « objet dramatique » de mon cru resté confidentiel : Borduas assassiné, avec Glaüde Cauvreau et Maston Giron dans une guerre civile artistique provoquant des suicides animaliers et des unes comme « Avec un ciel si bas qu’un canard s’est pendu » et « Les hérissons courent à leur perte en se frappant le nez contre le mur ». La copie du « roman moniste » écrit à la mémoire de Muriel Guilbault était cependant la réédition de 1992 publié par l’Hexagone : le roman seul, à part. Je ne sais plus quand je me suis procuré mon exemplaire du « Gauvreau », somme unique et pesante des Œuvres créatrices complètes, sans commentaire ni note, éternellement brute. Quoi qu’il en soit, la brique habite ma bibliothèque et je tourne parfois autour, curieux, sans toutefois jamais y plonger vraiment, c’est-à-dire sans autre but que la plongée bouleversante, métanoïaque. Choisir de ne pas trop se laisser happer… Je ne dirai pas que j’ai lu Gauvreau, ou « Gauvreau », ou le « Gauvreau » (seul mot sur la brique rouge), même si j’ai parcouru plusieurs pages. Je ne le dirai surtout pas depuis que j’ai rencontré les écrits de Rose, qui insiste pour dire qu’on ne lit jamais Gauvreau : on peut seulement l’interpréter.

Outre la poésie réunie sous le titre Le Smog de Smaragdine, deux écrits de Yohann Rose se retrouvent sur le site internet. D’une part, on y trouve un long texte intitulé La Bonne nouvelle de Claude Gauvreau (sur lui le salut et la paix). Cinq petits traités d’herménautique, publié le 23 février 2015. D’autre part, on y retrouve un court texte intitulé Le Défi « Gauvreau ». Le procès éditorial ou la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ : un mémoire pour l’oubli en forme d’écran paranoïaque : un silence-manifeste. Précis de dépense improductive, tome I, publié sur internet le 17 février 2015. Ce dernier titre est proprement formidable, une immense promesse de pensée faite au lectorat curieux!

Une recherche sommaire permet d’établir que ce dernier texte est la brève présentation du mémoire de maîtrise de Rose, complété à l’Université de Montréal, publié à compte d’auteur et déposé aux Archives et à la Bibliothèque nationales en 2007. Avec La Bonne nouvelle, Rose revient donc à Gauvreau après quasiment une décennie. Il y revient, ou lui revient, s’il l’a jamais quitté, car la densité et l’aisance du texte suggèrent plutôt que la fréquentation assidue de l’œuvre – des Œuvres créatrices complètes, les Occ dans leur ensemble, mais surtout des vingt-six « objets dramatiques » qui les ouvrent, Les entrailles (1944-1946) – n’a jamais cessé. Après avoir traversé La Bonne nouvelle, en tous les cas, on désire ardemment qu’une maison d’édition contemporaine trouve l’audace, le courage et l’intelligence de publier Le Défi « Gauvreau », aujourd’hui introuvable. On souhaite également que Rose écrive le deuxième tome de son Précis de dépense improductive.

Gauvreau page liminaireQu’en est-il de cette « Bonne nouvelle » de « Gauvreau »? On peut s’en faire une idée rapide par les titres des « cinq petits traités » qui suivent la préface où Rose explicite les transformations qu’a nourri en lui sa pratique interprétative. Ces titres sont autant de qualificatifs à déplier : 1/Universel ou Uni-vers-celle…, 2/Matriciel, 3/Prophétique, 4/Capital et 5/Étranger. Ces titres ne sont évidemment que des signes à approcher, à ruminer comme dirait Nietzsche. L’interprétation de Rose est effectivement patiente, minutieuse, détaillée, traversée de fulgurances, d’intensifications, de lignes de fuite ou d’ouvertures qui en font une contribution majeure aux « études gauvréennes », devenues quelque peu répétitives depuis l’interprétation iconoclaste et déterminante de Jacques Marchand dans Claude Gauvreau, poète et mythocrate, publié deux ans après les Occ et la naissance de Rose lui-même (qui, en retournant au « Gauvreau », retourne donc à l’origine, à sa propre naissance et à la possibilité que naisse aussi un peuple entier)[1].

Le véritable art d’interpréter que l’œuvre occidienne requiert ou autorise, selon Rose, est « une approche nautique de l’herméneutique : une herménautique ». Il faut s’y plonger pour renaître. Après avoir cité un énoncé remarquable de Peter Sloterdijk dans Colère et temps, selon qui « [ê]tre souverain, c’est choisir par quoi l’on se laisse submerger », Rose écrit en effet :

Quiconque plonge en cette œuvre [de Gauvreau] n’y découvrira que ce que ces [sic] sens sont en mesure d’embrasser. Chacun, au final, s’y révèle à soi-même et c’est ici, je crois, le sens qu’il faille attribuer aux « valeurs prophétiques » qui « trouvent leur accomplissement » dans et par l’effort d’interprétation surrationnelle de ces herménautes. Néologisme qui cherche ici à désigner ces herméneutes submergés qui luttent avec la nature du texte, avec la pensée de l’auteur qui déferle en eux tel un redoutable déluge, une effrayante nautomachie de l’esprit. Une traversée des eaux matricielles qui mène inéluctablement vers l’assomption de mon identité profonde, auriculaire, vers la découverte de nouvelles terres qui sont retour à l’origine, orient de l’être.

Cette évocation de l’orient n’est pas isolée dans La Bonne nouvelle. Il s’agit plutôt du motif qui traverse le texte, qui en constitue la trame principale, voire le (ou la) geste mémorable. Par exemple, l’interprétation de Rose est explicitement midrashique, selon une catégorie du judaïsme qu’il mobilise en conjonction avec des catégories et notions musulmanes et chrétiennes qui rappellent la metanoia des philosophes Grecs, cette transformation de soi suite à ou par l’expérience ouvrante d’un rapport au Dehors, parfois dénommé Dieu. C’est l’une des contributions principales de Rose que de traverser, par et avec « Gauvreau », d’inattendues sources religieuses, surtout gnostiques (et surtout la gnose islamique, dont Rûmî, poète persan mystique proche du soufisme), ainsi qu’un corpus extrait de la sociologie et de la philosophie comparatistes des religions ou des piétés (dont Henry Corbin, traducteur, commentateur et passeur de l’islam iranien et des sources zoroastriennes des principaux monothéismes). Dans le contexte politique actuel, au Québec, cette fréquentation décomplexée et curieuse des traditions « gnostiques » liées au judaïsme, au christianisme et à l’islam est inspirante, rafraichissante, et paraît même nécessaire. Surtout, elle entre harmonieusement en résonance avec les textes de « Gauvreau » d’une manière qui semble naturelle, immanente. Le rapprochement herménautique n’est pas forcé, il coule de source, c’est-à-dire de l’œuvre elle-même, des Occ qui cherchent à recommencer ou refonder l’Occident.

Ce portrait de Gauvreau en guide gnostique mérite lui-même d’être interprété, travaillé. Pour ma part, à la lumière de quelques recherches récentes, je tenterais d’abord de penser les rapports entre la gnose ou le gnosticisme et ce que l’on nomme la modernité politique, réputée séculière, sinon laïque. Je le ferais à partir du rapprochement, voire de l’identification tentée par Eric Voegelin entre ces termes, depuis ses conférences de 1952 publiées sous le titre The New Science of Politics, récemment traduites en français, jusqu’à son travail inachevé sur le cinquième volume de Order and History, en passant par la conférence allemande Science, politique et gnose. La gnose, pour Voegelin, est fermeture plutôt qu’ouverture : elle est le nom d’une prétention à détenir ou à posséder le savoir (gnosis) du divin ou de ce qui transcende (alors que l’agnostique, c’est bien connu, ne sait pas). Elle se distingue ainsi principalement de la pratique de la philosophie comme désir aimant (philia) d’approcher la sagesse (sophia) infiniment, sans espoir de capture. Pour Voegelin, la modernité politique est fondamentalement gnostique dans sa prétention au savoir objectif de l’ordre de l’histoire elle-même. Depuis Joachim de Flore, « l’immanentisation de l’eschaton », le passage de la fin de l’Histoire dans l’histoire humaine serait le lot de l’Occident et la source de ses principaux maux, justifiant tout au nom du Dernier Jour approchant, mais sans cesse reporté – toujours, il faut « encore un dernier effort ».

Voegelin n’est pas le seul à avoir travaillé la gnose. En amont, il hérite de plusieurs études comparatistes, dont celles de Hans Jonas. En aval, le concept se dissémine dans plusieurs réseaux, dont celui des études littéraires québécoises. Ainsi, en février 2012, le chercheur en littérature Filippo Palumbo a publié dans Trahir une cartographie conceptuelle des études sur la gnose, « Le problème du gnosticisme », où il propose une généalogie des différentes manières de poser et d’étudier ce rapport singulier à l’expérience du divin (dont une méthode structuraliste, par repérage d’« invariants », et une méthode « génétique », par identification du mode de production du gnosticisme, toutes deux critiquées parce qu’elles « détruisent » leur objet). Palumbo a d’ailleurs complété une thèse de doctorat au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal en 2010, sous la direction du professeur Gilles Dupuis, intitulée Hubert Aquin et la gnose. Il a ensuite publié un livre chez VLB éditeur en 2012 sous le titre Saga Gnostica. Hubert Aquin et le patriote errant. Remarquons au passage que le mémoire de Rose, Le Défi « Gauvreau », dirigé par le professeur Terry Cochran, a été complété dans le même département mais qu’il n’est pas cité dans la thèse de Palumbo.

Dans La Bonne nouvelle, en tous les cas, Rose écrit que Gauvreau est « l’auteur le plus pieux (Hassid) qu’on puisse trouver en ville. L’étude de son œuvre correspond à une immersion psychique dans le bain rituel d’une recherche qui s’apparente à cette approche virevoltante du texte sacré des anciens Hébreux. » C’est précisément parce qu’il est anticlérical, qu’il s’érige contre la religion instituée, que Gauvreau est « spirituel » ou mystique, voire « antique » ou classique. Il est une force de désordre, un mouvement vers la vérité. Les Occ appellent ainsi une rumination infinie, une ascèse – il faut s’y mettre, mais on en ressortira changé, individuellement. Ce que Rose appelle « la naissance d’un peuple sous la pierre tombale des Occ », cependant, n’est-ce pas le désir absolument moderne de Gauvreau de voir se réaliser dans ce monde, dans cette province ou ce pays incertain, une révolution collective de la sensibilité à partir de ses propres approches du Dehors dont la brique rouge préserverait les traces pour nous et pour toujours? Et si, comme le laisse entendre le titre du mémoire de Rose, ce peuple n’était pas manquant – comme on le raconte souvent et peut-être trop rapidement, ici et ailleurs pour pratiquement tous les peuples –, mais était effectivement en 1977, sous le cénotaphe des Occ, faisant (incidemment ou essentiellement) couler du même coup les éditions Parti pris (placenta collectif), le « parti-prisme », sinon le Parti québécois dès son accession au pouvoir? Ce livre rouge pèse assurément de sa présence incystante dans plusieurs bibliothèques du pays depuis sa sortie, tel un appel inouï au revirement, à l’ouverture radicale, une menace perpétuelle d’être-ouvert-par plutôt qu’une invitation polie et joviale à s’ouvrir-à. Doit-on pieusement regretter que la réimpression des Occ par l’Hexagone montre en couverture le visage de Gauvreau, plutôt que son nom, la lettre? Pour suivre ces pistes noueuses, il nous faut rapidement une édition du Défi « Gauvreau » sous forme de livre – nécessité qui n’est pas personnelle, bien entendu, mais collective.


Note

[1] Voir la recension conjointe de Claude Gauvreau, poète et mythocrate (VLB éditeur, 1979) de Jacques Marchand et de Claude Gauvreau Le Cygne (PUQ/Noroît, 1978) de Janou Saint-Denis, publiée par Paul Lefebvre dans Jeu : revue de théâtre, no 13, automne 1979, pp. 151-153 (PDF).

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Prologue aux nouvelles clameurs

Par Robert M. Hébert | texte d’abord publié sur le site web de l’Onoups en avril 2014

Le 6 et 7 septembre 2013 a eu lieu à l’Institut-Goethe de Montréal un déambulatoire réunissant le théâtre et l’installation vidéo : « Berlin appelle » créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière. Avec Catherine de Léan et Marc Fortier au piano sur des textes de Daniel, Évelyne et moi-même. Voici entre autres le Prologue qui fut joué-récité par Catherine de Léan.

« Frère Jacques, frère Jacques, dormez-vous? »

Comptine, thème de la marche funèbre de Gus Mahler,
Symphonie no 1, troisième mouvement.

 

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Crédit photo © Marie-Hélène Tremblay, tirée de « Berlin appelle : La ville est une scène » par Lucie Renaud, Jeu : revue de théâtre

Au commencement, la terre était tohu et bohu,
tohu-bohu.
L’esprit du Ptérodactylus planait sur les ténèbres,
sur la soupe primitive
et les eaux de l’inconscience.
Le Ptérodactylus créa l’homme à son image,
et lui prêta l’usage de la parole…
L’Homme se mit à parler, à projeter des blocs de sons,
à s’adresser au ciel.
Grande énigme que l’air de ses deux poumons
traversant une bouche, la sienne.

 

Entre jours et nuits, une poussière d’étoiles avait composé
la pierre, le bois, la délicate cire,
le papyrus, les peaux animales.
Tant de supports-surfaces.
Et la main de l’homme traça enfin les lettres de l’alphabet.
Sidérante naissance de l’Homo scribens.

 

Nous, Ubiquistes du millénaire,
ubiquistes sans cloison,
nous aimons la première lettre A.
Ah! plaisirs, jouissances et douleurs partout,
l’admiration…, le chagrin…, l’impatience…, la surprise…,
ah! perplexité,
Ha! ha! mise en garde. Achtung!
A, l’écho des affects qui font tourner le sang.
L’ABC-daire résumerait la grande aventure de l’homme
avec tous ses accidents de parcours.

 

Im Anfang war die Tat.
Au commencement était l’action.
Finie la grisaille des théories, le papier,
la bibliothèque, les grognement d’un chien,
Faust découvre l’action mais il doit faire un pacte
avec un Méphisto fêlé.

 

Au commencement fut la langue du IIIe Reich,
celle qui a déformé, perverti les mots, euphémisé,
celle qui a « pris soin » (betreuen) des nuisibles et indésirables
en les accompagnant jusqu’à leur destruction…
Puis un jour, des décombres,
malgré tous les coincements de tous les murs,
surgit un Joseph Beuys.
aouou! le compagnon coyote
et qui? une Nina Hagen punkette.

 

Au commencement il n’y a rien du Tout à venir.
Il y a la nuit des temps, le sexe,
une guerre mondiale, l’action déjà là.
Une folie historique précède chaque naissance
et le fœtus entend.

 

Au commencement il y a des points de départ,
un littoral, la rumeur des rêves,
les chances d’une aventure dans un monde indéterminé,
le suspens océanique.
Puis l’embouchure d’un fleuve,
Amerika, Amerika!

 

À la fin demeurera le catalogue de toutes les mémoires,
suppliques passées,
axes d’actions à venir, prévisibles.
La terre ne sera pas moins tohu et bohu,
tohu-bohu,
soupe autrement primitive.

 

Dans un univers où la poussière d’étoiles n’aurait composé
aucun être de conscience,
la philosophie ne s’enseignerait pas :
il faut un soleil spécial,
des hommes et des femmes,
une blessure de sang, une lésion d’humanité
pour que le philosophe interroge
tout ce qui arrive, alles was der Fall ist.
Ah!.. mais on n’interroge qu’avec le langage, mes amis :
arêtes, cendres de livres
enfoncées dans l’œsophage.

 

Mesdames et Messieurs,
meine Damen und Herren,
entrez dans le labyrinthe du Goethe-Institut.
C’est le clapotis,
l’étrange clameur des Ubiquistes;
l’ubiquité est une vertu supérieure de tourisme.
À chacun le clou de sa soirée,
la création de ses quelques lueurs aux fenêtres…
ce seront les clusters de Berlin
ou de Montréal sur la Main.

 

Nouvelles images, nouvelles énigmes ou variables,
une petite avancée parmi les corps,
des corps
sans papiers d’identité,
le parc des fictions.

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Écosophie d’un bye bye, par Monsieur Rhésus, votre facteur de vérité

Par Robert Hébert

« Ce qui est mort ne tombe pas hors du monde. S’il y reste, c’est donc qu’il s’y transforme et s’y résout en ses éléments propres. Or, ces éléments se transforment à leur tour et ne murmurent rien. »

Marcus Aurelius, VIII, 18

Au catalogue des trivialités
on décime des populations entières
on abandonne des millions de cadavres au Congo
minerais maudits dans les gencives
Bataclan, cauchemar extra-musical
après d’autres mégapoles en sang
vingt-sept homicides par jour aux États-uniques
multiplié par six au Brésil
Tupi or not Tupi?
on oublie les osselets dans la gorge
quelques nuits de salive, cyprine et sperme compenseront
on copule, Journée mondiale de l’orgasme
piscines de lait à l’horizon

 

dizaines d’espèces animales disparues, en voie d’extinction
on découvre moult inexistants, démons et merveilles
titis de Milton, éponge carnivore
grenouille costaricaine sosie de Kermit
dendrogramma enigmatica
beautés photogéniques
tout ressurgit de notre abîme d’ignorance
on prophétise sur quelques degrés Celsius
Indifférente, la terre muette procédera, selon
zéro-failles, métamorphoses et tutti quanti
« elle » se fout d’être sauvée par des superego
croûte continentale, fonds marins
la terre est ton cerveau de mémoire stellaire
fissile, recyclable comme papier, putrescent
elle avale sans jamais rien avaliser
te rend à l’incandescence de tes responsabilités
tout nu

 

loi de l’ensevelissement
on découvre une cité antique dans le delta du Nil
on exhume des trésors étrusques
Village des tanneries lui-même écorché, détruit et vroum
si lointaines cavités
apparaît une salamandre géante de Chine
bicentenaire, indifférente aux feux de l’événement
née à la bataille de Waterloo
souvenirs de Fabrice dans La Chartreuse de Parme
1839, année où sont pendus douze Patriotes
légende d’un peuple-salamandre
peau visqueuse, couinements, reliquats d’empires
on a voté pour un Party Libéral de médecins charcuteurs
tradition des vaincus à l’inconscient cadastré, clivés
grosses larmes pour les amphibiens
experts en amphibologie

 

le Dieu mono-fantoche est le mensonge le plus dangereux
peuple élu, histoires de salut, no logo
Tsahal massacre démesurément, superbement
les rabbins pointent leur Torah
cardinaux mâles trônent dans une architecture de vide
djihadistes haïssent à mort, même les ruines
réfugiés coincés entre les vagues de la Méditerranée
et des murs de pays chrétiens
les rats-taupes nus émigreront au Moyen-Orient
nos héros de survivance
ce qui est mortifère ne passe pas hors du monde
mages, amuseurs publics, humanistes, philosophe de service
monnayent, turbinent au genre apocalypse
encore du sens à venir
ah! ma parole, utopissez

 

cosmos, ton esprit libre
au trou noir qui avale une étoile-gibier
escargots nains fantômes dans une grotte de Croatie
totum simul
la terre ne connaît pas de déchets ni le mot détritus
que du détriment humain s’agglutinant aux medias
l’escalade réflexive des artefacts
mais cela est aussi le seul monde
que fera surgir la lumière de chaque matin
hormis la sinistrose?
rester lucide
envers, avec ce qui existe

 

tu cherches la vérité
un nuage de probabilités de mots granulaires
discours second, dérivé, baveux, off-shore
analyses passées de date
les binômes se métamorphoseront encore
fais bouger les lignes du jugement
haute exigence, feu au cul
Monsieur Rhésus écrit avec son sang
celui qui coule dans les veines de tous et toutes
lape l’écume des statistiques et de la poésie
vis ce que tu enseignes
puis tu disparaîtras
glyphes, turbulences, signes, générosité
comme sur une toile de Tobey
le bord de décembre

cameraman3

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Nelligan’s Fate after Finnegan’s Wake et vice-versa

(A wrench in progress/ Clé anglaise au travail)

Par Robert M. Hébert

À Cecilia Sullivan et Jacob Hebert, encanteur (auctioneer)
enterrés au vieux cimetière de Shédiac, N.-B.

Here comes everybody

Ici tout le monde entre
Auberge aux miroirs infinis
Bar ouvert aux glottes, sans peine
Hod, cement and edifices revampés
Qui dort ne dînera pas au repas eucharistique des langues
C’est l’étrange clameur des Ubiquistes
le clapotis du Vaisseau d’or, les clusters de Berlin ou Dublin
Mutatis mutandis, muons-nous les uns les autres
La tête dans les nuages, sky is the limit
Dublin sur le 53e parallèle
plus haut que le cratère de Manicouagan, « l’œil du Québec »
parfois de la neige et de la grêle
Heinz cans everywhere
mais l’affaire n’est jamais ketchup, mes amis
Peaufinons donc Finnegan again

 

Pour toi, Jean sur le go, pilote de brousse
et grand marcheur des Amériques
Homo canadensis erectus
Pour vous fleurs de dédale, Nathalys et Lotte
au charmant knacklaut, amoureuses du petit rêveur Léolo
Home cured emigrants
Pour toi, Marco la Couenne
ophtalmologue et Juif athée au pays des aveugles
Hush! Caution! Echoland!
Contre les hallucinations, du calme
échographiez d’abord vos terreurs et vos préjugés
Hostages and Co, Engineers, Pierre s’exclame
auto-cobaye et ingénieur
bidouilleur de sons nouveaux
Haunting crevices of Eros, Phanie sourit
Que le feu le plus intense s’empare de nos entrailles
de nos cœurs et nos cerveaux

 

Enfin pour toi Julien, inquiet et candide
étudiant de vérités philosophiques
qui joue aux dominos avec les clones de Wittgenstein
au royaume insulaire du nonsense
Hegel’s churned excrescences
Heidegger en chansons, extra!
Dogmes hautains et croyances aux enchères
Hardest crux ever
À vendre, toute vérité se vend, s’achète, se négocie et s’use
Qui dit mieux? Who will raise the stakes?
Qui va hausser le creux des ébats?

 

Time-outre

Nouveaux T-shirts alphabet
abcdefghijklm NO PQ rstuvwxyz
Bouvard et Pécuchet recopiaient les archives
Buvard et PQ trébuchent, s’effacent, trépassent
mais sans q pas de Queneau, Québec, quark ou queen
History, climate and entertainment
hochet des cauchemars qui ennuient
« ah! comme la neige a neigé »
spasmes au show-business permanent
pauvres rires, da capo
P. and Q., the peach of all piedom, the quest of all quicks
peur de la question vive
paix par le quantum ou le quant-à-soi
Have we cherished such expectations?
Peequeens ourselves, les beaux cornichons dans la saumure
a mari usque ad mare

 

How comes ever a body

Entendez jouir chacun de tous les corps, oui
TNT de aaah!… jusqu’à zzzz
Nous Ubiquistes du millénaire, Ubiquistes sans cloison
nous aimons toutes les lettres de l’abécédaire
highly charged with electronic meanings
Zarathoustra dansant sur un air de zydeco dans les bayous
et tralala à l’ombre d’un urubu
transportant un serpent mocassin
ZUP et ZEC, les priorités a priori conforts hétérogènes ou forêts érogènes?
L’air est plein de moustiques et les maringouins de sang
zeugma

 

J’ai erré à Dublin au siècle dernier
de la bibliothèques du Trinity College
aux quais le long de la Liffey, fleuve rêvé
Heroticisms, catastrophes and eccentricities
À toi le barman qui m’a parlé du roi Heber
From the butts of Heber and Heremon, nolens volens
brood our pansies
couve nos pensées, broie le noir de nos violettes cuculées
À toi Louis Wolfson, étudiant de langues schizo
rivé aux franco-ondes courtes de Radio-Canada
photo avec walkman à Montréal
t’aurais-je donc croisé un jour?
À chacun son yiddish
À la belle Acadienne de la poissonnerie Waldman
qui chantait « in the buginning was my upheaval »
sur un air de Tom Waits
Homards cuits dans les eaux d’un tintamarre
et merci à tous les anonymes H. C. Earwickwed qui travaillent
avec leurs deux marteaux, enclumes, étriers

 

Happinest childher everwere

Ici tout le monde engendre
Vivre-ensemble, mission accomplie
Tête dans les nuages, en semblant dionysiaque
Habituals conspicuously emergent
Aux rejetons virtuels de David Nelligan et Émilie-Amanda Hudon
les folleries de Ducharme alias Roch Plante
insecte apache à l’ombre d’un prix Nobel
Finnelligans, Funnelliguns, réveillez-vous!
Canon et cheminée à cracher le feu de vos résonances
hop! les cerfs-volants évoluent
« Hénaurme » cyber-écologie
Sphinx assassin? pharynx rédempteur
Télé-amitiés entre toutes les langues, tanguons
l’empire assommant-assumé de l’équivoque, du nez qui voque
puis Phonelligone
with the wind

 

Note

BloomplaqueÉcrit à l’occasion d’un évènement intitulé « La tête dans les nuages » sur la performativité du vivre-ensemble. Texte non lu, publié ici en ce jour du Bloomsday, 110 après la journée à Dublin de Leopold Bloom et Stephen Dedalus. Ce texte s’ajoute aux monologues écrits pour le déambulatoire « Berlin appelle » créé par Daniel Brière et Évelyne de la Chenelière au Goethe-Institut, les 6 et 7 septembre 2013. On peut lire le « Prologue aux nouvelles clameurs » sur le site web de l’Onoups.

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Contaminations – sur la poésie de Sébastien B Gagnon

Critique de Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, de Sébastien B Gagnon, Montréal, Éditions Rodrigol, 2012, 55 pages.

Par René Lemieux, Université du Québec à Montréal | aussi disponible en format pdf

Eh bien, je risquerai d’abord, avant de commencer, deux propositions. Elles paraîtront, elles aussi, incompossibles. Non seulement contradictoires en elles-mêmes, cette fois, mais contradictoires entre elles. […] 1. On ne parle jamais qu’une seule langue. 2. On ne parle jamais une seule langue.

Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, 1996, p. 21.

La poésie a parfois des allures de quarantaine, comme si le poète avait voulu isoler la langue et la purifier afin d’en raffiner le sens. Un peu comme pour une scène de crime – mais l’écriture n’a-t-elle pas toujours quelque chose de la scène de crime? –, le poète en expert viendrait isoler les éléments du langage pour en immuniser quelque chose comme une idée. Pour continuer dans le médico-légal, il s’agirait de protéger et de préserver, mais aussi de confiner et de limiter l’accès au langage, et ce, afin de ne pas laisser cette scène qui se met au jour se faire contaminer – au risque d’entacher la preuve à présenter devant le Tribunal.

Un petit recueil de poésie vient d’être publié aux éditions Rodrigol, qui, je pense, apporte beaucoup à la langue française au Québec, à cause et malgré son titre, Disgust and Revolt Poems mostly written in English by an indépendantiste, qui déjà laisse le français contaminer l’anglais, et le poète francophone se faire contaminer par une autre langue. Magnifique du point de vue de la facture, le petit recueil prend la forme d’un passeport canadien sur lequel Sébastien B Gagnon aurait laissé sa marque, son tague. Ce palimpseste paralégal dit la possibilité d’écrire par-dessus le droit, mais aussi, comme le donne à penser le palimpseste, de revenir à des écritures antérieures négligées. Réécrire par-dessus le passeport – c’est-à-dire l’altérer, le rendre autre –, notons-le, met en péril le droit de passage (c’est bien ce que nous dit le Code criminel, §57.2-3), mais tout autant ouvre du même coup la possibilité du passage en dehors des normes et de la légalité imposées par le droit ou par le souverain.

Il s’agit de petits poèmes courts aux grandes ambitions. C’est moins que l’auteur a écrit en anglais, qu’il a laissé l’anglais le parasiter et, ce faisant, a lui-même parasité l’anglais, cette langue de l’Autre (ou de l’hôte, comme Jacques Derrida l’écrivait dans Le Monolinguisme de l’autre) : « hôte », mot unique au français – intraduisible – le préféré de George Steiner, car il désigne à la fois celui qui accueille et celui qui se fait accueillir. Là où le français excelle dans l’ambiguïté et la préciosité, ce qui n’échappe, oh! surtout pas! aux discours poétique ou philosophique, Gagnon y a préféré la plasticité et la malléabilité de la langue anglaise de laquelle il se met véritablement à l’épreuve de l’autotraduction et de l’exappropriation. Une opinion commune nous dit que le vrai polyglotte cesse de penser dans sa langue maternelle pour penser dans celle de l’autre, mais le lourd secret de la traduction dit autrement : l’affirmation de sa pensée passe toujours dans et par la langue de l’autre, dans l’épreuve de la traduction de l’autre, surtout quand il s’agit d’écrire dans la langue que l’on pense posséder. Car la langue ne nous appartient pas, on lui appartient : Gagnon passera certes par une langue seconde, mais ce sera pour lui affaire de découverte, celle du continent Langage qu’il explore au-delà des langues multiples.

Une langue secondaire, dans le jardon de la traductologie, on appelle ça une « langue B ». Ce même « B » qui fend en son milieu le nom (dit « propre ») de l’auteur, un B étrangement sans point, comme une initiale qui manquerait la marque de sa complétude. Ce nom « propre » se voit altéré, comme s’il avait déjà, dans le nom même de l’auteur, une volonté de se désapproprier de lui-même, en tout cas des déterminations supposées de (son lieu de) sa naissance. Un B qui vacille entre soit un deuxième prénom crypté ou un deuxième nom de famille, celle d’une lignée maternelle présumée (rien ne nous l’indique en tout cas). À l’universalité du nom propre public – de la langue et de la patrie, du masculin et du majoritaire, mais aussi du rituel, du mécanique, de l’ordre, du transcendantal et du hiérarchique –, le B – le secondaire, l’autre avec un petit a – inaugure des rapports nouveaux, pas nécessairement égalitaires, mais certes mineurs au sens à la fois du moins nombreux, de l’irresponsabilité du jeu de l’enfant, ou du souterrain (underground). Se traduire en langue B pour expériencer l’impropre, le marginal, l’inférieur, le subordonné, expériencer l’impropriété de la propriété/propreté de la langue française pure, et en cela, atteindre une pureté non de la langue mais du Langage, expériencer, finalement, de nouvelles forces immanentes afin d’agir dans ce monde-ci. Et c’est dans ces grands moments de cette tradition de la critique du négatif, de la culture de la joie, de la haine de l’intériorité, de l’extériorité des forces et des relations, et de la dénonciation du pouvoir (pour reprendre la formule bien connue de la lettre de Gilles Deleuze à Cressole), tradition à laquelle Gagnon contribue, que la poésie prend tout son sens, c’est-à-dire son sens politique : le poème devient projectile.

Alors qu’on en est – encore… – à un énième controverse sur la langue (bien parlée, évidemment) au Québec, Sébastien B Gagnon aura eu l’intelligence de construire un terrier dans le langage en-dehors des catégories planifiées des normes linguistiques et d’appréhender à bras-le-corps la langue de l’autre. Toutes ces controverses, ne l’oublions pas, sont minutieusement calculées, notamment par des journaux qui font fonds de la polémique : ces quotidiens qui servent de plate-forme convenue finissent toujours par poser les règles du débat, soit un français propre au Québec, soit le français standard propre à l’international franco-centré, et ce reste en tiers exclu appelé « joual », à défaut de lui trouver un nom plus propre.

La dernière querelle fut montée de toutes pièces par ce qu’on aura voulu voir et entendre comme le symptôme de la décadence du français en Amérique, l’arrivée d’un groupe de musique acadien sur la scène musicale québécoise, Radio Radio, dont le langage semble bien choquer les hautes sphères du Devoir. Qu’on veuille voir des qualités ou des défauts à ce groupe de musique n’est pas notre affaire, c’est la réaction à leur présence sur le sol québécois par les chantres des belles lettres qui est l’enjeu : voir avec Radio Radio un symptôme de quoi que ce soit doit devenir en soi un symptôme de quelque chose. L’affaire est entendue : on aime nos Acadiens sagouinisants, bien typiques et bien folklorique. La langue acadienne, dit le récit, fut jadis à son achèvement, à un moment donné bien précis, entre la Déportation et la création de l’Université de Moncton. Tout le reste, c’est-à-dire tout ce qui suit ce moment fictionné de la langue qu’on voudrait mesure de toutes choses, est déchéance. Ce n’est rien savoir de la nature du langage qui est Continu. Les langues sont des plaques tectoniques qui s’entrechoquent, qui se chevauchent, ce sont des logiques qui apparaissent et qui disparaissent en formant des modes de vie originaux, mais aussi des guerres perpétuelles en chacun de nous : « Chu un million d’affaires/ Qui s’promènent pendant des millions d’années/ D’la poussière, de l’anti-matter/ Chu un catholique ensorcelé, » comme le chante Radio Radio.

Ces commentateurs de la langue française standardisée mènent l’attaque contre tout ce qui pourrait remettre en question leur autorité sur la langue, position qui, performativement, les oblige à juger de la langue des autres. Performativement, parce qu’ils ne vivent que de leur langue figée : toute tache à cette langue altérerait cette autorité qui n’est rien d’autre qu’un discours creux autogénérateur. Mais alors de quoi est-elle le nom, cette élite culturelle inutile qui crache sa méconnaissance du monde, rythmée par des polémiques qu’elle fabrique pour justifier sa présence? A-t-on simplement affaire là à la pureté obscène du Tribunal : les juges de la langue ne vivant que pour juger de la langue des autres, sans plus?

Alors que d’un côté on se soucie plus d’enfermer la langue pour la conserver telle qu’elle devrait se parler (c’est-à-dire telle que cette élite la parle), Gagnon a eu la bonne idée d’expérimenter le Langage et d’en faire, un moment seulement – car ce ne sont toujours que des moments brefs : des « déflagrations » –, un Erewhon. Pas du tout l’image utopique du no-where, mais l’autre de ce monde-ci : now-here, c’est-à-dire faire d’ici la tension entre l’ici et un ailleurs qu’ici. Voilà peut-être la réponse à ces moralisateurs du bien parlé : cesser de les nourrir en leur adressant toute parole et commencer à créer pour nous-mêmes des formes de vie nouvelles. Peut-être plus qu’une politique – ou peut-être une politique au-delà du politique – Gagnon offre un enseignement sur ce qu’il a perçu de l’autre côté de cette langue qu’on pense vulgairement être « la sienne », c’est faire de la parole un don à autrui – à soi, à eux, à nous : « If you ever speak one word/ of my language/ it is yours/ after all. »

 

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