Att.: Robert Lepage, 887, rue Murray, Québec, PQ; Re: «Sont pas dans mon sac, sont dans ma tête, les bombes, épais.»

Par Dalie Giroux

Je me faisais une fête d’assister à cette représentation de « 887 » de Robert Lepage au CNA à Ottawa la semaine dernière. Son enfance! À Québec! Une réflexion sur la mémoire! Depuis cette perspective tellement ample qui est la sienne – ce regard tendre, tout en hauteur sur la vallée du Saint-Laurent. Cette légèreté et cette intelligence – j’ai toujours été fascinée par le côté assumé de Robert Lepage, son attitude dégagée et engageante par rapport au fait du Québec. J’ai toujours apprécié sa manière d’être aussi franchement enraciné, de créer sans inhibition à partir de son matériau intime, et en même temps d’étendre sans frontière son ambition et la portée de son art. Un Québec qui est Québec, sans complexe, gorgé de tout ce qu’il est, et qui ne se voit pas en train d’être vu (honteux, imitateur, envieux), empêtré dans ce qu’il n’est pas et ce qu’il pourrait être, autant qu’il arrive, ce Québec, à la chose même de l’art – au don total. Ce qu’est l’art de Robert Lepage, qui fait sa force et sa beauté.

887-bonlieu-115-2Quelque part, je pense même que je me suis convaincue que le dramaturge qui est aussi un assez bon penseur, un penseur de Québec comme je m’enorgueillis de le dire, allait me transmettre par le biais de sa proposition théâtrale ayant pour titre un numéro de porte le secret, la voie de sortie du problème existentiel qu’est le Québec. J’ai cru qu’il existait une posture dont Robert Lepage connaissait le chiffre qui pouvait réconcilier en un seul être le fait d’être paria et parvenu, colonisateur et colonisé, cousin français et sujet britannique, accent en anglais et accent en français, sauvage et pur laine, Claude Gauvreau et la duchesse du Carnaval, toujours un peu Classels sur les bords, une posture permettant de réconcilier mentalement le fait de cette existence en un lieu qui ne sait pas tout à fait quel lieu au juste, ni à quelle fin – cette matière d’hésitation.

Le Docteur Ferron a formulé ce malaise d’une manière si précise, alors qu’il écrit, dans « La confiance au croque-mort » : « Le Québec, qu’on le prenne de tous bords, tous côtés, c’est une difficulté intellectuelle, une entité qu’on ne retrouve pas dans les livres de définitions. Si l’on cherche à l’en revêtir de force chez les grands tailleurs reconnus, tels Maurras, tels Memmi et Fanon, il est mal fagoté et nos célèbres intellectuels, ses habilleurs, ont des comportements bizarres. » Nous sommes, dit Ferron, des demi-colonisés.

J’ai cru que Robert le frère de Linda et de Dave et de Anne de la rue Murray à Québec, juste à côté de la Pente douce, Robert dont le père a commencé à fumer à l’âge de huit ans à l’Anse-aux-Foulons, Robert qui livrait le Soleil aux portes des maisons de la haute ville, qu’entre tous, lui, pourrait m’indiquer les coordonnées d’une voie de sortie de cette situation d’enrayage mental chronique. J’ai cru que Robert était l’homme de la situation, celui qui allait résoudre la quadrature du cercle, trancher dans matière ambigüe, faire la barbe à Memmi et à Fanon et même peut-être à Ferron.

Et pourtant.

L’histoire que nous raconte l’auteur de « Les aiguilles et l’opium » est celle d’un homme de théâtre nommé Robert Lepage à qui l’on demande de lire le « Speak White » de Michèle Lalonde sur scène à Montréal à l’occasion du 40e anniversaire de la Nuit de la poésie.

« Speak White » est une bombe littéraire, sans doute le texte le plus politique ayant vu le jour en nos contrées (mis à part le Manifeste du FLQ, que Lepage nous donne également à entendre dans « 887 »). C’est une mise en demeure de l’impérialisme et du capitalisme, texte anticolonial, érudit, pervers, qui en un geste péremptoire et d’une grande fragilité range nos parents parmi les exploités, les racisés, les gagne-petits, dans l’ordre des « boîtes à lunch » et des « Nègres blancs » et de la « moulée pour Donald Duck ». Un cri de rage et de dignité, qui lance à la face du conquérant anglo-américain que nous nous savons drus, crus, mal embouchés, illettrés, que nous nous savons la bouche épaisse, mais aussi que nous comprenons que ce qui nous manque et qu’ils possèdent, la civilisation, le raffinement, l’art, dépend simplement de ce qu’ils sont les maitres, simplement de ce que nous sommes les esclaves.

Lire « Speak White » en 2016 : imagine-t-on plus difficile commande? Le texte est terriblement inactuel. Cette révolte, cette géographie, cette souffrance, sont-elles les nôtres? Les mots de Michèle Lalonde, sonnant si justes à l’époque, nous semblent aujourd’hui incroyables, enflammés, peut-être même obscènes, en tous cas beaucoup trop puissants pour se les approprier. Des mots à conjurer.

Comment alors assumer ce texte? se demande un Robert Lepage qui se met en scène en dramaturge fat, obsédé par son image et sa postérité, jetant l’argent par les fenêtres. Notre personnage en perd la mémoire : il n’arrive pas à apprendre le poème par cœur. « Nous sommes un peuple… Nous sommes un peuple… Nous sommes un peuple… inculte et bègue… »

Et c’est en plongeant dans les souvenirs de son enfance, en ce « palais de la mémoire » du 887 rue Murray qu’il retrouvera le fil d’une histoire qui lui permettra de trouver le ton juste, la voix, la situation de parole qui rend possible ce poème. Cette voix, c’est celle de son père.

Son père esclave, souterrain, beau garçon, ambitieux et brisé qui a travaillé sans répit et sans récompense pour offrir à sa famille un appartement près des beaux quartiers, pour offrir cette vue, depuis la terrasse du parc des Braves, sur les quartiers populaires, son père à qui il a fallu cacher que le petit Robert s’est vu refuser l’admission au collège privé que son oncle riche lui avait recommandé s’il voulait avoir une belle maison et une belle vie non pas à cause de ses résultats académiques, excellents, mais parce que le métier de chauffeur de taxi de son père rendait le paiement des frais de scolarité incertain, son père qui se fâche contre Charles de Gaulle qui ne se mêle pas de ses affaires lorsqu’il crie « Vive le Québec libre » et qui fait regarder la télévision en anglais à ses enfants, son père dont la mère est morte des suites de la maladie d’Alzheimer le jour de l’enlèvement de Pierre Laporte, son père qui explique que les felquistes ont tort de faire ce qu’ils font, mais qu’ils ont raison, son père qui pleure la mort de sa mère caché dans son taxi.

Le personnage de Lepage, Robert, est tout croche, il est en colère. Il est à la fois le fils des classes populaires et le saint patron des artistes bourgeois. À la fois pauvre et riche, vaincu et conquérant. Il porte la rage de « Speak White » et n’a pas la légitimité de s’en revendiquer.

Sur scène, il crie à la tête du public qui l’adore que nous n’avons pas de mémoire, que nous ne cessons d’oublier les mots de ce poème de révolte que nous ne méritons pas et qui nous rend ridicules. Et il se laisse aller à ce pathos, il s’imbibe de la rage des ancêtres, elle ouvre en lui un canal. Il déclame « Speak White », en parlant trop vite. On perd des mots, le sens nous échappe.

Mais le pathos ne nous échappe pas. Ce bafouillage, je ne crois pas qu’il s’agisse de théâtre ni de la fatigue d’une quatrième représentation en quatre soirs. Robert Lepage a, comme il le dit, des bombes dans la tête.

(Et encore Ferron : « Prendre conscience de soi, ce n’était pas nécessairement se comprendre. Comme nous ne laisserons pas grand-chose au monde, qu’au moins le croque-mort sache qui il préparera pour sa dernière parade. »)

Je l’ai trouvé courageux, Robert de la rue Murray, même si ou plutôt précisément parce qu’il me gène un peu quand il se fâche, quand il revendique cette rage que je partage et que je ne peux pas, pas plus que lui, revendiquer.

Je l’ai trouvé courageux parce qu’il faut beaucoup d’amour pour ouvrir le canal de la rage ancestrale, faire don de cela, se voir tel que l’on est – prisonnier d’une âme exploitée dans une société d’abondance. Robert est, comme son père avant lui, comme moi, un demi-colonisé. Il faut sans doute un surcroit d’art pour survivre à cette condition… ne serait-ce que pour savoir qui on prépare pour sa dernière parade.

 

 

Il nous reste encore à méditer la sentence de Sainte-Marie-Chapdelaine dans le grand film tragique de Gilles Carle, La mort d’un bucheron : « Papa, maman, je sais bien que c’est pas de votre faute, mais je ne veux plus de votre humiliation, ni de votre héroïsme. »

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