Archives mensuelles : février 2014

Traduire Henri Meschonnic, ou Traduire en résistance

Par Pier-Pascale Boulanger | Université Concordia

Ce texte est conjointement publié avec le Laboratoire de résistance sémiotique.

Ceux qui se sont prêtés à la lecture des essais d’Henri Meschonnic en auront tiré une leçon de persévérance. Et pour cause : les phrases fleuves, la parataxe, les enfilades de virgules et les pronoms aux référents ambigus font tous obstacle à une lecture fluide et facile. C’est que la pensée de Meschonnic résiste aux idées reçues sur la traduction et le langage en résistant d’abord à la langue. J’ai décidé de traduire vers l’anglais l’essai Éthique et politique du traduire qu’il a publié en 2007 parce que ses idées pourtant percutantes sur la traduction littéraire sont rarement citées dans la sphère traductologique américaine, où j’ai l’impression que la poétique du traduire commence avec Lawrence Venuti.

Très rapidement, je me heurte à la question de la lisibilité et au dilemme qu’elle soulève. Dois-je traduire Meschonnic contre lui-même en un « anglais correct », c’est-à-dire fluide, pour maximiser la réception, mais produire un contresens épistémologique de 175 pages? Ou dois-je rendre sa parole, aussi disruptive soit-elle, au risque d’agacer le lectorat cible et de mettre en péril la réception de son texte?

J’ai décidé de prendre le risque de traduire en résistance. La résistance, c’est une langue, ça? Non, en fait, c’est un discours. Ma stratégie de résistance était guidée par l’idée que traduire un livre traitant de traduction devait être un acte résolument performatif. C’était devoir mettre en pratique la théorie, mais ce pari a soulevé bien des questions sur la manière de lire – la mienne, celle de l’éditeur et celle du lectorat cible (fantasmé, bien sûr, puisqu’on se l’imagine). Ces différents prismes de lecture ont posé des problèmes d’écriture, où se sont jouées les questions éthiques et politiques mêmes dont traite l’essai et qui mettent en cause les automatismes de lecture et les conventions de traduction.

Selon Meschonnic, la traduction est révélatrice de la force du langage et des limites qui lui sont imposées au nom (ou au non) de la correction linguistique. À force de corriger, comme on corrige la vue, on finit par ne plus remarquer qu’on porte des lunettes, un prisme. Et c’est peut-être ce qui fait dire à Meschonnic que l’œil est sourd, « c’est l’oreille qui voit » (2007 : 62)[1]. Pour lui, les traducteurs ont tendance à ne pas écouter ce qu’un texte fait – sa manière de dire -, tout affairés à leur démarche herméneutique consistant à saisir la charge sémantique contenue dans les mots du texte. Cette manie, Meschonnic la dénonce vivement : « Tout ce qu’ils peuvent traduire, c’est ce que dit ou ce qu’a l’air de dire un énoncé, pas ce que fait, ce que vous fait, un système de discours » (2007 : 84). Bien sûr, il faut rendre le propos du texte, mais pas seulement, car celui-ci est porté et prend son sens par des valeurs qu’il faut découvrir dans chaque texte. Dans Éthique et politique du traduire, ces valeurs étaient la syntaxe heurtée, la répétition, les entorses grammaticales, le lexique paronymique, les néologismes, le sarcasme et les jeux de mots. L’écoute (l’attention prêtée aux manières de dire du texte) et l’éthique sont solidaires : « L’éthique, c’est ce qu’on fait de soi, et des autres. C’est un agir, et c’est faire de la valeur » (2007 : 19).

J’ai fait l’expérience de cette écoute transformatrice lorsque j’ai dû traduire le syntagme « sens du langage », qui pouvait se rendre par « meaning of language » ou « sense of language ». Si je m’étais fiée à l’aire sémantique des mots, j’aurais choisi la première solution. Or, à bien écouter ce que l’essai dit, j’ai constaté, de justesse, qu’il s’agissait de réunir en un mot – « sens » – deux réalités : la valeur sémantique du langage et la capacité du traducteur à entendre sa dimension sensorielle. Avoir le sens du langage comme on a le sens des couleurs, le sens du rythme ou le sens de l’orientation. Il y a une expérience du corps qui est en jeu et qui permet de capter l’intensité affective du discours. Encore faut-il oser rendre cette intensité, au risque de produire un texte qui sera mal vu ou mal entendu. C’est dans ce risque que réside la portée politique du traduire. Qu’il s’agisse d’un poème, d’un roman ou d’un essai, l’écoute et le risque sont les mêmes.

Comme je suis traductrice, mais aussi traductologue, j’ai consigné et analysé mes problèmes de traduction dans l’article « Traduire la théorie du traduire de Henri Meschonnic, ou traduire en résistance ». Il paraîtra bientôt dans Traduire-écrire : histoire, poétique(s), anthropologie. Arnaud Bernadet (dir.), ENS Éditions, collection « Signes », Presses de l’École Normale Supérieure de Lyon. J’y explique la stratégie que j’ai adoptée pour rendre ce que j’ai nommé la poétique de la résistance, cette écriture qui agit radicalement sur la langue pour faire à la fois la force et la difficulté de l’essai de Meschonnic. Mais je fais un détour par l’impératif de la fluidité, qui est érigée en étalon de lisibilité, et je montre son incompatibilité avec l’écriture résistante de Meschonnic.


[1] Toutes les citations renvoient à Éthique et politique du traduire d’Henri Meschonnic, Éditions Verdier, 2007.

Résumé de la communication prononcée lors du premier atelier de chercheurs du chantier de recherche « Traduire les humanités » (Laboratoire de résistance sémiotique), le 30 octobre 2013 à l’Université Concordia, à propos de sa traduction de l’essai Ethics and Politics of Translating d’Henri Meschonnic (John Benjamins Publishing Co., 2011).

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur la revue Trahir.

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David Dulac en appel

Par Simon Labrecque, Québec

Ce matin, mercredi le 19 février 2014 à 9 h 30, en salle 4.21 du Palais de justice de Québec, l’honorable juge Raymond W. Pronovost de la Cour supérieure du Québec entendait l’appel de David Dulac, jugé coupable de menaces et condamné à deux ans de probation il y a sept mois, le 19 juillet 2013, par l’honorable juge Gilles Charest de la Cour du Québec. Rappelons que les menaces en question ont été jugées résider dans un court texte, remis par Dulac en mars 2013 pour l’exposition annuelle des finissants de l’École des arts visuels de l’Université Laval. Il y était question d’enfants. Sur le procès en première instance et sur le texte en cause, je renvoie aux comptes-rendus détaillés et aux analyses publiées par Trahir. Pour une version courte de la journée, je renvoie à l’article publié dans Le Soleil à ce sujet.

Cols de toge.

David Dulac était représenté par Me Véronique Robert. Sa Majesté la Reine était représentée par Me Pierre Bienvenu. Chaque partie avait une heure pour faire sa présentation principale, ainsi qu’un court droit de réplique. Une quinzaine de personnes ont assisté à la séance, qui s’est terminée vers midi. Le juge s’est retiré sans commentaire et rendra sa décision à une date indéterminée.

Il est fait appel du jugement de première instance parce que la partie appelante considère, très respectueusement, que le juge Charest a erré en droit. (L’appel, comme c’est le plus souvent le cas, porte exclusivement sur le droit. Aucun témoin n’a été entendu et aucune preuve n’a été déposée.) La partie appelante demande à la Cour supérieure d’accueillir l’appel, d’annuler la déclaration de culpabilité de l’appelant et d’y substituer un verdict d’acquittement. Chaque partie a dû présenter à la Cour un mémoire détaillant son argumentaire sur la validité ou l’invalidité du jugement en cause, ainsi qu’un « cahier d’autorités » rassemblant la jurisprudence pertinente. La partie appelante devait parler la première, ce qu’elle a fait.

Me Robert a présenté trois thèses :

  1. Le juge a erré en droit car la preuve déposée lors du procès ne permet pas de conclure qu’il y a actus reus de menace, c’est-à-dire une action coupable correspondant à la définition du crime de menace au sens de la loi;
  2. Le juge a erré en droit car la preuve déposée ne permet pas de conclure qu’il y a mens rea de menace, c’est-à-dire une intention coupable correspondant à l’intention spécifique de menacer (donc, de faire craindre) au sens de la loi;
  3. Le juge a erré en droit car il a traité des éléments mis en preuve par la Couronne pour établir le contexte de l’infraction alléguée comme des éléments permettant d’établir une preuve de propension, posant qu’une prédisposition de l’accusé à commettre le type d’actes reprochés impliquait sa culpabilité, alors que ce type de « preuve de moralité » n’est pas autorisé.

Étant données les contraintes temporelles, Me Robert a surtout parlé des deux premières thèses, renvoyant la Cour à son mémoire pour l’argumentaire détaillé supportant la troisième. Voici ce que j’ai retenu de la présentation.

1. L’actus reus. L’argumentaire de la partie appelante sur ce point s’articule en deux temps : (a) démontrer qu’il n’y a pas d’acte coupable, c’est-à-dire de menace au sens de la loi, car il n’y a pas de lien véritable entre les propos du texte mis en cause et les réactions suscitées par sa lecture; et (b) démontrer que, dans le contexte spécifique de l’infraction alléguée, il n’existait pas de possibilité de croire qu’une « personne raisonnable » aurait eu raison de craindre que des enfants soient violentés.

(a) Sur le lien, ou l’absence du lien propos/réactions, Me Robert a indiqué que, selon ses recherches exhaustives dans la jurisprudence sur le crime de menace, il existe toujours un lien entre les mots (dits ou écrits) considérés comme une menace et les sentiments (crainte, intimidation) soulevés par ces mots. Elle a donné plusieurs exemples, qui peuvent être résumés par celui-ci : les propos « je vais t’arracher la tête » sont une menace car ils font craindre que la personne visée par cette phrase soit violentée; même s’ils ne font pas craindre que sa tête soit littéralement arrachée, ces mots font tout de même craindre qu’une violence physique s’abatte sur leur destinataire. Dans le cas du texte de Dulac, cependant, la partie appelante affirme qu’il n’existe pas de tel lien de pertinence entre les propos (la proposition : je vais attirer des enfants puis les suspendre au plafond dans des poches de patates et les frapper avec une masse) et les réactions des témoins (y compris les témoins ébranlés par le texte, soit Anne d’Amours et Jocelyn Robert). Selon Me Robert, aucun témoin n’a craint qu’il arrive quoi que ce soit à quelque enfant que ce soit. Anne d’Amours a témoigné avoir trouvé le projet « grotesque », que ce « n’était pas un projet », qu’elle ne pouvait pas le transmettre à la commissaire chargée d’évaluer les propositions, et qu’elle ne savait pas « si c’était réalisable dans sa tête » (énoncé duquel on ne peut pas déduire, selon l’appelant, que la témoin croyait que c’était réalisable; il y avait ambiguïté, mais pas crainte spécifique). De même, Jocelyn Robert, alors directeur de l’École des arts visuels, a témoigné avoir interprété le texte comme une provocation à son endroit – le texte allait à l’encontre de ses instructions en tant que directeur ayant averti Dulac de ne plus proposer d’œuvres choquantes –, que le texte l’a mis « mal à l’aise » mais qu’il ne s’attendait « pas à ce qu’il ait enlevé des enfants ». Dulac a été reconnu coupable de menaces à l’endroit d’enfants alors que, selon l’appelant, personne n’a craint que des enfants soient violentés. Le texte n’était donc pas une menace au sens de la loi, selon Me Robert.

(b) Sur les raisons que le personnage juridique de la « personne raisonnable » aurait eu de craindre, c’est-à-dire, de lire le texte comme une menace objective, Me Robert a rappelé que cette « personne raisonnable » est, selon le droit, informée de l’ensemble du contexte et des circonstances dans lequel la menace alléguée s’inscrit. Elle aurait donc su que David Dulac n’est pas conformiste, qu’il réalise des travaux artistiques sur la médiatisation de la violence et les tabous, que ses travaux choquent souvent, que le texte a été écrit en 2012 pour un cours puis remis à une enseignante en 2013 dans le cadre d’un exercice requérant l’écriture d’un projet « réel ou fictif » et que l’enseignante a considéré ce texte comme « loufoque ». La personne raisonnable aurait aussi su que Dulac n’avait rien de prêt à remettre pour l’exposition, qu’il a demandé à Anne d’Amours s’il pouvait remettre « n’importe quoi » puis faire tout autre chose pour l’exposition, qu’il n’avait pas d’automobile (le texte mentionne que des enfants seront enlevés à l’aide d’un véhicule; la Couronne répondra qu’il aurait bien pu en louer une pour une journée) et qu’il n’avait pas d’antécédents de violence à l’égard d’autrui. Sachant tout cela, la « personne raisonnable » aurait trouvé le texte de Dulac loufoque, grotesque, peut-être déplacé et malavisé, mais pas menaçant[1]. Le juge aurait donc erré en droit en considérant qu’il y avait actus reus, acte de menace au sens de la loi. S’il s’avérait qu’il n’y avait effectivement pas d’actus reus, Dulac aurait dû être acquitté.

2. La mens rea. L’appelant affirme que, même dans le cas où la soumission du texte à Anne d’Amours pour l’exposition des finissants constituait effectivement un acte de menace au sens de la loi, même s’il y avait actus reus, donc, geste coupable, la preuve déposée lors du procès ne permettait pas de conclure que Dulac avait l’intention spécifique, en soumettant son texte, de menacer, c’est-à-dire de faire craindre que des enfants soient violentés. Selon Me Robert, dans la mesure où Dulac a expliqué ses intentions lors de son témoignage et qu’il a été cru, il importe de donner le poids qui revient à cette explication, c’est-à-dire de la faire peser plus lourd dans la balance que les éléments de contexte dans la détermination de la mens rea. Dulac a témoigné avoir écrit le texte pour répondre aux exigences du cours d’Isabelle Laverdière et s’être inspiré d’éléments de folklore (attirer des enfants avec des gâteries) et de la culture populaire (le film Austin Powers, pour les poches de patates). Il a témoigné avoir eu l’intention « d’exagérer le non-sens », de le « pousser à fond » pour que le sens du projet soit « vraiment absurde ». L’appelant affirme que le juge de première instance a cru l’explication que Dulac a donné des intentions qui ont présidé à la remise du texte pour l’exposition des finissants puisque, dans son jugement, il retient l’idée que l’intention était de « niaiser le système de sélection, d’envoyer quelque chose d’exagéré » pour « contester le système institutionnel de sélection des œuvres ». Selon Me Robert, cela démontre clairement que l’intention de l’appelant n’était pas de « faire craindre », de menacer au sens de la loi; elle était plutôt de contester. Le juge aurait donc erré en assimilant cette intention à l’intention de menacer. De surcroît, Me Robert affirme que Dulac n’a jamais pensé que ses paroles puissent être prises au sérieux en tant que menaces – en tant que contestation, peut-être, mais définitivement pas en tant que menaces. Elle souligne également que, selon le juriste Pierre Rainville, toute ambiguïté sur le sens des paroles proférées et sur l’intention de celui qui les professe doit profiter à l’inculpé.

3. Preuve de propension. Sur cette troisième thèse, Me Robert a rapidement affirmé au cours de sa présentation que, même s’il y avait effectivement actus reus et mens rea, les éléments de « contexte » apportés par la Couronne lors du procès (surtout la liste des travaux « choquants » qui ont précédé la remise du texte en cause) ont été interprétés par le juge de première instance comme une preuve du « caractère » et de la « moralité » de Dulac, qui, « fidèle à lui-même », aurait continué à vouloir choquer malgré les avertissement de son directeur. Selon l’appelant, ce raisonnement suppose que Dulac était « prédisposé » à « menacer ». Or, ce type de supposition n’est pas autorisé en droit pénal canadien.

Me Bienvenu a débuté son intervention en avertissant le juge Pronovost que, selon lui, Me Robert lui demandait de créer une nouvelle norme jurisprudentielle selon laquelle la menace crainte doit être celle qui est annoncée dans les propos en cause. Il affirme que cela n’est dit nulle part explicitement et que, si c’est ce que la jurisprudence suggère, ce n’est pas une norme positive. Selon lui, par ailleurs, il suffit que la violence annoncée soit prise au sérieux pour qu’il y ait menace.

Revenant souvent au jugement du juge Charest, Me Bienvenu a affirmé que l’usage de l’indicatif présent et du terme performance dans le texte indiquent que Dulac proposait la réalisation d’un « acte réel ». Il affirme que le juge a accordé le poids adéquat au témoignage de Jocelyn Robert, qui occupait une position « avantageuse » lui permettant de déceler un « escalade » dans le comportement de Dulac et qui lui a « raisonnablement » fait craindre une « absence de logique ». C’est pour cela qu’il a collaboré avec les services de sécurité.

Toges.

La « personne raisonnable, bien renseignée », retiendra comme le juge qu’il y a dans le travail de Dulac un recours systématique à des éléments violents et que le texte lui-même est « non équivoque ». Se référant à la dernière partie du texte, qui affirme « le sens de l’œuvre » et que Me Robert considère comme une indication exemplaire du ton ironique employé par Dulac, Me Bienvenu a affirmé que le texte indique plutôt que la raison pour laquelle Dulac voulait « battre des enfants » était de « les rendre amorphe » et que cela témoigne du fait que le texte constitue une menace au sens de la loi. La rencontre du 4 mars entre Dulac et Jocelyn Robert, directeur, démontre également que Dulac savait que ses projets étaient intimidants et qu’il a choisi en toute liberté de présenter ce texte pour l’exposition des finissants, à laquelle il n’était pas obligé de participer.

Selon Me Bienvenu, « on n’est plus dans l’humour », mais dans « la censure non tolérée ». Me Robert confondrait le but des menaces (contester les autorités de l’École des arts visuels) avec l’intention (qui serait de faire craindre, comme l’a affirmé le juge de première instance). Le moyen de réaliser cette intention aurait été de « persister à présenter des œuvres intimidantes ». Le procureur affirme par ailleurs que l’ironie doit être indiquée comme le but d’un texte pour que celui-ci soit considéré comme ironique. Or, ici le but est de contester, non d’ironiser. Me Bienvenu se réfère au cas « Battista », invoqué par Me Robert, et indique qu’il impliquait un poème qui était « évidemment humoristique » et qui n’était donc pas une menace. Le cas Dulac est tout autre, selon lui.

Le témoignage d’Anne d’Amours témoigne de son incertitude face à la possibilité que Dulac ait cru son projet « réalisable ». Le juge aurait bien compris ce caractère « inquiétant », soulignant que l’attitude générale de l’appelant « ne tend pas vers une approche humoristique » puisqu’il n’apporte aucune nuance permettant de désamorcer son texte. Selon la Couronne, Dulac a voulu être pris au sérieux, car « s’il veut vraiment contester, c’est qu’il veut être pris au sérieux ». Le juge a donc eu raison de dire que l’accusé agissait en toute connaissance de cause, qu’il savait qu’il allait intimider et que les « autorités » qu’il voulait contester seraient confrontées à son texte. De surcroît, le juge a bien fait de souligner que le projet était techniquement réalisable et que l’appelant n’a pas apporté de nuance sur la façon dont il aurait éventuellement procédé pour faire en sorte qu’il soit une « blague ».

Selon la Couronne, donc, le juge de première instance n’a pas commis d’erreur manifeste dans son interprétation de la preuve, ni d’erreur en droit qui a affecté son raisonnement.

En réplique, Me Robert a affirmé que Dulac s’est fait plus que rassurant puisqu’il a dit à Anne d’Amours qu’il ferait « complètement autre chose » et qu’il remettait ce texte seulement parce que son projet n’était pas prêt. Sur le cas « Battista », Me Robert souligne par ailleurs qu’elle est surprise que son confrère parle d’un poème « évidemment humoristique » puisque cet arrêt a été prononcé par la Cour d’appel, après que Battista ait été jugé coupable et condamné en première instance; le caractère « évident » de l’humour ou de l’ironie avait vraisemblablement échappé à la Couronne et au premier juge…! Par ailleurs, la partie appelante a affirmé que la preuve ne démontre pas que le texte de Dulac a été soumis en réaction à la rencontre du 4 mars, même si l’intolérance à la censure en était le « mobile ». Surtout, il faut d’abord prouver le crime, car il n’y a pas de mobile sans crime.

En contre-réplique, Me Bienvenu a indiqué que Dulac n’a jamais « dit » qu’il allait « présenter autre chose »; il a seulement demandé si c’était une possibilité.

En quittant la salle, je me demandais dans quelle mesure cette dernière remarque selon laquelle il y a loin de la parole aux actes ne s’appliquait pas, selon plusieurs, à ce petit texte qui a été jugé véritablement menaçant une première fois…


[1] Au cours de sa présentation, Me Robert a souvent fait référence au texte « De la dérision à la sanction. Le sort réservé aux dérives langagières dans le droit pénal canadien », écrit par le professeur de droit Pierre Rainville et publié en 2011 dans le numéro 34 de la revue Langue et linguistique.

– Mise à jour du 15 mars 2014 –

L’appel de David Dulac a été rejeté.

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Mes mobiles, revus

Par Robert Hébert

Ineluctable modality of the visible : at least that if no more, thought through my eyes. Signatures of all things I am here to read, seaspawn and seawrack…

James Joyce, Ulysses, épisode « Proteus »

Alexander Calder, Rouge Triomphant, 1963, tôle, tiges et peinture, 110 x 230 x 180 po.

Alexander Calder, Rouge Triomphant, 1963, tôle, tiges et peinture, 110 x 230 x 180 po.

Au mois de novembre 1978 paraissait Mobiles du discours philosophique. Recherche sur le concept de réflexion (Hurtubise HMH), premier livre de la collection « Brèches » dirigée par Georges Leroux. Ouvrage qui dans ses articulations mêmes se voulait une Critique de la réflexion pure : côté processus, côté représentations (appelées fantasmes traditionnels). Disons-le tout de go, à chaque décennie suivante j’ai relu, déplacé des phrases, griffonné des notes, ajouté de nouvelles référence. J’ai surtout voulu reprendre ou réécrire le cinquième et dernier chapitre qui se voulait programmatique, chapitre dont l’écriture me paraissait précipitée, galvaudée. « Vision du corps anthropologique : théorétique minimale », sujet quasi-irréel, mais avec une arête dans la gorge ou (pour reprendre un fait divers dans le journal) un fœtus calcifié… L’occasion d’y revenir s’est présentée autour des années 1995-1998 alors que j’étais responsable des achats de livres pour le département via la bibliothèque; le champ de la philosophe européenne et anglo-américaine m’a semblé tout à coup saturé, même en son clivage continental, et personne ne tirait les conséquences radicales de cet état de fait. Mais j’ai laissé tomber l’idée, d’autres projets précis me tenaillaient… Aux quelques curieux de la chose, parfois rebutés, je dis toujours que le seul intérêt à soupeser-feuilleter Mobiles réside dans l’avant-propos, le « Discours d’une méthode » et l’épilogue. Dix-huit pages, c’est jugé, officiel. (Daniel Pennac romancier et pédagogue défend avec raison le droit de sauter des pages et de grappiller.) Le reste appartient aux ténébreuses vaillances de la jeunesse et à l’exorcisme naïf (ou abscons) de fantômes académiques. Peut-être fallait-il aussi s’accorder le crédit d’une écriture répétitive, en mouvements d’avancées et de reflux, et dans un « tempo d’hallucination », se donner un temps à venir en poursuivant le travail de la pensée quel qu’en soit le prix, s’arrachant à certains lieux communs avec une étrange confiance en soi –, bref se jeter à corps perdu comme dirait Doktor Hegel devenu fonctionnaire d’État, à moins que ce ne soit Herman Melville, le voisin des Appalaches au sud de la frontière.

On trouvera ici les deux derniers paragraphes ainsi que l’épilogue, revus. Rappelons que l’ouvrage contient six tableaux sur les « connotations réflexives » (histoire de la philosophie) et leurs champs sémantique ou thématique. Un mobile de Alexander Calder avec une quinzaine de pales devait paraître sur la page couverture : pour le regard de l’auteur et celui du visiteur. Enfin quelques années plus tard, j’entreprenais un virage vers la géographie et l’histoire (méconnues) du Nouveau Monde et je pratiquais l’art des recensions très longues; manières de re-créer un droit aux aventures dans le petit monde de la philosophie…

pro memoria

[161] Le discours philosophique module le besoin de l’époque mais sa nécessité ne peut se réfléchir que par le parachèvement de son manque, illimité, son inaptitude à saisir le réel. Comment une forme d’impouvoir peut-elle se reproduire sous le masque de la puissance? Décrivons les dernières figures de la modulation finie qui sont rattachée au concept de réflexion. Figure de la communication : tout corps réfléchissant se donne à lui-même le fantasme d’une contiguïté, d’une adéquation et d’une mesure avec autrui afin de se permettre une circulation libre d’idées nécessaires. Il communique par l’intermédiaire de ce fantasme universel, eudémonique; et si l’économie institutionnelle consolide l’idée d’un espace commun, c’est que la réflexion doit être au service du sens et d’une vérité auto-fondée. Figure de la solitude : tout agent philosophique élargit son désir de connaissances par une décision personnelle, il prend le risque de penser par soi-même. Traditionnellement, les résidus biographiques, les effets isolants et les tonalités affectives du cheminement expérimental n’appartiennent pas à l’ordre de la discursivité; ils ne sont pas non plus subsumables sous le concept de réflexion bien qu’ils en soient compulsivement constitutifs. Solitude (prévisible) du discoureur de fond : larvatus prodeo. Figure de la nouveauté : toute mise en œuvre doit lutter contre les universels figés et les positions d’intérêt de chaque génération. Issue de divers déséquilibres entre scission, crise, effort et aspiration, l’œuvre ajoute un temps de délai aux fins de la philosophie. Elle (se) produit sa différence créatrice pour ne plus reproduire. Le fantasme de nouveauté est bien réel mais prend place néanmoins dans l’éternel retour des éléments du langage humain. Figure de la mort : tout ce qui réfléchit les miroirs du monde et revient à son lieu d’émission incorpore le fantasme le plus raffiné de la mort. Car le mourir comme le penser implique une pratique de la régression ultime ou différée. Inversion du processus ontogénique de la vie et involution gratifiante vers l’intelligible, le voyage sémantique de la pensée via les écritures est pourtant déjà une forme de dénégation, forme de mortalité productive. Ces quatre figures de la modulation incarnée et finie viennent clore la théorie critique de la volonté de savoir en ce qu’elles délimitent la conscience de notre propre cheminement. Cheminement qui, se refusant à ne pas penser ce qui excède le savoir, sans pourtant le produire, aboutit au silence.

[162] « Tout penser est réflexivité » : cet énoncé méta-critique exige au moins une discursion qui doit se rendre elle-même possible – rien de plus ou peut-être ceci en trop depuis l’antiquité socrato-platonicienne. Les figures de la communication et de la solitude ainsi que celles de la nouveauté et de la mort sont inscrites dans le corps anthropologique comme les gestes inoubliables du phénomène philosophie. Banalité essentielle ainsi retrouvée. En dehors de ses moments d’arrêt thématiques, l’histoire phénoménale de la philosophie est traversée et dépassée par une même et autre réflexion, par ce moteur anonyme et par cette mobilité des fantasmes à la lumière (ou non) du corps réfléchissant démembré dans les archives philosophiques. Les prestations du savoir systématique, de l’agir libre et de l’être en tant que signifié par un vécu originaire apparaissent dans le temps et elles ne s’inventent que dans le vertige situé de la réflexion. Seule la vie vivante excède le savoir. Malgré un préjugé deux fois millénaire, l’histoire de la philosophie s’agrippe à une sorte de motologie fondamentale, plus fondamentale encore que l’onto-théologie et ses déconstructions contemporaines : en Occident, l’Être (avec majuscule) offre un motif, une fiction enquêtée, une question à la fois énergétique et résiduelle inscrite dans une modulation qui se veut décisive sans jamais être concluante. Histoire donc de l’émotion de l’être, nous le disons au sens cinématique-topographique. Et il y aurait maintenant, arrivé au terme du dernier chapitre, un regard autre et nouveau à jeter sur la question ontologique tel quel : que valent aujourd’hui les innombrables réponses à l’essaimage du sens de l’être? – sujet que nous avons dû ironiquement mettre entre parenthèses ou à l’ombre dans le discours de notre méthode.

Épilogue mais non pas conclusion. Nous avons traversé les signes philosophiques dans une ambivalence constante, ambivalence liée aux conditions mêmes de notre recherche : avoir vécu absolument le processus réflexif pour en écrire à distance les fantasmes traditionnels, dédoublement dont il sera toujours impossible entretemps de prouver le degré réel de pertinence. Métaphore d’une expérience qui aboutit à une sorte de ralentissement stupéfiant : celle d’enfoncer une porte ouverte (peut-être est-ce là la ruse du langage ou celle d’un imaginaire en acte) pour après-coup ne plus pouvoir réfléchir. De toute évidence nous devons reconnaître que la philosophie comme pratique culturelle nous a permis d’exposer une recherche qui serait avec raison inassignable ailleurs. Cause d’étonnement. Au bout du compte la philosophie est la forme en négatif de tout savoir positif possible, vide de toute information immédiatement contraignante –, brillante donc, qui réalise dans l’histoire le programme sans terme de la réflexion et la jouissance toujours critique de la méta-réflexivité. Par ailleurs, nous connaissons tout ce qui est construit dans ce mode de penser et cette volonté de savoir. Précisons : pour nous, le fait d’être construit ne pose pas de problème en soi. Au contraire. Mais le problème-limite se pose dans la détermination et la compréhension des matériaux issus de la réalité, des instruments de travail et du climat culturel dans lequel s’effectue l’architectonique de la volonté de savoir. Cette architectonique ne peut que se transmettre, se renforcer et se répéter par un héritage légendaire, didactique; en ce sens, nous avons délivré le bagage des présupposés, croyances et idées lié à la pratique culturelle de la philosophie. Vouloir comprendre la vie (ne fût-ce qu’un instant) ou transfigurer le monde, c’est se vendre à la métaphore de l’aller-retour et, puisque nous sommes toujours à l’intersection du langage et de la culture, c’est recommencer le déploiement du projet théorétique lui-même lié au destin de toutes les vies agissantes à chaque époque.

Comment terminer dans le climat culturel qui est le nôtre aujourd’hui si nous savons que l’on ne commence vraiment jamais? Ni proclamation tonitruante de la mort de Dieu ou de la mort de l’homme, car les rites du sacrifice, pour nécessaires qu’ils soient, ne sont jamais efficaces. Manquant d’un savoir-faire anatomique infiniment patient, nous avons raté la mort des dieux omniscients-omnipuissants et nous avons raté la mort du brave homme. Peut-être les avons-nous secrètement toujours aimés comme réponses immédiates au désir d’une transcendance et d’une totalité bienfaisantes. Voilà pourquoi ils reviennent ensemble dans la philosophie contemporaine sous les formes socio-instituées et lyrico-humanisantes les plus variées, organigrammes des plus savants et des plus délirants. Perspective du sens capitalisé par diverses théories, perspectives d’un fondement à être activé, débattu : tâches, buts moraux ou autres, idéaux – aires d‘énonciation reconnues, saturées. Mais ce n’est pas en changeant de concentrations lexicales que l’on change de fantasmes ou que l’on abolit dans le temps les fonctions auxiliaires du vouloir-savoir visant un savoir-pouvoir. À l’autre extrémité, ni renoncement tout-à-fait, renoncement dont on connaît les variations discursives contemporaines : le rire, le fantasme de la danse ou des cendres, le suicide retenu comme métaphore, les formes du rejet (révolte, vomi), l’apathie classique, le silence comme limite dicible – signes pour nous de l’intolérabilité de l’épreuve théorétique. Sensibilité du corpus philosophique occidental? Si ces conclusions (car se sont des conclusions atteintes par les procédés réflexifs qu’elles répudient après-coup) sont souvent issues d’une pratique dite subversive, le discours philosophique qui se spécialise à les exposer demeure généralement peu critique par rapport à l’idéologie globale de sa propre discursivité et à l’attrayante valeur marchande de ces fantasmes. Ni proclamation d’une mort de la philosophie mais ni recours aux positivismes professionnels où la philosophie, dans son rapport réflexif aux sciences pures qui se pratiquent et se pensent ailleurs, prétendrait en être l’extension verbeuse de leur rationalité ou la sanction critique. Pseudo-sécurité d’une tâche nouvelle. La lucidité absolue est invivable et sans renoncer tout-à-fait, nous avons procédé dans l’ambivalence constante à la théorie de notre propre détriment.

Que proposer alors? Peut-être la volonté de rendre compte d’une vision artisanale du corps anthropologique, vision fondée sur la capacité mesurée de traverser les signes philosophiques et de s’y reproduire par une passion de la négativité qui puisse s’exercer ultimement contre tout désir et contre tout langage institués comme pouvoir. Car il semble bien que dans notre type de culture désir et langage soient inimaginables en dehors d’une redemande de pouvoir. Les crises s’anticipent depuis toujours. Manœuvrant sans œuvre dans la dissymétrie du savoir et de la vie réelle, vivant tout processus comme un simple laps de temps dont l’écriture des résultats n’épargne pas les inquiétudes qui l’ont fait apparaître, assumer en chacun et écrire son propre voyage sémantique : voilà notre vision artisanale.

Par-delà le lyrisme d’une modulation elle-même déterminée, notre sémantique sauvage entreprise à partir du concept de réflexion nous aura ainsi conduits à évacuer la question immédiate du sens au profit d’une reconnaissance ironique de la formation du discours philosophique – là où le sens doit être tolérable.

Paris–Montréal–Chatou–Montréal
Septembre 1968 – novembre 1976

Ce texte est aussi disponible en format pdf sur le site web de la revue Trahir.

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