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Lettre ouverte à Michèle Ouimet à propos de l’Église du plateau

Par Jean-Christophe Jasmin, pasteur, Église baptiste évangélique de Pointe-aux-Trembles

Madame Ouimet,

Je vous écris en réponse à votre article intitulé « Jeter le bébé avec l’eau du bain », paru dans La Presse du 1er novembre dernier concernant la révélation selon laquelle une petite Église évangélique située sur le plateau Mont-Royal avait proposé de servir bénévolement à la bibliothèque l’école où elle louait des locaux pour ses services du dimanche.

La première fois que j’ai entendu parler de cette histoire, c’était à l’antenne de la radio de Radio-Canada alors que l’animateur Alain Gravel questionnait la présidente de la CSDM à propos de cette offre, et soulignait le « danger » qu’un tel groupe pourrait constituer pour les enfants à travers leur « prosélytisme ». J’étais abasourdi de voir que l’initiative de cette Église de faire une différence concrète dans leur quartier avait été rencontrée avec crainte et mépris. Comme si, parce qu’on est croyant, on va nécessairement faire de l’abus spirituel. Étrange de constater que cette culpabilité par association passe aussi facilement lorsqu’on parle de chrétiens; je me demande ce qu’il serait advenu du poste de M. Gravel s’il avait fait de telles insinuations par rapport à d’autres groupes minoritaires… mais là n’est pas la question.

Je dois admettre qu’à la lecture du titre, je m’attendais à ce que vous calmiez cette tempête dans un verre d’eau. On parle de « jeter le bébé avec l’eau du bain » dans le sens de ne pas prendre la peine de séparer le bon du mauvais, de faire preuve d’une insouciance telle qu’on ne distingue plus ce qui est sale de ce qui est précieux. Je m’attendais donc à ce que l’article aille dans le sens naturel de l’adage : on ne doit pas rejeter tout ce qui a rapport avec la religion, par manque de discernement. Je me serais attendu à ce que vous écriviez que le christianisme est un mouvement large et que, si une petite communauté de croyants veut rendre service, on ne doit pas cracher là-dessus parce qu’on a déjà entendu quelque chose de mal à propos d’une Église quelque part. Vous avez par le passé fait preuve de ce genre de nuance autour d’autres sujets. Ce que je veux dire, c’est que votre réputation a nourri mon anticipation.

C’est faux de dire que je « m’attendais » à une défense équilibrée de la place de la foi dans la société, je dirai plutôt que j’espérais une telle défense à la lecture de votre titre. Je l’espérais comme on espère être secouru d’une situation inconfortable. Je l’espérais, parce que je suis, moi aussi, baptiste et évangélique (bien qu’entre nous, on s’identifie simplement en tant que « chrétiens »). J’espérais cette défense parce que je peux vous dire que de mon côté de la clôture, on m’a souvent fait comprendre que les gens comme moi n’avaient pas leur place dans la société. Les commentaires méprisants, le rejet, la moquerie, la médisance dont j’ai fait l’objet (directement et indirectement) à cause de ma foi sont innombrables.

C’est vrai qu’un croyant, Québécois « de souche » de surcroît, est un animal rare aujourd’hui (on nous estime à moins d’un pourcent de la population)… mais quand on me regarde, on ne le fait pas comme si j’étais un animal exotique, mais plutôt comme un homme défiguré. Si j’étais chrétien issu de quelque pays du tiers monde, on se dirait que je le suis à cause de ma culture qui ne s’est pas encore libérée des liens de la superstition. Mais quand on entend un Québécois non seulement affirmer des choses comme « Jésus Christ est le Fils de Dieu » mais aussi dire que la foi n’est pas seulement quelque chose qui doit être cru, mais vécu, on est d’abord révolté. « Ne nous étions-nous pas libérés de ces bêtises? », se dit-on. « Comment quelqu’un comme lui peut-il croire à ces balivernes? » Puis, dégoûté, on se dit qu’on ne voudrait pas être vu avec un tel arriéré. Parfois on nous invite simplement à nous cacher : « don’t ask, don’t tell », qu’ils disaient. Puis avec le dégoût vient la crainte : on se dit que si ça lui est arrivé, c’est qu’il s’est fait en quelque sorte ensorcelé par une sorte de gourou… la religion aurait après tout ce genre de pouvoir!?

Je n’invente rien, ces réactions je les ai vu maintes et maintes fois dans le regard des gens. Oh! on se garde bien de dire ces choses tout haut, mais on finit bien par les entendre tout bas. Mais ce n’est pas que mon quotidien, ce genre de mépris contre la foi est subi quotidiennement non seulement par mes frères et sœurs dans la foi chrétienne, mais aussi par ceux d’autres religions qui prennent leur foi au sérieux et ne veulent pas se cacher pour la pratiquer. Quelle ironie de vivre dans une province où on insiste pour voir notre visage tout en cachant notre cœur.

Quand j’ai lu le titre de votre article, je m’attendais à ce qu’on rappelle aux Québécois, que je nous ne sommes pas l’ennemi! Que je ne suis pas un cancer! (Vous repreniez après tout une expression allemande qu’André Gide a introduit en français alors qu’il critiquait les purges soviétiques antireligieuses des années 1930.) Vous comprendrez donc qu’en vous lisant, je n’ai pas seulement été déçu, mais blessé. Je désire attirer votre attention sur certains éléments de votre article.

evangometer.jpegVous écrivez que, de tous les groupes qui louent des écoles, les groupes religieux sont « le problème », que certains sont « idéologiquement acceptables et d’autres non ». Cette discrimination, en fait, relève de l’idéologie : le fait de mélanger tous les groupes religieux ensemble et d’appeler l’État à les discriminer parce qu’ils sont religieux est non seulement de l’idéologie, mais une idéologie qui va à l’encontre de la Charte des droits et libertés.

Votre présentation de l’« Église du plateau » est digne d’un film d’horreur : le mal n’étant jamais montré, mais toujours suggéré. Vous écrivez : « Quel groupe religieux ne rêve pas d’entrer dans une école? Les élèves forment une clientèle captive facile à séduire, surtout si l’église bénéficie de l’autorité morale et de la bénédiction de l’école. » Une clientèle captive facile à séduire… vraiment?

Connaissez-vous même ce à quoi on croit? Saviez-vous même qu’on nous appelle « baptistes » parce qu’on refuse de baptiser des enfants qui n’ont pas la capacité de décider, en toute liberté, de s’identifier comme chrétiens? Savez-vous que parmi les doctrines de base baptistes, on retrouve la liberté de conscience et la séparation de l’Église et de l’État? Doctrines que nous défendions à une époque où ces principes n’étaient pas reconnus par l’État.

À certains endroits, vous semblez vous démener à faire des tournures de phrase sinistres. La meilleure :

Cette église a été fondée le 5 mars 2014, selon le registre des entreprises. Elle se présente comme une église protestante baptiste jeune, branchée et préoccupée par les besoins du quartier. Une église 2.0. Ce qu’elle ne dit pas, c’est qu’elle est financée en partie par un groupe religieux américain dont le siège est en Floride, la Spanish River Church, fondé en 1967 par le révérend David Nicholas. Sous son règne, le groupe a prospéré. Il a implanté plus de 200 églises aux États-Unis, au Canada, en Haïti, en Inde et au Tchad, sans oublier une école de 600 élèves et des orphelinats.

C’est censé être le nœud de votre article où vous révélez les détails scabreux que votre recherche journalistique adroite a su révéler : vous suggérez ici que l’Église n’est pas honnête puisqu’elle n’affirme pas être associée à une Église américaine qui a – ô scandale! – construit une école et des orphelinats! Puis vous soulignez humblement votre talent journalistique en dénichant un commentaire du pasteur de l’Église du plateau, sur le site de cette Église américaine, qui mentionnait l’évangélisation du Québec. Vous ajoutez un judicieux « L’évangélisation, tiens, tiens », comme si c’était une découverte qu’une Église évangélique, tiens, tiens, évangélise!

Il n’y a rien de macabre à évangéliser! L’évangélisation consiste simplement à partager gratuitement ce qui est le plus précieux dans nos vies aux gens autour de nous. Ce trésor, c’est ce qu’on appelle l’Évangile, la Bonne Nouvelle qui dit que l’humanité n’est pas orpheline dans l’univers, mais qu’elle est aimée par Dieu, qui a démontré son amour pour nous dans la vie, la mort et la résurrection de son fils Jésus-Christ. Je sais que ça peut paraître sauté, mais l’est-ce vraiment plus que de croire que nous sommes un accident sur une planète en dérive?

Ça serait presque drôle si ce genre d’article ne contribuait pas au mépris et à la haine que les chrétiens évangéliques québécois subissent tous les jours. Que tentiez-vous d’accomplir en rédigeant un tel article?

L’histoire, ce n’est que ça, une histoire. Et bien souvent, elle est écrite par les journalistes qui sont à la fois auteurs et acteurs. Dans le chapitre de l’histoire du monde qui s’écrit en ce moment, la trame narrative est celle de la libération : libération des peuples, des colonies, des minorités raciales puis sexuelles. Dans cette histoire, le journaliste héros est celui qui, tel que Zola le fit pour Dreyfus, défend de sa plume la discrimination qu’on peut faire subir à ces minorités; il est un libérateur qui s’abaisse au niveau de l’opprimé, pour crier aux puissants que l’oppression doit cesser. Mais voilà que ce n’est pas vrai pour tout le monde. Dans son souci d’écrire une bonne histoire, une histoire dans laquelle les gens embarquent, le journaliste a besoin d’un méchant. C’est un fait connu que tout bon méchant doit détenir certaines qualités : il est mystérieux, il est laid, il semble très puissant, mais au fond il ne l’est pas (sans quoi, le héros ne saurait le vaincre).

J’espérais trouver en vous un Zola, mais voilà que je m’aperçois que je suis le méchant. Dans la trajectoire de libération des minorités, les chrétiens font le parcours opposé. Au lieu d’être une facette de cette diversité sociale qu’on doit célébrer, nous sommes l’exception. Nous sommes un cancer qui doit être isolé (même si on veut servir bénévolement notre quartier), étouffé (en demandant qu’on nous interdise la location de salles de classe) et qui doit finalement être éradiqué.

Je comprends, chaque société, chaque histoire a besoin de son « cancer ». Les Nazis ont fait porter ce rôle aux Juifs qui ne comprenaient pas pourquoi, du jour au lendemain, ils étaient supposément devenus la cause de tous les maux de leur nation, nation qu’ils aimaient et pour laquelle plusieurs d’entre eux avaient servi dans la précédente guerre. À lire des articles comme le vôtre, il m’apparaît que les croyants, et particulièrement les chrétiens, sont aujourd’hui dépeints comme le cancer du Québec.

Je comprends un peu mieux pourquoi votre article m’a bouleversé au point où j’ai ressenti le besoin de vous écrire. Ce n’est pas votre article en tant que tel, puisqu’il n’est pas le premier, ni le dernier article du genre que je lirai. Je crois que c’est plutôt la trajectoire à laquelle il participe. Car pour la première fois de ma vie, en vous lisant, je me suis posé la question : est-ce qu’un jour il faudra partir?

Est-ce qu’on sera de plus en plus hostile envers nous, au point où on ne pourra plus y vivre. (Car si aujourd’hui on appelle publiquement à ce qu’on ne puisse plus faire de bénévolat, demain ce sera quoi?)? Je me demande comment ce sera pour mes propres enfants, s’ils décident un jour d’être chrétiens. Pourront-ils demeurer au Québec?

Vous trouvez cela exagéré? Réalisez vous-même quelle serait la réaction des médias si un chrétien évangélique se présentait comme député pour un des grands partis politiques québécois. Si un évangélique était nommé à un poste public important?

Quand une Église comme celle du plateau veut faire du bénévolat, ce n’est pas par motifs sinistres. Avez-vous pensé que ce qu’ils essaient tant bien que mal de dire à leur communauté est plutôt : « Si notre foi ne fait pas de différence positive concrète dans le quartier, autant dire que notre foi est inutile. » M. Morrice lui-même affirmait en entrevue que la motivation première du groupe était religieuse : d’obéir au commandement de Jésus de « chercher le bien-être de mon quartier et d’aimer mon prochain ».

Qu’est-ce qu’on se fait répondre? Restez chez vous! On aime mieux que la bibliothèque soit fermée que d’être obligés de respirer le même air que vous. Quelle ironie de constater que le site web de cette petite Église (supposément intolérante) affirme que les non-croyants sont bienvenus, alors même que vous appelez les institutions publiques à déclarer ces mêmes croyants comme indésirables. Qui est fermé d’esprit, ici? Qui est l’intégriste ici?

On nous dit qu’on s’en est sorti, mais la grande noirceur semble bel et bien s’installer pour les croyants du Québec.

Sincèrement,

Jean-Christophe Jasmin

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Lettre ouverte à la ministre Hélène David pour la défense du site patrimonial du Mont-Royal

Par les Ami·e·s du parc Rutherford | Montréal, le 20 juillet 2015

Chère Madame la Ministre David,

Nous venons par la présente solliciter de votre bienveillance une attention particulière et diligente au projet du parc Rutherford bénéficiant d’une subvention du ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports. Comme groupe de citoyen·ne·s, nous avons plusieurs raisons de contester l’usage des deniers publics pour un tel projet. Il viole de façon flagrante les normes environnementales, patrimoniales et l’accès citoyen à l’espace public. Nous avons interpellé en vain les élus et souhaitons en appeler à votre jugement et au principe de précaution à titre de ministre de tutelle de cet espace.

Entre 2009 et 2010, l’ancienne administration municipale a adopté, sans consultation publique, un projet d’aménagement d’un terrain synthétique multisports, pour le moins nébuleux, dans un parc de quartier de Ville-Marie, le parc Rutherford. Ce parc public est, conformément à la déclaration de l’arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, un « site patrimonial protégé » soit : « un territoire qui présente un intérêt pour sa valeur archéologique, architecturale, artistique, emblématique, ethnologique, historique, identitaire, paysagère, scientifique, urbanistique ou technologique »[1].

Notre parc est donc situé dans le Site patrimonial du Mont-Royal entre les rues Dr Penfield, des Pins et McTavish, en surface du réservoir d’eau McTavish. La mairie avait en 2009 décidé de fermer ce parc alléguant la sécurité antiterroriste, suscitant une mobilisation citoyenne qui a rouvert le parc. C’est le même élan qui anime les citoyen·ne·s constitué·e·s en association, les Ami·e s du parc Rutherford, alarmé·e·s par des dimensions inquiétantes de ce projet.

Le 21 décembre 2010, proposé par Sammy Forcillo et appuyé par Jocelyn Ann Campbell, est adopté d’appuyer le dépôt d’une demande de « financement au Programme d’infrastructures Québec-Municipalités du ministère des Affaires municipales, des Régions et de l’Occupation du territoire et à tout autre programme de subvention provincial et fédéral, dans les mêmes termes financiers, pour le projet d’aménagement d’un terrain multisport [sic] avec surface synthétique au parc Rutherford »[2].

Il est troublant de noter que l’étude de faisabilité de 2011 sur l’aménagement du parc Rutherford est effectuée par un fonctionnaire de la Ville qui devient, quelques semaines plus tard, président de la compagnie qu’il a fondée, Expertise Sports Design LG. Elle a préalablement obtenu de la Ville de Montréal plusieurs contrats d’aménagement de terrains sportifs.

La nouvelle administration, qui dit se démarquer de pratiques peu transparentes, a relancé le projet en profitant de la réfection de la membrane du réservoir d’eau situé sous ce parc, et des travaux de raclage de la façade de la falaise attenante. Ces travaux ont exposé les racines de nombreux arbres et certains ont désormais disparu. Pour ne pas perdre la subvention, l’administration municipale accélère la cadence des travaux au mépris des consultations, des avertissements et du principe de précaution en alléguant des faits distordus.

L’aménagement du terrain multisports en gazon synthétique et à l’éclairage intempestif répondrait à une demande sportive grandissante. En réalité, il est réservé en priorité à l’Université McGill qui participe au financement de l’aménagement. Ceci restreint l’accès du parc Rutherford aux Montréalais·es et résident·e·s du Plateau Mont-Royal et de Ville-Marie qui l’utilisent depuis des décennies. Cet endroit de sérénité est un espace récréatif, sportif, familial et de détente. McGill dispose de 4 terrains de sports, dont 3 en gazon synthétique dans un rayon de 1 km. Il lui est loisible d’aménager le terrain à l’entrée de son campus sur la rue Sherbrooke. Interpellé en vain pour qu’il reconsidère le projet, le maire Coderre a déclaré qu’il a pris lui-même cette décision.

Les fragments SBRr (Styrene-butadiene rubber recyclé) des terrains synthétiques comporteraient des risques à long terme sur la santé des usagers, mais aussi sur les installations d’eau. Le déversement de produits organiques de la montagne exige un assainissement onéreux des terrains synthétiques sans lequel la désagrégation des fragments s’accélère. Si le parc est interdit aux chiens en raison de leurs déjections, comment cette membrane empêcherait-elle les infiltrations des produits toxiques, fongicides, herbicides et autres bactéricides? Nous demandons la divulgation de l’étude d’impact environnementale notamment sur les risques de contamination de l’eau.

La détérioration de la qualité de l’air et l’augmentation significative de la température intensifieront les îlots de chaleurs au centre-ville (voir aussi une présentation par un étudiant de l’UQAM) en proie au smog. Ce projet d’aménagement va à l’encontre des initiatives environnementales de lutte aux îlots de chaleur et de ses effets sur la santé publique.

Le terrain synthétique occupe l’immense portion praticable du parc et les 26 % allégués de sa surface par rapport à l’aire totale incluent les versants abrupts, la station météorologique d’Environnement Canada, les installations du système des eaux ou de sécurité, tous inaccessibles. Les résident·e·s et les Montréalais·es n’auront accès à leur parc de quartier et à leur espace patrimonial que les fins de semaine, McGill ayant l’usage exclusif le reste du temps. Ceci est une privatisation de l’espace public où le contribuable est ponctionné de 2 250 000$ pour se voir privé de l’accès au parc, quasiment réservé aux étudiant·e·s de McGill. Ceux-ci ont d’ailleurs refusé en référendum de contribuer aux 260 000$ des 750 000$ correspondant à l’apport de McGill. Ces montages pour le moins occultes sont conséquents avec d’autres pratiques douteuses au sein de l’administration municipale quant à l’octroi des études de faisabilité, des contrats et des aménagements des terrains sportifs.

La Table de concertation du Mont-Royal a émis des réserves à ce projet. Suite à nos pressions, vous auriez reçu de plusieurs organismes des objections à ce réaménagement. En contradiction avec le Plan de protection et de mise en valeur du Mont-Royal, le Plan de conservation du site patrimonial du Mont-Royal et la Promenade « Fleuve-Montagne » du 375e de Montréal, ce projet doit impérativement être arrêté et votre autorité et jugement pourraient aider à y sursoir.

En lieu et place, et au mépris des divisions internes de fonctionnaires sur ce projet, a été modifiée la résolution CA12 240466 afin d’annuler le mandat accordé au Bureau Expertise Parcs de la Direction des grands parcs et du verdissement, pour la réalisation des services professionnels requis au projet de réaménagement d’un terrain multisports au parc Rutherford. L’appel d’offres a été émis et une compagnie retenue. Il n’est pas surprenant que, pour se disculper des agissements que nous avons divulgués sur la scène publique, la ville s’empresse de préciser que « la firme Expertise Sports Design LG a donc été déclarée non conforme ».

Madame la ministre David, au lieu de gazon synthétique, il faut rétablir l’espace herbacé naturel et réhabiliter la végétation ainsi que le milieu humide. En consultant notre page Facebook, vous pourriez vous enquérir d’autres alternatives, plus conformes avec votre mandat, réalisées par les étudiant·e·s finissant·e·s de la Faculté de l’aménagement de l’Université de Montréal, ainsi qu’une série d’études et de réactions pour préserver un des plus vieux réservoirs patrimoniaux d’Amérique du Nord. En ces temps d’austérité, les sommes à dépenser sans consultations publiques pourraient être utilisées à des fins plus écologiques et sociales. Nous vous demandons, à l’instar de divers organismes déjà interpellés [3], de maintenir le caractère multiusager et multifonctionnel en tout temps du parc Rutherford pour que les Montréalais·es puissent pleinement bénéficier de cet espace patrimonial et de son aire naturelle et donc de sursoir à cette subvention publique ou en tous cas à la conditionner à une étude environnementale.

En espérant que vous porterez une attention spéciale à cette missive, nous vous prions d’agréer l’expression de nos salutations distinguées.

Ami·e·s du parc Rutherford


 

Notes

[1] Gouvernement du Québec, Loi sur le patrimoine culturel, chap. 1, art. 2, alinéa 9.

[2] Ville de Montréal/Ville-Marie. Procès-verbal de la séance ordinaire du conseil d’arrondissement, mardi 21 décembre 2010.

[3] Les amis de la montagne, Héritage Montréal, CRE-Montréal, Centre d’écologie urbaine de Montréal, CCMP, CMP, etc.

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Photo tirée du site District Montréal.

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Lettre de Guy Laliberté – droit de réplique

Par Guy Laliberté, en réponse à la lettre de Sarah Berthiaume publiée il y a deux semaines.

Sarah,

Je crois que j’aurais mieux aimé lire de la poésie qu’on trouve habituellement dans les messages des bouteilles à la mer. Mais il faut croire que, de nos jours, au nom de la liberté d’expression, les messages sont moins éloquents et arrivent plus rapidement à destination, avec en prime des opinions et des commentaires de toutes sortes.

J’ai lu ta lettre à plusieurs reprises. J’ai aussi lu tous les commentaires. C’est bien mal me connaître que de croire que je n’allais pas répondre. Par principe, je respecte la personne qui prend le temps de m’écrire. J’ai toujours répondu ou, à tous le moins, envoyé un accusé de réception aux gens qui m’écrivent. Je lis tout ce que je reçois. Mais tu dois déjà savoir cela puisqu’il semble qu’il doit y avoir peu de choses de moi et de ma vie qui ne t’interpellent pas de manière négative.

Alors je choisis de répondre publiquement sachant très bien qu’avec ma gueule de riche, mon compte en banque de riche et mon train de vie de riche, il n’y a absolument rien que je puisse dire qui soit intelligent, vrai ou même gentil. Nous, « les riches », on n’est pas des « gentils ». On ne veut surtout pas partager nos sous, viande à chien!

Nous, les « riches », on ne pense pas aux autres, au collectif, ni à la planète. Nous, les « riches », on devrait se faire construire une planète, ou peut-être une île, sur laquelle on pourrait se tenir ensemble et se dire comment on est chanceux d’être riches.

J’ai lu ta lettre à plusieurs reprises parce que je cherchais, avec beaucoup d’espoir, le projet collectif qui t’animait. Je me disais que peut-être ce mépris, cette déprime, cet écœurement étaient rattachés à une idée, à un projet que tu voulais partager, ou peut-être même à quelque chose que j’aurais fait à un moment ou à un autre. Eh bien non, mon défaut est celui d’être riche et, en plus, ton opinion sur moi est uniquement basée sur des portions d’entrevues. Même pas une brève rencontre, même pas une demande de rencontre. Juste comme ça, parce qu’un matin de mai 2015, tu t’es levée en te disant « assez, c’est assez! Ce maudit néo-Séraphin bling bling est trop riche! » C’est quand même fascinant. Alors je voudrais tout de même t’éclairer sur quelques sujets qui ont visiblement fait « grandir ton mépris ».

Commençons par Saint-Bruno-de-Montarville, la ville de mon adolescence et la ville où habitent mes parents. Mon havre de paix au Québec. Effectivement, j’ai une belle maison, mais pas de terrains de tennis. J’ai aussi choisi d’acheter, avec mon sac en jute avec le signe de piastre dessus, beaucoup des terrains autour du parc justement pour m’assurer que le parc demeure un parc. Mon « achat » visait la préservation d’une faune et d’une flore superbes, accessibles à tous. Je voulais aussi éviter le développement sauvage d’un lieu paisible. Les adolescents d’aujourd’hui et de demain pourront en profiter à leur tour et rêver à leur avenir dans un endroit vert et protégé.

Et puis il y a la légende de mes partys de F1. Une légende que, je l’admets, j’ai entretenue volontairement parce que cela servait l’objectif visé. Cet objectif était très simple : faire découvrir nos idées créatives et démontrer nos talents d’organisateur d’événements uniques. Ça a marché… et même très bien. Les personnes « riches » et moins « riches » qui y participaient n’assistaient pas à ces folles nuits de débauche que le public a choisi de retenir. L’esprit de mes fêtes est très simple : réunir dans un même lieu des gens d’origine, d’opinion et de statut différents. Provoquer des échanges entre les participants et provoquer les sens. Pour y arriver, nous faisons preuve d’imagination et de théâtralité. Nous créons des environnements parfois romantiques, parfois poétiques, mais toujours pour la mise en valeur de la beauté, des humains, hommes ou femmes, et de notre monde. Le tableau « filles livrées comme des pizzas » ne cadre pas du tout avec notre démarche. S’il y a une chose que ma mère m’a apprise à un jeune âge, c’est bien le respect des femmes. Le respect tout court.

Au sujet de mon apolitisme, c’est un choix volontaire et personnel. Je l’assume pleinement. Au fil des ans, j’ai connu plusieurs politiciens de tous les partis politiques tant au niveau fédéral, provincial que municipal. Mes critères personnels pour la politique font en sorte que je ferai toujours un choix en vue d’opter pour l’option la moins pire, et non l’idéale, et non pas en fonction des individus, mais bien des options politiques. Je choisis donc de ne pas choisir et d’accepter le choix de la majorité. Je trouve cela très simple : un choix libre. J’ai toujours dit que je vis d’abord dans un quartier, une ville, une province, un pays, mais aussi sur une planète. Je considère que ma citoyenneté est mondiale et je continue à rêver d’un monde sans frontières, sans guerre. Est-ce utopique? Peut-être… mais tu ne m’empêcheras pas de souhaiter de voir cela de mon vivant et de le souhaiter à mes enfants.

Pour le Cirque du Soleil, nous avons choisi, dès le début, d’être apolitiques. Cela ne nous a jamais empêchés de travailler avec tous les niveaux de gouvernement. Oui, nous avons reçu de l’aide à nos débuts avec des contrats et des subventions, mais dès que nos activités sont devenues rentables, j’ai retourné le chèque de subvention qui nous avait été donné. Nous n’en avions pas besoin et nous préférions en faire profiter d’autres artistes, auteurs et dramaturges qui en avaient certainement plus besoin que nous. C’était en 1990. En 31 ans, nous n’avons jamais retiré nos drapeaux du haut de nos mâts de chapiteaux : le drapeau du Canada et du Québec y flottent librement partout dans le monde. Nous sommes fiers de nos origines et nous les affichons sans obligation. Devrais-je maintenant avoir honte d’avoir contribué au succès commercial du Cirque du Soleil qui, je le rappelle, fait vivre 4000 personnes puisque nous réussissons à vendre 12 millions de billets à chaque année?

Aussi, ces insinuations au sujet d’évasion fiscale sont fausses et totalement gratuites. Nous respectons les lois mises en place par les législateurs. De prétendre que le Cirque du Soleil ne contribue pas à la fiscalité canadienne avec son siège social international et ses 1400 emplois directs (et autant en emplois indirects) est franchement insultant. Et cela vaut aussi à l’égard de mes finances personnelles!

Je ne reviendrai pas sur l’histoire du Cirque. Je crois que celle-ci n’est pas contestée, du moins, je l’espère. Mais j’aimerais tout de même rappeler que nous avons fait des choix qui n’ont pas toujours été faits dans une logique commerciale. Le choix de s’installer dans le quartier Saint-Michel, par exemple. Un quartier mal aimé, oublié, caché. Un quartier défavorisé. Les gens de ce quartier sont probablement ceux pour qui j’ai le plus de respect. Non seulement ils nous accueillent, mais ils nous accompagnent. Ils sont fiers de notre fierté d’être leurs voisins. Et nous sommes fiers aussi que ce quartier soit devenu l’un des plus importants pôles des arts du cirque dans le monde. Être voisins implique que l’on se respecte. On respecte notre vie communautaire. On y participe et on entretient cette relation librement et respectueusement. J’imagine que cela ne fait pas partie de ta vision de collectif, mais pour moi, oui. Parce que mon jardin est le jardin de mon voisin, je vais en prendre soin comme il prend soin du sien, et ainsi de suite; la roue tourne!

Aussi, il y a 30 ans, les arts du cirque n’étaient pas reconnus au Québec. Les amuseurs publics dépendaient des revenus versés dans leurs chapeaux. Sans le Cirque du Soleil, des troupes comme Cirque Éloize ou les 7 doigts de la main n’auraient jamais pu vivre de leur art. La TOHU n’aurait jamais existé dans Saint-Michel, et l’École nationale de cirque aurait probablement encore un financement précaire. Nous avons travaillé avec plus de 250 créateurs du Québec avec qui nous avons partagé nos projets et notre « richesse ». Mais c’est pas collectif, ça. C’est juste des affaires commerciales. Ça pue le commerce.

Il ne me reste qu’à parler de mon fameux voyage dans l’espace. Force est d’admettre que tu as compris ce message. Effectivement, c’était un voyage pour sensibiliser à la cause de l’eau. Que tu y crois ou non ne change en rien l’objectif visé et atteint. En 2009, le Cirque du Soleil allait faire son entrée en Russie, un marché important. Mon entraînement pendant 5 mois en Russie m’a permis de lancer une vaste campagne de visibilité pour le Cirque du Soleil. La Fondation ONE DROP avait à peine 2 ans. La visibilité obtenue par cette mission spatiale, avec plus de 500 millions de dollars, a permis d’établir la notoriété de ONE DROP quasi instantanément et de mettre en œuvre des projets plus rapidement. Et tu crois que les Bono, Shakira et Gilberto Gil de ce monde ont tous participé à cette aventure parce qu’ils voulaient contribuer à mon gros fantasme de mégalomane? Il faudrait que tu voyages un peu, Sarah, et en profite pour prendre l’air. Tu verrais peut-être le monde d’un autre œil.

Je vois aussi que ce que tu qualifies de « logique survivaliste » est finalement l’amour que je porte envers mes proches, mes amis et ma planète, et que même ça « t’écœure ». Si je suis ta logique, il ne faudrait pas que j’essaie de construire un havre, un noyau pour assurer le bien des miens? Il ne faudrait pas que j’investisse dans un projet qui est respectueux de l’environnement et qui protègera des centaines d’espèces d’arbres et de fleurs contre une menace bien réelle? Que je ne devrais pas me soucier de la manière dont on développe ces projets récréotouristiques afin de protéger à la fois l’environnement et les habitants de la région? Je devrais acheter, me cacher, exploiter et souhaiter qu’une épidémie ou une catastrophe naturelle arrive pour me rayer de la terre une fois pour toutes! Fini Séraphin bling-bling!, pis tant qu’à y être, Donalda aussi!

Est-ce que mon argent contribue à mon bonheur? La réponse est oui. Est-ce que mon argent est la seule condition pour atteindre mon bonheur? La réponse est non. C’est aussi ce que j’inculque à mes 5 enfants. 80% de ma « richesse » ne leur reviendra pas. Cet argent « sale » profitera à des fondations. Cet argent « sale » profitera à des investissements dans un portfolio d’entreprises soigneusement sélectionnées pour leurs valeurs humaines, sociales et environnementales. C’est quoi cette logique : parce que je suis riche, je n’ai plus le droit à une conscience sociale sans que l’on me traite d’hypocrite? Et toi, Sarah, est-ce que l’on te questionne sur tes dons? À qui tu donnes? Combien? Pourquoi? Et surtout, est-ce que ce sont des causes valables? Collectives? Justes? À quel montant au juste « mes manifestations ostentatoires de mon indécente richesse deviennent un prétexte humanitaire à cinq cennes »? Quelle est ta référence pour juger du bien-fondé de ma générosité? De mon argent? Du nombre de personnes que je peux aider et qui elles sont? Un peu de rigueur, Sarah.

Ta lettre me fait réfléchir. Non pas sur ma situation personnelle, mais beaucoup plus sur une réaction telle que la tienne. J’essaie sincèrement de comprendre. Comment une si petite minorité, un si petit groupe de gens peuvent autant mettre des bâtons dans les roues. Cette minorité de gens qui fait rejaillir ce malaise profond du Québec face à la richesse. Cela me dépasse. Heureusement que vous êtes minoritaires. Les gens que je rencontre au dépanneur ou au café ne me parlent pas de ça. Ils me parlent d’espoir et de rêves et je me permets de continuer à rêver… heureusement, c’est gratuit pour tous, et je ne risque pas d’être jugé sur cela!

Sarah, en terminant, je suis d’accord avec certains des commentaires à la suite de ta lettre, qui confirment que ce ne sont pas des propos de jalousie. La jalousie impliquerait que tu souhaites avoir ce que j’ai. Ce n’est pas le cas. Ton profond manque de respect et ton mépris à mon égard, ça, je ne te le souhaiterais jamais. Je ne souhaite ça à personne, d’ailleurs. Ça fait pas avancer les choses.

Tu vas jusqu’à me souhaiter du mal, aussi petit soit-il, avec un coup de soleil sur le coco. Souhaiter du mal n’est pas un projet de société très porteur. Moi je souhaite du bien… à tout le monde, toi inclusivement.

J’aurais tant aimé lire ton message dans la bouteille « de liqueur » qui aurai été porteur d’un grand projet de société, rassembleur et collectif. Malheureusement, ta bouteille a coulé.

Sans rancune,

Guy Laliberté

 

P.S. : Dans les commentaires que j’ai lus, j’ai vu qu’il y a des gens qui prétendent que nous empêchons nos employés de se syndiquer. Désolé, mais mon pacte social à moi a toujours été de laisser le libre choix à mes employés. Le libre choix de me parler directement ou indirectement, autant dans les moments d’euphorie que dans les moments difficiles. J’ai aimé mon monde, et je me suis senti aimé. C’est à cela que j’ai carburé. Et Vincent (que je pense bien reconnaître), j’ai toujours respecté le leader que tu représentais, ta force de caractère et ton culot… ce serait bien que tu puisses te souvenir de ces moments-là aussi.

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Lettre à Guy Laliberté

Par Sarah Berthiaume, présentée lors de la kermesse du OFFTA sous le thème « être riche », le 14 mai 2015 aux Jardins Gamelin.

Montréal, le 14 mai 2015

 

Cher Guy Laliberté,

 

Je t’envoie cette lettre roulée dans une bouteille de liqueur, en espérant que la houle du Pacifique, par je ne sais quel miracle, l’amènera jusqu’à toi. Je sais qu’elle a sans doute plus de chance de finir dans l’estomac d’une baleine ou d’aller grossir le septième continent de plastique, mais je prends quand même une chance parce que ce que j’ai à te dire est important.

Sache d’abord que je ne suis pas ta plus grande fan. Je peux même dire que je questionne chacun des éléments qui jalonnent ton parcours et qui font de toi le multimilliardaire que tu es.

Ta grosse baraque et tes terrains de tennis flanqués au beau milieu du parc national du mont Saint-Bruno où j’allais marcher, adolescente.

Tes partys légendaires de la F1, genre de délires orgiaques avec, entre autres fantaisies, des filles livrées comme des pizzas pour satisfaire les plus gourmands de tes invités.

Le cash de ton cirque dans les paradis fiscaux du Luxembourg.

Ton apolitisme décomplexé. Tes déclarations chocs: « Je n’ai jamais voté de ma vie, sauf pour moi-même! » « Je suis citoyen de la planète! »

Et ton fameux voyage dans l’espace, qui est, on peut se le dire, un gros fantasme mégalomane patiné en entreprise humanitaire. Aller se crosser dans l’espace est une chose. Prétendre le faire pour sensibiliser les gens à la saine gestion de l’eau potable en est une autre.

Bref, toutes ces petites choses qui faisaient grandir mon mépris pour toi n’étaient qu’un avant-goût de ce que j’allais ressentir en lisant cet entrefilet dans le journal, un beau jour de 2012 :

laliberteGuy Laliberté, disait l’article, a acheté une petite île à l’est de Tahiti, en Polynésie française. Baptisée Nukutepipi, l’île sera transformée en refuge sécuritaire pour lui, sa famille et ses amis. « À cause de tout ce qui se passe dans le monde, je me suis dit que ça pourrait peut-être être l’endroit –si jamais – il y a une épidémie, une guerre globale, où je puisse emmener ceux que j’aime, ma famille »

Je te savais déjà pas trop porté sur le collectif. Mais là, franchement, c’est à un autre niveau.

Comprends-moi bien : ça n’est pas tant le fait que tu achètes une île qui me fâche. Tu n’es ni le premier, ni le dernier, à faire ça. À pousser la logique débile qui veut que l’argent permette de tout acheter, même un bout d’océan, de terre, avec ses arbres, ses fleurs, ses animaux, qui, après tout, n’appartiennent à personne et donc ne sont pas à vendre.

Non, c’est ta logique survivaliste qui m’écœure.

Rien ne me déprime plus que cette manière que tu as de t’extraire du monde comme si, déjà, tout était voué à l’échec. Comme s’il ne valait même pas la peine d’essayer de faire quelque chose, pour ne pas que cette guerre globale ou cette épidémie dont tu parles, survienne. Ni voter, ni militer, ni réfléchir, ni investir dans quoi que ce soit d’autre que toi-même. Comme si tu avais pilé assez de cash pour, en fin de compte, ne plus appartenir à ça. Ne plus dépendre de ça. Ne plus faire partie de la société.

Comme si finalement, tu étais assez riche pour être au-dessus de la vie.

Et tu en rajoutes une couche en soulignant que sur ton île, « tout sera entièrement écologique ».

C’est vraiment rassurant de savoir que lorsque la planète sera déchirée par une guerre globale ou que tout le monde sera contaminé par une mutation de l’Ebola, ton empreinte écologique sera maintenue à zéro, grâce à ton vermicompost et à tes panneaux solaires.

Tout le monde peut crever! Toi et ton nombril, au moins, aurez la conscience tranquille.

Et le plus beau, c’est que malgré toute la complaisance et la supériorité dont tu fais preuve, tu réussis quand même à être un « modèle de réussite québécoise » et à susciter l’admiration, voire la sympathie. Non seulement tu repousses les limites de la décence en justifiant chacune des manifestations ostentatoires de ton indécente richesse par un prétexte humanitaire à cinq cennes, mais en plus, tu incarnes quelque chose comme une fierté nationale.

Vraiment, c’est malhonnête. Vraiment, ça m’écœure.

Mais je t’écris quand même, parce que je dois parler de la richesse et que tu m’apparais comme quelqu’un avec qui il est bon de régler des comptes.

Je ne te servirai pas des maximes hippies « d’argent qui ne fait pas le bonheur ». Je ne suis pas naïve à ce point. Je sais bien, que cet argent fait ton bonheur à toi. Mais cet argent, pour moi, n’est pas de la richesse. C’est un magot. Un pactole. Un gros sac en jute avec un signe de piastre dessus. Une montagne d’or sur lequel tu es assis et dont tu fais profiter ta cour. Tu es un genre de néo-Séraphin bling bling (Tu seras content, d’ailleurs, d’apprendre qu’ils sont en train d’en tourner le 60e remake qui devrait sortir l’hiver prochain sur les ondes de Radio-Can.)

Ce qui m’apparaît en t’écrivant cette lettre, c’est que si l’argent donne du pouvoir et de la liberté, la richesse, elle, devrait s’inscrire dans quelque chose de plus large et de collectif. Ainsi, nous ne devrions pouvoir dire que nous sommes riches que si nous sommes ensemble.

Et quand je parle d’être ensemble, je ne parle pas seulement d’être avec notre famille et nos amis. Je ne parle pas de profiter en gang d’un tout inclus à l’écart du monde où on peut siroter des pina colada bio-équitables. Je parle d’être ensemble comme peuple, comme collectivité, comme société.

Je parle d’unir nos forces pour construire quelque chose. Quelque chose comme un projet dans lequel on pourrait se reconnaître et qui donnerait aux gens l’envie de participer. Pas d’aller se crisser sur une île déserte avec des panneaux solaires.

Je parle de contribuer. D’y mettre un peu du sien. À la mesure de ses moyens.

Ce que, visiblement, tu n’as pas du tout l’intention de faire.

Donc sur ce, Guy, je te souhaite de profiter de ton île, et pourquoi pas, de pogner un crisse de gros coup de soleil sur le coco.

Bien à toi,

 

Sarah Berthiaume

 

Sarah Berthiaume est comédienne, elle est aussi l’auteure des pièces Disparitions (Dramaturgies en Dialogue 2009, Théâtre du Double signe de Sherbrooke 2012), Villes Mortes (salle Jean-Claude Germain du Théâtre d’Aujourd’hui 2011, finaliste pour le prix Michel Tremblay 2011), P@ndora (production du Youtheatre, printemps 2012) et Les Orphelins de Madrid (production du Petit Théâtre du Nord, été 2012). Sa pièce Yukonstyle a été présentée en France pour la première fois en lecture à Limoges, sous la direction d’Armel Roussel, dans le cadre de l’Imparfait du Présent, lors du Festival des Francophonies 2011, et reprise au Théâtre du Rond-Point à Paris en février 2012.

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Du non-droit de manifester

Par Peggy

Bonjour amies et amis, de près ou de loin,

Je vous fais parvenir cette lettre pour ajouter ma voix à ceux et celles (groupes, personnes, organismes, coalitions, collectifs) qui, depuis longtemps malheureusement, nous parlent de répression et de brutalité policières. Ceux et celles que, pour beaucoup d’entre nous, nous croyons à peine, dont nous diminuons l’ampleur des témoignages, que nous préférons ne pas croire.

L’intimidation, la violence, la brutalité et la répression qu’infligent aujourd’hui les membres de la Police sont bien réelles. Elles sont même banalisées par les discours médiatiques, par le silence de la classe politique au gouvernement; et depuis quelques mois, elles sont devenues systématiques, impunies, ignorées, diminuées, voire encouragées.

Cette année, ce sont les étudiant-e-s dont la parole n’est pas plus considérée que du crottin. Ils et elles ont été traîné-e-s dans la boue en plus d’être totalement et violemment réprimé-e-s. Ce sont les plaintes des groupes communautaires qui sont ignorées. Ce sont les cris et les griefs des citoyen-ne-s et des groupes sociaux de toutes sortes qui sont tout bonnement méprisés et écrasés.

La Police, aujourd’hui, réprime de façon éhontée et systématique, en toute impunité.

Même les nombreux vidéos montrant la brutalité policière qui circulent dans les médias indépendants et sociaux ne freinent pas cette dite Police. Et, de toutes façons, aucun média n’en parle sérieusement, il ne s’agit que de banalisation de l’escalade répressive et autoritaire.

Plus personne aujourd’hui ne s’étonne que ce soient des brigades anti-émeutes (de centaines d’individus) qui interviennent dès le début des rassemblements ou des manifestations. Ne devraient-elles pas justement intervenir en cas d’émeutes?

Je dis « intervenir » mais ce vendredi 1er mai, j’ose dire que les différentes branches policières ont attaqué les rassemblements. Sans raison apparente, sans avertissement, sans annonce, nous nous sommes vu-e-s chargé-e-s par des dizaines d’hommes armurés et armés qui ont eu recours à toutes les manœuvres que permettent leur équipement, leur force et leur nombre.

Les autorités – quelles qu’elles soient – ne voulaient tout simplement pas que des milliers de personnes se rassemblent et manifestent leur mécontentement.

Soyons honnêtes, aujourd’hui, en 2015, au Québec, les policiers battent, cognent, matraquent, poussent, bousculent, brassent, crient, insultent, braquent à bout portant, intimident, répriment, brutalisent, marquent, hurlent, traumatisent, tordent les bras, sprayent du poivre et des lacrymogènes à tout-va, galopent, mordent.

C’est honteux, en plus d’être injuste et injustifié, rageant, fâchant, effrayant, choquant pour bien du monde qui en ont fait les frais ou en ont été témoins.

Voici ce qui m’est arrivé :

4490699178_3349055e0aJe suis partie depuis le rdv de Frontenac, tout se déroule pour le mieux lors de notre trajet par différentes artères pour nous rendre jusqu’au rdv du Square Philips au centre-ville. Arrivé-e-s, au coin des rues Ontario et Saint-Urbain, nous avons été chargé-e-s par des dizaines d’hommes déversés hors de fourgons blancs. Toute la foule (je dirais 300 personnes) a été prise de panique, a commencé à courir en tout sens, a crié, a remonté la rue Saint-Urbain, qui est très étroite et achalandée d’autos. Avec Isabelle et deux amies, pour ne pas être prises dans la foule paniquée, nous nous sommes esquivées et avons pris la ruelle sur notre gauche. Nous avons ralenti, nous avancions avec nos bouteilles d’eau à la main quand cinq hommes (ou six, je ne sais plus vraiment) ont eux aussi choisi la ruelle et nous ont couru après en tapant les boucliers et en criant. Nous avons levé les bras en l’air en criant à notre tour « On n’a rien fait, on n’a rien fait! » Ils se sont rués sur nous en nous poussant avec leur boucliers, en levant la matraque, en nous poussant corps à corps, encore et encore. Une des amies s’est retrouvée projetée contre le mur adjacent. Elle se retourne pour continuer son chemin, ce que les policiers nous criaient de faire tout en nous en empêchant, et l’un d’eux – je le revois très, très nettement – de tout son élan et sa hargne, lui assène un énorme coup violent de matraque dans la fesse. Elle en a eu le souffle et la marche coupés. L’aidant et me retournant, je constate qu’Isabelle a été violemment jetée à terre, elle est sur les genoux, la tête au sol, je me jette sur elle afin d’offrir une protection aux coups qui pourraient venir, on nous pousse encore, on se relève, on tente de s’éloigner, ils sont toujours et encore sur nous, corps à corps à nous brutaliser, ils ne nous laissent pas « bouger ». L’un d’eux, en me marchant sur le pied et à bout portant donc, lève son fusil à bombes lacrymogènes sur moi, pour me menacer encore. Je lui crie de « se calmer », que « ça va pas bien!? » J’ai aussi vu la hargne et le mépris dans ses yeux. Là, ils ont enfin décidé de nous laisser un peu plus tranquilles et de nous laisser prendre nos distances. C’était pour mieux se détourner et se concentrer sur deux autres jeunes gens qui s’étaient cachés sous un porche. Ils sont allés les déloger en les frappant à leur tour.

Merci la Police.

Nous avons été attaquées et molestées (sans aucune mesure avec le contexte) par cinq ou six hommes protégés de casques, protections aux membres, de boucliers et armés de matraques, grands d’au moins 6 pieds, costauds et lourdement équipés. Nous ne représentions aucune menace, nous n’étions ni armées ni cagoulées, en short et tee-shirt, nous n’avons fait aucune provocation, nous marchions pour nous éloigner de la foule, des gaz et de la police, nous faisons 5 pieds 3.

Leur comportement est, en soi, un abus basique : « usage excessif, mauvais ou injustifié », « usage injuste d’un pouvoir ». Ils ont effectivement agi en totale démesure, en total excès, sans justification, de manière totalement disproportionnée avec la situation. C’est honteux. C’est la Police de Montréal aujourd’hui.

Et encore!, nous n’avons eu « que ça » (une fesse blessée (l’amie), des bleus partout (Isabelle), un orteil cassé (moi)), ce qui me fait évidemment penser à tous ceux et toutes celles qui ont été blessé-e-s d’une façon ou d’une autre.

Cette année, la contestation sociale, étudiante ou non!, est totalement réprimée, violentée, matraquée, poivrée, emprisonnée, bafouée, salie et stigmatisée. C’est difficile de l’admettre car nous sommes au Québec, mais la situation aujourd’hui est inquiétante et ne fait qu’empirer.

Ce vendredi 1er mai, les autorités ont cherché à m’effrayer, m’ont intimidée, ont cherché à me faire comprendre à moi et mes ami-e-s que nous n’avions pas notre place dans l’espace public, que nous n’avions pas de parole.

Ça n’aura pas marché, j’ai mal à mon corps et à mon cœur mais ça ne marchera pas. Il faut continuer d’exister, même dans l’adversité.

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Lettre ouverte au directeur général du Collège Rosemont

Par Michel Seymour, professeur de philosophie à l’Université de Montréal

Le 6 mai 2015

Stéphane Godbout
Directeur général
Collège Rosemont

 

Monsieur Godbout,

J’ai appris dans les journaux que votre collège avait procédé à la suspension de six professeur-e-s.

J’estime que c’est une démarche qui ne se justifie d’aucune façon, quel que soit l’angle d’approche.

Sur le fond, vous comprendrez que les professeur-e-s protestent contre des coupes de 41 millions de dollars au niveau collégial. Vous devriez être à leur côté pour contester ces compressions au lieu de leur imposer des suspensions.

Ensuite, les professeur-e-s ont décidé comme des centaines d’autres organisations au Québec de faire une grève sociale. À ma connaissance, votre collège est le seul endroit où des personnes ont été suspendues pour avoir posé ce geste.

Ensuite, la demande d’injonction demandée par le gouvernement à la dernière minute servait à casser le mouvement d’opposition à sa politique d’austérité. Cette démarche s’inscrit dans un contexte plus large où la contestation et la dissidence sont de plus en plus réprimées.

Une société qui ne tolère plus la contestation et la dissidence est une société autoritaire.

Les directions collégiales et universitaires ont beaucoup à se faire pardonner depuis qu’elles ont appuyé la loi 12 (le projet de loi 78 ) du gouvernement Charest. C’était de l’avis de tous (Ligue des droits et libertés, Commission des droits de la personne, Amnistie internationale, Nations Unies, juristes québécois, Barreau du Québec, etc.) une loi qui brimait le droit à la liberté d’expression, de manifestation et d’association, pour ne pas mentionner en plus l’atteinte à la liberté académique des professeur-e-s.

Les directions collégiales et universitaires se sont quand même rangées aux côtés du gouvernement Charest dans cette aventure périlleuse. Cette posture idéologique trahit le fossé qui ne cesse de se creuser entre, d’une part, les directions collégiales et universitaires et, d’autre part, les forces créatrices des collèges et universités, à savoir les professeur-e-s, les étudiant-e-s et les chargé-e-s de cours.

Or, cette distance heurte de plein fouet l’idée même de collégialité qui devrait être au cœur du fonctionnement des collèges et des universités. Les directions universitaires et collégiales ne sont pas des patronats, mais des administrations au service des forces créatrices qui œuvrent au sein de ces établissements.

La seule chose honorable à faire dans les circonstances est de mettre fin immédiatement aux suspensions de ces six professeur-e-s.

Sincèrement,

 

Michel Seymour
Professeur de philosophie à l’Université de Montréal

 

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Lettre ouverte à nos collègues du doctorat en sémiologie de l’UQAM

Cette lettre est aussi disponible en format pdf.

Une grève étudiante est en cours au Québec depuis le 16 mars 2015. Au plus fort du débrayage jusqu’ici, plus de 150 000 étudiant·e·s issu·e·s de multiples établissements d’enseignement dans la province ont joint leur voix à la contestation. À l’UQAM, plusieurs associations étudiantes demeurent à ce jour en grève, la plupart ont même voté des mandats de grève générale illimitée ou reconductible à long terme face à l’absence d’ouverture au dialogue de la part de nos dirigeants, au premier chef le ministre de l’éducation François Blais, qui favorise la répression.

Mardi le 7 avril, le recteur de l’UQAM, Robert Proulx, a décidé unilatéralement de ne pas prolonger la session malgré la grève qui a eu lieu et se poursuit au sein de l’UQAM. Ce faisant, le recteur fait fi du règlement interne, car la fixation du calendrier et les règles en matière d’évaluation relèvent de la Commission des études. Dans un mémo interne, le recteur oblige les professeur·e·s à donner leur cours, même devant une classe vide, même s’il y a des agents anti-émeute dans les corridors, même si leurs étudiant·e·s se font battre sous leurs yeux. Cette décision du recteur va à l’encontre du droit des professeur·e·s inscrit dans leur convention collective, c’est-à-dire le droit d’avoir un environnement de travail sain et de ne dispenser des cours que lorsque la situation le permet, dans le respect de leur profession aussi bien que dans le respect des étudiant·e·s à qui ils ou elles enseignent. (Aussi, la convention collective des professeur·e·s est échue depuis deux ans et la direction de l’UQAM propose une baisse de salaire générale de 2% et une détérioration des conditions de travail, l’augmentation de la tâche, etc., cela alors que les professeur·e·s de l’UQAM ont déjà les conditions d’emploi les moins favorables des quatre universités montréalaises).

Mercredi le 8 avril, vers 16h, le Service de police de la ville de Montréal (SPVM) est entré à l’intérieur de l’UQAM pour la deuxième fois depuis le début de la grève à la demande du recteur Robert Proulx dans le but d’arrêter les levées de cours (votées démocratiquement en assemblées générales). Vingt-deux arrestations ont eu lieu au niveau métro du pavillon J.-A.-DeSève (DS). Vingt-deux étudiant·e·s ont été mis à terre par les agents de sécurité (l’équipe courante de Garda et l’équipe temporaire de Gardium) de l’UQAM ainsi que par les forces de police anti-émeute. Ces étudiant·e·s ont été amenés dans une salle de cours vide. Alerté·e·s, plusieurs professeur·e·s de l’UQAM se sont dépêchés de rejoindre la foule étudiante, qui protestait contre la présence du SPVM et contre la violence exercée par les agents, et se sont mis en première ligne face à la barrière policière qui protégeait l’accès à la salle de cours. Certain·e·s ont voulu négocier avec les policiers pour se rendre dans la salle où étaient arrêtés les étudiant·e·s. Le vice-recteur Marc Turgeon s’est présenté pour tenter d’apaiser la foule, nous laissant croire qu’une négociation serait possible. Entre temps, les policiers sont partis au poste avec les étudiant·e·s arrêté·e·s, alors qu’on nous affirmait qu’une négociation allait pouvoir s’effectuer. Quarante minutes plus tard, nous avons compris qu’aucune négociation n’aurait véritablement lieu : nous avons été trompés. Les étudiant·e·s arrêté·e·s font face à des accusations criminelles et risquent jusqu’à cinq ans de prison. Leur seul crime est d’avoir tenté de faire respecter le droit de grève voté démocratiquement. Or, le gouvernement actuellement au pouvoir nie formellement qu’un tel droit existe. Devons-nous rappeler que le droit de grève s’exerce depuis le 13e siècle au sein de l’Université?

Vers 17h, une occupation du rez-de-chaussée du Pavillon J.-A-DeSève a commencé en vue de contester les mesures drastiques prises par la direction de l’UQAM. Plus de 300 personnes étaient réunies, autant des chargé·e·s de cours et des professeur·e·s que des étudiant·e·s. En parallèle, un groupe formé de professeur·e·s, de chargé·e·s de cours et d’étudiant·e·s est parti négocier avec le recteur. Ils et elles avaient trois revendications :

  1. le retrait de l’injonction obtenue par la Direction de l’UQAM auprès de la Cour supérieure de Montréal (lui permettant de faire appel à la police aussi souvent que souhaité) ;
  2. l’annulation des expulsions politiques des neuf étudiant·e·s (expliquée ci-après) ;
  3. l’assurance que le SPVM ne revienne jamais dans l’UQAM.

Vers 20h, les professeur·e·s, chargé·e·s de cours et étudiant·e·s en négociation ont essuyé une fin de non recevoir de la part de Robert Proulx. Le recteur est resté campé sur ses positions et n’a pas voulu engager de dialogue, ni faire de compromis. Il a d’ailleurs admis qu’il assumait pleinement la situation.

Vers 00h15, Proulx a donné l’autorisation au SPVM d’entrer dans l’UQAM par tous les moyens (des policiers ont fracassé les portes vitrées du pavillon donnant sur la rue Ste-Catherine) afin de pénétrer dans l’établissement, munis de masques à gaz, pour briser l’occupation. De nouvelles arrestations s’en sont suivies.

Suite à ces événements, il est de notre devoir de réaffirmer notre droit de grève ainsi que de dénoncer la désinformation et la rhétorique médiatique qui défend le pouvoir et fait fi des enjeux réels du conflit. Il est aussi de notre devoir de prendre position à l’égard de la direction de l’UQAM.

 

Réaffirmons notre droit de grève!

L’UQAM a investi un demi-million de dollars pour engager la nouvelle équipe de sécurité (Gardium) et ce, sans appel d’offre, ce qui est contraire aux règles d’éthique de la fonction publique. Un demi-million de dollars que l’administration met là-dedans, pour ficher, battre et « arrêter préventivement » les étudiant·e·s au lieu de l’investir dans l’enseignement et la recherche. Et on nous dit qu’on manque d’argent, ce qui justifie la politique d’austérité contre laquelle cette grève a été engagée. Plusieurs millions de dollars ont aussi été investis au cours des deux dernières années dans un système de caméras de sécurité à la fine pointe, pour être sûr de pouvoir scruter tous nos faits et gestes au nom de la sécurité. Et on nous parle de rigueur budgétaire, de couper dans le salaire des professeur·e·s, de réduire l’offre de cours. On nous dit que l’austérité est nécessaire, qu’il n’existe pas d’autre solution.

Le profilage politique (fichage, espionnage) de la part de l’administration de l’UQAM, à travers leur corps de gardien·ne·s, a déjà mené à des avis d’expulsion officiels pour neuf étudiant·e·s. Parfois pour un an, parfois à vie. Les faits qui sont reprochés à ces étudiant·e·s remontent dans certains cas à plusieurs mois. Or, ces menaces d’expulsion ont été émises en bloc en tout début de grève et tout porte à croire qu’elles ont pour principal objectif de casser le mouvement. Elles participent d’une stratégie d’intimidation de la part de la Direction visant à dissuader toute personne de s’engager politiquement au sein de l’université (par exemple, le seul fait d’être élu·e au sein d’une association étudiante devient suspect). Les personnes sur qui planent ces menaces d’expulsion ont pour la plupart été élues démocratiquement par le corps étudiant lors d’Assemblées générales souveraines. Les Associations étudiantes sont reconnues par l’UQAM en vertu d’un règlement interne officiel, la politique 32, qui reconnaît le droit d’association et de représentation des étudiant·e·s. Les étudiant·e·s élu·e·s sont donc nos représentant·e·s légitimes, qui siègent sur des comités de l’université en accord avec le règlement interne. Or, ils et elles sont menacé·e·s d’expulsion, et dans la foulée de la répression actuelle plus aucun·e étudiant·e ne siège aux comités les plus importants de l’UQAM, ni au CA, ni à la Commission des études, ni au « comité de discipline » chargé de renvoyer ces mêmes étudiant·e·s. Donc on refuse le droit aux étudiant·e·s d’être représenté·e·s en les expulsant sur une base politique. Il s’agit, encore une fois, de répression politique fondée sur le déni du droit à la dissidence. Ce droit à la dissidence, nous le répétons, est fondamental en démocratie. Des voix s’élèvent pour dénoncer le fait que certains individus sont masqués, mais les raisons en sont pourtant simples : ils et elles se prémunissent contre un éventuel fichage politique et se protègent face à la judiciarisation excessive menée par l’UQAM.

De nombreuses personnes dénoncent « l’escalade des moyens de pression ». N’est-ce pas cela faire grève? Trouver des moyens de déranger et de troubler l’ordre établi? L’histoire nous montre que c’est ainsi qu’on obtient gain de cause. Permettez-nous de citer le professeur Jean-François Hamel du département d’études littéraires de l’UQAM :

À ceux [et celles] qui n’ont pas le sens de l’histoire, il faudrait peut-être rappeler que l’UQAM n’est pas seulement issue du rapport Parent et de son parti pris pour le « droit à l’éducation », dont nos gouvernants ont perverti la signification. L’UQAM est née des émeutes de McGill français et de la vague d’occupations des cégeps de l’automne précédent. Depuis 1969, l’UQAM est indissociable de l’histoire des mouvements sociaux, qu’elle nourrit de ses forces vives, et dont elle relaie la pensée critique dans l’espace public. Ceux [et celles] qui, aujourd’hui, défendent l’UQAM et incarnent son histoire, ce sont les étudiants.

 

Dénonçons la rhétorique et la désinformation médiatique!

En tant que sémiologues, nous devons faire montre de recul quant à la rhétorique du gouvernement et des médias de presse. Des termes tels que « vandalisme », « intimidation » ou encore « violence », servant à qualifier (et disqualifier) les diverses formes de manifestations étudiantes, doivent être déconstruits. La représentativité, la justesse, la pertinence et les sources des informations, de même que le cadrage médiatique et les foyers d’énonciation doivent être impérativement questionnés. Nous sommes dans une guerre des signes en plus d’une guerre des corps (étudiant, policier, professoral, administratif). On entend dire que les revendications des étudiant·e·s ne sont pas claires et que le terme « austérité » lui-même est vague. Ne jouons pas le jeu de certains médias qui consiste à rendre floues des propositions réelles et évidentes : ceux-là noient les signes jusqu’à les rendre inintelligibles.

 

Demandons la démission des dirigeants de l’UQAM!

Pour l’ensemble des arguments apportés dans cette lettre, nous dénonçons la dérive autoritaire et sécuritaire de la direction de l’UQAM et, à l’instar d’un front commun de professeur·e·s, de chargé·e·s de cours et d’étudiant·e·s, nous exigeons sur le champ la démission du recteur Robert Proulx ainsi que du vice-recteur à la vie universitaire Marc Turgeon et ce, sans prime de départ. D’autre part, depuis le début de la grève, Louise Poissant, doyenne de la Faculté des arts, a fait preuve d’un manque de réactivité flagrant. Nous déplorons son silence qui semble cautionner la répression politique.

Puisque l’Université appartient à la communauté, il n’est pas du ressort d’une oligarchie répressive et autoritaire de décider de son avenir, c’est à la collectivité de débattre et de déterminer le chemin à suivre.

Sachez enfin que le comité de programme (composé de manière paritaire de délégué·e·s étudiant·e·s élu·e·s démocratiquement en assemblée générale de l’Association des étudiantes et étudiants en sémiologie de l’UQAM et de professeur·e·s rattaché·e·s à notre programme) s’est clairement positionné, le 9 avril 2015, de manière à dénoncer la décision de l’administration quant au non prolongement de la session et exige fermement la réhabilitation de la Commission des études dans son rôle qui est de fixer le calendrier et de valider l’enseignement dispensé au sein de l’UQAM. En solidarité avec les professeur·e·s qui subissent le contrecoup de cette grève, il est de première importance de continuer à se battre pour la défense d’une pleine liberté pédagogique et politique au sein de notre université.

 

Signataires

Emmanuelle Caccamo
Simon Levesque
Yan St-Onge
Lucile Crémier
Karina Chagnon
Bruno Laprade
Joséane Beaulieu-April
Fabien Richert
René Lemieux
Meriam Ouertani
Nizar Haj Ayed

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